[retour à un affichage normal]

Accueil > Documents > L'Astrée de M. d'Urfé, pastorale allégorique avec la clé

Troisième partie, éditon de 1620


Cette numérisation a été réalisée avec le soutien du Consortium CAHIER.

 

Le texte de cette édition (Paris, Toussaint du Bray et Olivier de Varennes, in-8°) a été établi sur l’exemplaire conservé à la bibliothèque municipale du Mans, sous la cote BL 8° 83194 (3).



Sommaire :




L’Astree
de messire Honoré d’Urfé,
marquis de Verromé, comte de Chasteau-neuf,
baron de Chasteau-morand, chevalier de l’Ordre de Savoye, &c.
Où par plusieurs histoires et sous personnes de Bergers & d’autres
sont deduits les divers effects de l’honneste Amitié.
Troisiesme partie.
Reveuë, corrigée, & augmentée de beaucoup en cette derniere edition.
Dedié au Roy.
A Paris,
chez Olivier de Varennes, ruë S. Jacques, à la Victoire.
 
M. DC. XX.
Avec privilege du Roy.



AU ROY


SIRE,

Cette Bergere qui s’oze presenter maintenant devant vos yeux, est celle là mesme qui autresfois prenant une semblable hardiesse, fut receuë avec tant de faveurs par HENRY LE GRAND, de tres-heureuse & tres-glorieuse memoire, Pere de vostre Majesté : J’avois creu en la luy dédiant, que cette ASTRée, que la sage Antiquité a tousjours prise pour la JUSTICE, se devoit offrir à celuy qui par ses armes luy avoit donné envie de descendre du Ciel, pour revenir dans les Gaules son ancienne & plus agreable demeure : Mais aussi tost qu’elle a ouy le nom de LÔYS, que V.M. porte, elle a incontinent jugé qu’elle estoit bien plus obligée de se donner toute à vous, SIRE, puis que par l’eslection d’une tres-heureuse destinée, s’il est vray que les LOIS soient une mesme chose que la JUSTICE, vostre nom glorieux & le sien, ne signifient qu’une mesme chose : celuy de LÔYS ne pouvant estre escrit, que l’on n’y lise aussi cette sacrée parole de LOYS. Considerant cette heureuse rencontre de vostre Nom, avec vostre loüable inclination : j’avouë que je l’ay prise pour un infaillible augure, que comme nous avons eu un HENRY LE GRAND, par qui la France chancelante avoit esté relevée & r’afermie, ou pour mieux dire, par qui estant perduë elle avoit esté reconquise ; de mesme nous verrons en nos jours un LÔYS LE JUSTE, qui luy rendra sa premiere splendeur, & la maintiendra en son ancienne Majesté, avec tant de prudence & d’équité, que ce Regne ne sera pas moins admirable ny redoutable, par les solides fondemens d’une durable Paix, que celuy qui est passé l’a esté par la force & par les armes. Dieu qui a tousjours maintenu la Couronne que vous portez avec de particuliers soings, par-dessus toutes les autres de la Terre, augmentera le nombre de ses Graces en V.M. tant que cette ASTRée sera en vostre ame & en vos desseins, & tant que l’espée que vous avez au costé ne sera employée que pour la maintenir, ou ne tranchera que par ses mains. Ne l’esloignez donc point de vous, SIRE : mais au contraire, à l’imitation de ce Grand Roy, Pere de V.M. aymez-la, & la cherissez avec une tres-certaine asseurance, que tant que vous reiglerez vos actions à son exemple, vous acquerrez une extreme Gloire par dessus tous les Princes de la Terre, une tres-grande Amour parmy vos Peuples, & une infinie benediction de la main de Dieu. Toute l’Europe attend ces effects de V.M. Tous les François les esperent, & tous vos bons & fideles subjects les souhaittent ; & moy, SIRE, en cette qualité, j’en supplie Dieu, avec tous ceux qui desirent la grandeur de vostre Couronne, le repos de vos Peuples, & la gloire de vostre Nom, comme celuy qui sera à jamais,

SIRE,

Tres humble, tres-fidele & tres-obeïssant serviteur & sujet de vostre Majesté,

HONORE D’URFE.



L’AUTHEUR
A la Riviere de LIGNON.


Belle & agreable Riviere de LIGNON, sur les bords de laquelle j’ay passé si heureusement mon enfance, & la plus tendre partie de ma premiere jeunesse, quelque payement que ma plume ayt pu te faire, j’avoue que je te suis encore grandement redevable, pour tant de contentemens que j’ay receus le long de ton rivage, à l’ombre de tes arbres fueillus, & à la fraischeur de tes belles eaux, quand l’innocence de mon aage me laissoit jouyr de moy mesme, & me permettoit de gouster en repos les bon-heurs & les felici- tez que le Ciel d’une main liberale respandoit sur ce bien-heureux Pays, que tu arrozes de tes claires & vives ondes : mais il faut que tu croyes pour ma satisfaction, que s’il me restoit encore quelque chose avec laquelle je te pusse mieux tesmoigner le ressentiment que j’ay des faveurs que tu m’as faites, je serois aussi prompt à te la presenter, que de bon cœur j’en ay receu les obligations & les contentemens : Et pour preuve de ce que je dis, ne pouvant te payer d’une monnoye de plus haut prix, que de la mesme que tu m’as donnée, je te voüe & te consacre, ô mon cher LIGNON, toutes les douces pensées, tous les amoureux souspirs, & tous les desirs plus ardens, qui durant une saison si heureuse ont nourry mon ame de si doux entretiens, qu’à jamais le souvenir en vivra dans mon cœur. Que si tu as aussi bien la memoire des agreables occupations que tu m’as données, comme tes bords ont esté bien souvent les fideles secretaires de mes imaginations, & des douceurs d’une vie si desirable, je m’asseure que tu recognoistras aisément qu’à ce coup je ne te donne, ny t’offre rien de nouveau, & qui ne te soit desja acquis, depuis la naissance de la passion que tu as veüe commencer, augmenter & parvenir à sa perfection le long de ton agreable rivage ; & que ces feux, ces passions, & ces transports, ces desirs, ces souspirs, & ces impatiences sont les mesmes, que la Beauté qui te rendoit tant estimé par dessus toutes les Rivieres de l’Europe, fit naistre en moy durant le temps que je frequentois tes bords, & que libre de toute autre passion, toutes mes pensées commençoient & finissoient en elle, & tous mes desseins & tous mes desirs se limitoient à sa volonté. Et si la memoire de ces choses passées t’est autant agreable que mon ame ne se peut rien imaginer qui luy apporte plus de contentement, je m’asseure qu’elles te seront cheres, & que tu les conserveras curieusement dans tes demeures sacrées, pour les enseigner à tes gentilles Nayades, qui peut estre prendront plaisir de les raconter quelquefois, la moitié du corps hors de tes fraisches ondes aux belles Dryades, & Napées, qui le soir se plaisent à dancer au clair de la Lune parmy les prez qui emaillent ton rivage d’un perpetuel Printemps de fleurs : Et quand Diane mesme avec le chaste Chœur de ses Nymphes viendroit apres une penible chasse, despoüiller ses sueurs dans ton sein, ne fay point de difficulté de les raconter devant elles ; & sois asseuré, ô mon cher LIGNON, qu’elles n’y trouveront une seule pensée qui puisse offencer leurs chastes & pudiques oreilles. Le feu qui alluma cette affection fut si clair & beau, qu’il n’eut point de fumée, & l’embrazement si pur & net, qu’il ne laissa jamais noirceur apres sa brusleure en pas une de mes actions, ny de mes desirs.

Que s’il se trouve sur tes bords quelque ame severe, qui me reprenne d’employer le temps à ces jeunes pensées, maintenant que tant d’Hyvers ont depuis neigé dessus ma teste, & que de plus solides viandes devroient desormais repaistre mon esprit, Je te supplie, ô mon cher LIGNON, respons luy pour ma deffence, Que les affaires d’Estat ne s’entendent que difficilement, sinon par ceux qui les manient  : Celles du Public sont incertaines & celles des Particuliers bien cachées, & qu’en toutes, la verité est odieuse. Que la Philosophie est espineuse ; la Theologie chatoüilleuse, & les sciences traittées par tant de doctes personnages, que ceux qui en nostre siecle en veulent escrire courent une grande fortune, ou de desplaire ou de travailler inutilement, & peut estre de se perdre eux- mesmes, aussi bien que le temps & le soin qu’ingratement ils y employent. Mais qu’outre cela, il faut qu’elle sçache, que les nœuds dont je fus lié dés le commencement sont Gordiens, & que la mort seule en peut estre l’Alexandre, Que le feu qui me brusla est semblable a celuy qui ne se pouvoit estaindre que par la terre, & que celle de mon tombeau seule en peut estouffer la flame : de sorte que l’on ne doit trouver estrange si la cause ne cessant point, l’effet en continüe encore : que ny les Hyvers passez ny tous ceux qu’il plaira à mon destin de redoubler à l’avenir sur mes années, n’auront jamais assez de glaçons, ny de froideurs pour geler en mon ame les ardentes pensées d’une vie si heureuse : Ny je ne croiray point pouvoir jamais trouver une plus solide nourriture que celle que je reçois de son agreable ressouvenir, puis que toutes les autres qui depuis m’ont este diverses fois presentées, m’ont tousjours laissé avec un si grand desgoustement, & avec un estomach si mal disposé, que je tiens pour une maxime tres-certaine, LA PEINE, L’INQUIETUDE, ET LA PERTE DU TEMPS ESTRE DES ACCIDENS INSEPARABLES DE L’AMBITION. Et au contraire, AYMER, que nos vieux & tres-sages Peres disoient AMER, qu’est ce autre chose qu’abreger le mot d’ANIMER, c’est à dire, faire la propre action de l’Ame ? Aussi les plus sçavans ont dit il y a long temps, qu’elle vit plustost dans le corps qu’elle ayme, que dans celuy qu’elle anime. Si Aymer est donc la vraye & naturelle action de nostre ame, qui est le severe Censeur qui me pourra reprendre de repasser par la memoire les cheres & douces pensées des plus agreables actions que jamais ceste Ame ayt produit en moy ? Que personne ne trouve donc mauvais si je m’en ressouviens aussi long temps que je vivray : & de peur que mesme par ma mort elles ne cessent de vivre, je te les remets, ô mon cher & bien aymé LIGNON, afin que les conservant & les publiant, tu leur donnes une seconde vie, qui puisse continuer autant que la source eternelle qui te produit, & que par ainsi elles demeurent à la posterité aussi longuement que dans la France l’on parlera François.

Le Privilege du Roy est inseré à la
fin du Livre.




ODE
A LA RIVIERE
DE LIGNON

Par le Sr. de Baro.


Lignon qui par un doux murmure
Charmes les soucis plus cuisans,
Pour te guarantir de l’injure
Et de la puissance des ans :
Urfé faict voir à tout le monde
Tant de merveilles de ton onde,
Et tant de beautez, que je croy
Que par sa plume glorieuse,
Il rendra la mer envieuse
Et ses eaux jalouses de toy.

Aussi les bords que ton rivage
Esmaillé de belles couleurs,
Par un miracle de nostre aage,
Ont moins de roseaux que de fleurs :
Et les beaux yeux de tes Bergeres
Plus divines que boccageres,
Bruslent nos cœurs : mais tellement
Que tu peux benir la fortune,
Si l’eau que tu dois à Neptune
S’oppose à cet embrasement.

Encor seroit-il impossible
A cet Element d’empescher,
Que ton cœur ne receust sensible
Les traicts qu’elles sçavent lascher :
Mais considerant leur visage,
La crainte de vivre en servage
Donne des aisles à tes pas,
Et faict que tu fuys leur presence,
Pour rencontrer plus d’asseurance
Dans la mer que dans leurs appas.

Combien de fois la jalousie
M’a faict souhaitter de pouvoir
Gouster les douceurs de la vie,
Dont tu jouys sans le sçavoir ?
Poussé de ce desir extreme
J’ay dict mille fois en moy-mesme ?
O Dieu dont j’adore le nom
Fais à mon Amour ceste grace,
Que Lignon occupe ma place :
Ou bien moy celle de Lignon.

Jamais la clairté de mon onde
Ne s’esloigneroit de ces lieux,
Pour chercher ailleurs vagabonde
Des objects qui luy pleussent mieux :
Car ravy de les voir si belles
Je serois paisible pres d’elles,
Autant que dureroit le jour,
Et puis soubs une nuict contraire
Nous porterions à nostre mere
Pactole l’or, & moy l’Amour.

Les vents de leurs fortes haleines
N’estonneroient plus les Zephirs :
Mais seroient pour plaindre mes peines
Changez en amoureux souspirs.
Que si quelquesfois ma frisure
Bien que sans point faire d’injure
S’eslevoit par des tourbillons,
C’est que foible pour tant de flamme,
Le feu qui brusleroit mon ame
Seroit cause de ces bouïllons.

Mais qu’est-ce que me represente
La vaine ombre de ces plaisirs,
Il ne faut esloigner l’attente,
Comme en estouffer les desirs,
Car je sçay (s’il est necessaire,
Qu’un souhait bien que temeraire
Desormais me serve d’object)
Qu’il faut que mon ame ravie,
Juge digne de son envie
Plustost l’Autheur que le subject.

Ainsi Lignon si dans toy-mesme
Tu retiens quelque sentiment,
Admire la faveur extreme
Qu’Urfé te faict en t’estimant :
Et afin que l’ingratitude
Ne soit le prix de son estude,
Prise le beau feu qui l’éprit,
Et confesse dans tes limites,
Que tu tiens ce que tu merites
De sa plume & de son Esprit.




LE
PREMIER
LIVRE DE LA
TROISIEME
PARTIE DE L’ASTRÉE
de Messire Honoré d’Urfé.


Depuis que la deliberation fut faite parmy les bergeres de Lignon, d’aller dans trois jours toutes ensemble visiter la desguisée Alexis, Amour qui se plaist à tourmenter avec de plus cuisantes peines, ceux qui le servent, & qui l’adorent avec plus de perfection, commença de faire ressentir à la bergere Astrée de certaines impatiences, qui se pouvoient dire aveugles, & des quelles elle eut pu malaisément donner quelque bonne raison : car l’on en eust bien peut-estre trouvé quelqu’une au violant desir qu’elle avoit de voir Alexis, parce qu’on luy avoit rapporté que son visage ressembloit à celuy de Celadon, si la resolution de l’aymer n’eust point d’abord preocupé l’esprit de cette sage fille, ou plustost si cette resolution n’eust point esté devancée par une amour desja grande & impatiente : & sans doute l’on peut dire qu’elle estoit née cette nouvelle Amour, puis que tous les effects qu’une naissante affection a accoustumé de produire, se trouvoient dés lors en l’ame de cette nouvelle Amante, de sorte que les trois jours qui avoient esté pris pour faire ce tant aggreable voyage, & qu’elle nommoit trois siecles de longues & fascheuses années, luy sembloient si longs, qu’elle eut bien voulut que sa vie eut esté d’autant abregée, pourveu que le jour si desiré vint tant plustost luy donner le contentement qu’elle esperoit : Mais lors qu’Alexis sceut par son frere, que veritablement Astrée devoit la visiter dans si peu de temps, quel sursaut fut celuy de cette déguisée Druyde ? Elle ressentit tout à coup deux bien differentes passions, encores qu’un mesme sujet les eut produites dedans une mesme ame : sa joye ne fut pas petite de penser que dans si peu de jours elle joüyroit de l’agreable veuë de sa bergere, & pourroit l’entretenir, encore que sous ces habits empruntez : mais sa crainte n’estoit guere moindre, quand elle pensoit que si elle estoit recognuë, sa maistresse auroit occasion de l’accu ser de desobeyssance, & d’avoir contrevenu à ses commandemens, faute qu’elle n’eust voulu commettre pour la perte mesme de sa vie, & reproche qu’elle n’eust pu souffrir sans la mort : Car ayant conservé son affection jusques en ce temps-là, pure & exempte de toute sorte de blasme, elle eut beaucoup plustost choisi de n’estre plus, que de la noircir de la moindre tache d’infidelité, ou de peu de respect : Et toutesfois suivant la coustume de ceux qui ayment bien, elle retenoit plus souvent ses pensers sur les agreables images que son espoir lui representoit, que sur celles de la crainte, si bien qu’elle commença de trouver le terme de trois jours trop reculé, & accusoit en son impatience ceux qui l’avoient ainsi ordonné sans raison.

Que si Leonide qui sçavoit tous les secrets de son cœur, & qui sembloit estre destinée à n’avoir jamais ce qu’elle desiroit, mais à contribuer seulement toute sa peine, & toute son industrie au contentement d’autruy, n’eut par ses doux entretiens, & par ses complaisances ordinaires accourcy la longueur de ses jours ennuyeux, elle eut passé sans doute une assez fascheuse vie : Mais combien cette attente eust-elle esté beaucoup plus difficile à toutes deux, si le berger eust sceu l’impatience d’Astrée, & si Astrée eust esté asseurée que ce n’estoit pas la ressemblance de son berger : mais son berger mesme qu’elle verroit où elle alloit chercher cette Druyde ? Et considerez combien Amour est mauvais maistre, & combien il paye mal la peine de ceux qui le servent : il donne à ces Amants tout ce qu’ils sçauroient desirer, car il fait qu’ils meurent d’amour l’un pour l’autre, & il n’y a point de desir en leur ame plus ardent que celuy de cette reciproque volonté : mais comme s’il estoit jaloux que les humains jouyssent de ces contentemens, qui sont les plus grands que les Immortels puissent avoir, il veut qu’ils ignorent le bien qu’il leur fait, & que dans cette ignorance ils n’en jouïssent point. Car Celadon ayant esté si cruellement condamné à un eternel bannissement, que pouvoit-il accuser de cette injustice, que le changement de l’amitié de sa Bergere ? Et Astrée l’ayant veu precipiter dans les eaux de Lignon ; & depuis ayant eu opinion que son esprit estoit revenu vers elle lors qu’elle dormoit, que pouvoit-elle penser, sinon que l’amour du Berger n’ayant pu souffrir la cruauté de son commandement, il avoit recouru à la mort pour fuir l’insupportable sentence de son courroux ? Et cette consideration la tourmentoit de si grands repentirs, qu’elle estoit fort peu souvent seule, qu’incontinent les souspirs ne tesmoignassent le regret de son ame : & les larmes, le cuisant desplaisir qu’elle en avoit.

Le jour en fin tant impatiemment desiré fut devancé & par cette nouvelle Druyde, et & par la nouvelle Amour d’Astrée, parce que toutes les deux ne pouvant attendre le lever du Soleil, sortirent du lict dés la premiere clarté de l’Aurore. Celadon qui fut le plus diligent, ne pouvant trouver repos dans les plumes du sien, & accusant le Soleil d’être paresseux, appelloit & con juroit l’Aurore d’ouvrir promptement les portes du Ciel, afin de donner commencement à ce jour bien-heureux, & si longuement attendu : & parce que sa lumiere ne paroissoit point encore, il chanta dans le lict mesme tels vers.


SONNET
Sur une attente.


O Moments paresseux trainez si lentement :
O jours longs à venir, longs à clorre vos heures,
Qui vous tient endormis en vos tristes demeures ?
Vous souliez autresfois couler si vistement.

O Ciel qui traines tout avec ton roullement,
Et qui des autres Cieux les cadences mesures,
Dy moy qu’ay-je commis, & par quelles injures
T’ay-je fait allantir ton leger mouvement ?

Moments vous estes jours, jours vous estes années,
Qui de vos pas de plomb n’estes jamais bornées,
Que les siecles plus longs vous n’alliez égalant.

Penelope de nuict deffaisoit sa journée,
Je croy que le Soleil va ses pas rappellant
Pour prolonger le jour, & ma peine obstinée.

Cependant que le berger se plaignoit de ceste sorte, le temps s’escouloit, & peu à peu faisoit approcher l’heure de la premiere clarté du jour, qui ne donna pas si tost par les vitres dans sa chambre, que de berger devenu Druyde, en prenant les habits d’Alexis, elle laissa le nom de Celadon pour celuy de la fille d’Adamas. Trop heureuse en ce changement si elle eut pu aussi se despoüiller de la passion qui la faisoit déguiser de cette sorte ! Mais le cœur de Celadon, qui sous ces habits empruntez, ne laissoit de luy demeurer dans l’estomach, n’eut jamais consenty à ce change, non pas mesme quand la mort l’eut voulu ravir du lieu où il estoit. Vestu donc des habits d’Alexis, aussi tost que la porte du logis fut ouverte, il s’en alla tout seul dans un petit boccage qui regardoit sur la plaine, & d’où se pouvoit remarquer presque tout le cours de la delectable Riviere de Lignon : mais aussi-tost qu’il y eut jetté les yeux dessus, combien les arresta-t’il promptement sur l’endroit où demeuroit Astrée, & se representant l’heureuse vie qu’il avoit passée en ce mesme lieu, lors qu’en ses propres habits, & non point sous un nom emprunté, il luy estoit permis d’estre auprés de sa bergere. Que de souspirs luy desroba cette pensée, & que d’agreables souvenirs luy remit-elle en la memoire ! Il s’alloit une à une redisant les favorables responces, qu’à diverses fois sa bergere luy avoit faites, lors que quelquefois pressé d’amour il la supplioit de luy donner quelque asseurance de sa bonne volonté, ou quand la crainte le geloit, de peur qu’en fin la haine de leurs parens ne prevalut par dessus ses services ; là ne furent oubliées les traverses d’Alcipe & d’Hippolyte, ny les contrarietez d’Alcé, ny le courroux de leurs parens, ny les longs voyages qu’on luy avoit fait faire, ny les finesses que l’Amour luy avoit enseignées, ny la constance qu’Astrée avoit tousjours fait paroistre en toutes les difficultez qui s’estoient presentées, ny bref une seule chose qui luy pust tesmoigner qu’elle l’avoit aymé. Et apres considerant ce qui luy estoit avenu, lors qu’elle le bannit de sa presence, & cherchant des yeux le lieu malheureux où il receut cette rigoureuse ordonnance : Le voilà bien, dit-il, le monstrant du doigt, l’endroit destiné à me ravir tous mes contentemens, & à donner naissance à tous mes ennuis : Mais, s’escrioit-il apres estre demeuré quelque temps les bras croisez & sans dire mot, Mais est-il possible que d’une si grande affection il soit procedé une si grande hayne, d’une si grande constance un si grand changement, & d’un si grand bonheur un desastre si peu attendu ? Et lors se taisant comme s’il eust consideré avec admiration la difference qu’il y avoit de sa vie passée à celle qu’il alloit trainant ; Et bien, reprenoit-il un peu apres, & bien elle est veritablement tres-grande cette difference que tu admires, mais tu en dois estre moins estonné, de voir que tu sois encore en vie, apres avoir perdu tout ce qui te pouvoit donner quelque volonté de vivre.

Astrée cependant qui de toute la nuict n’avoit pu clorre l’œil, ne vit pas plustost paroistre la premiere blancheur de l’Aurore, que se jet tant à bas du lict, elle s’habilla en diligence, & s’en alla avec la mesme haste trouver ses compagnes, qui n’ayans pas tant de passion qu’elle, reposoient aussi avec moins d’inquietude : Et quoy qu’en y allant elle vid Silvandre au carrefour de Mercure, qui estoit couché dessus les marches du Terme ; si est-ce que pour ne perdre un moment de temps, elle ne voulut parler à luy, à fin d’estre plustost vers ces deux cheres amies, qu’elle croyoit bien encores treuver endormies, mais qu’elle esperoit de faire haster tant plustost qu’elle y seroit. Et d’effect les ayant treuvées bien avant encores dans leur sommeil (car expressément ce jour elles avoient couché ensemble) elle les éveille, les appelle paresseuses, & pour leur donner occasion de se lever plus promptement, leur jette en terre & couvertes & linceuls, les laissant beaucoup plus estonnées de voir faire une telle action à cette Bergere, que non pas de se trouver nuës dessus le lict : mais elle estoit excusable, puis qu’une plus forte passion que n’estoit pas son humeur l’y contraignoit. O Silvandre ! que tu eusses eu d’obligation à cette Bergere, si interrompant tes pensées elle t’eust emmené avec elle pour tesmoing de cette action ? Juge quel effect cette veuë eust causé en toy, puis qu’Astrée voyant ces beautez en demeura ravie ? Et dit en souspirant, Ha ! Diane, si vous eussiez esté la troisiesme dans le Temple, pour certain Celadon vous eust donné la pomme, & ce jour-là n’eust pas esté le commencement de nostre malheureuse amitié. Astrée, luy respondit-elle, vous estes à ce matin si peu sage, que je ne sçaurois croire vostre jugement estre bon : aussi est-ce le moindre de mes soucis, que celuy de la beauté, n’y ayant plus rien au monde qui me la puisse faire desirer. Si est-ce, respondit Astrée, que venant icy, j’ay rencontré une personne, qui, je m’asseure, esliroit plustost la mort, que de souffrir la continuation de cette volonté en vous : Et si vous l’aviez veu comme moy, renversé dessus les marches du Terme de Mercure, les bras croisez, & les yeux tendus contre le Ciel, vous croiriez que je ne ments pas. Je sçay bien, dit-elle, que vous voulez parler de Silvandre : mais, ma sœur, ne sçavez-vous que c’est par gageure ? Les feintes, repliqua Astrée, ne donnent jamais de si veritables passions, & tenez moy pour la plus ignorante personne du monde en ceste science, si Silvandre ne vous aime passionnément, & si cette amitié, quelque traictement que vous luy puissiez faire, ne l’accompagne dans le cercueil : Car ces personnes melancoliques, & qui sont lantes & tardives à aimer, quand une fois elles s’esprennent, jamais plus leur amour ne s’esteint. Je vous avouë, ma sœur, respondit Diane, que dés le commencement que cette gageure se fit, j’eus cette mesme apprehension ; & n’eust esté que je cogneus que vous le vouliez ainsi, jamais je n’y eusse consenty, sçachant assez combien ces feintes sont dangereuses, & combien sont importuns la pluspart de ceux qui aiment, desquels ordinairement l’opiniastreté procede de vouloir vaincre ce qu’ils jugent de plus malaisé : mais puis que le mal de ce Berger est procedé de la permission que vous luy avez fait avoir de moy, je suis resoluë qu’aujourd’huy sera le dernier jour qu’il en aura le congé : car en la presence d’Alexis & de Leonide, je donneray le jugement de Philis & de luy : aussi bien les trois Lunes sont escoulées, & le retardement que j’y ay mis n’a esté que pour le desir que j’avois que la Nymphe vist la fin de cette action, comme desja elle avoit assisté au commencement. Astrée se teut pour ne luy desplaire : mais Philis prenant la parole. Et quoy ma sœur, luy dit-elle, avez vous opinion que quand vostre jugement sera donné, s’il vous ayme, il cesse de vous aymer ? J’ay opinion, respondit Diane, qu’il ne parlera pas à moy de la sorte qu’il a fait, & que s’il m’ayme, il en aura toute la peine. O Diane, repliqua Philis, que vous l’entendez mal : A cette heure vous pouvez feindre, que tout ce qu’il vous dit, c’est pour nostre gageure, au lieu que quand cette excuse n’y sera plus, vous serez obligée de recevoir ses paroles à bon escient. Je sçay bien, reprit Diane, que ce que vous dites est vray : mais s’il parle à moy autrement qu’il ne doit, je le traitteray en façon qu’il n’y retournera pas la seconde fois. Philis alors se mettant à rire, O ma compagne, luy dit-elle, nous en avons bien veu d’autres qui avoient faict ces mesmes resolutions, & qui en fin ont esté contraintes de les changer : car dites moy je vous supplie, s’il continuë à vous en parler apres la premiere defence que vous luy en ferez, que sera-ce pour cela ? le tuerez-vous s’il y contrevient ? Je ne le tueray pas, respondit Diane, mais je parleray bien à luy, de sorte que s’il m’ayme, il craindra de ne me plus importuner, & s’il ne m’ayme pas, il plaindra la peine de feindre plus avant. Au contraire, luy repliqua Philis, s’il ne vous ayme pas, il ne se souciera guere de vous déplaire, & s’il vous ayme, son affection l’empeschera de vous obeyr en ce qui contrevient à son amour : car, ma sœur, soyez asseurée qu’une violente passion peut bien estre contrariée, mais non pas effacée entierement : vous verrez qu’il obeyra peut-estre quelque temps à vos rigoureuses deffences : mais peu apres il rompra toutes considerations, & comme un torrent qui rencontre en son cours quelques empeschemens, au commencement s’arreste, puis peu à peu se renforçant, non seulement il emporte cette deffence, mais surmontant ses propres bords, inonde, & assable tous les champs d’alentour ; De mesme dis-je, vous verrez qu’apres s’estre contraint quelques jours, son affection l’emportera par-dessus toutes vos deffences, & Dieu vueille que ce ne soit avec tant de violence que chacun ne le recognoisse. Et si cela avient, comme vous devez croire qu’il aviendra, qu’est-ce que vous luy ferez de plus, que de renouveller encores ces premieres deffences ? Je veux bien qu’elles soient plus rigoureuses, mais en fin ce ne seront que des paroles, & croyez moy qu’elles ont fort peu de force sur ceux qui aiment, comme je croy que fait Silvandre. Ma sœur, adjousta froidement Diane, je n’ay encores jamais veu de ces opiniastres dont vous parlez, & quand j’en ren contreray, je chercheray les moyens de m’en défaire, ne croyant pas que le Ciel nous ait fait si miserables, que nous ayant desnié la force, il ne nous ait donné la prudence pour nous pouvoir conserver. Ainsi alloient discourant ces belles Bergeres cependant qu’elles s’habilloient, & desja estans prestes, apres avoir donné la charge de leurs trouppeaux à quelques jeunes enfans qui demeuroient au logis, elles s’acheminerent au carrefour de Mercure, où chacun se devoit assembler, pour apres s’en aller au Temple de la bonne Deesse, & de là vers Alexis. Silvandre avoit devancé tous les autres, comme celuy qui n’avoit contentement que quand il voyoit Diane, ou quand, sans estre interrompu, il pouvoit entretenir ses pensées. Lors qu’elles y arriverent, ce Berger chantoit, & estoit tellement ravy en son imagination, qu’encores qu’elles fussent tout aupres de luy, si est-ce qu’il ne les appercevoit point. Les paroles qu’il disoit estoient telles :


SONNET,
Qu’il ayme en lieu trop haut.

Mon cœur qui t’eslevant d’un vol trop temeraire,
Ne vois de ton desir la fole trahison,
Et qui sans y penser avales le poison
Sous un sucre trompeur, que penses-tu de faire ?

Mon cœur ne vois-tu pas qu’il seroit necessaire
Pour trouver quelquefois à ton mal guerison,
De nous hausser plus haut que ne veut la raison,
Ce garçon imitant, qui ne creut à son pere.

Je voy bien que tu dis, qu’en un sujet si beau,
Il vaut mieux que la mer nous serve de tombeau,
Et qu’Amour dans la perte a mis la recompense.

O mon cœur ! il est vray, je ne t’en dédis pas :
Mais pour n’estre deceus, n’ayons donc esperance
De nul autre bon-heur, que de ce beau trespas.


Diane le voyant en cest estat, cogneut bien qu’Astrée & Philis luy avoient dit la verité, & qu’il se preparoit un grand combat pour elle, parce que depuis la mort de Filandre, elle n’avoit jamais eu ressentiment de bonne volonté, que pour ce Berger. Et toutesfois ne pouvant souffrir que Silvandre la servist, pour estre une personne incognuë, elle se voyoit contrainte d’user d’extreme rigueur contre l’affection de ce Berger, & peut-estre en quelque sorte contre la sienne propre. Durant ces pensées, Philis qui aymoit Silvandre, depuis qu’en partie il avoit esté cause de faire cesser la jalousie de Lycidas, en eut pitié, & se tournant vers Diane, luy dict fort bas en l’oreille. J’avouë, ma maistresse, que ce berger vous aime mieux que moy, & je crains fort que si vous estes juste juge, je ne perde ma cause. Et parce que Diane ne luy respondit rien, ayant l’esprit diverty ailleurs, lors qu’il eust finy ses vers, elle feignit, selon sa coustume, de le vouloir contrarier. Et quoy, Berger, dict-elle en le surprenant, faites-vous si peu de conte de la compagnie qui est icy, que vous ne daignez seulement la regarder ? Silvandre s’estant esveillé à cette voix, car il estoit dans ses pensées, comme dans un profond sommeil, se releva promptement, & apres avoir salüé ces Bergeres : J’avouë, dit-il, à ce coup, que Philis m’a obligé, encores peut-estre que son intention ait esté au contraire. Vostre ingratitude, respondit Philis, est si grande envers moy, que je ne conseilleray jamais personne de vous obliger, puis que vous le recognoissez si mal. Et puis continuant, Est-ce ainsi Berger, dit-elle, que vous me remerciez de la peine que j’ay prise de vous advertir de vostre devoir, en vous faisant avoir la veuë de ce que vous dites que vous aymez ? Quand ce ne seroit que l’incivilité dont vous usiez, en ne rendant l’honneur à ces Bergeres que vous leur deviez, encores me seriez vous infiniment redevable, & devriez user d’autre recognoissance que vous ne faites. Silvandre respondit froidement à cette Bergere, Vous me faictes souvenir, Philis, de ces chevres, qui apres avoir remply le vaze de leur laict, donnent du pied contre, & le cassent : car m’ayant en quelque sorte obligé, vous rompez cette obligation par les reproches dont vous usez envers moy ; & d’autant qu’elles me sont aussi difficiles à supporter, qu’il m’est impossible de ne recognoistre une grace lors que je l’ay receuë, je suis contraint de leur respondre, apres avoir avoüé encor une fois pour ma satisfaction que je vous suis redevable, mais non pas tant que vos paroles nous veulent persuader : car qu’est-ce que je vous dois, & qu’avez-vous fait pour moy ? cela mesme que feroit l’aboy de Driopé, si quelqu’un survenoit quand Diane est endormie. Je confesse toutesfois que la peine que vous y avez prise merite d’estre recognuë, mais quelle recognoissance vous doit-on ? celle-là mesme que Diane a accoustumé de faire à son cher Driopé, lors qu’il a faict quelque chose qui luy a esté agreable ? que si vous luy demandez quelle elle est, elle vous dira que pour toute recompense elle luy met la main sous le menton, l’approche de sa joüe, & luy donne deux ou trois petits coups sur la teste : Puis que vous n’avez rien fait davantage pour moy, vous devez estre contente du mesme payement. Astrée & Diane ne se peurent empescher de rire de cette plaisante responce, & Lycidas mesme qui y estoit survenu en mesme temps, lors que Diane ayant repris son haleine, dit à Silvandre, Encores oubliez vous, Berger, que quelquefois pour le caresser d’avantage, je luy crache au nez. S’il ne tient qu’à cela, ma maistresse, dict Silvandre, que je ne sorte de l’obligation que je luy ay, j’y satisferay tout à cette heure : & à ce mot il s’avança, faisant semblant de luy vouloir prendre le dessous du menton, mais elle se recula, & feignant un visage severe, dit au Berger, Si vous satisfaites à toutes vos debtes avec mesme monnoye, je suis d’avis que ceux à qui vous devez vous en quittent aussi bien que je fay, puis que le payement en est si mauvais : & toutesfois, ingrat, si ne pouvez vous nier que l’obligation que vous m’avez ne soit grande, quand ce ne seroit que pour avoir changé vos fascheuses pensée. en la veuë de cette belle Diane. Cette obligation, dit-il, est grande, si vostre intention est telle que vous la dites : mais parce que tout present qui vient de l’ennemy, peut estre soupçonné de trahison, pourquoy ne diray-je qu’en ce bien que vous m’avez fait, vostre dessein a esté tout au contraire ? Et quel, repliqua Philis, pourroit-il avoir esté ? Vous avez peut-estre pensé, dit-il, que les rigueurs de ma Maistresse, me donneroient plus de peine que l’incertitude de mes pensées, ou bien, parce que vous sçavez que plus on void la chose aymable, & plus l’amour s’en augmente : vous avez creu ne me pouvoir faire mourir plus promptement qu’en me faisant voir cette Bergere, afin d’en faire de sorte augmenter ma flamme, qu’il n’y ait plus d’esperance de salut pour moy. Mais Philis, ne croyez pas que je refuse cette mort, puis que je sçay bien que je ne la puis eviter, & qu’il n’y a vie qui soit plus desirable.

Cette dispute eust bien plus longuement duré entre ce Berger & cette Bergere, n’eust esté qu’ils virent desja assez pres d’eux une grande trouppe, qui se venoit assembler au carrefour de Mercure, pour de là s’en aller tous ensemble voir Alexis. Et parce que pour se desennuyer ils alloient chantant tour à tour, Silvandre se teust pour escouter un Berger, qui disoit tels vers, & lesquels il sembloit que Diane fut bien aise d’escouter, tant pour la douceur de la voix de celuy qui les chantoit, que pour mettre fin à leur discours avant que toute la trouppe fut arrivée.


STANCES
Contre une Bergere inconstante.

I.

Esprit plus dangereux que la mer n’est à craindre,
Et de qui l’amitié m’apprend à desaimer :
N’esperez que vos feux puissent plus r’allumer
Ce qu’ils pûrent estaindre :
C’est un peu sage Nocher,
Qui battu de mesme orage,
Contre le mesme rocher
Se perd d’un second naufrage.

II.

Vous estes plus glissant qu’un glacé precipice,
Plus on vous veut serrer, & moins on vous estraint :
Malheureux est celuy que le Ciel a contraint
A vous faire service :
Vous estes pour son tourment,
Luy Sisiphe, & vous la roche
Qui retombe incessamment,
Quand du sommet elle approche.

III.

Vostre ame qui sans chois brusle de toute flame,
Sous tant de divers feux estouffa mon ardeur,
Par un contraire effect, produisant la froideur
Dont se gele mon ame :
Par des contraires, en l’air
On oit gronder le tonnerre,
Qui devancé d’un esclair
Fait trembler toute la terre.

IIII.

Ce n’est donc sans raison, si dénouant mes chaines,
Je sorts de la prison où j’ay languy pour vous :
Je vivray bien contant de faire voir à tous
Que vos armes sont vaines :
Et pour marque de vainqueur,
Je paindray pour mes trophées
Des flames dessous un cœur :
Mais des flames estouffées.

Ce Berger qui chantoit, fut bien tost recogneu pour estre Corilas, qui se souvenant encores des tromperies de Stelle, ne pouvoit cacher la haine que veritablement il avoit conceuë contre elle. D’autre costé, la Bergere apres l’avoir recherché, & recogneu qu’elle y perdoit son temps, changea aussi son amitié en haine : Ce qui estoit tellement recogneu de chacun, que l’on les nommoit ordinairement les amis ennemis : à ce coup la Bergere ne luy respondit point, parce qu’au mesme temps qu’elle voulut ouvrir la bouche, Hylas se mit à chanter tels vers, qui sembloient avoir esté faicts aussi bien pour sa deffence, que pour celle de l’humeur du berger qui les chantoit.


SONNET,
D’aymer en divers lieux.

Si l’Amour est un bien comme on nous faict entendre,
Le bien communiqué, ce me semble, vaut mieux.
Qui sera le Timon severe & sourcilleux
Qui reprendra le mien, plus je pourray l’estendre ?

Si c’est un mal aussi, qui me sçauroit deffendre
De finir promptement ce qu’on dit vicieux ?
Soit donc ou bien ou mal d’aymer en divers lieux,
Ou de cesser d’aymer, nul ne me peut reprendre.

Les Cieux s’aiment entr’eux, & d’un lien d’aimant
L’un avec l’autre Amour estraint chasque Element.
Et n’aymeray-je pas, ne voyant rien qui n’ayme ?

La Nature en changeant se rend belle çà bas.
Rien n’est en l’Univers qui ne change de mesme :
Et voyant tout changer, ne changeray-je pas ?

A ces dernieres paroles cette troupe se trouva si pres d’Astrée & de ses compagnes, qu’elles se vindrent salüer & donner le bon-jour, & par ainsi l’on cessa de chanter pour se demander des nouvelles les unes aux autres, & sçavoir comme la nuict avoit esté passée parmy elles : un seul Hylas faisoit paroistre de ne se guere soucier de tout ce qu’elles faisoient, & s’adressant à Silvandre : Eh mon amy, luy disoit-il, & n’y a-t’il personne icy qui sçache aymer que moy ? Que s’il y en a quelque autre, à quoy vous amusez vous tous de perdre ainsi le temps en ces petites niaiseries, au lieu de l’employer à s’en aller vitement vers la belle Alexis ? Je m’asseure, respondit Phylis, qui l’ouyt, que nous y serons assez tost pour avoir le loisir d’y employer toute ta constance : Vous vous trompez, mon ennemie, respondit Silvandre, il a raison de nous haster, autrement il est dangereux que la fin de son amour ne devance le commencement de nostre voyage. Tu penses peut-estre, dict Hylas, me blasmer fort, en disant que je n’ayme pas long-temps ; & au contraire je tiens que c’est l’une des plus grandes loüanges que tu me puisses donner : car dy-moy Silvandre, celuy qui en un quart-d’heure fait plus de chemin qu’un autre en tout un jour, n’est-il pas estimable ? & le Masson qui bastit une maison en un mois, qu’un autre n’oseroit entreprendre en un an, n’est-il pas tenu pour meilleur maistre ? Si tu voulois rendre, respondit Silvandre, ton Amour un laquais, je pense que plus il pourroit aller viste, & plus il seroit estimable : mais pour le Masson duquel tu parles, tu te trompes Hylas, à croire celuy qui se diligente le plus estre le meilleur artisan : car ce nom doit estre donné à celuy qui faict le mieux ce qu’il entreprend, & non pas à qui s’en depesche plustost, parce que ceux cy gastent presque ordinairement l’ouvrage où ils mettent les mains. Hylas vouloit respondre lors que toute cette belle compagnie commença de s’acheminer vers le temple de la bonne Deesse, où Chrisante les attendoit à disner, parce que cette venerable Druyde ayant sçeu leur deliberation, & voulant elle aussi rendre ce devoir à la belle Alexis, elle avoit prié ces belles & discrettes bergeres de passer à Bon-lieu, affin de se mettre dans leur trouppe. Les bergeres qui creurent cette compagnie leur estre fort honorable, ne luy voulurent refuser ceste requeste ; & par ainsi Silvandre à ces dernieres paroles rompit compagnie à l’inconstant Hylas, pour prendre Diane sous les bras, & luy aider à marcher, plein de contentement de se voir aupres d’elle sans que Paris y fut : Que si alors la deguisée Alexis eut eu la veuë assez bonne, elle les eut bien pu voir partir du carrefour de Mercure, parce qu’estant en ce petit boccage relevé, elle n’avoit jamais pu oster les yeux de l’endroit où elle pensoit que fut alors la belle Astrée, si ravie en ses pensées, qu’il sembloit que sa veuë fut at tachée où elle regardoit, sans faire autre action qui montrast qu’elle fut en vie, sinon qu’elle respiroit, ou pour mieux dire souspiroit de tant en tant.

Cette pensée l’eust longuement entretenuë si Leonide ne l’en eust divertie : Ceste Nymphe qui ne pouvoit assez bien amortir ces flames qui la souloient brusler pour Celadon, se plaisoit de sorte en la compagnie d’Alexis, qu’elle ne l’abandonnoit que le moins qu’il luy estoit possible. Et parce que le sage Adamas avoit bonne memoire de ce que Silvie luy en avoit dit, encores qu’il recogneust assez l’extréme affection que le berger portoit à la belle Astrée, si ne pouvoit-il s’empescher de vivre en une peine extréme, sçachant bien que sa niepce n’estoit pas si peu agreable, qu’elle ne peust pour quelque temps faire oublier à un jeune cœur tous les devoirs de la loyauté : Et ceste consideration eust bien eu tant de force sur luy, que jamais il n’eust permis que ce jeune berger fust entré en sa maison, sous le nom & les habits de sa fille Alexis, si l’Oracle ne luy eust promis que quand Celadon auroit son contentement, sa vieillesse aussi seroit contente pour jamais : car y estant si fort interessé, il choisist plustost la peine de veiller de pres les actions de l’une & de l’autre, que de perdre le bien que le Ciel luy en promettoit. Et parce qu’il ne pouvoit tousjours estre aupres d’elles, d’autant que les affaires & domesticques & publicques l’appelloient bien souvent ailleurs, il avoit commandé à Paris de ne les abandonner que le moins qu’il pourroit, de peur qu’Alexis ne s’ennuyast si elle demeuroit seule.

Ce matin, aussi tost qu’il sceut qu’elles estoient hors du logis, & que Paris trop long à s’habiller n’estoit avec elles, il sortit incontinent apres, & suyvant sa niepce, fut presque aussi tost qu’elle dans le boccage, où Alexis avoit desja quelque temps entretenu ses pensées. Le bruit que la Nymphe fit en arrivant fut cause que Celadon tourna le visage vers elle, & qu’il aperceut la venuë du Druide, à qui elle portoit un si grand respect, qu’encores qu’elle eust mieux aimé demeurer seule pour avoir plus de commodité de penser en Astrée.: si est-ce que feignant le contraire, elle l’alla treuver & luy donner le bonjour, avec un visage plus joyeux que de coustume, dequoy Adamas s’estant pris garde, apres luy avoir rendu son salut, il luy dict, Que le bon visage qu’il luy voyoit à ce matin, luy estoit un presage que ceste journée luy seroit heureuse. Dieu vueille, mon Pere, respondit Alexis, que vous en receviez du contentement : car quant à moy je n’en espere point que par ma mort : que si vous me voyez plus joyeuse que de coustume, c’est que tous les jours que je paracheve, il me semble avoir aproché d’autant la fin du supplice que la fortune m’a ordonné ; imitant en cela ceux qui sont contraints de faire un long & penible voyage, & qui tous les soirs quand ils sont arrivez à la fin d’une journée, content la quantité des lieuës qu’ils ont faictes, leur semblant que c’est autant de diminué de la peine qu’ils doivent avoir. Le Druide luy res pondit froidement : Mon enfant, ceux qui vivent sans esperance d’allegement en leurs miseres, offensent non seulement la providence de Tautates, mais aussi la prudence de ceux qui ont pris le soing de leur conduite : Et en cela j’aurois occasion de me plaindre doublement de vous, d’un costé pour le tiltre de Druide que j’ay en ceste contrée, à cause de l’offense que vous faites à Dieu, & de l’autre, comme Adamas, de celle que vous me faites, puis que l’Oracle vous a remis entre mes mains. Mon Pere, respondit Alexis, je serois tres-marry d’offencer nostre Tautates, ny vous aussi : & si mes paroles n’ont peu me bien expliquer, je vous diray que mon intention n’a pas esté de douter de la providence de nostre grand Dieu, ny de vostre prudence : mais ouy bien de croire que sa volonté n’est pas de me donner jamais contentement tant que je vivray, & que mon malheur est si grand qu’il surpasse toute la prudence des humains. Il faut que vous sçachiez, reprit Adamas, que la mécognoissance d’un bien receu, faict bien souvent retirer la main du bien-faicteur, & la rend plus chiche qu’elle n’estoit auparavant : Prenez garde que vous ne soyez cause que le Ciel en fasse de mesme, car vous recognoissez si mal celuy qu’il commence de vous faire, qu’avec raison vous pouvez craindre qu’au lieu de continuer, il ne vous charge de nouveaux supplices. Ne considerez-vous point qu’ayant demeuré perdu si longuement dans un sauvage rocher, où il n’y avoit que luy & vous, qui vous y sceussiez, il y a conduit par ha zard Silvandre pour vous donner quelque consolation ? Et pour la rendre encores plus grande, n’a-t’il pas fait qu’Astrée mesme vous y soit allé treuver : que vous l’ayez veuë, voire que vous l’ayez presque oüye, & les plaintes qu’elle faisoit pour vous ? Quel commencement de bonheur pouviez vous esperer plus grand que celui-là ? Je ne vous mets point icy en conte les visites de Leonide & de moy, car peut-estre vous ont-elles esté importunes, mais si feray bien la pensée qu’il me donna de vous conduire chez moy, sous le nom & sous les habits de ma fille Alexis, parce que c’est de luy, sans doute, qu’elle vint : d’autant que faisant dessein de vous remettre au comble de vos felicitez, il a voulu que comme la fortune, sans que vous ayez fait faute, vous a ravy vostre bien : de mesme il vous soit rendu sans que vous y ayez en rien contribué. Et d’effect, quel commencement est celuy-cy ? Et croyez vous que sans son ayde particuliere, ces habits qui vous couvrent peussent abuser les yeux de tant de personnes ? Qui est-ce de tout vostre hameau, mesme de vos amis plus familiers qui ne vous ait veu & mécogneu ? Il n’y a pas jusques à vostre frere qui n’y ait esté trompé : Et là ne s’arrestant les faveurs de Tautates, n’a-t’il pas mis en la volonté d’Astrée de vous venir visiter ? Et pouvez vous desirer un commencement plus favorable pour vostre restablissement ? Et toutesfois plein de mécognoissance, vous vous plaignez, ou pour le moins ne recevez ces biens-faits de bon cœur : Prenez garde, mon enfant, vous dis-je encor un coup, que vous ne le faciez courroucer, & que changeant les biens aux maux, il n’appesantisse de force sa main sur vous, que vous ayez juste occasion de vous douloir. Mon Pere, respondit Alexis, je recognois la bonté de Tautates, & le soing qu’il vous plaist avoir de moy, mieux que je ne le sçaurois dire, mais cela n’empesche pas qu’il ne me reste encores assez de maux pour m’arracher de la bouche les plaintes que je fais : car je suis comme le pauvre malade, que mille sorte de douleurs affligent tout à coup, encores que l’on luy en oste quelques-unes, il luy en reste tant d’autres, que les plaintes justement lui peuvent bien estre permises.

Le Druide luy vouloit respondre lors qu’il vid venir Paris : car de peur qu’il n’entendist leur discours, & que par ce moyen il recognust que ceste Alexis déguisée n’estoit pas sa sœur, il fut contraint de remettre à une autrefois ce qu’il luy vouloit dire : Et cependant la prenant par la main, & se mettant entre-elle & Leonide, il commença de se promener parmy ce boccage, feignant de n’avoir point veu Paris, qui arriva presque en mesme temps : mais si propre en ses habits de Berger, qu’il estoit aisé à cognoistre qu’Amour avoit esté celuy qui ce matin l’avoit habillé : Il est vray que s’il y avoit esté soigneux, Leonide qui en se flattant avoit opinion que sa beauté ne devoit guere ceder à celle d’Astrée, n’y avoit pas espargné l’artifice ny tous les avantages qu’elle se pouvoit donner, affin qu’Alexis la voyant ainsi parée, & faisant comparaison d’Astrée à elle, la simplicité de l’habit de la Ber gere ternist en quelque sorte sa beauté naturelle. Alexis seule vestue comme de coustume sembloit ne se gueres soucier de cette visite, encore que ce fust celle qui y avoit le plus d’interest : mais n’en voulant donner cognoissance à personne, elle ne voulut rien adjouster à son habit ordinaire ; outre qu’elle sçavoit assez que ce n’estoit plus la beauté qui luy devoit redonner le bon-heur qu’elle desiroit, mais la seule fortune : tout ainsi que seule & sans raison elle le luy avoit osté, & toutefois en cet habit simple & sans artifice elle paroissoit si belle, que Leonide n’en pouvoit oster les yeux.

Apres quelques propos communs, Paris qui estoit passionnément amoureux de Diane, & qui pour luy estre plus agreable, avoit pris les habits de Berger, ne pouvant attendre sa venuë, dit au sage Adamas, que s’il le luy permettoit, il iroit volontiers treuver ces belles Bergeres qui devoient venir visiter sa sœur, pour les conduire par un chemin plus court & plus beau, qu’il avoit appris depuis peu. Le Druide qui sçavoit bien l’affection qu’il portoit à Diane, & qui n’en estoit point marry, pour les raisons que nous dirons cy apres, loüa son dessein, luy remonstrant que la courtoisie entre toutes les vertus, estoit celle qui attiroit plus le cœur des hommes, & qui estoit aussi plus propre & naturelle à une personne bien née.. Avec ce congé, Paris prit incontinent le chemin de Lignon, & descendant à grands pas la colline, quand il eust passé sur le pont de la Bo[u]teresse, il suivit la riviere, prenant un petit sentier à main droite, qui en fin le conduisit dans le bois où estoit le vain tombeau de Celadon ; & passant plus outre parvint au pré qui estoit devant le temple d’Astrée.: Mais à peine avoit-il mis le pied dedans, qu’il aperceut à l’autre costé deux hommes à cheval, dont l’un estoit armé, & avoit en la main droite un gesse, en l’autre un escu, le heaume couvert par derriere d’un grand panache blanc & noir, qui alloit flottant jusques aupres de la crouppe du cheval, le corselet & les tassettes escaillées, & les mougnons enlevez en muffles de lyons, qui sembloient de vomir la cane du brassal, la cotte de maille descendant jusques aupres de la genoüilliere, où les greves s’attachoient à boucles d’argent. Son espée mousse, & qui sembloit de se tourner presque en demy cercle, pendoit à son costé attachée à l’escharpe, qui luy servoit de baudrier, de la mesme couleur que le panache, & qui rompuë en divers lieux ne sembloit estre que le reste des bois, & d’un long voyage, aussi bien que son panache presque gasté des pluyes & des ronces.

Aussi-tost que Paris l’apperceut, se souvenant de ce qui estoit autrefois advenu à Diane, lors que Filidas & Filandre furent tuez, il se rejetta dans le bois : & toutesfois desireux de sçavoir ce qu’ils feroient, les alla accompagnant des yeux à travers les arbres. Il vid donc qu’aussi tost qu’ils furent entrez dans le pré, & qu’ils eurent apperceu l’agreable fontaine qui estoit à l’entrée du Temple, le Chevalier voulant mettre pied à terre, l’autre, qu’il jugea estre son Escuyer, courant promptement, luy tint l’estrieu, & print son cheval, que débridant, sans respect du lieu, il laissa paistre l’herbe sacrée : Cependant le Chevalier se coucha aupres de la fontaine, où s’appuyant d’un coude, & s’estant deffait de l’autre main son heaume, prit deux ou trois fois de l’eau dedans la bouche, & s’en refreschit & lava le visage. Paris le voyant desarmé, creut que son intention n’estoit pas de faire du mal à personne, & cette opinion luy donna la hardiesse de s’en approcher d’avantage, se cachant toutefois le plus qu’il pouvoit dans l’espaisseur des arbres, entre lesquels il vint si pres d’eux, qu’il pouvoit voir & ouyr tout ce qu’ils faisoient & disoient. D’abord il remarqua que ce Chevalier estoit jeune & beau, quoy qu’il parut en son visage une extreme tristesse, & apres considerant ses armes, il jugea qu’il estoit Gaulois, n’estans gueres differentes de celles qu’il avoit accoustumé de voir, & de plus qu’il estoit amoureux : car il portoit, d’argent, à un Tygre, qui se repaissoit d’un cœur humain, avec ce mot :

Tu me donnes la mort, & je soustiens ta vie.
Il eust peut-estre regardé toutes ces choses plus long-temps & plus particulierement, s’il n’en eust esté empesché par les souspirs de ce Chevalier, qui ayant tenu quelque temps les yeux immobiles sur la fontaine, revenant en fin en luy mesme, comme d’un profond sommeil, avec des sanglots qui sembloient de luy devoir arracher la vie : il vid que levant les yeux au Ciel, il dit assez haut à mots interrompus, telles paroles :


SONNET,
C’est faute de courage que de supporter tant d’infortunes.

Faut-il encor se flatter d’esperance,
Faut-il encor escouter ses appas ?
Faut-il encor marcher dessus les pas
De cette folle & trompeuse creance ?

N’avons nous point encor la cognoissance
Que nostre bien pend de nostre trespas :
Et que l’honneur desormais ne veut pas
Que nous ayons plus longue patience ?

Ces maux, ces morts, ces tourmens infinis,
Jamais de nous ne se verront bannis,
Et seulement nous vivrons à l’outrage.

Celuy qui peut tant d’offences souffrir,
Sans promptement se resoudre à mourir,
A bien un cœur, mais n’a point de courage.

Ces paroles furent suivies de plusieurs souspirs, qui en fin changez en sanglots, furent accompagnez d’un torrent de larmes, qui coulant le long de son visage s’alloient mesler avec l’eau de la fontaine : Quelque temps apres s’estendant du tout en terre, & laissant aller negligemment les bras, il devint pasle, & le visage luy changea, de sorte que son Escuyer qui avoit tousjours l’œil sur luy, le voyant en cet estat[,] de peur qu’il n’évanoüyt, y accourut promptement, le mit en son giron, & luy jetta un peu d’eau au visage, si à temps que n’ayant du tout perdu la cognoissance & les forces, il revint plus aisément en luy-mesme : mais ouvrant les yeux, & les haussant lentement contre le Ciel. O Dieux ! dit-il, combien vous plaist-il que je languisse encores ? Et puis relevant les bras, il joignit les mains sur son estomach, que ses yeux noyoient d’une si grande abondance de larmes, que son Escuyer ne se peut empescher de souspirer : De quoy s’appercevant : Et quoy Halladin, luy dit-il, tu souspires ! ne sçais-tu pas qu’il n’y a personne au monde à qui il doive estre permis qu’à moy, si pour le moins cette permission doit estre donnée au plus miserable qui vive ? Seigneur, respondit l’Escuyer, je souspire à la verité, mais plus pour voir un si grand changement en vous, que pour le desastre que vous plaignez : Car estre trompé d’une femme, estre trahy d’un rival, que la vertu s’acquiere des envieux, & que la fortune favorise quelquefois leurs desseins, je ne trouve cela nullement estrange, puis que c’est presque l’ordinaire : mais je ne me puis assez estonner de voir ce courage de Damon, que jusques icy j’ay creu invincible, & duquel vous avez rendu tant de preuves, & pour lequel vous avez tant esté estimé & redouté des amis & des ennemis, flechir à cette heure, & se laisser abbatre sous un accident si commun, & auquel les moindres courages ont accoustumé de resister. Est-il possible, Seigneur, que quand ce ne seroit que pour ne point mourir sans vengeance, vous ne vueilliez vous conserver jusques à ce que vous ayez treuvé Madonthe, pour en sa presence tirer raison de ceux qui sont cause de vostre desplaisir ? Considerez pour Dieu qu’une calomnie qui n’est point averée tient lieu de verité, & que cela estant, Madonthe a eu raison de vous traitter comme elle a fait. A ce nom de Madonthe, Paris vid que le Chevalier reprenoit un peu de vigueur, & que tournant les yeux à costé, comme essayant de regarder celuy qui parloit à luy : Il luy respondit d’une voix assez lente, Ah ! Halladin mon amy, si tu sçavois de quels supplices je suis tourmenté, tu dirois que c’est faute de courage, pouvant mourir, de les souffrir plus longuement : Dieux qui voyez & oyez mes injustes douleurs, & mes justes plaintes, ou donnez-moy la mort, ou ostez-moy la memoire de tant de desplaisirs. Les Dieux, respondit l’Escuyer, se plaisent autant à favoriser de leurs graces ceux qui essayent avec courage & prudence de s’ayder eux-mesmes en leurs infortunes, qu’à combler de disgrace ceux qui perdant & le cœur & le jugement, ne sçavent recourir qu’aux prie res & aux vaines larmes. Pourquoy pensez vous qu’ils vous ayent donné une ame plus genereuse qu’à tant d’autres personnes ? Croyez-vous que ce soit pour en user, & vous en servit seulement aux prosperitez, ou aux rencontres de la guerre ? C’est, Seigneur, pour en produire les effects en toutes les occasions qui se presentent, & principalement aux adversitez : afin que ceux qui verront ces vertus en vous, loüent les Dieux d’avoir mis en un homme tant de perfections, & que les considerant en vous, ils ayent cognoissance de celle de l’ouvrier. Et voudriez-vous maintenant trahir leur intention, & les esperances que chacun a eu de vous ? Je me souviens, Seigneur, d’avoir ouy dire à ceux qui vous ont veu en vostre enfance, & en vostre plus tendre jeunesse, que dés le berceau vous donniez cognoissance d’un courage si relevé, & si genereux, que chacun jugeoit que vous seriez en vostre temps exemple à chacun d’une ame invincible : Et voudriez-vous bien pour si peu démentir de si favorables jugemens ? Plusieurs femmes ont creu chose honteuse de flechir aux coups de la fortune : Et quoy qu’elles soient d’un naturel soubmis & flechissant, si est-ce que s’estans vertueusement opposées à ses desseins, elles l’ont bien souvent contrainte de les changer. Et vous qui estes nay homme, dont le seul nom vous commande d’estre courageux, vous qui estes Chevalier nourry parmy les plus durs exercices de la guerre, Vous qui vous estes acquis tant de reputation dans les plus grands perils ? Vous dis-je, en fin qui estes ce Damon, qui n’a jamais rien treuvé de trop hasardeux, ny de trop difficile pour la grandeur de son courage, vous laisserez vous tellement abatre par cet accident, & abatu perdrez vous de sorte le courage, que vous vueilliez mourir sans faire une seule action, je ne diray pas digne du nom que vous portez de Chevalier, mais de celuy-là d’homme seulement ? Halladin, Halladin, respondit le Chevalier en souspirant, toutes ces considerations seroient bonnes en une autre saison, ou à un autre homme que je ne suis pas. Helas ! quelle action puis-je faire qui me contente, sinon de mourir, puis que toutes les autres desplaisent à celle pour qui seule je veux vivre ? Tu sçais bien que Madonthe est la seule chose que je desire : mais puis qu’elle est perduë pour moy, que veux-tu que je desire que la mort, si je n’ay plus d’esperance de treuver quelque relasche à mes peines, qu’en elle seule ? Mais comment sçavez-vous, respondit l’Escuyer, que cette Madonthe soit perduë pour vous ? Mais toy-mesme, dict le Chevalier, comment sçais-tu qu’elle ne le soit pas ? Permettez-moy, repliqua-t’il, de vous dire que je le puis mieux sçavoir que vous : Car, Seigneur, quand vous me commandâtes de luy porter vostre lettre, & la bague de Thersandre, & à la meschante Leriane le mouchoir plein de vostre sang, je les rencontray de fortune ensemble ; & quoy que la perfide & malheureuse qui est cause de vostre mal, demeurast immobile au message que je luy fis de vostre part, si est-ce que j’aperceu premierement paslir Madonthe, puis trembler, & en fin voyant vostre sang, & oyant vostre mort, elle fust tombée de sa hauteur si on ne l’eust soustenue, tant elle fut surprise de douleur : Et si je vous eusse creu en vie, il n’y a point de doute que je vous en eusse aporté quelque bonne nouvelle. O Halladin mon amy, dict le Chevalier, que voila une foible conjecture ! si tu cognoissois le naturel des femmes, tu dirois avec moy que ces changemens procedent plustost de compassion, que de passion : car il est certain que naturellement toute femme est pitoyable, & que la compassion a une tres-grande force sur la foiblesse de leur ame, naturel que mal-aisement peuvent-elles si bien changer, qu’il n’y en demeure tousjours quelque ressentiment. Et c’est de là d’où vient ce que tu as remarqué en Madonthe : Mais, ô Halladin ! ce n’est ny pitié ny compassion : mais amour & passion que je desire d’elle, & c’est ce que pour moy tu ne verras jamais en son ame. O Dieux ! s’escria l’Escuyer, & à quoy estes vous reduits, puis que vous estes vous mesme le plus cruel ennemy que vous ayez ? Je n’eusse jamais pensé qu’un desplaisir eust peu de cette sorte changer le jugement : Mais soit ainsi que Madonthe ne vous ayme point, si toutefois, vaincu d’amour vous en desirez les bonnes graces, quelle apparence y a t’il que vous ne deviez aller où elle est, & non pas fuir comme vous faites & les hommes & les lieux habitez ? Puis, dit-il, que la haine s’augmente, plus on void la chose haïe, ne fuy-je pas avec raison la veuë de Madonthe, en ayant recogneu la haine ? & si estant privé de ce qu’on desire, tout ce que l’on voit est desagreable : Pourquoy treuves-tu tant estrange que ne pouvant voir Madonthe, je ne vueille voir personne ? Ne sois point si cruel, Halladin, que de me ravir encores ce peu de soulagement qui me reste. Mais qu’est-ce, Seigneur, repliqua l’Escuyer, que vous cerchez en ces lieux champestres & sauvages ? La mort, dict le Chevalier, car c’est d’elle seule que j’espere quelque allegement. Si cela est, adjousta l’Escuyer, encor vaudroit-il mieux aller mourir devant les yeux de Madonthe, pour luy faire voir que vous mourez pour elle, que non pas de languir comme vous faites parmy les rochers & les bois solitaires, sans que personne le sçache. Tu dis fort bien, Halladin, respondit le Chevalier en souspirant : mais ne sçais-tu pas qu’elle s’en est fuye avec son cher Thersandre, & se tient cachée de tous, pour jouïr de luy avec plus de commodité ? Penses-tu que dés l’heure que le fleuve où je me precipitay, ne voulut me donner la mort, je n’eusse recouru au fer & au feu, si je n’eusse eu le dessein que tu dis ? Mais helas ! il semble que toutes choses soient conjurées contre moy, puis que pour mon regard le fer ne tuë point, & l’eau ne peut noyer. A ce mot, les larmes luy empescherent la parole, & la pitié fit le mesme effect en l’Escuyer : de sorte qu’ils demeurerent quelque temps sans parler. Paris qui les escoutoit attentivement, oyant au commencement nommer Madonthe, ne pouvoit se figurer que ce fut celle qu’il avoit veuë déguisée en Bergere, avec Astrée & Diane : mais quand il ouyt le nom de Thersandre, il cogneut bien que sans doute c’estoit elle, & cela le rendit plus attentif, lors que l’escuyer reprit ainsi la parole. Quant à moy, si j’estois en vostre place, je ne voudrois pas mourir pour une personne qui m’auroit changé pour un autre : que si toutefois ce desplaisir me transportoit de sorte que je me resolusse à la mort, je voudrois que celuy qui seroit cause de ma perte me devançast & mourust de ma main : car outre que je crois la vengeance en semblable chose estre un souverain bien, encores voudrois je faire cognoistre à celle qui m’auroit changé, la mauvaise election qu’elle auroit faite ; & puis quelle apparence y a-t’il de laisser heritier de nostre bien celuy qui se resjoüit de nostre mort ? Je vous conseillerois donc, Seigneur, si vous estes resolu à cette cruelle fin, qu’auparavant vous fissiez mourir, je ne dis pas Madonthe (car je m’asseure que vous ne hayrez jamais ce que vous avez tant aymé, encor que l’outrage que vous en avez receu y en pourroit bien convier d’autres) mais Thersandre ce ravisseur de vostre bien, & à qui desja vous n’avez laissé la vie que pour estre instrument de vostre mort. Or en cecy, respondit incontinant le Chevalier, j’avoüe que tu as raison, & qu’il faut qu’il meure, en quelque lieu que je le trouve, & fust-ce devant les yeux de cette ingratte : mais ne sçais tu pas, Halladin, qu’il se tient caché ? Ah le malicieux qu’il est ! il a bien jugé que je prendrois cette resolution ; & pour y remedier, luy, Madonthe, & sa nourrisse se sont tellement perdus, que personne ne sçait où ils se sont retirez. O Dieux ! si ma destinée est telle que je ne doive jamais avoir contentement de ce que j’aime, permettez au moins que par la vengeance j’en reçoive de ce que je haïs.

Cependant qu’il parloit ainsi, & que Paris n’en perdoit une seule parole, le miserable berger Adraste venoit chantant à haut de teste des vers mal arrangez, & sans suitte : Ce malheureux Amant depuis le jugement que la Nymphe Leonide donna contre luy, en faveur de Palemon, ressentit tellement la separation de Doris, que n’en ayant plus d’esperance l’esprit luy en troubla : il est vray qu’encores avoit-il quelquefois de bons intervalles, & lors il parloit assez à propos : mais incontinant il changeoit & disoit des choses tant hors de sujet, qu’il esmouvoit à pitié ceux qui le cognoissoient, & contraignoit de rire les autres. Et parce que son mal estoit venu d’amour, cette impression aussi comme la plus vive & la derniere, luy estoit tellement demeurée en la memoire, que toutes ses folies n’estoient que de ce suject, & lors que les bons intervalles luy permettoient de se recognoistre, il ne les employoit qu’à se plaindre de la rigueur de Doris, de l’injustice de Leonide, de la fortune de Palemon, & de son propre malheur. Ces estrangers se teurent pour l’escouter, mais malaisément eussent-ils peu entendre ce qu’il disoit, puis qu’il n’y avoit pas une parole qui se suivist : Luy toutesfois ravy en sa pensée, sans les voir, s’en vint chantant jusques aupres d’eux, & n’eust esté le hannissement des chevaux, peut-estre eust-il passé sans les voir ; Le Chevalier qui parmy ses paroles avoit souvent ouy repliquer le nom d’Amour, de beauté & de passion, cogneut bien de quel mal il estoit tourmenté, & desireux de sçavoir en quelle contrée il estoit, s’estant relevé avec l’ayde de son Escuyer, il luy parla de ceste sorte. Amy, ainsi les Dieux te soient favorables, dy nous en quelle contrée nous sommes, & quel est le mal que tu vas plaignant ? Adraste qui comme je vous ay dict n’avoit rien en sa pensée que son amour, regardant ferme le Chevalier, luy respondit, Elle est si belle qu’il n’en y a point qui l’égale : mais Palemon me l’a ravie : Le Chevalier pensoit qu’il parlast de la contrée, & Adraste entendoit de Doris : Surquoy il reprit tout estonné. Et comment estoit-elle à toy ? Elle l’estoit par raison, respondit-il, & aussi sera-elle bien tienne, si tu ne portes ce fer inutilement, & si tu as le courage de tuer ce ravisseur du bien d’autruy. Et qui est ce Palemon, repliqua le Chevalier. C’est Palemon ? respondit froidement le berger. J’entens bien, adjousta l’estranger, qu’il se nomme Palemon, mais quel est-il, & quelle est sa condition ? A ceste demande Adraste commença de se troubler un peu plus qu’il n’estoit, & regardant d’un œil hagard le Chevalier, il respondit : Palemon, c’est celuy qu’Adraste n’ayme point. Et Adraste, reprit le Chevalier, qui est-il ? Alors le berger entrant du tout en sa frenaisie, fit un grand esclat de rire, & puis tout à coup se mettant à pleurer, il dit : Si la menteuse Nymphe ne s’est pas souciée de son Amour, Doris qui au commencement toutesfois en pleura, s’en alla en fin : Et quoy que je l’appellasse, elle ne tourna pas seulement la teste pour me regarder : Mais, dit-il tout en sursaut, traitte-t’on ailleurs de ceste sorte ? Le Chevalier au commencement estonné de ses paroles, cogneut en fin qu’il avoit l’esprit troublé, & parce qu’il jugea qu’Amour en estoit cause, il en eust plus de pitié, & se tournant vers son Escuyer ; Voila, dit-il, si je ne meurs bien tost, la fortune que je cours, car sans doute ce berger est devenu fol d’Amour. L’Amour, reprit incontinant Adraste, est plus aymable que Palemon, & s’il n’eust jamais esté, je croy que Doris seroit icy, ou moy là où elle est. Et suivant ce propos, le malheureux berger dit des choses si mal arrangées, que quelquesfois l’Escuyer estoit contraint d’en sousrire, dequoy s’appercevant le Chevalier, Tu te ris, luy dit-il, Halladin, de ce pauvre berger, & tu ne consideres pas que peut-estre bien tost tu auras le mesme sujet de te rire de moy. De moy, dit incontinant le berger, je suis Adraste, & voudrois bien sçavoir si Palemon vivra long temps.

Et parce qu’il reprenoit tousjours de ceste sorte, la derniere parole qu’il oyoit, le Chevalier qui s’ennuyoit d’estre diverty de ses pensées, commande à son Escuyer de brider leurs chevaux, & montant dessus s’en alla à travers le bois, par le mesme chemin que Paris estoit venu, qui fut deux ou trois fois en volonté de se faire voir à lui, & lui offrir, comme à estranger, toute sorte d’assistance, à quoy il luy sembloit estre obligé, fut pour les loix de l’hospitalité, fut pour le voir atteint du mesme mal qu’il souf froit : mais il eust peur que s’il s’engageoit aupres de ce Chevalier, il ne perdit l’occasion de faire service à Diane ; outre que cognoissant Thersandre & Madonthe, il avoit volonté de les advertir de ce qu’il avoit appris : Ces considerations furent cause que reprenant le chemin qu’il avoit laissé il continua son premier dessein.

A peine estoit-il hors de ce bois, que jettant la veuë dans le grand pré qui le joignoit, il vid venir la belle troupe qu’il alloit cherchant, & qui s’en venoit au petit pas, tantost chantant, & tantost discourant de diverses choses. Entre les autres, il y avoit Astrée, Diane, Philis, Stelle, Doris, Aminthe, Celidée, Florice, Circene, Palinice, & Laonice : Car encor que quelques-unes de celles-cy fussent estrangeres, si est-ce que le desir de voir la beauté d’Alexis, que chacun loüoit si fort, & les raretez qu’on disoit estre en la maison d’Adamas, les fit joindre à ceste compagnie ; Il y avoit aussi plusieurs bergers, entre lesquels estoit Lycidas, Sylvandre, Hylas, Tyrcis, Thamire, Calidon, Palemon, & Corilas, qui ne cessoient ou de chanter, ou de discourir, comme j’ay dit, pour tromper la longueur du chemin : & de fortune quand Paris les apperceut, Hylas chantoit tels vers.


STANCES,
De son humeur inconstante.

Je le confesse bien, Philis est assez belle,
Pour brusler qui le veut :
Mais que pour tout cela je ne sois que pour elle,
Certes il ne se peut.

Lors qu’elle me surprit, mon humeur en fut cause
Et non pas sa beauté,
Ores qu’elle me perd, ce n’est pour autre chose
Que pour ma volonté.

J’honore sa vertu, j’estime son merite,
Et tout ce qu’elle fait :
Mais veut-elle sçavoir d’où vient que je la quitte :
C’est parce qu’il me plait.

Chacun doit preferer, au moins s’il est bien sage,
Son propre bien à tous :
Je vous ayme, il est vray, je m’ayme d’avantage :
Si faites-vous bien vous.

Bergers si dans vos cœurs ne regnoit la faintise,
Vous en diriez autant.
Mais j’ayme beaucoup mieux conserver ma franchise,
Et me dire inconstant.

Qu’elle n’accuse donc sa beauté d’impuissance,
Ny moy d’estre leger.
Je change, il est certain : mais c’est grande prudence
De sçavoir bien changer
.

Pour estre sage aussi qu’elle en fasse de mesme,
Esgale en soit la loy,
Que s’il faut par destin que la pauvrette m’aime,
Qu’elle m’ayme sans moy.

A ces dernieres paroles, Paris se trouva si pres, que Silvandre le recogneut : & parce qu’il tenoit Diane sous le bras, il jugea bien qu’il déplairoit à sa Maistresse, s’il ne quittoit à Paris la place par honneur, qu’il n’eust jamais quittée à personne par Amour : Afin donc de l’obliger en cette action, il luy dict assez bas, Commandez-moy, ma Maistresse, de vous laisser, afin que ce que je ne puis faire de ma bonne volonté, je le fasse par vostre commandement. Berger, dit-elle en sousriant, puis que vous jugez qu’en cette faveur que vous me faites, ce commandement vous puisse servir, je le vous commande. O Dieux ! dit le Berger, qui se pourroit empescher d’estre entierement à vous, puis que vous obligez mesmes en desobligeant ? Il n’osa luy dire d’avantage, de peur que Paris ne l’oüit, car il estoit si pres, que Diane s’avança pour le salüer, & le reste de la trouppe aussi. Et Silvandre n’eust plustost quitté la place, que son rival la prit avec autant de contentement, qu’il l’avoit laissée avec regret. Apres quelques discours ordinaires, & que Paris s’apperceut que Madonthe ny Thersandre n’estoient point en cette compagnie, il en demanda des nouvelles à Diane : à quoy Laonice respondit, que ce matin elle s’estoit trouvée mal, & que Thersandre luy avoit tenu compagnie. J’eusse bien voulu, adjousta Paris, l’avoir rencontrée icy pour l’advertir que quelques-uns de ses ennemis sont arrivez en cette contrée, afin qu’elle & Thersandre s’en donnent garde. Silvandre qui avoit tousjours l’œil sur Diane, oüit ce que Paris disoit ; & parce qu’il estimoit fort la vertu de Madonthe, il se chargea de l’en advertir à son retour. Laonice qui ne cerchoit occasion que de se venger de ce berger, remarqua la promptitude dont il s’estoit offert à faire cet office, afin de s’en servir en temps & lieu. Diane mesme qui commençoit d’avoir quelque bonne volonté pour ce Berger, y prit garde, comme nous dirons cy apres : de quoy Laonice s’aperceut bien : mais cependant pour ne faire trop attendre la venerable Chrisante, toute la trouppe se mit en chemin ; Et parce que Diane avoit prié Philis, de ne laisser Paris pres d’elle, sans qu’elle y fut, de peur qu’estant seul il ne luy parlast de son affection, elle se mit de l’autre costé de la bergere, & la prit sous le bras. Calidon conduisoit Astrée, & Tyrcis & Silvandre s’estoient mis ensemble ; quant à Hylas sans prendre party, il estoit tantost le premier, & tantost le dernier de la trouppe, sans s’arrester particulierement aupres de pas une de ces Bergeres, & sur tout ne faisoit non plus de semblant de Philis, que s’il ne l’eust jamais veuë : dequoy Tyrcis entroit en admiration, & apres l’avoir quelque temps consideré, il ne peust s’empescher de luy dire fort haut : Est-il possible Hylas, que vous soyez aupres de Phillis, sans la regarder ? Hylas feignant de ne l’avoir point enco res veuë, tourna la teste d’un costé & d’autre comme s’il l’eust voulu chercher, & en fin arrestant la veuë sur elle : Je vous asseure, luy dit-il, ma feu maistresse, que j’ay tellement le cœur ailleurs, que mes yeux ne m’avoient point encore averty que vous fussiez icy : mais à ce que je voy vous y estes aussi bien que moy, je ne sçay si c’est le mesme suject qui vous y ameine. Il pourroit bien estre semblable, respondit Philis, mais nous y sommes avec differente compagnie : car vous y estes avec le desir de voir la belle Alexis, & moy avec le regret de vous avoir perdu, & mesme au jeu de la plus belle, comme vous dites. Il ne falloit point, respondit Hylas, adjouster ceste condition d’avoir perdu au jeu de la plus belle, pour augmenter le desplaisir que vous en devez avoir : car si vous considerez bien la perte que vous avez faite, vous jugerez qu’elle ne pouvoit estre plus grande, ny que vous ne pouviez rien perdre que vous deussiez avoir plus cher. Et à quoy, respondit Philis, puis-je recognoistre ce que vous dites ? A ce qui vous en est avenu, adjousta Hylas : car me perdant si promptement, ne sçavez-vous que la premiere chose que le Ciel nous oste, c’est ce qui vaut le mieux ? Et quoy, interrompit Tyrcis, est-il possible Hylas, que vous pensiez le Ciel estre cause de vostre humeur inconstante ? Tout ainsi, respondit Hylas, qu’il l’est des vaines larmes que vous respandez sur les froides cendres de Cleon. Les choses qui ne dépendent pas de nous, adjousta Tyrcis, & dont les causes nous sont incogneuës, le respect que nous portons aux Dieux, nous les faict ordinairement r’apporter à leur puissance & volonté : mais de celles dont nous cognoissons les causes, & qui sont en nous, ou que nous produisons, jamais nous n’en disons les Dieux auteurs, & mesmes quand elles sont mauvaises, comme l’inconstance : car ce seroit un blaspheme. Que l’inconstance, respondit Hylas, soit bonne ou mauvaise, c’est une question qui ne sera pas vuidée aisément, mais que la cause n’en soit incogneüe, ou si nous la cognoissons qu’elle ne vienne des Dieux ; Ah Tyrcis ! il faut que vous le confessiez, ou que chacun recognoisse qu’en vos larmes vous avez pleuré vostre cerveau, car la beauté n’est-ce pas un œuvre de nostre grand Tautates ? Et qu’est-ce qui me fait changer que ceste beauté ? Si Alexis n’eust pas esté plus belle que Philis, je n’eusse jamais changé celle-cy pour elle : que si vous niez que la beauté en soit la cause, il faut bien qu’elle soit incognüe à toute autre, puis que je ne la cognoy pas moy-mesme, & estant telle, pourquoy ne la rapporterons-nous à Dieu, sans blaspheme ? puis mesme que nous voyons par l’effect que ce changement est bon & raisonnable, estant selon les loix de la nature, qui oblige chaque chose à chercher son mieux. Que la beauté, respondit froidement Tyrcis, soit un œuvre de Tautates, je l’avoüe, & de plus, que c’est la plus grande de toutes celles qui tombent sous nos sens : mais de dire qu’elle soit cause de l’inconstance, c’est une erreur, tout ainsi que si on accusoit le jour de la faute de ceux qui se fourvoyent, parce qu’il leur faict voir divers che mins ; & moins encores s’ensuit-il que si la cause vous en est incognüe, elle le doive estre à tout autre : car plus grand est le mal, moins est-il recogneu du malade, & pour cela faut-il conclurre, que le sçavant Myre ne le puisse non plus recognoistre. Et quant à ce que vous dites que cette inconstance est selon les loix de la nature, qui ordonne à chacun de chercher son mieux, prenez garde, Hylas, que ce ne soit d’une nature dépravée, & toute contraire à l’ordonnance que vous dites : car quelle cognoissance avez vous eue jusques icy, que ç’ait esté vostre mieux ? quant à moy, je n’y remarque pour vostre plus grand avantage que la perte du temps que vous y employez, que la peine inutile que vous y prenez, & que le mépris que chacun fait de vostre amitié : Si vous estimez que ces choses vous soient avantageuses, j’avouë que vous avez raison : mais si vous vous en raportez aux jugemens qui ne sont point attaints de vostre maladie, vous cognoistrez bien tost que c’est le plus grand mal qu’en l’aage où vous estes vous puissiez avoir.

Diane qui prit garde que Tyrcis parloit à bon escient, & que peut-estre Hylas s’en fascheroit, voulut les interrompre, & empescher que ce discours ne passast plus outre, dequoy faisant signe à Philis, elle la pria de prendre la parole, ce qu’elle fit incontinant de ceste sorte. Mon feu serviteur, luy dict-elle, autrefois vous vous plaigniez qu’en toute cette trouppe vous n’aviez ennemy que Silvandre, il me semble qu’à cette heure Tyrcis a pris sa place. Ma feu maistresse, respondit Hylas, ne vous en estonnez, c’est l’ordinaire que les mauvaises opinions prennent pied aisément parmy les personnes ignorantes. Tyrcis vouloit respondre lors qu’il en fut empesché par le pauvre Adraste, parce qu’estant arrivé dans les bois de Bon-lieu, ils le virent parlant aux arbres, & aux fleurs, comme si ç’eussent esté des personnes de sa cognoissance, quelquefois il se figuroit de voir Doris, & lors mettant un genoüil en terre il l’adoroit, & comme s’il luy eust voulu baiser la robbe, ou la main, il luy faisoit de longues harangues, où l’on n’eust sçeu remarquer deux paroles bien arrangées : d’autrefois il luy sembloit de voir Leonide, & lors il usoit de reproches, en luy souhaittant toutes sortes de mauvaises fortunes : mais quand il se representoit Palemon, ses jalousies estoient bien plaisantes, & les discours aussi du bonheur qu’il s’imaginoit : car encores qu’ils fussent fort confus, il ne laissoit de rendre tesmoignage de la grandeur de son affection. Ceste trouppe passa fort pres de luy, & quoy que sa veuë seulement fit pitié à chacun, si est-ce que quand il apperceut Doris, il les toucha tous encores plus vivement, parce qu’il demeura immobile comme un terme, & les yeux tendus sur elle, & les bras croisez sur l’estomach, sans dire mot sembloit estre ravy : Et en fin la monstrant de la main, lors qu’elle passa devant luy, il dit avec un grand souspir, La voila ; & puis l’accompagnant des yeux, il ne les destournoit point de dessus elle, tant qu’il pouvoit la voir, mais quand il la perdoit de veuë, il se mettoit à courre, & la devançoit, & sans tourner les yeux sur nul autre de la trouppe, il s’arrestoit devant elle, & la laissoit passer sans luy dire autre chose, & l’alla accompagnant ainsi jusques au sortir du bois : car (comme s’il y eust eu quelque barriere pour l’en empescher) il n’osa outrepasser le lieu où la premiere fois Diane le vid aupres de Doris, mais de là la suivant des yeux, quand il la perdit de veuë, il se mit à crier, Or Adieu Palemon, & garde la moy bien, & à ce mot se r’enfonça dans le bois, où presque il demeuroit ordinairement, parce que ç’avoit esté le lieu où Leonide avoit donné son jugement contre luy. Chacun en eut pitié, horsmis Hylas, qui apres l’avoir quelque temps consideré s’en prit à rire : Et se tournant vers Silvandre, Voila berger, luy dit-il, l’effect de la constance que vous loüez si fort. Qui de nous deux, à vostre avis, court plus de danger de luy ressembler ? Les complexions plus parfaites, respondit Silvandre, sont plus aisément alterées : Et quant à moy, adjousta-il en sousriant, j’aymerois mieux estre comme Adraste, que comme Hylas. Le choix de l’un, dict Hylas, est bien en vostre pouvoir, mais non pas de l’autre ? Comment l’entendez vous, reprit Silvandre ? L’intelligence, continua Hylas, n’en est pas difficile : Je veux dire que si vous voulez, vous pouvez bien devenir fol comme Adraste, vostre humeur y estant desja assez disposée, mais vous n’aurez jamais tant de merites que vous puissiez ressembler à Hylas. C’est en quoy vous estes le plus deceu, repliqua Silvandre : car les choses qui despendent de la volonté peuvent estre en tous ceux qui les veulent, d’autant qu’il n’y a rien de si grand, que ceste volonté ne puisse embrasser : mais celles qui despendent de quelque autre ne s’acquierent pas de ceste sorte, les moyens estans bien souvent difficiles : C’est pourquoy chacun qui le veut, peut estre vertueux ou vicieux, mais non pas sain, ou malade. Or l’estat où est le pauvre Adraste n’est pas volontaire, mais forcé, comme venant d’une maladie dont les remedes ne sont point en ses mains, & celuy où vous estes despend entierement de la volonté. Si bien que vous voyez par raison, qu’il est plus aisé de vous ressembler, qu’à ce berger miserable. Et quand il seroit ainsi, adjousta Hylas, encores vaudroit-il mieux estre comme moy, qui puis, si je veux, me delivrer de ce mal que vous dites, que comme Adraste, puis qu’il ne s’en peut défaire. Il est vray, respondit froidement Silvandre : mais ne voyez-vous pas que si vous laissiez l’inconstance, vous ne vous ressembleriez plus, & j’ay dict que j’aymerois mieux estre comme Adraste, que comme Hylas ; c’est à dire Adraste fol, & Hylas inconstant ? Vrayment, interrompit Philis, c’est trop presser mon feu serviteur, il faut que je die pour luy que l’inconstance est encores plus recevable que la folie, puis qu’elle n’oste pas l’usage de la raison, qui est ce me semble ce qui nous rend differens des bestes. Vous vous trompez bergere, reprit Silvandre, car le mal d’Hylas & d’Adraste sont veritablement des maladies : mais celle d’Hylas est d’autant plus à rejetter, que les maladies de l’ame sont pires que celles du corps : car pour la raison que vous alleguez, elle n’est pas considerable en ce que l’ame, quoy qu’elle ne produise les effects tels que ceux des autres hommes, si la cause en vient du deffaut du corps, ne laisse pour cela d’estre raisonnable, comme nous voyons en ceux qui sont surpris du vin. Or le mal d’Adraste vient sans doute de la foiblesse de son cerveau, qui n’a peu soustenir le grand coup que l’ordonnance de la Nymphe Leonide luy a donné : mais celuy d’Hylas procede d’un jugement imparfaict, qui luy empesche de discerner ce qui est bon ou mauvais, & qui par ce defaut porte sa volonté aux vices dont il a fait habitude ; Et parce que l’ame raisonnable est celle qui donne l’estre à l’homme, & le rend differant des bestes, il est beaucoup meilleur, selon vostre mesme opinion, d’avoir le corps imparfait que l’ame ; Voire je diray bien plus, il vaudroit beaucoup mieux estre un beau Cheval, ou un beau Chien, que d’avoir la figure d’un Homme, & n’en avoir pas la forme telle qu’elle doit estre, parce qu’un cheval est un animal parfaict, & celuy qui a l’ame defaillante en sa principale partie telle que l’entendement, en est un infiniment imparfait, & ainsi je concluds, qu’il vaut mieux estre malade comme Adraste, que comme Hylas.

Chacun se mit à rire de ceste conclusion, & l’éclat en fut tel, que Hylas ne pust de long-temps parler pour estre ouy : Et lors qu’il voulut prendre la parole, ils virent la sage Chry sante, qui les ayant apperceus de loing, venoit vers eux, avec bonne trouppe de ses Vierges. Cela fut cause que mettant fin à leurs disputes, ils s’avancerent tous pour la salüer, & luy rendre l’honneur qui estoit deu à sa vertu, & à la profession qu’elle faisoit.

Fin du premier livre.



LE
DEUXIESME
LIVRE DE LA
TROISIEME
PARTIE DE L’ASTREE
de Messire Honoré d’Urfé.



 Le Temple de la bonne Déesse, où presidoit la Venerable Chrysante, estoit au pied d’une agreable coline, qu’un bras de la belle riviere de Lignon lavoit d’un costé de ses claires ondes, & de l’autre s’eslevoit un boccage sacré au grand Thautates. Dans ce Temple somptueux que les Romains avoient dedié à Vesta, & à la Bonne Déesse, servoient les Vierges Vestales, selon les coustumes des Romains : La premiere d’entr’elles se nommoit Maxime, & les Vierges Druides faisoient leurs sacrifices selon la Religion des Gaulois dans le boccage sacré. La venerable Chrysante leur commandoit à toutes, quoy qu’elle fust Gauloise & de l’ordre des Druydes. D’autant que quand les Romains, sous pretexte de vouloir secourir les Heduoys, qu’ils nommoient leurs amis & confederez, se saisirent des Gaules, & là les soubmirent à leur republique, l’une des principales marques de leur victoire fut de faire adorer leurs Dieux par tous les endroits de leur usurpation ; ne leur semblant pas d’en estre entierement possesseurs, s’ils n’y rendoient leurs Dieux interessez, & obligez de la leur conserver : Et toutefois pour ne se monstrer au commencement trop insupportables, ils permirent aux Gaulois, qui n’adoroient qu’un Dieu, soubs les noms de Thautates, Hesus, Tharamis, & Bellenus, de conserver leurs anciennes coustumes, & de vivre en leur premiere Religion, pourveu qu’ils souffrissent aussi la leur, sçachant bien qu’il n’y a rien qui soit plus difficile aux hommes que d’estre tyrannisez en leur croyance. Et pour cette cause quand ils entrerent dans les Estats des Segusiens (outre la consideration de la Déesse Diane, à qui ils pensoient que cette contrée appartint) ils ne voulurent y changer aucune des coustumes, ny pour la police de mœurs, ny du gouvernement, ny de la Religion : mais quand ils trouverent en ce boccage sacré un Autel dedié à la Vierge, qui enfanteroit, à l’imitation de celuy des sages Carnutes, & dessus la figure d’une Vierge qui tenoit un enfant entre ses bras, & que la divinité qui y estoit adorée estoit servie par des filles Druides, ils y eurent beaucoup plus de respect, estimant que ce lieu estoit consacré soubs autre nom, ou à la Bonne Déesse (au service de laquelle les hommes ne pouvoient assister) ou à la Déesse Vesta, sur le temple de laquelle ils avoient accoustumé de mettre la statuë d’une Vierge avec un enfant entre ses bras. En cette opinion, pour ne diminuer en rien l’honneur & le service qui estoit rendu à l’une de ces deux Déesse, qu’ils avoient en tres-grande reverence, ils y bastirent un temple à toutes deux, avec deux Autels esgaux : Et en l’honneur de la bonne Déesse l’appellerent Bon-lieu, & en celuy de Vesta y mirent des Vestales. Et parce qu’ils estoient infiniment religieux envers les Dieux qu’ils adoroient, ne sçachant si ces Déesses vouloient estre servies à la façon des Romains ou des Gaulois, & aussi pour contenter les habitans de la contrée, ils y laisserent les Vierges Druides en leurs anciennes coustumes & ceremonies, ausquelles comme à celles qui estoient les premieres, ils donnerent toute authorité en ce qui estoit des mœurs & de la conduite de l’œconomie ; & par ainsi la venerable Chrysante estoit maistresse absoluë & des Vierges Druides, & des Vestales.

 Ce Temple estoit grand, & plus spacieux encores qu’on n’eust jugé en le voyant, parce qu’il estoit de forme ronde, ayant sa couverture de plomb ; sur le milieu & plus haut de laquelle s’eslevoit la statuë d’une Vierge tenant un enfant entre ses bras. Dans le milieu du Temple estoient posez les deux Autels avec une si juste distance, que l’un n’estoit point plus esloigné du milieu que l’autre. Aux costez de chacun, il y avoit un petit Arc de marbre blanc, soustenu de trois colonnes, sur lesquel[le]s on mettoit les premices, & les fruicts avant que de les offrir. A la porte il y avoit un vaze où ils tenoient l’eau qu’ils nommoient Lustrale, en laquelle la torche qui servoit à l’Autel quand ils avoient celebré les choses divines, avoit esté premierement esteinte.

 Lors que cette troupe fust rencontrée par la venerable Chrysante, il estoit encore si matin, que les sacrifices journaliers n’estoient pas commencez : ce qui fut cause qu’apres les premieres salutations elle y convia ces belles Bergeres, disant aux Bergers, qu’elle estoit bien marrie de leur oster cette agreable compagnie, mais qu’elle y estoit contrainte par l’ordonnance de la Déesse, qui vouloit que les hommes fussent bannis de ses Autels.

 Paris, Calydon, & Sylvandre qui y avoient le plus d’interest, respondirent qu’ils estoient bien en colere contre le peu de merite des hommes, puis qu’il estoit cause que leurs Déesses ne les avoient pas jugez dignes d’assister à leurs sacrifices, qu’ils ne laisseroient cependant de les supplier de se contenter de leur faire ce mal, & qu’elles ne missent de mesme dans les cœurs de leurs Bergeres une semblable haine contre les hommes. A quoy la venerable Chrysante respondit, que ces sages Déesses n’avoient pas banny par haine les hommes de leurs Autels, mais pour quelques bons respects, & peut-estre pour ren- dre leurs Vestales plus attentives à leurs mysteres, n’en estant point distraites par la veuë des personnes de qui les perfections les pourroient faire penser ailleurs. Hylas qui n’avoit guere de devotion aux Dieux de son pays, & par consequent beaucoup moins à ceux qui luy estoient estrangers, prenant la parole pour Paris & pour Sylvandre, luy respondit : Si ces Déesses ne nous veulent point de mal, je m’en remets à ce que vous en dites : mais si m’avoüerez vous, Madame, que nous avons occasion de nous plaindre d’elles, & qu’il nous est bien permis de desirer que s’il ne leur plaist de changer d’avis, on ne leur fasse plus de sacrifice en ces contrées, ou pour le moins qu’il soit defendu aux Belles, qui se trouveront en la compagnie d’Hylas, d’y aller, pour quelque occasion que ce soit. Berger, dit la venerable Chrysante, Dieu n’exauce que les souhaits qui sont justes, & qui sont faits avec une bonne intention. A ce mot, elle se retira dans le Temple, parce qu’une Vestale estoit venuë sur le sueil de la porte crier, selon leur coustume, pour la troisiesme fois :

Loing d’icy, loing profanes.

 Cela fut cause que Hylas ne put luy respondre, comme il eust bien desiré : car aussi-tost qu’elle fut entrée, les portes furent fermées, de sorte que Paris & tous ces Bergers furent contraints de les aller attendre dans le boccage sacré, où le Druide devoit faire le sacrifice, quand celuy de Vesta seroit achevé.

 Ces Vierges Vestales estoient vestuës de robbes blanches, presque carrées, & si longues par le derriere, qu’elles les pouvoient jetter sur leurs testes pour se voiler, quand elles entroient dans le Temple pour sacrifier. Ce jour estoit dedié à Vesta : car pour n’estre surchargées de trop de sacrifices, les jours estoient separez, où l’on sacrifioit à Vesta, ou à la bonne Déesse. Or celuy-cy estant pour Vesta, aussi-tost que le Temple fut fermé, & que toutes les Vierges Vestales & Druides, & les Bergeres eurent pris leurs places, elles se prosternerent en terre au premier coup que la Vestale Maxime donna d’un livre sur un banc, qui se levant & prenant un rameau de laurier qu’une jeune Vestale luy presenta, & qui estoit moüillé dans l’eau qu’ils appelloient Lustralle, qu’elle luy portoit apres dans un vaze d’argent, elle s’en jetta un peu dessus, & puis en fit de mesme sur toute la compagnie, qui prosternée recevoit cette eau avec grande devotion. Apres, s’estans toutes relevées, & elle retournée en son siege, une autre jeune Vierge luy presenta une corbeille pleine de chapeaux de fleurs : elle en mit un sur sa teste, & en feit de mesme à six autres qui se vindrent mettre à genoux à ses pieds, & qui estoient celles qui devoient servir au sacrifice : l’ une incontinent alla prendre le Simpulle, petit vase, avec lequel elles souloient sacrifier : l’autre prit le coffre des parfums qui se nommoit Acerra : la troisiesme porta le gasteau de fromant nommé Mole-salée, qui estoit couronné de fleurs : l’autre portoit l’eau qui devoit servir au sacrifice, car en ceux de Vesta on n’y usoit point de vin : Et en celuy-là mesme de la bonne Déesse on ne le nommoit pas vin, mais laict : la cinquiesme portoit le faisseau de Verveine : & la derniere un panier de fleurs & de fruicts. Estans toutes devant elle, elle s’achemina jusqu’au pres de l’Autel de Vesta, au devant duquel elle se prosterna, & ayant quelque temps demeuré à genoux, elle commença un hymne en la loüange de la Déesse, que toutes les Vestales qui estoient dans le Temple continuerent : & ayant chanté le premier couplet, elles se leverent toutes, ayant chacune un flambeau en la main, & marchant deux à deux : les plus jeunes passerent les premieres, & les anciennes apres, & puis les six qui portoient les chappeaux de fleurs, & enfin la Maxime avec son baston pastoral, & allerent trois tours à l’entour de l’Autel, commençant à main gauche, à la fin desquels chacune se remit en sa place, horsmis la Maxime & celles qui estoient chargées des choses necessaires pour le sacrifice : car celle qui portoit le faisseau de Verveine le posa à main gauche sur l’Autel, où le feu estoit tousjours allumé & gardé nuict & jour par deux Vestales, parce que quand il s’estaignoit, elles croyoient qu’il leur devoit arriver quelque grand desastre, & la Vestale qui estoit en garde estoit rudement chastiée par le Pontife : & puis on le r’allumoit, non à d’autres feux materiels, mais aux rayons du Soleil, qui ramassez en des vases de verre, faisoient éprandre ce feu qu’ils nommoient sacré. L’autre Vestale qui portoit les fleurs & les fruicts, les posa sur l’arc de marbre dont nous avons parlé : Et les autres quatre demeurerent debout devant la Maxime, qui alors se prosternant devant l’Autel s’accusa à haute voix de ses fautes, puis advoüa qu’elle n’oseroit approcher le sainct Autel de la Déesse, se sentant soüillée de trop de vices, & trop indigne de luy offrir chose qui luy fust agreable, si ce n’estoit par son commandement. Et puis s’en approchant encor d’avantage, elle baisa & encença l’Autel de tous costez, & enfin laissant l’encensoir au pied, y mit quantité d’encens & de parfums, dont l’odeur remplissoit tout le Temple : Et lors prenant la Mole-salée & couronnée de fleurs, & la tenant d’une main fort eslevée, de l’autre elle prit le coing de l’Autel, & puis se tournant du costé de l’Orient, elle profera à haute voix & lentement les paroles qu’une Vestale luy disoit mot à mot, & qu’elle lisoit dans un livre, de peur d’y faillir, ou de les mal prononcer : car lors que cela arrivoit, elles croyoient que les sacrifices n’estoient pas agreables à la Déesse, & les falloit recommencer. Les paroles estoient telles :

 O redoutable Déesse, fille de la grande Rhée, & du puissant Saturne, qui nourris & eslevas Jupiter en ton giron, lors que sa mere le tenoit caché : Vesta que les Thirreniens appellent LABITH HORCHIA, & qui és la premiere & la derniere engendrée de toy, reçoy ceste de- vote immolation que nous faisons pour le peuple & Senat Romain, pour la conservation des Gaulois, & pour la grandeur & prosperité d’Amasis nostre Dame souveraine. Et nous fay la grace que ton feu qui est en nostre garde, ne s’esteigne jamais, & que la requeste qu’apres la victoire obtenuë sur les Titans tu fis au grand Jupiter d’estre tousjours Vierge, ait aussi bien esté obtenuë pour nous que pour toy, puis qu’estant toutes à toy, nous pouvons aussi avec raison estre estimées une partie de toy-mesme.

 Aux dernieres paroles de ceste supplication, tout le chœur des Vierges respondit, Qu’il soit ainsi. Et lors elle posa la Mole-salée sur l’Autel, puis le panier de fleurs & de fruicts que la Vestale qui en avoit la charge luy presenta, & de tout ensemble en mit un peu dedans le feu qui estoit allumé pour le sacrifice, avec force encens & drogues aromatiques : Et puis prenant de l’eau dans le vase dit Simpulle, en tasta un peu, & en arrosa la Mole-salée, les fleurs, les fruicts & le feu. Toutes ces choses achevées, se reculant un peu de l’Autel, elle commença un hymne à la loüange de la Déesse, que toutes les Vestales continuerent, à la fin duquel il y en eut une qui estoit vis-à-vis de la Maxime, qui se tournant vers les autres, dit à haute voix, Il est permis de s’en aller : Qui estoit signe que le sacrifice estoit achevé.

 Lors la venerable Chrysante, qui sans se mesler en ses sacrifices, ny les Vierges Druydes aussi, y avoit seulement assisté pour le respect qu’elle portoit à l’authorité Romaine, sortit du Temple & avec toute sa suitte, horsmis les Vestales, qui se retirerent en leurs demeures, s’en alla au boccage sacré, où les Vacies & Bergers l’attendoient, les uns pour le sacrifice : mais les autres, autant pour la devotion qu’ils portoient à leurs Bergeres, qu’à leur grand Thautates.

 Hylas impatient en apparence plus que tous les autres, pour le desir qui le pressoit de voir bien tost sa tant aimée Alexis, fut contraint pour ne perdre point ceste bonne compagnie, d’assister au sacrifice du Vacie : mais sa plus ardente oraison fut, que Thautates se contentast des plus courtes ceremonies pour ceste fois, à fin que tant plustost on prist le chemin qu’il desiroit ; Et d’effect à peine le dernier mot du sacrifice fut prononcé, qu’il se leva, & contraignit toute la trouppe d’en faire de mesme. Mais sa haste ne fut pas moindre lors que le disner fust achevé : car voyant que la venerable Chrysante se remettoit sur le discours, Madame, luy dit-il en l’interrompant, si vous ne donnez ordre à nostre depart, une partie de cette trouppe a fait dessein de vous aller attendre aupres de la belle Alexis. Philis prenant la parole pour la venera- ble Chrysante ; Et quelle mauvaise humeur, dit-elle, est la vostre, Hylas, de vous fascher en ce lieu, & où esperez vous de trouver une meilleure compagnie ? Ma feu maistresse, respondit-il, si je vous aimois comme j’aime Alexis, & que vous ne fussiez point icy, je dirois pour respondre à vostre demande, que la meilleure compagnie pour moy seroit où vous seriez : Mais parce que cela n’est pas, je vous diray pour la mesme raison, que la meilleure compagnie pour moy est aupres d’Alexis ; & pour vous rendre preuve que je dis vray, si vous ne partez à ceste heure mesme, il n’y a plus d’Hylas pour vous aujourd’huy. A ce mot, faisant une grande reverence, il se preparoit de s’en aller, lors que toute la trouppe accourant autour de luy, essaya de l’arrester à moitié par force : Et cependant qu’il se debattoit pour s’eschapper de leurs mains, ils virent entrer un homme que la venerable Chrysante recogneust incontinant pour estre de la maison d’Amasis, qui la vint advertir de sa part, que sa maistresse venoit coucher chez elle, pour faire le lendemain un sacrifice aux Dieux infernaux, à cause de quelque fascheux songe qu’elle avoit fait. Ce messager fut cause qu’Hylas pressa encore d’avantage, voyant que la venerable Chrysante ne pouvoit estre de la partie, & son importunité fut telle, que ces belles bergeres furent forcées de partir plustost qu’elles n’eussent fait, quoy que le desir d’Astrée fust assez grand pour la convier de se haster : mais sa discretion luy faisoit dissimuler, ce que la franchise d’Hylas ne luy permettoit pas de pouvoir faire. Ayant donc pris congé, elles se mirent en chemin, accompagnées de ces gentils bergers : & parce que quelquefois les sentiers estoient estroits, chacun prit à conduire celle qui luy estoit la plus agreable, horsmis Silvandre, qui par respect avoit esté contraint de quitter Diane à Paris ; & d’autant que Philis avoit esté priée de Diane de ne la point laisser seule aupres de luy, de crainte qu’il ne revint aux mesmes discours de son affection, que quelques jours auparavant il luy avoit tenus, toutes les fois que le chemin le pouvoit permettre, Philis prenoit Diane de l’autre bras, & mesloit le plus qu’elle pouvoit ses discours parmy les leurs, feignant de le faire sans dessein.

 Il advint qu’estans sortis du bois, & ayans passé Lygnon, sur le pont de la Bouteresse, le chemin s’eslargit de sorte qu’ils pouvoient aller plusieurs de front : ce qui donna commodité à Philis d’appeler encore Lycidas aupres d’elle, & voyant que Silvandre estoit pour lors contraint d’entretenir Hylas ; Et bien Silvandre, (luy dit-elle fort haut, afin d’interrompre plus honnestement Paris) à vostre advis, qui a rencontré meilleure place de nous deux ? Je crois, respondit le Berger, que celle que j’ay dés longtemps est la meilleure. Vous auriez, dit Philis, de fortes raisons, si vous me faisiez avoüer ce que vous dites, & vous auriez fort peu d’affection si vous le croyez ainsi. La verité, respondit froidement Silvandre, ne laisse d’estre vraye, encore qu’on ne la croye pas, si bien que quelque jugement que vous fassiez, ou de la place que je tiens, ou de l’affection que je porte à Diane, il ne peut les changer ny rendre autres qu’elles sont : car il n’est pas plus vray que Philis est Philis, que la place que je tiens est meilleure que la vostre. J’ay tousjours oüy dire, adjousta Philis, que plus on est pres de la personne aymée, & plus l’Amant se contente. Vous avez, repliqua le berger, ouy dire la verité. Toutesfois, continua Philis, me voicy pres de Diane, & il me semble que vous en estes fort esloigné. J’en suis encor plus pres que vous, respondit-il, car si vous estes à son costé, je suis en son cœur. Je ne te plains donc plus, interrompit Hylas, de la peine que je pensois que tu eusses de marcher : car à ce conte, il ne tiendra qu’à Diane que tu ne fasses de longs voyages sans guere travailler tes jambes : Silvandre sousrit de cette response, & puis respondit froidement. Je sçay bien Hylas, que tu n’entens pas ce que je dis ; aussi n’estoit-ce pas à toy à qui je parlois, mais à Philis, qui à la verité est bien autant ignorante des mysteres d’Amour, mais qui toutesfois a si bonne volonté de les apprendre, qu’elle merite mieux que toy de les ouyr. Voicy, dict Hylas, une loüange qui n’est pas à desdaigner pour Philis, disant qu’elle desire d’apprendre les mysteres d’Amour : que s’il est ainsi, & qu’elle vueille estudier en mon escole, je les luy apprendray à bon marché. Tous les bergers se mirent à rire des paroles d’Hylas, & parce que Silvandre prit garde qu’Astrée & Diane baissoient les yeux, il voulut changer de discours, & pour ce, il luy dict : Je voy bien, Hylas, que tu enseignes ta doctrine fort librement : mais pour revenir à ce que j’ay dit à Philis, je te repliqueray encores que je suis plus prés de Diane, qu’elle n’est pas, encor qu’elle soit à ses costez, parce que Diane est en mon cœur. Vous avez dict, reprit incontinant Philis, que vous estiez en son cœur. Et je l’avoüe encores, respondit Silvandre. Si est-ce, adjousta Philis, qu’il y a bien de la difference, & mesme selon ce que je vous en ay ouy dire autresfois : car j’entendrois que vous aymez Diane, si on me disoit qu’elle fust en vostre cœur ; & qu’elle vous ayme, si l’on disoit que vous fussiez dans le sien. A parler, dit Silvandre avec le commun, on l’entend comme vous le dites, mais quand on discourt avec les personnes un peu mieux entenduës, l’un signifie l’autre. Et en voicy la raison. Estre en quelque lieu s’entend de deux sortes, l’une, quand le corps occupe une place, & lors la surface de la chose contenuë est le lieu ; l’autre c’est quand l’ame, qui est toute spirituelle, agit en quelque lieu : Car rien ne pouvant agir immediatement en quelque lieu qu’il n’y soit, il s’ensuit que si mon ame agit de cette sorte dans le cœur de Diane, qu’elle y est. Or si comme nous avons dit autresfois, l’ame vit mieux où elle aime, que où elle anime, puis que le vivre est une action immediate de l’ame, il s’ensuit que si j’ayme Diane, je suis veritablement en elle. Cela respondit Philis, est un peu bien obscur pour moy, toutefois encor ne preuveriez-vous par là, sinon que vostre ame y est, & non pas Silvandre, & par ainsi ma place est encore la meilleure, puis que pour le moins une partie de moy, & celle que j’ay ouy dire estre la plus fertile en passions, qui est le corps, est plus prés que vous n’estes pas. J’avoüe, respondit-il, que du corps vous en estes plus pres que moy ; mais il ne faut pas conclurre pour cela, que vostre place soit la meilleure, parce que l’ame est de telle sorte superieure au corps, qu’au prix d’elle il n’est de nulle consideration, tant s’en faut qu’il puisse tenir quelque rang aupres d’elle. Pleust à Dieu, Berger, dit Hylas, que nous fussions tous deux amoureux d’une mesme bergere ; car puis que tu mesprises si fort le corps, je le prendrois fort librement pour moy, & je te laisserois volontiers l’esprit, quand mesme ce seroit celuy du plus sçavant de nos Druides : & pour te monstrer que je te dy vray laisse moy le corps d’Alexis, & je te laisse l’esprit d’Adamas, qui est un si sçavant homme. Chacun se mit à rire du party que l’inconstant presentoit à Silvandre, & cela l’empescha de luy respondre si tost : mais peu apres il prist la parole de ceste sorte.

 Si chaque chose estoit prisée selon son merite, il est certain que le choix que tu fais n’est pas le meilleur, parce que le corps que tu veux seulement aimer, n’est pas un object digne d’estre aymé de l’ame, d’autant que l’amour doit tousjours adjouster quelque perfection à l’Amant, comme chacun avouë, quand on dit, que l’amour est desir d’un bien qui defaut. Et par cette ordonnance l’Amant seroit obligé d’aimer tousjours quelque chose de plus qu’il ne seroit pas : Mais concedons à ces esprits qui sont tant abaissez, qu’ils ne font que trainer par terre, sans se pouvoir re- lever à ce qui est par-dessus eux, qu’ils puissent aimer ce qui leur est esgal : Je m’asseure qu’il n’y a personne qui pour le moins ne confesse, qu’il est honteux de s’abaisser à l’amitié de ce qui est moins que nous ne sommes. Que si cela est vray, comment pourroit-on estimer le corps digne d’estre aimé de l’ame, puis qu’il est si vil & abaissé par-dessous elle ? Mais outre que cette amour est honteuse, je tiens qu’elle est impossible, ou pour le moins insensée, si nous voulons y adjouster les conditions que la vraye amour doit avoir : Car celuy qui aime, n’a point de plus violent desir que d’estre aimé de la chose aimée ; mais n’est-il pas impossible que celuy qui n’aime que le corps, en soit aimé, d’autant que l’amour peut estre seulement en l’ame ? Et par là ne vois-tu pas, Hylas que ceux qui aiment le corps, sont imitateurs de la folie de Pigmalion, qui devint amoureux d’un marbre ? Aussi pour monstrer que cela ne se doit point, la nature y repugne, & je m’asseure que tu l’avoüeras si l’on te le demande : car confesse la verité, Hylas, si Alexis estoit morte, en aimerois-tu le corps ? Et parce qu’il ne respondoit point : Tu es muet, continua Silvandre, est-ce la verité qui te confond, ou la honte d’avoir eu une si mauvaise opinion ? Ny l’un ny l’autre, dit Hylas, mais que veux tu que je responde ? Penses-tu que je sois un devineur ? Ne sçais-tu que quand les yeux voyent ce qu’ils n’ont point veu, le cœur pense ce qu’il n’a point pensé ? Je parle fort asseurement des choses passées quand il m’en souvient, & des presentes quand je les sçay : mais des futures, Eh ! mon amy, pour qui me prends tu ? Penses-tu que ce soit moy qui aye instruict les Sybilles, ou que j’aye esté en leur escole pour apprendre à predire ? Silvandre mon amy, si tu veux discourir avec moy, parlons des choses dont les hommes peuvent parler, sans entrer dans les secrets des Dieux : laissons leur les choses futures, puis qu’ils ont retenu cela en leur partage ; Et si tu me demandes, si j’ayme le corps d’Alexis, je te respondray qu’ouy, & de telle sorte (quoy que tu sçaches dire de tes resveries & de ton amour de l’ame) que si elle n’avoit point de corps, je ne l’aimerois point : mais quand tu me demanderas ce que je ferois quand ce corps n’aura point d’ame, je te renvoyeray vers ceux qui sçavent predire l’avenir, & si tu veux, tu pourras aller avec eux visiter les Destinées, & nous rapporter des nouvelles de leurs conseils ; & moy, cependant que tu feras ce long voyage, je continueray d’aimer le beau corps d’Alexis, non tel qu’il sera d’icy à cent ans, mais tel qu’il est, c’est à dire l’ouvrage des Dieux le plus beau, & le plus parfait.

 Ainsi disoit Hylas, & Silvandre luy vouloit respondre, lors que suivant le chemin il fallut passer une petite planche, où chacun des Bergers s’amusa à aider à sa Bergere mieux aimée. Et lors qu’elles furent toutes de l’autre costé, & que Silvandre voulut reprendre la parole, il en fut empesché par Diane, qui oyant une Bergere, & un Berger qui chantoient, le pria de les escouter. Toute la trouppe tourna les yeux vers le lieu d’où la voix venoit, & s’approchant peu à peu, ils virent une Bergere assise à l’ombre d’u- ne touffe d’arbres, & un Berger à genoux devant elle, & peu apres ils commencerent d’oüir leurs paroles un peu plus distinctement. Elles estoient telles :



ALCIDON, DAPHNIDE.

DIALOGUE.

ALC. Vous verra-t’on jamais changer,
Puis que vous estes si legere ?

DAPH. Alcidon n’est pas mon Berger,
Ny Daphnide vostre Bergere :
Le Destin qui commande à tous
Ne nous fit pas naistre pour nous.

ALC. Jamais le Destin n’accusez
D’une chose si volontaire.

DAPH. Vous aussi ne vous abusez
De rien obtenir au contraire :
Car soit Destin, soit volonté,
Enfin le sort en est jetté.

ALC Vueillez ou ne me vueillez point,
Me donnant à vous je suis vostre.

DAPH. Si nostre vouloir ne s’y joint,
Ce qu’on nous donne n’est pas nostre :
Et je refuse franchement
De vous recevoir pour Amant.

ALC. Recevez moy pour serviteur,
Si vostre Amant je ne puis estre.

DAPH. Non non, je ne vous veux, Pasteur,
Ny pour serviteur, ny pour maistre :
Et si vous voulez vostre bien,
De moy n’esperez jamais rien.

ALC. Quoy que fasse vostre rigueur,
Mon feu sera tousjours extreme.

DAPH. C’est bien avoir faute de cœur
D’aymer si fort qui ne vous ayme :
Car un bon cœur devroit chasser
Par le mépris un tel penser.

ALC. Mais pourquoy ne se changera
Enfin ce farouche courage ?

DAPH. S’il peut changer, ce ne sera
Que pour vostre desavantage :
Mais que je vous ayme, Berger,
Vous n’y devez jamais songer.

 A peine la Bergere eust finy ces dernieres paroles, que cessant de chanter, & voyant que le Berger vouloit continuer, elle luy dit, C’est assez Alcidon : si vous voulez que je m’arreste icy plus long temps, je vous prie cessez ou changez de discours, & croyez que ceux-cy ne vous acquerront jamais rien de plus avantageux envers moy qu’un accroissement de mauvaise volonté. Il y a long-temps, respondit le Berger, que si je n’avois non plus d’esperance en la justice d’Amour qu’en la vostre, je n’aurois pas seulement cessé de parler à vous, mais aussi de vivre. Et quelle esperance est la vostre, dit Daphnide, puis que s’il estoit juste, ce Dieu de qui vous parlez, il y a long temps que vous serviriez d’exemple à tous ceux qui ont la hardiesse de l’outrager ? N’offencez point, dit Alcidon, celuy de qui la puissance ne se mesure qu’à sa volonté, & de qui le pouvoir ne vous a point tousjours esté tant incognu, que vous le deviez maintenant mespriser comme vous faites. La Bergere eust repliqué, n’eust esté qu’elle vit approcher cette troupe, qui luy donna sujet de se taire.

 Astrée & le reste de la compagnie, qui avoient ouy ce que ces estrangers avoient chanté, & entr’ouy une partie de ce qu’ils avoient dict plus bas, conviez de la beauté de la Bergere, & de la bonne mine & gentille disposition du Berger, tant pour satisfaire à leur curiosité, qu’au devoir, auquel les loix de l’hospitalité, religieusement observées en cette contrée les obligeoient, s’addresserent à la Bergere, & apres l’avoir saluée, luy offrirent & à toute sa trouppe toute sorte d’assistance : car en mesme temps s’approcherent d’elle deux autres Bergeres & un Berger, qui s’estoient escartez entre quelques arbres, attendant que la chaleur fust un peu abatue. Daphnide voyant cette belle troupe s’offrir à elle avec des paroles si pleines de courtoisie, luy respondit avec toute la civilité qui lui fut possible, & puis leur dit en general à toutes. Je ne m’estonne plus si le Ciel favorise de ses graces cette contrée plus avantageusement que les autres, puis qu’elle est habitée par des personnes si accomplies de toute sorte de merite. Astrée prenant la parole luy respondit : il n’y a personne icy qui ne soit fort disposée à vous faire service, tant pour satisfaire à nos Ordonnances, qui nous commandent de rendre toute assistance aux estrangers, que pour avoir la gloire de servir des personnes qui le meritent comme vous, & vostre compagnie. Je commence, respondit l’estrangere, à bien esperer de la fin de mon voyage, puis que ma premiere rencontre a esté si bonne. Et puis que les offres que vous me faites me doivent donner la hardiesse de m’enquerir de ce qui m’est necessaire de sçavoir ; Je vous supplie donc, belle Bergere, de me dire s’il y a une fontaine en cette contrée qui s’appelle De la verité d’Amour, & où elle est ? Astrée tournant l’œil sur Paris, & sur Silvandre, comme leur en demandant des nouvelles, demeura sans parler. Qui fust cause que Sylvandre prit la parole, & luy dit, Belle Bergere, la fontaine que vous demandez est veritablement en cette contrée : mais Amour est cause qu’il vaudroit autant qu’elle n’y fust point, estant remise en la garde de quelques animaux enchantez, qui en defendent l’accez. Et où est-elle ? reprit Astrée. Comment, dit l’Estrangere, vous estes de ce pays, & vous ignorez où est une chose si rare ? cela est presque incroyable, & mesme à ceux qui verront vostre visage, qui estant si beau, ne peut pas avoir esté veu sans amour, ny vous par consequent, sans curiosité de sçavoir la verité de l’affection de ceux qui vous ayment, qui, à ce que j’ay ouy dire, se voit en cette fontaine. Je sçay bien, dit Astrée en rougissant un peu, que vostre courtoisie vous fait parler de mon visage si avantageusement, vous semblant d’estre obligée pour les offres que je viens de vous faire, de me gratifier de cette sorte : & c’est pourquoy je ne vous respondray point à cela : mais quant à la curiosité que vous croyez qui doive estre en moy, outre que l’occasion n’y est point, parce que je n’ay jamais eu assez de bon-heur pour estre aymée de cette façon, encores avons nous une coustume parmy nous, que jamais nous ne recourons à la fontaine dont vous parlez, pour cognoistre la volonté de ceux qui nous servent, ayant un moyen beaucoup meilleur, & plus asseuré. Et quel est-il, dit incontinant l’Estrangere, afin que l’un me deffaillant, je puisse recourre à l’autre ? C’est, respondit Astrée, le temps & les effets. Encore, dit Daphnide, que chacun le die comme vous, si tiens-je cette cognoissance bien incertaine, & certes je le puis dire, comme y ayant esté trompée. Si cela nous estoit avenu, reprit Diane, nous y userions d’un autre remede. Et quel est-il ? dict l’estrangere. C’est de ne plus rien aimer du tout, respondit Diane. Voila, dit Alcidon, un remede bien injuste, puis qu’il punit l’innocent, & ne chastie point le coulpable : car celuy qui a trompé une Bergere en feignant de l’aimer, ne se soucie pas de n’estre point aimé d’elle, & par ainsi il ne reçoit point de chastiment de sa faute : & si de fortune elle vient à estre bien aimée de quelque autre, luy qui n’aura point offencé en portera toute la peine. Voila, gentil Berger, interrompit Hylas, comme nos Bergeres sont aussi injustes, que vous les voyez estre belles : & si pour tout cela, nous ne pouvons nous empescher de les aymer ; jugez ce que nous ferions si elles avoient l’esprit aussi doux que le visage. L’une de ces bergeres oyant parler Hylas de cette sorte, commença à tenir les yeux arrestez sur luy, luy semblant de le cognoistre : & sans doute, sans l’habit qui le déguisoit un peu, elle n’eust pas demeuré si long temps en cette peine : Mais enfin pour ne se point méprendre, elle s’adressa à Thamire, & luy demanda assez bas, si ce berger qui parloit n’estoit pas Hylas, & luy ayant respondu que ouy, elle revint vers Daphnide, & s’aprochant à son oreille, luy dit, Madame, vous parlez à Hylas sans le cognoistre. L’estrangere changeant de couleur, & se mettant une main sur le visage, comme de honte d’estre veuë de luy, revestuë de ces habits, se recula un pas ou deux, s’escriant, MON DIEU, Hylas, que l’habit que vous portez vous change, je ne sçay si le mien m’en fait autant ? Lors Hylas s’approchant d’elle, il la considera attentivement, si bien que quoy qu’il y eust long temps qu’il ne l’eust veuë & que l’habit de Bergere la changeast beaucoup, si la recognut-il pour Daphnide, estimée la plus belle Dame qui fust en Arles, ou dans la Province des Romains ; dequoy il demeura si estonné, qu’il ne sçavoit s’il songeoit, ou s’il veilloit. Enfin apres estre demeuré fort long-temps à la considerer, il se retira d’un pas, & plus ravy en admiration qu’il ne se peut dire, se mit à la regarder, & à la considerer, sans pouvoir proferer une seule parole ; Dequoy l’autre estrangere s’apercevant ; C’est sans doute, dit-elle, que voicy la contrée des merveilles, puis que j’y vois des Bergeres qui surpassent les personnes plus civilisées, des beautez sans curiosité, & ce qui est de plus merveilleux, des Hylas sans parole. Hylas à ce mot tournant les yeux sur celle qui parloit, il la recogneut pour estre Carlis, & l’autre Stiliane, & Hermante avec eux ; cette veuë le rendit si confus, que sans pouvoir parler, il courut embrasser Hermante son cher amy, & apres l’avoir tenu quelque temps en ses bras, se separa de luy pour le reprendre par deux ou trois fois : enfin reprenant la parole, Est-ce bien, dit-il, mon cher Hermante que je vois, & que je tiens entre mes bras ? Celles que je voy icy est-il possible que ce soient les plus belles de la Province des Romains ? Et je dirois de l’Univers, si la contrée où nous sommes en estoit dehors : Quoy ! je voy donc la belle, & tant admirée Daphnide, la glorieuse Stiliane, & cette Carlis, qui la premiere m’apprit à aymer ? Les Dieux m’ont fait trop de grace de vous avoir conduite icy, Madame, dit-il, s’addressant à Daphnide, avec vostre compagnie, croyant quant à moy, que c’est pour vous faire estre tesmoing de ma gloire, & de ma felicité. Hylas, respondit incontinant l’Estrangere, vous n’aurez jamais contentement, où comme vostre amie je ne participe ; mais si vous estes estonné de me voir en cet equipage, je ne le suis pas moins de vous avoir rencontré, & deguisé comme vous estes, & en un lieu où je n’avois aucune esperance de vous trouver : mais comme que ce soit, je tiendray cette rencontre pour tres-heureuse, si elle me fait participer à la gloire & à la felicité que vous possedez. Madame, interrompit Carlis, il n’a garde de se resjouyr si fort de ma venuë, ny de celle de Stiliane. Et pourquoy, ma premiere maistresse, entrez-vous en cette opinion ? dit-il : Ne sçavez vous pas que l’on tient que les premieres amours ne s’effacent jamais ? Toutefois, dict-elle, vous monstrez le contraire, puis que l’amour ne peut pas estre quand l’oubly oste la memoire de la chose aimée ; & vous ne pouvez nier que vous ne nous ayez mescogneuës & oubliées. Je suis fait, dict Hylas, tout d’une autre façon que le reste de ceux qui se meslent d’aymer : car jamais je ne perds la memoire de celles que j’ay aymées, ny jamais mon affection ne s’efface : Il est bien vray que quelquefois ma memoire se couvre d’oubly, comme le brasier de cendre, & que mon affection se lasse, comme l’arc qui a demeuré trop long-temps tendu : mais comme le brasier pour peu qu’il soit soufflé se descouvre vif & ardant, & l’arc, quand on le retend, est aussi fort qu’auparavant, de mes- me est-il de ma memoire, & de mon affection lors que ceste cendre de l’oubly est ostée par la veuë & par la presence, ou bien que mon amour par quelque nouvelle faveur se renforce de desir, & d’esperance. Je voy bien, dict Stiliane, qu’en fin Hylas est tousjours Hylas. Mais, adjousta Daphnide, nous sçaurons à loisir un peu plus de vos nouvelles : cependant afin que nous ne fassions quelque erreur envers ces belles & honnestes bergeres, dites nous, Hylas, qui elles sont, & si Astrée ou Diane, ne sont point en cette compagnie. Madame, respondit Hylas, si vous estes venuë en ceste contrée pour ce seul suject, vous pourrez vous en retourner quand vous voudrez, car les voila toutes deux devant vous, dict-il, les luy monstrant. Lors Daphnide s’avançant les salüa encores une fois, & apres les avoit quelque temps considerées, Il est vray, dict-elle qu’en cecy la renommée est moindre que la verité, & qu’il est certain que vostre beauté surpasse ce que l’on en dit. Madame, respondit Astrée en rougissant, les personnes qui vivent comme nous faisons, peuvent dire qu’elles sont au monde sans y estre : car ne voyant que nos bois, & nos pasturages, à peine peut la renommée se charger seulement de nos noms, tant s’en faut qu’elle en doive raconter quelque chose, & en son silence nous pensons luy estre infiniment favorisées : car ce nous est beaucoup de bon-heur, que ne pouvant rien dire de nous à nostre advantage, elle n’en die rien du tout. Vous direz ce qu’il vous plaira, reprit Daphnide, mais puis que j’ay cognoissance de vos noms si faut-il que la renommée me l’ait donnée, estant de sorte esloignée de vos demeures, que n’ayant jamais esté icy, je ne sçaurois les avoir apris que par elle : Et je voy maintenant qu’encores qu’elle parle fort avantageusement de vous, elle est toutes fois infiniment inferieure à la verité, & qu’en cela elle vous faict tort. Madame, dict Diane, vostre courtoisie est celle qui nous donne cet avantage, & quoy que nous soyons presque hors du monde, comme vous disoit ma compagne, si voudrions nous bien estre telles qu’il vous plaist de nous figurer, parce que la perfection est tousjours desirable en qui que ce soit. Vous ne devez point, repliqua l’Estrangere, en desirer plus que vous en avez, car vostre desir outrepasseroit la puissance de la Nature, ne croyant point qu’elle puisse faire deux differentes beautez plus parfaites. Et que diriez-vous, Madame, interrompit Hylas, qu’encores qu’elles soient telles, je n’en ay jamais esté amoureux, ou c’est si peu que ce n’est rien ? Je diray, respondit Daphnide, qu’il n’appartient pas à tous les oyseaux de se plaire en la pure lumiere du Soleil, ny par consequent à vostre mauvaise veuë en ces trop grandes beautez. Tout au contraire, Madame, repliqua Hylas : c’est parce qu’il y en a de plus belles en ceste contrée qu’elles ne sont, & vous sçavez qu’Hylas aime sur tout la beauté. Je croiray difficilement ce que vous dictes, respondit l’Estrangere. Je le vous feray avoüer, dit-il, si vous voulez venir où toute ceste trouppe s’en va. Et afin, discrettes Bergeres, continua-t’il se tournant vers Astrée & Diane, que vous ne vous mescontiez, sçachez que vous voyez devant vous, sous ces habits de berger & de bergere, la plus belle Dame, & le plus gentil Chevalier de la Province des Galloligures, & que peut-estre vostre contrée n’eust jamais une plus grande faveur du Ciel, que de les recevoir : C’est pourquoy, gentil Paris, vous ne devez pas souffrir qu’ils se separent de ceste compagnie, qu’Adamas ne les ait receus en sa maison. Paris & les bergeres s’adressant à Daphnide, s’excuserent de ne luy avoir rendu l’honneur qu’ils luy devoient, & la supplierent de sorte de vouloir faire ceste faveur au grand Druide, qu’en fin elle y consentit, tant pour satisfaire à la priere que Paris, & ces belles bergeres luy faisoient, que pour le desir qu’elle avoit de parler au sage Adamas, sur les affaires qui la conduisoient en ce lieu, ayant desja fort ouy parler de sa prud’hommie.

 Le contentement d’Hylas ne fut pas petit quand il vit ceste resolution. Et parce que Daphnide avoit fort bonne cognoissance de son humeur, & qu’elle l’avoit cogneu en l’Isle de Camargues & en Arles, elle luy fit par les chemins plusieurs demandes, ausquelles les bergeres respondoient quelquefois pour luy, & quelquefois Silvandre : & quoy qu’il voulust se contraindre un peu devant Daphnide, Stiliane, & Carlis, si est-ce qu’il ne pouvoit s’empescher d’eschapper bien souvent en ses responces, & mesme quand Silvandre prenoit la parole ; dequoy ces Estrangeres rioient de sorte, qu’en fin s’adressant à Daphnide. Je croy, luy dit-il, Madame, que prenant l’habit de ces bergeres, vous en avez aussi pris l’humeur, puis que les discours de ce berger vous plaisent si fort : car il ne sçauroit ouvrir la bouche pour me contredire, qu’elles n’en rient à haut de teste. Mais Silvandre mon amy, continua-t’il, se tournant vers le berger, sois certain que c’est de toy que ceste belle Dame se mocque, & non pas de moy, parce que n’ayant esté nourry qu’aux villages, tu ne sçais guere bien comme il faut parler à celles qui luy ressemblent : Et pource si tu m’en crois, tu ne continueras plus ce qui est tant à ton desavantage. Gentil berger, dit incontinant Daphnide, ne croyez point Hylas : vous sçavez assez quel il est, & j’aurois trop de desplaisir que vous eussiez ceste opinion de moy. Madame, respondit Silvandre, nous nous faisons souvent de semblables reproches Hylas & moy, & toutesfois nous ne nous croyons guere l’un l’autre : Mais Hylas, dit-il, se tournant vers luy, tu te trompes fort, si tu crois que je n’aye point de cognoissance de ceste belle Dame : j’aurois en vain esté si longuement parmy les Massiliens, & il faudroit bien que j’eusse eu les oreilles bouchées, & les yeux clos, si je n’eusse oüy parler de son merite, ny veu sa beauté : Je sçay, Hylas, peut-estre mieux que toy, qui est la belle Daphnide, qui Alcidon, & qui le grand & redoutable Roy Euric : peut-estre te raconterois-je plus particulierement la prise qu’il fist & de la ville des Massiliens, & de celle d’Arles, qu’autre qui le voulust faire : & pour-ce ne pense encor que je sois berger, m’estonner par tes discours, n’ayant pas non plus que toy, porté tousjours la houlete, & la pannetiere que tu me vois. Daphnide alors prenant la parole : A la verité, dit-elle, Hylas, ce berger monstre qu’il ne me cognoist pas mal, & je croy aux paroles qu’il tient, qu’il en sçait plus que vous ne pensiez ; mais gentil berger, dit-elle, si ce ne vous est importunité, dites nous où vous avez apris ce que vous racontez ? Madame, respondit Silvandre, j’ay esté longuement dans les escoles des Massiliens, où vostre nom a esté tant chanté des Bardes, qu’il n’y a personne qui ne l’ait oüy. Et comment estes-vous maintenant, dit-elle en ceste contrée avec cet habit de berger, & qui vous y retient ? La Fortune, dit-il, m’y a conduit, & l’Amour m’y arreste. Et moy, dit Hylas, l’Amour m’y a conduit, & Alexis m’y fait demeurer. Et qui est, dit-elle, en sousriant, ceste bien-heureuse Alexis ? C’est celle là, continua Hylas, qui vous fera rougir de honte, & paslir d’envie, la voyant si belle, qu’il n’y a beauté qui puisse egaler la sienne. Vous en dites beaucoup, Hylas, respondit-elle, pour n’estre pas creu, & trop pour estre creu du tout. Que diriez vous, repliqua-t’il, si je vous en disois autant qu’il y en a, puis que n’ayant seulement que commencé d’en parler, vostre croyance est si foible ? Si vos yeux ne me servoient bien tost de tesmoings contre vous-mesme, je m’efforcerois de le vous tesmoigner par mes paroles : mais je me remets à eux, & au jugement qu’ils en feront ; mesme que j’espere que ce sera si tost, que vous souvenant encores de mes paroles, vous avoüerez en vostre ame qu’elles sont veritables, si ce n’est que vous m’accusiez de n’en avoir pas dit assez. Alcidon alors prenant la parole, Pour l’amour de vous Hylas, dit-il, on vous avoüera que vostre maistresse est belle : mais qu’elle surpasse Daphnide, si les paroles me deffailloient pour soustenir le contraire, j’y mettrois le sang & la vie. Et moy, dit Hylas, d’un visage fort serieux, tant qu’il ne faudra que des paroles pour soustenir ce que j’ay dit, je le maintiendray contre qui que ce soit : mais soudain qu’il faudra y employer du sang, je ne le quitteray pas seulement à vous, mais à tous autres qui voudront soustenir le contraire : car je fay profession de parler, & non pas de tuer ; Chacun se mit à rire, & de telle sorte qu’Alcidon ne peut luy respondre de long temps.

 Sans doute leurs discours eussent continué plus longuement, s’ils ne se fussent trouvez si pres de la maison d’Adamas, qu’ils furent contraints de se taire pour la considerer : Cependant Alexis pour avancer d’autant le contentement qu’elle se promettoit de la veuë d’Astrée, s’estoit accoudée sur une fenestre, qui regardoit du costé de la plaine, & discouroit avec Leonide du prochain contentement qu’elle attendoit. Mais lors qu’elle aperceut ceste belle & grande trouppe, s’asseurant qu’Astrée en estoit, elle tressaillit toute, & à mesure qu’elle se venoit approchant, elle alloit aussi discernant tantost une bergere, & tantost un berger de sa cognoissance : mais lors qu’elle recogneut Astrée, ô Dieu que devint-elle ! Elle demeura longuement la veüe sur elle sans dire mot, comme ne pouvant saouler ses yeux de cest agreable object, en fin avec un grand souspir, & la monstrant du doigt à Leonide : La voila, dit-elle, la plus belle & la plus aimable bergere de l’Univers, imitant presque en ce transport Adraste en sa folie. Et apres s’estre teüe pour quelque temps, elle se recula un pas de la fenestre, & pliant le bras l’un en l’autre sur l’estomac : Mais, ô Dieu ! dit-elle, comment m’oseray-je presenter devant ses yeux, puis qu’elle m’a commandé le contraire ? Vous voicy encore, respondit Leonide, en vostre vieille erreur : n’avez vous pas assez debattu avant que venir icy, ces mesmes considerations contre Adamas ? & avez vous desja oublié les raisons, que si prudemment il vous a rapportées ? Ne croyez pas, repliqua Alexis, que je les aye oubliées, mais je sçay bien aussi que comme que ce soit, Astrée me verra & je la verray ; qu’elle parlera à moy, & que je parleray à elle : & n’est ce pas cela contrevenir à ce qu’elle m’a defendu ? Va-t’en, me dit-elle, je me souviendray toute ma vie de ces cruelles paroles. Va-t’en déloyal, & garde toy bien de te faire jamais voir à moy, que je ne te le commande. La Nymphe qui vit bien que si ce discours passoit plus outre, il ne pouvoit que donner beaucoup d’inquietude au Berger, pour ne le continuer d’avantage elle luy respondit. Il ne faut plus Alexis, vous remettre devant les yeux ces considerations : la pierre en est jettée, & il n’est plus temps de demander conseil, si vous devez voir Astrée, les choses sont en tel estat, que de necessité il faut passer plus outre : mais voicy bien l’heure que vous devez monstrer que vous estes homme, & que vous venez de cest Alcipe, de qui le courage a tant esté estimé de chacun. Il faut, dis-je, que changeant de visage & de façon, vous receviez Astrée sans vous estonner, & qu’à son abord vous ayez tant de puissance sur vous mesme, que personne ne s’aperçoive de ce que vous voulez tenir caché. Car il faut que vous sçachiez que les premieres impressions sont celles qui durent le plus long-temps, & sur lesquelles on fait un plus seur jugement ; & pource resolvez-vous à vous déguiser de sorte, que ceux que vostre habit abusera, ne puissent estre détrompez par vos actions. Ha, Madame ! dict Alexis, que ceux qui sont sains donnent aisément conseil aux malades [!] Ne voila pas desja une faute, reprit Leonide, pourquoy ne m’appellez vous vostre sœur, & non pas Madame ? Puis que vous sçavez bien que, comme Adamas veut que j’appelle Paris mon frere, de mesme il m’a ordonné que je vous nommasse ma sœur ; & si vous faictes autrement, quel soupçon ne donnerez vous point de vous-mesme ? Voyez vous, Alexis, vostre visage ressemble si fort à celuy de Celadon, que si vous voulez qu’il ne soit point recogneu, il vous faut user d’un grand artifice pour le desguiser. Ma sœur, respondit Alexis, puis qu’il vous plaist que je vous nomme de cette sorte, je m’estudieray de n’y plus faillir, mais souvenez-vous que jamais personne ne fut plus empeschée que vostre miserable sœur en cette occasion, & que si la fortune ne luy ayde, je ne sçay comment elle pourra tromper les yeux d’Astrée, envers laquelle elle n’a jamais usé de feinte ny de déguisement. C’est aux occasions, dit la Nymphe, qu’il faut faire paroistre ce que nous valons ; efforcez vous un peu, & faictes comme on dict, de necessité vertu, & vous asseurez que l’authorité d’Adamas est si grande, & sa preud’hommie telle en l’opinion de chacun, que pour peu que vous vous y aidiez, il n’y a pas apparence que l’on entre en doute, que vous ne soyez sa fille.

 Elle parloit de cette sorte, quand Adamas ayant esté adverty de la venuë d’Astrée, entra dans la salle pour r’asseurer un peu Alexis, qui ne fut pas une petite prudence : car elle estoit tant hors d’elle mesme, qu’il estoit bien necessaire de la preparer à cette rencontre, de peur qu’estant surprise, elle ne donnast trop de cognoissance de ce qu’elle estoit. Et lors qu’ils estoient plus avant en discours, on les vint advertir que toute cette trouppe estoit desja dans la basse court du chasteau. Alexis changea toute de couleur, & les jambes luy tremblerent de sorte qu’elle fut contrainte de s’assoir. Leonide qui s’en prit garde, affin de mieux couvrir leur dessein, dict à Adamas, qu’il seroit à propos de fermer les vanteaux des fenestres, & ne laisser que fort peu de clarté dans la salle, afin que l’on s’apperceust moins des changemens du visage d’Alexis, & que cest artifice seroit encore à propos pour empescher que la grande chaleur n’entrast si fort dans le logis. Le Druide qui trouva cest advis fort bon, le commanda à ceux qui l’estoient venu advertir de l’arrivée des Bergeres. Mais s’ils estoient bien empeschez de leur costé, Astrée ne l’estoit gueres moins du sien, à qui le cœur battoit de sorte, qu’elle en estoit elle mesme toute estonnée. Ce qui la contraignit, s’approchant de Philis, de luy dire à l’oreille ; Je vous prie ma sœur, trouvez quelque excuse pour nous faire un peu arrester icy, car j’avouë que l’esperance que j’ay de voir en Alexis le visage de Celadon, me met si fort hors de moy, que je crains, si je n’ay le loisir de me r’asseurer un peu, de donner trop de cognoissance de ce que je desire de cacher à chacun, mais particulierement à ces Estrangers. Philis qui estoit advisée, s’approchant de Daphnide, Madame, luy dict-elle, n’estes vous point lasse de ceste aspre montée ? si vous le trouviez à propos, je m’asseure que toute ceste compagnie seroit bien aise de reprendre un peu d’haleine avant que de monter à la salle. Quant à moy, dict-elle, je suis bien de cest advis, & je n’osois le proposer, de peur de vous desplaire à toutes. Hylas qui ne pouvoit souffrir qu’on luy retardast le contentement de voir sa chere Alexis, Madame, dit-il, si vous n’estiez en si bonne compagnie, je n’oserois vous laisser seule ; mais puis que cela est, vous ne trouverez pas mauvais que j’aille dire que vous venez : car j’aime mieux reprendre haleine aupres d’Alexis, & contenter mes yeux des beautez que j’ay laissées dans la maison, que d’estre icy, & ne contempler que les statuës, qui sont dans les niches de ces murailles. A ce mot sans attendre personne, ny mesme la responce de Daphnide il monta l’escallier, au haut duquel à l’entrée de la salle, il rencontra Adamas, Leonide, & Alexis : Et parce qu’ils avoient jugé tous trois que l’amour de Hylas serviroit beaucoup à couvrir ce qu’ils vouloient tenir caché, ils luy firent la meilleure chere qu’ils peurent, & mesme le Druide apres l’avoir embrassé en sousriant luy dit : Il est aisé à cognoistre qui de toute ceste trouppe est le plus de nos amis. Si la haste, dit Hylas, que j’ay euë de venir le premier vous en a donné quelque cognoissance, le retardement que je mettray à m’en aller le dernier ne vous en rendra pas moins de tesmoignage : Mais je voudrois bien que ma venuë fust aussi agreable à vostre compagnie comme elle a esté desirée de moy. Il n’en faut nullement douter, dit Leonide, n’est-il pas vray, ma sœur? J’avouë, respondit Alexis, que quant à moy j’en reçois beaucoup de contentement. Hylas alors s’approchant d’elle, Voyez vous belle Alexis, dict-il assez bas, comme je ne suis guere difficile a contenter : pourveu que de vous trois, vous seule l’ayez agreable, ce m’est assez. Et quoy, reprit Leonide, feignant fort à propos d’en estre faschée, estimez vous, glorieux Berger, si peu le reste de la compagnie ? Je vous asseure que je m’en vengeray, & qu’avant que la journée se passe, vous vous repentirez du mespris que vous avez fait de moy. Elle profera ces paroles avec un visage severe, & representant fort bien ce faint mescontentement. Mais Hylas, qui de son naturel ne se soucioit de femme du monde, que de celle qu’il aimoit. Je m’en repentiray, dit-il, lors que la belle Alexis se repentira de ce qu’elle a dit, & avant que cela soit, si vous ne voulez perdre vos peines, ne cherchez point de vous venger de moy. Et lors qu’elle s’en repentira, ne prenez non plus la peine de faire cette vengeance : car le desplaisir que j’en auray sera si grand, que vous n’y sçauriez rien adjouster. Mon serviteur, respondit Alexis, tant que vous m’aimerez, cette vengeance ne se fera donc point, car vostre bonne volonté m’est trop chere.

 Il vouloit respondre lors qu’Adamas l’interrompit, luy demandant qui estoient les bergers & bergeres qui venoient. Je suis bien aise, mon pere, luy respondit-il, que vous m’ayez fait souvenir de le vous dire : car en partie j’ay devancé cette trouppe pour vous en advertir, & je l’avois oublié, tant la veuë d’Alexis m’empesche de penser ailleurs ; sçachez donc qu’Astrée, Diane, & Philis y sont, & plusieurs autres des hameaux voisins, ensemble quelques estrangers, comme Florice, Cyrcene & leur compagnie : mais cela ne m’eust pas convié de vous en venir donner advis, n’eust esté la rencontre que nous avons faicte en chemin de la belle Daphnide, & du gentil Alcidon, qui desguisez avec des habits de berger, viennent en cette contrée chercher la fontaine de la Verité d’Amour : car Daphnide est la plus estimée Dame de la province des Romains, & Alcidon le plus aymé Chevalier de Thierry, & du grand Euric, & par ainsi vous voyez que je ne suis pas le seul estranger, qui changeant mon habit me desguise de celuy de berger, pour vivre heureusement en vostre con- trée. Adamas, luy respondit, Est-il possible que ce soit cette belle Daphnide, de qui le grand Euric Roy des Visigots a esté tant amoureux ? Et Hylas luy ayant respondu, que c’estoit celle-là mesme, il continua. Encore que je ne l’aye jamais veuë, je ne laisseray pas de la cognoistre, parce que j’en ay un pourtraict, qu’on m’a asseuré luy estre fort ressemblant, si ce n’est que l’habit qu’elle porte m’en puisse peut-estre empescher. Je feray toutefois semblant de n’en rien sçavoir, pour pouvoir rendre à nos bergeres l’accueil que je leur dois.

 Leurs discours eussent bien continué d’avantage, s’ils n’eussent esté interrompus par la venuë de toute la troupe : car Astrée, encore que ce fust elle qui fust cause du retardement, ne pouvant toutefois se priver plus long-temps de la veüe de ce visage tant aimé, en fist signe à Philis, qui pour complaire à sa compagne, s’adressant à Daphnide & à Paris, leur dict tout haut : Hylas par son impatience nous empesche de reprendre nostre haleine à nostre aise, nous contraignant de le suivre : car que dira Adamas, quand il sçaura par luy que nous sommes icy ? Vous avez raison, dit Daphnide, & prenant Astrée, & Diane par la main, elles s’acheminerent toutes de compagnie : Et parce que l’escallier estoit large, elles marchoient toutes trois ensemble, & le reste de la trouppe venoit confusément apres. Adamas les attendoit à l’entrée de la salle, où il les reçeut avec le meilleur visage qui luy fut possible, & feignant de ne point cognoistre Daphnide ny Alcidon, il adressa sa pa- role aux bergers de sa cognoissance, & leur dit en sousriant ; Et quoy, glorieuses bergeres, vous mesprisez de sorte vos voisins, que si je ne m’en fusse plaint, ma fille eust esté long temps icy sans que vous eussiez daigné la venir voir ? Astrée qui prit garde qu’encores qu’il parlast à toutes, toutefois il adressoit sa parole particulierement à elle, luy respondit aussi pour toutes : C’est ainsi, mon pere, que les choses qui dependent de plusieurs sont bien souvent retardées, encores qu’elles soient jugées devoir estre faites promptement. Cette excuse, dict Adamas, n’est guere bonne, & me semble que chacune de vous en particulier me devoit cette cognoissance d’amitié pour celle que je vous porte à toutes. Lors Diane prenant la parole, Mon pere, dict-elle en sousriant, vous sçavez bien que plusieurs ayment mieux donner ce qu’ils ne doivent pas, que de s’acquitter de leurs debtes : Mais si nous avons fait cette faute, nous n’en sommes pas demeurées sans chastiment, nous privant si long-temps de la chose du monde qui merite le plus d’estre veüe. Et à ce mot, parce que Daphnide s’estoit reculée expressement, apres avoir salüé Leonide, Astrée s’avança pour en faire de mesme à la déguisée Alexis : mais quelle devint-elle, quand elle jetta les yeux sur son visage ? Et quelle devint Alexis, quand elle vit venir Astrée vers elle pour la baiser ? Mais en fin, ô Amour ! en quel estat les mis-tu toutes deux quand elles se baiserent ? La Bergere devint rouge comme si elle eust eu du feu au visage, & Alexis, transportée de contentement se mit à trembler comme si un grand accez de fievre l’eust saisie. Hylas qui avoit remarqué de quel courage sa Maistresse avoit salüé cette bergere, en devint si jaloux, qu’il ne peut souffrir qu’elle la tint plus long-temps en ses bras, & cette jalousie fut cause qu’il les separa, & que Diane eust le loisir d’entrer en la place d’Astrée, & apres elle Philis, & puis le reste de la trouppe.

 Mais Adamas qui desiroit de couvrir le plus qu’il luy estoit possible les changemens de visage, & les troubles de l’esprit de sa fille, apres que les premieres salutations furent faictes, & que confusément toute la troupe fut entrée dans la salle, il mit Alexis au lieu le plus obscur, & lors qu’il voulut les faire asseoir, il fit semblant de prendre garde à Daphnide, & à toute sa suitte, & pource s’adressant à Thamire, il luy demanda fort haut, qui estoient ces belles Estrangeres. Hylas, luy dit-il, mon Pere vous en dira plus de nouvelles que moy, s’il vous plaist de prendre la peine de luy en demander : car je ne puis vous en dire autre chose, sinon que les ayant rencontrées en venant icy, il nous a dit qu’elles estoient principales Dames de la Province des Galloligures. Lors Paris s’approchant d’Adamas, luy dit que c’estoit la belle Daphnide, & le renommé Alcidon, si cogneus & pour la beauté, & pour le merite dans la Cour du grand Euric. Le Druide feignant de n’en avoir rien sçeu encore, fist semblant de se courroucer à Paris, de ce qu’il ne l’en avoit point adverty, & lors s’adressant à elle ; Madame, luy dit-il, pardonnez à mon ignorance, & accusez vostre habit si je ne vous ay pas rendu l’honneur qui vous est deu. Mon pere, respondit Daphnide, quand je me suis déguisée de ceste sorte, ce n’a jamais esté en intention d’estre recognuë en ceste contrée, où je ne suis pas venuë pour y tenir le rang de Daphnide, mais seulement pour y trouver le repos que les Dieux m’y ont promis ; & je crois bien que sans Hylas, j’eusse peu achever mon voyage aussi incognüe que je le desirois : mais puis que sa rencontre m’en empesche, je vous supplie, mon Pere, que la cognoissance que vous avez de moy ne vous porte pas à ces devoirs de respect & d’honneur desquels vous parlez, mais à m’aider à trouver les salutaires remedes que les Dieux m’ont fait esperer de recevoir en ceste contrée. Adamas avec beaucoup d’honneur, & de soubmission luy respondit : qu’il essayeroit de la servir en tout ce qu’il seroit capable, & que toutefois il ne pretendoit pas se dispenser pour cela de l’honneur qu’il luy devoit : Et lors luy presentant une chaire, & de mesme à Alcidon, & à tout le reste de la compagnie, chacun ayant pris sa place, Astrée se trouva auprés d’Alexis, & Leonide de l’autre costé, qui empescha que Hylas ne se peut mettre aupres de sa nouvelle Maistresse : & parce qu’il luy sembloit qu’elle s’amusoit trop avec Astrée, & qu’il ne pouvoit souffrir de se voir privé si long temps de son entretien, il l’alloit interrompant, & la contraignoit bien souvent de luy respondre. Phillis prit garde au visage d’Astrée, qu’il l’ennuyoit, & qu’elle eust bien voulu en estre déchargée pour entretenir plus commodément ceste Druide, si res- semblante à son Berger tant aimé, & pour descharger sa compagnie d’une telle importunité, elle dit à Hylas : Mon feu serviteur, encore n’y a-t’il que les anciennes amitiez ; ceste Maistresse que vous estimez si fort, est si belle, qu’elle ne fait pas grand cas de vous, revenez vers moy qui vous aime & qui vous estime comme vous meritez. Hylas qui estoit passionnément amoureux d’Alexis, Ma feu Maistresse, dit-il à Phillis, vous ne prenez pas garde à qui vous parlez quand vous mettez en avant ces anciennes amitiez : car il suffit de les nommer telles pour me les faire haïr : & pour vous monstrer que ce n’est pas d’aujourd’huy que j’ay ceste opinion, oyez des vers que j’ay faits il y a long-temps sur ce sujet, lors que venu de Camargue, j’estois encore sur les rives de l’Arar, & que selon la coustume, aux Bacchanales, nous nous déguisions pour dancer. Et lors s’approchant de Phillis, il dit tels vers :


AMOUR AUX DAMES,
CONDUISANT LES VENTS
pour dancer.

 Je suis Amour, cet Enfant
Qui commande à toute chose,
Et qui de tous triomphant,
De tous à mon gré dispose :
La jeunesse, les apas,
Et les ames sans malices,
Le ris, le jeu, les esbas
Sont mes plus cheres delices.

 Enfant j’aime les enfans,
Chacun aime ses semblables,
Et des vieux je me deffens,
Comme d’Amour incapables :
Où sont aiguisez mes dards,
Où sont mes flammes esprises,
Qu’entre les enfans mignards
Et leurs jeunes mignardises ?

 Aussi j’ayme la beauté,
Qui comme nouvelle rose,
Sous les rayons de l’Esté,
N’est encore bien esclose :
Et tiens pour un grand mal-heur
D’aimer long-temps une belle ;
Car plus que la vieille fleur,
J’aime l’espine nouvelle.

 Qui veut donc suivre l’Amour,
Aime une tendre jeunesse,
Qu’il change de jour en jour,
Pour tousjours d’une maistresse
Ne r’alumer le tison.
Que mes loix veulent qui meure :
Amour est vieux & grison
Quand il dure plus d’une heure.

 Mais je ne sçay toutesfois
Quelle est l’erreur estrangere,
Qui meslant parmy mes loix
Sa doctrine mensongere,
Vient enseigner à l’Amant
Une nouvelle science,
Que quelques-uns vont nommant
Du faux tiltre de Constance.

 Elle dit qu’il faut aimer
Jusque dans la sepulture,
Et qu’on doit mesestimer
Qui cherche une autre advanture :
Voire comme si son mieux
Chacun ne devoit pas suivre :
A quoy serviroient les yeux,
Et pourquoy faudroit-il vivre ?

 Or pour deffendre les miens
D’une si grande folie,
A ceste heure je m’en viens
Des cavernes d’Eolie :
Où dans de profonds cachos,
Pres du centre de la terre,
Les vents qu’on y tient enclos,
Sans cesse se font la guerre.

 Je les ameine avec moy,
Ces vents legers, ô mes Dames,
Pour vous inspirer ma loy,
Et pour chasser de vos ames,
Avec la legereté
Qu’ils ont euë en leur naissance,
Ceste opiniatreté
Que vous appellez Constance.

 Venez donc troupeau leger,
Venez je vous en supplie,
Dedans ces cœurs vous loger
Pour chasser ceste folie :
Faites que d’orenavant
A bien aimer on s’apreste :
Mais qu’Amour comme le vent
Meure soudain qu’il s’arreste.

 Esloignez esloignez vous,
O vous ames trop austeres,
De mes Autels & de nous,
Et de mes sacrez mysteres :
Non, vous ne meritez pas
D’avoir part à nostre gloire,
Contentez vous du trespas
Dont nous aurons la victoire.

 Si vous voulez donc, continua Hylas, que je revienne vers vous, ne me parlez plus de ces anciennes amitiez, car je tiens pour ma devise,

Une heure aimer, c’est longuement,
C’est assez d’aimer un moment
.

 Et ne pensez que l’estime que vous dites faire de moy me puisse attirer, car on ne se soucie gueres d’estre estimé des personnes de qui on a quitté l’amitié, & qui nous sont indifferentes. Silvandre prenant la parole pour Philis, La reputation, dit-il, que chacun desire si fort, qu’est ce autre chose que ceste estime que tu mesprises tant ? & si elle est mesme estimable parmy les ennemis, pourquoy ne le sera-t’elle Hylas, parmy les personnes que tu as tant aimées ? Je voy bien, respondit froidement Hylas, que Silvandre n’a pas la place qu’il desire non plus que moy, & que pour décharger sa colere sur quelqu’un, il me vient faire des contes, dont les nourrisses endorment leurs enfans : Mais, Silvandre mon amy, contre la mauvaise fortune il faut avoir bon cœur, & cependant nous contenter de dire que ce siecle est fort depravé, que les faveurs ne suivent jamais les merites, & que quelque jour la Fortune cessera de nous persecuter.

 Hylas parloit de ceste sorte à Silvandre, parce que Leonide pour favoriser Paris, avoit mis Diane au milieu, de sorte que Silvandre ne pouvant s’en approcher, avoit esté contraint de se mettre entre Celidée & Florice, ce qui estant recogneu de chacun, fut cause qu’ils se mirent tous à rire de ceste responce : Et Philis particulierement qui dit : Il faut advoüer, Silvandre, qu’à ce coup il vous est advenu comme à celuy qui veut separer deux personnes qui ont l’espée en la main, & qui se mettant au milieu en demeure blessé, encore qu’il n’ait point de querelle. Si vous n’aviez point, respondit Silvandre, esprouvé bien souvent que les armes d’Hylas n’ont ny pointe ny tranchant, je ne m’estonnerois pas tant que je fais, de ce que vous dites : mais, Bergere, l’ayant essayé tant de fois, je ne sçay comment vous pouvez avoir ceste opinion. Ne vous en estonnez, dit la bergere, car il a changé d’armes, maintenant il ne combat pas sous les siennes, & celles dont il vous a blessé, sont empruntées d’une personne qui a accoustumé de vaincre. De ceste sorte, respondit-il, je vous avoüeray une partie de ce que vous dites. Et moy, interrompit Hylas, je diray avec plus de verité, que vous ne sçauriez ny l’un ny l’autre, me blesser ny de vos armes, ny de quelque autre que vous puissiez emprunter : car entre vos mains pour bonnes qu’elles soient, elles demeureront sans force contre moy. Et entre les miennes, dit Florice, qu’en direz vous ? Que je ne me souviens plus, respondit-il, si vous en avez jamais eu. Vous ne direz pas ainsi de moy, adjousta Cyrcene. J’advoüeray, dit-il, que quand je ne vous vy qu’un peu, je vous aimay beaucoup, & quand je vous vy beaucoup, je ne vous aimay que fort peu. Sa veuë, dit Palinice, a fait en cela comme le scorpion qui guerit la blesseure qu’il a faite ; mais je m’asseure que vous ne direz pas cela de moy. De vous, dit-il, comme s’il eust esté estonné, eh ! par Hercule, dites moy comment vous appellez vous, à fin que je sçache si vostre nom ne me blessera point mieux que vostre visage ? Je voy bien, reprit Stiliane, qu’il n’y a que moy qui l’ait peu vaincre. Le peu, respondit Hylas, que je demeuray dans vostre prison, monstra assez quelle fut vostre vi- ctoire. A la verité, continua-t’elle, vous en sortistes, mais ce ne fut pas sans payer vostre rançon. Si je vous ay payée, repliqua-t’il, je ne vous doy plus rien, & si vous pensiez de me pouvoir surmonter aussi aisément que vous fistes, vous vous tromperiez fort ; je suis bien devenu plus grand guerrier que je n’estois pas, & je vous conseille de ne vous y point hazarder ; car vos armes ne sont pas d’assez bonne trampe pour fausser les miennes. Croyez Stiliane, adjousta Carlis, qu’Hylas n’est que pour moy, & que comme j’ay esté la premiere qu’il a aimée, je dois estre aussi la derniere : n’est-il pas vray, Hylas ? Souvenez-vous, luy dict-il, Carlis, qu’il est certain que tout revient à son commencement, & que tout ainsi qu’au commencement que je vous vy, je ne vous aimoy point, de mesme aussi la derniere fois que je vous revoy, je n’ay point d’Amour pour vous.

 Il n’y eust personne qui se pust empescher de rire, oyant les gracieuses responces d’Hylas, qui continuerent fort long-temps, cependant qu’Alexis & Astrée parloient ensemble : Mais encores qu’il semblast qu’Alexis deust bien employer ce temps, que la fortune luy concedoit, si est-ce qu’elle demeura long-temps, sans sçavoir par où commencer, estant empeschée par tant de considerations, que peut-estre cette commodité se fust escoulée inutilement, si Astrée n’eust commencé la premiere à parler. Car cette déguisée Druide voyant devant elle celle qui luy avoit faict le commandement de ne se laisser jamais voir à elle, craignant d’estre reco- gnuë ou à la voix ou à la parole, ou en quelqu’une de ses actions, estoit de sorte interdite, qu’elle n’osoit ouvrir la bouche : ce qu’Astrée attribuoit au peu de privauté qui estoit entr’elles, ou bien qu’ayant tousjours esté nourrie parmy les Vierges Druides, & ne sçachant guere des affaires de cette contrée, elle estoit en peine de quoy luy parler : Mais la Bergere estoit bien deceuë, puis que ce qui l’en empeschoit, c’estoit tout le contraire & pour en sçavoir trop. Et parce que ce visage qui luy representoit celuy de Celadon, aussi bien en la memoire que devant les yeux, luy donnoit un extreme desir de gaigner les bonnes graces d’Alexis, qui ne luy estoient desja que trop acquises, elle fut la premiere à rompre le silence de cette sorte. Quand je considere la beauté de vostre visage, & les graces dont le Ciel vous a avantagée par dessus les plus belles de nostre aage, je l’appelle presque injuste d’avoir voulu priver si long-temps cette contrée de ce qu’elle a jamais produit de plus rare, en vous cachant parmy les Vierges Druides, si loing de nous : mais quand je me remets devant les yeux, que de tout ce qui est en l’Univers, il n’y a rien d’assez digne pour servir la grandeur de DIEU : Je dis qu’il est tres-juste d’avoir faict choix de vous, comme de la chose du monde la plus parfaicte. Pleust à Dieu, dict froidement Alexis, que les perfections que la civilité vous fait dire estre en moy, y fussent aussi veritablement que tous ceux qui vous voyent les recognoissent en vous, afin que je fusse en quelque sorte aussi digne de servir nostre grand Thautates, que d’affection je dedie le reste de mes jours à son service : Je ne rougirois pas, belle Bergere, de vous ouyr tenir ce langage, qui me reproche plustost ce qui me defaut, qu’il ne me represente ce que je suis. Je serois marrie, reprit Astrée, que vous eussiez si mauvaise opinion de moy, que de croire que je ne sçache recognoistre en quelque sorte les perfections qui sont en vous : car encore que le Ciel m’ait faict naistre bergere, & ne m’ait donné guere plus d’esprit qu’il en faut pour vivre parmy les bois, si est-ce que comme la clarté du Soleil est veuë par tous les yeux ausquels elle esclaire, quoy que plus ou moins, selon qu’ils en sont capables, de mesme m’est il permis de voir vos perfections & en recognoistre assez pour les admirer, quoy que j’avoüe que plusieurs autres à qui Thautates aura donné plus de jugement les remarqueront mieux : mais ne les sçauroient estimer d’avantage que je fais. Je ne contrediray jamais, repliqua Alexis, à un si favorable jugement ; mais je prieray seulement Dieu que quand vous m’aurez mieux cogneuë vous ne le revoquiez point : car encores que mon dessein, ny ma profession ne me doive pas laisser en ce lieu fort longuement, si est-ce que ce me sera tousjours un extreme contentement d’estre aux bonnes graces de toutes celles qui vous ressemblent, & particulierement de vous, de qui j’ay desiré il y a long temps la cognoissance : & vous asseure que ce desir me fit laisser mes compagnes avec moins de desplaisir, quand je sçeus que je verrois Astrée. Madame, respondit la bergere, cette fa- veur en toute façon est extreme : car si vous en avez eu la volonté si esloignée de nous, ce bonheur ne peut-estre mesuré : & si c’est seulement pour nous obliger que vous le dites, ne sommes nous pas bien-heureuses que cette pensée ait esté en vous ? Mais je diray bien avec verité, que la nouvelle de vostre venuë remplit toute cette contrée & de tristesse & de joye : de tristesse oyant dire vostre maladie, & de joye nous asseurant de recevoir cet honneur de vous voir. Et toutefois, dit Alexis, belle Bergere, vous avez tant retardé de venir icy, que si autre que vous me le disoit, je ne le croirois pas : Mais pour changer de discours, dictes moy je vous supplie, à quoy passez-vous ordinairement le temps ? car on m’a fait entendre que la plus heureuse vie du monde, est celle des Bergers & Bergeres de Forests. Elle est, dit Astrée, veritablement heureuse pour ceux qui n’ont point esté plus aymez de la fortune : car vous sçavez, Madame, que ceux qui ont esté heureux, quand ils perdent une partie du bien qu’ils ont possedé, ressentent plus de desplaisir, que s’ils avoient esté tousjours mal-heureux. Il est vray, dict Alexis, mais en vostre vie champestre & retirée, je ne croy pas que vous soyez guere sujettes à ces coups de fortune. Nous ne les sommes pas tant, dit Astrée, que celles qui vivent dans les Cours, & dans le maniment du monde : mais tout ainsi que les lacs, encor qu’ils soient moins spacieux que la mer, ne laissent d’avoir leurs orages & leurs tempestes ; de mesme est-il de nous, car nous avons aussi nos infortunes & nos malheurs : Et je sçau- rois bien qu’en dire, ayant depuis peu perdu presque en mesme jour & mon pere, & ma mere, perte qui m’a de sorte affligée que je ne pense pas de long-temps m’en pouvoir remettre. Et y a t’il long-temps, respondit Alexis, car il me semble d’en avoir oüy parler ? Il y a environ quatre ou cinq Lunes, dict la Bergere, jour qui me sera à jamais deplorable ! & à ce mot elle fit un grand souspir. Il est bien ennuyeux, dict Alexis, de perdre ceux à qui on est obligé de porter tant d’affection ; si n’y a t’il rien de si naturel que de voir mourir le pere avant les enfans : encor vous doit-ce estre une grande consolation qu’ils vous ayent laissée en aage de vous sçavoir conduire. Une des choses, dit Astrée, qui m’a aussi vivement touchée en leur mort, c’est que presque j’en suis la cause. Il est certain, dict Alexis, que vous me remettez en memoire d’en avoir oüy dire quelque chose, & me semble qu’on me raconta qu’ils s’estoient noyez en voulant vous retirer d’une riviere où vous estiez tombée. Pardonnez moy, Madame, dit Astrée. Il est vray que je tombay dans la mal-heureuse & diffamée riviere de Lignon, voulant ayder à un berger qui s’y noya : & parce que les mauvaises nouvelles sont incontinent portées, ma mere Hypolite le sçeut, & comme on augmente tousjours au conte, on luy dit que je m’y estois noyée ; elle fut surprise d’une si grande frayeur, que jamais depuis elle ne se peust remettre, & mourut incontinent apres, & mon pere du regret de sa perte la suivit bien tost ; Et ainsi je fus privée en mesme temps, & de pere & de mere. Astrée ne peut raconter ces choses sans estre fort esmeuë, & Alexis de mesme, mais feignant que c’estoit pour la compassion, elle luy dict. Et qui estoit le pauvre berger qui se noya ? Je ne croy pas, dict froidement Astrée, que son nom soit cogneu de vous : il se nommoit Celadon, & estoit frere de Licidas, que vous voyez icy. Est-ce, continua Alexis, Celadon fils d’Alcippe, & d’Amarillis ? C’est celuy là mesme, dict Astrée. Je cognois son nom, respondit Alexis, & je me souviens d’en avoir ouy fort souvent parler : Ce fut à la verité un malheureux accident. Je vous asseure, Madame, reprit Astrée, que depuis ce temps là, il semble que toute sorte de plaisir se soit banny de nostre rivage, car autrefois on ne voyoit que jeux & resjouyssances parmy nous, à cette heure chacun est saisi d’un tel assoupissement, qu’on ne jugeroit jamais que nous fussions celles que nous soulions estre : Et quant à mon particulier, j’en ay bien eu du sujet ayant perdu un pere & une mere, qui me tenoient si chere, que maintenant me voyant traiter autrement par mon oncle, entre les mains de qui je suis tombée, je le ressents doublement : mais, Madame, je vous enttretiens d’ennuyeux discours, pardonnez-moy s’il vous plaist. Tant s’en faut, repliqua Alexis, que vous m’obligez infiniment, & me faites un extréme plaisir de me raconter ces particularitez qui vous touchent : car outre que vostre merite, & vostre vertu obligent chacun à vous estimer, il faut que vous croyez que particulierement je desire que vous m’aimiez, & pour-ce continuez si vous me voulez faire plaisir. Mada- me, dict Astrée, si Dieu m’a faict cette grace de vous donner cette bonne volonté à mon advantage, je la reçois pour tresgrande, & vous jureray, si toutefois vous me le permettez, & que vous ne pensiez que ce soit outrecuidance, que dés le moment que j’ay eu l’honneur de vous voir, il y a eu quelque chose qui m’a tellement donnée à vous, que rien ne m’en retirera que la mort.

 Alexis vouloit respondre, & peut-estre fussent elles entrées bien avant en discours, si la jalousie de Hylas ne les en eust empeschées : mais tout effrontément ne pouvant plus supporter cette longue conference entre ces deux Amants, il se vint mettre à genoux devant Alexis, & luy prenant une main, la luy baisa avant qu’elle s’en fut pris garde, tant elle estoit attentive à son discours : s’en estant enfin apperceuë, elle retira sa main, & luy dit. Et quoy, mon serviteur, ces belles bergeres de Lygnon, ont elles accoustumé de vous permettre ces familiaritez ? Les Vierges Druides, d’où je viens, trouveroient cela fort estrange. Ma Maistresse, dict Hylas, tout ainsi que je ne me conduis pas selon les incivilitez de ces bergeres dont vous parlez, aussi ne devez vous suivre les austeritez de ces Druides ; autrement ny vous ny moy n’en recevrons pas beaucoup de contentement. Je ne sçay, dit Alexis, ce que vous voulez dire, mais si say bien qu’il vous faudra avoir de fortes raisons, pour m’empescher de suivre les exemples des sainctes Vierges, parmy lesquelles j’ay esté si longuement nourrie. Je croy bien, dict froidement Hylas, ce que vous dictes, mais vous devez aussi penser qu’il ne vous faut pas de moindres persuasions pour me faire changer de naturel. Je serois bien marrie, respondit Alexis, de vous contraindre d’en changer, car je vous veux bien tel que vous estes : mais permettez que la Loy soit esgale entre nous, c’est le moins, que comme à vostre Maistresse, vous me deviez accorder. Il est vray, dict Hylas, mais comment l’entendez vous ? Je l’entends, continua Alexis, que comme je vous veux bien tel que vous estes, que vous me vueilliez bien aussi telle que je suis, & qu’ainsi sans que vous changiez ny moy d’humeur ny de complexions, nous nous entre-aymions tousjours comme nous avons commencé. Je veux bien, dit Hylas, une partie de ce que vous dites, mais l’autre n’est pas selon mon intention : Et je crains que vous n’ayez trop apris parmy ces Clergesses des Carnutes. Chacun se mit à rire du discours de Hylas : Et cependant Adamas entretenoit Daphnide & Alcidon de cette sorte :

 Madame, luy disoit-il, je ne doute point que ce ne soit pour un bon sujet que vous soyez venüe en cette contrée ; car autrement vous n’eussiez pas pris une si grande peine, vous qui estes nourrie & eslevée dans les douceurs, & delicatesses de la Cour, & qui luy avez si longuement servy de lustre, & de loy : Et je n’aurois garde de vous en demander la cause, si ce n’estoit ce que vous m’en avez desja dit. Car cognoissant par là que vous attendez quelque service de moy, le desir que j’ay de vous en faire, me rendra plus hardy à vous supplier de me le dire, à fin que je vous y serve & selon vostre merite, & selon mon devoir. Mon pere, respondit Daphnide, & l’asseurance que j’ay en vostre preud’hommie, & la necessité que j’ay de vostre assistance, me feront tousjours remettre entre vos mains, & ce secret & un plus grand encores si j’en pouvois avoir. Et je dis si j’en pouvois avoir, car je ne croy pas que jamais il s’en presente un qui soit plus important pour moy que celuy cy. J’estimeray, dit le Druyde, ma condition plus heureuse, lors que j’auray plus de moyen de m’employer pour vostre service : Et pour vous faire paroistre combien j’ay fait d’estime de vostre merite, avant que d’avoir eu l’honneur de vous voir, si vous voulez prendre la peine de voir une gallerie qui est en ceste maison, vous trouverez que vostre pourtrait y est au rang qu’il merite. Je n’eusse jamais creu, dit Daphnide, que chose si peu digne d’estre ny veuë ny conservée, eust esté si soigneusement recherchée par le grand Adamas : toutefois puis que cela est, je veux croire que les Dieux qui sont bons, vous ont donné ceste curiosité, afin de m’ayder en ceste occasion dont tout mon repos & contentement peut proceder. Et pour vous dire ce que c’est, je le feray avant que de partir d’aupres de vous, aussi a-ce esté la principale occasion qui m’a conduite icy : Cependant, mon pere, dites moy je vous supplie, en quel lieu de ceste contrée est la Fontaine de la Verité d’Amour, & par quel moyen pourray-je y aller ? Il est fort aisé, dit le Druyde, de vous dire en quel lieu est ceste Fon- taine, car elle n’est pas loing d’icy : mais je croy impossible maintenant que vous y puissiez aller, pour les dangereux enchantemens qui y ont esté faits, à cause de Clidaman & de Guyemants, il y a quelques Lunes, par lesquels certains Lions, & quelques autres animaux sauvages y ont esté mis pour la garder, lesquels ont tant de force & d’agilité, qu’il n’y a point d’apparence que par force on y puisse rien faire. S’il ne faut, dit Alcidon, que mettre la vie pour le service de Madame, elle aura bien tost le contentement qu’elle desire. Je croy bien, dit froidement le Druide, que si la valeur & le courage pouvoient quelque chose contre les enchantemens, la belle Daphnide auroit ce qu’elle desire, par le vaillant & courageux Alcidon : mais il faut que vous sçachiez que toute la force de tous les hommes ensemble, ne sçauroient rompre le moindre sort qui se fasse ; d’autant que les esprits qui sont d’un genre superieur aux hommes, sont tellement puissants, qu’un seul pourroit par sa propre puissance ruiner tout l’Univers, si le grand Thautates pour la conservation des hommes ne les en empeschoit. Or ces esprits par les conventions qu’ils font avec ces hommes qui se nomment Magiciens ; (quoy que ce nom soit trop honorable pour eux) s’obligent si estroittement à executer ce qu’ils promettent, qu’il n’y a force humaine qui les en puisse empescher : de sorte que pour en voir la fin, ou il faut recourre aux vœux & aux supplications, à fin que Hesus, le Dieu fort, fléchy par nos sacrifices les rompe, ou bien il faut attendre que le temps prefix, & les con- ditions ordonnées par ceux qui ont fait l’enchantement aviennent. Et quelles sont les conditions ? dit Alcidon : Elles sont, adjousta Adamas, veritablement estranges ; car l’enchantement ne peut finir qu’avec le sang ; & la mort du plus fidelle Amant, & de la plus fidelle Amante, qui fut oncques en ceste contrée. Voila, dit Daphnide, un estrange sort, & qui ne peut estre que mal-heureux. Pourveu, reprit Alcidon, que l’Amante se peust trouver, je fournirois bien de ce fidelle Amant. Ouy, respondit Daphnide en sousriant, pourveu qu’aimer en divers lieux, fust fidelité. Puissiez vous seulement, repliqua-t’il, produire aussi bien les tesmoignages de la vostre, qu’Alcidon iroit librement mettre sa vie en ce hazard. Je vous asseure, dit Daphnide, que je ne suis point si desesperée, que de me vouloir faire mourir pour finir cet enchantement, & s’il ne doit jamais prendre fin que par ce moyen, ce ne sera pas moy qui esprouveray l’avanture. Si est-ce, Madame, adjousta Alcidon, qu’il semble que les Dieux ayent ceste volonté, puis qu’ils nous ont commandé d’y venir. J’obeïray, dit Daphnide, tant qu’il me sera possible à la volonté des Dieux : mais pour me faire faire ceste preuve, il faudra bien qu’ils me le commandent plus clairement & plus absolument. Voila que c’est, repliqua Alcidon, que d’une foible amitié. J’avoüe, dit-elle, que si cela tesmoigne la foiblesse de la mienne, vous aurez tousjours plus d’occasion de la croire telle : car je ne sçaurois me resoudre à estre sacrifiée pour le public. Outre que n’y ayant rien que j’ayme maintenant, pourquoy serois-je tant hors de moy, que de me vouloir priver de vie pour quelqu’un, puis qu’encor que j’aymasse plus que je ne sçaurois dire, je ne le voudrois pas faire ? Et que j’estimerois celuy hors du sens qui seroit de contraire opinion, n’y ayant pas grande apparence que celuy qui aime bien, vueille se priver de la veuë, de la presence, voire de la jouyssance de ce qu’il aime, pour mettre fin à un enchantement.

 Mais mon pere, dit-elle, se tournant vers Adamas, je voy bien qu’Alcidon me contraint de vous descouvrir le suject qui nous ameine icy : S’il vous plaist nous nous retirerons à part, je le feray tres-volontiers, à condition que vous nous donnerez le conseil que vous jugerez le meilleur. Madame, dit le Druide, je voudrois vous pouvoir aussi bien conseiller, que d’affection je m’offre à vous rendre toute sorte de service ; Et s’il vous plaist nous laisserons icy toute ceste bonne compagnie, & vous prendrez la peine de venir en une galerie qui est pres d’icy, où vous ne serez accompagnée que de ceux que vous appellerez. A ce mot se levant, Adamas s’adressant à Leonide, à Paris, & a Alexis, & leur commanda de demeurer avec ces belles bergeres & gentils bergers, cependant qu’il conduiroit Daphnide dans la galerie ; Et vous Hylas, dit-il, luy mettant une main sur l’espaule, je vous supplie d’entretenir ceste bonne compagnie, & comme l’un de nos meilleurs amis, faire l’honneur de ma maison. Encores, dit froidement Hylas, que j’aye plus accoustumé de faire le des- honneur que l’honneur des maisons où je me trouve, si est-ce que pour vous obeïr, je le feray, pourveu que ma maistresse me promette de faire ce que je luy diray : Chacun sousrit de ceste responce d’Hylas, & Alexis mesme qui mettant la main sur les yeux comme si elle eust eu honte, luy dit d’une fort bonne grace ; Vous voudriez peut-estre mon serviteur, vendre vos paroles trop cherement. Non, non, dit incontinant Hylas, je ne veux que parole pour parole. Si cela est, dit Alexis, & qu’Adamas me le permette, je le veux bien. Priez donc, ma belle maistresse, dit-il, toute ceste trouppe, & Hylas avant tous les autres, de vous tenir compagnie pour tout aujourd’huy, & un peu plus long-temps encores si vous voulez : car il n’y auroit pas apparence que tant de bons amis se separassent si tost. Adamas qui fut fort aise de ceste requeste, prenant la parole avant qu’Alexis put respondre. Je vous asseure Hylas, dit-il, que je vous en prie tous de bon cœur, & que celuy qui ne m’accordera ceste demande, me desobligera grandement. Et moy, respondit incontinant Hylas, je vous dis pour tous, que nous vous obeyrons, & d’aussi bon cœur que vous nous en priez, & de plus, qu’encores que tous les autres s’en voulussent aller, j’y demeurerois plustost seul, pour vous rendre preuve de la puissance que vous avez sur moy. Je vous asseure Hylas, interrompit Daphnide, que vous avez merveilleusement bien profité en ceste contrée, & que vous y avez de sorte appris la civilité, que quand vous serez en Camargue vous en pourrez tenir escole. Madame, dit Hylas, si tous mes escoliers devoient estre semblables à ma maistresse, je ne dis pas que je n’en prisse la peine ; mais autrement, croyez que je ne voudrois pas leur enseigner ce que j’en sçay, si ce n’est qu’il y en eust quelqu’une comme vous. Vous m’obligez de me mettre à l’esgal de ceste belle Dame, dit-elle monstrant Alexis. Pardonnez moy, Madame, reprit incontinant Hylas, je n’ay jamais pensé à faire ceste faute : aussi faudroit-il bien un plus sain jugement que le mien, qui est desja tellement prevenu par l’affection que je porte à celle que vous dites, que je ne puis ny voir, ny juger chose quelconque, qui ne soit à son avantage.

 Daphnide eust respondu si elle eust oüy ces paroles, mais elle s’estoit desja fort esloignée, sans s’amuser à luy, & avoit emmené avec elle Alcidon, Stiliane, Carlis, & Hermante : le reste demeura dans la sale, où la collation leur fut apportée, attendant l’heure du soupper.

Fin du deuxiesme livre.



LE
TROISIESME
LIVRE DE LA
TROISIEME
PARTIE DE L’ASTRÉE
de Messire Honoré d’Urfé.



LA galerie où le sage Adamas conduisit Daphnide & Alcidon, estoit plus considerable pour les curiositez qui s’y trouvoient, que pour la magnificence de sa structure, parce qu’encores que les marbres des portes & des fenestres rendissent son bastiment fort beau & fort riche, & que les justes distances des jours, la reglée proportion de la hauteur & de la largeur y fussent exactement observées selon la longueur qu’elle avoit, & que les lambris & les dorures n’y fas- sent point espargnées, si est-ce que le soing que le sage Druyde avoit eu de l’enrichir de toutes les choses plus rares que produit non seulement l’Europe, mais & l’Asie & l’Affrique, & non seulement de son temps, mais de tous les siecles passez, & desquels la memoire n’estoit point entierement perdue, surpassoit de telle sorte la richesse du bastiment, que si le premier attiroit les yeux par sa beauté, l’autre retenoit les esprits en admiration de tant de raretez qui surpassoient mesme la pensée.

La voûte qui sembloit estre soustenuë sur une grande frise, estoit toute peinte des plus anciennes Histoires des Gaulois, depuis le Grand Dis Samothes, jusques à ce Francus, qui pour estre absent & empesché à d’autres conquestes, laissa l’administration des Estats aux Druydes & aux Chevaliers Gaulois. Là n’estoit oublié le Grand Dryus, qui par l’institution des Druydes avoit laissé la religion & les loix de ses peres à ses futurs neveux : Ny aussi le pourtrait du Grand Hercule Gaulois quand il espousa la Princesse Galathée, & qu’avec son eloquence & ses armes il attira les Gaulois à la civilité, & à la generosité par son exemple. La se voyoit Sigouesus & Bellonesus, dont l’un passant les Alpes vainquit & nomma la Gaule Cisalpine : & l’autre passant la forest Hircinie, fonda le Royaume des Boyens. Bref, on voyoit les Gaulois sous Brennus triompher dans Rome de ces grands Citoyens, & pesant l’or de leur rançon adjouster encore sur le poix l’espée victorieuse de leur vainqueur : & de là passant en la Grece, fonder les Galathes, & se moquans des vaines superstitions de ces Idolatres, ravir l’or & les tresors du Temple d’Apollon, & s’en revenir victorieux en leur patrie.

Au dessous des frises dorées, & chargées de ce que les pays estrangers ont de plus rare, se voyoit une seconde frise, qui avec diverses sortes de festons rapportoit un tres-grand ornement à cet edifice : dans l’entre-deux comme dans des niches estoient placées les statuës des Empereurs Romains, le Grand Cesar jusques au troisiesme Valentinian. Mais l’une des plus curieuses choses de ce beau lieu, estoit l’entre-deux des fenestres remplis des cartes de toutes les Provinces particulieres de la Gaule, si fidelement & si justement rapportées, que l’on pouvoit en se promenant apprendre non seulement les distances des lieux, mais les situations des villes, les climats des Provinces, les cours des fleuves, les passages des rivieres, & la propriété de chaque endroit de ce petit monde. Et pour faire remarquer encor plus la curiosité du Druide, on n’avoit point oublié dans ces cartes, ny bataille remarquable, ny siege d’importance, qui n’eust esté mis en l’endroit mesme où il avoit esté faict : de sorte que l’espouvantable siege d’Alexia, & toutes les signalées expeditions de Cesar se voyoient dans les mesmes lieux où elles avoient esté faites.

A l’entour de ces cartes, on voyoit les portraits au naturel des Princes qui avoient dominé ces Provinces de temps en temps : de sorte que du costé de la seconde Belgique l’on voyoit Pharamond, Clodion, & Meroüée, & aupres de luy, mais sans couronne, Childeric son fils, parce qu’il n’estoit pas encore Roy des Francs, son pere estant encore en vie. En la carte des Sequanois & Hedvois, l’on voyoit Athanaric, & sa femme Blisinde, qui encores qu’il n’eust jamais passé le Rhin, ne laissoit d’y estre mis comme pere du vaillant Gaudiselle premier Roy des Bourguignons, qui vint sur les rives de l’Arar & du Rosne : Auprez de ce Roy estoit sa femme la sage & pieuse Theudelinde. Apres eux leur fils Gundioch, qui le premier asseura veritablement sa Couronne dans les Gaules : & enfin Gondebaut avec ses trois freres, Chilperic, Godomar, & Godegesile. Bref, le Druyde avoit esté si curieux, qu’il estoit malaisé d’y desirer quelque chose qui n’y fust pas. De sorte que Daphnide, Alcidon & leur compagnie alloient admirant toutes ces raretez, comme les plus curieusement recherchées qu’ils eussent jamais veües. Et de fortune jettant les yeux sur la carte d’Aquitaine, la belle Daphnide y vid de suitte ces vaillans Visigotz qui y avoient regné. Depuis qu’elle les eust aperceus, il luy fut impossible d’en retirer la veuë, parce qu’elle en recogneut & le nom & le visage de plusieurs, & entre autres de Torrismond, de Thierry son frere, & du vaillant Euric, pres duquel elle se vit peinte, telle qu’elle estoit en l’aage de dix-huit ou vingt ans : elle tint longuement les yeux dessus, & apres les destournant sur le portraict d’Euric, elle ne se put empescher de souspirer, & de dire : O grand Euric, que la journée fut mal-heureuse, qui te ravit à ton sceptre, & aux tiens, & que j’ay bien occasion de te regretter, puis qu’il ne m’a esté permis de te suivre ! Madame, reprist Alcidon, il faut advoüer que la perte du grand Euric a esté generale, mais elle eut esté encore plus grande, si la vostre y eut esté adjoustée. Et pensez vous que les Dieux, en vostre conservation, n’ayent pas eu soing de moy ? Vous vous trompez Madame, car leur bonté est telle, qu’ils ne rejettent jamais les justes supplications qui leur sont faites. C’est dequoy je me suis estonnée, dit Daphnide, puis qu’ils ne les rejettent point, pourquoy la mienne n’a pas esté exaucée, qui a esté faicte avec tant de justice & de raison : car y a-t’il rien de plus juste ou de plus raisonnable, que d’accompagner en la mort celuy qu’on a tant aymé en la vie ? Adamas qui prenoit garde que ce discours ne pouvoit qu’estre fort ennuyeux à cette belle Dame, l’interrompit en la conviant de s’asseoir, & la suppliant de vouloir conformer sa volonté à celle du grand Thautates, & de croire que toutes les choses estoient si sagement disposées par luy, que la prudence humaine estoit contraire d’avoüer qu’elle estoit aveugle au pris de la sienne : Lors Daphnide s’asseant aupres d’Adamas, & le reste de la compagnie, elle prit la parole de ceste sorte.


HISTOIRE
D’Euric, Daphnide, & Alcidon.

Je sçay bien, mon Pere, que le grand Thautates faict toutes choses pour nostre mieux : car nous aymant comme l’œuvre de ses mains, il n’y a pas apparence qu’il deffaille d’amitié envers nous : Mais si me permettrez vous de dire, que tout ainsi que les medecines que l’on faict prendre au malade pour sa santé, ne laissent d’estre ameres & difficiles à avaler : de mesme ces coups que nous recevons de la main du grand Dieu, encor qu’ils soient pour nostre bien, ne laissent d’estre bien pesans à qui les reçoit, & que celuy qui se plaint de ce que Dieu ordonne, manque veritablement à ce qu’il doit : mais que celuy qui gemit, & se deult de l’aigreur des coups, ne fait que payer les tributs de sa foiblesse & de son humanité. J’avouë que les biens que j’ay receus de sa main sont sans nombre, & que les faveurs surpassent de beaucoup les adversitez que j’ay euës : mais d’autant que nous sommes plus sensibles au mal qu’au bien, je suis contrainte de dire que les desplaisirs que j’ay receus m’ont presque effacé la memoire de mes bon-heurs. Et que pour ce suject, estant resoluë de me retirer des orages du monde, il n’y a rien eu qui m’en ait empeschée que la poursuitte que ce Chevalier m’a faite, que je nomme importunité quand je parle à luy : mais qu’à vous, je puis avec plus de verité appeller du nom d’opiniatreté. Et parce que c’est l’occasion qui nous conduit en ceste contrée, je vous supplie, mon pere, de me permettre de vous raconter ce qui s’est passé entre nous, afin que la fontaine de la Verité d’Amour nous estant interdite, nous puissions par vostre bon conseil & avis, sortir de la peine où nous sommes tous deux.

Sçachez donc que Thierry ce grand Roy des Visigots, estant si honorablement mort en la bataille donnée aux champs Cathalauniques contre Artile, il laissa plusieurs enfans apres luy, non seulement successeurs à sa Couronne, mais aussi à son courage, & à sa valeur, celuy qui recueillit sa succession le premier, fut Torrismond son fils aisné : celuy cy estant receu & couronné dans Toulouse, fit dessein de mettre son principal estude, non seulement à estendre les limites de son Royaume, mais aussi à le rendre plein de Chevaliers & de Dames, les plus accomplis qu’il luy seroit possible. Et il sembla que le Ciel en mesme temps se pleust d’aider & favoriser ceste volonté : car jamais Ataulfe ny Vuailla ses predecesseurs, ny mesme le grand Thierry son pere, n’avoit eu tant d’accomplis Chevaliers, ny tant de belles & sages Dames, que ce grand & genereux Roy. Ma fortune voulut qu’en ce temps-là je fus menée à la Cour par ma mere qui y estoit retenuë, par les charges que mon pere y avoit : je ne pouvois avoir alors que quinze ou seize ans : mais j’avoüeray bien que je ne cedois à autre de mon aage, en la bonne opinion de moy-mesme, fust pour l’asseurance de ma beauté (que la flatterie des hommes qui m’approchoient, m’avoit donnée) fust pour l’amour que chacun porte à soy-mesme (qui me faisoit juger toutes choses plus parfaites en moy qu’aux autres) tant y a qu’il me sembloit que j’attirois les cœurs aussi bien que les yeux de tous ceux qui estoient en la Cour. Le Roy mesme, qui estoit l’un des plus acomplis Princes qui eust jamais esté entre les Visigots, n’avoit point desagreable de me voir, & de me caresser : mais d’autant qu’il n’y avoit point de conformité en nos aages, il se retira de moy, considerant bien que ceste amour estoit plus propre & convenable à un plus jeune qu’il n’estoit pas.

En ce mesme temps, Alcidon estoit aupres de luy, & je puis dire sans le flatter, encor qu’il soit icy, que c’estoit le Soleil de la Cour, & que la beauté de son visage, la parfaite proportion de sa taille, son adresse, sa bien-seance en toutes choses, sa douce humeur, sa courtoisie, sa valeur, la vivacité & gentillesse de son esprit, sa generosité, & bref tant d’autres perfections qui le rendoient recommandable, luy acqueroient au jugement de tous, l’avantage en toutes choses sur tous les plus relevez, & estimez de son temps. Aussi le Roy qui estoit infiniment, desireux que sa Cour esclairast par toute l’Europe, & que les grands & vertueux desseins de ses Chevaliers, la rendissent plus recommandable aux autres nations, voyant le merite d’Alcidon en ceste ten- dre jeunesse, en voulut prendre un soing particulier, s’asseurant bien, que si ceste plante estoit soigneusement cultivée, il en naistroit des fruits si doux & si estimables, qu’il en recevroit du contentement, & sa Cour de la gloire.

Ne rougissez point, Alcidon, de m’oüyr parler de vous si avantageusement en vostre presence ; Je veux, dit-elle, se tournant vers luy, que vous sçachiez que la haine que justement je vous porte, ne m’empesche pas de voir ny de dire la verité : & par ce qu’elle s’arresta, comme si elle eust voulu qu’il respondit : C’est, dict-il, ce qui m’estonne que vous voyez en moy des choses si cachées, que peut estre tout autre qui me cognoistra bien, vous contredira, & que vous ne vueillez voir ny croire mon extréme affection, & mesme estant telle qu’autre que vous, qui me cognoisse, ne la peut ignorer. Et quand J’ay longuement debatu cela en mon ame, enfin je n’en puis trouver autre raison, sinon que peut estre vous estes de l’humeur de ceux qui loüent tousjours ce qui est à eux, & lors qu’ils s’en veulent deffaire, c’est lors qu’ils font paroistre de l’estimer d’avantage. Nous vuiderons, dit-elle, ce differant une autre-fois, & reprenant le fil de son discours, elle continua de ceste sorte :

Torrismond ayant fait dessein de rendre Alcidon le plus accomply qui luy seroit possible, & sçachant bien que les plus belles actions, & les plus genereux desseins prenoient naissance de l’Amour, à fin de luy en mettre les semences en l’ame, il luy commanda de m’aimer & de me servir. Alcidon qui n’estoit pas si jeune (encor qu’il n’eust à peine attaint la dix-&-huictiesme année de son aage) qu’il ne jugeast bien quelle faveur le Roy luy faisoit, & que tout son avancement despendoit de luy obeyr, se resolut de ne manquer aucunement à ceste ordonnance, qui eut tant de force sur son ame, que comme si c’eust esté un arrest prononcé mesme par le destin, il se donna à moy autant qu’en cet aage il le pouvoit estre. Et parce que pour nourrir la jeunesse en tous les honnestes exercices qu’il se pouvoit, le Roy faisoit tenir le bal fort souvent, avec des courses de bagues, des joustes, & des tournois ; il advint que bien tost apres qu’Alcidon eut receu ce commandement, le bal se tint en la presence de Torrismond & de la Royne. On avoit de coustume de se parer quand le bal se tenoit : de fortune ce jour là, comme si c’eust esté à dessein, & luy & moy, nous trouvasmes vestus de blanc. Et parce qu’il desiroit faire cognoistre au Roy combien il vouloit obeyr à ses commandemens, lors que le grand bal commença, il me vint prendre ; dequoy le Roy s’aperceut, & remarquant que la jeunesse de l’un & de l’autre, ne nous permettoit pas la hardiesse d’ozer parler l’un à l’autre, il s’en prist à rire, & dist à ceux qui estoient autour de luy : Je ne sçay qui a assemblé ce couple, mais si c’est la Fortune, elle monstre en cela qu’elle n’est pas tant aveugle qu’on la dit, car je ne croy pas qu’il s’en puisse faire un plus à propos. Ils sont aussi innocents que leurs habits le monstrent, & je m’asseure qu’ils n’ont pas eu encore seulement la hardiesse de se dire un mot. Et il avint comme le Roy le disoit : car le jeune Alcidon, fut par honte, ou que quelque estincelle d’amour qui commençoit de s’espandre en son ame, le retint en ce respect) laissa passer tout le soir sans parler à moy, qui de mon costé estant encore sans dessein, ne l’y conviay point, mettant tout mon estude à estaler aux yeux de chacun, les beautez que plusieurs en me flattant me disoient estre en moy.

Depuis ce jour, ceste affection s’alla bien augmentant, & avec tant de force, que si Amour pour moy luy lioit le cœur, en eschange il luy deslioit bien la langue pour raconter & alleger son mal : & j’avouë que ses merites & ses services donnerent tant d’eloquence à ses paroles, que je fus enfin persuadée qu’il m’aymoit, & peu apres qu’il meritoit d’estre aymé. Durant ce temps, il s’avança de sorte aux bonnes graces de son maistre, qu’il n’y avoit charge aupres de luy pour grande qu’elle fust, à laquelle il ne deust raisonnablement aspirer : & d’effect, apres luy avoir donné un si libre accez aupres de sa personne, qu’il n’y avoit lieu si retiré qui luy fust interdit, il luy en donna une des plus belles de sa Couronne, encor que peut estre son bas-âge en eust esloigné quelque autre : il est vray que tant d’aimables perfections rendoient sa jeunesse si recommandable, que l’envie mesme de la Cour, ne blasma point l’eslection que le Roy en avoit fait. Mais, ô sage Adamas, dans le comble de ces prosperitez, Thorrismond cogneut bien puis apres, qu’il n’y a rien au monde de durable, & que la Fortune qu’avec raison on peut peindre à deux visages, afin d’entremesler les maux aux biens, ne veut pas que les humains ayent tousjours la veuë de l’un seulement, qu’au contraire elle leur monstre tantost l’un & tantost l’autre, selon qu’il luy plaist de se tourner. Car ce grand Roy au milieu de son Royaume, & de toutes ses forces, fut malheureusement tué par un Myre, que les Romains nomment Cyrurgien. Ce meschant patricide estant appellé pour tirer du sang au Roy, au lieu de le saigner comme on a accoustumé, luy couppa de sorte la veine, qu’il ne put jamais estancher le sang, fut qu’il le fit par mesgarde ou par meschanceté : tant y a que le Roy voyant ce malheureux accident, de colere prist un couteau de la main gauche, & en tua le Myre : mais cela ne luy servit de rien, car il le suivit incontinant, & mourut bien tost apres, au grand desplaisir de tous ses subjets.

Jugez, mon pere, si ceste mort inopinée ne fut pas bien effroyable aux plus asseurez, & à plus forte raison à ma mere, & à moy : elle fust cause qu’aussi-tost que nous pusmes, nous nous retirasmes en la Province des Romains, où estoit nostre bien & nos maisons, craignant quelque tumulte dans ce Royaume, privé d’un si grand Roy. Quant à Alcidon, son desplaisir fut tel, que l’on croyoit qu’il ne vivroit pas, & sans que je le redie à ceste heure, il sçait bien que je ressentis ses ennuis, & regrettay sa perte, comme nostre amitié me le commandoit, encores qu’il eust de telle sorte oublié & moy, & les promesses d’amitié qu’il m’avoit faites, que je n’eus jamais de ses nouvelles durant tout ce temps-là. A Torris- mond succeda son frere Thierry, qui en mesme temps prist la Couronne des Visigots, & le desir de l’augmenter : & pour en trouver sujet, ayant sceu que le Roy des Sueves vouloit estendre ses limites dans l’Espagne (quoy qu’il eust espousé sa sœur) il luy manda, que s’il ne se desistoit de ceste entreprise, il s’y opposeroit : de quoy Richard ne faisant compte (c’est ainsi que s’appelloit le Roy des Sueves) Thierry passa les Pirenées, le combatit, & le surmonta : Thierry estant mort fort tost apres, Euric son frere luy succeda, qui par sa valeur se sousmit presque tous ses peuples revoltez : & apres voyant que les Romains qui nous appelloient leurs anciens amis & confederez, nous vouloient sousmettre comme le reste des Gaules, il tourna ses armes vers nous, je veux dire en la Province des Romains.

Je ne m’arresteray point à vous déduire par le menu ses victoires : puis que cela sert fort peu à nostre discours : je me contenteray de vous dire qu’apres avoir pris la ville des Massiliens, il vint assieger celle d’Arles, parce que jusques en ce temps-là, je n’avois point eu de nouvelles d’Alcidon, & il n’avoit non plus eu de memoire de moy, que s’il ne m’eust jamais veuë. Mais alors comme s’il se fust esveillé d’un profond sommeil, il se ressouvint de m’escrire : Vous pouvez juger, mon pere, si un jeune courage comme le mien, je veux dire glorieux à outrance pour la bonne opinion que j’avois de moy-mesme, avoit ressenty ce long silence, que je ne sçavois de quel nom appeller, ne me pouvant figurer que ce pust estre mespris, me semblant que je valois trop pour estre mesprisée. Tant y a que pensant plus souvent en luy qu’il n’avoit pas fait en moy, j’avois cent & cent autres fois juré de ne me soucier plus de luy, & que quand il reviendroit à moy avec toutes les sousmissions qui peuvent estre imaginées, je ne le regarderois jamais autrement que d’un œil indifferant. Et je ne nieray pas toutefois que ceste perte ne me touchast l’ame de quelque desplaisir, lors principalement que nos enfances me revenoient en la memoire, & que je tournois les yeux sur le souvenir qui m’estoit resté de ses merites, & de ses perfections ; de sorte que quand je receus ses lettres, je demeuray irresoluë, si je devois les lire ou les renvoyer cachetées : enfin il le faut confesser, l’amour surmonta le dépit : car je l’avoüe, je l’avois aimé, & ne m’estois peu encore si bien retirer de ceste affection, que je n’y fusse assez engagée, pour me convier à sçavoir de ses nouvelles, & quel estat je pouvois faire de luy : je rompis donc le cachet, & leus telles paroles :


LETTRE
D’Alcidon à Daphnide.

Je ne sçay, Madame, si vous ne recognoistrez plus cette escriture, ou si vous aurez encores memoire du nom d’Alcidon, tant mes malheurs m’ont longuement esloigné de vous, & empesché de vous en rafraischir la memoire par quelque bon service. si vous vous en souvenez encore, & si la perte de deux maistres tant aymez, & les loingtains voyages où les armes m’ont employé continuellement me peuvent servir d’excuse envers vous, je vous supplie, Madame, & par la memoire du Grand Thorrismond, & par la donation qu’il vous fit de moy, vouloir pardonner à mon silence, & au long-temps que je n’ay eu l’honneur de vous voir, attendant que je puisse par vostre permission vous faire sçavoir de bouche, les occasions qui m’ont privé de ce bien ; & si vous voulez surpasser entierement mes esperances par vos faveurs, ordonnez moy en quel lieu il vous plaist que je reçoive ce contentement : & vous verrez qu’Alcidon ne fut jamais plus à vous qu’il l’est encores, & que les fruicts verds, qu’il vous dedia, vous ont esté fidelement conservez jusques en ceste saison, que vous le trouverez moins incapable de vous faire service, qu’en ce temps que vous luy fistes l’honneur de le recevoir pour vostre serviteur tres humble.

Que c’est, sage Adamas, que des flateries dont Amour abuse la jeunesse ! Je ne leus pas si tost ceste lettre, qu’encore que je sceusse bien le contraire de ce qu’il m’escrivoit, toutefois je ne consentisse incontinant à me laisser voir à luy. Il est vray, que craignant la legereté des hommes, & mesme des jeunes hommes : & particulierement celle d’Alcidon, de laquelle les tesmoignages estoient encor assez vifs en ma memoire, Je fis dessein au commencement de ne me monstrer point si volontaire à sa premiere supplication, mais de le laisser un peu en ceste incertitude, afin de luy en donner plus de desir, sçachant assez que l’amour aspire tousjours à ce qu’il croit luy estre le plus deffendu ; & en ceste deliberation je mis la main à la plume pour luy faire une desdaigneuse responce, & telle que son silence de deux ans pouvoit meriter : mais quelque demon, je ne sçay si je le dois dire bon ou mauvais, m’en empescha, me representant le merite d’Alcidon, sa jeunesse qui estoit excusable, les divers accidens qui estoient survenus durant ce temps-là : & bref les dépits qu’une affection mesprisée fait concevoir en un jeune courage : de sorte que changeant mon premier dessein, je me resolus de le voir, en intention de luy faire apres payer chere- ment sa faute ; si de fortune je le voyois bien embarqué à m’aymer. En ceste resolution je luy escrivis telles paroles :


RESPONCE
De Daphnide à Alcidon.

Ce n’est pas l’amour, mais la curiosité, qui me conseille de vous permettre de me voir ; ne prenez donc point le congé que je vous en donne à vostre avantage : mais soyez meilleur mesnager de la faveur que vous recevez d’elle, que vous n’avez esté de celles que vostre enfance vous a fait avoir de moy. Et Adieu.

L’armée pour lors estoit autour d’Arles, & le Grand Euric ayant pris la ville des Massiliens, faisoit dessein de forcer celle-cy, & de se rendre maistre de toute la Province des Romains, & de ruiner & ravager tous ceux qui ne voudroient se sousmettre à luy. En ceste resolution, il renforce son armée, & fait le degast par tout où il n’a pas esperance que ses armes puissent attain- dre : ce fut lors que le Veniscin, les Reyois, les Tricastins, Arause, Albe des Helviens, Valence, & Plusieurs autres sentirent la fureur de ses armes, cependant qu’il s’opiniatroit au siege de ceste forte ville, qui comme chef de ceste Province resistoit plus que tout le reste, tant pour sa force naturelle, que pour le grand nombre de gens de guerre qui s’estoit jetté dedans.

Quant à mon pere, lors que nous sortismes ma mere & moy de la Court, apres la mort de Thorrismond, il s’estoit retiré dans une place forte, qu’il avoit dans l’Aquitaine. La charge qu’il en avoit, & son âge le luy commandant ainsi : car il avoit plus de deux siecles. Ma mere, qui avoit redouté la guerre, pensant la fuïr s’en estoit venüe dans ceste Province des Romains, & ce fut là où depuis elle fut la plus forte. Il est vray que quand elle y vit venir l’armée du Grand Euric, elle se retira dans les extremitez du Veniscin le long de la riviere de Sorgues, où elle avoit une maison assez bonne, & une de ses sœurs mariées, à quatre ou cinq lieuës de là, avec un Chevalier des principaux de la contrée.

Lors que je receus les nouvelles d’Alcidon, l’indisposition de ma mere me donna commodité de pouvoir disposer plus librement de moy-mesme : car son mal procedant de son long aage, & non point d’autre maladie violente, à laquelle les remedes pussent apporter guerison, elle estoit bien aise que je me divertisse & passasse mon temps, tantost à me promener le long de la riviere, & tantost à visiter mes voisines, dont la plus part estoient de mes parentes ou alliées. Je manday donc de bouche à Alcidon par celuy qui m’apporta sa lettre, que s’il se trouvoit à Lers, qui est un chasteau situé sur le Rosne, le quatriesme de la Lune suivante, je le verrois, & que je choisissois ce lieu là, parce que je sçavois bien que le maistre du logis estoit de ses amis, & serviteur du Roy Euric : mais qu’il y vint le plus secrettement qu’il pourroit, parce que si on sçavoit qu’il y fust, outre la fortune qu’il courroit, pour estre dans le pays de ses plus grands ennemis, encor ne me seroit-il pas possible d’y aller, pour ne donner sujet aux envieux de médire.

A ce mot la belle Daphnide se teut pour quelque temps ; & comme si elle eust pensé à ce qu’elle avoit encor à dire, elle passa la main deux ou trois fois sur son front. Enfin, relevant le visage, & se tournant vers Alcidon, Je voulois continuer, luy dict-elle : mais il est plus à propos, que tout ainsi que j’ay dit ce qui me touche, vous racontiez aussi ce que vous avez faict, afin que le sage Adamas oyant par nos bouches mesmes, ce qui est arrivé à chacun de nous, il puisse estre mieux asseuré de la verité. Alcidon alors respondit, Vous me commanderez tout ce qu’il vous plaira, Madame, & moy j’obeïray tousjours à ce que vous m’ordonnerez plus promptement, & plus librement qu’il ne vous plaira pas de me le faire sçavoir : mais il me semble que vous blessez beaucoup la preud’hommie de ce grand Druide, quand vous dictes qu’il aura plus de creance à mes paroles, quand je parleray de ce qui me touche, qu’aux vostres : estant tres-certain que vous sçavez mieux ce que je fais, & que je pen- se que moy-mesme, que je ne fais ny ne pense rien que par vous, & cela est si vray, que si vous aviez dict que ma vie fut une mort, je ne vivrois pas un moment, tant tout ce qui est de moy, est soubsmis à tout ce qu’il vous plaist d’ordonner. Adamas alors prenant la parole, Seigneur Chevalier, dict-il, si j’estois autant amoureux de ceste belle Dame que vous l’estes, ceste creance pourroit bien avoir quelque lieu : mais cela n’estant pas, il est certain que ce que vous me direz de vous mesme, me donnera plus d’asseurance de la verité : Et puis que la discretion vous en donne l’authorité, vous ne devez point en faire de difficulté. Comment, interrompit Daphnide, que je luy en donne l’authorité, non seulement cela : mais de plus, je le luy ordonne, afin que suivant ce qu’il dict, il ne puisse me desobeyr, sans encourir le blasme d’une personne qui ayme plus en parole qu’en effect ? Alcidon alors faisant une grande reverence : Ce tesmoignage, dit-il, est bien foible pour esgaler le desir que j’ay de vous obeyr ; toutesfois, il n’y aura jamais rien qui me fasse contrevenir à vos commandemens. Et lors il prist la parole de ceste sorte.

Je ne rediray point icy ce que ceste belle Dame a dict, ny moins veux-je entreprendre de m’excuser de ce qu’elle me blasme : car je m’asseure qu’il se trouvera quelque lieu plus commode, avant que ce discours finisse, auquel je pourray luy remonstrer mes raisons, & luy faire cognoistre la sincerité de mon affection, ou bien qu’elle me permettra quand j’auray finy, de raconter ce qu’elle m’ordonne, de me pouvoir deffendre, non pas contre elle, mais seulement contre les mauvaises impressions qu’elle peut avoir receuës de la calomnie dont je voy que mon innocence est accusée : Et par ainsi reprenant le discours où elle l’a laissé, je diray seulement que quand sa response me fust donnée, & que de bouche je sceus par celuy que je luy avois envoyé, ce qu’elle me mandoit, & qu’il ne tiendroit qu’à moy que je n’eusse le bon-heur de la voir, jamais homme ne se creut plus heureux, ny ne fust plus contant, ny plus satisfaict de sa fortune que moy : Cent fois je releus & rebaisay la lettre qu’elle m’escrivoit, & cent fois je me fis redire ce qu’elle me mandoit, & à chasque fois j’embrassois ce fortuné messager : & parce que c’estoit un homme en qui je me fiois grandement, & qui plusieurs fois m’avoit rendu preuve de sa fidelité : aussi s’il n’eust esté tel, je ne l’eusse pas employé à une affaire qui me touchoit si vivement : Je luy faisois cent & cent demandes d’enfant, ne me pouvant saouler de luy faire dire si elle estoit aussi belle que je l’avois veuë, si elle monstroit de m’aymer, & sur tout, s’il n’avoit point recogneu qu’elle aymast quelque autre chose. Et quand il me respondoit selon mon desir, je l’embrassois avec un si grand transport, qu’il juroit ne m’en vouloir plus rien dire, puis qu’en luy faisant ces caresses, il craignoit que je ne l’estouffasse entre mes bras.

Lors que Thierry mourut, il laissa sa Couronne, comme cette belle Dame vous a desja dict, à son frere Euric, Prince qui pour ses grandes & vertueuses actions, acquist par le consentement de chacun, le tiltre & le surnom de Grand, & qui sembloit avoir esté conservé par le Genie de la Gaule, parmy tant de dangers, comme le seul des hommes capable de luy rendre & sa splendeur, & son repos. Or ce Prince ne Succeda pas seulement à la Couronne de ses freres, mais aussi à leurs desseins & volontez : de sorte qu’il me prist en la mesme affection que Thorrismond m’avoit fait paroistre : évenement qui est assez rare aux changemens des Princes, de qui les successeurs peu souvent affectionnent ceux que leurs devanciers ont aymez : toutefois plus pour mon bon-heur que pour mon merite, j’eus cette fortune, que comme j’avois esté eslevé par Thorrismond, & maintenu par Thierry, je fus chery & favorisé du grand Euric, non plus comme enfant, mais comme homme en aage de luy pouvoir rendre le service auquel ses predecesseurs m’avoient obligé. Et la bonne volonté de ce grand Roy m’avoit tellement rendu familier aupres de sa personne, qu’il y avoit fort peu de choses que je luy peusse celer, & moins ce qui estoit de l’Amour que toute autre : parce que ce Prince ; encor qu’il fust grand en tout, surpassoit toutesfois tous ceux de son aage en courtoisie & en Amour. Cette fois ne pouvant ny ne devant esloigner son armée sans son congé, je pris le temps qu’il estoit seul en son cabinet, où apres un petit sousris. Seigneur, luy dis-je, trouverez vous bon que je propose une entreprise que j’ay extremement à cœur, & qu’en- semble, je vous supplie de me permettre de l’executer ? Alcidon, me respondit-il, vostre courage vous porte tousjours à ce qui est le plus dangereux ; & je voudrois bien que vous fussiez meilleur mesnager de vous mesme que vous ne l’avez pas esté jusques icy : Car encor que la fortune se fasse paroistre amie en quelques occasions, si est-ce qu’une personne prudente ne doit pas la tenter si souvent qu’il l’ennuye, ou luy donne suject de luy monstrer l’inconstance de son humeur : toutesfois, dites moy quelle est cette entreprise ; & d’autant que j’ay plus d’experience que vous, s’il y a apparence qu’elle se puisse faire, je le vous diray, ou bien je vous enseigneray comme elle devra estre disposée. Seigneur, luy repliquay-je en sousriant, si c’estoit de Mars que cette entreprise despendit, je croirois bien recevoir de vous, en la vous proposant, l’instruction qu’il vous plaist me promettre : mais ne voulant en ce dessein qu’Amour pour guide, Amour dis-je, qui est aveugle & enfant, il n’y a pas apparence d’y demander l’ayde de vostre prudence ny experience. Le Roy alors en m’embrassant, Ny mesme en cela, dit-il, Alcidon, mes advis ne vous seront point inutiles : car, comme vous sçavez, je ne suis pas moins soldat d’Amour que de Mars. Et sur ce propos, me prenant par la main, il ne me laissa en repos, qu’il n’eust apris de moy le nom de Daphnide, & le lieu où je devois aller : il l’avoit souvent ouy nommer, mais il ne l’avoit jamais veuë, & sçavoit fort bien par le rapport qu’on luy en avoit fait, que c’estoit une tresbelle Dame : cela fust cause qu’au lieu de me distraire de mon dessein, il m’offrit non seulement de m’y faire assister, mais de m’y accompagner luy-mesme : & lors qu’il vit que je n’y voulois point consentir, il m’ordonna d’y aller avec peu de personnes : mais sur des bons chevaux, & avec des gens qui n’eussent point de peur du peril, parce que d’y aller fort accompagné, c’estoit donner trop de cognoissance à l’ennemy de mon passage. Que sur tout je ne sejournasse dans aucune ville ny bourg : mais que je me resolusse de marcher d’une traicte, ou bien de repaistre dans quelque bois, en cas de necessité : Mais, me dict-il, souvenez-vous, si cette belle vous fait paroistre de la bonne volonté, de ne perdre point l’occasion : car outre que l’incommodité de la guerre vous empeschera de la voir fort souvent, & ainsi vous ne pourrez recouvrer les occasions perduës, encores faut-il que vous sçachiez qu’il y a une certaine heure en la volonté des femmes, que si on la rencontre, on obtient tout ce qu’on leur peut demander, & au contraire si on la perd sans s’en servir, jamais plus, ou pour le moins fort rarement, se peut-elle recouvrer. Apres ces conseils d’Amour & plusieurs autres, qu’il seroit trop long à raconter, il me donna congé de partir.

Le Chasteau de Lers, où Daphnide avoit choisi le lieu de nostre entreveuë, estoit situé sur le bord de ce grand fleuve du Rosne, dans le Veniscin, & à la verité c’avoit esté avec beaucoup de jugement que cette belle Dame avoit faict cette eslection, parce que le Seigneur de ce lieu- là estoit serviteur & officier du Roy Euric, & le servoit en son armée, en ce qui concernoit les Machines de guerre, ayant commandement sur les Cathapultes, Belliers, & Janclides, & autres tels instruments, & de plus, estoit mon amy fort particulier. La femme de ce Chevalier estoit en quelque sorte parente de Daphnide, si bien qu’il estoit presque impossible de choisir un lieu plus commode, n’y ayant qu’un seul mal, que pour y aller de nostre armée, il falloit faire dix ou douze grandes lieuës, & tousjours dans le pays de l’ennemy : & quoy que le peril fut grand, si est-ce qu’Amour qui me commandoit ce voyage, me fist clorre les yeux à tous les dangers que je pourrois courre pour luy obeyr.

Je prends donc avec moy celuy qui m’avoit apporté la responce de cette belle Dame, tant pour l’asseurance que j’avois en luy, que pour l’asseurance que j’avois en luy, que pour me servir de guide, parce qu’il sçavoit fort bien tous les chemins de cette contrée, y ayant esté eslevé & nourry ; & afin d’obeyr à ce que le Roy m’avoit commandé, je ne pris avec luy que deux autres Chevaliers ; & ainsi tous quatre bien montez, nous nous mettons en chemin une heure apres disner, & sans estre recognus de personne, car nous avions pris d’autres habits ; nous commençons nostre voyage, sous la faveur d’Amour, qui fut bien telle, qu’apres avoir marché le reste du jour & toute la nuict, suivante, sur le lever du Soleil nous arrivasmes à Lers, où la maistresse du logis me receut avec tant de courtoisie, que je creus au commencement qu’elle fust avertie du dessein qui me con- duisoit : mais peu apres je recognus qu’elle n’en sçavoit rien, & que toute la bonne chere qu’elle me faisoit ne procedoit que de l’amitié qu’elle sçavoit que son mary me portoit ; car elle monstra une trop grande curiosité de descouvrir le sujet de mon voyage. Cela fut cause que pour le cacher mieux, je lui fis entendre que je marchois pour une affaire de tres-grande importance au service du Roy, & que n’osant aller de jour, de peur d’estre recogneu, je la suppliois de ne vouloir point dire mon nom, & de commander que la porte de chasteau se tint tousjours bien fermée, & que la nuict estant venuë, je partirois le plus secrettement qu’il me seroit possible. Elle comme tres-avisée, & tres-desireuse que le Roy, avec lequel son mary estoit, fut bien servy, y donna tel ordre, que fort peu de personnes sçavoient dans sa maison mesme, que je fusse Alcidon, & d’autant plus que j’avois changé de nom en entrant.

Desja la moitié du jour estoit passée, sans que j’ouisse aucune nouvelle de cette belle Dame, ou pour le moins, si le jour n’estoit point tant avancé, il me sembloit bien, tant je trouvois l’attente longue, qu’il fut encores plus tard, & j’en avois une telle impatience, qu’il estoit bien mal aisé qu’elle ne fust recognuë, pour peu que l’on eust eu de cognoissance de mon dessein. Apres avoir quelque temps supporté cette peine, le desir que j’avois de devancer par la veuë le bonheur que j’esperois recevoir ce jour là, me fit monter au plus haut d’une tour, faignant de vouloir descouvrir le pays. Il n’y eust petit ha- meau autour de nous, bois ny coline, de qui je ne demandasse le nom, ny isle dans le Rosne, ny rocher de qui je ne m’enquisse, me semblant de mieux couvrir mon inquietude : mais rien ne me pouvoit contenter, quoy que ceste vertueuse Dame fit veritablement tout ce qui luy estoit possible, pour me rendre ce sejour moins ennuieux.

Enfin, apres une longue & tres-longue attente, & lors que je commençois de desesperer de mon bien, je vis venir un chariot du costé par où je sçavois qu’elle devoit arriver, & le monstrant à ceste honneste Dame, elle demeura quelque temps à le considerer : enfin s’estant un peu approché, elle se tourna vers moy. Si je ne me trompe, me dit-elle, ce chariot vient icy, & si c’est celuy que je juge, vous y verrez l’une des plus belles filles de ceste contrée. Et qui est-elle, luy respondis-je assez froidement ? Je ne sçay, me dit-elle, si vous ne l’avez jamais veuë avec sa mere en la Cour du Roy Thorrismond : mais si cela est, je m’asseure que vous vous souviendrez bien de son nom : car encor qu’elle soit ma parente, je ne laisseray de dire avec verité, qu’il n’y avoit rien de plus beau qu’elle, encore qu’elle ne fust en ce temps-là qu’un enfant : C’est, continua-t’elle, la jeune Daphnide ; A ce mot, je fis semblant de ne m’en souvenir que fort peu, & puis tout à coup, Si fay, si fay, luy dis-je, je m’en souviens, elle avoit son pere & sa mere, avec laquelle elle demeuroit : car elle n’estoit pas des filles de la Royne. Elle n’en estoit pas, dit-elle, pour un sujet que peut-estre vous n’au- rez pas sceu, car vous estiez trop jeune : mais en effect, c’estoit une pure jalousie de la Royne, qui avoit opinion que Thorrismond la vit de trop bon œil, & toutefois je vous asseure qu’en ce temps-là ce n’estoit qu’un enfant, comme vous jugerez bien lors que vous la verrez : car il n’y a rien de si jeune qu’elle est encores. Comment, luy dis-je, Madame, je vous supplie que je ne la voye point, de peur que je ne sois descouvert, & que mon entreprise ne soit rompuë : car si cela arrivoit, outre la fortune que je courrois, encor feroy-je un fort mauvais service au Roy mon maistre, qui pretend faire un grand effect sur ses ennemis par ce moyen. Elle respondit alors que je n’eusse point de crainte de cela, tant parce que Daphnide à sa priere le tiendroit secret, que parce que son pere, comme je sçavois, estoit si affectionné serviteur du Roy, qu’elle n’avoit garde d’y faillir. Moy qui mourois d’envie de la voir, je feignis toutefois de me laisser emporter à ceste persuasion, & enfin je luy dis : Je suis tant serviteur de toutes les Dames, que je ne me puis imaginer qu’il y en ait une seule qui me vueille faire mal ; & puis estant si belle que vous me dites, je ne croiray jamais qu’il m’en puisse avenir un plus grand que de ne la voir point. A ce mot, on vit que le chariot prenoit le chemin de la porte, qui nous asseura que c’estoit elle : & la maistresse du logis toute réjouye de si belles hostesses, me prenant par la main, me dit : Ne vous plaist-il pas que nous l’allions recevoir ? Allons, luy dis-je en sousriant, allons nous remettre entre ses mains, peut estre que ceste sousmission nous garentira mieux que la resistance, puisque c’est ainsi que les ames genereuses sont surmontées plus aisément.

Avec semblables discours, nous donnasmes presque le loisir à ces belles Dames d’entrer dans la basse-court du Chasteau, où la maistresse du logis les alla recevoir, & leur disoit à l’oreille, l’hoste qu’elle avoit chez elle, & qu’elles sçavoient y estre aussi bien qu’elle mesme, je dis elles : parce qu’avec la belle Daphnide il y avoit deux de ses sœurs fort belles, mais non toutefois approchantes à la beauté de ceste belle Dame. Quant à moy, j’estois retiré dans une salle basse, d’où je faisoit semblans de n’oser sortir pour n’estre apperceu, mais il fust tres-à propos pour ne descouvrir ma passion, que je fusse seul à leur arrivée, parce que j’estois de sorte transporté, qu’il eust esté bien mal-aisé qu’on ne s’en fut apperceu pour peu qu’on eust voulu remarquer mes actions ; & mesme quand elles commencerent de sortir du chariot : car la premiere qui mit pied à terre me sembla si belle, & il y avoit si long temps que je n’avois veu Daphnide, que j’avoüe que je disois en moy-mesme, c’est celle-cy : puis voyant la seconde plus blanche encore & plus belle, je me reprenois, & me sembloit que c’estoit celle là : mais je ne demeuray pas long temps en ceste erreur : car incontinent apres ceste belle Dame se fit voir, qui me ravit de telle sorte, que je ne sçay ce que j’eusse fait, si j’eusse esté en lieu où il m’eust fallu contraindre : Mais les ceremonies qu’elles firent ensem- ble à leur rencontre, & les baisers qu’elles se donnerent, furent cause que j’eus le loisir de me remettre un peu. Si bien que quand elles entrerent dans le logis, je m’estois tellement r’asseuré, qu’apres les avoir saluées, je peus dissimuler mon émotion ; & lors m’adressant à celle qui d’abord avoit repris sur mon ame toute l’auctorité qu’elle y souloit avoir, & plus grande encore, je luy dis : Madame, puis que la Fortune l’a voulu ainsi, j’avouë que je suis vostre prisonnier, Seigneur Chevalier, me respondit-elle fort haut, nous ne refusons point cét advantage sur vous : mais nous aymerions mieux que nostre merite nous l’eust acquis, que nostre fortune. Vostre merite, repliquay-je, vous en peut donner de beaucoup plus grands, & la fortune vous donne celuy cy, comme estant trop peu de chose pour vostre merite. Si ay-je creu autrefois le contraire, dit-elle d’une voix plus basse, lors que vous me faisiez ces mesmes asseurances : mais avec des paroles qui monstroient plus de sincerité, que celles dont vous usez maintenant. En ce temps là, respondis-je, la presomption de la jeunesse me persuadoit ce que je vous disois : mais maintenant que j’ay plus de cognoissance de ce que je vaus, j’en parle aussi avec plus de verité. Que si toutesfois vous voulez qu’il soit ainsi, il faut dire que justement la fortune vous redonne ce qui estoit desja à vous : Cela, adjousta-elle en sousriant, n’est pas sans difficulté, cependant pensez de quelle sorte vous payerez vostre rançon pour sortir de nos mains : car il ne faut point que vous esperiez d’avoir liberté par autre moyen. Le prix de ma rançon, repliquay-je, pour excessif qu’il soit, ne me sçauroit estre si difficile à trouver, qu’à faire prester consentement à mon cœur de vouloir sortir de vos mains : Et quoy, dit-elle en sousriant, vous vous souvenez encore de l’escole du Roy Thorrismond, & des propos dont vous souliez entretenir les Dames en ce temps la ? Aussi luy dis-je, le dois-je faire avec vous, puis que vous aussi vous usez des mesmes yeux & des mesmes beautez dont vous souliez vaincre tous ceux qui vous osoient regarder. Je pensois, respondit-elle, que des personnes toutes de fer & de sang, comme sont ceux qui suivent le Roy Euric ne parlassent que de meurtre & de carnage : mais à ce que je vois par tout où est Alcidon, il est tousjours Alcidon : c’est à dire, la mesme courtoisie & la mesme civilité : & à ce mot elle entra dans la sale avec toute la compagnie.

Les premieres ceremonies estans passées, nostre courtoise hostesse nous faisant apporter des sieges, je croy que par civilité, & non par autre dessein, elle m’en fit donner un aupres de Daphnide, un peu reculé du reste de la compagnie, de sorte que me voyant en lieu où je pouvois parler plus librement, & l’affection, & mon devoir me convierent d’entrer sur les remercimens, pour la faveur que je recevois d’elle en ceste entre-veuë. Mais lors que je voulus ouvrir la bouche, elle m’interrompit avec un visage severe, & me mettant la main sur les miennes, elle me dit : Vous ne devez pas croire Alcidon, que vous me soyez obligé de ceste visite, car je ne la vous ay accordée, que pour vous punir, sçachant bien que pour peu que vous m’ayez aymée en mon enfance, vous mourrez maintenant d’amour, me voyant telle que je suis. C’est veritablement le sujet qui m’a fait prendre la peine de venir icy, je veux dire pour vous chastier, & non pas pour vous gratifier : car puis que vous vous estes rendu tant indigne des faveurs que vous avez receuës de moy, j’ay voulu espreuver si les chastimens vous feroient mieux recognoistre & ce que vous me devez, & ce que vous vous devez à vous-mesmes. Vous semble-t’il, oublieux que vous estes, que ceste beauté que vous voyez devant vous merite, ayant esté aymée par vous, & mesmes ayant eu tant de tesmoignages de sa bonne volonté, vous semble-t’il, dis-je, qu’elle merite d’estre mise en oubly, & que deux ans se soient escoulez sans que vous en ayez eu mémoire ? Pensez-vous, infidelle, qu’un silence si long puisse estre excusé par les incommoditez & les miseres du temps ? & qu’il y ait ny rigueur, ny cruauté de guerre qui me puisse persuader que ce ne soit un defaut d’affection, & non pas d’occasion ? Je scay bien que si je le vous permets, vous ne manquerez pas d’excuse, & qu’il ne tiendra qu’a moy que je ne croye que ce silence est un tesmoignage de vostre affection, parce que je sçay bien que c’est l’ordinaire de ceux qui ayment fort peu, de dire beaucoup, mais je vous deffends de parler, non pas que je craigne que vous me persuadiez ce que je dis, je suis assez resoluë à ne vous croire point : Mais parce que je ne veux pas mesme que vous ayez ce contentement de dire devant moy quelque chose qui vous soit si agreable, que vous seroient les excuses dont vous useriez en ceste occasion, & par là vous cognoistrez que ceste veuë, de laquelle vous pensez m’estre obligé, ressemble au sucre empoisonné, qui avec sa douceur ne laisse de donner la mort. Je voulus respondre : mais je n’ouvris pas si tost la bouche, qu’en m’interrompant elle me dit : Et quoy Alcidon, vous vous souciez aussi peu de me desobliger en ma presence, que vous avez fait en mon absence ? ce n’est pas le moyen de vaincre Daphnide. Que vous plaist-il donc, luy dis-je, que je fasse ? Souffrez, dit-elle, & taisez vous. C’est ainsi que par le silence se doit expier le peché de vostre silence. A ce mot je me teus pour luy obeyr, monstrant toutefois par mon visage combien je souffrois de peine, de ne pouvoir parler en ma deffence : Elle au contraire, monstrant un œil plus favorable, apres s’estre teuë quelque temps, reprit ainsi la parole.

Ceste Daphnide que vous voyez devant vous, oublieux Alcidon, c’est celle-là mesme à qui vous fistes les premiers sermens de fidelité, & qui la premiere aussi vous donna la foy que vous luy demandastes, de vous aymer autant qu’elle vivroit, c’est celle-là de qui vous avez si souvent moüillé la main de vos larmes encores innocentes, lors qu’elle faisoit semblant de ne vous croire pas, ou qu’elle estoit un peu lante à vous respondre, avec d’aussi grandes asseurances de bonne volonté, que celles que vos paroles luy donnoient. Mais elle se peut bien dire aussi à vostre confusion, qu’elle est la seule qui a sceu conserver sans tache la foy qu’elle vous avoit donnée, puis qu’encores qu’elle ayt eu tant d’occasion de vous laisser, que dis-je laisser ? mais de vous haïr : Elle a toutesfois tousjours continué de vous aimer, & de cherir en son ame les agreables asseurances que vous luy aviez données : & quoy qu’elle ait en tant de sujet de se desabuser, jamais son cœur n’y a peu consentir, ayant resolu de plustost quitter la vie, que les gages si chers que vous luy aviez donnez de vostre amitié. Ces yeux qui ont esté si souvent idolatrez par le jeune Alcidon, sont tesmoins qu’encores qu’ils en ayent esté privez si longuement, n’ont jamais veu tarir la source de leurs larmes, quand je me suis si souvent ressouvenuë de nostre enfance & de vos jeunes promesses, que je voyois si trompeuses lors qu’en tant d’années ou plustost de siecles, vous n’avez pas eu mémoire d’une personne à qui vous aviez promis un eternel souvenir. Oyez Alcidon, oyez quelle a esté ma vie, depuis la mort de ce grand Roy, à qui vous & moy avions tant d’obligation : & vous jugerez que vous estes le plus injuste de tous ceux qui vivent, & que vostre silence vous auroit rendu indigne de l’amitié de toute sorte de personnes, si mon affection n’estoit encore plus grande que vostre offence.

Alors elle commença de prendre depuis le commencement de nostre separation, jusques à ceste entreveuë, ne laissant en arriere une seule occasion où elle avoit peu sçavoir de mes nouvelles, pour me reprocher l’oubly dont elle m’accusoit ; & au contraire pour me tesmoigner la mémoire qu’elle avoit eu de moy, elle me raconta presque tout ce qui m’estoit arrivé de plus remarquable, & lors qu’elle eut longuement continué, & que veritablement je demeurois estonné qu’elle en sçeut tant de particularitez : Vous estes esbahy, me dict-elle, que je vous raconte de cette sorte vostre vie : mais si vous eussiez esté tel que vous deviez estre, c’eust esté par vous que je l’eusse apprise, non pas par quelque autre, & par ainsi ce qui est maintenant tesmoignage du deffaut de vostre amitié, l’eust esté de la durée de vostre affection, parce que le soing que vous eussiez fait paroistre de sçavoir de mes nouvelles, & de me donner des vostres, eus testé un aussi glorieux tesmoing de vostre amour, que vostre silence a esté un signe honteux de vostre oubly.

Elle continua de cette sorte en ses reproches, & à me raconter & sa vie & la mienne, plus d’une heure durant, sans que jamais elle me permist d’ouvrir la bouche pour ma deffence, ny pour luy respondre. Enfin cette orgueilleuse beauté pensant avoir assez tiré de preuve de la puissance qu’elle avoit sur moy, changeant tout a coup & de visage & de parole : Maintenant me dit-elle, Alcidon, je vous permets de parler, me contentant de vous avoir osté la parole deux heures durant en me voyant, en eschange des deux ans que volontairement vous avez esté muet pour moy en mon absence. C’est bien, luy dis-je en sousriant, user d’une grande bonté, que de changer les années en des heures. Je l’a- voüe, me repliqua-t’elle, mais c’est d’autant que la faute que vous avez commise est telle, qu’aussi bien ne sçauroit-elle estre esgalée par quelque grandeur de supplice, que l’on vous peust donner, & qu’aussi bien je me veux monstrer autant pitoyable envers vous, que vous me recognoissez maintenant puissante a vous punir si je le voulois. Madame, luy dis-je alors, que je baise vos belles mains, pour remerciment de tant de faveurs & de graces que vous me faictes : si je n’avois peur qu’on ne s’en aperceust, je me jetterois à vos pieds, pour vous tesmoigner combien je reçois de bon cœur l’honneur que vous me faictes : mais ne l’osant pas, vous recevrez la volonté que j’en ay, au lieu de cette sousmission, & pour ne point contredire le jugement que vous en avez faict, j’avoüe ma belle Dame, la faute dont vous m’accusez : mais si vous me permettiez de vous dire, non pas pour ma deffence, mais pour la verité seulement, l’occasion qui m’a rendu muet, peut-estre jugeriez-vous que je serois aussi tost digne de loüange que de blasme. Maintenant, dict-elle, que je vous ay pardonné & donné permission de parler, vous pourrez dire tout ce qu’il vous plaira, & Dieu vueille que vous ayez de si bonnes raisons, que je puisse estre persuadée que vous m’ayez tousjours aymée, comme vous m’aviez promis. Je diray donc, continuay-je, qu’ayant receu l’extreme déplaisir que vous pouvez bien penser que je ressentis, par la mort de ce maistre qui m’avoit tant aymé, & relevé par ses faveurs presque par-dessus l’envie de ceux de mon aage, je jugeay que j’offencerois grandement sa mémoire, & que cette offence seroit avec raison estimée ingratitude, si je souffrois que quelque petite espece de contentement s’approchast seulement de mon ame, tant s’en falloit que je deusse ny rechercher, ny recevoir les grands plaisirs, ou les grandes joyes. Si vous avez creu quelquefois que le jeune Alcidon ait aymé passionnément la belle Daphnide, vous me ferez bien l’honneur, Madame, de croire aussi que le contentement de sçavoir de ses nouvelles devoit estre l’un des plus grands qu’il peust recevoir en ce temps-là : Mais puis qu’en temps de dueil nous ne permettons pas mesme à nostre corps de l’habiller autrement que de noir, pour ne mettre rien autour de nous, qui ne tesmoigne & ne nous represente nostre tristesse, à plus forte raison ce triste & desolé Alcidon devoit-il pas, pour esloigner toute resjouyssance de son ame, se priver de ce contentement, & de tout celuy qui luy pouvoit venir de vous, qui estes tout son bien & toute sa felicité ? J’esleus donc, pour satisfaire & à mon devoir & à mon affliction, de m’interdire l’honneur de vos nouvelles, afin de ne voir ny n’ouyr rien qui me peust divertir de ma tristesse : Mais Amour sçait, & ce miserable cœur aussi qui vous aime, ou plustost qui vous adore, si de tous mes plus cuisans ennuis, il y en a eu un seul qui lui ait esté plus sensible, que celui de se voir esloigné & de vostre presence & de vostre mémoire. Et deux choses principalement vous le doivent tesmoigner. La premiere, que si ce n’estoit la passion que j’ay pour vous, l’aage où je suis ne me permettroit pas de vivre, comme j’ay faict solitaire & sans amour, parmy un si grand nombre de belles Dames. Et l’autre, qu’aussi-tost que le temps par ses diverses revolutions, a guery en quelque sorte l’extreme regret que la perte que j’avois faite m’avoit donné, la continuelle pensée que j’avois de vous ne m’a jamais laissé en repos, que je n’aye eu l’honneur de vous voir, sans que le danger des chemins, & sans que l’esloignement du Grand Euric, qui ne cede point envers moy à la bonne volonté que Thorrismond m’a faict paroistre, m’en ait peu empescher : Me voicy donc, Madame, à vos pieds, pour vous resigner toutes mes affections & toutes mes pensées, & pour vous supplier de les recevoir, non pas comme un present nouveau, ou une nouvelle acquisition, mais comme une chose qui est vostre dés qu’encor enfant, mon destin, mon maistre, & mon cœur me donnerent à vous : Je reçois, me dit elle avec un visage assez riant, je reçois vostre excuse, comme on faict d’un mauvais payeur, le payement d’un debte, quoy que la monnoye soit un peu legere : & je veux croire ce que vous me dites, à condition que jamais à l’avenir vos actions ne me donneront sujet d’en douter.

Lots que je voulus luy respondre, je fus interrompu par la maistresse du logis, qui nous vint advertir qu’il estoit heure de soupper : nous remismes donc le reste de nostre discours apres le repas, qui ne fut pas si tost finy que feignant par civilité de vouloir entretenir l’une de ses sœurs, elle s’aprocha de nous, & m’ayant un peu sepa- ré des autres, nous reprismes les mesmes devis que nous avions laissez : mais avec tant de contentement pour moy, que j’avouë n’en avoir jamais eu auparavant un plus grand ; une partie du soir se passa de ceste sorte : enfin l’heure du repos nous contraignant de nous separer, nous advisames qu’il n’y avoit pas grande apparence pour une entre-veuë si courte, d’avoir fait un si dangereux voyage, outre que nous prevoyons bien, qu’il seroit mal-aisé de nous revoir de long-temps, & toutesfois estant contrainte de partir le lendemain, pour ne donner soupçon à nostre hostesse, nous fusmes longuement en peine de choisir quelque lieu qui fust commode. Enfin elle me dit, mais avec une parole assez douteuse, Je ne voudrois pas Alcidon, vous mettre en danger, mais puis que vous m’en pressez si fort, je vous diray bien que j’ay une sœur mariée à cinq ou six lieuës d’icy, où nostre entre-veuë se pourroit bien faire, si ce n’estoit que mon beau frere est fort ennemy du Roy Euric, & toutesfois s’il n’y avoit encores que ceste difficulté, nous y pourrions remedier, mais vous diriez que c’est par malheur, qu’il y faict une grande assemblée pour le mariage d’une de ses sœurs, & voyez comme toutes choses nous sont contraires : Je ne pense pas qu’en toute cette Province, il y ait un seul Chevalier qui ne soit ennemy du Roy vostre maistre. J’avouë, mon père, que je trouvay ce dessein un peu dangereux : mais quand je me representois qu’il n’y avoit que ce moyen d’estre aupres de ceste belle Dame, je ne trouvois point de peril qui ne fust moindre que celuy de son esloignement, cela fut cause que je luy respondis : Que jamais le danger ne seroit ce qui me feroit perdre une heure de sa veuë, pourveu qu’elle me le commandast, que seulement je la suppliois de me faire guider, & de donner ordre que quand je serois dans le logis, je ne fusse veu de personne : car je m’asseurois que sous son favorable commandement, il n’y auroit rien qui me peust nuire.

Avec ceste resolution, nous nous separasmes, & le matin m’ayant laissé un des siens, qui luy estoit tres-fidelle, elle partit sans que j’eusse l’honneur de la voir, expres pour oster tout soupçon à nostre hôtesse, & pour avoir plus de loisir à pourvoir à ma seureté. Quant à moy je partis sur les trois heures du soir avec ma guide, apres avoir fait les remercimens à mon hostesse, ausquels sa courtoisie m’avoit obligé. Je ne raconteray point icy la fortune que je courus, par les diverses rencontres que nous fismes, parce qu’Amour me garantit de tout mal, monstrant assez par là qu’il commande aussi bien au Dieu Mars, qu’à tous les autres. Le lieu où je fus conduit estoit bien l’un des plus solitaires de toute ceste contrée, & tel qu’il faloit veritablement pour cacher les entreprises d’un Amant. Le long de ce grand fleuve du Rosne on trouve un grand nombre de belles villes, qui semblent prendre plaisir de se mirer dans ses ondes, & de contraindre en plusieurs endroits la furie de sa course : Mais l’une des plus belles & des mieux peuplées, c’est Avignon, à cinq ou six lieuës de laquelle du costé d’Orient s’estend une valée, qui pour estre close de trois costez par des hautes colines & de grands rochers, fut au commencement appellée Val-close, & enfin par corruption du langage, duquel le vulgaire ignorant, est tousjours le maistre, elle fut nommée Vaucluse, du bout de ceste valée, & sous les pieds de certains grands & espouventables rochers sous une fontaine merveilleuse, qui donné commencement à la riviere de Sorgues, qui fort peu loing de là se separant en deux bras, fait comme une petite isle, où est située la maison où je devois aller, & qui pour estre assise entre ces deux ruisseaux, & environnée de leurs claires ondes, a pris le nom de l’isle. Le lieu d’où ceste fontaine sort est à la verité pour sa solitude en quelque sorte venerable, mais un peu horrible pour les rochers qui y sont tout à l’entour, & pour ce fort peu frequentée des personnes. Et ce fut là où ma guide me fit mettre pied à terre, & laisser tous ceux qui estoient venus avec moy, qui le firent avec un grand regret, & par mon commandement. De cette source jusques à l’Isle il y a un peu plus d’un quart de lieuë, traitte que je fis avec d’autant plus d’incommodité, que je marchois à pied & de nuict, & avec des doubtes & des incertitudes si grandes, qu’Amour faisoit bien paroistre en moy, que non seulement il est aveugle, mais qu’encores il oste la veuë à tous ceux qui sont à luy. Enfin nous parvinsmes sur les huict ou neuf heures du soir à l’entrée du jardin de cette maison, où quoy qu’on m’eust promis que je trouverois la porte ouverte, elle estoit toutesfois fermée, & encore demeura long temps à s’ouvrir, depuis que nous eusmes fait le signal. Jugez, sage Adamas, quelles pensées en ce temps-là me pouvoient passer par l’esprit, & si quelque temps apres que j’ouys mettre la clef dans la serrure, je n’avois point d’occasion de douter que Mars ne se presentast à ceste porte au lieu de Venus : Toutesfois amour plus fort encore que toute autre passion, me faisoit resoudre à tous les pires evenemens qui me pouvoient menacer. Enfin estant en ceste peine, la porte s’ouvre, & d’abord se presente à mes yeux une belle Dame vestuë comme on a accoustumé de peindre la Déesse Diane, les cheveux espars, le sein & les espaules découvertes, la manche retroussée par-dessus le coude, les brodequins dorez en la jambe, le carquois sous l’aisselle, & l’arc d’yvoire en la main gauche. Je fus ravy la voyant si belle, & estonné la trouvant en cét habit : mais je sçeu depuis qu’elle s’estoit ainsi déguisée en Diane, à cause de la conformité de son nom, parce qu’elle se nommoit Delie, qui est l’un des noms de Diane, & pour dancer ce soir avec ses sœurs, & d’autres jeunes Dames qui estoient venuës pour honorer ceste grande assemblée. D’abord qu’elle me vit, Entrez, me dit-elle, me prenant par la main, entrez Chevalier, & venez esprouver cette perilleuse avanture sous la conduite de Diane. Je luy respondis, Sous la faveur d’une telle Déesse, il n’y a rien que je n’entreprenne. Les entreprises quelquesfois, dit-elle, semblent fort aysées au commencement, qui apres se trouvent bien difficiles, & prenez garde que celle où vous vous mettez ne soit de ceste qualité. Si celle-cy n’estoit grande, repliquay-je, je ne fusse pas venu de si loing pour m’y esprouver. Je suis bien aise, me dit-elle, de vous voir avec ceste resolution, & sçachez qu’Amour & la Fortune aydent à une ame courageuse : Et pour vous monstrer combien je desire de vous voir venir à bout de ce que vous entreprenez, je vous donne sauf conduit pour tout ce qui est en ceste maison enchantée, sinon pour les yeux de vostre maison enchantée, sinon pour les yeux de vostre maistresse, & de ceste Diane qui parle à vous : J’accepte, luy dis-je, ceste asseurance, & en disant ce mot je mis le pied sur le sueil de la porte, & luy baisant la main ; J’accepte, luy dis-je, encore un coup ceste asseurance limitée, car de penser qu’il y en aye quelqu’une qui me puisse deffendre, ou des yeux de ma Maistresse, ou des vostres, ce seroit estre trop ignorant de leur pouvoir, & ce ne seroit pas un moindre defaut de courage d’en demander pour ne mourir, en voyant tant de beautez, puis qu’il n’y a point de mort plus glorieuse, ny point de trespas plus desirable. Or bien, dit-elle, avant que vous sortiez de ceste avanture, nous verrons quelle sera vostre fortune, & quel vostre courage ; cependant ne laissez d’entrer ceans, ô vaillant chevalier, mais aux conditions de ceux qui ont accoustumé d’y entrer : Et quelles sont-elles ? luy dis-je, vous les sçaurez, me respondit-elle, quand vous y serez : Et quoy, luy dis-je, faites vous difficulté de me les declarer de peur de m’estonner ? vous vous trompez belle Diane, car je la veux espreuver à quelque condition que ce puisse estre, pourveu qu’il n’y en ait point qui contrarie à l’affection que j’ay voüée à ma Maistresse : A ce mot j’entray dedans tout seul, & elle referma la porte, & celuy qui m’avoit conduit retourna dans les rochers de Vaucluse. Me voila donc tout seul avec Delie dans ce jardin, & faut que j’avouë qu’elle s’estoit tellement avantagée par ce bijarre habit, qu’elle se pouvoit dire fort belle, & qu’un cœur qui n’eust point esté preoccupé, eust trouvé assez de subjet en elle pour bien aymer : Et parce qu’elle vit que je demeurois muet à la considerer, pensant que ce fust d’impatience de n’aller point assez promptement vers la belle Daphnide, elle me dit en sousriant : Et quoy Dam Chevalier, avez-vous eu tant de hardiesse à l’entrée de ce lieu, pour monstrer si peu de courage maintenant à parachever ceste avanture ? Et quel deffaut belle Diane, luy dis-je, remarquez vous en mon courage, pour me le reprocher ? Que faut-il que je fasse, & contre qui me faut-il esprouver pour monstrer ma valeur ? Comment, respondit-elle en mettant une main sur le costé, n’avez-vous point devant vous un assez fier & courageux ennemy, pour vous faire mettre la main aux armes ? J’avouë, luy dis-je, belle Déesse, que vous estes un fier & tres-dangereux ennemy, pour une personne qui auroit un cœur : mais certes contre moy vos armes seront bien vaines, qui m’en suis privé pour le donner à ceste Daphnide qui le possede il y a si long temps : de sorte que s’il ne me revient autre profit de ma perte, j’auray pour le moins celuy-cy, qu’elle me guarentira de l’ou- trage qu’à ce coup je pourrois recevoir de vos yeux. Et quoy, me dit-elle, je n’ay donc point d’esperance de pouvoir gaigner quelque chose en vous ? Vous pouvez, luy respondis-je, esperer de gaigner en moy tout ce qui est à moy. Vous voulez dire, reprit-elle, toute autre chose sinon vostre cœur. Et bien bien Alcidon, vous n’estes pas encore reduit à la bonne foy, mais avant que vous eschapiez de mes mains, je vous feray parler d’un autre langage. J’en ay bien veu d’autres, qui au commencement disoient comme vous, & qui toutesfois avant que le combat fust achevé trouvoient bien un cœur pour payer leur rançon, se donnant volontairement pour vaincus ; Ceux là, respondis-je, ou ne l’avoient que presté, ou s’ils l’avoient donné, le desroboient pour le vous redonner : mais cela ne peut advenir en moy, qui ne l’ay pas seulement donné, mais la volonté, l’ame & la vie aussi. Et si vous aviez du courage, vous qui me reprochez d’en avoir si peu, vous ne voudriez pas esprouver vostre valeur ny vostre force contre une personne sans deffence, comme je suis, ou bien si en toute façon vous desirez d’essayer la force de mes armes, vous me devriez conduire où est mon cœur, afin qu’alors, sans supercherie vous fissiez sur moy la preuve de ce que vous valez : Mais certes maintenant quel honneur sera le vostre, de vaincre une personne desja vaincuë ? Il sera, ô belle Diane, tout tel que si vous donniez des coups de lance à celuy qui seroit desja mort, qui est proprement blesser d’autres blessures. Je vous entends bien, me dit-elle, vous voudriez que je vous menasse promptement vers Daphnide : mais ne croyez point, Alcidon, que nostre inimitié soit si cruelle, que je ne l’eusse desja fait, s’il eust esté temps ; Voyez-vous, me dit-elle alors, ceste fenestre où il y a des balustres qui se jettent un peu en dehors, c’est celle-là de la chambre de Daphnide : quand il sera temps que vous y alliez, on y mettra un flambeau pour nous en advertir : mais asseurez vous que si vous avez de la peine icy, vostre maistresse n’en a pas moins où elle est, à se desmesler de tant d’importuns, qui comme de fascheuses mouches luy sont continuellement à l’entour, & mesmes de son beau-frere, qui pensant luy faire plaisir, ne bouge d’aupres d’elle : mais pour peu que vous soyez honneste homme, vous ne vous ennuyerez point en ma compagnie : car il y en a plusieurs qui m’ont asseurée que quand je voulois, elle n’estoit point trop desagreable, & je suis en humeur de traicter avec vous de telle sorte, que ce que vous ne voudrez pas faire de bonne volonté, je le vous feray faire de force, je veux dire qu’en despit que vous en ayez je vous veux empescher de vous ennuyer. Il faut confesser encore un coup, luy dis-je, qu’il est impossible d’avoir un cœur, & ne vous point aymer : Car, belle Delie, il y a en vous tant de perfections, que de quelque costé qu’on vous regarde on y rencontre de tres-grands sujets d’Amour. Vous pensez tousjours, me dit-elle, eschapper de mes mains avec ceste excuse, mais avant que nous nous separions, je vous en feray bien trouver un, & si cela advient, que direz vous Alcidon ? Je diray, repliquay-je, que vous faites des miracles, ce qui ne doit point estre trouvé estrange, puis que vostre beauté égalant la puissance des plus grands Dieux, il vous doit estre aussi bien permis d’en faire qu’à eux : mais me permettez vous de parler librement ? Je vous en supplie, me dit-elle, car vous voyez bien comme je fais. Je diray donc, continueray-je, belle Diane ; Qu’il est vray que la Lune est le plus beau flambeau qui reluise maintenant au Ciel (& de fortune, alors la Lune esclairoit) & s’il n’y avoit point de Soleil, ne faudroit-il pas dire que ce seroit le plus bel Astre de tous ? Je l’avouë respondit Delie, mais que voulez vous entendre par là ? Je veux dire, repris-je, que de mesme la belle Diane à qui je parle, seroit la plus belle du monde, si elle n’avoit point de sœur, & qu’il n’y a que cela qui l’empesche d’emporter ce tiltre par-dessus toutes les plus belles Dames. Si j’avois, dit-elle, une creance aussi facile à vous adjouster foy, que j’ay d’ambition d’estre ceste belle de qui vous parlez, je vous promets, dit-elle Chevalier, par cet arc & par ces fleches, que si je ne pouvois la tuer de ma main, pour le moins je l’empoisonnerois, ceste sœur qui m’empesche ce prix de beauté : mais j’ay grand peur que si je m’en estois privée, il ne m’avint puis apres comme à la Lune quand elle ne peut plus voir son frere, qui devient & obscure & laide : je veux dire qu’aussi ma sœur n’estant plus aupres de moy, je perdrois toute la beauté que j’ay pour vos yeux, qui à ce que je vois ne me trouvent belle, que d’autant que je suis accompagnée de ceste sœur.

Je voulois luy respondre, mais le flambeau tant desiré parut enfin à la fenestre, & mon affection qui m’y faisoit ordinairement tenir les yeux, ne me permist pas de perdre le temps a luy respondre, pour ne m’esloigner davantage le contentement d’estre aupres de ma belle Maistresse. Monstrant donc le signal a Delie, je la suppliay de parachever le bien qu’elle avoit commencé de me faire : Je le veux, me dit-elle, en me prenant par la main, aussi sçavez-vous bien que c’est l’ordinaire de la Lune, de qui je porte le nom, d’esclairer la nuict & servir de guide à ceux qui sont égarez : Quoy qui m’en puisse avenir, luy dis-je, je vous suis obligé de la vie, encores que je craigne fort que ceste obligation ne me soit bien cher vendue, puis que vous m’allez remettre entre les mains de celle de qui la beauté fait mourir tous ceux qui la voyent ; outre qu’estant si accoustumée de voir languir & mourir, il y a grande apparence qu’elle n’aura pas beaucoup de compassion de ma peine. Ceux, dit-elle, que je prends en ma protection, ne sont jamais si mal traitez, & soyez certain, que si cela eust deu estre, ce n’eust pas esté moy qui vous eust ouvert la porte, car je ne conduiray jamais personne au supplice : & quant à ce que vous dites de sa beauté qui fait mourir ceux qui la voyent, n’ayez peur, Chevalier, de ceste fortune, vos armes sont bonnes & bien espreuvées, car ceux qui doivent perdre la vie pour voir quelque chose de beau, meurent tous quand ils me voyent, si bien que vous n’estant point mort lors que vous m’avez veuë, ne craignez plus de le faire, pour quelque autre beauté que ce soit.

Nous allions parlant de ceste sorte, & d’une voix assez basse, lors que nous arrivasmes au corps de logis, où estoit la bien-heureuse demeure de ma Maistresse, & trouvant une petite porte ouverte, nous montasmes par un escalier fort estroit, jusques à la porte de la chambre, avec le moindre bruit qu’il nous fut possible, & lors Delie me faisant arrest et, entra seule qu’il nous fut possible dedans pour voir qui y estoit : mais elle trouva qu’il n’y avoit que la belle Daphnide, qui feignant d’avoir mal à la teste, s’estoit mise sur un lict, pour se demesler de tant de gens, & pour mieux feindre, n’avoit rien laissé d’allumé dans la chambre, qu’une petite bougie, faisant semblant de ne pouvoir souffrir la clarté : Elle retourne incontinant me querir, & me prenant par la main me mene dans la ruelle du lict de sa sœur, en luy disant, Voyez Daphnide, ce que Diane a pris en sa derniere chasse : J’avouë, dis-je en sousriant, que je serois vostre, si un cœur pouvoit estre à deux : mais estant desja à ma belle Maistresse, c’est à elle à qui je me viens rendre, avec protestation de ne vouloir jamais sortir d’une si belle prison ; C’est en quoy, dit Delie, vous monstrez avoir peu de jugement, aymant mieux vous rendre à une Nymphe, comme est ceste Daphné, qu’à une Déesse telle que je suis, & mesme à une Diane, qui est la Maistresse de toutes les Nymphes. Jupiter, Apollon, & pres- que tous les autres Dieux, luy dis-je, ont ordinairement mesprise l’amour des Déesses, pour suivre celle des Nymphes, & si jamais il n’y en eut une si belle que celle-cy, entre les mains de laquelle je remets & ma vie & mon ame : & a ce mot me jettant a genoux, je luy pris la main, que je baisay plusieurs fois, sans qu’elle fist semblant de me respondre, tant elle estoit hors de soy : Dequoy s’apercevant Delie : Est-ce à bon escient, dit-elle, ma sœur, que vous voulez estre adorée de ce Chevalier, le laissant ainsi à genoux devant vous sans luy rien dire ? Elle alors comme revenant d’un profond sommeil, me relevant me salüa, & puis respondit à la sœur ; il faut Delie, que ce Chevalier me pardonne ceste faute, & qu’il ne la prenne pas comme procedant d’incivilité, mais de la crainte dont je suis saisie, pour le danger où je le vois à mon occasion : Je m’estonne, dit Delie, de vous voir si poltronne, estant ma sœur : Moy, dis-je, qui suis si hardie, que d’aller prendre le plus vaillant Chevalier de l’armée du grand Euric : mais quand cela ne seroit pas, comment pouvez vous avoir faute de courage, ayant le cœur du vaillant Alcidon, ainsi qu’il dit ? Ah ! genereuse Delie, luy respondis-je, en souspirant, c’est veritablement un mauvais signe pour moy, de voir ma Maistresse si peureuse, car cela monstre qu’elle n’a pas receu ce cœur dont vous parlez, autrement elle auroit plus de pitié du mal qu’elle me fait, que de crainte du peril où je suis : Si je pouvois Alcidon, respondit ma belle Maistresse, remedier quand je voudrois aussi bien à l’un comme à l’autre, vous auriez quelque raison de faire ce jugement, mais souvenez-vous que si je n’aymois point ce Chevalier qui se plaint de moy, ny je ne serois maintenant en la crainte où je me trouve, ny lui au peril où je le vois. Je lui respondis, Si ces paroles sont veritables, garantissez moy, Madame, du mal qui me peut venir de vous, & ne doutez point que quand tous les hommes ensemble me voudroient faire mal, j’en pusse recevoir, estant favorise de l’honneur de vos bonnes graces. Delie alors en sousriant, Je voy bien, dict-elle, que pour peu que vous demeuriez ensemble, la peine de l’un se changera en contentement, & la crainte de l’autre en asseurance. Et toutesfois pour empescher que la fortune ne vous interrompe vos desseins, parlez le plus bas que vous pourrez, & je vay m’asseoir sur ce coffre aupres de la bougie, faisant semblant de lire, pour l’esteindre si quelqu’un vient, ou pour l’entretenir, & luy dire de vos nouvelles, sans qu’il vous en vienne demander. Mais, Chevalier, dit-elle s’adressant à moy, souvenez-vous que quand je vous ay ouvert la porte, & que je vous ay permis de vous essayer en cette aventure, ç’a esté avec promesse que vous m’avez faite, d’observer les conditions qui vous seroient proposées quand vous seriez entré : si vous estes comme je vous tiens, digne du nom de Chevalier errant, il faut que vous mainteniez vostre parole : Vous m’avez, luy dis-je, si bien tenu ce que vous m’avez promis, que je serois bien lasche & recreu Chevalier, si je n’en faisois de mesme. Vous estes donc obligé, me dit-elle, suivant les conditions qui sont establies en ce lieu, de n’entreprendre, pour occasion que ce soit, ny pour quelque commodité qui se presente, ou qui vous soit donnée, chose quelconque contre l’honneur des Dames qui sont icy, au contraire vous devez estre contant des faveurs qu’elles voudront vous faire, sans que vous en puissiez rechercher ny demander de plus grandes. Plustost, luy respondis-je, mon espée me soit mise dans le cœur, que je reçoive jamais une pensée contraire à cette ordonnance. Tout Chevalier d’honneur y est obligé par le nom seulement qu’il porte, & je cognois bien maintenant que c’est icy l’aventure de la parfaite Amour, puis que ce respect est l’une des principales ordonnances d’Amour : J’ay bien tousjours pensé, respondit Delie, que vous ne contreviendrez jamais à cette coustume, cognoissant assez la discretion & l’honnesteté d’Alcidon, mais je me resjouys grandement que vous l’aprouviez, comme vous faictes paroistre, puis qu’elle n’est establie que pour vous. Comment, dis-je, ceste coustume n’est establie que pour moy, & faut-il en faire pour retenir ma seule indiscretion ? a-t’on eu opinion que je sois plus outrecuidé que tous les autres Chevaliers errans ? Ce n’est pas cela, me dict-elle, mais n’est-il pas raisonnable que cette contraincte soit establie pour vous seul, en cette adventure que vous nommez de la parfaicte Amour, puis qu’il n’est permis qu’a vous seul de l’esprouver : mais d’autant que pour en venir à bout, vous devez avoir à faire avec un plus rude champion que je ne suis pas, afin que vous ne puissiez vous plaindre de supercherie, je vous laisse seul aux mains avec cét ennemy qui est aupres de vous.

A ce mot, sans attendre ma responce, elle se recula, & s’alla asseoir avec un livre en la main, comme elle nous avoit dit, nous laissans seuls ma belle maistresse & moy : dequoy me sentant transporté de contentement, apres m’estre assis sur le lict aupres d’elle, je luy pris la main, & la baisant plusieurs fois, je luy dis : Est-il bien possible, Madame, que quelquefois & mon sang & ma vie me puissent aquitter envers vous de cette extréme obligation ? Ne pensez pas, me dit-elle, qu’elle soit petite, & si vous sçaviez toutes les peines que j’ay eues pour vous rendre ce tesmoignage de ma bonne volonté, vous l’estimeriez sans doubte plus que vous ne faictes : car encore que ma sœur se monstre maintenant si hardie, croyez moy Alcidon, qu’elle n’a pas tousjours esté ainsi, & qu’il n’a pas fallu de foibles persuasions pour l’y faire consentir. Et puis quel artifice a-t’il fallu pour tromper non seulement mon beau-frere, mais tous ses parens & ses amis, ou pour mieux dire toute une Province entiere, puis que le malheur a voulu que cette assemblée se soit ainsi rencontrée pour nous incommoder ? mais tout cela encores est fort peu au prix de ce que je vous vay dire. Considerez Alcidon, quelle resolution a esté la mienne, de mettre mon honneur & vostre vie en un si grand hazard : car vous permettre de me venir trouver en ce lieu, & à ces heures, n’est ce pas mettre & l’un & l’autre en compromis ? Madame, luy dis- je en luy rebaisant la main : pour respondre en quelque sorte à l’extreme affection que j’ay pour vous, Amour & vous, seriez bien injustes, si vous ne me donniez que des preuves ordinaires de vostre bonne volonté. J’avouë bien que celle-cy est par dessus mon merite : mais confessez aussi qu’encore n’egale-t’elle point mon affection, puis que ce n’est seulement que se fier entre les mains de la Fortune. Et mon affection est telle, que la mort mesme toute asseurée ne me sçauroit divertir de vostre service. Alcidon, me respondit-elle, Dieu vueille que si la bonne volonté que vous avez pour moy est telle que vous dites, elle puisse continuer autant que ma vie : mais je crains fort que ce ne soit l’amour d’un jeune cœur, ou pour mieux dire, que ce ne soit ou la sœur ou le frere de celle que j’ay desja veuë en vous. Madame, luy dis-je, les doutes entrent ordinairement dans les ames de ceux qui ne sont pas bien affermis en la creance qu’ils ont, & ceux que je vois maintenant en vous, me tesmoignent ce que je crains le plus, qui est une foible amitié de vostre costé, car l’un des premiers effects d’une vraye amour, c’est d’oster à l’Amant toute sorte de meffiance de la personne aymée, aussi est-il impossible de pouvoir aymer celuy duquel on se deffie. C’est en quoy, me repliqua-t’elle, vous devez cognoistre la grandeur de mon amitié, puis qu’ayant tant de justes occasions de douter de vous, toutefois elle est encore plus forte que tous ces empeschemens, & me contraint de vous rendre de tels tesmoignages de ma bonne volonté : S’il vous plaist, luy dis-je, Madame, que je le prenne de ce biais, j’avoüe que ce sera à mon advantage : & toutesfois ne pouvant laisser la perfection de l’amour qui est en moy sans deffence, permettez moy de vous dire, qu’à tort vous m’accusez de jeunesse, puis que j’ay desja deux fois dix ans. Ah ! me dit-elle, Alcidon, avant qu’il y ait tant soit peu d’asseurance, il en faut avoir deux fois douze : Je me mis à rire, & luy respondis, Cela, Madame, est bon pour ceux qui n’aiment que des beautez ordinaires, mais pour moy & pour vous, le temps n’y sert de rien, parce que vos liens & vos nœuds sont trop forts, & trop serrez, pour pouvoir se deffaire en quatre ans. Et quoy donc, me dict-elle, apres quatre ans vous pensez-vous en pouvoir deffaire ? Pardonnez moy, Madame, luy respondis-je en sousriant, mais je veux dire, que ces quatre ans estans passez, j’auray les deux fois douze ans, aage où vous dites, qu’il se faut asseurer, & perdre toute meffiance.

Elle me vouloit respondre, lors que Delie se mit à tousser, pour nous advertir qu’elle oyoit venir quelqu’un, & incontinent apres son beau-frere entra, auquel faisant signe du doigt, elle le fist arrester à la porte, où elle l’alla trouver au petit pas, & feignant de ne vouloir point esveiller sa sœur, elle marchoit comme si elle eust mis les pieds nuds sur des espines. Son beau-frere luy demanda des nouvelles de Daphnide, & comme elle se portoit. Elle a plaint, luy dit-elle, longuement, & elle ne faict que de s’endormir. Et quoy, luy respondit-il, ne viendrez vous point danser, & les habits que vous avez mis seront-ils inutiles ? Je ne sçay, mon frere, luy dit-elle, peut-estre que la grande douleur de ma sœur passera, si elle peut un peu dormir : si cela est, j’yray finir nostre dessein avec les autres, mais si son mal continuë, il faudra que nous remettions la partie à une autrefois, & si vous venez d’icy à une demie-heure, nous en serons asseurez.

Son beau frere s’en retourna avec ceste resolution, & elle s’en vint nous redire tous leurs discours : & lors que je luy dis, qu’elle le devoit remettre au lendemain : elle me respondit : Je voy bien, Alcidon, que vous avez pris par la frequentation le naturel des Princes, qui ne pensent jamais qu’à ce qui les touche, & n’ont point de soucy des interests d’autruy : vous ne vous souciez gueres de ce qui nous peut avenir lors que vous n’y serez plus, pourveu que tant que vous y demeurerez, vous y soyez sans incommodité. Vous avez tort, luy dit la belle Daphnide, d’expliquer si mal ce que ce Chevalier a dit, car je m’asseure qu’il a plus de soin de nous, que vous ne dites : mais s’il nous aime, comme je le croy, il ne faut pas trouver estrange, qu’il se plaise de demeurer aupres de nous sans compagnie le plus long-temps qu’il pourra, & toutefois il me semble fort à propos, quand nostre beau-frere reviendra, que vous luy disiez que je me porte mieux, & que s’ils veulent venir danser ceans, j’en seray bien aise, pourveu qu’il y ait le moins de gens qu’il se pourra, & le moins d’instrumens, & qu’apres avoir dancé le bal, que vous & vos compagnes avez appris, on s’en aille en quelqu’autre lieu, car nous ferons mettre Alcidon dans ce petit cabinet qui est dans cette ruelle, & moy je ne tiendray que les rideaux de devant ouverts, & demeureray sur le lict, afin de leur monstrer qu’il n’y a personne ceans.

Ce conseil fut trouvé bon, & pour me monstrer le lieu, elle prit une petite clef, & sans se bouger de dessus le lict, elle ouvrit la porte, & faisant apporter la chandelle, me monstra le petit cabinet, où il n’y avoit place que pour deux petites chaires & une table : le lieu estoit tout lambrissé & doré, & si proprement accommodé, qu’il monstroit bien que c’estoit la petite retraite, où la maistresse du logis venoit seule entretenir ses pensées, & qui en avoit remis la clef à Daphnide pour s’y retirer, quand elle se faschoit d’estre parmy tant de personnes : En ce lieu donc, me dit-elle, vous pourrez demeurer en asseurance, & mesme si vous laissez la porte un peu entr’ouverte, vous pourrez voir quand ma sœur & ses compagnes danseront, & encores que vous soyez accoustumé à voir la somptuosité, & les magnificences de ce grand Euric, si est-ce que je m’asseure que ce bal ne vous sera point desagreable, pour la diversité des habits, & pour la nouveauté des inventions. Je luy respondis, que toutes choses me seroient tousjours tres-agreables, pourveu qu’elles luy plussent, & que je demeurasse aupres d’elle.

Cependant que nous parlions ainsi, le beau-frere revint, & si doucement, de peur qu’il avoit de reveiller Daphnide, qu’il ne s’en fallut guere qu’il ne nous surprit. Delie donc qui l’entr’ouyt la premiere, nous faisant signe s’y en alla, & emporta la bougie expressément pour empescher que je ne fusse veu, & d’abord, relevant un peu la voix, Vous avois-je pas bien dict, mon frere, luy dit elle, que si nous avions un peu de patience, ma sœur nous verroit dancer : la voila qui est esveillée, & avec un si bon courage qu’elle nous veut voir : N’est-il pas vray, ma sœur, continua-t’elle, adressant sa parole à ma belle maistresse : Il est vray ma sœur, respondit elle, mais mon frere, je vous supplie qu’il y ait le moins de gens qu’il se pourra, & le moins d’instrumens, car j’ay peur que le bruit ne fasse renouveller mon mal de teste. Le frere infiniment aise de ses nouvelles, retourna incontinant pour les dire à ceste bonne compagnie, & pour donner ordre à tout ce qui estoit necessaire : cependant j’eus loisir de me mettre dans le petit cabinet, & elle d’acommoder de sorte & les rideaux de son lict, & la tapisserie, qu’il estoit impossible de me voir, encores que la porte fust assez entr’ouverte, pour me laisser voir presque tout ce qui se feroit dans la chambre.

A peine avions nous bien accommodé toutes choses, quand une grande partie des Chevaliers assemblez vint dans la chambre, avec un grand nombre de belles Dames, & entre autres Stiliane, & Carlis, qui ont accompagné icy ma belle maistresse. Apres quelques paroles de civilité, (car il faut avoüer que les Chevaliers de la Province des Romains & du Veniscin, sont des plus courtois de toute la Gaule) chacun se mit a dis- courir de ce que bon luy sembloit : mais enfin tous leurs discours vindrent à parler du Roy Euric, & de la guerre qu’il faisoit, de laquelle ressentant tous grandement l’incommodité, il n’y en avoit un seul qui ne s’en pleignist, & qui porté de passion ne médit de ce grand Roy : le moindre mal qu’ils en disoient, c’estoit de l’appeler barbare & cruel, la ruyne des Gaules & de toute l’Europe, & apres ils entroient sur les souhaits. L’un le desiroit estre son prisonnier, l’autre de le voir mort, l’autre d’avoir rompu toute son armée : & les plus avantageux souhaits pour luy, estoient qu’il n’eust jamais esté. J’escoutois tous ces discours, & jugez quel traitement j’en devois esperer si j’eusse esté trouvé. Je croy qu’ils n’eussent pas de long temps cessé de parler de ce grand Roy, selon leur passion, n’eust esté qu’on ouyt quelque instrument, qui fit cognoistre que Delie & ses compagnes estoient prestes à danser : chacun se mit en la place plus commode pour bien voir, & peu apres ces belles Dames entrerent, mais si bien vestues, & d’une cadance si nouvelle, & le tout avec une si gentille invention, qu’il faut avoüer qu’il n’y avoit rien de plus beau. Je ne sçaurois redire maintenant ce que c’estoit, aussi ne sert-il de rien pour ce qui nous touche : seulement je diray, qu’entre les autres representations, il y avoit des filles vestues, les unes en Déesses, & les autres en Nymphes, qui representoient toutes les choses qui se forment en l’air. Je me ressouviens des vers de celle qui representoit le foudre : ils estoient tels.


STANCES.

I.

Mortels, je ne suis pas ce foudre espouvantable,
Dont s’arme Jupiter, & se rend redoutable,
Lors que tout en colere il tonne dans les Cieux ;
Mais ce foudre d’Amour, plein d’esclairs & de flames,
Qui ne suis eslancé que par le clein des yeux,
Dont Amour va bruslant les genereuses ames.

II.

Je ne fais mes efforts sur un rocher sauvage,
Ny dessus un escueil, l’horreur de quelque plage,
Ny sur un corps humain, acte plein de rigueur.
La butte de mes coups n’est chose si petite,
Sans point toucher le corps je sçay blesser le cœur,
Et parmy tous les cœurs, celuy qui le merite.

III.

Et voyez, ô Mortels ! de combien je devance
Du fondre accoustume l’ordinaire puissance :
Il ne s’ose approcher des superbes Lauriers.
Et moy tout au rebours, je ne frappe personne,
Qui n’ait dessus le front par ses effects guerriers,
Des Lauriers meritez la superbe Couronne.

Mais, ô sage Adamas ! ce que je vous raconte est hors de propos, & suffit seulement que je vous die, qu’encores que ce qui estoit representé fust veritablement tres-beau & tres-bien dancé : toutesfois le temps me duroit fort qu’il ne fust finy : parce qu’il me sembloit que c’estoit autant me desrober du temps que je pouvois bien mieux employer. Quand il pleust a Dieu ce bal s’acheva, & quand il pleut au Dieu du sommeil, il commanda a toute l’assemblée de se retirer. Delie demeura seule dans la chambre avec sa sœur, & lors le prisonnier d’Amour sortit de sa prison, & non point sans dire des injures à Delie, de ce que leur representation avoit esté si longue. Voyez, dit-elle, comme vous estes de mauvaise compagnie ; de tant de Chevaliers qu’il y avoit icy, je m’asseure que vous estiez le seul qui s’y faschast : Mais, ma sœur, puis qu’il est si difficile, je vous conseille de le chasser de ceans : car comment pouvez vous esperer de le contenter vous seule, puis que toutes ensemble nous ne l’avons peu faire ? Ma sœur, dit Daphnide froidement, toutes les choses qui sont au monde ne nous sçauroient contenter, si ce contentement ne vient de nous-mesmes, comme toutes les drogues de tous les Myres de l’Univers ne sçauroient guerir un corps, si le corps par sa propre vertu n’en retire sa guerison, c’est pourquoy il faut qu’Alcidon, s’il veut estre content, se vueille contenter soy-mesme, & non pas esperer que le grand nombre de personnes le puisse faire. Madame, luy respondis-je, si j’avois en ma puissance la volonté comme les au- tres hommes, je pourrois vouloir ce que vous dites : mais puis que je l’ay remise entre vos mains, c’est de vous de qui mon contentement depend, & selon ce que vous dites, pour faire que je sois content, il faut que vous vueillez que je le sois. Ma sœur, dit Delie en sousriant, ne pleignez plus le temps que vous avez tenu ce Chevalier en cage au chevet de vostre lict, car il me semble qu’il a fort bien apris à parler. Delie, repliqua Daphnide, en se mettant une main sur le visage pour cacher sa rougeur, Vous estes si peu sage, que je ne sçay, si vous continuez, quelle vous deviendrez.

Apres quelques autres discours, elles furent d’avis de me mettre dans le petit cabinet, jusques à ce qu’elles fussent deshabillées, & que leurs filles de chambre s’en fussent allées. Mais quand elles m’ouvrirent la porte, je trouvay que Delie s’estoit mise au lict avec sa sœur : & parce qu’elle prit bien garde que je n’en estois pas trop satisfait : Et quoy Chevalier, me dit-elle, il semble que vous me fassiez la mine, pourquoy me regardez-vous de si mauvais œil, puis que c’est vous qui estes cause que je suis icy ? Je voy bien, luy respondis-je, que j’en suis cause aussi n’en puis-je estre marry, puis que ma belle Maistresse le veut ainsi : Il est vray que j’eusse esté bien aise de pouvoir parler à elle sans tesmoin, Vous n’avez donc pas envie, me dit-elle, de tenir ce que vous luy direz : car ne sçavez vous pas que pour faire un bon contract, il y faut tousjours des tesmoins ? Amour, luy repliquay je, nous serviroit de tesmoin. Amour, dit-elle, ne peut pas estre tesmoing, car il faut qu’il soit juge, & peut estre encor ne pourra-t’il pas estre juge, car il est dangereux qu’il ne soit lui-mesme complice de vostre tromperie, Si Amour ne peut pas estre tesmoing, repris-je lors, en ce qui est de l’amour, encor moins Diane, qui s’en est tousjours declarée ennemie. Si je n’en puis estre tesmoing, dit elle, j’en seray le denonciateur pour en faire la punition. Jugez, respondis-je, si vous y estes en ce dessein, si je n’ay pas occasion de vous desirer hors de là ? Daphnide, qui n’avoit point encores parlé, nous interrompant, & s’adressant à moy. C’est moy, dit-elle, Alcidon, qui luy ay ordonné de se mettre où elle est, & le dessein qui me l’a fait faire est tant à vostre advantage, que quand vous le sçaurez, vous en serez peut-estre glorieux. Car ce n’est pas pour tesmoigner contre vous, ny pour vous accuser, comme elle dit. Je suis trop asseurée de la discretion d’Alcidon, & de la puissance qu’il m’a donnée sur luy. Mais ayant plus de doubte de moy que de vous, j’ay voulu qu’elle fust icy pour m’empescher par sa presence de faire plus que je n’ay resolu : Si de fortune la bonne volonté que je vous porte me vouloit faire outrepasser ce que je dois contre le dessein que j’en ay fait : J’avoüe, Madame, luy dis je froidement, que ceste crainte que vous avez est bien glorieuse pour moy, mais le remede que vous y apportez est bien cruel & importun. Il faut, me respondit-elle, Alcidon, que vous m’aymiez comme je vous ayme, & que comme je fais gloire d’aymer un Chevalier sans reproche, de mesme vous pensiez que celle qui merite d’estre aymée de vous, doive estre non seulement sans blasme, mais sans le soupçon mesme du blasme.

Nos discours furent longs sur ce sujet, & si agreables, que je ne me donnay garde que le jour parust à travers des vitres, & des vanteaux : nous commençasmes alors à consulter si je devois partir ou demeurer. La belle Daphnide qui estoit tousjours en peine de me voir en ce danger, au commencement estoit d’opinion avec Delie que je m’en allasse avant qu’il fust plus grand jour : mais quand je l’eus un peu r’asseurée, & que je luy eus remonstré que de long temps peut estre ne pourrois-je pas retrouver la commodité de la revoir, elle consentit a mon sejour, quoy que Delie y contrariast : mais enfin l’Amour l’emporta par-dessus ses raisons, & fut resolu que je demeurerois encores tout ce jour en ce lieu bien-heureux, & que la nuict estant venuë, je pourrois partir avec plus de seureté. Et à fin que je ne demeurasse point tout seul en ma petite prison, la belle Daphnide resolut de tenir le lict tout le jour, feignant de se ressentir du mal du jour passé, car le cabinet estoit si pres du chevet de son lict, que nous pouvions parler ensemble sans estre oüys du reste de la chambre. Ceste resolution estant prise, Delie se chargea d’avertir de nostre dessein celuy qui m’avoit conduit, afin qu’il donnast ordre à tout ce qui estoit necessaire, tant pour empescher que ces Chevaliers qui estoient venus avec moy ne fussent apperçeus, que pour les faire trouver au lieu & à l’heure que nous avions prise.

Plusieurs fois oyant discourir nos Druides de l’estat & de la vie du grand Thautates, & des ames immortelles des hommes, qui apres ceste vie, pour recompense de leurs vertus s’en vont dans le Ciel aupres de luy, où elles doivent demeurer à jamais, Je me suis grandement estonné, & presque ne pouvois comprendre que ce ne fust une vie bien desagreable & ennuyeuse que la leur, puis, à ce qu’ils disent, qu’ils n’y boivent, ny mangent, ny dorment, ny font aucune autre chose que perpetuellement penser & contempler, me semblant que le temps leur devoit estre bien long, le passant tout en imaginations. Mais j’avouë que depuis ce temps j’ay recogneu le contraire, lors que je considerois combien promptement & agreablement pour moy se passoient les heures pres de ceste belle : car je ne fus de ma vie plus estonné, que quand je vis esclairer le jour, ne me semblant pas que la nuict eust duré une heure, tant elle avoit passé, ou plustost s’en estoit envolée promptement.

Chacun estant desja levé dans le logis, Delie fut contrainte d’en faire de mesme, & il fallut que je me renfermasse dans ma prison : car elle ne voulut jamais permettre que je la visse habiller, parce qu’il falloit qu’elle fut servie de ses filles. Je luy offris bien, & l’en suppliay, de me permettre que je fisse ce matin l’office de ses Damoiselles, mais ce fut en vain, quoy que sa sœur en sousriant luy dit, que j’estois si accoustumé de donner la chemise au grand Euric, qu’il ne falloit point douter que je ne la sçeusse bien donner a elle aussi. Vous sçavez bien, luy respondit-elle, que la chemise des femmes est cousue jusques en bas, ce que ne sont pas celles des hommes, & je craindrois qu’en me la mettant il ne la décousist, ou la dechirast, & par ainsi il vaut mieux que ce soient mes filles. Criez, dit Daphnide, s’il vous fait mal. Il n’est plus temps, respondit Delie, de crier quand le mal est fait, il faut que ce soit auparavant, afin qu’il ne se fasse : Et pour conclusion, dit-elle en sousriant, encore que cet oyseau soit bien privé, il faut qu’il demeure en cage. Vous voyez Alcidon, dit Daphnide, comme mes persuasions ont peu de force. Madame, luy respondis-je, je ne parle point pour ma liberté, puis que je voy que vos paroles sont inutiles : mais je prie Amour que quelques fois il me vange d’elle. Amour, dit-elle, n’a rien affaite avec Diane. Et toutesfois, luy dis-je, pour baiser un Endimion, ceste Diane quitta bien le Ciel. Et peut-estre encores ne fut-elle pas si desdaigneuse, que pour une toison elle ne favorisast le Dieu Pan, encore qu’il eust les pieds de bouc & des cornes en la teste. La Diane, dit-elle, dont vous parlez, respondra quand elle voudra a ceste calomnie : mais je vous diray bien que si je ne change fort d’humeur, je ne voudray jamais que celuy que je baiseray l’endorme, & quant aux cornes de Pan, il est certain que s’il advient que j’ayme quelqu’un, j’aymeray tousjours mieux qu’il les porte que moy. Et toutefois, luy dis-je, la Lune de qui vous avez le nom les porte bien : c’est parce, me respondit-elle, qu’elle n’est point mariée, & ce qu’elle en fait, ce n’est que pour advertir les Amants ausquels elle esclaire la nuict en leurs larcins, que les cornes qu’ils vont faire à autruy leur seront quelquefois renduës par d’autres : Mais, continua-t’elle, tous ces discours sont bons, vous avez beau prolonger, si faut-il entrer en ce cabinet : & a ce mot passant le bras par-dessus sa sœur, elle me poussa dedans & ferma la porte sur moy, & puis appellant ses filles qui estoient en une garderobbe voisine, elle s’habilla sans faire bruit, feignant que Daphnide se trouvoit mal, & puis laissant les fenestres fermées, s’en alla donner ordre à ce que nous avions resolu. Cependant, encor qu’il y eust quelques personnes dans la chambre, nous ne laissasmes de parler ensemble, sans toutesfois ouvrir la porte ; & quoy que ce fust d’une parole assez basse, si est-ce qu’une fille passant assez pres du lict entr’ouyt, non pas les paroles, mais ouy bien le sifflement qu’en parlant bas on fait pour prononcer quelques lettres, & de fortune cela fut en mesme temps que Delie soigneuse de nous, s’en revint en la chambre, qui fut cause que ceste fille s’adressant à elle, luy dict qu’elle pensoit que sa sœur fut plus malade qu’elle ne disoit : Et pourquoy ? dit Delie, Parce, respondit la fille, qu’elle resve, car je l’ay ouye parler toute seule : Et qu’a-t-elle dit ? repliqua Delie, Je n’ay pas ouy, adjousta la fille, les paroles bien distinctes, mais asseurez vous qu’elle parle. Vous estes bien plaisante, reprit Delie, ne sçavez vous pas que c’est sa coustume, aussi tost le matin qu’elle est esveillée de faire ses prieres & recommandations aux Dieux, taisez vous, & n’en parlez point. Cette fille creut Delie, qui peu apres s’ap- procha de nous, & nous fist ce conte, nous avertissant de parler un peu plus bas : Je le feray, luy respondis-je, mais belle Delie, ne vaudroit-il pas mieux faire sortir chacun dehors, affin que ceste porte me peust estre ouverte ? Ah, Ah, dict-elle, en se mocquant de moy, Je suis a ceste heure belle Delie, & tantost j’estois une Diane cornuë, & qui aymois Pan le vilain pour une toison : Je voy bien que vous avez une ame douce, & qui aymois Pan le vilain pour une toison : Je voy bien que vous avez une ame douce, & qui reçoit fort bien les enseignemens qu’on luy donne, il faut que vous demeuriez encores où vous estes, jusques à ce que vous ayez bien apris à parler de Diane, car autrement elle seroit en colere, & pourroit vous chastier & nous aussi. A ce mot, elle s’en alla faire sortir toutes ses filles, & commanda à l’une de faire apporter quelque consommé pour donner à sa sœur : mais parce qu’elle n’avoit gueres souppé, qu’elle en apportast plus que de coustume : La fille revint incontinent avec ce qu’elle luy avoit commandé, & elle refermant la porte & entr’ouvrant un peu une fenestre, s’en vint l’apporter à sa sœur : & se joüant comme de coustume : Je veux, dict-elle, que ce Chevalier sorte pour cognoistre de quelle façon je me sçay vanger des injures qu’il m’a faictes : & lors ouvrant la porte : Venez Dam Chevalier, continua-t’elle, & voyez de peur que j’ay que vous ne mouriez, avant que j’aye eu le loisir de vous faire souffrir les supplices ausquels je vous ay destiné, je vous apporte icy dequoy vous nourrir un peu, car je serois trop marrie que vostre trespas devançast mon entiere vengeance. Elle proferoit ces pa- roles avec tant de grace, qu’il estoit impossible de s’empescher d’en rire : Et apres que sa sœur eut un peu repris d’haleine ; Mais dict-elle, Delie, comment avez vous eu ce que vous luy apportez, & ne s’en sera t’on point apperceu ? Ouy, respondit-elle, si je n’avois pas plus d’invention que vous : contentez-vous qu’un de ses jours je vous veux vendre, & que ce sera vous mesmes qui en ferez le marché, sans que vous en sçachiez rien : Et pour ne laisser refroidir ce que je vous apporte, prenez-en un peu, aussi bien ay-je dict que c’estoit pour vous, & le reste sera pour ce Chevalier, à qui je veux tant de mal : Il vaut mieux, dict-elle, le luy laisser du tout, car je m’asseure qu’il en a plus de besoin que moy, pour la longue traite qu’il a faicte sans manger. Voire, dit Delie, pourveu qu’il ne meure pas, encor n’est-il que trop heureux, & à ce mot elle contraignit sa sœur d’en prendre un peu, & puis voulut que j’en fisse de mesme : & parce que je m’en excusois, Non, non, dit-elle, recevez-le, car je ne sçay si d’aujourd’huy vous mangerez autre chose que des confitures, qui sont dans ce petit cabinet, de peut d’estre descouvert par tant de gens qui sont ceans : Et prenez le cas que ce que vous faictes tous deux, ce soit boire en nom de mariage.

Avec semblables discours, nous passasmes tout le matin, & l’heure du disner estant venuë il me fallut renfermer, affin de n’estre veu par ceux qui luy apportoient la viande ; & le malheur voulut qu’elle n’avoit pas presque finy le repas, que toute la chambre fut pleine de ces Chevaliers dont peut-estre y en avoit il plusieurs qui en estoient frapez d’Amour : & de fortune le beau-frere s’assyant sur le pied du lict, en fit mettre des principaux dans des sieges en la ruelle. & si pres de moy que je ne pouvois presque souffler sans estre ouy. Considerez, sage Adamas, en quel estat j’eusse esté s’il me fust venu volonté de tousser ou d’esternuer ?

La pluspart de leurs discours estoient de la guerre du Roy Euric, & des preparatifs qui se faisoient en divers lieux pour luy resister, dequoy je fus bien aise d’estre adverty, pour en donner advis au Roy, qui depuis ne luy fut pas inutile : mais le plus fascheux fut, qu’ils demeurerent à l’entretenir jusques au soir ; je vous laisse à penser leur peu de discretion, puis que la voyant malade, ils ne laisserent de demeurer presque tout le jour autour de son lict. Enfin se voulant aller promener, ils la laisserent toute seule, & lors les portes estans fermées, je sortis du cabinet, que Delie me vint ouvrir : Et bien, me dict-elle en l’ouvrant, que vous semble de ceste aventure, & comment la nommerez vous, sera-ce du nom de parfaitte Amour ou d’extreme patience ? Ce sera, luy dis-je, de celuy de la plus agreable que j’eus jamais : Et toutes fois, adjousta Daphnide, Que direz vous du long temps que vous avez esté dans ceste caverne ? Je diray, luy respondis-je, Madame, que cela ne doit pas estre trouvé estrange, puis que l’on dict bien, qu’en un certain temps, lors que l’Ours voit esclairer le Soleil, il se renferme dans sa caverne pour quarante jours. Et pourquoy n’ay-je deu me renfermer dans la mienne pour quelques heures, puis que j’ay veu ce matin vos beaux yeux qui sont mes Soleils, esclairer avec tant de clairté, que jamais je ne les vis si beaux ? Vous en direz, reprit Delie, tant de miracles que vous voudrez, mais si ne sçaurois-je croire que la liberté ailleurs, ne vous fust bien aussi agreable que ceste prison, & mesme avec une si grande contrainte. Si Diane, luy respondis-je, sçavoit que c’est que d’aimer, & quel contentement on reçoit d’estre aupres de la personne aymée, elle ne seroit pas tant incredule qu’elle est, & au contraire, elle croiroit qu’à ce coup, puis qu’elle nomme le lieu où j’ay esté une prison ; J’ay trouvé le proverbe faux, qui dict, nulle belle prison : car je n’ay jamais esté dans le Palais du grand Euric avec plus de plaisir ny de contentement.

Nous continuasmes quelque temps ce discours, avec tant de felicité pour moy, que les heures ne me sembloient que des momens. Et celle du souper estant venuë, il me fallut encore renfermer : mais ce fut pour peu de temps : car Daphnide ayant, comme je croy, pitié de me laisser seul si longuement, se hasta de sorte que sa sœur se plaignoit qu’elle n’avoit pas eu le loisir de manger, toutesfois elle eut mémoire de moy, & je ne sçay comment, ny avec quelle excuse elle me fit garder quelque chose, quoy que veritablement ce fut sans que j’en eusse affaire : seulement je suppliay la belle Daphnide, puis qu’il falloit que je partisse si tost, de vouloir pour le moins s’exempter ce soir de la visite, pour ne dire importunité de tous ces Chevaliers, afin que le temps qui me restoit pust estre employé aupres d’elle, ce qu’elle pourroit faire en feignant de se trouver mal, & que la longue demeure qu’ils avoient faicte aupres de son lict en estoit cause. Elle y consentit avec quelque peine, & soudain Delie leur alla donner à tous le bon soir de sa part, & faire ses excuses de ce qu’elle se retiroit de si bonne heure.

Me voila cependant seul aupres de ma belle Maistresse : car Delie, de peur que personne ne m’y surprist, nous avoit enfermez dedans, & avoit emporté la clef. L’amour alors & la commodité me donnerent un grand assaut, car aymant passionnément cette belle Dame, & me voyant seul aupres d’elle, c’estoit assez pour me convier à la rechercher de quelque chose de plus : mais il y avoit encores deux autres tres-grandes considerations. L’une, les asseurances qu’elle me donnoit de sa bien vueillance, qui ne me devoit pas rendre peu hardy : & l’autre, les preceptes que j’avois du Grand Euric, de ne point perdre l’occasion. Et toutesfois jugez, Madame, de quelle qualité est l’affection que j’ay pour vous : vous sçavez bien que je ne vous en fis point d’autre semblant, sinon que me mettant a genoux au chevet de vostre lict, & vous prenant une main, je la vous baisay avec un grand souspir, tant le respect qui accompagne tousjours une grande amour, eut alors de pouvoir sur moy. Il est vray, sage Adamas, que ayant demeuré de cette forte quelque temps, je luy dis, presque comme hors de moy : Et bien Madame, comment ordonnez-vous que je vi- ve ? Je ne veux pas, me dict elle, que ce soit comme vous avez faict par le passé : car maintenant que vous avez cette preuve de ma bonne volonté, je ne le vous pardonnerois jamais. Voila, luy respondis-je, Madame, une dure ordonnance & à laquelle je proteste de desobeyr. Comment Alcidon, dict-elle, se levant sur le lict tout en sursaut : Comment vous protestez de me desobeyr, pensez-vous bien à ce que vous dites ? Et de fortune en mesme temps Delie mit la clef dans la serrure, & nous oüysmes qu’elle ouvroit la porte : cela fut cause que craignant que quelqu’un ne fust avec elle, je me retiray dans le cabinet sans luy point faire de response : mais quand elle eut refermé la porte, & que je la revis seule, je revins en ma place, & voulus reprendre la main de ma belle Maistresse, mais elle toute en colere la retira, en me disant si haut que Delie l’entendit, Vous me ferez plaisir Alcidon, puis que vous estes en cette volonté de ne m’importuner pas d’avantage. Delie oyant ces paroles eut opinion que j’eusse recherché sa sœur de quelque chose qui luy fust desagreable, & cette opinion luy fit dire en sousriant, Voicy une grande colere, & je vois bien que les bons ouvriers en peu d’heure font beaucoup de choses, puis que je les voy si changées depuis que je m’en suis allée. Je gage, continua-t’elle, Chevalier, que vous avez contrevenu aux coustumes que je vous ay dites de cette aventure. Ah non ! respondit sa sœur, mais peut estre a-t’il bien fait pis, car s’il eut fait ce que vous dites, il n’eust esté que parjure Amant, au lieu qu’en ce qu’il a fait, il se declare perfide & traistre. Voila, luy dis-je, sage Delie, deux grandes injures, & toutesfois je les endure patiemment, jusques a ce que nous ayant ouy tous deux, vous jugiez & ordonniez quelle reparation elle me doit faire : car je vous veux bien pour mon Juge. Vrayment, dit Daphnide, voila le Chevalier le plus outrecuidé qui fut jamais, il ose bien demander reparation en ce qu’il ne doit attendre que punition : Mais Delie, puis qu’il vous veut bien pour son Juge, je vous veux bien aussi pour le mien, oyez ce qu’il a dict, & le condamnez au supplice qu’il merite, si toutesfois il s’en peut trouver un qui puisse égaler son offence. Et afin qu’il ne die pas que je le rapporte trop aigrement, je veux bien que vous l’oyez de sa bouche mesme. Alors je respondis froidement, Voyez mon Juge, combien mon affection surmonte la rigueur de Madame, elle requiert que vous me punissiez cruellement : & moy, si j’ay failly, je vous fay pour son contentement la mesme requeste : mais si c’est elle qui a faict, non pas une faute (je ne croiray jamais qu’elle en puisse faire) mais quelque injure à mon amour, je ne requiers pas qu’elle soit punie : car si je luy voyois du mal, je mourrois de peine, mais qu’il luy soit ordonné de ne plus offencer ny d’effect ny de pensée l’affection que je luy porte. Je veux bien, respondit Delie, estre vostre Juge à ces conditions, faictes moy donc entendre vostre different : Aprenez le je vous supplie, luy dis-je, de sa propre bouche : car outre que je sçay qu’elle ne peut dire que la verité, encore est-il raisonna- ble, que vous sçachiez par elle, puis qu’elle m’accuse qu’elle est la faute dont elle demande que je sois puny. Il est vray, dit Delie, c’est à vous à parler la premiere. Je vous l’auray bien-tost fait entendre, reprit-elle, car nous n’avons pas eu long discours ; il m’a dit ces mesmes mots : Comment, Madame, ordonnez vous que je vive ? Je luy ay respondu, Je ne veux pas que ce soit comme vous avez fait par le passé : car à ceste heure que vous avez quelque preuve de ma bonne volonté, je ne le vous pardonnerois jamais. Il m’a respondu, C’est une trop dure ordonnance, & à laquelle je proteste de desobeyr, & lors que je luy reprochois ceste desobeyssance, vous estes entrée, & m’avez empeschée de sçavoir ce qu’il vouloit respondre : voila tout ce que nous avons dit. Lors Delie se tournant vers moy, Daphnide a-t’elle dit la verité ? Ouy, mon Juge, luy respondis-je, & c’est dequoy je vous demande justice : car des injures de perfide & de traistre, je n’en dis rien, parce que vous les avez ouyes, & outre cela, ce n’est qu’une suitte de la premiere offence : Mais, dit Delie, comment entendez vous qu’elle vous ait offencé, puis que selon ce que vous avoüez, c’est vous qui avez fait la premiere faute ? Car, Chevalier, respondez moy, ne vous dites vous pas Amant de ceste belle Dame ? Ouy, luy respondis-je, & avec tant de verité, que quand je cesseray de l’aymer, je cesseray de vivre. Or, reprit Delie, ne sçavez-vous qu’une des principales loix d’Amour, c’est que l’Amant obeysse aux commandemens de la personne aymée ? Ouy, luy res- pondis je, pourveu que ces commandemens ne soient point contraires à son affection, comme si elle commandoit de n’estre point aymée, elle ne devroit pas estre obeye. Vous avez raison, reprit Delie : car toute chose naturellement fuit ce qui la destruit : mais comment pouvez vous vous excuser de n’avoir failly à ce precepte d’Amour en ceste occasion où vous avez non seulement trouvé dure l’ordonnance qu’elle vous faisoit de l’aymer, mais de plus, avez protesté de luy desobeyr ? Mon Juge, luy respondis je, je ne l’ay pas seulement protesté, mais je le proteste encores, & avec une telle resolution, que si j’avois à mourir & à remourir autant de fois que j’ay vescu de jours depuis l’heure de ma naissance, je l’eslirois plustost que de faire autrement. Voyez, dit alors Daphnide, tout en colere, oyez comme il parle, & le punissez s’il se peut comme il merite. Mon Juge, interrompis je alors en sousriant : Que ma belle maistresse me commande d’entrer pour son service dans des bataillons armez, qu’elle m’ordonne de me jetter dans un feu ; voire, s’il luy plaist toute à ceste heure, que je me mette ce poignard dans l’estomach, je le feray devans ses yeux pour luy obeyr, & pour luy rendre tesmoignage du pouvoir qu’elle a sur moy, & si elle ne croit mes paroles, qu’elle en tire telle preuve qu’elle voudra : car je suis tres-asseuré qu’elle ne me commandera jamais rien de si hazardeux, que mon amour ne me donne assez de force & de courage pour l’executer incontinent : Mais ne vous souvenez vous point que quand sous l’habit & sous la faveur de Diane, vous me receutes à la preuve de ceste adventure, je vous promis d’en observer les coustumes, pourveu qu’elles ne m’ordonnassent rien qui fust contraire à mon Amour ? Je m’en souviens, respondit Delie, Vous ne devez donc point, repris je, ô mon Juge ! trouver mauvais que j’aye fait ceste mesme protestation à ma maistresse : puis que si j’eusse fait autrement, j’eusse esté traistre & perfide envers elle & envers Amour. Je luy demande comment il luy plaist que je vive. Je ne veux pas, me dit-elle, que ce soit comme vous avez fait par le passé. Mais si par le passé je l’ay aymée autant qu’un cœur peut aymer, en m’ordonnant que je ne fasse pas comme j’ay fait, n’est ce pas me commander que je ne l’ayme plus ? Et ne serois-je pas desloyal & perfide, si j’obeyssois à une telle ordonnance ? Non, non, Madame, continuay-je m’adressant à Daphnide, si vous ne sçavez point quels sont vos yeux. Sous pretexte que vous ne les voyez que dans un miroir, ne pensez pas que nous qui les voyons en eux mesmes, n’en ressentions les blesseures jusques en l’ame, & ne recognoissions que veritablement ceux qui ont esté blessez n’en peuvent jamais guerir. Je vous ay aymée enfant, j’ay continué homme, & je vous aymeray dans le cercueil en despit de la froideur de la mort, rien ne m’esloignera jamais de ceste resolution, & ceste pensée sera tousjours dans mon cœur tant que je vivray, & parmy mes cendres apres mon trespas. Delie alors en sousriant, Je vois bien, dit-elle, qu’Amour est un enfant, & que peu de chose le fait pleurer. J’ordonne pour accorder vostre differend, qu’Alcidon pour chastiment de la faute qu’il a faite d’oser respondre à Daphnide si absolument, qu’il luy desobeyroit encores qu’il en eust raison, sans delay baisera la main de sa maistresse, & que Daphnide pour la punir de ce qu’elle luy avoit commandé une chose qu’elle n’eust pas voulu avoir effect si elle l’eust bien entendue, baisera Alcidon pour tesmoignage de son repentir. Ce jugement fut de mon costé executé avec beaucoup de contentement, & tout le reste du soir nous nous entretinsmes de si agreables discours, que quand j’oyois un horologe qui estoit sur la table, il me sembloit qu’il sonnoit les quarts d’heure, & non pas les heures entieres.

Je n’aurois jamais fait si je voulois raconter tous les discours qui furent entre nous, & de peur d’estre trop long, je diray seulement, qu’en fin estant pressé de partir apres avoir reculé mon depart tant qu’il m’estoit possible : Je repris la main de ma belle Maistresse, & mettant un genoüil sur un carreau, je luy dis, Enfin, Madame, me voicy à la fin de mon bon heur, Delie & le temps me pressant de partir : Je voy bien que l’un ny l’autre ne ressent point ma passion, mais vous qui en estes la cause, serez vous aussi insensible comme eux ? Alcidon, me respondit-elle ne vous pleignez point de moy, & vous souvenez, que si je ne vous aimois, je n’eusse pas eu la resolution de vous voir icy, puis que s’il n’y alloit que de ma vie, ce seroit peu de chose, mais y mettant la vostre aussi, & mon honneur, vous devez croire que la passion qui m’a bousché les yeux à toutes ces considerations doit estre tres-grande. Madame, luy dis-je, c’est ce qui me fait estonner qu’ayant desja fait tant pour moy, vous fassiez à ceste heure si peu : Alors sa sœur s’estoit un peu esloignée, & faisoit quelque chose par la chambre, Daphnide me respondit : Souvenez vous, Chevalier, que ceste aventure de laquelle Delie vous a donné l’entrée, ne se doit point achever par importunité de demandes, mais par perseverance & longueur de temps. A ce mot elle me serra la main que je luy baisay, avec un grand souspir : Tout ce que je puis faire donc, c’est, luy dis je, de supplier le grand Saturne, qui conduit les heures, le temps, & les saisons, de les faire passer si viste, que le poinct de mon bonheur puisse arriver avant mon trespas, si pour le moins il doit avenir quelquefois ; autrement qu’il fasse si tost passer celuy de ma vie, que l’ennuy & la peine n’ayent pas le loisir de me donner la mort. Vivez content, me dit-elle, Chevalier, & souvenez vous que je vous ayme : Ce furent les dernieres paroles qu’elle me dist pour lors, parce que par malheur, l’Horologe sonna mi-nuict, qui estoit l’heure que je devois partir : & Delie, de peur que celuy qui m’attendoit à la porte du jardin ne fust apperceu, ne voulut me permettre de demeurer un moment davantage, outre que j’estois si affligé de m’en aller, que presque je ne sçeus luy dire Adieu ; pour le moins je n’ay point de mémoire de ce que je luy dis. Je partis donc de ceste sorte si confus, que j’estois au milieu du jardin, avant que je disse, ny res- pondisse un mot a Delie, dequoy je mettant à moitié en colere : Et quoy, Chevalier, me dit-elle, en me tirant par le bras, avez vous laissé la langue avec le cœur au lieu d’où vous venez ? Je ne sçay, luy dis je, belle Delie, ce que j’y ay laissé, ny ce que j’en ay rapporté, mais bien que ceste aventure où je me suis esprouvé, donne les plus grandes esperances, & les moindres effects qu’on puisse imaginer. Et quoy, me dit Delie, ingrat Chevalier, que vous estes, vous estiez vous imaginé de devoir obtenir d’avantage de ma sœur ? Beaucoup moins, luy dis-je, quand je regardois mon merite, mais beaucoup plus aussi, quand je considerois mon affection. Si vous aviez, respondit-elle, un jugement bien sain, vous eussiez fait peut estre une proposition en vous mesme toute contraire, car vostre merite devoir obtenir beaucoup, estant Alcidon tant estimé de tous ceux qui le cognoissent, qu’il n’y a rien à quoy son merite ne le puisse justement faire attaindre : mais vostre amour ne devoit pretendre à chose quelconque pour encores, estant si jeune, que je ne sçay comment on luy puisse si tost donner le nom seulement d’Amour : pour le moins on ne le devroit pas faire, s’il est vray qu’on ne donne point le nom d’homme à un enfant qui est encor au berceau. Comment, respondis-je, belle sœur de ma Maistresse, vous estimez mon amour jeune, qui est nay en moy presque aussi tost que la cognoissance du bien & du mal, & vous le croyez petit, encore qu’il surpasse en grandeur les plus grands Geans qui furent jamais enfantez de la terre ? Je l’estime jeune, me dit-elle froidement, parce qu’il n’est nay que depuis le jour avant que vous ayez commencé d’entrer en ceste avanture : Et je l’estime petit au prix de ce qu’il sera, & que raisonnablement il doit estre. Mais, me dit-elle en me serrant la main, laissons ce discours, & dites moy quand avez-vous opinion de nous revoir, & quelle resolution en avez-vous prise avec ma sœur ? Vous avez ouy, luy respondis je, tous nos discours, & je suis tant outré de desplaisir de me separer d’elle, que je n’ay plus de mémoire de chose quelconque. Puis que cela est, dit-elle en sousriant, vostre maistresse a bien fait de ne vous point favoriser davantage, car aussi bien ce desplaisir que vous dites vous l’eust fait oublier : Ne croyez pas cela, repliquay-je soudain, car tout ainsi que je n’ay pas oublié que je n’ay point receu les contentemens esperez, de mesme jamais je n’eusse perdu le souvenir des faveurs tant desirées. Ne vous figurez point ce que vous dites, respondit-elle, car la mémoire que vous avez de ce que l’on a fait pour vous, c’est parce qu’on se souvient tousjours beaucoup mieux du mal que du bien receu, & que l’amertume demeure plus long-temps en la bouche que la douceur. Mais puis que vous n’avez point resolu autre chose avec ma sœur, je vous conseille de vous resoudre en vous mesme de la revoir le plustost, & le plus souvent que vous pourrez : car souvenez-vous qu’il n’y a rien que les yeux qui fassent naistre l’amour, ny rien qui le fasse croistre d’avantage que de s’entrevoir souvent. Voyez vous Alcidon, je vous veux tesmoigner que je vous ayme, & puis que vous avez entrepris ceste avanture, & que ç’a esté moy qui vous en ay ouvert la porte, je vous donneray des advis tels, que si vous les suivez, sans doute vous en viendrez à bout. J’ay un peu plus d’aage que ma sœur, cela est cause que j’ay un peu plus d’experience qu’elle, & peut-estre que vous aussi, mais n’abusez pas des enseignemens que je vous donneray, si vous ne voulez vous en repentir. Ma sœur vous ayme, elle me l’a dit, & veritablement je le croy, & vous le pouvez bien juger, par le hazard où elle s’est mise pour vous voir, mais elle est fort jeune, & par ainsi naturellement subjette aux imperfections de la jeunesse. La jeunesse est prompte à recevoir toutes sortes d’impressions, mais aussi prompte à les perdre, & cela d’autant que l’humidité de leur memoire est comme de la cire bien molle, où l’on imprime aysement tout ce qu’on veut, mais qui encor plus aysément perd ces figures imprimées, & mesme pour peu qu’on y en presente de nouvelles. Il faut donc pour eviter ce danger, & si vous voulez tousjours estre aymé, & bien aymé, que par vostre presence, vous renouvelliez souvent ces premieres images, & ne le pouvant par la presence, autant qu’il seroit necessaire, vous le fassiez par lettres & messages, car lors que ces entre-veuës inesperées adviennent, ou ces messages non attendus, ils font un beaucoup plus grand effect, parce qu’en Amour, les biens & les contentemens esperez semblent estre deus, & que ce soit une injure s’ils sont ou retardez ou refusez, au lieu que les autres qui viennent avant l’esperance, font en l’ame de qui les reçoit, comme les coups qui n’ont point esté preveus, c’est à dire des effects beaucoup plus grands. Si je pouvois, luy dis-je, belle Delie, me desobliger au peril de ma vie, des faveurs que je reçois de vous, je m’estimerois infiniment redevable a la fortune : mais n’osant esperer tant de bon-heur, je vous supplieray seulement de croire, que pour tesmoignage de l’estime que je fais de vostre jugement & de vos bons advis, je les observeray religieusement, & conserveray la memoire des obligations que je vous ay, jusques a la fin de ma vie, & pour me desgager en quelque sorte de ce que je vous doy, n’ayant point de cœur pour le pouvoir faire dignement, je m’oblige a vous en remettre un entre les mains, que vous estimerez beaucoup plus que celuy qui souloit estre à moy, & qui est maintenant à Daphnide. Alcidon me dit-elle, en sousriant, je voy bien par vos discours, qu’il est vray que toute chose tourne à son commencement, puis que quand vous entrastes en ce jardin, vous me tinstes les mesmes propos de la perte de vostre cœur, que vous faites maintenant que vous en sortez. Je prie Dieu que celle qui l’a, le possede long-temps, & cependant je verray quels seront les effects de vos promesses, tant en l’observation de mes advis, qu’en la remise de ce cœur que vous me promettez.

A ce mot estans arrivez à la porte du jardin, je pris congé d’elle, & ayant trouvé celuy qui m’attendoit pour me guider, nous nous mismes au petit pas, pour retrouver nos rochers : mais comme si le Ciel eust voulu plaindre nostre separation, tout a coup il se troubla & couvrit de tant de nues, que non seulement nous perdismes la clarté de la Lune, mais fusmes de sorte moüillez de la pluye, que nous fusmes contraincts de nous retirer sous un arbre, attendant que ceste grande furie fust passée. Celuy qui me conduisoit perdit de sorte la cognoissance du chemin, que quand nous voulusmes aller où estoient ceux qui m’attendoient, il s’esgara, & me mena jusques à la source de la fontaine qui donne & le nom & le commencement à la riviere de Sorgues. Ceste fontaine est toute en tournée de si grands rochers, à l’extremité de ceste valée, qu’elle semble estre enclose par eux, comme si c’estoient de hautes murailles, sinon du costé d’où nous venions. Quand ceste source est en son repos, elle semble un grand puits, qui laisse escouler ses eaux pour estre trop remply. Mais, me disoit celuy qui me servoit de guide, quelquefois ceste fontaine est la plus espouvantable qu’il se puisse dire : car voyez vous la hauteur de ce rocher qui est à main gauche, je vous asseure que bien souvent elle faict sauter ses eaux jusques la, & que ses boüillons s’eslevent avec une telle furie, & avec un si grand bruit, qu’il n’y a tempeste de mer qui l’egale : Et n’en sçait on point la cause ? luy dis-je, Non, me respondit-il, car quelquefois elle entre en ceste furie, lors que le temps est le plus beau, & d’effect vous voyez qu’à ceste heure qu’il pleut, elle est aussi calme que les autres sources : Il faut repliquay- je, que cela vienne de quelques vents enfermez qui font cest effort pour sortir.

Cependant que nous parlions ainsi, la pluye se renforça, & parce que je rencontray la concavité d’un rocher, soubs lequel on pouvoit estre à couvert, je luy dis, que j’estois d’avis qu’il allast chercher ceux qui m’attendoient : car je ne pouvois plus aller à pied, & que cependant que je me reposerois, la pluye peut estre passeroit, & qu’apres la Lune venant à esclairer, elle nous ayderoit a trouver le chemin.

Or mon pere, je vous raconte cecy, non pas pour servir a nostre discours, mais seulement pour vous dire une avanture estrange, & que peut-estre jugerez vous telle quand vous l’aurez ouye. Lors que celuy qui me guidoit fut party pour faire ce que je luy avois commandé, & que je me vis seul sous ce rocher sauvage, Amour qui eut pitié de moy ne voulut pas que longuement je fusse sans luy, aussi n’y avoit-il pas apparence que depuis si peu de temps j’eusse quitté le lieu où il estoit en sa gloire, & que je n’eusse point de souvenir. Je fus donc incontinent accompagné des douces pensées de Daphnide, & apres les avoir quelque temps entretenuës, enfin je me mis à chanter tels vers, considerant combien l’absence estoit ennemie de l’Amour.


SONNET,
Les contentemens d’Amour
peu asseurez.

Quand on y songe bien, que l’Amour est penible,
Que d’une grande peine on tire peu de fruict :
Et qu’aux effects d’Amour, celuy n’est guere instruit
Qui pense qu’un bon-heur y puisse estre paisible.

Dés le commencement un desir invincible,
Ne nous laisse en repos ny le jour ny la nuict :
Incontinant l’espoir qui pas à pas le suit,
Apres un vain travail se trouve estre impossible :

Toutesfois cét espoir, pour un plus grand tourment,
N’abandonne jamais, ny n’esloigne l’Amant,
Qui s’ayde à se tromper, & qui s’y fortifie.

Que si par un hazard ce bien nous attaignons,
Par une absence, helas ! soudain nous l’esloignons :
Or ayme pauvre Amant, & sur l’Amour te fie.

A peine avois-je finy ces dernieres paroles, qu’il me sembla que le temps s’estoit esclarcy, & que la Lune ayant persé les nuages plus espais, esclairast plus belle que je ne l’avois jamais veuë : cela me fit sortir de dessous cette concavité du rocher où je m’estois mis pour éviter la pluye, & cependant que je regardois du costé d’où je pensois que ceux qui m’accompagnoient deussent venir ; J’oüys la source de la fontaine qui sembloit de boüillonner, je m’encourus incontinent sur le bord, pensant qu’elle s’esleveroit ainsi que j’avois ouy dire, & voulant voir ceste merveille, je me tins quelque temps un peu reculé du bord. Je vis chose à la verité estrange à ouyr, & difficile à croire : Je vis, dis-je, l’eau s’eslever par dessus ses bords : comme si ce n’eust esté qu’un seul boüillon, & estant venuë à la hauteur de trois ou quatre peids, elle se creva tout à coup, & à mesme temps s’aparut un vieillard de la ceinture en haut, avec la barbe jusques à l’estomach, & les cheveux longs, flottans sur ses espaules & le long de son visage, qui tous moüillez sembloient autant de sources, qui toutes s’assembloient avec celle qui sortoit d’une grande urne qu’il tenoit sous le bras gauche. Ce viellard estoit couronné d’Algue & de joncs, & pour sceptre tenoit en la main droicte un grand rozeau. Cependant que je demeurois estonné de ceste veuë, je vis que tout à l’entour de luy, l’onde commençoit de se souslever en divers boüillons, & qu’estant presque à sa mesme hauteur, soudain qu’il les eust touchez ils se creverent comme avoit faict le premier, & en mesme temps se virent autant de Nayades autour de luy, qu’il y avoit eu de boüillons en la fontaine, toutes, comme luy portant honneur, s’inclinerent devant luy, & sans que je les peusse entendre, deviserent ensemble quelque temps : & puis s’estant relevé par dessus elles, comme en un trosne que l’eau mesme luy faisoit, elles vindrent comme pour hommage lui baiser la main & luy faire un present. L’une luy presentoit un siege couvert de mousse & de limon : L’autre une guirlande de joncs & de rozeaux : une autre, une ceinture d’Algue : une autre, un panier de chastagnes cornuës ; l’une luy offroit un bouquet de fleurs de joncs, l’autre un filé plein de divers poissons ; bref il n’y eut une seule qui pour luy donner quelque preuve de sa bonne volonté ne luy presentast ce qu’elle avoit peu recouvrer le long de ces bords. Apres qu’il eut receu tous ces presents, & que pour tesmoigner combien il les avoit agreables, il les eust remerciées par divers signes ; J’ouys que d’une voix haute & un peu aigre, il dit :

Divines Nayades à qui les destinées ont ordonné de vivre dans mes eaux, & qui vous pleignez d’estre confinées dans ma petite source, au lieu que vous voyez vos sœurs nager à bras estendus dans le large sein du Rosne & de la Durance, Cessez vos plaintes, & avec moy vous réjouyssez de l’avantageuse eslection qu’elles ont faite pour nous : puis qu’encores que l’estenduë de nostre domination, ne soit pas égale en grandeur aux autres, elle les surpasse aussi en tant d’autres privileges, que nous n’avons point d’occasion d’envier aucun de nos voisins : Car nostre vie est douce & reposée : nul ne vient interrompre nostre sommeil, ny nos agreables passetemps, nos rives ne sont jamais ensanglantées d’homicides, jamais nos eaux ne sont troublées par les cheutes ny precipices des sales torrents : & jamais nous ne les voyons empunaisies par la puante poix dont reluisent les vaisseaux. Mais ce qui nous doit le plus contenter, voire ce qui nous doit rendre glorieux par dessus tous les plus grands fleuves de l’Europe ; c’est, ô mes divines sœurs, l’infaillible promesse que nous avons du Destin, & que depuis peu encores il m’a reconfirmée avec ces paroles : Heureux Demon de Sorgues, escoute, me dict il, ce que je te promets ; vingt & neuf siecles Gaulois ne seront point plustost escoulez, que sur tes rives viendra le Cigne Florentin, qui soubs l’ombre d’un laurier chantera si doucement, que ravissant les hommes & les Dieux, il rendra à jamais ton nom celebre par tout le monde, & te fera surpasser en honneur tous les fleuves, qui comme toy se desgorgent dans la mer.

Il vouloit continuer, lors qu’oyant quelque bruit, & comme je croy, appercevant venir ceux qui me cherchoient, je fus tout estonné que luy & toute la troupe frapant des mains tout à coup dans l’eau, ils la firent rejallir si haut que je les perdis de veuë, & je demeuray comme endormy, ainsi que me dirent ceux qui me trouverent, non pas si pres de la fontaine que je pensois estre, mais au mesme lieu où m’avoit laissé celuy qui les estoit allé querir.

Voila, dit Adamas, veritablement une merveilleuse vision, que je penserois quant à moy estre un songe, mais non pas de ceux qui viennent ordinairement, car celuy-cy sans doute signifie que quelque grand & remarquable personnage habitera ces solitaires rochers, & rendra ces rives glorieuses par la grande renommée qu’il acquerra, qui se doit juger devoir estre tres grande, puis que les promesses en sont faites par les destinées, avec des paroles si avantageuses. Je ne sçay, respondit Alcidon, si ce fut songe : mais il est bien certain qu’il me sembloit de veiller. Et puis il continua de ceste sorte.

Je montay à cheval, & pour abreger, je ne m’arresteray point à vous deduire les particularitez de mon retour, tant y a qu’apres plusieurs & divers perils, j’arrivay où j’avois laissé le Roy Euric, qui me receut avec beaucoup de caresses ; & parce qu’outre l’honneur qu’il me faisoit de m’aymer, encor se plaisoit-il infiniment de sçavoir les bonnes ou mauvaises fortunes qu’on avoir en Amour, me prenant par la main, il me conduisit dans une chambre retirée, où ne pouvant estre ouy de personne ; Et bien, me dict-il, soldat d’Amour, vostre entreprise a-t’elle esté heureuse ou malheureuse ? Seigneur, luy dis je, quand il vous plaira que je vous en fasse le recit, vous en pourrez mieux juger que moy. Je veux, me dit il, que ce soit à cette heure mesme, car je meurs d’envie de sçavoir si vous estes aussi heureux en Amour, que je l’ay esté en guerre. Alors pour luy obeyr, je luy racontay tout ce que je viens de vous dire : mais je me repentis bien de- puis de luy avoir parlé si avantageusement & de la beauté & de l’esprit de Daphnide : car je m’aperceus qu’il eut un grand contentement de sçavoir que je n’avois eu que des paroles & des baisers, & lors que je voulus remedier à la faute que j’avois faite, il ne fut plus temps. Toutefois pour luy donner le change, je me mis à parler tant à l’avantage de Delie, que je creus au commencement de l’y pouvoir embarquer : Et le Roy qui estoit trop fin pour ne s’en appercevoir pas, afin de ne me mettre en soupçon, en fit si bien le semblant, que peut estre tout autre y eust esté trompé aussi bien que moy. O que c’est une grande imprudence à un Amant, de donner cognoissance de son affection à son maistre ! Car il esveille en luy quelquesfois des pensées qu’il n’eust jamais euës, & qui en fin par l’esperance le rendent sinon possesseur de son bien, pour le moins pretendant & recherchant une mesme chose. Et Dieu sçait quelle est la force de l’ambition sur l’esprit des femmes, & mesme des femmes qui ont une ame genereuse. Cependant que nous parlions de ceste affaire, on vint avertir le Roy que ceux de la ville d’Arles avoient resolu de se remettre en ses mains aux conditions qu’il leur avoit fait proposer : assavoir de la conservation de leurs franchises & privileges, sans laquelle ils n’eussent jamais consenty à le recognoistre, tant les peuples & habitans de ceste ville sont courageux & hardis. C’est, me dit alors le Roy me tirant un peu à part, pourquoy je vous ay demandé si vous aviez esté aussi heureux en amour que moy en guerre : car ceste ville est le chef de ceste Province, & le donnant à moy comme elle fait, il faut croire que toutes les autres en feront bien tost de mesme a son exemple Seigneur, luy respondis je, c’est un fort bon presage pour moy, & si je viens a bout de mon dessein, je ne voudrois pas avoir changé ma prise a la vostre. Le Roy m’embrassa en sousriant : & puis me dit tout haut, Nous sçaurons une autrefois le reste de vos nouvelles, cependant je vay mettre ordre à contenter ceux de ceste ville pour convier les autres à faire comme elle. C’est, luy dis-je. Seigneur, le meilleur conseil que vous puissiez suivre : car un grand Roy, comme vous estes, doit s’efforcer de se sousmettre les peuples plus par la douceur que par la force.

Cependant que le Roy travailloit de son costé, j’en faisois de mesme du mien : car en mesme temps je depeschay Alizan, qui estoit le nom de celuy que Daphnide m’avoit donné pour me guider, & parce qu’elle se fioit grandement en luy, & que desja sa fidelité & son affection m’estoient cogneues, je le priay de faire en sorte que je peusse par sa prudence revoir encore ceste belle Dame, que je n’oublirois jamais l’obligation que je luy avois, de laquelle je m’acquitterois en toutes les sortes qu’il voudroit. Il part avec un mot de lettre, & me promit de veiller à mon contentement, & qu’il ne laisseroit perdre une seule occasion sans m’en donner advis, & sans me tesmoigner le desir qu’il avoit de me faire service.

Il me laisse de ceste sorte, mais avec tant d’a- mour, que je n’avois autre pensée que celle de Daphnide. J’espreuvay bien alors que les Amants ne mesurent pas le temps comme les autres hommes, selon le cours des moments & des heures : mais selon l’impatience de la passion qui les possede : car les jours me sembloient des Lunes, tant je les trouvois longs, n’ayant point de nouvelle de ceste belle Dame. Alors mon plus doux entretien, quand je me pouvois distraire des hommes, c’estoit ma pensée, qui continuellement me representoit tout ce qui s’estoit passé en ce voyage : mais parce que c’estoit d’autant plus augmenter mes desirs, je me souviens qu’un jour je souspiray tels vers sur ce sujet :


STANCES,
Sur une absence.

I.

He pourquoy ma memoire
Maintenant de ma gloire
Te veux tu souvenir :
Puis que par ceste absence
J’ay perdu l’esperance
D’y pouvoir revenir ?

II.

Dis tu pas que Madame
Conserve dans son ame
L’espoir de mon retour :
Et qu’il faut que de mesme
J’espere, si je l’ayme,
De la revoir un jour ?

III.

Que comme la pensée
D’une peine passée
Plaist quand elle revient,
Une gloire obtenuë
De mesme continuë,
Quand on s’en ressouvient.

IIII.

Tay-toy, tay-toy flateuse
En ma fortune heureuse
Autrefois je me pleus :
Mais ores l’ayant euë,
Le souvenir me tuë
Du bien que je n’ay plus.

V.

Et que l’espoir encore
De voir ce que j’adore
M’apporte guerison :
C’est une flatterie
Pleine de tromperie :
Mais vuide de raison.

VI.

Helas ! Que l’esperance
Sert de peu d’allegeance
Contre le mal presant :
Et que le mal excede
De beaucoup le remede
Qu’elle va produisant.

VII.

Cesse donc, ô memoire,
De r’appeller la gloire
Que je regrette icy,
Tu reblesses mes playes,
Alors que tu t’essayes
De les guerir ainsi.

Le grand Euric n’ayant plus rien à faire autour de ceste ville, qui apres un si long siege s’estoit renduë à luy, voulut pour quelques jours rafraichir son armée, qui avoit esté grandement travaillée en ceste occasion, & la separant en divers lieux, ne retint pres de sa personne que ce qui estoit necessaire pour sa seureté : & parce que c’estoit sa coustume que quand il faisoit treve avec Mars, il recommençoit la guerre avec l’Amour, & avec la chasse, il s’adonna a tous les deux incontinent qu’il en eut le loisir, n’y ayant rien que son courage genereux hayt d’avantage que l’oisiveté, aussi souloit-il dire, que de vivre sans rien faire, c’estoit s’enterrer avant que d’estre mort. La charge que j’avois m’appelloit ordinairement aupres de sa personne, mais l’affection que je luy portois m’y retenoit encores d’avantage, c’est pourquoy j’estois tousjours à ses costez. Il est vray que ceste nouvelle amour ou plustost ce renouvellement de mon ancienne affection envers Daphnide, me rendoit tellement pensif, qu’à peine pouvois-je parler à personne ; dequoy le Roy s’appercevant un jour qu’il estoit à la chasse, fust qu’il voulut se mocquer de ma passion, ou que desja il se pleust d’ouyr parler de celle qui me lioit & la langue & le cœur ; il m’appella, & en sousriant me dit, C’est trop mespriser les personnes presentes pour les absentes, que de demeurer continuellement sans parler pour ne point interrompre vos pensées. Seigneur, luy dis-je, la necessité doit servir d’excuse à qui luy obeyt : A ce que je vois Alcidon, repliqua-t’il, il n’y a que moy qui aye perdu en ceste avanture. Et comment cela, Seigneur ? Luy dis-je : Parce, continua-t’il, que Daphnide, d’un demy serviteur qu’elle avoit en vous, c’est ainsi que l’on pouvoit parler de vostre affection envers elle, elle en a gaigné un tout entier : Et vous au lieu que vous n’aviez qu’un maistre, vous avez à ceste heure & un maistre & une maistresse : Mais moy j’y ay perdu, car au lieu que tout seul je vous possedois, maintenant j’ay un compagnon qui y a part, & Dieu vueille encores que ce ne soit la plus grande. Si je pensois, repris je incontinent, que ceste affection me peut divertir en quelque sorte du service que je vous dois : c’est sans doubte, Seigneur, qu’au lieu de l’amour, j’eslirois plustost la mort, me jugeant trop indigne de vivre, si jusques à mon dernier souspir je ne continuois en ce dessein : Mais si sans manquer à vostre service, je puis parvenir au bon heur qu’Amour me promet, & que mon cœur avec tant de passion souhaitte, je ne pense pas qu’il y ait de la perte pour vous, puis qu’un bon maistre, tel que vous estes, desire tousjours de voir que ceux qui sont à luy ayent du contentement, J’avouë, me dit-il en riant, que ceste affection, pourveu qu’elle ne vous fasse point plus de mal, ne m’en fait point aussi : mais je crains fort, que comme une maladie ne peut pas demeurer longuement sans augmenter ou diminuer, si la vostre ne diminuë bien tost, elle ne s’augmente de sorte que nous ne vous perdions. Et pource il faudroit, ou vous en divertir, ou y mettre quelque remede. Seigneur, luy dis-je, le soing qu’il vous plaist avoir de moy me garentit de toute sorte de peril : mais de guerir ou diminuer mon affection, c’est entreprendre une chose impossible, & à laquelle je ne consentiray jamais. Voila, me dit le Roy, une forte & grande passion. Seigneur, respondis-je, si vous en voyez le suject, je m’asseure que vous diriez qu’elle est encores trop petite pour l’égaler. Mais, adjousta-t’il, est-il croyable qu’elle soit aussi belle que vous la dites ? Seigneur, luy respondis-je, si je ne craignois d’estre moy-mesme la cause de ma ruyne, je vous en dirois, & avec verité, encore d’avantage : mais j’ay grande peur que je n’aiguise par ce moyen le fer qui m’ostera la vie : Et comment l’entendez-vous ? me dit-il. Et parce que je ne respondois point : Parlez Alcidon, continua-t’il, dites moy librement quelle est vostre crainte, & me l’estant fait commander deux ou trois fois, enfin je continuay. J’ay peur, & non point Seigneur sans raison, que Daphnide estant si belle ne gaigne autant sur vostre ame que sur la mienne : que si ce mal-heur m’arrivoit, il est bien certain que la mort seroit mon recours, mais une mort si desesperée que mes plus grands ennemis en auroient pitié. J’ay cogneu, me dit il alors, il y a quelques jours, par les propos que vous m’avez tenus, que vous estiez en ceste doute, & j’ay voulu parler à vous expressément pour vous en ester. Je ne voudrois par faire ce tort à qui que ce fut des miens, sçachant assez combien l’on peut ressentir une telle injure, à plus forte raison, à vous à qui j’ay donné assez de tesmoignage d’une particuliere bien-vueillance. Vivez contant & asseuré de ce costé là : car je vous jure par la coronne que je porte, qu’il n’y a beauté humaine qui me puisse porter à une telle faute. Seigneur, luy dis-je, si je pouvois je me jetterois à vos genoux pour vous remercier de ceste grace, que je n’estime pas moins qu’une nouvelle vie, vous pouvant jurer avec verité, que la peine où j’en estois m’eust mis dans le cercueil, si elle eust continué.

Nos discours n’eussent pas si tost cessé, si la chasse venant vers nous, ne nous y eust contraints : quant à moy je demeuray le plus contant homme du monde, m’asseurant en la parole qu’il m’avoit donnée, & cela fut cause que depuis toutes les fois qu’il m’en parloit, je luy en disois franchement tout ce que ma passion m’en faisoit juger. Quelques jours s’escoulerent de cette sorte, sans que j’eusse nouvelle d’Alizan, qui ne m’estoit pas une petite peine : mais en mesme temps les affaires du Roy le convierent (pour recevoir quelque place qui se vouloit mettre en ses mains) de s’acheminer avec partie de son armée, du costé où Daphnide demeuroit. Ayant sçeu cette resolution par le Roy, je luy dis, transporté de joye, A ce coup Seigneur, je recevray la faveur que vous me voulustes faire, quand j’allay voir ma maistresse : car vous passerez à la porte de sa maison. Je m’en resjouys, me respondit-il : car nous verrons si elle est si belle que vous la figurez, & si je parle à elle, je recognoistray bien tost si vous en devez esperer quelque chose.

Voila donc le Roy en chemin, & pour ne particulariser ce qui ne touche point au discours que j’ay à vous faire, je laisseray sage Adamas, à ceux qui escriront ses faicts, ample subject des plus belles histoires, de raconter les exploicts de guerre qu’il fit en ce voyage, & diray seulement, qu’estant à une lieuë de la maison de Daphnide, le Roy me dict qu’il vouloit la voir, & que par honneur il n’oseroit passer si prez d’elle & de sa mere, sans ceste demonstration de bien-vueillance envers le pere, qui l’avoit servy & le servoit encores si dignement. Je luy respondis, J’ay grande peur, Seigneur, qu’a ceste fois l’Amour ne se mesle avec l’honneur. Vous voicy, me dit-il, en sousriant, en vostre premiere folie. Ne croyez vous pas ce que je vous ay juré avant vous l’avoir promis ? Si je l’eusse faict c’eust esté tromperie, mais à ceste heure ce seroit perfidie ; perdez ceste opinion si vous ne me voulez offencer, & au contraire soyez certain que je vous y rendray tous les bons offices que vous pouvez attendre du meilleur de vos amis.

Je depeschay incontinent vers Daphnide, pour l’advertir de la venuë du Roy ; & quand nous fusmes à la veuë de la maison, je me voulus mettre devant, mais il me commanda de demeurer pres de luy : Parce, me dit-il a l’aureille, en sousriant, que je sçay bien que ma veuë sera plus aggreable si je vous y mene, que si j’y allois tout seul : J’estime, luy dis-je, que ceste Dame a trop de jugement pour ne recognoistre, comme elle doit, l’honneur que vous luy faictes : mais prenez garde, Seigneur, que vous n’alliez en lieu où vous ne perdiez le nom d’invincible, que vous vous estes acquis jusques icy : car je vous asseure que ce lieu se peut appeller la maison des Graces : Daphnide estant accompagnée de deux sœurs qui ne cedent point à autre qu’à elle, & si je n’eusse esté desja engagé, il y en a une qui s’appelle Delie, qui sans doute m’eust acquis entierement : N’est-ce pas, me respondit le Roy, celle de qui vous m’avez parlé ? C’est, luy dis-je, Seigneur, celle-là mesme, qui est bien la plus accomplie Dame que je vis jamais, si, comme je luy ay dit, elle n’avoit point de sœur : C’est à elle, repliqua le Roy, en sousriant, à qui il faut que je m’adresse. Et a ce mot, nous arrivasmes si pres du Chasteau, que les Dames estans sur le pont, le Roy mist pied à terre pour les salüer, & puis prenant la bonne mere par la main entra dans la salle, où il l’entretint quelque temps, luy demandant des nouvelles de sa santé, & de celle de son mary, & si elle n’avoit point peur de la guerre. Cependant je parlois à la belle Daphnide, qui encore que tousjours tresbelle, ce jour-là toutesfois il se peut dire qu’elle se surpassoit soy-mesme, ayant adjousté à sa beauté naturelle tant de grace par l’agencement de son habit & de sa coiffure, que je ne vis jamais rien qui meritast tant d’estre aymé. Delie estoit aupres d’elle, & parce que ravy en la contemplation de ce que mes yeux regardoient, je demeuray quelque temps avant que de parler, Vous vous en allastes, me dit-elle assez bas, sans cœur, & à ce que je vois vous revenez sans langue, si vous en perdez autant à chaque voyage, pour peu que vous en fassiez, celle à qui vous estes ne sera guere bien servie de vous. Vous pensez vous moquer, luy dis-je, belle Delie, mais il est bien certain, que si celle qui vous empesche d’estre la plus belle du monde continuë, je ne sçay ce que je deviendray. Et de qui parlez vous ? dit Daphnide, De vous, Madame, luy respondis-je, qui vous plaisez à faire mourir tout le monde d’A- mour, adjoustant tant de beauté à celle que la nature vous a donnée, qu’il ne faut point que personne espere de vous voir sans donner sa liberté pour rançon ; Je veux croire, respondit-elle, pour favoriser Alcidon, que cela seroit, si chacun me voyoit avec les yeux d’Alcidon. Mais laissons ce discours, & nous dites quel est vostre chemin ? Je sçay bien, luy dis-je, que celuy qui m’a conduit icy est celuy de ma felicité, & que quand je partiray, ce sera celuy de mon enfer. Vous estes gracieux, respondit Daphnide en sousriant, Je vous demande où va le Roy, & où s’adresse vostre armée ? Je voulois luy respondre, mais le Roy qui m’appella me contraignit de m’en aller vers luy : Alcidon, me dit-il, venez moy servir de tesmoing : N’est-il pas vray que la forte & puissante ville d’Arles s’est remise en nos mains ? Il est certain, Seigneur, luy respondis-je, & que bien tost si vous voulez continuer d’exercer vos armes, il faudra chercher d’autres Royaumes, & enfin d’autres mondes, tant elles sont heureuses à vaincre & à surmonter : On ne me veut pas croire, reprit le Roy, c’est pourquoy je vous prie de raconter à cette Dame incredule, de quelle sorte non seulement Arles, mais presque toute cette Province, qui se disoit des Romains, est maintenant à nous. Ce n’est pas Seigneur, respondit la bonne vieille, que je ne croye tout ce que vous me dictes, mais c’est que veritablement nous avons jusques icy tenu cette ville imprenable. Non, non, repliqua le Roy, je veux qu’il le vous fasse entendre par le menu, affin qu’une autre fois vous ne doutiez point de ce que je vous diray : Et a ce mot me donnant le change, il me mit en sa place & prist la mienne ; Je le recognus bien, mais parce qu’il avoit accoustumé de faire ainsi bien souvent, je ne m’en estonnay point, ny pour lors je n’entray point en soupçon : au contraire je fus bien ayse de le voir prez de Daphnide, parce que Delie s’estoit voulu reculer, il la retint, & parla quelque temps à toutes deux : il me fut impossible d’en ouyr les discours, tant parce qu’il estoit un peu esloigné, que d’autant que je parlois continuellement à ceste bonne vieille. Mais il faut advoüer, que quand peu apres je vis que le Roy prenoit Daphnide par la main, & la retiroit seule vers une fenestre, je commençay d’entrer en doute, & la parole me mouroit bien souvent dans la bouche, ou si je parlois, c’estoit comme une personne qui resve : je ne pouvois de là où j’estois sinon remarquer leurs visages, & leurs actions, & tout ce que j’en voyois, me faisoit soupçonner ce que je redoutois le plus, de sorte que j’eusse bien voulu qu’il fust venu quelque forte alarme, pour faire partir le Roy d’où il estoit : Je ne sçay s’il y demeura long-temps, car il me dura si fort que j’eusse juré le jour estre deux fois passé, si je n’eusse bien veu que la nuict n’estoit point encore venue. Enfin le Roy print congé, & remontant à cheval continua son voyage. Daphnide me voyant partir, & le suivre, me fit signe qu’elle vouloit parler à moy, qui fut cause que je commanday à l’un des miens qu’il fit cacher mon cheval, afin que j’eusse subjet de demeurer un peu apres la trouppe, & il le fit si à propos que quand j’eus mis le Roy à cheval, le mien ne se trouva point, de sorte qu’encore qu’il m’apellast deux ou trois fois, si fallut-il que je demeurasse, feignant toutesfois de me courroucer à ceux qui estoient à moy, du peu de soing qu’ils avoient. Le Roy & presque toute la trouppe partit, & faisant semblant de rentrer dans le logis, seulement pour ne laisser ces belles Dames au Soleil, je tiray à part Daphnide : Et bien Madame, luy dis-je, que vous semble du grand Euric ? Mais vous, me dict-elle, que pensez-vous des discours qu’il m’a tenus ? Je sçay, luy respondis-je, qu’il n’y a rien de plus accomply que ce grand Roy. Or, me repliqua-t’elle, je vous veux dire de mot à mot, les propos que nous avons eus, & par là vous jugerez qui des deux vous ayme le mieux : Lors qu’il m’a retiré vers la fenestre comme vous avez veu, afin que Delie ne le peust ouyr, quoy que par civilité il l’eust arrestée avec moy, au commencement : il m’a dit, Je ne m’estonne plus si Alcidon s’est mis au hazard où il a esté pour vous voir, car il est certain qu’il n’y a rien au monde de si beau que vous estes belle, & que tout ce que j’ay veu jusques icy ne peut estre estimé tel, quand on vous a veuë. Il m’a faict un peu rougir en me tenant d’abord ces discours, & mesme lui oyant parler de vous, & de chose que je ne pensois pas qu’il sceut : toutesfois faisant semblant de ne sçavoir ce qu’il vouloit dire, je luy ay respondu, Je ne sçay, Seigneur, à quel propos vous me parlez d’Alcidon, ny quel est le hazard qu’il a couru, mais si fay bien qu’il n’y a rien en moy qui merite, ny d’y arrester vos yeux, ny d’employer les belles paroles d’un si grand Roy. Et quoy, m’a-t’il dit, belle Dame, pensez-vous que Alcidon soit party de mon armée sans mon congé, & sans me dire où il alloit ? Les ordonnances de la guerre sont trop rigoureuses contre ceux qui font autrement, & de plus asseurez-vous qu’il est trop jeune pour avoir une si bonne fortune, & la pouvoir taire Je suis si peu guerriere, luy ay-je respondu, & l’aage d’Alcidon m’importe si peu, que je ne me suis jamais enquise jusques icy, ny quelles sont les ordonnances de la guerre, ny le silence de celuy de qui vous parlez. Et quoy, m’a-t’il repliqué, vous pensez donc que je ne sçache pas qu’il vous a veuë par deux fois : au commencement chez un Chevalier qui a charge des machines de guerre en mon armée : & puis chez vostre sœur, où vous l’avez tenu dans un cabinet autant qu’il y a voulu demeurer ? Non non, ma belle Dame, il n’y a rien qu’il ne m’ait raconté, & si particulierement, que vous ne m’en sçauriez rien dire d’avantage. Il faut, luy ay-je respondu, qu’Alcidon se fie beaucoup en vous, car je ne croy pas, Seigneur, que cela soit des ordonnances de la guerre. Et en disant ces paroles, j’ay esté contrainte de me mettre la main sur le front, feignant de me frotter les sourcils de honte que j’avois, de penser que le Roy sçeust toutes ces particularitez. Mais luy en sousriant, Ce ne sont pas, m’a-t’il dict, des ordonnances de la guerre, mais ouy bien de celles de la vanité des jeunes personnes, qui ne peuvent rien taire que ce qu’ils ne sçavent pas, afin que si ce sont des affaires d’Estat, on pense qu’ils y soient des plus avancez ; & si ce sont de celles d’Amour, on les croye plus aymables, en ce disant plus aymez qu’ils ne sont. Et lors me retirant la main du visage : Mais a t’il continué ? ne soyez point faschée que je le sçache, puis que vous aimant & honorant comme je fais, je n’ay garde d’en faire jamais semblant, & seulement si vous m’en croyez, & si vous voulez ne vous point ruiner de reputation, retirez vous de cette jeunesse, & rompez toutes recherches : car soyez certaine, que tout ainsi qu’il m’en a parlé à cette fois, il en fera de mesme, si l’humeur luy en vient, à quelqu’autre qui ne sera pas si discret que je suis. Et toutefois vous ne luy en devez pas sçavoir mauvais gré, car encor a-t’il esté fort retenu, & plus que son aage ne le permet, de n’en parler qu’à moy seul. Jugez, me dict-elle, Alcidon, en quel estat vous m’avez mise, de luy declarer ces choses, que sur tout vous deviez taire : Je ne sçay comme je n’en suis beaucoup plus en colere contre vous, quand je considere le tort que vous m’avez faict. Madame, luy dis-je avouë que j’ay fait une tres-grande faute, mais je m’asseure que vous l’excuserez, s’il vous plaist, de vous souvenir de quelle sorte nous avons vescu durant la vie de son predecesseur, je veux dire le Roy Thorrismond, car celuy-là ayant esté par son commandement la cause de nostre premiere amour, j’ay pensé que celuy-cy ne me faisant pas paroistre moins de bonne volonté, en favoriseroit l’accomplissement : mais à ce que je vois, leurs desseins en ce qui me touche sont bien differens, puis que celuy-là n’avoit autre volonté que de me rendre bien-heureux, me donnant ce qu’il eust bien voulu pour luy-mesme : & celuy-cy au contraire, de me rendre le plus malheureux homme qui vive, me ravissant ce qu’il pense estre à moy, & sans quoy il sçait bien que je ne veux pas mesme la vie. Car je prevoy, par la cognoissance que j’ay de son humeur qu’il vous veut aimer, & que la façon dont il vous a parlé de moy, n’a pas esté pour haine qu’il me porte, ny pour le croire comme il le dit, mais seulement qu’ayant dessein d’acquerir vos bonnes graces, & croyant que vous me faites l’honneur de m’aimer, il me veut mettre mal avec vous, afin que vostre esprit n’estant point engagé ailleurs, il puisse plus aisément vous gagner & venir à bout de ses desseins : Mais, Madame, si vous pensez qu’il puisse parvenir à ce qu’il desire, & qu’un jour j’aye à voir ce changement en vous, je vous adjure par la memoire du grand Thorrismond, qui nous a tant aimez, de ne souffrir point que je vive, mais de me le dire de bonne heure, afin que par ma mort je previenne un si malheureux accident. Daphnide alors en sousriant, Je suis bien aise, me respondit-elle, de vous voir en la peine où vous estes, tant pour vous empescher une autrefois de retomber en la mesme faute que vous avez faite de parler si librement de ce que vous devez taire, que pour recognoistre par la crainte que vous avez du Roy & de sa bonne volonté envers moy, que veritablement vous m’aimez. Mais, Alcidon, je vous aime trop aussi pour vous y laisser plus longuement : vivez donc en asseurance de ce costé la, & soyez certain, que tant qu’Alcidon m’aymera, jamais autre ne sera aymé de Daphnide, & qu’il n’y a ny grandeur, ny authorité du Roy qui me fasse jamais changer ceste resolution.

Nous eussions bien discouru plus longuement, n’eust esté que le Roy qui m’avoit envoyé querir par deux fois, y t’envoya pour la troisiesme, en peine comme je croy de ce que j’estois pres de Daphnide, sçachant bien qu’elle me diroit, si elle avoit le loisir, quelque chose de ce qui me touchoit. Je party donc apres avoir baisé la main à ma belle Maistresse, & avoir pris asseurance d’elle, que si le Roy continuoit, elle ne laisseroit rien passer sans me le dire. Et je m’en vins au galop apres le Roy, que je trouvay assez pres de la, qui s’estoit arresté à faire voler expres, comme je pouvois juger, pour avoir excuse de m’attendre, afin que si je ne fusse pas si tost venu, il eust peu me renvoyer querir. Quand je fus aupres de luy, Je vous ay envoyé querir, me dit il, parce qu’il est fort dangereux de venir apres une armée avec peu de gens, d’autant que si l’ennemy a envie de faire quelque effect, c’est tousjours en semblable occasion, & mesme que j’ay eu advis par mes espies que l’ennemy n’est pas loing. Je le remerciay du soing qu’il avoit eu de moy, & quoy que je n’en fisse pas semblant, si cognus-je bien, que quand il disoit que l’ennemy n’estoit pas loing, il ne mentoit pas, puis qu’il estoit si pres de moy, & je n’en avois point pour lors un plus dangereux, ny un plus cruel que luy. Et voyez, sage Adamas, quelle est la folie d’Amour ? je me ressentois de sorte de l’offence qu’il me faisoit, que si ce n’eust esté de peur d’encourir le blasme de Chevalier peu fidele, je ne sçay ce que je n’eusse point fait contre luy : Et toutefois encor que par plusieurs fois j’eusse resolu de me plaindre, au moins à luy, du tort qu’il m’avoit fait, si est-ce qu’ayant un peu consideré ce qui en pouvoit advenir, je fis dessein de dissimuler, & faire semblant de n’en sçavoir rien, sçachant bien qu’en toutes personnes les desirs qui sont contrariez se rendent plus violents, & qu’en ceux qui ont la puissance, il n’y a rien qui ait plus de pouvoir de les retenir ou empescher d’user de violence, que quand ils pensent que leur dessein n’est pas entierement recogneu : Mais la grande contrainte en la quelle je vivois, me travailla de sorte que je tombay malade : & voyez, mon pere, quelle estoit mon affection, puis qu’elle eut le pouvoir de me reduire en l’estat où je fus depuis. Le Roy ne pensoit pas au commencement que mon mal fust si grand que je le ressentois : mais augmentant de jour à autre, & ses affaires le contraignant de ne se guere arrester en un lieu, il fut enfin contraint de me laisser dans la ville d’Avignon, au rapport de ses Medecins, qui luy dirent la grandeur de mon mal.

Je demeuray donc en ceste ville si mal, que sans le contentement que je recevois des lettres de Daphnide par le moyen d’Alizan, je ne sçay ce que je fusse devenu, tant pour la tristesse qui m’avoit saisi, que pour le desplaisir de ne suivre le Roy en ses conquestes, ne pouvant assez dire combien je regrettois la perte de ces belles occasions : & toutefois au commencement je demeuray plus de huict jours dans le lict, avant que j’eusse des nouvelles de Daphnide, parce qu’elle n’estant point avertie de mon mal, & me croyant a l’armée, elle y avoit envoyé Alizan. Cependant, moy qui pensois qu’elle sçeust ma maladie, je me consommois d’ennuy & de desplaisir, ayant opinion que son silence procedoit de faute de bonne volonté, & lors je blasmois & l’inconstance & l’ambition des femmes, pensant que l’affection que le Roy luy avoit fait paroistre, en fust asseurément la cause. Enfin ma patience ne pouvant plus souffrir que je vesquisse en ceste incertitude, je luy envoyay celuy des miens, qui la premiere fois luy avoit porté de mes lettres, & en l’extremité de mon mal, je luy escrivis ce peu de mots :


LETTRE
D’Alcidon à Daphnide.

J’ay bien à ce coup occasion de me plaindre de ma fortune, me voyant delaissé en mesme temps de mon Maistre, & de ma Maistresse (je ne sçay, Mada- me, s’il m’est encor permis de vous nommer ainsi) Mais aussi me dois je bien loüer d’elle, qui jugeant que c’est à tort que l’un & l’autre me traitte de ceste sorte, ne me veut laisser plus long temps en vie, pour ne me faire souffrir cest injuste supplice plus longuement.

Or voyez, sage Adamas, comme Amour se plaist quelquefois de blesser & de guerir ceux qui sont à luy presque eu mesme temps ? Alizan ayant esté envoyé en l’armée pour sçavoir de mes nouvelles, & ayant appris que j’estois demeuré malade en Avignon, retourna en diligence vers sa maistresse, qui me le depescha tout aussi tost, & de fortune le mesme jour que je luy avois escrit, de sorte qu’à la mesme heure presque que celuy que je luy envoyois arriva vers elle, Alizan me vint trouver qui m’apporta les siennes ; elles estoient telles :


LETTRE
De Daphnide à Alcidon.

Ce porteur qui vous est allé chercher bien loing vous trouvera plus pres, à mon grand regret : que je sçache l’estat de vostre santé, si la mienne vous est chere.

Quand je receus ce message, & qu’apres je sçeus de bouche, que le sujet pourquoy elle ne m’escrivoit que si peu de mots, n’estoit seulement, que pour la creance qu’elle avoit qu’estant si malade comme on luy avoit dit, je n’en peusse pas lire d’avantage, Vous sçaurois-je representer, sage Adamas, quel fut mon contentement ? l’estois à la verité fort mal, les Medecins qui ne sçavent que les remedes du corps, avoient travaillé en vain pour ma guarison, puis qu’elle ne despendoit que de l’ame. Il est vray que dés l’heure que le fidele Alizan fut arrivé, je repris un peu de force, & pour ne manquer au commandement que je recevois de Daphnide, je le renvoyay le lendemain au matin avec une telle responce :


RESPONCE
D’Alcidon à Daphnide.

C’est à vous, Madame, à qui il faut demander des nouvelles de la santé d’Alcidon, puis qu’elle sera tousjours toute telle qu’il vous plaira : si vous luy continuez l’honneur de vos bonnes graces, il se porte bien ; autrement il n’est pas seule- ment mort, mais il ne veut pas mesme avoir vescu.

D’autre costé, Daphnide voyant l’opinion ou plustost la jalousie où j’estois, fut bien aise qu’Alizan m’en peut oster, parce qu’elle sçavoit fort bien que j’avois une grande creance en luy ; & pour faire encor plus paroistre sa bonne volonté, elle me renvoya celuy qui l’estoit allé trouver de ma part, avec tant de bonnes paroles, & tant d’asseurance de ne point changer de volonté, que je fus contraint de la croire, sa responce fut telle :

RESPONCE.
De Daphnide à Alcidon.

S’il est vray qu’on juge autruy par soy mesme, j’ay grande occasion de douter de la foy que vous m’avez promise, puis que vous faites un si mauvais jugement de la mienne : N’est-ce point que si vous estiez en ma place, l’ambition l’emporteroit par dessus l’Amour ? Ah ! nn, je ne veux point mesme avoir ceste opinion de vous : car j’avouë Alcidon, que si je l’avois, je ne vous aymerois point tant que je fais. Ne me faites non plus ce tort, si vous ne voulez que je croye que de vostre costé vous commencez de diminuer l’affection que vous m’avez jurée.

Nous continuasmes plusieurs jours à nous escrire de ceste sorte, avec tant de contentement de mon costé, que le mal fut : contraint de me quitter, & lors que je commençois de reprendre mes forces, & que j’esperois de jour en jour de pouvoir monter à cheval, Alizan me vint trouver pour m’apporter deux lettres que le Roy luy avoit escrites de l’armée. Et pour me rendre plus de tesmoignage de la franchise dont elle y usoit, elles estoient encores cachetées, & accompagnées de ce mot de lettre :


LETTRE
De Daphnide à Alcidon.

Nous commençons de faire la guerre, j’envoye deux coureurs en vos prisons, personne n’a encore parlé à eux, ils sont prisonniers à discretion, traitez-les comme il vous plaira, je les vous donne comme je feray tous les autres qui me tomberont entre les mains.

Je receus en mesme temps un grand plaisir & un grand desplaisir : Je ne sçaurois representer combien j’eus de contentement de voir que Daphnide me tint si bien ce qu’elle m’avoit promis : mais je receus un coup bien cuisant quand je vis que le Roy l’entreprenoit contre ce qu’il m’avoit juré. Car de me retirer de Daphnide, je le jugeois impossible, & je sçavois fort bien, que si l’esprit de ceste belle Dame se trouvoit assez fort pour lui resister, Euric transporté de passion s’en prendroit à moy, & m’esloigneroit de sa Court. Que si aussi elle fléchissoit, & qu’elle se laissast vaincre, il n’y avoit point d’esperance de salut pour moy. En ceste doute je demeuray longuement incertain ; enfin l’Amour estant tousjours en mon cœur le plus fort ; je me resolus de luy conseiller de ne plus recevoir, s’il luy estoit possible de semblables messages, & toutefois la curiosité me fit desirer de voir ce que le Roy luy escrivoit, ayant opinion que si je faisois autrement, aussi ne laisseroit-elle pas de les lire, sans que je le sçeusse, ayant donc dés long-temps apris, que c’est prudemment faict de donner ce qu’on ne peut vendre, je luy fis une telle responce.


RESPONCE
D’Alcidon à Daphnide.

Ces deux prisonniers ne sont pas de qualité de demeurer longuement en mes prisons ; je les vous renvoye tous deux : mais prenez garde que si vous en escoutez d’autres, on ne die que forteresse qui parlemente se veut rendre.

Je serois trop ennuyeux à vous raconter toutes les lettres qu’en ce temps là nous nous escrivismes : car n’estans qu’à six ou sept lieuës l’un de l’autre, nous avions presque tous les jours de nos nouvelles ; tant y a que le Roy ayant resolu de vaincre aussi bien en Amour, qu’en guerre, s’opiniastra de sorte en la recherche de cette belle Dame, que quelque excuse qu’elle puisse trouver, il faut qu’elle avouë, que si ce ne fut Amour, ce fut pour le moins l’ambition qui la convia de l’escouter, & de recevoir cette recherche. O Dieux ! quelle est la folie de celuy qui pense y avoir quelque chose de certain dessous la Lune, je veux dire qui ne soit sujecte au changement ? Cependant que nous continuons de nous escrire, le Roy continuë de son costé son entreprise, & moy qui croyois avoir occasion de me rire de luy, je me treuvay enfin estre non pas le moqueur, mais le moqué. Pardon, ma belle maistresse, si cette verité vous offence, elle me contraint de sorte que je ne puis luy nier les paroles que vous oyez. Et bien bien, Alcidon, interrompit Daphnide, ce n’est pas icy le lieu où je vous veux respondre, continuez vostre discours comme il vous plaira. Alors Alcidon reprit ainsi la parole.

Le Roy ayant achevé ce qu’il avoit entrepris contre ses ennemis, s’en revint par le mesme chemin qu’il avoit faict en allant, expres pour voir sa nouvelle maistresse : & toutesfois afin que je n’en sceusse rien, il passa le soir avant que son armée, estant presque seul, & logea dans sa maison. Il avoit tellement choisi ceux desquels il s’estoit faict accompagner, que je n’en sçeus rien de long temps apres, & encore par une rencontre telle que je diray bien tost. Cependant le Roy vint en Avignon, où il me fit l’honneur de s’enquerir de moy, & parce que je recevois un extréme desplaisir de la poursuitte que je voyois qu’il faisoit de cette belle Dame, je ne me pouvois remettre de la maladie que j’avois euë : mais ny bien malade, ny bien guery, j’allois trainant ma vie avec tant de melancolie, que je n’estois pas cognoissable. Le Roy qui en fut adverty m’envoya visiter plusieurs fois, & luy mesme prit la peine de me voir, & toutefois sans jamais me parler de Daphnide, ny me faire semblant de l’avoir veuë, ou d’en avoir memoire : Je n’avois garde de mon costé de luy en ouvrir la bouche : mais je diray bien que j’avois un si grand regret de me voir si mal traitté de ce maistre, à qui j’avois fait tant de service, & mesme contre sa parole, que sa veuë rengregeoit de sorte mon desplaisir, que jamais il ne sortoit de ma chambre, que mon mal ne s’augmentast.

Depuis ceste derniere fois que le Roy fut chez Daphnide, elle ne m’escrivit plus que par acquit, & seulement pour m’oster la cognoissance de de ce qu’il falloit enfin que je sceusse : car les amours des grands Princes ne peuvent guere demeurer sans estre descouvertes. Quant aux lettres qu’elle recevoit, elle ne m’en envoyoit plus comme elle souloit, si ce n’estoit de celles où il n’y avoit point d’apparence de grande intelligence entre eux, & encores fort rarement. J’allois ainsi vivotant avec tant de desplaisir, que quand je m’en ressouviens, je m’estonne comme cent fois il ne me mit dans le cercueil. Quelquefois sur le soir quand le temps estoit beau, & que le Soleil avoit perdu sa grande force, je m’allois promener sur les rives du Rosne, du costé de la maison de cette belle, & là presque seul j’allois entretenant mes pensées, jusques à ce que le jour se cachoit sous la terre : Et lors revenant au logis, je continuois presque le reste de la nuict en ces mesmes imaginations. Combien de fois, tenant presque pour certaines les conjectures que j’avois de mon malheur, ay-je voulu sortir de cette vie, qui ne me restoit plus, à ce que je jugeois, que pour me donner du temps à ressentir mieux mes ennuis & ses trahisons ? Combien de fois avec desdain ay je recogneu le tort que j’avois d’aymer une beauté si volage ? & en mesme temps combien de fois ay-je faict resolution de rompre les perfides liens de mon servage ? Perfides les pouvois-je bien dire ! puis que ses serments & ses promesses, qui avec sa beauté m’attachoient à son service avoient esté si vains & si trompeurs : Mais helas ! combien de fois aussi ay-je recogneu que n’estant plus à moy-mesme, je ne pouvois rien faire ny resoudre que selon la volonté de celle à qui j’estois ? Or jusques icy, sage Adamas, mon mal m’estoit encores incertain, & je pouvois dire que je le devançois par le soupçon : mais voicy comme enfin la verité me fut descouverte.

Je m’allois promenant, comme je vous ay dit, quelquefois sur les rives du Rosne, non pas pour me divertir, mais pour mieux entretenir mes mortelles pensées. Un soir que j’estois prest à m’en retourner à mon logis : (O Dieux ! pourquoy ne le fis-je un peu plustost, j’eusse pour le moins d’autant éloigné le cuisant desplaisir que je receus alors, & qui faillit de me conduire au tombeau) ne voila pas un jeune Chevalier de la Court, qui estoit fort de mes amis, le pere duquel servoit le Roy en la recherche qu’il faisoit de cette belle Dame, qui passa tout contre moy à cheval sans me recognoistre, ne jugeant pas que celuy qu’il voyoit ainsi seul à ces heures, peust estre Alcidon, qu’il sçavoit ne marcher jamais si peu accompagné, mais passant un peu plus outre, & recognoissant un jeune Escuyer qui me servoit, il luy demanda ce qu’il faisoit en ce lieu, & luy ayant respondu, qu’il attendoit que je me retirasse, il me monstra du doigt : soudain ce Chevalier rebroussant chemin, mit pied à terre, & m’ayant salüé, me supplia de luy pardonner la faute qu’il avoit faite, de passer si pres de moy sans me cognoistre. Apres quelques propos communs que nous eusmes ensemble sur ce subject, je luy demanday, d’où il venoit, & où il alloit. Luy qui estoit infiniment ignorant de l’amour que je portois à cette belle Dame, & qui n’avoit cognoissance que de celle du Roy, par le moyen de son pere, me respondit assez franchement. Je viens d’un lieu où l’on a eu memoire de vous : car je vous en apporte une lettre pour tesmoignage, & lors mettant la main dans la poche, il la prit, mais ensemble une autre que je vis toute semblable à la mienne, n’y ayant qu’un chiffre sur le ply. Je recognus incontinent l’escriture, & mon soupçon me persuada aysément que celle qui n’avoit qu’un chiffre s’adressoit au Roy, & toutesfois pour en estre plus asseuré, voyant la franchise don ce jeune Chevalier parloit à moy, en prenant celle qu’il me presentoit, je luy demanday pour qui estoit l’autre. Pour qui peut-elle estre, me respondit il, que pour le Roy ? mon pere qui est tombé malade, me la donnée pour la luy porter. Il m’en parloit de cette sorte, croyant que je sçeusse aussi bien cette nouvelle amour du Roy, que je n’avois pas ignoré presque toutes les autres qui avoient devancé celle-cy, & voyant qu’il y alloit si bonnement, quoy que le coup me fit une profonde blesseure, si ne laissay-je de sousrire, non pas de ce qu’il disoit, mais de sa naïfveté : Et en mesme temps je luy dis, Je croy mon cher amy, que vous ny vostre pere n’estes pas sans peine : Comment Seigneur, me respondit-il, sans peine ? Je vous jure que jamais tous les voyages de guerre que le Roy nous a faict faire, ne nous en ont tant donné que ce traistre & maudit Amour, & mesmes depuis que le Roy en s’en revenant alla voir cette belle Dame, & jugez-le par la maladie que mon pere y a prise. Mon cher amy, repliquay je en l’embrassant, ceux desquels les grands Princes se servent en semblables occasions ne sont pas ceux qu’ils ayment le moins : c’est pourquoy vous n’estes pas peu obligé à cette belle Dame, qui sera cause, outre vostre merite, que le Roy vous cherira & aymera beaucoup plus que de coustume. Seigneur, me dit-il, je ne sçay ce qui en pourra arriver, mais j’ay grand’ peur que cette Dame de qui vous parlez le possedera tellement tout, qu’elle n’en fera point de part à personne. Le desplaisir que ces paroles me rapporterent me contraignit de luy donner congé beaucoup plustost que je n’eusse pas fait, perdant & le courage & la curiosité d’en sçavoir d’avantage, & pour le faire en aller, je luy dis que le Roy l’attendoit avec impatience, & qu’il ne luy esloignast point d’avantage ce contentement.

Je demeuray de cette sorte tout seul, sinon accompagné de tant de fascheuses & mortelles pensées, que plus d’une heure se passa avant que je me peusse resoudre à me laisser voir à person- ne : enfin la nuict me contraignit de me retirer dans la ville, d’où je faisois dessein de partir le lendemain tout seul, & m’esloigner de sorte de tous les hommes, qu’il n’y en eust plus qui me peussent tromper. Et pour commencer, j’entray dans mon logis par un escalier desrobé, & n’ayant que cét Escuyer avec moy, je me jettay dans le lict sans estre veu de personne des miens, luy commandant de dire à tous ces Chevaliers qui m’attendoient, que je m’estois trouvé mal, & que je leur donnois le bon-soir. De toute la nuict je ne peus clorre l’œil : mais incessamment ravassant, l’Aurore me trouva sans que la volonté seulement de dormir me fust venuë. Et lors que je me voulois preparer à la resolution que j’avois faite, la fiévre me reprit si violente que je fus contraint de la remettre à une autre fois. Je n’avois point encores leu la lettre que Daphnide m’escrivoit, n’ayant ny assez de courage pour la voir, ny assez de haine pour la jetter dans le feu : mais ne sçachant auquel des deux me resoudre, je la tenois entre les mains, & sans la lascher, pour quoy qu’il me fallut faire, je la garday deux jours de cette sorte sans bouger du lict. Enfin la colere me transportant, le soir que je me vis seul : Il faut, dis-je en moy-mesme, il faut voir les trahisons de cette perfide, & puis l’arracher si bien de nostre memoire, qu’il n’y en demeure plus qu’un eternel mespris. A ce mot me relevant sur le lict, je l’ouvris, & à l’ayde d’une bougie qui estoit en la ruelle de mon lict, je leus ce qu’elle m’escrivoit.

Mais à quoy serviroit-il, sage Adamas, de re- dire icy ses paroles, qui n’avoient esté escrites qu’en intention de m’abuser encore plus longuement ? Mais pourquoy aussi ne les redire pas, puis qu’il est necessaire que le Medecin recognoisse la playe, s’il luy veut donner les remedes necessaires ? Je les diray donc, non pas pour ma consolation, mais pour vous faire entendre comme je fus traité.


LETTRE
De Daphnide à Alcidon.

N’auray-je jamais autre nouvelle, sinon qu’Alcidon se porte mal ? Ne le reverray-je jamais tel qu’il estoit quand il entra dans l’aventure de la parfaite Amour ? Et mes vœux ne seront ils jamais exaucez, ou si les Dieux veulent eternellement demeurer sourds aux supplications que je leur fais pour sa santé ? O Dieux ! s’il doit estre ainsi, abregez mes jours, pour abreger ma peine, ou changez moy le cœur, afin qu’il ne soit pas si sensible pour luy. Et vous Alcidon, ou resolvez vous à vous guerir, ou à me faire mourir de douleur.

Voila pas, ô mon pere ! la plus cruelle lettre que je peusse recevoir, apres avoir descouvert la trahison dont elle usoit envers moy, tout transporté de colere, je luy fis ceste responce :


RESPONCE
D’Alcidon à Daphnide.

La guerison d’Alcidon ne depend plus que de la mort, aussi n’ayant trouvé fidelite ny en son Maistre, ny en sa Maistresse, à quoy voudroit-il vivre plus longuement parmy les perfidies ? Et ne vous pleignez plus que les Dieux soient sourds : ils ont enfin exaucé vos supplications, puis que ne voulant redonner la santé à celuy de qui la vie ne vous pouvoit plus servir que de regret d’avoir manqué à tant de sermens inutiles, ils vous ont changé le cœur comme vous desiriez, le rendant insensible pour moy, mais trop sensible pour un autre, qui peut estre fera un jour la vengeance de tant de perfidies, & de trahisons, & tenez cet augure pour veritable : car les Dieux sont trop justes, pour ne me vanger, & vous punir.

Je donnay ceste lettre à celuy des miens qui luy avoit porté la premiere que je luy avois escrite, & luy commanday de s’en revenir sans apporter aucune responce. Ce desplaisir me fut si cuisant que mon mal s’augmenta beaucoup, dequoy le Grand Euric estant averty, & ne pouvant me sçavoir si malade sans me venir voir, encore qu’il eust un peu de honte de m’avoir enlevé ceste belle Dame, contre les promesses qu’il m’avoit faites. Une apres-disnée il me fit l’honneur de me venir visiter : J’estois à la verité fort malade, & toutefois ma plus grande douleur, estoit le souvenir du larcin qui m’avoit esté fait, de sorte que quand on me dist que le Roy venoit en mon logis, je tressaillis, comme si un nouvel accez me saisissoit. Et quand je le vis, il ne me demeura point de sang au visage. Peut-estre s’en fust-on pris garde, si ce n’eust esté que le lieu où j’estois n’avoit guere de clarté, & que la pasleur est un effect de la maladie. Il s’assist au chevet de mon lict, & apres m’avoir demandé des nouvelles de mon mal, & que je luy eus respondu : comme la civilité & l’honneur que je recevois me le commandoient. Il approcha sa chaire, & tournant le dos à toute la troupe, commença de parler plus bas : Et voyant que je ne disois presque pas une parole, il pensa me reveiller en me parlant de Daphnide, n’estant encor averty que je sçeusse ce qui se passoit entr’eux. Il me demanda donc, comme se portoit ceste belle Dame, & s’il y avoit long temps que je n’avois eu de ses nouvelles : Je luy respondis froidement, que je croyois qu’elle fust en bonne santé, & que je n’avois point eu de ses nouvelles depuis le jour qu’elle luy avoit escrit par un tel, & lors je luy dis le nom de celuy qui m’avoit donné ceste derniere lettre. Le Roy rougit, & au commencement voulut nier d’en avoir receu : mais je luy dis, qu’il me pardonnast, & qu’il s’en ressouvint bien, parce qu’elle me le mandoit ainsi : Comment, me dit-il alors, elle le vous a donc mandé ? Ouy, luy respondis-je, Seigneur, & de plus le contentement & l’honneur qu’elle a receu de vous voir à vostre retour chez elle. Il demeura à ce mot un peu confus, voyant que je sçavois si bien ce qu’il pensoit que j’ignorasse le plus, & apres s’estre teu quelque temps. Il faut, Alcidon, me dit-il, que j’avoue la debte, encores qu’à ma confusion. Il est vray que je l’ay veuë, ceste belle Dame dont vous parlez, & que j’en ay eu des lettres. Et de plus, que je l’ayme autant que ma vie. Je ne puis nier qu’en ceste action je ne sois le plus mauvais maistre & le moins fidelle amy qui se trouve, vous ayant traicté de ceste sorte, apres vous avoir promis tant de fois le contraire : mais avoüant que je vous ay fait ceste trahison, que puis-je dire autre chose pour ma deffence, sinon que je me suis trahy moy-mesme avant que vous trahit ? Je m’estois persuadé, que comme il n’y a homme vivant qui jusques icy m’ait peu surmonter : de mesme, il n’y avoit point d’apparence qu’une femme le peut faire, & en ceste opinion je vous ay promis avec tant d’asseurances & de serments, ce que depuis je ne vous ay peu tenir. La cognoissance que j’avois euë de ma force contre les hommes, m’a poussé en ceste erreur de mépriser celle des Dames. Et mon regret est d’autant plus grand que cest Alcidon qui en reçoit le mal. Alcidon que j’ay tousjours tant aymé, qu’il faut bien croire que puis que j’ay fait contre luy ceste perfidie, il m’a esté impossible de faire autrement. Voila, mon cher amy, la confession que librement je vous fais de l’outrage qu’en despit de moy je vous ay faite, avec protestation, que si je puis me demesler des liens dont je suis à ceste heure si estroitement serré, je le feray d’aussi bon cœur que je receus jamais les plus grands contentements dont le Ciel m’ait jusques icy voulu favoriser. Le Roy me dit ces paroles assez mal arrengées, & avec un visage qui tesmoignoit qu’elles partoient du cœur, & parce que je vis qu’il se taisoit, je luy respondis : Seigneur, tout ce qui est au monde y doit estre pour servir à vostre grandeur, & à vostre contentement : à plus forte raison, Alcidon qui n’y demeure que pour vous faire service, & le Ciel qui l’a bien recogneu, prevoyant qu’il m’estoit impossible de vivre, & d’estre privé de Daphnide, afin de la vous donner plus absolument, me veut oster la vie, de laquelle je ne verray jamais si tost la fin que je la desire : puis que mon desastre veut qu’elle soit si necessaire à vostre contentement.

Je ne peus à ce mot retenir les larmes, & le Roy esmeu à ce que je croy de ma douleur, apres avoir quelque temps demeuré sans parler, me dit : Vous ne sçauriez, Alcidon, me vouloir tant de mal, que le tort que je vous fais le merite : Je le recognois, & voudrois avec mon sang y pouvoir remedier : peut-estre le feray-je avec le temps, mais pour ceste heure il n’y faut point penser, & toutefois pour vostre satisfaction, je suis resolu à tout ce que vous voudrez : guerissez vous seulement, & croyez que je ne feray pour vostre contentement, que ce que je ne pourray pas faire. Et à ces dernieres paroles le Roy se retira en son logis, me laissant avec tant de desplaisirs, qu’il n’est pas croyable qu’un autre que moy peust vivre avec tant de douleurs, d’ennuis & de desespoirs.

Fin du troisiesme livre.



LE
QUATRIESME
LIVRE DE LA
TROISIEME
PARTIE DE L’ASTRÉE
de Messire Honoré d’Urfé.



Alcidon pressé du cruel souvenir de ses peines passées, & de l’outrage qu’il luy sembloit d’avoir receu en ceste occasion, & de son Maistre & de sa Maistresse, perdit la parole, de sorte que quand apres s’estre teu quelque temps, il la voulut reprendre, la voix ne le luy permit pas, & falut que par force il demeurast un assez long espace de temps sans parler : Enfin s’efforçant, il dit à toute peine : Vous voyez, Madame, comme pour vous obeyr, je suis allé renouvellant mes playes, avec tant de desplaisir, que si celuy-cy n’esgale par sa grandeur celuy que je receus quand ce desastre m’advint, il le surpasse pour le moins par sa longueur, puis qu’il ne sera jour de ma vie que je ne pleigne la cruelle & desastreuse fortune que j’eus en ce temps-là, car veu la cruauté dont vous usez envers moy, je n’espere plus en pouvoir perdre le souvenir que par la perte de ma vie ; ce m’est toutesfois quelque espece de contentement parmy la douleur que ce souvenir m’a r’apportée, quand je pense que je la reçois par vostre commandement, & pour avoir obey à ce que vous m’avez ordonné : Mais si vostre rigueur n’est plus grande encore que ma patience, & si vous pouvez estre esmeuë de quelque compassion, soulagez moy, je vous supplie, Madame, d’une partie de ce fardeau que vous m’avez imposé, je veux dire de continuer ce discours de mes malheurs, & desquels vous pourrez parler avec plus d’asseurance, puis que le personnage que je fais en tout ce qui me reste à dire, c’est seulement de souffrir ce qu’il vous a pleu me faire endurer : & si vous avez eu quelque raison de vouloir que le sage Adamas aprit de ma bouche la verité des choses que j’ay faites, il me semble que je ne vous fais pas une requeste desraisonnable, quand je vous supplie que par vos paroles aussi, il puisse entendre ce qui est procedé de vous entierement. Adamas, sans attendre la responce de Daphnide, se tournant vers elle, Il me semble, Madame, luy dit-il, que ce Chevalier a raison, & que par l’ordonnance mesme que vous luy avez faite, vous y estes obligée : Mon pere, respondit-elle, la loy n’est pas égale entre luy & moy, toutesfois puis que vous le trouvez bon, je feray tout ce qu’il vous plaira, aussi bien ay-je recogneu, qu’encores qu’il die la verité, si est-ce que comme les bons Orateurs, il ne laisse de lascher tousjours quelque parole à l’avantage de sa cause, & lors apres estre demeurée muette quelque temps, elle reprit ainsi le discours.


SUITTE DE L’HISTOIRE
de Daphnide, & d’Alcidon.

C’est avec beaucoup de raison qu’on a tousjours dit, que ceux qui sont interessez ou preocupez de quelque passion, ne peuvent estre Juges bien equitables, d’autant que le jugement estant offencé, il ne peut faire ses fonctions parfaites, non plus qu’un bras ou une jambe qui est blessée de quelque grand coup. Alcidon en rend un bon tesmoignage par les consequences qu’il a tirées si souvent à mon desavantage, plus porté de la passion que de la raison qu’il s’en figure ; & parce que mon discours seroit trop long, si je voulois reprendre tous les poincts où il s’est laissé transporter, je ne m’y arresteray pas, mais seulement diray avec verité ce qui reste de nostre fortune, & laisseray à vostre jugement de discerner sa passion d’avec la verité. Et pour reprendre ce propos où il l’a laissé, je vous diray, mon pere, qu’ayant receu la lettre qu’il m’avoit envoyée, & à laquelle je ne peus faire responce, parce que celuy qui me l’avoit apportée s’en estoit retourné par son commandement, sans me dire Adieu, Je demeuray la personne du monde la plus desolée, me voyant blasmer avec quelque apparence de raison, d’une chose à laquelle je ne pouvois guere remedier. J’appris incontinent apres par des lettres du Roy, tous les discours qu’ils avoient eus ensemble, & puis par Alizan, que j’y avois envoyé expres (sans toutesfois luy escrire) quel estoit son mal, & combien on le jugeoit dangereux. Je demeuray longuement à discourir en moy-mesme sur ce que j’avois à faire : car d’un costé l’affection que je luy portois me convioit d’aller où il estoit pour luy faire entendre combien il estoit abusé, & de l’autre, je n’osois l’entreprendre de peur d’estre blasmée. Je fus longuement irresoluë avant que de pancher entierement d’un costé, & enfin le second voyage qu’Alizan y fit me contraignit par son retour de m’y en aller, parce qu’il me rapporta de si mauvaises nouvelles de sa maladie, que mettant à part toute autre consideration, je me resolus de l’aller voir, & en cette deliberation, je commençay de chercher quelque excuse à mon voyage. Elle se presenta assez bonne bien tost apres, parce que la paix estant faicte, mon beau-frere fut contraint d’aller en Avignon pour r’avoir l’un de ses parens qui avoit esté faict prisonnier dans une ville qui s’estoit renduë au grand Euric, & parce qu’il avoit voulu contredire à cette resolution generale, ceux du lieu s’en estoient saisis, & encore que la paix fut depuis publiée, si est-ce qu’ils ne le vouloient point remettre en liberté, de peur que si la guerre recommençoit, il ne fist quelque entreprise sur eux, & prevoyant qu’il y auroit de la difficulté à son eslargissement, parce qu’il jugeoit bien que le Roy aymeroit mieux favoriser ceux qui pris avoient volontairement son party, & que l’affaire par consequent pourroit prendre un long trait de temps, il voulut y mener sa femme, & elle le pria de faire en sorte que je l’y voulusse accompagner, tant pour faciliter son entreprise, que pour estre accompagnée quand elle seroit contrainte de parler au Roy. Soudain que le mary m’en ouvrit la bouche, ayant opinion que c’estoit le plus honorable pretexte que je pourrois prendre, je luy promis de faire tout ce qu’il voudroit, & qu’il falloit seulement avoir le congé de ma mere : la bonne femme le luy accorda sans difficulté aussi tost qu’il luy en fit entendre le subject, de sorte que deux jours apres nous partismes, & de fortune nostre logis se rencontra vis à vis de celuy d’Alcidon. Le bruit de son mal estoit fort grand, & le Roy l’alloit voir fort souvent, parce que veritablement il l’aymoit : mais quand il fut adverty de mon arrivée, pour avoir la commodité de me voir, il se monstra encore plus desireux de sa santé : car au lieu qu’il ne le voyoit qu’une ou deux fois la sepmaine : depuis il y alla tous les jours, & en allant ou venant il passoit d’ordinaire en mon logis. Quant à moy, le lendemain que je fus arrivé, j’envoyay vers Alcidon, & luy manday par Alizan, que s’il l’avoit agreable je le verrois volontiers, & soudain que j’eus sa responce, je m’y en allay. Je le trouvay fort mal, & pour lors sa chambre estoit pleine de Mires & de Medecins ; de sorte que pour cette fois nos discours ne furent que de sa maladie : à quoy il respondoit fort peu, & tousjours en souspirant, il est vray que son mal couvroit cela, parce qu’on pensoit que c’estoit l’ardeur de la fievre. Le jour d’apres, je pris le temps si à propos, que je le trouvay presque seul, & lors m’aprochant de luy, apres luy avoir demandé en quel estat il se trouvoit, il me respondit avec les larmes aux yeux, & d’une voix assez foible & languissante. Et comment, Madame, me demandez vous l’estat du mal que vous m’avez faict, vous le devez mieux sçavoir que moy, ny que tous mes Medecins ? Alcidon, luy respondis-je froidement, il est certain, que je sçay une partie du mal de vostre esprit : mais je suis fort ignorante de celuy du corps, & c’est celuy-là qui me met en peine : car pour l’autre, quand vous voudrez m’escouter, je m’asseure que vous en serez bien tost guery. Ah Daphnide ! me dict-il avec un grand souspir, je voy bien que s’il est ainsi, vous avez plus de soucy de ce qui le merite le moins : car s’il y a quelque chose en moy qui puisse estre recommandable, c’est cette ame avec laquelle je ne vous ay pas seulement aymée, mais adorée d’une si pure & entiere affection, que je ne croy pas qu’autre que vous la peut jamais mespriser. Cette responce, repris-je, est un tesmoignage de vostre mal, mais ayez seulement le soucy que vous devez avoir de la guerison du corps, & vous verrez que pour l’ame le mal n’en est pas mortel, si pour le moins il vous est encore resté quelque peu de raison. Je sçay, me respondit-il, que le mal n’en est pas mortel : car s’il l’estoit, il y auroit quelque esperance de le voir finir un jour, & je suis tres-asseuré qu’il durera autant que mon ame, que nos Druides m’ont enseigné estre immortelle : mais si est bien celuy du corps, puis que s’il ne s’augmente comme je desire, j’avanceray de mes propres mains le terme de ma vie, affin de n’avoir plus des yeux d’amour pour voir une personne qui en a si peu dans l’ame. Je voy bien, repliquay-je, que vous estes blessé, & que vostre plus grand mal gist en l’opinion, vous croyez que la recerche du grand Euric a eu tant de pouvoir sur moy, qu’elle m’a faict effacer l’affection que je vous ay promise. N’est-ce pas cela vostre mal, Alcidon, vous semblant d’avoir une tres-juste occasion de vous douloir de moy, & de vostre fortune, qui vous a fait aymer une personne volage & inconstante ? Il me respondit alors froidement, Si vous sçavez aussi bien guerir, que recognoistre mon mal, j’avoüeray que vous estes un tres-bon Medecin. Il m’est plus aisé, luy respondis-je, de le guerir, qu’il ne m’a esté de le recognoistre, parce que l’ame est difficilement descouverte quand elle veut, & ç’a esté par hazard que j’ay tiré cette cognoissance de vos paroles, au lieu qu’à vostre guerison la raison & la verité m’ayderont ; & pour commencer, dites moy, Alcidon, à quoy avez vous recogneu que je ne vous aymois plus ? N’est-ce point aux responces que j’ay faictes au Roy, & que j’ay souffert d’estre veuë & recherchée de luy ? Mais despoüillez-vous un peu de passion, & sans avoir aucun interest en cecy, considerez qui est le Roy Euric, qui je suis, & en quelle saison nous sommes : vous verrez qu’Euric est un Prince qui peut tout ce qu’il veut, & à qui les Citez, ny les Provinces, voire ny les Royaumes entiers n’ont peu faire jusques icy resistance, quand son ambition luy a faict tourner ses armes contr’eux ; & croyez-vous qu’Amour soit une moins forte passion, ou que j’aye plus de pouvoir de resister à sa force, que tant de milliers de personnes ? Vous sçavez que je suis sa sujette, que je suis & demeure dans le païs de sa conqueste, & en une saison où il semble que toutes choses soient permises, me croiriez vous bien avisée de le desdaigner & de le rejetter ? Penseriez vous vous mesme de vivre & de demeurer pres de luy, ou dans ses Estats avec asseurance, s’il voyoit que je le traittasse de cette sorte, sçachant par vostre bouche l’amour que je vous porte, laquelle il accuseroit de tout le mauvais traitement qu’il recevroit de moy ? Est-il possible que vostre passion vous ayt de sorte aveuglé, que vous n’ayez peu voir que ce seul remede estoit celuy qui me pouvoit donner le moyen de vous voir ? Enquoy ne se change point un Amour desdaignée ? Le nom de haine est trop peu de chose, & qui voudroit bien representer ce qui s’en produit, il faudroit in- venter une parole qui signifiast haine, colere, rage, desir de vengeance, & plus encores, puis que la tyrannie & la cruauté s’y meslent. Or considerez, Alcidon, en quels termes je vous mettois, & moy aussi, si j’eusse suivy ce conseil. La moindre chose eust esté un commandement qu’il vous eust faict, de ne vous trouver jamais dans ses Estats, & à moy mille outrages, & mille mesdisances que vous ny moy n’eussions jamais peu supporter sans mourir, ou sans vengeance. Voyez à quelles extremitez nous estions, & quels contentemens nous eussions deu esperer en vivant de cette sorte ? & avoüez que mon conseil a esté le meilleur, puis qu’il nous met hors de tous ces dangers, & nous donne le moyen de vivre ensemble, avec plus de commodité que nous n’eussions jamais eu. Helas ! Madame, me respondit-il, qu’il est aisé de cognoistre que toutes ces raisons ne sont que des excuses : car si vous eussiez eu le dessein que vous dites, pourquoy vous fussiez vous cachée de moy ? & pourquoy dés ma premiere plainte ne me les eussiez vous descouvertes ? & non pas user d’une telle tromperie, qui se peut dire trahison, & laquelle je n’eusse jamais sceuë, si la fortune pour me faire sçavoir que j’estois veritablement malheureux, n’eust voulu me la descouvrir. Je vous avoüeray en cecy la verité, luy respondis-je, je vous recognus si esloigné de cét advis, que je pensay n’estre pas à propos de le vous dire, & devoir user envers vous, comme l’on faict avec les petits enfans qui sont malades, ausquels on oint de quelque douceur les bords du vaze où est la medecine, afin que trompez ils l’avalent plus aisément, & que par ceste tromperie ils se conservent la vie, m’asseurant que vous ne le trouveriez point mauvais, quand vous sçauriez mon intention, & que vous en ressentiriez le profit & le remede. Remede, helas ! me dict-il, avec un grand souspir plus amer & plus difficile à prendre, que ne sçauroit estre le mal que vous voulez guerir. Tous les malades, luy respondis-je, quand l’on leur presente les medecines en disent autant que vous, mais quand ils en ressentent les bons effects, & que la santé leur revient, alors ils en loüent les medecines & les Medecins, & avec salaire & remerciment. J’espere que bien tost vous en ferez de mesme : Il me vouloit respondre : mais il en fut empesché par une grande troupe de Chevaliers qui le venoient visiter, & peu apres je le laissay avec eux, non pas entierement guery du mal d’esprit, mais tellement disposé, que mes raisons commencerent d’y trouver place. Et parce que je desirois sur toute chose sa santé, je fus soigneuse de le revoir deux ou trois jours suivans, durant lesquels je luy representay tellement le juste dessein qui me faisoit vivre avec Euric de cette sorte, qu’enfin luy mesme y consentir, voyant, comme je crois, que les affaires estoient en un tel estat, qu’aussi bien n’y pouvoit-il plus remedier : Et sur ce discours je lui promis, que comme nostre affection avoit esté la premiere que j’avois euë, qu’elle seroit aussi la derniere, avec laquelle je luy promettois de m’enfermer dans le tombeau. Que celle que je porterois à Euric s’appelleroit Raison d’Estat, & celle que je continuerois avec luy, Amour du cœur.

Voila, mon pere, les remedes desquels j’usay pour guerir ce malade, qui furent si bons qu’il commença à se r’avoir, & peu apres à sortir du lict, & enfin avant que je partisse d’Avignon il fut guery entierement, & tellement resolu à me voir favoriser le Roy, que bien souvent lui-mesme l’accompagnoit en mon logis quand il me venoit visiter. Il est vray qu’il me falut user d’un tres-grand artifice pour persuader au Roy, que je m’estois du tout esloignée d’Alcidon, & Alcidon mesme n’eut pas peu de peine à luy faire paroistre, que pour son respect il n’avoit plus aucun dessein sur moy, parce qu’ayant sceu la bonne volonté qui avoit esté entre nous, & luy m’aymant bien fort, & par ainsi me jugeant fort agreable, il ne pouvoit penser que le respect eut eu tant de pouvoir sur Alcidon, que d’esteindre l’affection qu’il m’avoit portée : & puis considerant Alcidon jeune & beau, & luy desja fort avancé en son âge chenu & ridé, accidens qui ne sont pas souvent cause de faire naistre l’Amour, & mesme dans un jeune cœur comme le mien, & qu’il avoit trouvé empesché ailleurs à son abord, il ne se pouvoit figurer que j’eusse du tout quitté Alcidon pour luy. Et par ainsi il vesquit longuement avec soupçon d’estre trompé : mais la discretion d’Alcidon, & la froideur dont j’usois avec luy, luy firent enfin perdre ceste opinion, & cela fut cause que se croyant seul possesseur de ma bonne volonté, il ne fit point de difficulté de monstrer tout ouvertement l’affe- ction qu’il me portoit, de sorte qu’apres avoir fait à ma supplication ce que mon beau-frere desiroit, il manda à mon pere & à ma mere, qu’ils vinssent le trouver, afin de trouver occasion de me retenir aupres de luy avec quelque bonne excuse. Encores que l’un & l’autre fust fort vieux, si est-ce que l’ambition, qui tousjours jette ses racines plus avant dans l’ame des vieilles personnes, que dans les jeunes cœurs, les fit resoudre de laisser les commoditez de leurs maisons pour luy obeïr, en esperance de devenir plus grands par ses faveurs.

Nous voila donc à la suitte de la Cour, où le Roy ne trompa point leurs esperances : car il les combla & de bien & d’honneur, desquels toutefois ils ne jouyrent gueres longuement, fust que leur aage estoit parvenu au terme que nul ne peut outrepasser, ou que les incommoditez de la Cour, qu’il est impossible à tout autre qu’au Roy, d’éviter, eussent abregé leur vie, tant y a que peu de temps apres ils moururent tous deux, & sembloit qu’ils ne fussent venus à la suitte du Roy, que pour m’y laisser presque en possession : car autrement je n’y eusse osé venir, au lieu que m’y trouvant toute portée, je m’y arrestay au commencement, sous l’excuse de vouloir donner ordre à quelques affaires domestiques qu’ils m’avoient laissées, & puis pour la poursuite de quelques procez imaginez, & enfin quand l’affection du Roy envers moy fut du tout descouverte, sous l’esperance d’estre sa femme, ainsi que luy-mesme en faisoit courre le bruit.

Durant tout ce temps, il se passa peu de jours sans que je ne donnasse la commodité à Alcidon de me voir en particulier, & que je n’employasse pour le moins deux heures aupres de luy, qui me sembloient tousjours trop courtes quand il faloit nous separer. Il sçait bien que je ne mens pas, & que plusieurs fois pour luy donner ce tesmoignage de ma bonne volonté, je l’ay mis & moy aussi, en de tres-grands hazards, & de la vie & de l’honneur. Il est vray certes que j’ay un tres-grand sujet de me loüer de luy & de sa discretion, pouvant dire, que quelque commodité que je luy aye donnée, ou quelque familiarité que je luy ay fait paroistre, il n’a jamais monstré de vouloir outrepasser avec moy les bornes de l’honnesteté. Et encore que je croye bien, qu’il pensoit que je ne le souffrirois pas, toutesfois je ne laisse de luy estre grandement obligée de ne m’avoir point donné sujet de me douloir de luy.

Vivant de ceste sorte avec beaucoup de contentement, encores que je fusse en continuelle inquietude, que le Roy ne recognut la continuation de nostre bonne volonté, & que cela ne luy donnast occasion de changer, comme il avoit desja fait au desavantage de quelques autres, je m’aperceus qu’il y avoit quantité de Dames principales, qui toutes aspiroient de posseder ce grand Prince, fust pour la gloire de commander à celuy à qui tant de milliers d’hommes vaincus obeïssoient, fust pour l’esperance de venir à la Couronne, si l’amour le convioit de les espouser. Et entre celles qui tenoient le premier rang, j’en remarquay deux. L’une qui se nommoit Clarinte, & l’autre Adelonde. Quant à Clarinte, j’avouë n’avoir jamais rien veu qui meritast mieux d’estre aimé & servy, ayant toutes les conditions qui se peuvent desirer pour estre aimable. En premier lieu, l’envie n’eust sçeu trouver à redire en son visage. Et puis elle avoit la main la plus belle qui se peut voir, la taille si droite & deliée, & la façon & la majesté telle, qu’elle sembloit estre vrayement née pour porter la couronne sur la teste, aussi bien que plusieurs de ses ayeuls avoient fait autresfois, & ce qui rendoit ses coups encor plus inévitables, c’estoit qu’à la beauté de ce corps estoit joint un des plus beaux esprits de l’Univers, de qui les rayons paroissoient en toutes ses actions : mais particulierement en sa parole, qui estoit si charmante, que pour n’en point estre pris, il n’y avoit autre remede que de ne la point escouter. Bref, j’avouë que si j’eusse esté homme, je l’eusse servie, quelque traitement que j’en eusse peu recevoir. Et d’effect, toute fille que j’estois, je ne me pouvois souler de la voir, & de demeurer aupres d’elle, quoy que tant de perfections & de merites me donnassent assez de sujet de la hayr, à cause du dessein que j’avois, & la pretension que je recognoissois en elle.

Quant à Adelonde, c’estoit veritablement une belle dame, mais n’approchant en rien à la beauté de Clarinte, ny à ses merites, & de plus, qui estant mariée, ne pouvoit avoir les hautes pretensions de celle-cy, de sorte qu’encores qu’il m’ennuyast fort de voir Euric la caresser, toutefois elle ne me donnoit pas les grands soupçons que j’avois de l’autre, & cela fut cause que je me resolus de divertir l’esprit de ce Prince premierement de celle-cy, & puis avec plus de loisir d’Adelonde, & mesme que je voyois desja qu’il s’y laissoit presque aller, & qu’encores qu’au commencement il feignit de la visiter, non point par amour, mais par honneur seulement, depuis quelques jours il y alloit plus souvent que de coustume, & se cachoit de moy le plus qu’il pouvoit. Je m’en apperceus assez tost, outre que les espies que je tenois secrettement aupres de ce Prince, m’en advertirent incontinent ; & cognoissant qu’il y falloit remedier & sans perdre temps, apres avoir cherché en moy-mesme ce que j’y pourrois faire, enfin je jettay l’œil sur Alcidon, me semblant que s’il me vouloit seconder en cecy, mon dessein pourroit heureusement reüssir : & parce qu’il estoit necessaire de l’effectuer promptement à la premiere occasion que je peus parler seule avec luy, je luy tins un tel langage :

J’ay demeuré quelque temps irresoluë, si je vous devois faire entendre une chose qui me travaille plus que je ne sçaurois vous representer, craignant que l’affection que vous me portez, ne vous fasse recevoir mes paroles autrement que je ne desire, & toutefois si vous considerez de quelle sorte j’ay vescu avec vous par le passé, & quel tesmoignage je vous ay donné de ma bonne volonté, je m’asseure que vous jugerez avec moy, que la seule necessité de nos affaires me contraint de vous faire la priere que j’ay dilayée jusques icy. Vous sçavez qu’en la fortune où je suis, je n’ay pour envieuses de mon bien que toutes celles qui me voyent, de sorte que j’ay à me garder de toutes, comme des personnes qui voudroient bien estre en ma place ; L’affection que vous m’avez promise, & celle que je vous porte, vous convyent d’avoir soing de moy, mais plus encore vostre propre conservation : car encor qu’on ne sçache pas l’estroicte amitié qui est entre-nous, si est-ce qu’il y a peu de personnes qui n’ayent remarqué que vous avez tousjours porté mes affaires avec passion. Or les maximes d’Estat veulent que la mesme fortune du chef soit commune à tous les membres, si bien que vostre ruine est toute evidente, si la mienne advient. Je vous ay voulu remettre cecy devant les yeux, afin que vous ne trouviez point estrange ce que je suis contrainte de vous proposer pour nostre conservation. Vous voyez que Clarinte, soit qu’elle s’appuye sur la grandeur de ses parens, soit qu’elle fasse ce dessein sur la force de sa propre beauté, s’estudie de gagner la bonne volonté d’Euric, & qui pis est, qu’elle n’y travaille pas du tout en vain, me semblant que ce Prince commence de la trouver plus agreable que je ne desirerois. Vous cognoissez l’humeur assez changeante de celuy avec qui nous avons affaire, & que jusques icy il ne s’est trouvé personne qui l’ait peu arrester : Si Clarinte vient au bout de ses desseins, jugez de quelle sorte elle nous esloignera de la Cour, afin de ne tomber en la mesme confusion où elle nous auroit mis ? C’est pourquoy maintenant que les choses ne sont point tant avancées, que nous n’y puissions remedier, il faut que nous recherchions tous les artifices que nous pourrons imaginer pour nous mettre à couvert de cet orage. De penser que nous puissions user de violence, & y faire consentir l’esprit blessé de ce Prince, c’est estre bien ignorant des effects qu’Amour a accoustumé de produire à son commencement, puis qu’il n’y a rien qui le rende plus grand que les contrarietez qu’il y rencontre, semblable en cela au brasier que le vent rend plus grand & plus allumé : de croire aussi qu’en dissimulant, ou ne faisant pas semblant de le cognoistre, le temps puisse nous y apporter quelque bon remede, c’est un fort mauvais & fort dangereux conseil, parce que encores que l’Amour qui n’est point contrarié, peu à peu de soy mesme se destruise, & enfin devienne presque moins que rien, si est-ce qu’en ceste occasion, l’attente est si perilleuse que le danger en est du tout inévitable, puis que jamais l’Amour ne diminuë qu’apres la possession. La possession de Clarinte ne sera jamais sans mariage, le mariage estant, encor qu’Euric vint à changer d’Amour, elle ne laissera pas d’estre Royne des Visigots, & nous par consequent subjets à toutes ses volontez & violences : De sorte qu’apres y avoir longuement pensé, je n’ay peu trouver autre remede au peril qui nous menace, que celuy que je vous vay dire, lequel je vous conjure encores une fois de vouloir prendre en bonne part, & non point d’un autre sens que je le vous propose. Vous n’estes point ignorant de combien de graces le Ciel & la nature vous ont relevé par dessus le reste des hommes : La preuve que vous en avez fait partout où il vous a pleu, vous en rend assez certain. Je ne fais point de doute que pour peu que vous vueilliez employer vos yeux à regarder Clarinte, elle en ressentira incontinent les charmes ordinaires, & quoy qu’elle n’eust point en l’estomach un cœur de chair, mais de rocher, elle n’en sçauroit eviter les coups, si vous mettez en effect ma priere, il aviendra sans doute, ou qu’elle vous aymera & soudain mesprisant Euric & toute son ambition, elle se donnera toute à vous, ou qu’Euric voyant que vous la recherchez, & qu’elle le souffre, la desdaignera & s’en retirera, & ainsi nous eviterons ce malheur qui nous menace si fort : Si vous y sçavez quelque meilleur moyen, je vous supplie de le proposer, afin que nous voyons auquel nous avons à nous prendre. J’ay differé longuement de vous faire ceste ouverture, craignant que vous n’eussiez opinion que je vous proposois ce party pour vous esloigner de moy, car tant s’en faut, tout ce que je vous en dis, n’est seulement que pour pouvoir à l’avenir demeurer ensemble, & avec plus de contentement & de seureté.

Voila les paroles dont j’usay avec Alcidon, luy monstrant si à nud mon intention, qu’il me sembloit bien ne luy donner nulle occasion de se mescontenter, ou de soupçonner que j’eusse autre dessein que celuy que je luy disois, & toutefois quelque asseurance que je luy donnasse du contraire, ny quelque raison qu’il recogneut luy-mesme, il ne peut se persuader que ce ne fust pour l’esloigner entierement de moy, & avec cét esloignement m’obliger d’autant plus le grand Euric. Parce qu’apres s’estre teu quelque temps, & avoir tenu assez longuement les yeux en terre, il les releva, & avec un sousris qui monstroit bien son mescontentement, il me respondit, Dieu vueille, Madame, qu’en cecy je vous puisse aussi bien servir que vous le desirez : car quant à moy, sans qu’il soit necessaire de me raporter tant de considerations, comme vous avez pris la peine de faire, il suffit de me dire que vostre volonté est telle, mais le cœur me dit, qu’un tres-grand malheur pour moy doit prendre origine de ce commandement. Je luy obeiray toutesfois, non pas pour creance que j’aye des faveurs dont vous dites que le Ciel m’a esté si liberal : car la preuve me monstre assez le contraire, n’ayant jamais rien aymé que vous, qui vous estes ravie de moy, mais pour vous faire seulement cognoistre que jusques à la mort je vous veux obeyr. O Dieux ! est-il possible que le Roy estant aimé de vous, ne soit point encores content, s’il ne me rend entierement miserable ? O Alcidon ! as-tu bien le cœur de supporter ces outrages de la fortune ? Mais pourquoy ne les souffriras-tu pas, puis que c’est la belle Daphnide qui te l’ordonne ainsi ? & lors se tournant vers moy avec une grande reverence : Ouy, Madame, me dit-il, je feray ce que vous me commandez, & me deust-il aussi bien couster la vie que toute sorte de contentement.

A ce mot, ils s’en voulut aller, mais je le retins par le bras, & apres luy avoir representé de nouveau tout ce que je viens de dire, & adjousté encores toutes les meilleures considerations que je peus, je le priay, que quoy qu’il vid nostre perte asseurée, toutefois si c’estoit chose qui luy faschast si fort, de ne faire pas ce que je lui avois dit, parce que toutes autres infortunes me seroient plus aisées à supporter que son desplaisir : mais que s’il vouloit un peu donner de lieu à la raison, il verroit bien que c’estoit à tort qu’il entroit en ces opinions, & qu’il m’offençoit grandement en les recevant : Madame, me dit-il, si je vous offence en cela, j’en feray bien tost la penitence, en ce que vous me commandez, & telle que je m’asseure que vous en aurez pitié, & Dieu vueille que ce ne soit point trop tard : Toutefois je me suis de sorte sousmis entierement à vostre volonté, que je vous proteste d’obeyr à ce que vous m’avez commandé, & ne croyez point que j’y faille, sinon en tant que la puissance me manquera, & quoy que vous voyez le trouble où vous m’avez mis par ce commandement, ne pensez pas je vous supplie, qu’il procede d’ailleurs que de ma trop grande affection, qui ne me peut permettre de m’esloigner de vous, ou d’en servir une autre (encor que ce soit par fainte) sans une tres-grande peine : Alcidon, luy dis-je alors, luy jettant un bras au col, ce n’est pas de ceste heure que j’ay commencé de recognoistre les effects de vostre bonne volonté, ny combien outre vos merites elle m’oblige à vous aimer : mais croyez aussi, que si la mort ne me surprend bien tost, je sortiray quelquefois de ces debtes, & me desobligeray un jour de ce que je sçay bien que je vous dois, par d’aussi grands tesmoignages de mon amitié envers vous, que vous m’en avez rendu, & que j’en reçois maintenant. Et affin que vous puissiez prevoir quel est mon dessein, je vous promets, Alcidon, & vous jure devant le Dieu qui punist les faux sermens, que toute la peine que vous employerez à la recherche de Clarinte, sera mise par moy sur mon conte, & que ce sera moy qui vous en payeray.

Il me semble, que si Alcidon m’aymoit, ces paroles le devroient contenter, & toutesfois je vis bien qu’il se mettoit en ceste entreprise à contre-cœur, & seulement pour ne vouloir pas me desobeyr : Si est-ce que pour observer ce qu’il m’avoit promis, il s’y resolut, & selon sa discretion naturelle, il commença cette recherche, en laquelle, certes, il y trouva plus de difficulté que nous n’avions pensé, & y en eust bien eu encor d’avantage, si la fortune qui s’est tant pleuë à le favoriser en tout ce qu’il a voulu aymer, ne luy eust elle-mesme osté les plus grands empeschemens, par la rencontre que je vous vay dire.


HISTOIRE
De l’artifice d’Alcyre.

Il est aisé à juger que Clarinte estant belle, & telle que je la vous ay dite, & nourrie dans une Cour si remplie de Chevaliers jeunes & genereux, n’estoit pas demeurée si long-temps sans estre servie, & peut-estre encor sans aymer. Entre tous il y en avoit deux, qui sous pretexte du parentage qu’ils avoient avec elle, s’estoient plus avancez en ses bonnes graces : l’un s’appelloit Amintor, & l’autre Alcyre, tous deux, certes, tres-vaillans & tres-aimables Chevaliers, & qui, si je ne me trompe, embarquerent au commencement cette belle Dame en cette affection, sous le nom de l’amitié. Ruse assez ordinaire, & de laquelle Amour se sert bien souvent pour surprendre celles qui semblent estre plus difficiles à le recevoir dans leurs ames. Outre le parentage qui estoit entre ces deux Chevaliers, & qui les devoit lier ensemble d’une estroicte amitié : encore la longue nourriture qu’ils avoient euë ensemble, la conformité des exercices ausquels ils s’adonnoient, & leur mesme aage, les avoit conviez d’estre freres d’Armes, & de se jurer l’amitié & l’assistance, ausquelles ce nom oblige ceux qui en font profession : Mais Amour qui ne veut point souffrir de compagnon, deffit bien tost cette societé, de la sorte que je vous diray. Le feu est difficilement tenu caché sans que la fumée ne s’en apperçoive : mais je croy qu’il est encores plus mal-aisé de couvrir longuement une grande affection, & mesme à ceux qui peuvent y avoir quelque interest. Ceste raison fut cause outre celle de l’ordinaire practique, que ces deux Chevaliers s’apperceurent bien tost de l’Amour l’un de l’autre, & d’autant qu’Alcyre recogneut que Amintor l’emportoit par dessus luy, apres avoir recherché tous les justes moyens qu’il se peut imaginer pour le devancer, & qu’il eut esprouvé que tous ses efforts luy estoient inutiles, il se resolut de recourre à la finesse, & à l’artifice, lui semblant que pour vaincre, il n’y avoit point de ruse qui peut estre blasmée.

C’est presque une chose ordinaire, que toutes les personnes de condition un peu relevées, choisissent entre ceux qui les servent, quelqu’un qui leur est plus agreable, & auquel ils se confient plus qu’à tout autre. Clarinte en avoit fait de mesme entre les filles qui la servoient : car il y en avoit une qu’elle aymoit, & en laquelle elle se fioit entierement ; Alcyre qui sçavoit combien ces personnes ont de puissance & de credit aupres de celles qu’elles servent, avoit de longue main recherché la bien-vueillance de cette fille ; & comme il estoit fort accomply Chevalier, & fort liberal, il se l’estoit tellement acquise, que pour peu qu’il voulust s’y pener d’avantage pour le nouveau dessein qu’il faisoit, il luy fut aisé d’en donner cognoissance telle qu’il luy pleust à Amintor. Ayant donc acquis cette fille de cette sorte, toutes les fois que son compagnon le rencontroit aupres de la belle Clarinte, il luy laissoit la place, & s’en alloit entretenir cette fille qu’il esloignoit des autres, & s’il s’apercevoit qu’Amintor le regardast, il souscrivit avec elle, & avoit tousjours quelque secret à luy dire à l’oreille, faisant tout ce qu’il pouvoit pour le faire entrer en quelque soupçon. Amintor qui prit garde incontinent à cette nouveauté, suivant le naturel de ceux qui ayment, soupçonna bien tost ce qu’Alcyre desiroit de luy persuader, à sçavoir que cette familiarité procedoit de quelque autre plus grande, mais plus cachée qu’il avoit avec sa maistresse. Et d’autant qu’il estoit homme plein de franchise, & qui ne pouvoit rien porter dessus le cœur contre personne, un jour qu’il le trouva à propos, il luy dit : Est-il possible, Alcyre, que vous ayez autant d’affaire avec cette fille de Clarinte que vous en faites de semblant ? Alcyre qui vit reüssir si bien son dessein, ne luy respondit au commencement qu’avec un petit sousris. Et apres, Que voulez-vous, continua-t’il, que je vous die ? vous possedez tellement la maistresse, qu’il faut quand vous y estes, si je ne veux demeurer seul, que je parle à celle que vous me laissez. Il me semble, adjousta Amintor, qu’autresfois vous ne souliez point faire ainsi, & que je ne suis point plus possesseur de la maistresse que je le soulois estre. Qui a-t’il donc de nouveau ? Alcyre demeura quelque temps sans respondre, & le regardant sousrioit, comme faisant le fin, dont Amintor se troubla encor davantage, & voyant qu’il ne disoit mot : Que veut dire, reprit-il, que vous ne me respondez point, y ay-je quelque interest, ou n’est-ce point à mes despens que vous vous entretenez ensemble ? S’il est ainsi, pour le moins que je le sçache, afin que j’aye ma part au passetemps. Alors Alcyre prenant un visage plus serieux : Amintor, luy dict-il, quand nous ne serions pas si proches parens que nous sommes, vous me devez croire assez vostre amy, pour ne vous point traitter de la sorte que vous dites : Mais il est certain qu’il y a long-temps que je vous eusse adverty de ce que vous desirez de sçavoir à cette heure, si je n’eusse eu peur de vous faire desplaisir, & cette mesme consideration m’en empeschera encore, si vous ne m’asseurez du contraire. Je ne vous asseureray pas, dict-il, de n’avoir point de desplaisir de ce que vous pourriez me dire, & mesme estant à mon desadvantage : mais si feray bien, que je vous auray une tres-grande obligation, si vous me dites ce que c’est, afin d’y remedier, ainsi que je jugeray estre à propos. Si vous me promettez, dict Alcyre, d’en user avec discretion, & vous servir de l’advertissement que je vous donneray, seulement pour sortir de la tromperie où l’on vous retient ; je suis tout prest à le vous dire, comme vostre parent & vostre amy : mais autrement je ne le feray pas, puis que sans vous profiter en rien, il me pourroit beaucoup nuire. Et Amintor le luy ayant promis avec toute sorte d’asseurance, Alcyre reprit ainsi la parole. Sçaches Amintor, qu’apres avoir longuement servy la belle Clarinte, ma bonne fortune a esté telle, qu’elle s’est entiere- ment donné a moy, & que je la possede. Ah Dieu ! s’escria le Chevalier, Qu’est-ce que vous me dites ? vous possedez Clarinte ? Je la possede veritablement, reprit froidement Alcyre, & en mettez vostre esprit en repos : car elle est mienne de telle sorte, qu’il se passe fort peu de nuicts que je ne sois aupres d’elle, & c’est pourquoy vous voyez que je m’en retire en compagnie le plus que je puis, affin d’en oster la cognoissance aux plus curieux, ainsi qu’elle m’en a prié. O Dieu ! dit Amintor, en levant les mains joinctes en haut. O Dieu ! ne la punirez vous point, la trompeuse & la perfide qu’elle est ? Je vous asseure, adjousta Alcire, que plusieurs fois j’ay voulu vous en advertir, estant marry de vous voir trompé comme vous estiez : mais (ainsi que je vous ay dict) j’ay eu peur que vous n’en eussiez trop de desplaisir. Amintor alors pliant les bras sur son estomach, & ayant demeuré quelque temps sans parler, reprit enfin de ceste sorte. J’aurois une grande occasion de me douloir de vous, Alcyre, en ce que vous m’avez ravy Clarinte, si je ne sçavois bien que la poursuitte que vous & moy en avons faicte, n’a point esté au desceu l’un de l’autre : mais que comme ceux qui courent au prix, plusieurs entrent dans la course, & un seul le gaigne, de mesme je n’ay point d’occasion de me douloir de vous, si vous l’avez emportée cette Clarinte plustost que moy, au contraire, j’ay beaucoup de subject de me loüer de vous pour la declaration que vous me faictes, afin que je ne demeure plus longuement deçeu. Il ne reste pour le comble de ceste obligation qu’une chose, de laquelle je vous veux conjurer, qui est de me faire sçavoir aussi bien par mes propres yeux ce que vous me dites, que je viens de l’apprendre de vous par les oreilles. J’y feray, respondit Alcyre, pour vostre contentement tout ce que je pourray : mais je crains fort que ce ne sera que rengreger vostre desplaisir. Mon desplaisir, respondit Amintor, ne s’en augmentera point, & quand il adviendroit autrement, il ne seroit que bien à propos, afin que j’aye tant plus de courage de faire la resolution que je dois. Alcyre fit semblant de demeurer un peu empesché sur ceste demande, encore qu’il l’eust desja preveuë, & qu’il s’y fust preparé dés le commencement. Et enfin il luy respondit : Je ne sçay, Amintor, comme je pourray satisfaire à vostre curiosité : car encore que je le desire bien fort pour vostre contentement, je vois une grande difficulté de vous pouvoir mettre dans sa chambre : parce que ce n’est pas tous les soirs que j’y vay, mais seulement lors que la commodité le luy permet, laquelle elle ne me fait sçavoir que lors que chacun est desja presque couché, heure tant incommode, que je ne crois pas que vous y puissiez entrer sans estre veu. Non, non, dit Amintor, ce n’est pas ce que je demande, je fais bien la mesme consideration, il me suffira d’estre aupres de vous quand vous y entrerez. S’il ne tient qu’à cela, dit-il incontinent, vous serez bien tost satisfait, & peut-estre dés ce soir mesmes, si vous demeurez en vostre logis, & Amintor luy ayant promis de l’y attendre, ils se separerent sur ceste resolution.

Jugez, sage Adamas, à quelles impostures nous sommes sujettes par l’exemple de ceste sage Dame, qui encore qu’innocente, est toutefois par la finesse d’Alcire estimée & blasmée par Amintor, comme tres-coulpable ? Il s’alla renfermer dés l’heure mesme dans sa chambre attendant avec impatience que le rusé Alcyre le vint advertir. Luy cependant desireux d’achever aussi bien son entreprise, qu’il luy sembloit d’y avoir donné un bon commencement, & ayant desja de longue main resolu ce qu’il avoit à faire : L’heure estant venuë que chacun estoit prest de se mettre au lict, il se demesle de tous ceux qui estoient d’ordinaire avec luy, & vient trouver Amintor pour le conduire où il luy avoit promis. Le Roy Euric qui se plaisoit grandement parmy les Dames, afin d’avoir plus de commodité de nous voir, nous avoit logées Clarinte, Adelonde & moy dans son Palais, feignant que c’estoit pour nous faire plus d’honneur. Le quartier de Clarinte estoit presque à plein pied de la Cour, & ne falloit que monter trois ou quatre marches pour y aller, & estant sur ce petit perron, on entroit dans sa chambre par deux divers endroits : par l’un on trouvoit une grande salle, & une antichambre avant que d’y entrer. Par l’autre, on passoit par une petite gallerie fort obscure, qui conduisoit en son cabinet par une porte desrobée, & c’estoit où Clarinte couchoit ordinairement : & quand on vouloit passer plus outre sans entrer dans son cabinet, il ne falloit qu’ouvrir une porte tout aupres, par laquelle on entroit dans une tres-grande salle qui condui- soit hors du Palais, par une porte fort peu frequentée.

Alcire ayant de long temps fort bien remarqué tout ce que je viens de dire, conduisit Amintor dans ceste petite galerie, où estant sans point de lumiere, lors que desja chacun estoit retiré, il luy dit, Vous verrez Amintor, qu’aussi tost que je heurteray à la porte du cabinet, on me viendra ouvrir : mais je vous supplie, suivant ce que vous m’avez promis, de vous en retourner sans faire bruit aussi tost que vous m’aurez veu entrer dedans : & puis le laissant à quatre ou cinq pas de la porte, il fit semblant d’aller grater contre celle du cabinet de Clarinte, & il alla à l’autre par laquelle on entroit dans la grande salle, & qui pour estre toute proche ne pouvoit estre discernée par Amintor, & apres y avoir demeuré quelque temps, il revint vers luy, & luy dit doucement à l’oreille : Nous avons un peu trop tardé, elles estoient desja à moitié endormies, mais j’ay ouy qu’elles se levent : je vous supplie encor un coup, quand je seray entré, de vous en aller le plus doucement que vous pourrez, & cependant de vous reculer encor un peu plus, de peur que si les flambeaux estoient encor allumez, vous ne fussiez veu quand la porte s’ouvrira. Amintor le fit, ne pensant point à sa finesse, qui ne tendoit à autre fin qu’a l’esloigner d’avantage de la porte du cabinet, de peur qu’il ne peust s’appercevoir de sa ruse. S’estant donc raproché le plus doucement qu’il peut de ceste porte, il ouvrit luy-mesme celle qui alloit dans la grande sale, & y entrant la referma inconti- nent apres, parce que le ressort estoit fait de telle façon, qu’en la poussant, elle se fermoit d’elle mesme : & Alcyre qui l’avoit remarquée, y estoit venu un peu auparavant, & l’avoit laissée entr’ouverte. Amintor qui l’ouyt ouvrir & fermer incontinent, eut opinion que veritablement c’estoit celle du cabinet de Clarinte, & il est bien croyable que tout autre y eust esté aussi bien trompé que luy, estans si proches l’une de l’autre, & le lieu si obscur : toutesfois pour en estre plus asseuré, il vint prester l’oreille à la porte, pour ouyr s’ils parleroient ou feroient quelque bruit : mais ou fust que veritablement au bruit qu’Alcire avoit fait, quelqu’un s’esveilla dans la chambre de Clarinte, ou que l’aprehension le luy fist sembler ainsi, tant y a qu’il eut opinion d’ouyr quelque bruit, ce qui le transporta de sorte qu’il fut prest plusieurs fois d’enfoncer la porte à coups de pied. Enfin se souvenant de la parole qu’il avoit donnée, & de la proximité qui estoit entr’eux, & en quelle confusion il mettroit toute sa maison, il eut assez de pouvoir sur luy pour s’en empescher & s’oster de là, mais avec tant de regret, que de toute la nuict il ne peut reposer. D’autre costé, Alcyre ayant si bien joüé son personnage, & craignant qu’Amintor ne le vint chercher en son logis, ne voulut point y retourner, ny en lieu où le lendemain quelqu’un peust dire de l’avoir veu, & à ceste occasion passa toute la nuict dans quelques grottes d’un jardin, dont il s’estoit fait donner la clef.Jugez en quel estat il avoit mis Amintor, & combien un Amant doit avoir de prudence, pour eviter les artifices d’un Rival. Le desplaisir de ce Chevalier fut tel, que ne le pouvant declarer à personne, il fut enfin contraint de se mettre dans le lict, & alla quelque temps disputant contre le mal, avant que d’y vouloir donner remede ; De quoy Clarinte estant avertie par le bruit qui en couroit, poussée de l’amitié qu’elle luy portoit, & ignorant le sujet de sa maladie, se resolut de l’aller visiter : mais elle le trouva si triste, qu’à peine la peut il regarder, ce qu’elle attribuoit à la grandeur de son mal : mais l’allant une autrefois visiter, & le trouvant encore plus melancolique & plus froid que la premiere fois, elle ne se peut empescher de luy dire : Il est certain Amintor, que vostre mal doit estre fort grand, puis qu’il ne vous change pas seulement le visage, mais vous rend d’une humeur si differente à celle dont vous souliez estre, que veritablement vous n’estes plus recognoissable, Ha Clarinte ! luy respondit-il en souspirant, combien eust-il esté à propos que ce changement fut arrivé il y a long temps ? Elle demeura estonnée d’ouïr ceste responce, & lors qu’elle vouloit continuer pour en apprendre d’avantage, les Medecins s’approcherent de luy, de sorte que craignant que quelqu’un ne s’en apperceust, elle n’osa repliquer, au contraire s’estant arrestée fort peu de temps aupres de luy, elle se retira la plus mal satisfaire personne du monde.

Cependant Alcire pour ne point perdre temps, apres avoir veu un si bon commencement, & un progrez si favorable à ses desseins, pour se prevaloir encor mieux des occasions qui se pour- roient presenter, se rendit beaucoup plus familier d’Amintor, qu’il ne souloit estre, & demeuroit si assiduellement aupres de luy, qu’il estoit impossible qu’il parlast à personne sans qu’il l’ouyst. Car cognoissant bien que son mal procedoit principalement du desplaisir qu’il recevoit de Clarinte, il ne vouloit point qu’elle l’en peust desabuser, ny que quelqu’un luy fit recognoistre la verité : mais parce qu’il n’avoit pas encore entierement accomply son chef d’œuvre, & qu’il estoit necessaire, que comme il avoit trompé Amintor, il abusast aussi Clarinte, afin que comme il la fuyoit, elle s’esloignast aussi de luy. Un jour qu’il se trouva seul dans la chambre de son compagnon, & qu’il recogneut que le mal le pressoit moins que de coustume, il fit semblant de vouloir escrire quelque chose qui luy estoit d’importance : mais comme s’il n’eust peu venir à bout de ce qu’il avoit à faire, il effaçoit tantost une parole, & tantost rayoit une ligne toute entiere, & enfin feignant de se dépiter contre soy-mesme, rompoit & le papier & la plume contre la table, frappant de colere des mains dessus. Dequoy Amintor sousriant, & ne sçachant d’où procedoit ceste façon de faire, luy demanda, quelle occasion il en avoit : Je vous asseure, luy dit-il, que je pense n’avoir pas aujourd’huy l’esprit bien fait. Ce matin le Roy m’a commandé de faire pour luy une lettre de remerciment à une Dame, pour quelques estroittes faveurs qu’elle luy a faites, & faut que je la luy porte tout à ceste heure, afin qu’il ait le loisir de la rescrire : mais je ne sçay où aujourd’huy mon esprit s’en est allé : je ne puis lier deux paroles bien à propos, & parce qu’Amintor aymoit Alcyre, & qu’il sçavoit bien qu’Euric avoit accoustumé de donner bien souvent de semblables commissions à ceux qu’il aymoit le plus, & qu’il jugeoit personnes d’esprit, il voulut essayer si son mal luy permettoit de faire ceste lettre pour son amy, & pource luy ostant le broüillart des mains afin d’en comprendre mieux le sujet apres y avoir un peu songé ; Il escrivit telles paroles :


LETTRE
D’Amintor au nom du Roy Euric.

C’est à la grandeur de mon affection, & non pas de mon merite, que vous avez voulu mesurer la faveur que j’ay receuë de vous : mais à quoy faut-il que j’esgalle le remerciment que je vous en dois ? Sera-ce point pour ne vous estre redevable à ceste mesme grandeur de mon affection ? Mais estant infinie, avec quoy se pourroit-elle esgaller ? avec ce qui est comme elle infiny, & telle est la volonté que j’ay de vous faire service, laquelle je vous supplie de recevoir, comme celle de la per- sonne du monde qui vous ayme le plus, & qui y est aussi la plus obligée.

Ce qu’Alcyre desiroit sur toutes choses, c’estoit qu’Amintor escrivit ceste lettre sur ce sujet, non pas pour la donner au Roy, ainsi qu’il en faisoit le semblant : mais pour un autre effect qu’il avoit desseigné en luy-mesme. Il loüe donc grandement la vivacité de son esprit, & la facilité qu’il avoit de mettre ses conceptions par escrit, le remercie de ce qu’il a fait pour luy, l’ayant osté d’une peine qui n’estoit pas petite, & la mettant dans sa poche, s’en va feignant de la vouloir rescrire dans un petit cabinet où il souloit se retirer pour semblable affaire. De fortune le broüillart qu’il avoit fait demeura sur la table, que le pauvre malade serra dans une layette, où il avoit accoustumé de mettre semblables papiers, sans autre dessein, que de ne vouloir pas qu’il fust veu. Alcyre cependant prend de la soye, & estant hors de la presence d’Amintor, cachette ceste lettre, & y met un chiffre dessus, & puis s’en va trouver Clarinte, prenant l’heure, qu’il pensa la pouvoir trouver plus seule. Deux jours estoient desja passez depuis la derniere fois qu’elle avoit visité Amintor, & qu’elle en estoit revenuë si mal satisfaite : Toutefois encor qu’elle desirast beaucoup de sçavoir pourquoy Amintor luy avoit parlé de ceste sorte ; si est-ce qu’elle n’avoit osé y retourner si promptement, de peur de donner sujet aux médisans de mal parler d’elle : & maintenant voyant Al- cyre, & sçachant la familiarité qui estoit entre eux, encore qu’elle ne fust pas ignorante qu’il l’aymoit aussi bien qu’Amintor, si ne peut-elle s’empescher de luy demander comme se portoit son malade. Alcyre faisant semblant de ne sçavoir point que son compagnon la servist, luy respondit si froidement : Je croy, Madame, qu’il se portera bien, estant depuis peu devenu si joyeux, qu’il n’y a pas apparence qu’il tienne longuement la chambre, puis que les Medecins disent, que son mal ne procede que d’une grande tristesse. Je croy, respondit Clarinte, que les Medecins ont fort bien jugé : & faut, s’il est si joyeux que vous le dites, qu’il soit bien changé depuis que je ne l’ay veu : car la derniere fois que je fus chez luy, à peine pouvoit-il ouvrir la bouche pour parler à moy. Je ne sçay, respondit Alcyre, quel il estoit lors que vous le vistes : mais si fais bien, que jamais homme ne monstra un visage plus content qu’il fait depuis hier au matin : aussi n’est-ce pas sans raison : si c’est avec raison que celuy se contente qui a obtenu ce qu’il desire. Et je vous supplie Alcyre, dit-elle incontinent, faictes moy sçavoir ce contentement, afin que comme sa parente & sa bonne amie, je participe au plaisir qu’il en a. Je le ferois, repliqua-t’il, pour obeyr à ce que vous me commandez : mais je sçay, Madame, que la pluspart des femmes ne sçavent rien taire, & peut-estre s’il venoit à le sçavoir, je perdrois son amitié que je tiens si chere. J’avouë, respondit-elle, que je suis femme, mais non pas de celles-là que vous dites ne sçavoir rien taire, ayant toute ma vie fait particu- liere profession de ne parler jamais de ce que je promets tenir caché, comme à cette fois je le vous proteste & le vous jure. Sur ceste parole, dit-il, je le vous diray : mais à condition que vous n’userez point de la puissance que vous avez sur moy, pour m’en faire declarer davantage que je ne voudray. Ce seroit trop de discourtoisie, dit-elle, encore que je le peusse faire, de vous y vouloir contraindre. C’est pourquoy je vous asseure de ne vouloir jamais rien sçavoir de vous, que ce que vous mesme m’en voudrez dire. Sçachez donc, reprit finement Alcyre, que le pauvre Amintor est secrettement devenu amoureux d’une des principales & des plus belles Dames de la Cour, & que l’aymant passionnément, & s’estant figuré qu’elle devoit rendre à son affection quelque sorte de tesmoignage de bonne volonté : il y a quelques jours qu’il en voulut retirer quelque preuve : mais s’estant trouvé beaucoup moins heureux qu’il n’avoit eu opinion, il en ressentit un si grand desplaisir, qu’il en devint malade, se donnant de telle sorte du tout à la melancholie, qu’il y avoit peu de personnes qui ne la jugeast estre la seule cause de son mal. Dequoy ceste belle Dame estant advertie, esmeuë à quelque compassion le vint visiter, & depuis ayant recogneu la grandeur de son affection, luy a donné autant de subject de se contenter d’elle, que peu auparavant elle luy en avoit donné de mescontentement : De vous dire quel il est, il n’y a point d’apparence : Puis, Madame, que vous le pouvez juger par l’effect que je vous en dis, tant y a que ce matin il a mis la main à la plume pour luy es- crire, & ne se fiant de personne que de moy, m’a prié de luy porter sa lettre. Clarinte oyant ces nouvelles, ne peut s’empescher de rougir infiniment surprise de la nouvelle de cét Amour, & parce qu’elle ne vouloit pas qu’Alcyre s’en apperceust, elle fit semblant de se moucher, & en mesme temps luy demanda qui estoit ceste courtoise Dame, sans mesme oster le mouchoir du visage, pour empescher que le changement de sa voix ne fust recogneu. C’est, dit Alcyre, ce que vous m’avez promis de ne me commander pas de vous dire : mais pour vous donner plus d’asseurance de mes paroles, & que vous puissiez mieux juger ce que je vous dis, encore que sa lettre soit cachetée, je ne laisseray pas de la vous monstrer ; parce que je reprendray bien son cachet sans qu’il le voye, & lors ouvrant la lettre la luy presenta. Elle qui cognoissoit fort bien l’escriture d’Amintor, soudain qu’elle y jetta les yeux dessus, vit bien que veritablement il l’avoit escrite, & cela luy faisant adjouster foy à tout ce qu’Alcyre venoit de luy dire : Elle leut avec une grande émotion tout ce qui estoit escrit, qui luy donna encore plus de desir de sçavoir à qui ce remerciment s’adressoit. Et ne me direz-vous point, Alcyre, luy dit-elle, à qui ces belles paroles sont escrites ? Madame, dit-il, je la vous eusse nommée dés le commencement, si je n’eusse promis le contraire avec de si grands sermens, que j’aurois horreur de les rompre : mais qu’il vous suffise que c’est l’une des plus belles Dames de la Cour : Je le croy, dit Clarinte, puis que vous le dictes : Mais, continua-t’elle, quelque beauté qui soit en elle, si l’estimeray-je encor beaucoup moindre que sa courtoisie : & puis que vous ne me voulez dire son non, ne me pouvant venger en autre chose, je ne veux pas qu’elle ait le contentement de lire cette lettre, & en mesme temps pressée du dépit, la rompit en diverses pieces. Alcyre feignit d’en estre bien marry, & de l’en vouloir empescher, encor que ce fust son moindre soucy : enfin voyant qu’il n’y avoit plus de remede, il fit semblant de se consoler. Je diray, continua-t’il, qu’en tirant mon mouchoir, elle est tombée dans le feu, où elle a esté plustost bruslée que je n’y ay pris garde, & s’il veut il en refera un’autre.

Se pouvoit-il user avec plus de finesse, pour rompre une amitié des deux costez, qu’Alcyre en cette occasion en inventa ? aussi fit-il un si grand coup en l’un & en l’autre, que Clarinte abusée de cette lettre, & Amintor deceu de ce qu’il pensoit avoir bien veu, estoient si mal satisfaicts l’un de l’autre, qu’ils n’attendoient plus que l’occasion de se voir, pour venir aux extremes reproches, qui fut cause que Clarinte n’alla plus voir Amintor, & qu’Amintor laissa escouler plusieurs jours contre sa coustume, sans l’envoyer visiter, ce qui ne faisoit que les affermir d’avantage en l’opinion qu’Alcyre leur avoit fait concevoir.

Or voyez, mon pere, combien la fortune, quand elle veut, prepare le chemin aisément à celuy qui luy plaist qui parvienne à la fin de ses desseins. J’ay esté contrainte de vous dire un peu au long les finesses d’Alcyre, & les mesconten- temens de Clarinte, afin de vous faire mieux entendre, comme Alcidon pour effectuer la priere que je luy avois faite, parvint aux bonnes graces de Clarinte : parce que c’est une chose tres-asseurée, que sans cette dissension, il eust peu mal-aisément venir à bout de son dessein : Mais comme il a tousjours esté tres-heureux en tout ce qu’il a entrepris, il ne le fut moins à ce coup de rencontrer ce hazard si à propos.

Alcidon a voulu couvrir tant qu’il a peu son infidelité, par les discours qu’il a faits : & quoy que je me sois teuë quand il en a parlé, & que quand il me vint retrouver la premiere fois, je n’en fisse point de semblant, si est-ce que je sçavois tresbien que le long temps qu’il estoit demeuré sans me faire sçavoir de ses nouvelles, avoit veu naistre d’autres affections en luy, que celles qu’il avoit euës pour moy : car sans en chercher de plus esloignées, je sçavois fort asseurément, que Torrismond estant mort, lors que Thierry son frere prit la Couronne, il vit dans l’une des villes d’Aquitaine Clarinte, & qu’il l’ayma : & si je voulois, peut-estre luy pourrois-je bien dire & le temps & le lieu : mais il suffit qu’en son ame il sçait bien que je dis vray. Et parce qu’Alcidon faisoit semblant de ne vouloir point avoüer ce qu’elle disoit ; Non, non, dict-elle, Alcidon, ne niez point la verité, vous sçavez que je dis vray, & que peu de temps apres l’accident de Damon & de Madonthe, Thorrismond venant à mourir, & Thierry luy succedant vous le suivistes en ses voyages, & qu’au siege d’une ville vous vistes cette belle Dame, de laquelle vous eussiez davantage continué le service, si Thierry mesme ne fust mort presque aussi tost qu’il fut Roy, & depuis vous en fustes distrait par le grand Euric, qui vous occupa de telle sorte en ses diverses entreprises, que vous oubliastes aussi bien Clarinte, qu’auparavant vous aviez eu peu de memoire pour moy : & vous contentez Alcidon, que si je voulois, je vous raconterois, non seulement le commencement & le progrez de cette affection, mais peut-estre encores tant de particularitez de vostre vie, que vous vous en estonneriez.

Je dis cecy sage Adamas, non pour luy reprocher son inconstance : car je sçay bien que son âge ne luy permettoit pas alors d’estre plus constant, & que je ne l’avois point obligé d’avoir plus de fidelité pour moy : mais je le dis seulement pour vous faire entendre, qu’il eust beaucoup moins de peine à faire cognoistre sa bonne volonté à cette belle Dame. Je ne nieray pas, interrompit Alcidon, que du temps que vous distes, je n’aye veu Clarinte, & que sa beauté ne m’ait ravy, par une rencontre fort inesperée : Car au siege d’une ville, quelque intermission ayant esté faite des armes, je m’approchay de la muraille où le Roy m’envoyoit, pour faire retirer les soldats qui s’en approchoient trop ; Je vis cette belle Dame sur les creneaux, où elle estoit venuë pour parler à quelqu’un de nostre armée qu’elle cognoissoit : j’avouë qu’aussi tost que je la vis, je l’admiray, & qu’elle faillit dés lors de me couster la vie, parce que la tresve se rom- pant cependant que je la considerois, je ne me donnay garde que je fus tout couvert de traicts & de flesches, que ceux de la muraille me tiroient, & que comme elle portoit en ses habits le signe de la mort, car elle faisoit le dueil de son pere, sa veuë me fut presque mortelle de cette sorte : mais je ne confesseray jamais que cela m’ait fait manquer à ce que je vous dois, & que vous me faictes une extreme injure, quand vous en parlez autrement. Nous en croirons, dit Daphnide, ce qu’il vous plaira, tant y a Alcidon, que cette fois que par mon commandement vous lui parlastes d’amour, n’avoit pas esté la premiere, & qu’à cette occasion l’accez vous en fut plus aysé.

Au commencement, toutesfois sçachant ce qui s’estoit passé entre nous, d’autant que le Roy mesme le luy avoit raconté, elle ne laissa de rejetter bien fort ses paroles : car il faut que vous sçachiez, mon pere, que le grand Euric pensant s’avancer davantage en ses bonnes graces, luy faisoit entendre, que toute la recherche qu’il me faisoit, n’estoit que pour Alcidon, qu’il luy disoit estre passionnément amoureux de moy. Et parce que ce Chevalier desireux de vaincre cette belle Dame, ne s’arresta pas au premier refus qu’elle luy fit : Un jour qu’Euric s’estoit allé promener sur le Rosne, & pour passer le temps en meilleure compagnie, avoit convié une partie des Dames, entre lesquelles nous estions Clarinte & moy, je pris garde qu’Alcidon s’en approcha, & apres avoir parlé quelque temps à elle, je vis qu’il luy donna un papier qu’elle prit, & incontinent apres le despliant le rompit & le jetta dans le fleuve sans le lire. Je ne peus pour lors entendre ce qu’il luy avoit dit, ny ce qu’elle luy respondit, parce que j’estois trop esloignée, & qu’ils parloient fort bas : mais Alcidon me dit depuis, qu’il luy avoit dict : Ne trouvez estrange, Madame, si je viens tenter en ce lieu ce que je n’ay peu obtenir ailleurs, je veux dire, l’honneur de vos bonnes graces, parce qu’ayant esté si malheureux quand je vous en ay suppliée sur la terre, je veux essayer si l’Element de l’eau me sera point plus favorable, & d’autant que quand je vous vois, mon ame s’employe tellement à vous regarder, qu’elle oublie de parler : pour suppléer à ce deffaut, j’ay mis dans ce papier une partie des choses que je voudrois bien, & que je ne puis vous dire : Et à ce mot, il le luy presenta, elle qui eut peur qu’en le refusant, elle ne fust cause que plusieurs s’en prinssent garde, le receut, & luy dit : Vous avez eu raison, Alcidon, de penser que cet Element vous seroit plus favorable que l’autre, s’il est vray que chacun favorise son semblable, car vostre humeur inconstante ne ressemble en rien à la terre, & si faict bien à l’eau qui ne s’arreste jamais : & pour vous monstrer que j’en fais le mesme jugement, je luy donne ce papier où vous dites avoir escrit ce que vous desirez, afin qu’il vous accorde vostre requeste, m’asseurant bien que vous cognoissant aussi inconstant que luy, il vous favorisera autant qu’il luy sera possible : Et à ce mot, rompant la lettre en plusieurs pieces, sans la lire la jetta dans le fleuve. Ah, Mada- me ! luy dit Alcidon, luy voulant retenir le bras, est-ce ainsi que vous mesprisez la plus entiere affection qui vous ait jamais esté offerte ? Ne vous contentez-vous pas, injuste que vous estes, de me brusler le cœur par le feu de vos yeux, sans en noyer les plaintes dans ce fleuve pour ne les voir pas ? Vous avez tort, luy dit-elle froidement, de m’accuser d’injustice, puis que je me fais paroistre tres-equitable de ne vouloir rien retenir de l’autruy, rendant à cet Element si inconstant les pensées & les conceptions du cœur le plus inconstant qui soit en l’Univers.

Cependant que Clarinte parloit de ceste sorte à ce Chevalier, le Roy m’entretenoit, & toutesfois je n’estois pas si attentive à son discours, que je n’eusse l’œil sur Alcidon, & m’asseurant bien que Clarinte feroit quelque action, qui donneroit cognoissance de ce qu’il luy disoit, afin que le Roy y prit garde, expressément sans luy respondre je tins quelque temps les yeux sur eux, & parce qu’il me tira par le bras, comme s’il eust voulu me faire revenir d’un sommeil : Je ne dors pas, luy dis-je, Seigneur, voyez ce que je regarde, & lors je luy monstray Clarinte & Alcidon, & de fortune au mesme temps que le Chevalier luy donnoit la lettre, de sorte qu’il peut voir comme elle la rompit & la jetta dans l’eau. De quoy je fus bien ayse, afin qu’il commençast de prendre garde à ceste nouvelle amour, sçachant bien qu’en semblables affaires, il ne faut seulement qu’en faire voir un peu, & laisser à la jalousie d’achever le reste.

Depuis ce jour, Alcidon continua de sorte & poursuivit si bien son entreprise, que la belle Clarinte, pensant que ce seroit un tres-bon moyen pour gaigner Euric, & pour faire regretter à Amintor, la perte qu’il avoit fait d’elle, fit semblant de luy vouloir un peu de bien : Je dis, fit semblant, car veritablement pour lors elle n’avoit guere autre passion que l’ambition, pour laquelle elle estoit bien ayse d’estre aymée du grand Euric, & que le despit contre Amintor, croyant qu’il se fust retiré d’elle pour quelque autre, à quoy elle jugeoit que la bonne chere qu’elle faisoit à Alcidon luy pourroit estre fort profitable : car elle sçavoit bien que pour r’appeller un Amant qui se retire, il n’y avoit rien de meilleur que de faire naistre la jalousie, & pour en acquerir un de la qualité du Roy, il n’y avoit artifice meilleur que de s’acquerir les bonnes graces de ceux qui en sont aymez & favorisez, comme elle voyoit estre ce Chevalier, afin que par leurs loüanges, ils portent l’esprit de leur maistre à les aymer d’avantage, outre qu’elle en avoit ce luy sembloit un exemple en moy qu’elle sçavoit bien avoir esté aymée d’Alcidon, & qu’elle pensoit estre parvenuë aux bonnes graces du Roy par son moyen. En ceste consideration doncques, elle commença d’escouter ce Chevalier, & de luy faire quelque espece de petites faveurs : dequoy je recevois un tres-grand contentement, pensant bien que quand le Roy s’en prendroit garde, il estoit impossible selon son humeur, qu’il ne s’en offençast grandement, & tout expres lors que je pouvois parler à Alci- don en particulier, je le solicitois tousjours de s’avancer d’avantage en ses bonnes graces, & de la rechercher mesme à la veuë d’Euric, pourveu que ce fust avec discretion, ce qu’il fit de telle sorte, que non pas seulement le Roy & Amintor, mais presque toute la Cour s’en prit garde, d’autant qu’au commencement ny Clarinte, ny Alcidon, n’avoient pas grande opinion de s’aymer à bon escient, mais seulement pour les desseins qu’ils avoient tous deux, lesquels ne pouvoient estre accomplis, s’ils eussent tenu leur amitié secrette, parce que tout l’effect qu’ils en esperoient devoit proceder de la cognoissance qu’ils en donnoient à autruy.

Ils continuerent quelque temps de ceste sorte, durant lequel Amintor s’alla tousjours plus opiniastrant contre l’affection qu’il portoit à Clarinte, ne pouvant consentir que son cœur genereux aymast une personne, de laquelle il pensoit avoir esté si laschement trahy. D’autre costé, elle qui pensoit avoir encor plus d’occasion de le hayr, pour en avoir esté si indignement delaissée, encore qu’elle feignit de ne s’en point soucier, si est-ce qu’elle en ressentoit un despit si vif en l’ame, que ne pouvant s’en vanger si tost qu’elle eust bien voulu, elle ne se pouvoit deffendre de l’extreme tristesse, qui descouvre au visage les ennuis que le cœur veut tenir cachez ; & comme la neige en roulant sur d’autre s’amoncelle & s’agrandist, de mesme ce desplaisir peu à peu se joignant à d’autres ennuis, dont la vie des hommes n’est que trop fertile, s’y joignant encores quelque indisposition du corps, elle se reduit en un tel estat, qu’enfin elle fut contrainte de se mettre au lict, où tout son plus grand exercice estoit de souspirer & de plaindre. Amintor en fut incontinent adverty, parce qu’à cause de leur parentage les domestiques des uns & des autres avoient une tres-grande familiarité ensemble : mais cela encor ne fut point suffisant de vaincre l’esprit offencé de ce Chevalier. Il advint enfin, que le mal de ceste belle Dame rengregeant de jour en jour, il fut adverty qu’une nuict elle avoit eu des deffaillances qui avoient failly de l’emporter, & qu’on ne sçavoit encore ce qui en arriveroit. Il avoit tenu bon jusques là, mais oyant parler de mort, il fallut se rendre, & sans attendre d’avantage, se faisant par force habiller, il se fit trainer tout malade qu’il estoit au mieux qu’il peut au logis de Clarinte, qu’il trouva dans le lict, mais non pas toutesfois en l’extremité qu’on luy avoit dite, parce qu’encore que la nuict elle eust ce fascheux accident, le jour estant venu luy r’apporta de la force & de l’allegement. Elle qui eust attendu toute autre visite plustost que la sienne, & qui grandement offensée contre luy, n’en pouvoit souffrir la presence qu’avec peine, pensant qu’il vint la voir pour continuer ses tromperies, resolut de se faire effort, & en cachant son mal, essayer de luy desplaire en tout ce qu’elle pourroit. En ce dessein apres quelques propos communs, elle luy demanda des nouvelles de la Cour : Car, dit elle, estant dans ce lict où vous me voyez, je n’en sçay que ce que par pitié on m’en vient dire, & en eschange si vous prenez ceste peine, je vous apprendray des miennes. Madame, dit froidement Amintor, il y a si long temps que je ne fais la Cour qu’à mon lict, que ce n’est pas à moy à qui il se faut adresser pour en apprendre : mais n’estant venu icy que pour sçavoir des vostres, vous m’obligerez grandement de m’en dire, me resjouïssant cependant de vous voir en un meilleur estat que l’on ne m’avoit pas figuré ce matin. Et quoy, Amintor, respondit-elle, vous me pensiez peut-estre trouver morte ? Non, non, je ne vous veux pas encor mettre en dépense d’un habit noir : & pour vous monstrer que Dieu-mercy je ne suis pas reduite à un tel estat, je veux en satisfaisant à la curiosité que vous avez de sçavoir de mes nouvelles, vous monstrer que mes pensées tendent bien ailleurs, & lors passant la main sous le chevet, elle ne tira un papier qu’elle luy presenta. Tenez Amintor, continua-t’elle, lisez ces vers qui ont esté faits sur ces fleurs que vous voyez attachées au chevet de mon lict, & puis si vous n’en sçavez deviner l’autheur, je le vous diray. Avant, dit-il, que de les lire, je penserois le pouvoir nommer asseurément, & lors les despliant, il trouva qu’ils estoient tels :


MADRIGAL,
Sur un bouquet de fleurs aupres de Clarinte dans le lict.

Pres d’elle sur son lict un bouquet j’aperçeus,
Que d’envie aussi tost contre luy je conceus :
O fleurs ! au pris de moy, que vous estes heureuses,
En souspirant, leur dis-je, & lors me reprenant,
Je dis incontinent :
Mais pour n’estre amoureuses,
Belles fleurs, je vous croy
Moins heureuses que moy.
Puis soudain au rebours, repensant en moy mesme,
Que je n’ay point de mal, sinon parce que j’ayme :
Je te dis, ô bouquet ! mille fois plus heureux,
N’estant point amoureux.

Amintor ayant leu ces premiers vers, s’arresta pour considerer la lettre, & apres y avoir quelque temps songé : Et bien, luy dit Clarinte, qu’en pensez vous ? Jusques icy, respondit-il, je n’y voy rien qui me fasse changer d’opinion, sinon l’escriture, qui veritablement n’est pas de celuy que je pensois : mais, peut-estre, l’a-t’il fait expres pour en oster la cognoissance à ceux qui les verroient. Je cognois bien, adjousta Clarinte, que vous vous trompez : mais continuez de lire les autres, & peut-estre vous en donneront-ils plus de cognoissance : ou vous mettront entierement hors de l’opinion où vous estes. Lors Amintor continua de ceste sorte :


SONNET
Sur le mesme sujet.

Amour cueillit ces fleurs où prend la belle Aurore,
Ses roses, ses œillets, & ses lys tour à tour :
Qu’apres ouvrant le Ciel & les portes du jour,
En tombant de ses mains, tout l’Orient adore.

Belles fleurs que le Ciel de tant de grace honore,
Qu’heureuses vous serez en un si beau sejour ;
Vous mourrez, il est vray, mais sur l’autel d’amour,
Autel où tous les cœurs voudroient mourir encore.

Que vous vinstes, ô fleurs ! sous un heureux destin,
Vous nasquistes jadis dedans un beau jardin,
Et de mourir icy vous estes destinées.

D’avoir changé de lieu, qu’il ne vous fasche pas,
Car vous mourrez bien mieux que vous n’estes pas nées :
O Dieu ! qui n’esliroit avec vous ce trespas ?

Je ne sçay, continua Amintor, si les vers qui suivent me feront perdre la creance que j’ay : mais jusques icy je la tiens encores tres asseurée, & reprenant le papier, il leut les autres, qui estoient tels :


SONNET
Sur le mesme sujet.

Je la vis dans le lict, un bouquet aupres d’elle :
O combien en ces dons le Ciel est envieux !
Si j’estois comme vous, aupres de ceste belle,
Quel plus heureux sejour voudrois-je entre les Dieux ?

O fleurs ! si vous l’aimiez comme j’aime ses yeux :
La place où je vous vois à quelqu’autre nouvelle,
Vous ne changeriez pas sous l’espoir d’estre mieux :
Mais la fortune en nous n’est-elle pas cruelle ?

Le bien qui me deffaut, vous l’avez vainement,
Le bien qui vous deffaut, je l’ay pour mon tourment,
Sur nous elle use ainsi de double tyrannie.

Comme le Ciel se rit des choses de çà bas,
Il offre ses presens à qui ne les void pas :
Mais à qui les void bien, le cruel il les nye.

Amintor ayant achevé de lire ces vers, demeura fort empesché à juger qui en estoit l’autheur : car au commencement il pensoit que ce fust Alcyre, mais la conclusion de ces derniers luy en ostoit presque l’opinion. Clarinte qui vit bien qu’il ne pouvoit le deviner les reprit, & monstrant d’en estre fort soigneuse, les remit en la place où elle les avoit pris, & puis se tournant à luy. Je vois bien, Amintor, luy dict-elle, que pour ce coup vous n’en devinerez pas l’Auteur, si vous asseure-je que c’est une personne qui merite autant de bonne fortune, qu’autre qui soit en la Cour. J’avouë, Madame, respondit-il, que ces derniers vers m’ostent la cognoissance que je pensois en avoir : Si ce n’est que pour se déguiser d’avantage, il se feigne moins favorisé qu’il n’est pas. Que pensez-vous dire Amintor, reprit incontinent Clarinte, & avez vous opinion que je fasse des faveurs à quelqu’un ? Cela est bon pour celles à qui vous faictes tant de beaux & grands remercimens : mais si vous n’avez oublié la façon dont j’ay vescu avec vous, quand vous en avez recherché de moy ; vous vous souviendrez que je ne suis point personne de qui il en faille attendre. Ha ! Madame, respondit-il en souspirant, je n’ay que la memoire trop bonne de ce que vous me dictes, aussi n’y a-t’il plus que ce seul souvenir qui me reste de tant de services que je me suis efforcé de vous rendre. Mais, helas ! que mes yeux sont de trop asseurez tesmoings pour pouvoir estre démentis ? Le mal de Clarinte estoit grand, mais quand elle l’ouyt parler ainsi, elle se tourna de furie de son costé : Et quel tesmoignage, luy dit-elle, vous peuvent avoir rendu vos yeux, qui soit à mon desavantage ? & parce qu’il ne respondoit point, retenu encor du respect qu’il luy portoit, elle continua. Non, non, Amintor, que vostre silence n’essaye point de couvrir sous le voile du respect la mauvaise volonté que vous avez pour moy, & vous contentez de vos trahisons passées, sans vouloir pour les excuser m’accuser de vostre faute. Vos yeux ny ceux de tous les hommes ensemble, ne peuvent rien tesmoigner à mon desavantage, & si font bien les miens, & ceux de plusieurs autres contre Amintor, comme contre le plus perfide, & le plus ingrat qui vive. Si j’ay jamais manqué, dit-il froidement, à l’honneur, & à la fidelité que je dois à celle qui m’accuse de perfidie & d’ingratitude, je veux Madame que ce moment soit le dernier de ma vie : Mais si vous me permettez de dire ce que vous me demandez. Ouy, ouy, interrompit elle tout en colere, dites hardiment tout ce que vous sçavez, mais soyez plus veritable en vos paroles qu’en vos sermens : Si estois-je resolu, respondit-il, sans le commandement que vous m’en faites, de l’ensevelir dans mon tombeau, & l’emporter avec moy, pour m’empescher de regretter la perte de ma vie, ne l’ayant jamais desirée que pour avoir l’honneur de vous rendre le fidelle service que je vous avois voüé, & qui m’a esté interdict depuis le temps que j’ay sçeu, & veu ce que vous me commandez de vous dire. J’attens avec impatience, dit Clarinte, la fin de vostre discours, pour apres vous faire avouer que vous estes le plus ingrat, & le plus perfide qui soit en l’Univers. Ce que je vous tesmoigneray par vostre mesme escriture : si vous n’estes aussi effronté à le nier, que vous estes traistre & meschant au reste de vos actions. Amintor apres s’estre teu quelque temps, reprit ainsi la parole. Puis que vous me le commandez, Madame, & que vous m’asseurez de me dire aussi ce qui vous convie d’user de telles reproches & injures contre moy, je satisferay à vostre desir, avec protestation toutesfois, que si je mens en ce que je vay dire, je puisse estre puny rigoureusement des Dieux avant que de partir de ce lieu : mais aussi je vous supplie tres-humblement de vouloir mettre un peu vostre esprit en repos, jusques à ce que j’aye eu le loisir de le vous raconter. Quand vous m’avez monstré ces vers, j’ay creu que le bien heureux Alcyre en estoit l’auteur : mais quand j’ay veu dans les derniers, qu’il se plaignoit que ces fleurs avoient le bon-heur qu’il desiroit, & duquel il estoit privé, j’ay changé incontinent d’opinion, si ce n’est qu’il l’ait dit ainsi, pour feindre & pour se déguiser : car je l’ay veu si souvent entrer de nuict dans vostre chambre, qu’il n’a pas occasion d’en souhaiter plus de permission qu’il en a. O Dieu ! s’escria Clarinte, vous avez veu entrer de nuict Alcyre dans ma chambre ? Ouy, Madame, je l’ay veu, respondit-il, & ainsi les Dieux me soient en ayde, comme je l’ay veu de mes propres yeux. Qui eust jamais creu, reprit-elle, une si meschante ame dans Amintor d’oser dire une chose si fausse, & d’appeller encore les Dieux pour ses tesmoings ? Je suis bien marry, Madame, respondit-il, que pour vous obeyr, je sois contraint de vous tenir un propos qui vous est tant ennuyeux : mais soyez certaine que je l’ay veu, de sorte que je ne l’eusse peu voir de plus pres, si je ne fusse entré avec luy. Voicy, reprit Clarinte, la plus insigne meschanceté qui fut jamais inventée, & vous Dieux qui maintenez les innocens, prenez ma cause, faictes voir mon innocence, & punissez ces impostures : & puis addressant sa parole au Chevalier : Il n’est plus temps, continua-t’elle, de dissimuler, je veux que cette meschanceté soit averée, & que le masque en soit osté. La vie ne m’est point chere au prix de l’honneur, & la mort me sera tousjours plus agreable que cette calomnie. Et pource, Amintor, parlez clair, & me dites quand, & comment vous avez veu entrer Alcyre en ma chambre, ou autrement je croiray que tout ce que vous dites n’est que vostre pure invention. Madame, respondit-il froidement, Alcyre a esté celuy qui m’a desillé les yeux, m’ayant premierement dit, & apres à cause de mon incredulité, fait voir les extremes faveurs qu’il reçoit de vous, ayant voulu pour m’en rendre plus certain, que je l’aye accompagné jusques à la porte de vostre chambre : & sur ce discours luy raconta par le menu tout ce qu’il avoit veu, & tout ce qui s’estoit passé entre Alcyre & luy, sans laisser depuis le commencement jusques à la fin, chose qu’il eust veuë. Cette pauvre Dame fut si estonnée de ce calomnieux artifice, qu’elle en demeura quelque temps sans pouvoir ouvrir la bouche ; enfin revenant en soy-mesme, & ramassant ses esprits ; Est-il possible, dict-elle, qu’un esprit humain soit si meschant, que vous me racontez avoir esté Alcyre contre moy, qui ne luy en ay jamais donné subject ? Il faut bien que les Dieux soient infiniment plus clemens que les hommes, puis qu’ils supportent sans la chastier, une si grande meschanceté. Premierement, Amintor, je vous jure & proteste, qu’il n’y a rien au monde de plus faux que cette imposture, & veux que les Dieux ne soient point Dieux pour moy, mais Demons, affin de me chastier de la plus cruelle punition qui fut jamais inventée contre parjure, s’il y a en toute cette meschanceté la moindre chose qui soit vraye. Et en second lieu, je vous conjure par nostre amitié passée, & par la memoire des promesses que vous m’avez faites si souvent de vostre bonne volonté, outre l’obligation à quoy vous astraint le parentage qui est entre nous, de vouloir averer cette meschanceté de telle sorte, qu’il ne vous en demeure, ny à autre qui en ait ouy parler, la moindre doubte qu’il y puisse avoir de la verité : & à cette condition, & non point autrement, je vous pardonne l’offence que vous m’avez faicte, de croire en moy une chose tant indigne de moy. Et quoy que je le puisse faire avant que vous sortiez d’icy, si est ce que je desire pour ma satisfaction, que comme Alcyre & vos yeux vous ont deceus, ce soient eux aussi qui vous detrompent. Vous dites qu’il vient fort souvent me trouver : voyez ce qu’il devient, & je m’asseure que vous trouverez qu’il va ailleurs. Et toutesfois pour ne vous laisser si long-temps en cette mau- vaise opinion de moy, attendant que par autre moyen vous en sortiez encore plus clairement, je vous veux faire recognoistre qu’Alcyre voulant faire cette meschanceté, a bien eu faute de jugement à ne la sçavoir pas faire. Vous m’avez dict, que quand il vous conduisit à la porte de mon cabinet, c’estoit le jour qu’Euric accorda à Daphnide la grace pour ce prisonnier, qu’il y avoit si long-temps qu’elle luy demandoit. J’ay fort bonne memoire de ce jour là, pour un accident qui m’arriva : & qui me l’a fait remarquer, c’estoit le quinziesme de la Lune de Mars : Or je veux que vous oyez les tesmoignages de tous ceux de ma maison, avant que j’aye le loisir de parler à eux, afin que vous cognoissiez que Dieu permet bien que l’innocence soit calomniée, mais non pas oppressée. Et il faut avoüer, qu’en cecy il m’a voulu monstrer une particuliere protection, puis que plus de huict jours auparavant, & plus de huict jours apres le quinziesme de la Lune de Mars, je ne couchois point à mon logis, mais en celuy de ma mere, où j’allois tous les soirs, à cause de quelque indisposition qui luy estoit survenuë. Si cela est, adjousta Amintor, la meschanceté est veritablement toute descouverte. Vous verrez, dict-elle, à cette heure mesme ce qui en est : Et à ce mot appellant toutes ses filles, & en la presence du Chevalier, leur demandant en quel temps elle estoit allée coucher la derniere fois au logis de sa mere, & combien de nuicts elle y avoit demeuré, toutes respondirent de la mesme façon qu’elle avoit desja dit, & verifierent de telle sorte l’imposture d’Al- cyre, qu’Amintor n’en pouvoit plus estre en doubte.

Si ce Chevalier demeura estonné oyant le tesmoignage, de tant de personnes, qui ne pouvoit point estre mis en doubte, vous le pouvez juger mon pere : puis qu’il avoit creu si asseurément le contraire, qu’il jugeoit impossible qu’il fust autrement. Et apres que toutes ses filles se furent retirées, il reprit ainsi la parole. Il faut avoüer, Madame, que l’imposture d’Alcyre a esté grande, & que comme telle, elle a trainé deux grandes offences à sa suitte : L’une qu’il a commise envers moy, & l’autre, qu’il m’a fait commettre contre vous : & parce que je cognois aussi bien mon erreur que sa meschanceté, je commenceray, Madame, dit-il se jettant à genoux devant elle, à vous demander pardon de la mauvaise opinion que j’ay euë de vous, vous suppliant de considerer combien malicieusement cette ruse a esté inventée, & combien la vraye amour est ordinairement sujette à la jalousie ; & puis quand j’auray obtenu le pardon que je vous demande, je sçauray pourquoy Alcyre m’a voulu offencer de cette sorte, & luy monstreray que je sçay mieux me servir de ce que je porte au costé pour descouvrir ces malicieuses impostures, qu’il n’a d’infidelité à trahir un ami, ny de malices à vouloir offencer la reputation de Clarinte. Elle qui avoit tousjours conservé parmy ses depits plus violens, une fort bonne volonté pour ce Chevalier, le voyant à genoux devant elle, le releva avec courtoisie, & l’ayant fait r’asseoir, luy dit les larmes aux yeux.

Encore, Amintor, que la ruse dont a usé Alcyre ait esté tres-grande, si est-ce que l’offence que vous m’avez faicte n’est pas petite, ayant creu de moy une chose à laquelle vostre jugement ne devoit jamais consentir, ayant eu dés si long-temps tant de tesmoignages du contraire. Mais quand je considere l’affection que vous m’avez portée, sçachant bien de ne vous avoir point donné d’occasion de me hayr, je veux charger de toute ceste faute la jalousie, qui ordinairement accompagne ceux qui ayment, & de là tirant cognoissance que vous ne m’avez offencée en cecy, sinon d’autant que vous m’aymiez, je vous veux remettre ceste injure, à condition que vous ferez deux choses pour moy : L’une, que puis qu’Alcyre vient si souvent me voir de nuict, vous le suivrez, affin de sçavoir où il va, car il est tres-certain qu’il ne vient point icy, & vous trouverez qu’il a quelque autre assignation, laquelle je seray bien aise de découvrir, pour luy rendre le desplaisir qu’il m’a voulu faire. Et l’autre, que vous me promettiez de ne vous ressentir jamais de ceste offence contre luy, parce que je cognois bien que vostre courage vous conviera d’en tirer quelque sorte de raison, & c’est chose que je ne puis souffrir, parce que vous m’offenceriez plus qu’il n’a pas fait : d’autant que vous feriez sçavoir à toute la Cour, ce qu’il n’a faict entendre qu’à vous seul, & vous sçavez combien la calomnie tache aisément la reputation des femmes, puis que nostre justification ne peut estre qu’envers quelques particuliers, & les mesdisances s’espandent par toutes les oreilles. Madame, dit Amintor, ce dernier commandement m’est bien difficile, & je vous supplie de considerer que quand ce ne seroit pas pour vous vanger, encor suis-je obligé de faire cognoistre à cet imposteur que je ne suis pas personne qui souffre telles offenses : parce que nostre reputation est si chatoüilleuse, qu’encore que personne n’en sçache rien, toutesfois si en nous mesmes nous pensons d’avoir souffert sans ressentiment quelque indignité, nous ne sommes plus dignes d’estre appellez personnes d’honneur : car la conscience vaut mille tesmoins. Amintor, luy dit-elle, je veux que vous fassiez cela pour moy, & que vous ayez ceste consideration en vous-mesmes, que si Alcire & vous sçavez la tromperie qu’il vous a faite, vous aussi & Alcire, vous sçaurez sa meschanceté & sa perfidie ; & pour ce qui vous touche, quand vous vous souviendrez que tout Chevalier est obligé autant à l’honneur des Dames, comme au sien propre, vous cognoistrez, Amintor, que vous devez avoir soin du mien, & que vous ne devez point faire action qui le puisse blesser. Je ne remets point devant vos yeux, à quelle obligation vous peut lier l’affection que autrefois vous m’avez promise : car je sçay assez combien maintenant elle a peu de pouvoir envers vous. Madame, interrompit Amintor, pour vous monstrer que vous n’avez jamais eu plus de pouvoir sur moy que vous en avez encore, je feray ce que vous me commandez, mais aussi à condition que vous me direz, quelle est la perfidie dont vous m’accusez, & si ceste invention n’est point venue de la mesme boutique d’Alcire. Je crois, dit elle, que cela pourroit bien estre, toutesfois vostre escriture que je cognois fort bien, m’empesche de dire que vous soyez accusé faussement. Et lors faisant apporter sa bource, [il: corriger elle, VER 1619] prit le papier rompu, qu’Alcire luy avoit baillé, & luy en presentant une piece : Vous ne pouvez pas nier, dit-elle, que vous n’ayez escrit cela ? & Amintor l’ayant considerée quelque temps : l’avoüe, respondit-il, que c’est de mon escriture. Or voyons, adjousta Clarinte, ce que ces pieces rejoinctes nous diront de la perfidie que je vous reproche : car je confesse que la lettre m’a esté mise entiere entre les mains : mais le despit que j’ay eu de me voir si laschement trahye de la personne de qui je le devois estre le moins, me l’a fait rompre comme vous la voyez. A ce mot, sans qu’Amintor luy respondit rien aussi estoit-il trop estonné, elle s’efforça de se relever un peu, & en espandant les pieces sur la couverte, elle les remit aisement ensemble, & luy fit lire le remerciment qu’il faisoit pour quelque extreme faveur receuë. Amintor se remettant en memoire le temps qu’il escrivit ceste lettre, & par quel artifice on luy avoit tirée des mains. Il faut avoüer, dit-il, Madame, qu’Alcire est le plus fin, rusé & malicieux homme qui fut jamais ; Il est vray que j’ay escrit cette lettre, & que je la luy ay donnée, mais pour coppie seulement & sans estre cachettée : & continuant son discours luy raconta tout ce qui s’estoit veritablement passé en cest affaire. Mais, continua-t’il, je viens de me souvenir d’une chose qui m’est demeurée entre les mains, qui confirmera ce que vous avez dit, que Dieu n’abandonne jamais l’innocence, & qui vous monstrera la verité de ce que je vous dis : ce sera donc avec vostre permission, que j’envoyray querir une layette où j’ay mis le papier qu’Alcire broüilloit, quand il feignoit de ne pouvoir venir à bout de satisfaire aux commandemens du Roy, par lequel vous verrez que ce que j’ay escrit, n’a esté que pour le soulager, ainsi que je disois. La volonté que Clarinte avoit de bien verifier ceste malice, luy fit trouver à propos de voir ce papier, lequel ayant esté apporté incontinent apres, tesmoigna clairement la verité de tout ce qu’Amintor avoit dit, qui donna un tel contentement à Clarinte (car elle recognut fort bien la lettre d’Alcire) que tendant la main au Chevalier, & se laissant aller dans le lict : Je vous demande pardon, Amintor, lui dit-elle, de la mauvaise opinion que j’ay conceuë de vous, vous protestant qu’à l’avenir, il n’y aura jamais artifice qui me mette en doute de vostre affection. Madame, respondit Amintor en luy baisant la main, je dois marquer ce jour pour l’un des plus heureux de ma vie, puis que tant inopinément il m’a fait deux si grands biens, & lesquels je ne pouvois recevoir par aucun autre moyen : L’un de m’avoir fait cognoistre que mes yeux m’avoient trahy, & l’autre de vous avoir fait voir que je ne suis point autre que vostre fidele serviteur, & je suis tellement hors de moy de deux si bonnes rencontres, que j’avouë n’avoir point assez de parole pour en remercier & vous & ma bonne fortune. Il vouloit continuer, lors que la survenuë du Roy l’en empescha, qui ayant esté adverty du mal de ceste belle Dame, la venoit visiter presque tout seul, de peur que la compagnie ne luy donnast de l’incommodité : Et il arriva tant à l’impourveuë, qu’il surprit les pieces de la lettre qui estoit encore sur le lict. Quant à Amintor, il serra promptement les siennes : mais Clarinte fut si surprise de voir arriver Euric, cependant que ce Chevalier estoit aupres d’elle, qu’elle ne se souvint point de cacher les siennes : Si bien que le Roy les ayant apperceuës y mit la main si diligemment, qu’elle ne le peut jamais empescher d’en prendre toutes les pieces, & quelque priere qu’elle luy fit, ne voulut en façon quelconque les luy rendre, au contraire les serrant curieusement dans son mouchoir, apres s’estre arresté pres d’elle fort peu de temps, se retira dans son cabinet, où rapieçant la lettre la mit toute d’ordre : mais quand il vit le remerciment qu’Amintor faisoit (car il en recognoissoit bien l’escriture) jugez quel il devint. Tous les Amants sont d’ordinaire jaloux : mais sur tous ceux que je vis jamais, ce Roy l’estoit infiniment, fust qu’il aymast avec plus de violence, ou que son courage genereux ne peust supporter que celle à qui il faisoit l’honneur de se donner, ne se donnast entierement à luy seul : Et ceste jalousie le porta à une si grande hayne contre ceste belle & sage Dame, qu’il ne se contenta pas de me le dire, & de monstrer la lettre d’Amintor : mais il le raconta à chacun, & suivant sa passion, y augmenta de sorte, que toute la Cour avoit dequoy con- tenter sa curiosité & sa médisance.

Or voyez, mon pere, comme ce petit broüillon, que l’on nomme Amour, se plaist à se mocquer de ceux qui le servent ? Je desire de rompre l’amitié d’Euric & de Clarinte, & pour le faire, je me sers d’Alcidon : Amour qui me veut gratifier, afin que je n’en aye point d’obligation à ma prudence, suscite Alcire, qui avec une lettre qui tombe, comme je vous ay dit, entre les mains du Roy, fait ce que je recherchois. Alcire veut oster à Clarinte un serviteur, & par ses artifices luy donner sujet de hayr ce Rival, & au contraire la mauvaise satisfaction de Clarinte, est cause qu’elle reçoit Alcidon en ses bonnes graces : & par ainsi Alcire au lieu d’un Rival s’en trouve deux : Alcidon d’autre costé qui donne des vers à Clarinte pour acquerir ses bonnes graces, donne occasion à Amintor de r’entrer en bonne intelligence avec elle, & de cognoistre la tromperie que luy avoit fait Alcire. Alcire tire une lettre des mains d’Amintor, pour le faire hayr de la belle Clarinte, & ceste lettre au contraire est cause qu’il en perd luy-mesme les bonnes graces. Mais ce qui fut le pis, & qui est la cause de mon voyage en ces contrées : voulant faire perdre un serviteur à Clarinte, je luy en donnay un, & me le ravis à moy-mesme pour luy en faire un present. Car Alcidon depuis ce temps, se donna de sorte à elle, qu’il ne fut plus mien que de bouche, & à elle de cœur & d’ame : Volage & inconstante humeur des hommes, où trouveras-tu jamais quelque puissance assez forte pour t’arrester ?

Ce Chevalier donc, ayant commencé par mon commandement, continua de sa volonté le service de ceste belle Dame, de telle sorte qu’elle se pouvoit vanter, que si je luy avois osté un serviteur, elle m’en avoit aussi peu ravir un autre, & avec d’autant plus d’avantage, que si elle aymoit Euric, ce n’estoit que par ambition : mais Alcidon estoit veritablement aymé de moy, qui toutefois pour le commencement ne ressentis pas la perte que je faisois, pour l’extreme contentement que je recevois de me voir delivrée de l’inquietude en laquelle Clarinte m’avoit retenuë depuis quelque temps. Mais je ne jouys pas longuement de ce repos, & sembloit que le Ciel se plaisoit à me voir sur de semblables espines : car à peine commençois-je de me resjouyr de ceste si heureuse victoire, que je me vis contrainte de reprendre les armes, pour ne me voir opprimée par une nouvelle ennemie.

Euric qui pensoit avoir esté grandement offencé de Clarinte, & qui n’osoit point faire de demonstration du ressentiment qu’il en avoit, pour de grandes & tres-prudentes considerations, se resolut de la faire repentir de sa faute, & la chastier par l’envie qu’une autre luy donneroit des faveurs qu’elle recevroit de luy, & qui eussent esté toutes à Clarinte seule, si Clarinte se fust contentée de sa seule amitié. Et en ceste resolution, au lieu qu’auparavant il aymoit en trois divers lieux, il se resolut de mettre toute son affection, ou pour le moins toutes ses faveurs pour quelque temps en un seul sujet.

Je vous ay dit, que quand je priay Alcidon de rechercher Clarinte, il y avoit une autre Dame nommée Adelonde, à qui le Roy faisoit aussi paroistre de la bonne volonté. A ce coup, pour se venger de Clarinte, il se donna du tout à celle cy, & de telle sorte, qu’encores que sa naissance la rendit beaucoup inferieure & à Clarinte, & à moy : Toutesfois à dessein il la nous preferoit de telle sorte, que j’avouë que je fus deux ou trois fois pour rompre avec luy : Mais en cela, Alcidon par ses sages advis, me contraria tousjours, & fit en façon que je me vainquis moy-mesme, & elle, & le Roy aussi par sa patience, si bien que je puis dire luy devoir tous les contentemens que depuis j’en ay receus.

Adelonde qui se vit relevée par dessus son esperance, haussa encore d’avantage ses pretentions, & voyant que le mary qu’autrefois elle estimoit estre toute sa grandeur, estoit cause du retardement qui pouvoit arriver aux effects de ses pensées, elle commença de desirer que bien tost il la laissast seule : & quoy que l’aage qu’il avoit plus qu’elle, fust pour le moins de deux siecles, si luy sembloit-il qu’il ne s’en yroit point encores assez promptement, & eust bien voulu que sa compagnie ne fust pas si longue que sa bonne complexion en ce vieil aage luy faisoit juger. Mais comme elle avoit de l’impatience pour ce sujet, elle avoit encores moins de limite en ce qui estoit de l’Amour que ce grand Prince luy faisoit paroistre : car encores que chacun la jugeast tres-grande, si desiroit-elle qu’elle le fust encores d’avantage : & en ce desir, il n’y avoit rien qu’elle ne recherchast, ny aucun artifice qui luy semblast ou injuste, ou trop difficile : cela fut cause que quelques-uns luy proposant de se servir de charmes pour retenir l’esprit ondoyant de ce Prince, elle ne les refusa point, au contraire, s’en servit comme d’un moyen ordinaire & permis. Elle donne donc au grand Euric un bracelet de ses cheveux, où des lyons de pierrerie servoient de fermoirs. Ces lyons avoient telle vertu, que tant qu’il les porteroit au bras, il ne pourroit aymer qu’elle : peut-estre ne sembleroit-il pas tant estrange que l’amour & l’ambition, qui sont deux passions si puissantes, luy eussent fait commettre ceste faute ; si s’arrestant là, elle n’y eust pas adjousté la seconde, qui veritablement ne proceda que de faute de jugement : Mais pensant qu’il les auroit plus chers, & qu’il seroit plus soigneux & de les porter continuellement, ou de ne les point donner à personne : Elle luy dit, qu’un tres-sçavant Druyde, & qui avoit un soing particulier de la conservation de sa Couronne, sçachant combien de meschantes entreprises se tramoient contre sa vie & contre son Estat, avoit fait ces lyons sous de certaines constellations, & avec un si grand art, que tant qu’il les auroit au bras, il n’y auroit jamais entreprise de ses ennemis, qui peut avoir effect contre luy, & qu’au contraire, toutes les fois que quelqu’un entreprendroit quelque chose à son prejudice, ces lyons l’en advertiroient, en luy serrant doucement le bras avec les ongles.

Mais voyez, mon pere, comme le Ciel se moc- que de ceux qui recherchent de mauvais moyens pour parvenir à leurs intentions. Ce que ceste belle Dame avoit pris peine de recouvrer pour augmenter & se conserver la bonne volonté de ce grand Prince, fut ce qui la luy fit perdre entierement : car aussi tost qu’il sceut qu’elle usoit de charmes & de magie, il creut que toute l’affection qu’il luy avoit portée, n’estoit procedée que de la force des Demons, & non pas de beauté, ny de merite qui fut en elle, & deslors en prit une si grande horreur, qu’il s’en retira plus viste qu’il ne s’en estoit pas affectionné, & depuis quand il en parloit, il ne la nommoit plus Adelonde, mais sa Cyrce & sa Medée.

Je vous ay fait ce discours, mon pere, non pas pour estre necessaire en ce qui est d’Alcydon & de moy : mais seulement pour vous faire mieux cognoistre quelle estoit l’humeur, & quel l’esprit du grand Euric, & juger par là, si je n’avois pas suject de me servir pour conserver sa bienvueillance de toute la plus prudente finesse qu’il m’estoit possible, & si en ce que j’avois ordonné à Alcidon, j’avois eu raison ou non ? Or ce qui reste à raconter de la vie de ce Prince, ne touche non plus à nostre differend, puis que depuis ce jour, nous vesquismes comme nous faisions auparavant. Le Roy revint à moy avec toutes les submissions & tous les repentirs que peut faire & ressentir celuy qui a regret d’avoir offencé une personne qui l’ayme. Et Alcidon continua d’aymer, & de servir devant mes yeux Clarinte, ne me rendant plus les devoirs que mon amitié envers luy pouvoit meriter, & que sa fidelité me devoit, si toutesfois il y en avoit encores en luy quelque estincelle. Quant à moy je m’allois desmeslant le mieux qu’il m’estoit possible des entreprises que mes envieuses me faisoient, & conservant la bonne grace du Roy avec toute sorte de peine & de solicitude, pouvant dire avec verité que la chose qui me travailloit le plus parmi tant de soings qu’il me failoit [NB: forme déjà rencontrée plus haut, VER Lanly] avoir, estoit le peu d’amitié que je recognoissois en ce volage Alcidon, qui n’avoit pas honte de servir ceste Dame en ma presence, apres m’avoir promis tant d’affection & de fidelité. Mais, mon pere, que sert-il d’alonger ce discours, puis qu’il ne reste à vous dire que la perte de ce grand Prince : mais à quoy la raconter, sinon pour me reblesser d’une nouvelle playe sur une blessure qui ne guerira jamais qu’apres mon trespas ? Et toutesfois il faut que je la vous die, puis que je dois cela pour le moins à la memoire du plus grand & du plus genereux Prince qui commanda jamais dans la Gaule. Sçachez doncques, sage Adamas, que le grand Euric ayant espreuvé l’amitié de Clarinte n’estre pas asseurée, & celle d’Adelonde toute pleine d’artifice, il jugea que la mienne seule estoit digne de luy, puis que n’ayans peu soupçonner que j’aymasse autre personne que luy, si ce n’est Alcidon, il m’en voyoit si retirée, qu’il ne pouvoit en concevoir aucune jalousie : Et repassant par sa memoire toutes mes actions, & avec combien de modestie j’avois supporté ses diverses affections, & ses esloignemens, & avec combien de douceur je l’avois receu quand il estoit revenu vers moy, faisant apres comparaison de l’honneur de toutes les autres avec la mienne, je laisse à part celle de la beauté, puis qu’il luy plaisoit de donner ce nom à ce qu’il voyoit en mon visage, Il fit enfin la resolution que j’avois desirée & recherchée avec tant de patience & de sollicitude : je veux dire qu’il declara qu’il me vouloit espouser, & me faire à l’avenir Royne, aussi bien de ses Estats que je l’estois il y avoit long-temps & de son cœur & de son affection. Jugez, mon pere, si j’avois occasion d’estre contente, & tous ceux qui m’appartenoient aussi : Helas ! j’esprouvay bien alors que le ciel ne nous donne jamais un grand bien pour long-temps : Car ne voila pas que parmy les preparatifs des nopces, & entre les rejouyssances & les contentemens, un parricide, tel peut-on bien appeller celuy qui tue le pere du peuple, poussé de l’esprit le plus malin d’enfer me le vint ravir, je puis dire d’entre les bras, d’un coup qu’il luy donna en trahyson dans le cœur.

O Dieux ! comment supportez vous une si effroyable meschanceté sans la punir, & comment n’ensevelissez vous dans le profond des abysmes ce monstre, afin de mettre horreur aux meschans ses semblables, si toutesfois il y en peut avoir quelque autre aussi desnaturé & aussi parfaitement meschant parmy les hommes ? Vous pouvez penser quelle je devins, lors que cette nouvelle me fut apportée par les clameurs de tout le peuple. Quant à moy, il me seroit impossible de le pouvoir redire, car je perdis non seulement l’usage de la raison, mais celuy aussi du sentiment si long-temps, que chacun me tenoit pour morte : O bien heureuse ! si j’eusse peu clorre ma journée avec la sienne, & enterrer avec luy aussi bien tous mes ennuys, que tous mes contentemens l’ont suivy dans le tombeau : A ces dernieres paroles les larmes l’empescherent quelque temps de pouvoir parler, & donnerent assez de cognoissance du ressentiment qu’elle avoit encores de ceste grande perte : mais s’estant essuyé les yeux, & repris un peu ses esprits, elle continua de ceste sorte.

Pardonnez, s’il vous plaist, mon pere, à cette foiblesse de femme, & qui peut-estre seroit excusable en un esprit plus fort que le mien, si les causes en estoient aussi bien cogneuës, qu’elles sont vivement & justement ressenties de moy, & me permettez qu’encores pour un peu de soulagement, je vous die des vers qui furent faits en ce temps-là sur ce sujet, parce qu’encores que ce soit un foible remede, toutesfois il me semble que de se plaindre de son mal, donne quelque espece d’allegement. Ils sont tels :


SONNET
Sur la mort du grand Euric.

Quand enfin des Guerriers, celuy qui tout dispose,
Voulut qu’en son midy se couchast le Soleil,
Et que jamais depuis l’on n’en vist le reveil :
Ainsi disoit Daphnide au cercueil qu’elle arrose.

Puis qu’icy mon Soleil, ta lumiere est enclose :
Puis que c’est pour tousjours qu’on te cache à mon œil,
Reçoy ces tristes vœux, que tesmoins de mon dueil
Je ne rompray jamais, qu’en toy je ne repose.

Les pleurs qui de mes yeux voileront le flambeau,
Les plaisirs que j’enterre en ton mesme tombeau ;
Les desirs estouffez dont fut mon ame atteinte ;

L’amour qu’en un regret je change pour tousjours,
Tesmoigneront en moy de nos pures Amours :
L’ardeur vive à jamais, estant la flame esteinte.

Or mon pere, continua Daphnide, pour laisser ces tristes resouvenirs, qui ne peuvent que vous estre ennuyeux : & pour reprendre le sujet que j’avois commencé, je vous diray, que cependant que j’estois toute en pleurs, & que je ne pouvois trouver ny repos ny consolation en mon ame, ne voilà pas ce cruel (il faut que je donne ce nom à Alcidon) ne le voilà pas, dis-je, qui pour me surcharger de peine, laisse tout à coup sa Clarinte, & s’en revient aussi effrontément vers moy, comme si jamais il ne s’estoit donné à autre personne ? J’avouë que je demeuray estonnée de le voir sans rougir, me parler avec la mesme confidence, & avec les mesmes paroles qu’aupara- vant : mais je fus encores plus offencée, me semblant que c’estoit bien abuser de ma bonté, apres m’avoir si mal traitée (car il n’y a rien qui offence plus une femme que de la quitter pour en aymer une autre) de le voir revenir si effrontemen[t] vers moy, & sans me demander pardon de l’outrage qu’il m’avoit fait, me parler de son amour & de sa passion. Je supportay deux ou trois fois ses discours sans luy respondre. Je croy qu’il attribuoit ce silence à la grande douleur que je devois ressentir pour la perte que je venois de faire : mais enfin voyant qu’il continuoit, la patience m’eschappa, & je fus contrainte de luy dire : Cessez je vous supplie, Alcidon, de me tenir ces langages, qui ne sont plus de saison entre nous : si par le passé ils nous ont esté permis, maintenant que nous sommes & vous & moy si changez de ce que nous soulions estre, il n’y a pas apparence de les continuer. Il me vouloit respondre, mais l’empeschant avec une main que je luy mis contre la bouche, je continuay : Ouy Alcidon, nous sommes changez & vous & moy : moy parce qu’autrefois j’ay creu que vous n’aymiez qu’une seule Daphnide, & maintenant je sçay asseurément le contraire, & vous parce qu’autrefois vous estiez tout à moy, & maintenant c’est la belle Clarinte qui vous a possedé : mais qu’elle jouysse paisiblement de cette acquisition. Je vous promets Alcidon, que tant s’en faut que je la luy debate, je prieray le Ciel qu’il la luy continuë mille siecles. Alcidon monstra bien un grand estonnement, & de se vouloir justifier envers moy de ce que je l’accu- sois : mais estant si certaine de la verité, & ses paroles & ses discours m’esmouvoient plustost au despit qu’à l’Amour. Depuis (car alors voyant qu’il ne cessoit de parler, je le laissay tout en colere) il fit en sorte qu’un matin il me surprit que je n’estois point encore du tout habillée, & que de fortune il n’y avoit dans la chambre que Carlis & Stiliane, qui sont, mon pere, ces deux belles filles que vous voyez, & parce qu’elles estoient fort familieres avec nous, & que mesmes elles s’estoient apperceuës de ce qui s’estoit passé du temps qu’Euric vivoit, ny luy ny moy ne nous cachions guere d’elles, il se met d’abord à genoux, & proteste qu’il ne s’en levera jamais si je ne luy promets de l’escouter patiemment en ses justifications, & qu’apres il veut bien que j’ordonne & de sa vie & de son contentement tout ce qu’il me plaira : Moy qui estois desja assez tourmentée de mon mal-heur, je n’avois guere d’envie d’adjouster à mes desplaisirs les importunitez que je prevoyois, & opiniastre en ceste resolution, je ne voulois point l’escouter, sçachant assez que les hommes d’esprit ne manquent jamais de paroles, quand ils veulent persuader ce qu’ils desirent, & mesme Alcidon duquel je n’ignorois, ny le bel esprit, ny la grace, & je craignois que je ne tournasse à m’embarasser de bonne volonté avec une personne qui m’avoit si indignement quittée pour un[e] autre. Enfin, & Carlis & Stiliane oyant nostre dispute, me dirent que le Juge estoit injuste, qui condamnoit la partie sans l’ouyr : Il est vray, leur respondis-je : mes cheres amies, mais si vous aviez espreuvé comme moy, combien sont puissans les discours de celuy que vous voulez que j’escoute, vous me conseilleriez de leur fermer l’oreille, mieux que ne fait le serpent à ceux de l’enchanteur : Toutefois puis que vous l’ordonnez ainsi, je veux donc que vous soyez obligées à m’assister en tout ce qui m’en peut avenir ; Et me l’ayant toutes deux promis : il se releva, & nous nous assismes sur le pied de mon lict, où il parla tant, & se sçeut si bien excuser, que non point contre mon opinion, car je me doutois bien qu’il les gagneroit, elles furent presque tout à fait pour luy : Et parce que je sçavois assez que ce n’estoient que des propos bien arrengez, & des excuses bien fardées, mais sans aucune verité : je resistay de sorte, qu’enfin nous nous resolumes de recourre à l’Oracle : il nous respondit ainsi.

ORACLE.

Pour sortir de tant de peine,
Dedans les forests un jour
Vous pourrez voir la fontaine
De la Verité d’Amour.

Cette responce assez obscure pour nous, qui n’avions guere de cognoissance de cette contrée, & point du tout de la fontaine de la Verité d’Amour, nous mit en peine ; & parce qu’Alcidon vouloit pour mieux dissimuler, me monstrer un tres-grand desir de me faire voir la verité de son affection ; il s’enquit de tant de costez, qu’en fin il aprist des nouvelles de ceste fontaine : & ne nous laissa jamais en paix, qu’il ne nous eust fait resoudre à ce voyage : Je vous avoüeray bien mon pere, que son importunité peut beaucoup pour m’y disposer : mais l’une des principales raisons qui me le fit faire, fut pour esloigner pour quelque temps les lieux où je pouvois avoir de si cuisans regrets de la perte que j’avois faite, me semblant que quand j’en serois loing, je n’en aurois pas les ressouvenirs si vifs, ny si pressans : Et à cela s’ajousta encores la curiosité de voir s’il estoit vray que ceste contrée fust si heureuse, ou plustost ceux qui y habitent, comme alors que je m’en enquis l’on me voulut faire entendre : car l’on me disoit des merveilles de la beauté du lieu, de la douceur de l’air, de la quantité des rivieres, & du bien qu’elles rapportoient, soit à la fertilité des campagnes, soit à l’abondance des poissons. Mais quand on me racontoit la douce vie des bergers & bergeres de Loire, de Furant, d’Argent, de Serant : mais sur tous de Lygnon, je demeurois ravie & estonnée que toute l’Europe ne vint habiter en Forests, ou que le Forests ne s’estendist par toute l’Europe. Pour sçavoir donc si ceste renommée estoit veritable, je consentis à ce voyage ; & parce que nous sçeusmes que presque tous y alloient vestus en façon de bergers & bergeres, & aussi ne desirant pas estre recogneuë, nous nous deguisasmes de la sorte que vous nous voyez, nous semblant qu’il estoit plus à propos, tant pour ces raisons, que pour n’estre point obligées à trainer une plus grande suite de personnes apres nous.

Vous avez ouy, mon pere, non seulement nostre vie passée, & nostre differend, mais encores le sujet de nostre voyage & de nostre déguisement ; il ne reste maintenant sinon que suivant vostre prudence ordinaire, vous nous donniez & les adresses pour voir ceste fontaine, & les conseils desquels vous avez accoustumé de consoler ceux qui vous les demandent, & qui en ont besoin comme nous.

Ainsi finit la belle Daphnide, laissant Adamas extremement satisfait & de sa prudence, & de son bel esprit ; & parce qu’il vid qu’elle attendoit sa response, apres s’estre r’assis dans sa chaire, & avoir quelque temps pensé à ce qu’il avoit à luy dire, il luy parla de ceste sorte. Qui est celuy, Madame, qui n’a ouy parler du Grand Euric, & qui parmy les merveilles de sa vie, n’a admiré la puissance que la beauté de Daphnide a eu sur son ame ? Je croy que le Gange, & le Tyle en ont ouy si souvent discourir, que vos noms y sont aussi cogneus que parmy les Gaules : Mais j’avouë que la presence qui a accoustumé de diminuer l’opinion que la renommée nous donne des choses absentes, me fait voir que celle de la beauté & du merite de la belle Daphnide est beaucoup moindre que la verité. Je loüe Dieu, que ma maison ait esté honorée de vous recevoir, mais plus encores que je sois si heureux que de vous pouvoir rendre quelque service : Car, & c’est sans flatterie que je le dis, je n’eus jamais plus d’affection au service d’Amasis, & de Galathée, que j’en ay pour vous & pour Alcidon, & j’estimeray le jour heureux qui me fera naistre le moyen de vous faire voir par effect la verité de ce que je dis. Et quant à ce que vous me demandez, que je vous conseille sur la responce de l’Oracle, je ne vous puis dire à ceste heure autre chose, sinon que pour la fontaine que vous cherchez, il est impossible que vous en receviez le benefice qu’il semble de vous promettre, qu’il n’arrive pour le moins de grandes choses : Car, Madame, il faut que vous sçachiez que ceste fontaine, comme je vous ay dit, est veritablement en ce pays, & non pas fort loin de ceste maison. Mais il y a quelque temps qu’à cause de Clidamant & de Guyemants, un sçavant Druyde l’enchanta, & y mit des gardes qu’il est impossible de forcer, tant parce que ce sont des animaux qui naturellement ne peuvent estre surmontez qu’avec une tres-grande peine, & un tres-grand peril, que d’autant qu’ils y sont retenus par enchantemens : & comme je vous en ay desja discouru, tels charmes ne peuvent estre deffaits, que par le sang & la mort du plus fidele Amant, & de la plus fidelle Amante qui se puisse trouver. Et quels sont ces animaux ? interrompit Alcidon, car s’il ne faut que mettre la vie, pour tesmoigner à ceste belle Dame que veritablement je l’ayme & l’ay tousjours aimée, je suis prest à la donner de bon cœur. Si vous trouviez, dit en sousriant le Druyde, comme je vous ay dit un’autre fois, aussi bien la fidelle Amante, que vous estes disposé à faire le per- sonnage du fidele Amant, peut estre pourriez vous avec la perte de vostre vie, donner la veuë de ceste fontaine à la belle Daphnide : Mais je croy que malaisément pourrez vous rencontrer qui vous vueille vous y tenir compagnie ; & cela n’estant pas, laissez ce dessein, & asseurez-vous sur ma parole, qu’il n’y a force ny addresse humaine, qui en puisse venir à bout par autre moyen, que par celuy qui a esté ordonné en faisant le sort. Il y a deux lyons les plus grands & les plus furieux qui ayent jamais esté veus : & deux Lycornes les plus hardies & les plus agiles qu’on sçauroit voir : ces quatre animaux sont de telle sorte opiniastres à garder ce qui leur a esté donné en charge, que jamais ils n’abandonnent l’entrée de la caverne où est ceste fontaine, si ce n’est que l’un des Lyons va quelquefois chercher à manger dans la forest voisine pour tous deux : car pour les Lycornes elles se pa[i]ssent d’herbes & de fueilles comme les chevaux ou les cerfs. Et c’est une chose estrange que ces animaux, quoy que tres-furieux de leur naturel, ne font toutefois mal à personne, qui ne recherche point l’entrée de la fontaine, de sorte que les petits bergers ne s’en estonnent non plus que si c’estoient des chiens : mais quand l’on fait semblant d’approcher un certain pilier, qui est planté assez pres de l’entrée, vous voyez ces Lyons se herisser, grincer les dents, estinceler des yeux, & se foüetter de leurs queuës : & les Lycornes frapper la terre du pied, baisser leurs testes comme soldats qui presentent leurs picques, & si furieusement, qu’il n’y a personne qui ne s’en effroye.

Il ne faut donc point penser à la force : mais d’autant que je sçay bien que le grand Thautates n’est point menteur, & que par son Oracle il vous a respondu, que vous pourriez voir un jour dans le Forests la fontaine de la verité d’Amour, il est bien à propos, ce me semble, que nous discourions un peu sur ce sujet : car les Oracles ne sont jamais faux, mais bien souvent l’interpretation est celle qui nous trompe, parce que quelquefois il les faut entendre selon la parole pure & nette, & d’autrefois allegoriquement. Pour venir maintenant à l’intelligence de celuy qui vous a esté donné pour le prendre selon la parole, j’espererois que bien tost l’enchantement de la fontaine pourroit estre deffait, si ce n’estoit que ce mot, Un jour, me semble parler d’une chose qui est encore bien esloignée : car c’est ainsi que nous avons accoustumé de dire, quand nous souhaittons de voir quelquefois arriver ce qui nous semble trop long à venir : & ceste consideration me fait dire, que peut-estre l’Oracle doit estre entendu de l’autre sorte, laquelle j’expliquerois ainsi.

La proprieté de la fontaine de la verité d’Amour, est de faire voir, si veritablement l’on ayme : doncques toutes les choses qui nous peuvent faire voir la mesme chose, peuvent estre avec raison dites pour ce particulier là, la fontaine de la verité d’Amour, c’est à dire, faisant le mesme effect que feroit ceste fontaine, le temps, les services, & la perseverance le peuvent faire. Il s’ensuit donc, que le temps, les services & la perseverance, sont ceste fontaine de laquelle nous parlons : Et ce qui me fait plus arrester en ceste opinion, c’est ce mot, Un jour : car cela denote une longueur de temps qui apporte les occasions de faire service, & donne le loisir de monstrer la perseverance. De dire pourquoy l’Oracle parlant par allegorie, a plustost particularisé le Forests, que la Province des Romains : puis que là aussi bien qu’icy, le temps pourroit faire ces mesmes effects, Il sera peut-estre bien mal-aysé d’en dire la raison : & toutesfois, puis qu’aux Oracles qui sont les paroles des Dieux, il faut croire qu’il n’y a rien ny de superflu, ny de deffaillant, je penserois que ceste contrée eust esté esleuë pour deux occasions. L’une, pour vous esloigner d’un lieu où vostre qualité, vos affaires, & ceux de vos amis & parens vous pourroient tellement distraire, que la moindre partie de ce temps qui doit estre employé à vous faire avoir ceste cognoissance, seroit celle qui vous resteroit pour vous en servir en ce que l’Oracle commande, au lieu qu’estant icy libres, & sans contrainte, tout le temps sera vostre. L’autre, & que je crois estre la plus veritable, c’est que le Ciel qui monstre de vouloir vostre contentement, vous ordonne le sejour de ceste contrée pour quelque temps, afin que par [l]a conversation ordinaire de ces sinceres bergers & bergeres, vous recognoissiez mieux la sincerité de l’affection qu’Alcidon vous porte, ou que s’il est autrement, la fausseté & la dissimulation en soit tant plustost & tant plus aysément descouverte : car il n’y a rien qui fasse mieux paroistre la blan- cheur qu’en luy opposant quelque chose de bien noir. Je conclus donc, que soit d’une sorte ou de l’autre, que l’Oracle doive estre entendu, vous devez demeurer quelque temps en ceste contrée, tant pour voir si l’enchantement se défera, que pour avoir le loisir de recognoistre la verité de l’affection d’Alcidon, auquel cependant je donne toute sorte de bonne esperance : car il faut croire que les Dieux sont comme les Mires, qui ne s’amusent point à donner des remedes aux maladies incurables. Je veux dire, que s’ils eussent recogneu que la colere de Daphnide eust deu estre perpetuelle, ils ne luy eussent pas proposé ce remede.

Ainsi finit son discours le sage Druyde, & parce que Daphnide faisoit paroistre de se vouloir lever, Adamas en fit de mesme : mais Alcidon le retint, qui le supplia de faire r’asseoir Daphnide, afin qu’il peust en sa presence luy dire quelque chose qui luy estoit de tres-grande importance : Et lors, quoy que presque par force le Druyde l’ayant arrestée, Alcidon reprit la parole de ceste sorte :

Celuy, mon pere, qui pour monstrer que son espée estoit plus ayguë que toutes les choses qui se pouvoient imaginer, respondit, qu’elle l’estoit encores plus que la calomnie, nous vouloit faire entendre qu’il n’y a rien qui perce & l’ame & le cœur avec une plus profonde blesseure, & veritablement je l’ay ressenty plusieurs fois, puis qu’il plaist ainsi à ma fortune, & à ceste belle : mais il y a long temps que l’outrage ne m’en a esté si cuisant qu’il l’est à ce coup, tant pour cognoistre qu’elle continuë ceste mauvaise opinion qu’elle a conceuë de moy, que pour me voir blasmer devant une personne telle que le sage Adamas. Et parce que je sçay bien qu’un blasme qui n’est point verifié tient lieu de verité, & que j’aymerois mieux la mort que de la voir vivre avec ceste opinion ; Je vous supplie, Madame, de me permettre que je puisse dire en ma deffence ce que chacun est obligé pour la verité. Et parce que le Druyde luy respondit, qu’il estoit raisonnable, & que mesme c’estoit commencer d’employer le temps ainsi qu’il sembloit que l’Oracle l’avoit ordonné, il continua de ceste sorte :


HARANGUE
d’Alcidon.

Ceste belle Dame a pris la peine de vous raconter, mon pere, assez au long la suitte de ma miserable fortune, Et j’avouë qu’elle a dit la verité en tout ce qui est de mes actions, sinon lors qu’elle en a voulu faire quelque jugement : mais alors elle me permettra de dire qu’elle a bien fait paroistre que l’œil ne peut voir quelque chose d’autre couleur que de celle qu’est le milieu par lequel passe sa veuë : car ayant l’esprit preoccupé, ou de l’amour du Roy, ou de l’ambition, elle ne pouvoit juger que de la mesme sorte. Et par ainsi toutes les choses qu’elle voyoit en moy, luy sembloient telles qu’elle les voyoit en elle. Helas ! Daphnide, que c’est bien avec regret que je vous fais ceste reproche, & que je voudrois bien la pouvoir rendre fausse avec mon sang, & avec ma vie ! mais, & par les effects & par les paroles vous ne l’avez tesmoignée que trop veritable. Quand vous me commandastes avec tant de protestations d’amitié, de rechercher Clarinte, quelles furent les promesses que vous me fistes ? vous les avez ouyes, mon pere, car elle les a fidelement rapportées, & les raisons aussi pour lesquelles elle jugeoit, qu’il estoit nécessaire que je recherchasse Clarinte, & toutesfois je ne laisseray de les retoucher pour vous en rafraischir la memoire. Si l’on me ruine, dict-elle, aupres d’Euric, vous le serez de mesme, parce que nostre fortune est conjointe ensemble : Mais de quelle ruine me menace-t’elle, de m’esloigner de la Cour avec elle ? si Clarinte, dit-elle, vient à bout de ses desseins, jugez comme elle nous esloignera de la Cour ? Et quoy, Daphnide, est-il possible que de passer le reste de vos jours avec une personne qui vous ayme, & qui vous ayme comme je fais, soit un supplice tant insupportable que vous le dites ? Ah ! que si vos paroles n’eussent pas esté plus artificieuses que veritables, & que l’Amour eust eu autant de pouvoir sur vous que l’ambition, vous ne m’eussiez jamais ordonné de rechercher celle qui ne s’efforçoit de ruiner que ceste sacrée Ambition, qui est cause de tous mes desplaisirs : au contraire vous eussiez embrassé pleine de contentement, ceste occasion qui nous eust redonnez à nous mesmes, & qui nous eust faict vivre ensemble à longues années : Mais je vous supplie, mon pere, voyez la plaisante excuse pour m’esloigner d’elle : Vous n’estes point ignorant, dit-elle, de combien de graces le Ciel & la Nature vous ont relevé par dessus le reste des hommes : si vous recherchez Clarinte, elle en ressentira les effects, & soudain mesprisant Euric & toute son ambition, elle se donnera toute à vous : O Amour ! ne me dois-tu pas la vengeance de ceste trompeuse flaterie ? Elle me veut persuader que Clarinte quitera ceste mesme ambition, qui est cause que Daphnide me rejette & me donne à un[e] autre : mais pourquoy peut-on penser qu’elle me vueille ainsi esloigner d’elle ? Est-ce pour quelque haine qu’elle me portast, ou pour quelque importunité que je luy rendisse ? Nullement : mais pour la seule raison qu’elle mesme allegue. Euric, dict-elle, voyant que vous la recherchez, & qu’elle le souffre, la desdaignera & s’en retirera : Voila, mon pere, le seul suject de toute ceste longue & si artificieuse harangue, elle pense que le Roy ne l’aimera point tant qu’elle souhaite, ou peut-estre qu’il se faschera, s’il n’est entierement asseuré que je ne pense plus en elle : & voila qu’elle me veut donner à Clarinte, afin qu’il s’en apperçoive tant plustost : Et bien je ne plains pas ny le temps que j’y ay employé, ny les soings & la peine que j’en ay euë, puis que ç’a esté en luy obeissant. Mais, mon Dieu, n’ay-je pas subject de me douloir, qu’elle m’ait deçeu par ses discours pour m’esloigner d’elle, qu’elle m’ait abusé de promesse pour m’y arrester, & qu’à mon retour elle m’ait accusé de la faute qu’elle a faicte ? Je vous jure, dict-elle, devant le Dieu qui punit les faux sermens, que toute la peine que vous employerez à la recherche de Clarinte, sera mise par moy sur mon conte, & que ce sera moy qui vous en payeray. Est-il possible, Daphnide, que vous ayez proferé ces paroles, & que maintenant vous vous pleignez de la recherche que j’ay faicte avec tant de soing à ceste Clarinte, puis que vous les deviez mettre sur vostre conte, & que c’estoit vous qui m’en deviez payer ? N’avois-je pas raison de rendre le conte de mes services le plus grand qu’il m’estoit possible ? Mais, me direz vous, lors qu’Euric en perdit la fantaisie, vous ne deviez plus vous y arrester : car ne sçavez-vous pas que l’occasion se changeant doit aussi diversifier les entreprises ? J’avouë, Madame, que l’effect cesse lors que cesse sa cause : mais puis que le Roy s’estoit distrait de l’amitié qu’il portoit à Clarinte, pour la recherche qu’il cogneut que je luy faisois, si j’eusse laissé ceste recherche, pourquoy ne peut-on pas juger avec raison que peut-estre il eust renouvellé ceste amitié, & ceste derniere faute eust esté pire que la premiere : Mais, belle Daphnide, si vous aviez volonté que je revinsse, que ne me le commandiez vous ? Pouviez-vous croire de n’avoir une entiere puissance sur moy, puis que vous en aviez fait des preuves si signalées ? Mais voicy une plaisante accusation : Soudain, dit-elle, qu’Euric est mort, le voila qui laisse sa Clarinte, & sans me demander pardon, s’en vient aussi effrontément à moy, comme si jamais il ne s’estoit donné à personne. Qu’est-ce que desormais il te faut faire, informé [?Infortuné?] Alcidon, pour rendre tesmoignage de ta fidelité, puis que ce qui en doit rendre plus de preuve, est pris pour asseurance du contraire ? Je sers Clarinte par commandement & contre ma volonté, & seulement comme disoit Daphnide, par raison d’Estat, & afin qu’Euric s’en desgouste, & l’on trouve estrange qu’Euric estant mort, meure aussi en mesme temps ceste feinte recherche, & que je l’enterre dans le mesme tombeau, & si j’eusse fait autrement, n’eusse-je pas fait paroistre que j’y avois quelque autre dessein ? Mais il falloit, dit-elle, me demander pardon, avant que retourner à vivre comme de coustume avec moy. Bon Dieu ! est-il possible que celle qui m’a promis des payemens & des recompenses pour faire ce qu’elle m’a commandé, vueille qu’au lieu du loyer je luy demande des pardons ? Et dequoy, Madame, vous plaist-il que je le vous demande ? de ce que vous avez servy, direz-vous, Clarinte ? Mais vous me l’avez commandé & commande encores avec promesse de recompence : Mais pourquoy, me direz-vous, Avez-vous si long-temps continué ? Mais pourquoy, Madame, n’eusse-je pas continué si long temps, puis que j’attendois tousjours vos commandemens ? ne pourroit on pas faire ceste mesme reproche au forçat qui est attaché dans la galere, & de qui la liberté despend de la volonté d’autruy ? Et si l’on luy demandoit pourquoy as-tu demeuré si long temps en ceste captivité ? n’auroit-il pas raison de dire, Mais pourquoy m’y avez-vous laissé si long temps ? vous dites que vous sçaviez bien que j’avois aymé Clarinte & taschez de r’apporter quelque particularité, & si cela est, & que ceste affection vous despleust, pourquoy me commandiez-vous de la servir ? N’est-ce pas pour monstrer que l’ambition en vous avoit plus de pouvoir que l’Amour ? & n’avoüerez-vous pas que puis que comme vous dites j’en faisois difficulté, l’amour estoit plus fort en moy que vostre ambition ? car toutes les raisons que vous m’alleguastes pour m’esloigner de vous, n’estoient qu’en faveur de ceste execrable ambition, & si l’Amour que vous dites que je portois à Clarinte avoit quelque force en moy, pourquoy fis-je tous les refus de la servir qui me furent possibles ? & pourquoy aussi tost que le pretexte que vous aviez pris d’Euric fut perdu par sa mort, laissay-je ceste Clarinte que vous me reprochez ? Quelle occasion en avois-je plus grande apres la mort d’Euric, si ce n’estoit celle que j’ay veritablement alleguée de ma seule affection ? Si Clarinte m’avoit plus mal traitté que de coustume : Si elle avoit fait quelque nouvelle eslection, ou qu’il y eust eu quelque mauvais mesnage entr’elle & moy, il y auroit quelque sujet de soupçonner que ce fust pour cela que je fusse revenu vers vous : mais puis qu’elle ne m’en avoit point donné de sujet, que pouvez-vous penser qui me l’ait fait quitter, que la seule affection que j’ay conservée inviolable pour vous ? Mais, mon pere, peut estre que vous me pourriez demander aussi pourquoy la belle Daphnide, qui m’avoit autrefois fait paroistre tant de bonne volonté & avant & durant l’amitié d’Euric, mesmes au peril de toute sa fortune, auroit apres la mort de ce Prince changé cette volonté envers moy, & ne m’auroit pas voulu recevoir : car il n’y a pas apparence qu’une Dame si accomplie, & si pleine de jugement, change ainsi d’humeur sans occasion : de sorte qu’il y a apparence qu’elle ait recogneu en moy cette faute de laquelle elle m’accuse : Nullement, mon pere, mais en voicy la raison, & ces paroles mesmes nous l’ont descouverte : Il est vray qu’au commencement elle a aymé ce Prince par ambition, & comme elle disoit par raison d’Estat : mais faut-il trouver estrange si l’on se brusle quand on met le doigt dans le feu ? il faudroit plustost s’estonner si l’on ne se brusloit pas, car ce seroit contre nature. Le grand Euric estoit veritablement un Prince si accompagné de toutes les graces qui peuvent faire aymer, que cette belle Dame peu à peu en fust prise sans y penser, & au lieu de l’aymer comme elle disoit, elle l’ayma comme il meritoit. Et pour monstrer que je dis vray, voyez, mon pere, quels desplaisirs furent ceux qu’elle eut de sa perte, & quels ressentimens en a-t’elle conservez jusques icy ? Qui ne jugera que ce sont des effects d’une veritable & tres-ardente affection ? Je ne les veux pas remarquer par le menu : car ce n’est que rendre ma playe plus profonde : mais elle me permettra bien de vous dire des vers qu’elle fit quelque temps apres, lors comme je crois, que je la recherchois avec trop d’importunité. Ils sont tels :


PLAINTE DE DAPHNIDE
sur la mort d’Euric.

STANCES.

I.

Que te sert-il Amour de reveiller mon ame,
Ne croy point que mon cœur puisse estre rechauffé,
Le feu de ses desirs fut alors estouffé,
Quand la mort insensible en esteignit la flame.

II.

Insensible fut-elle aux excez de ma plainte,
Trop insensible helas ! aux traits de la pitié ;
Puis que pour ne ravir à mon cœur sa moitié,
Elle ne peut jamais de mes pleurs estre atteinte.

III.

Elle voulut monstrer contre Amour sa puissance,
Luy ravissant d’un coup ce qu’il eut de meilleur :
Amour comme un enfant pleura bien mon malheur,
Mais que petite helas ! me fut cette allegeance.

IIII.

Je vis clorre ses yeux : mais je vis à mesme heure
Clorre de mon bon-heur le desir & l’espoir,
Que puis-je desirer ne le pouvant plus voir ?
Et quoy plus esperer, si ce n’est que je meure ?

V.

Ma lévre r’assembloit les reliques aymées :
O cruel souvenir ! de l’esprit ondoyant,
Quand la mort les ravit, de vaincre ne croyant,
Si ses mains de deux morts ne restoient diffamées.

VI.

Sa perte de la mienne à l’instant fut suivie,
Le fer qui le frappa m’attaignit dans le cœur,
Ceste cruelle ainsi d’un coup plein de rigueur,
Me fit mourir en luy, car il estoit ma vie.

VII.

Aussi, puis que mon cœur a receu tel outrage,
Que ces myrthes d’amour soient changez en cypres,
En cendres ses ardeurs, ses plaisirs en regrets,
Qui le peut convier de vivre d’avantage ?

VIII.

Toute flame soit donc à jamais estouffée,
Et tous les fers rompus, desquels Amour se sert,
Et dessus ce tombeau soit à jamais offert
Mon cœur privé d’amour en signe de trophée.

IX.

Grand Roy de qui la mort a peu seule en ton ame
Esteindre le beau feu, qui pour moy t’enflama,
Ce fut de ton amour que le mien s’alluma :
J’enferme aussi mes feux où s’enferma ta flame.

X.

Comme la terre esteint le feu de la Chimere,
Le mien s’est estouffé des cendres d’un cercueil,
Et le Phœnix & moy ne bruslons qu’au Soleil,
Mon Soleil n’estant plus, rien ne le peut plus faire.

XI.

Donc je t’appends, ô mort ! ce cœur que tu despoüilles
De l’object qu’en vivant il a jugé si beau :
Je ne veux plus aymer que ce fatal tombeau,
Ny desirer que toy riche de mes despoüilles.

Je m’asseure, sage Adamas, continua Alcidon, que vous jugerez aisément par ces vers pleins d’une affection si extreme, & d’une resolution de ne plus rien aymer, & lesquels elle ne desavouëra pas pour siens, que le mauvais accueil que j’ay receu de ceste belle Dame ne procede point d’ailleurs que de l’amour qu’elle portoit à ce grand Prince, lequel toutefois m’ayant voulu déguiser, elle a tasché de rejetter sur ma faute ce dequoy il falloit accuser les merites du Grand Euric, & mon malheur. Mais, belle Daphnide, qu’il soit ainsi que vous ayez aymé, non point comme vous disiez par raison d’Estat, mais à bon escient, contre qui pensez vous avoir failly ? Ce n’est pas contre une personne qui n’ait assez d’Amour pour pardonner, pour oublier, voire pour effacer tout à fait ceste offence ; c’est contre Alcidon, sur qui vous sçavez que vous pouvez toute chose, il est plus prest à vous donner sa vie & son ame, que non pas à vous reprocher ceste injure : Pourquoy tardez vous à luy tendre les bras, & à l’asseurer par ceste action, qu’il n’y avoit rien qui le peust reduire en l’estat qu’il a esté que la seule fortune du Grand Euric, à laquelle il n’y a rien qui ait peu resister que la seule mort : ce ne me sera pas peu de gloire, que celle que j’ayme ait esté adorée du plus grand Roy de l’Univers, ny peu de satisfaction à ce grand Prince dans le cercueil, que si vous aymez quelque chose apres luy ce soit cét Alcidon qui luy cede à la verité en fortune, mais qui le surpasse en Amour. Si je dis quelque chose qu’en vostre ame vous ne jugiez tres-veritable, reprenez moy de mensonge : mais si vous ne pouvez nyer ceste verité, pourquoy me voulez vous affliger plus long temps, & me faire faire la penitence d’un forfait que je n’ay pas commis ? A ce mot Alcidon se levant de son siege, & se jettant à genoux devant la belle Daphnide, & luy prenant la main. Je jure, dit-il, par ceste main, qui seule m’a peu ravir le cœur, que jamais je n’ay rendu hommage qu’à elle seule, qu’elle seule sera celle qui à jamais aura toute puissance sur moy : establissez & ordonnez de moy & de ma fortune ce que vous voudrez. Alcidon aymera & adorera Daphnide jusques dans le cercueil, quelque rigueur qui soit en elle. Et vous, mon pere, dit-il, s’adressant au Druyde que le grand Thautates a estably Juge en ceste contrée, que tardez vous de condamner ceste belle à me rendre ce cœur qu’elle m’a tant de fois donné, & jure ne le retenir, ny l’avoir agreable, que d’autant qu’il estoit à moy ? Si elle s’excuse en m’accusant d’aymer quelque autre chose, est-il possible qu’elle sçache mieux ce que je fais que moy-mesme ? Elle dit que j’ayme Clarinte ; je jure & je proteste que je ne l’ayme point : pourquoy se veut-elle plustost croire que moy, elle qui ne peut voir que mes actions, & moy qui vois & mes actions & mes intentions ? peut estre elle dira que je la veux tromper, & elle ne se veut pas decevoir : Mais pourquoy la voudrois-je tromper ? car si je ne l’ayme pas, qu’ay-je affaire de son amitié ? & si je l’ayme, peut-elle penser que celuy qui aime quelque chose luy vueille mal tout ensemble ?

Ainsi disoit Alcidon, y adjoustant encores tant d’autres semblables discours, que Daphnide ne pouvant respondre qu’à mots interrompus : enfin le Druyde. Il me semble, Madame, dit-il, que voicy l’Oracle esclarcy, & qu’il est temps desormais de terminer ce differend. Pleust à Dieu, dit-elle, que je le peusse faire en sorte que & Alcidon & moy, eussions le repos d’esprit que nous ostons l’un à l’autre : Vous plaist-il, Madame, respondit Adamas, que j’en sois juge ? Pourveu, dit-elle, qu’Alcidon y consente, & qu’il ne contrevienne jamais à ce que vous en ordonnerez, ce ne sera pas moy qui appelleray de l’ordonnance que vous en ferez. Je proteste, dit Alcidon, qu’il n’y a rien qui me puisse empescher de vous aymer : mais je jure que j’observeray en sorte le jugement du sage Adamas, que s’il m’est contraire, vous n’aurez jamais importunité de moy : & si je manque à ce serment, je veux que les sacrifices, le feu & l’eau me soient interdits à jamais : Alors Adamas, apres avoir quelque temps pensé en luy-mesme : enfin avec la majesté de sa venerable vieillesse : Dites moy, dit-il, Madame, avez-vous bien aymé Alcidon ? Plus que ma vie, respondit-elle : Et maintenant, reprit-il, luy voulez-vous mal ? Je veux mal, dit-elle, non pas à luy, mais à sa legereté : Et s’il n’estoit point volage, repliqua-t’il, & qu’il n’eust jamais aymé que vous, l’aymeriez-vous encores, & ne seriez vous pas bien marrie de l’avoir blasmé à tort ? Sans doute, dit-elle. Or de ceste legereté, continua le Druyde, le pouvez-vous accuser pour d’autre que pour Clarinte ? Et n’est-ce pas assez ? respondit Daphnide : Mais quand il alla servir Clarinte ne luy aviez vous pas commandé, & luy ne le fit-il pas à contre-cœur ? J’avouë, dit-elle, que je fus en cela imprudente, & luy dissimulé : Mais en effect, dit Adamas, s’il s’en fust retiré, & qu’Euric eust voulu revoler encore vers elle, n’eussiez vous pas blasmé Alcidon, d’avoir desobey à vostre commandement ? Je pense qu’ouy, dit-elle. Or escoutez donc, reprit alors le Druyde, vous Daphnide, & vous Alcidon : le grand Thautates, qui par Amour a fait tout cet Univers, & par Amour le maintient, veut non seulement que les choses insensibles, encores que contraires, soient unies & entretenuës ensemble par liens d’Amour, mais les sensibles & les raisonnables aussi. Et c’est pourquoy aux Elemens insensibles, il a donné des qualitez qui les lient ensemble par sympathie, aux animaux l’amour & le desir de perpetuer leur espece ; aux hommes la raison, qui leur apprend à aymer Dieu en ses creatures, & les creatures en Dieu. Or ceste raison nous enseigne que tout ce qui est aymable se doit aymer selon les degrez de sa bonté : Et par ainsi ce qui en aura plus, devra aussi estre plus aymé. Et toutesfois d’autant que nous ne sommes point obligez à ceste Amour, sinon en tant que ceste bonté nous est cogneuë : Il s’ensuit que plus le bon est recogneu, plus aussi doit-il estre aymé : Mais puis que Dieu a fait toute chose pour l’Amour, & que la fin de quelque chose est tousjours plus parfaite, nous pouvons aysément juger, que puis que toutes les choses bonnes ont l’Amour pour leur but, que de toutes, l’Amour est la meilleure. Or cognoissant ceste bonté de l’Amour, nous sommes plus obligez par les loix de la raison, d’aymer l’Amour que toute autre chose, & plus cet Amour est recogneu, plus aussi le devons nous aymer.

L’Oracle qui vous a esté rendu sur le differend qui estoit entre vous, vous reconfirme ce que je dis, car il est tel :

Pour sortir de tant de peine,
Dedans les forests un jour
Vous pourrez voir la fontaine
De la Verité d’Amour.

C’est-à-dire, En Forests enfin vous recognoistrez que veritablement vous vous aymez l’un l’autre, & lors vous sortirez de la peine où vous estes : Car le grand Thautates qui vous a rendu cét Oracle, sçachant combien religieusement vous rendez ce que vous devez & à luy & à la raison, a bien creu que soudain que vous seriez asseurez de l’amitié l’un de l’autre, vous jugeriez estre tres-raisonnable de vous aymer d’un amour égale à vos merites : Et pour ce, Daphnide, puis que vous voyez qu’Alcidon vous ayme, car pourquoy desireroit-il si passionnément d’estre aymé de vous, si veritablement il ne vous aymoit ? Et vous Alcidon, puis que vous voyez l’amour de Daphnide envers vous, car pourquoy seroit-elle jalouse de vous & de Clarinte, si l’amitié qu’elle vous porte n’estoit mere de ceste jalousie ? Je vous ordonne, ou plustost le grand Thautates le vous commande, qu’oubliant toutes les choses passées qui peuvent alterer vos bonnes volontez, & que sans attendre de voir autre fontaine de la verité d’Amour, vous vous reünissiez d’affection, & r’allumiez de sorte ceste ancienne Amour, que comme la cognoissance que vous avez de vos merites, vous oblige à vous aymer d’une tres-grande affection ; vous fassiez paroistre que personne ne peut tant aymer que vous, puis que personne ne peut avoir plus de causes d’Amour, que le Ciel en a mis & en l’un & en l’autre.

A ce mot, Adamas les prenant par la main & les mettant l’une dans l’autre : Qu’eternelles, dit-il, puissent estre ces unions : Il est impossible de representer les contentemens d’Alcidon, qui se pouvoient dire des transports ; ny de redire les remercimens que quelquefois il faisoit au Druyde, & d’autrefois à Daphnide : mais la modestie & l’honnesteté, avec laquelle elle luy respondoit, tesmoignoit assez la vertu & la sagesse qui estoit en elle. Stiliane, Carlis & Hermante, qui estoient presens receurent un extreme contentement de celuy d’Alcidon : car il avoit ce bon-heur qui l’accompagnoit par tout, d’estre aymé de tous ceux qui le voyoient, de sorte que tous s’en vindrent resjouyr avec luy, comme de la meilleure fortune qui luy eust peu arriver.

Fin du quatriesme livre.


LE
CINQUIESME
LIVRE DE LA
TROISIEME
PARTIE DE L’ASTRÉE
de Messire Honoré d’Urfé.



Ainsi se termina la dispute de Daphnide & d’Alcidon par la prudence du sage Adamas. Encores qu’il jugeast bien que selon l’Oracle ils devoient sortir entierement de l’opinion que la jalousie leur avoit fait concevoir l’un de l’autre par la veuë de la fontaine de la Verité d’Amour : toutesfois comme personne tres-advisée, jugeant par leurs discours qu’il ne leur pouvoit rendre un meilleur office, ny plus à leur gré, que de les remettre bien ensemble, il pensa estre à propos de leur expliquer l’Oracle de ceste sorte : & en mesme temps les conseiller, comme il fit, de sejourner quelque temps en ceste contrée, à fin que s’il leur restoit encores quelque soupçon des choses passées, & qu’il pleust au Ciel de rompre l’enchantement de la fontaine, ils peussent en s’y regardant se guerir entierement de ceste maladie.

Cependant qu’en la presence d’Adamas ces choses se passoient de ceste sorte, les bergers & bergeres qui estoient dans la salle avec Leonide & Alexis, incontinent que la collation fut achevée, reprirent les divers discours qu’ils avoient laissez : Mais Alexis & Astrée, pour n’estre point interrompuës, se prenant soubs les bras, se mirent à promener d’un bout à l’autre de la salle, qui ne fut pas une petite commodité pour Alexis : car en ces divers tours elle pouvoit plus aysément cacher les changemens de son visage, & excuser mieux les discours interrompus qu’elle luy tenoit. Astrée qui n’estoit pas moins transportée de voir devant elle un visage si ressemblant à celuy de Celadon, ne pouvant dissimuler son contentement, fut bien ayse que ceste commodité de parler à Alexis luy fut donnée en se promenant, tant pour n’estre point ouye de personne qui la peust interrompre, que pour pouvoir avec plus de liberté luy representer l’affection qu’elle lui portoit. Apres avoir donc fait deux ou trois tours sans sçavoir ny l’une ny l’autre par où commencer, enfin Astrée fut la premiere à parler ainsi :

De quelle sorte, Madame, dois-je marquer ce jour pour m’en ressouvenir à jamais, & pour tesmoignage de l’extreme faveur que j’y ay receuë, puis qu’il m’a esté si heureux que de me faire cognoistre à vous, & de vous pouvoir asseurer de la volonté que j’ay de vous faire service : Mal-aysément le pourray-je faire aussi dignement que j’y suis obligée, si je n’y employe la marque que le grand Thautates a voulu donner à nostre petit hameau, qui est le Guy sacré, que ceste année il y a voulu faire croistre, presque pour augure du bon-heur que nous devions recevoir de vostre venuë en ce lieu : monstrant bien par là, que jamais sa main liberale ne s’employe à nous faire une grace seule, mais qu’il l’accompagne tousjours de plusieurs autres. La grace & le bon-heur, dit Alexis, est tout de mon costé, qui me suis treuvée icy en la saison que ce Guy salutaire doit estre cueilly : car cela a esté cause que j’ay eu le bien de vous voir & de vous cognoistre, qui estoit l’un de mes plus grands desirs. Comment, Madame ? repliqua Astrée, nous feriez-vous bien ce tort à toutes, & à moy particulierement, de croire que nous ne soyons venües icy que pour ce Guy salutaire, duquel vous parlez ? Je veux croire, respondit Alexis, tout ce qu’il vous plaira, mais vous me permettrez de dire, que ce ce suject m’a fait avoir à ce coup le contentement de vous voir : & qu’encores que je n’eusse point esté icy, vous n’eussiez pas laissé d’y venir, pour convier Adamas au sacrifice du remerciment. Je vous proteste, Madame, reprit incontinent la bergere, que vous seule estes celle qui m’avez fait venir, & qu’il y a long temps que je n’ay eu un plus grand desir que d’avoir le bien de vous voir, vous suppliant de croire, que ny mon courage ny mon humeur, ne me permettent pas de me mesler des choses publiques, les laissant à nos sages Pasteurs qui les conduisent, & selon leur coustume, & selon ce qu’ils jugent estre avantageux à ceste contrée. Je serois trop glorieuse, adjousta Alexis, si je pouvois me le persuader ainsi, car ce seroit une asseurance de ce que je souhaitte le plus, & que je cherirois autant que chose qui me peust arriver le reste de ma vie : Mais dites moy, belle bergere, ce Guy duquel nous parlons, en quel lieu a-t’il esté trouvé ? Si le Soleil, respondit Astrée, vous permettoit de vous mettre à la fenestre, je le vous ferois voir d’icy. Je pense, dit Alexis, que la montagne le couvre desja de ce costé là : mais encores que cela ne soit pas, il me semble qu’il est si tard, que la grande chaleur peut bien estre passée, & que par ainsi nous n’en recevrons pas tant d’incommodité que de plaisir de la belle veuë de ceste plaine : Et à ce mot ouvrant la fenestre, & s’accoudant toutes deux dessus, apres avoir jetté les yeux d’un costé & d’autre, Astrée commença de ceste sorte :

Voyez vous, Madame, le cours de ceste riviere, qui passant contre les murailles de la ville de Boën, semble coupper ceste plaine presque par le milieu, s’allant rendre au dessous de Feurs dans le sain de Loire, c’est le malheureux & diffameé Lignon, le long duquel vous pouvez voir nostre hameau, vis à vis de Mont-verdun, qui est ceste petite montagne qui s’esleve en pointe de diamant, au milieu de la plaine, & qui semble un escueil dans la mer : car telle pouvons nous dire que ressemble la plaine qui est tout à l’entour : Si vous retirez maintenant vostre veuë un peu à main gauche, vous verrez le Temple de la bonne Deesse, qui est ce Temple rond, au pied duquel passe un bras de ce detestable Lignon ; un peu plus en là, & suivant ceste fascheuse riviere, vous y remarquerez un petit bois, & c’est là où est le chesne bien-heureux, qui porte le Guy sacré ceste année, & veritablement c’est une chose remarquable, qu’il y a une forme de Temple fait de petits arbres pliez les uns sur les autres fort artificieusement : & que personne ne sçait ny celuy qui l’a faict, ny en quel temps on y a travaillé : & toutefois il est si bien disposé & si bien entendu, que tous ceux qui le considerent advoüent que celuy qui en a esté l’artisan doit avoir esté un tres bon maistre : aussi nous pensons presque tous que ce doit estre quelque Pan ou Egipan, ou quelque autre demy Dieu champestre qui en a esté l’inventeur : car c’est l’ordinaire d’attribuer à quelque Dieu les choses qui nous semblent belles, & desquelles l’autheur nous est incogneu. Alexis feignant de ne sçavoir ce que ce pouvoit estre, faisoit l’estonnée de tout ce que la bergere luy disoit, & pour mieux dissimuler, faisoit semblant de ne pouvoir pas bien remarquer le lieu qu’elle luy vouloit monstrer, & que toutesfois elle sçavoit mieux que la bergere mesme qui le luy vouloit enseigner : & au contraire, la belle Astrée la tirant un peu vers elle, & advançant la main pour luy faire porter la veuë droicte au lieu où estoit ce Temple : Voyez vous, Madame, luy disoit-elle, ce bois qui touche presque le bord de la riviere, portez vostre veuë un peu plus à main gauche, vous verrez un petit pré qui semble plus verd que les autres qui sont plus en là : c’est parce que l’herbe n’y est point foulée, & que le bestail n’y est jamais conduit, d’autant que dés long-temps il est dedié à quelque Divinité aussi bien que ceste touffe d’arbres qui le touche : Or ce petit pré sacré semble avoir esté conservé de ceste sorte comme l’entrée de ce Temple artificieux qui est dans ces arbres que vous voyez. Il me semble, respondit froidement Alexis, que je commence de remarquer ce que vous dictes, & mesme que je voy un arbre beaucoup plus eslevé que tous les autres. Il est vray, dit incontinent Astrée, c’est celuy sur lequel est appuyé le Temple, & qui pour estre le plus signalé a eu le bon-heur de porter ceste année le Guy sacré pour lequel l’on doit faire le sacrifice du remerciment. Si j’avois l’esprit de vous pouvoir redire les choses rares qui y sont, & l’artifice avec lequel il est faict, je m’asseure que vous vous en estonneriez : Entre les autres, j’y ay remarqué une image de la Deesse Astrée (car ce Temple luy est dedié) toute differente de celles que l’on a accoustumé de nous representer. Elle est vestuë en bergere, là houlette en la main, & des troupeaux aupres d’elle, & ce que je trouve plus estrange, c’est que ceux qui l’ont veuë aussi bien que oy, asseurent qu’elle me ressemble. Alexis à ce discours ne peut s’empescher de rougir, & il fut fort à propos que personne ne la peust voir : car il eust esté trop aysé de remarquer ce changement, duquel elle mesme se prenant garde, & ayant peur que si de fortune Astrée eust tourné les yeux vers elle, elle ne s’en fust apperçeuë, feignant de s’appuyer du coude sur la fenestre, elle se mist la main sur le visage. Et pour ne luy donner le temps de la regarder : Je crois belle bergere, luy dit-elle, que celuy qui a peint ceste Deesse de ceste sorte l’a fait avec beaucoup de raison : car Astrée qui est la Déesse de la Justice ne peut estre mieux representée qu’en bergere, avec la houllette & les trouppeaux, soit pour monstrer que mesme dans les lieux plus retirez & plus champestres, les innocens & les plus foibles sont par elle maintenus en asseurance, soit pour faire entendre que par le moyen de la justice l’on voit la paix & l’abondance parmy les hommes, qui toutes deux ne se peuvent mieux representer que par les bergeres & par les troupeaux. Mais je l’estime encores plus judicieux d’avoir donné vostre visage à ceste Deesse : Car comment pouvoit-il mieux choisir, puis qu’il avoit à presenter une divinité, que le patron le plus parfait que la nature nous ait fait voir ; vostre beauté estant telle, que je veux croire que ceste Astrée, si elle prend la peine de baisser les yeux sur cét Autel, se glorifiera plus des traicts de ce beau visage, que du sien mesme, & qu’elle aymera mieux estre veuë telle que vous paroissez en terre, que telle qu’on la void dans le ciel. Ces loüanges, dit Astrée en rougissant, sont trop grandes pour une personne si remplie de malheur que je suis : Et mesme venant de vous, Ma dame, à qui elles sont bien mieux deües, il est vray que telle que je puis estre, je suis bien tellement vostre, que vous en pouvez & parler & disposer comme il vous plaira, n’ayant pour ceste heure nulle autre plus grande ambition que de pouvoir meriter le tiltre d’estre à vous. Alexis alors tournant les yeux vers elle : Voulez vous, luy dit-elle[,] belle bergere, que je croye ce que vous me dites ? Je vous supplie, Madame, dit incontinent Astrée, & vous en conjure par ce que vous avez jamais le plus aymé. Ceste conjuration, dit-elle, que vous me faites, outre ce qui est de vostre merite est trop forte, pour permettre que vostre requeste ne vous soit accordée ; c’est pourquoy pour ne manquer à celle par qui vous m’avez conjurée, je vous promets d’oresnavant de croire tout ce que vous me dites de vostre bonne volonté : mais avec condition que jamais vous ne vous en repentiez. Et en eschange je vous donne ma foy, de ne vous refuser jamais chose que vous vueilliez de moy, quand vous me la demanderez au nom de celle que j’ayme le mieux. Madame, reprit incontinent Astrée, je veux que les faisseaux de verveine & de fougere que nous presentons à Thautates, quand pour nostre salut & pour nostre conservation l’on fait le sacrifice du pain & du vin, soient rejettez des Vacies lors que je les offriray : & que le feu ny la fumée n’en soient jamais agreables à Hesus, Tharamis & Bellenus, si jamais je commets ceste faute envers vous, à qui de nouveau je me redonne, & me consacre pour toute ma vie. Et moy, dit Alexis, je vous reçois, belle bergere, du meilleur de mon cœur, & vous donne ceste main pour gage de la foy, avec laquelle je me lie à vous d’une perpetuelle amitié.

Qui pourroit dire le contentement d’Astrée, & qui representer celuy d’Alexis ? l’une pour se voir aux bonnes graces de celle aupres de laquelle elle faisoit dessein de vivre le reste de ses jours, & l’autre pour ouyr ces paroles si pleines d’affection de celle qu’elle aymoit plus que soy-mesme : Et il faut croire que sans la crainte qu’Astrée avoit de ne pouvoir pas faire consentir ses parens au dessein qu’elle avoit de suivre cette chere Druyde en quelque lieu qu’elle allast, & sans l’opinion qu’Alexis avoit qu’estant recogneuë, elle perdroit toutes ces faveurs, il leur eust esté impossible de ne donner cognoissance à tous de l’excez de leur contentement.

D’autre costé, Paris qui estoit aupres de Diane, & qui ne pouvoit assez luy representer son extreme affection, ennuyé de se voir tant de personnes à l’entour qui escoutoient ce qu’il disoit, afin de les entretenir à quelque autre chose, pria Hylas, luy faisant presenter une Harpe, de vouloir chanter quelque chose dessus pour empescher que cette bonne compagnie ne s’ennuyast en sa maison. Hylas qui quelquesfois estoit assez complaisant, prenant ce qu’on luy presentoit, accorda librement de faire ce que Paris desiroit, pourveu qu’il fust ordonné aux autres d’en faire de mesme, & particulierement à Silvandre. Ce berger qui avoit tousjours les yeux sur Diane, cognoissant qu’elle avoit agreable de l’ouyr chanter sans en attendre le commandement, prit la Harpe des mains d’Hylas, & chanta tels vers :


SONNET,
Qu’encores que son amour soit extreme, il croit de n’aymer point assez.

Quand de tous les mortels les cœurs seroient unis
Pour aymer un sujet qui fust le plus aymable :
Leur passion encor ne seroit point capable
D’esgaller mon amour, ny mes feux infinis.

N’adorer rien que vous, & nous estre bannis
De tout autre penser qui puisse estre agreable,
Languir, & souhaiter ce mal est incurable :
Ou d’une prompte mort estre soudain punis.

N’estimer de mon feu sinon la violence,
Brusler de cent desirs, mais tous sans esperance,
De mon extreme amour sont les moindres excez.

Et toutefois, ô Dieux ! quand je vous vois, Madame :
Je vois tant de sujet, & d’amour & de flame,
Que je m’accuse encor de n’aymer point assez.

Sylvandre laissant toute la compagnie fort satisfaite de ce qu’il avoit chanté, baisant la harpe la presenta à Corilas, qui la recevant de bon cœur, & tournant les yeux du costé de Stelle, apres avoir accordé sa voix avec l’instrument, chanta d’une voix fort agreable de ceste sorte :


SONNET,
Que son amour estainte, ne se peut plus r’allumer.

Tant de sermens jurez d’amour & de constance,
Que perfide on vous oit profaner si souvent,
Ne sont pour nous tromper que des propos de vent,
Qui se perdent en l’air, si tost qu’ils ont naissance.

Vous sçavez qu’un brasier prend plus de violence,
Que sans cesse l’on va de souffles esmouvant,
Et qu’un feu, qui couvert languist auparavant,
Par le vent agité reprend sa violence.

Vous le sçavez trompeuse, & pensez en nos cœurs
De r’allumer les feux esteints par vos rigueurs
De ces propos de vent, dont vous faites coustume.

Mais ne le pensez plus, en vain sont vos efforts,
Le vent peut r’allumer des brasiers demy morts :
Mais ceux qui sont esteints jamais il ne r’allume.

Stelle oyant les reproches que Corylas luy faisoit, le voyant finir tendoit desja la main pour recevoir la harpe, & luy rendre ce qu’il luy avoit presté : mais le berger qui s’en douta bien, ne la luy voulust donner, disant qu’il n’estoit pas raisonnable que Hylas à qui l’on l’avoit premierement donnée en fust si long temps privé : Et la luy presentant : Ne vous offencez bergere, dit-il à Stelle, si je la remets à Hylas, puis que si vostre dessein estoit de dire quelque chose selon vostre humeur, je m’asseure qu’il vous satisfera, s’il chante selon son cœur. Hylas feignant de s’offencer : Vous estes bien gracieux, luy dit-il Corylas, de vouloir payer vos debtes avec l’argent d’autruy, pour le moins nous avons Stelle & moy cet advantage, qu’estans tous d’une mesme opinion, nous avons rencontré quelqu’un qui appreuve nostre humeur : mais la vostre est si mauvaise, que vous estes le seul de vostre secte. Et lors prenant la harpe, sans attendre la responce de Corylas, il chanta tels vers :


STANCES.
De l’inconstance.

I.

Avant qu’une amitié déplaise à sa compagne,
Il faut cercher ailleurs de nouvelles amours ;
Que s’il ne nous avient de mieux trouver tousjours,
Celuy n’est pas marchand qui ne perd & ne gagne.

II.

Que si ce que l’on cherche à l’abord ne se monstre,
Il ne faut pour cela s’en aller despitant :
Le fondeur ne rompt pas le moulle au mesme instant,
Que son essay premier, a mauvaise rencontre.

III.

Mais quand nous aurons fait quelque fascheuse prise
Changeon-la de bonne heure, & nous en deffaison :
Voyez vous ces marchands qui vivent par raison,
Comme ils offrent devant la pire marchandise ?

IIII.

Ce qui nous rend prudens, n’est-ce l’experience,
L’experience n’est que d’avoir espreuvé
Cent diverses humeurs, & s’estre conservé :
Ce qui nous rend prudens, c’est donques l’inconstance.

V.

Que j’estime l’Amour que tout plaisir emporte
Sur le premier object qui luy tente les yeux :
La riviere qui court, & passe en divers lieux,
Contente beaucoup plus, que non pas une eau morte.

VI.

Ceux qui d’estre constans, se donnent la loüange,
S’ils ayment longuement, sont eux-mesme inconstans,
En laideur, la beauté se change par le temps :
Et qui l’ayme changée, il faut aussi qu’il change.

VII.

Car sçavez vous que c’est, qu’une beauté passée ?
C’est un foyer qui chaud a d’autrefois esté,
Un grand Hyver qui suit apres un grand Esté :
Bref, une eau qui boüillante est à la fin glacée.

Phillis, qui ne pouvoit souffrir que Hylas s’en allast sans responce : Il me semble, dit-elle, Sylvandre, que vous & moy avons grande raison de respondre à cét inconstant berger, puis que c’est en la presence de nostre Maistresse qu’il ose parler de ceste sorte, outre qu’en quelque lieu qu’un vray Amant entende parler tant au desavantage de la fidelité, je croy qu’il est obligé de la deffendre. Vous avez raison, mon ennemie, respondit Sylvandre, & je l’aurois desja fait, si je n’eusse eu crainte d’estre blasmé d’indiscretion en l’interrompant : Mais si Hylas veut redire les mesmes vers que nous avons ouys, j’essayeray de luy respondre couplet par couplet. Il me seroit mal-aysé, adjousta Hylas, & peut-estre peu agreable à ceste compagnie, de rechanter les vers que je viens de dire : mais afin que tu n’ayes point d’excuse Sylvandre, en voicy d’autres qui ne sont point plus desagreables, & lors retastant la harpe, il voulut commencer, quand Sylvandre luy fit signe qu’il attendist un peu, & tirant de son costé sa musette, en accommode les hanches & le pipeau, & apres l’avoir enflée & adjustée à sa voix, Me voicy prest, dit-il, Hylas, de combatre, si tu n’as perdu le courage, ne laissons point escouler le temps inutilement : car quant à moy qui ay la raison de mon costé, je suis grandement hardy : Et moy, dit Hylas, comme le genereux Lyon desdaigne les autres animaux, qui sont trop inferieurs à sa force, de mesme c’est à contre-cœur que je me prens à toy, puisque tu m’és tant inferieur, soit en esprit, soit en la bonne cause que je soustiens, que je prevois bien la victoire ne m’en pouvoir estre guere honorable. Et à ce mot, joignant la voix au son de la harpe, il commença de ceste sorte : Sylvandre luy respondant couplet par couplet au son de musette.


DIALOGUE.
Hylas & Sylvandre.

I. HYLAS.

Mon amour est un feu, son ardeur luy demeure
Autant qu’il trouve object propre à l’entretenir.
L’object c’est mon plaisir, qui ne voudra qu’il meure,
Que mon plaisir jamais il ne laisse finir.

SYLVANDRE.

Mon amour est un feu, son ardeur luy demeure
Autant qu’il trouve object propre à l’entretenir :
L’object c’est la vertu[;] que la vertu ne meure,
Et jamais mon amour on ne verra finir.

II. HYLAS.

Quand j’ayme, en mon amour je suis du tout extreme,
Et voila cet amour ne dure longuement :
Mais la raison le veut, tout excez vehement
Ne peut durer long temps sans se changer soy-mesme.

SYLVANDRE.

Quand j’ayme, en mon amour je suis du tout extreme,
Et voila cet amour dure eternellement :
Car la perfection ne craint le changement.
Plus l’Amant est parfaict, plus ardamment il aime.

III. HYLAS.

Fy de ces amitiez si longuement gardées,
Est-il rien de plus doux qu’une jeune beauté ?
Mais qu’a l’Amant vieilly dedans sa loyauté,
Que des rances amours, que des beautez ridées ?

SYLVANDRE.

Fy de ces amitiez mortes plustost que nées,
Est-il rien de plus doux qu’une constante amour ?
Si l’amour est un bien, qui n’en jouyst qu’un jour
Le doit bien regretter par des siecles d’années.

IIII. HYLAS.

Mais voyez ces Amans que l’on nomme fideles,
Ne sont-ce point plustost des esprits hebetez ?
Esprits sans point d’esprit, qui ne sont arrestez
Que pour n’oser voler, ou pour n’avoir des aisles ?

SYLVANDRE.

Mais voyez ces Amans que l’on nomme infideles,
Esprits qui faits de plume au vent sont emportez :
Pourquoy les diroit-on, volant de tous costez,
Estre plustost Amans, que non pas irondelles ?

V. HYLAS.

Quelle beauté voit-on en ces roses fanées ?
En ces œillets flestris par la longueur du temps ?
Quels plaisirs donneront ? quels tristes passe-temps ?
N’estans plus de saison ces beautez surannées ?

SYLVANDRE.

Et comment les douceurs seront-elles goustées
De ces fruicts qui trop verds n’ont goust ny sentiment ?
Et quels plaisirs aussi donneront à l’Amant
Ces trop vertes beautez, qui semblent avortées ?

VI. HYLAS.

Le temps consomme tout, rend la beauté moins belle,
Et n’est-ce estre imprudent d’amoindrir ces plaisirs ?
Il faut doncques changer à tous coups nos desirs,
Pour jouyr à tous coups d’une beauté nouvelle.

SYLVANDRE.

Le temps rend à la fin toute chose mieux faite,
Qu’est-ce qui n’a naissant quelque imperfection ?
Il faut donc demeurer en mesme affection,
Si nous voulons avoir une amitie parfaicte.

VII. HYLAS.

Quoy que ce soit, en moy ne fais point ta retraite,
O sotte loyauté ! qui nous va decevant :
Si j’ayme, mon amour ressemblera le vent,
Qui vit tant qu’il se meust, & meurt quand il s’arreste.

SYLVANDRE.

Au contraire en mon cœur, viens selon ta coustume :
O foy l’heur & l’honneur d’un veritable Amant,
J’estime en fin l’Amour comme le diamant,
D’autant plus qu’il ne craint les marteaux ny l’enclume.

Cependant que ces bergers chantoient de ceste sorte, & que le reste de la compagnie estoit attentive à les escouter, Paris qui ne vouloit perdre ceste commodité, s’approchant encores d’avantage de Diane. Fust-il jamais, luy dit-il assez bas, une plus agreable humeur que celle d’Hylas ? Je croy, respondit la bergere, qu’il n’y a point de difference entre luy & la pluspart des autres, sinon qu’il dit plus librement son intention. Comment, repliqua incontinent Paris, auriez vous bien ceste mauvaise opinion des hommes, & les estimeriez-vous bien aussi inconstans que luy, sans y mettre autre difference, que le taire, ou le dire ? Je n’ay point, respondit Diane en sousriant, de mauvaise opinion des hommes : car je ne crois pas que ce soit erreur à eux de faire comme Hylas, estant une chose assez naturelle d’aymer ce qui nous est agreable : Et puis que la pluspart des bergers n’aiment que pour se plaire, n’ay-je pas occasion de croire que par tout où le plaisir les emporte, ils ne font point de difficulté d’aymer, suivant en cela l’exemple de nos brebis, qui ne mangent pas tousjours d’une mesme herbe, ny ne paissent tousjours en mesme pasturage, mais vont diversifiant tantost dans les prez, & tantost sur les collines ou sous les ombrages ? La bergere parlant de ceste sorte, sousrioit, pour monstrer qu’elle parloit contre sa creance, & Paris qui s’en prit garde : Le party d’Hylas, dit-il, belle bergere, seroit bien fortifié s’il avoit ouy ce que vous venez de dire : mais je pense que si vous estiez condamnée à suivre ceste opinion, il seroit bien difficile à vous y faire consentir : J’avouë, respondit-elle, que vous dites vray : mais il ne le faut pas treuver estrange, puisque les bergeres ne sont pas subjectes aux mesmes loix que les bergers, & que non seulement elles fuyent l’inconstance, mais la constance aussi. Vos propos, repliqua Paris, sont des Enigmes pour moy, s’il ne vous plaist belle bergere de les dire plus clairement : J’entends, respondit-elle, que les filles de ceste contrée, non seulement fuyent l’inconstance, parce qu’elles ne sont point changeantes, mais la constance aussi, parce qu’elles ne s’attachent à nulle amitié qui les y puisse obliger, aymant & estimant tout ce qui le merite, non point avec amour & passion, mais par le devoir & par la raison : Je le crois, adjousta froidement Paris, tout ainsi que vous, & voudrois bien pour l’interest que j’y puis avoir, que quelqu’une pour le moins entr’elles fust d’une autre humeur. Il faut, gentil Paris, reprit Diane, que vous pardonniez à leur esprit grossier : car estans nourries dans ces lieux champestres, & à moitié sauvages, pouvez-vous penser qu’elles soient beaucoup differentes aux choses qu’elles voyent, & qu’elles pratiquent ? Voyez vous combien la nourriture a de force par dessus la raison ? Je m’asseure que de toute ceste trouppe il s’en trouvera fort peu qui ne choisis sent plustost pour leur contentement, de vivre avec leurs trouppeaux le long des rivages, & sous le chaume de leurs petites cabanes, que dans ces grands Palais, & parmy la civilité des villes. Et vous belle bergere, dit Paris, de quelle opinion estes vous, & que vous semble-t’il de ceste maison, & comment vous est-elle agreable ? Je serois, respondit Diane, de mauvais jugement, si je ne la trouvois tres-belle : Elle le seroit encores d’avantage, adjousta Paris, si ce qui y est maintenant y demeuroit tousjours. Vous avez raison, repliqua Diane, car veritablement tant de belles bergeres, & tant de gentils & discrets bergers, en rendent non seulement la compagnie grande, mais la demeure fort aggreable. Ce n’est pas, reprit Paris, la quantité, mais la qualité des personnes qui me la fait estimer. Je le crois, dit elle, comme vous, puisque bien souvent les plus grandes compagnies sont les plus ennuyeuses : mais celle-cy est telle, qu’il faudroit estre de mauvaise humeur pour s’y fascher ; Je vois bien, repliqua Paris, qu’encore vous n’entendez pas, ou plustost vous ne voulez pas entendre ce que je veux dire : ce n’est pas de toute la trouppe de qui j’entens parler : Mais, belle bergere, d’une seule, sans laquelle toute la compagnie me seroit ennuyeuse. Diane feignant de ne le pouvoir entendre : Celle-là, dit-elle froidement, vous est bien fort obligée, encore que ce soit aux despens de toutes les autres. Personne de la compagnie, respondit Paris, ne m’en doit sçavoir mauvais gré ; puis que sans celle que je dis, la vie mesme me seroit desagreable. Et à ce mot, s’estant teu pour quelque temps, & voyant que Diane ne disoit rien. Je ne vis jamais, continua-t’il en sousriant, une bergere moins curieuse que Diane : pourquoy ne me demandez-vous qui est celle de qui je veux parler ? Ce seroit, dit-elle, une trop grande indiscretion : car je suis bien asseurée que si vous voulez la nommer, vous me la direz : & si vous la voulez taire, je serois trop indiscrette à vous en importuner. Celle, adjousta Paris, à qui j’ay donné le cœur ne doit faire difficulté d’en sçavoir les secrets, ny moy de les luy descouvrir. Les hommes, respondit Diane, en faisant de semblables dons, donnent bien souvent & retiennent : Si vous dites cela pour moy, repliqua incontinent Paris, pardonnez-moy, belle Diane, si je dis que vous avez tort, puis que dés le jour que je me donnay à vous, ou plustost que le Ciel m’y donna, ce fut d’une si entiere volonté, que je n’auray jamais contentement, que vous n’en ayez pris toute sorte de possession : Et c’est de vous de qui je parle, & de qui je souhaitte la demeure en ceste maison, si j’y dois recevoir jamais quelque contentement : J’aurois peu d’esprit, respondit la bergere en rougissant, si l’honneur que vous me faites n’estoit receu de moy avec respect, ainsi que je le dois à vostre civilité. Ne parlez point de respect, interrompit incontinent Paris, mais au lieu de ce mot, mettez-y celuy d’Amour : Ceste parole, respondit-elle, sied trop mal en la bouche d’une fille : S’il ne vous plaist, repliqua-t’il, l’avoir en la bouche, ayez la dans le cœur. Je n’ay garde, reprit Diane, car j’ay trop cher l’honneur que vous me faites de m’aymer, & ceste faute m’en rendroit indigne.

Il y avoit quelque temps que Sylvandre & Hylas ne chantoient plus, & que le reste de la compagnie demeuroit sans dire mot, & comme attendant s’ils vouloient recommencer, qui fut cause que plusieurs s’apperceurent non seulement de l’affection avec laquelle Paris entretenoit Diane, mais aussi de la passion avec laquelle Sylvandre supportoit leurs longs discours : Ce que considerant Hylas, & luy semblant d’avoir quelque avantage par dessus luy, Cest assez chanter, luy dit-il, Sylvandre, entrons un peu en raison, & me dis par ta foy, si tu es encore de la mesme opinion que tu soulois estre ? Je n’ay pas accoustumé, dit Sylvandre, de beaucoup changer : mais de quelle opinion veux-tu parler ? Es tu encor, reprit Hylas, dans le cœur de Diane ? & elle est-elle encores dans le tien ? Pourquoy, respondit Sylvandre, me fais tu ceste demande ? Parce, dit-il, que je veux tout à ceste heure te faire avoüer le contraire. Il me semble, Hylas, respondit le berger, que tu as longuement dormy pour te resveiller tant hors de propos. Chacun se mit à rire & de la demande & de la response, qui fut cause que Phillis prit occasion d’interrompre les discours de Paris & de Diane, appellant sa compagne pour oüyr ceste gracieuse dispute : Et en ce mesme temps, Hylas respondit, Berger, Berger, je ne m’esveille pas tant hors de propos que tu penserois bien, puis que de mettre hors d’erreur une personne, c’est une œuvre qui n’est jamais hors de saison. Et responds moy seulement si tu es encore ainsi que je t’ay ouy dire d’autrefois dans le cœur de Diane, & si Diane est encores dans le tien ? Diane oyant ceste demande : Escoutons, dit-elle à Paris, ce que veut dire Hylas, je m’asseure que ce sera quelque gracieux discours. Alors ils oüyrent que Sylvandre respondit, Penses-tu Hylas, que si tu changes continuellement, les autres en fassent de mesme ? nous sommes & Diane & moy au mesme lieu que nous soulions estre. De sorte, reprit Hylas, que tu es encore dans son cœur, & elle dans le tien. Il est ainsi que tu le dis, adjousta le berger. Or respons moy Sylvandre, continua Hylas, & me dis, je te supplie, puis que tu es dans le cœur de Diane, si les discours que Paris luy tenoit à cette heure luy sont agreables ou non ? Et vous Diane, puis que vous estes dans le cœur de Sylvandre, dites-nous si Sylvandre voudroit que ces discours vous fussent agreables ?

Il n’y eut personne en toute la compagnie, horsmis Sylvandre, qui ne se mist à rire, & de telle façon qu’Astrée & Alexis tournerent la teste pour sçavoir ce que c’estoit. Ce que Hylas ayant veu, sans attendre la responce de Sylvandre, parce que le long entretien d’Astrée ne luy estoit pas moins ennuyeux qu’à Sylvandre celuy de Paris, il s’en courut vers elle : Ma Maistresse, dit-il à Alexis, ces bergeres de Lignon sont si flateuses, que si l’on ne s’en prend garde, il est presque impossible de resister à leurs charmes. Je crois, mon serviteur, respondit Alexis, que vous en parlez comme sçavant : Il est vray, dit-il, que je n’ay pas attendu jusques icy à faire mon apprentissage : mais si est-ce qu’elles ne se doivent pas attribuer la gloire de me l’avoir fait faire. Car avant que d’aymer Philis, j’avois trouvé belle Laonice, & auparavant Madonthe, & avant que toutes ces deux, Chryseïde : Et voila ces trois belles estrangeres, dit-il monstrant Florice, Palinice, & Circene, qui tesmoigneront que je n’estois pas mesme apprentif, quand le long de l’Arar, je devins leur serviteur. Je ne dis pas, que si Carlis, qui est dans la gallerie avec Daphnide, estoit icy, elle ne peust bien se donner la loüange d’avoir esté la premiere qui a commencé de m’en faire la leçon. Mais, dit Alexis en l’interrompant, pour glorieuse qu’elle puisse estre, je ne croy pas qu’elle se puisse vanter, si elle a esté la premiere, qu’elle soit aussi maintenant la derniere, puis qu’à ce que je vous oy dire, vous n’en avez aymé, mon serviteur, qu’autant que vous en avez rencontré : Vous deviez, dit-il, ma Maistresse, y adjouster ce mot de belles, car j’avouë que par tout où j’ay peu remarquer la beauté, je l’ay aymée & servie : mais il me semble que vous devez estimer ceste humeur qui m’a fait estre à vous, & sans laquelle ceste mal-faite de Carlis m’eust possedé toute seule : J’estimerois grandement, respondit Alexis, ceste humeur de laquelle vous parlez, si je ne craignois, que comme elle est cause que maintenant vous estes à moy, elle me donnera bien tost aussi le regret de vous perdre. Ah ! ma Maistresse, ne tenez jamais je vous supplie ce langage, car outre que vous offencez mon amour, encore est-il impossible que jamais cela puisse estre, puis que l’on ne me void aymer que la beauté, & hors de vous, il est impossible d’en trouver. Je seray tres-ayse, respondit la Druyde, que vous ayez longuement ceste opinion de moy, afin que je ne vous perde pas si tost que les autres : mais j’aymerois encore mieux que vous eussiez tant de persuasion, que vous peussiez faire croire à tous ce que vous dites de moy. Il ne faut point, repliqua-t’il, de persuasion où la veuë en rend de si bons tesmoignages : Si tous, respondit Alexis, me voyoient avec vos yeux, leurs tesmoignages me seroient peut estre favorables : Je m’asseure, reprit Hylas, qu’il n’y a personne icy qui démente ce que les miens me disent : Les vostres, respondit Alexis, voyent bien ce qui est, mais vostre bouche dit ce que vous voulez, & ces paroles avec lesquelles vous me loüez plus que je ne vaux, tesmoignent assez que vous avez estudié en plus que d’une escole : Je l’avouë, reprit Hylas, mais si puis-je dire sans vanité, qu’en moy l’escolier a surpassé le maistre. Vous ne dites pas, interrompit Florice, qu’au temps que vous estiez mon escolier vous preniez vostre leçon & de Circene, & de Palinice aussi, & que si toutes trois unissions nostre sçavoir ensemble, nous vous pourrions bien tenir encore quelque temps à l’escole : Et comment, reprit incontinant Alexis, est-il possible, mon serviteur, que vous ayez entrepris de les servir toutes trois en mesme temps ? Jugez par là, ma Maistresse, dit-il froidement, & la grandeur de mon courage, & si je ne vous serviray pas bien, puis qu’à ceste heure je vous entreprens toute seule.

Cependant qu’il discouroit de ceste sorte, Adamas, Daphnide, & Alcidon sortirent de la galerie, parce que l’heure de soupper s’approchoit, & apres avoir quelque temps parlé ensemble de divers discours, les tables furent dressées, & si bien servies, que Daphnide mesme s’estonna qu’en un lieu champestre on peust avoir les curiositez que la prevoyance du sage Druyde leur fist voir. Et parce que le repas estant finy, chacun se remist sur des discours divers qui durerent assez longuement, & qu’Adamas remarqua que les yeux de la plus grande partie de ceste troupe commençoient de s’appesantir, il convia Daphnide & Alcidon de s’aller reposer, & les conduisit en leurs chambres, laissant à Leonide & à Paris, de mener les bergeres & les bergers dans les leurs. Mais encore que la nuict fust desja fort advancée, si est-ce qu’Alexis ayant conduit dans leur chambre Astrée, Diane, & Phillis, ne se pouvoit separer d’elles : apres avoir donné cent fois le bon soir, elle avoit tousjours à qui dire quelque chose. Enfin Leonide qui apres avoir logé toutes les autres, l’estoit venuë retrouver en ceste chambre, oyant l’horologe qui frappoit la mi-nuict, la contraignit de se retirer. Les trois bergeres se voyans seules, encores qu’il y eust divers licts dans la chambre, voulurent toutesfois coucher toutes trois dans le plus grand, ne se pouvant qu’à grande peine separer.

Cependant qu’elles se deshabilloient, Astrée ne pouvant guere parler d’autre chose que d’Alexis. Mais, ma sœur, dit-elle, s’addressant à Philis, vistes vous jamais deux visages si ressemblans que celuy de la belle Alexis & du pauvre Celadon ? Philis respondit, Quant à moy j’avouë n’avoir jamais veu portraict ressembler plus à celuy pour qui il a esté fait. Mais dites encore d’avantage, adjousta Diane, que ne vistes jamais miroir representer plus naïfvement le visage qui luy est devant. Et que diriez vous, ma sœur, reprist Astrée, si vous aviez parlé particulierement à elle, puis que la voix, le langage, la façon, les actions, les sousris, bref les moindres petites choses qu’elle fait, sont si semblables à celles que je soulois remarquer en Celadon, que n’y pouvant trouver aucune difference, plus je la considere, & plus j’en demeure ravie ? Mon Dieu, reprit alors Philis, si nous pouvions faire que le sage Adamas la voulust laisser quelque temps parmy nous, je crois, ma sœur, que ce vous seroit bien du contentement : N’en doubtez point, respondit Astrée, car je puis dire icy entre nous, n’avoir jamais eu plaisir que celuy de voir Alexis, depuis la miserable perte de Celadon : mais il ne faut pas esperer qu’Adamas vueille qu’elle y vienne, l’ayant si chere, qu’à peine la peut-il perdre de veuë, ny qu’elle mesme l’ait agreable, estant accoustumée à une autre sorte de vie : Et quand il n’y auroit point d’autre empeschement, je suis si peu aymée de la Fortune, que je serois trop outrecuidée de penser qu’elle me voulust faire ceste grace. Ma sœur, reprit Diane, si nous voulons que ceste fille vienne dans nostre hameau, il faut que nous y usions d’un peu d’artifice ; quelquesfois l’on obtient par finesse ce qui seroit refusé, si ouvertement on le demandoit : & une telle finesse n’est point blasmable, lors qu’elle ne fait mal à personne. Si nous demandons ceste faveur au Druide, peut-estre que sa courtoisie est assez grande pour ne nous la refuser, & peut-estre aussi y fera-t’il de telles considerations, que nous ne l’obtiendrons pas : mais venons-y par un autre moyen, supplions-le, & faisons que toute nostre trouppe en fasse de mesme, de ne vouloir plus retarder le sacrifice du remerciment du Guy sacré, il l’a desja promis aux bergeres qui l’en vindrent prier il y a quelques jours : Si nous obtenons ce poinct sur luy d’y venir à ceste heure mesme, je m’asseure qu’apres il ne fera point de difficulté d’y conduire Alexis, tant parce que Leonide mesme y viendra, que pour accompagner Daphnide, qu’il faut supplier d’y assister : outre qu’estant un sacrifice assez solemnel, & sa fille estant Druide, il n’y a pas apparence qu’il la laisse seule au logis en une telle occasion. Et toutesfois afin d’estre preparées à toute chose, s’il advient qu’il en fasse quelque difficulté, il en faut prier & elle & Leonide : car à ce que j’ay peu recognoistre, elle ne se desplaist pas en nostre compagnie : & toutesfois parce qu’elle a esté nourrie si differemment, il pourroit bien estre que par civilité elle se contraint de vivre de ceste sorte avec nous, estant en la maison de son pere : mais je suis d’avis que si nous la pouvons tenir en nostre hameau, nous nous estudions toutes trois à luy donner tous les plaisirs que nous pourrons & en ce que nous verrons qu’elle en prendra, c’est enquoy il faudra que nous nous essayons de luy en donner d’avantage : car bien souvent l’opinion fait de grands effects, & il peut bien estre que l’on luy aura figuré nostre sorte de vie telle, que quand elle la verra de plus pres, elle ne la trouvera pas tant desagreable. Vrayment, dit Phillis en branlant la teste, elle seroit bien de fascheuse humeur si elle se desplaisoit avec nous, & mesme si je veux entreprendre de luy plaire, qu’elle vienne seulement, je veux mettre la vie qu’elle pleurera quand elle sera contrainte de nous laisser. Astrée sousrit de l’ouïr parler si asseurément, & apres luy dit : Ma sœur, je vous jure que si vous voulez avoir quelque plaisir en ma compagnie, il faut que nous l’emmenions, autrement je suis une fille perduë : Mais, dit Phillis, sçavez vous bien ce que je prevois, je ne crains pas que nous ne l’emmenions par le moyen que Diane a proposé, ny qu’Alexis ne se plaise avec nous, quand je voudray en prendre la peine : Mais je voy desja, continua-t’elle se tournant vers Diane, que ceste Astrée nous quittera pour ceste nouvelle venuë, & qu’elle ne fera non plus d’estat de nous que si nous estions estrangers : Mais ma sœur, sçavez-vous ce qu’il faut que nous fassions, si cela advient, ceste Alexis ne pourra pas tousjours demeurer icy, & un jour elle s’en retournera à Dreux, ou vers les Carnutes : alors il faudra que nous ne fassions non plus de conte d’elle, qu’elle en aura fait de nous : Ah ! ma sœur, reprit Astrée en luy mettant une main sur l’espaule, & de l’autre se frottant les yeux, vous estes mauvaise de m’aller remettre en memoire ceste separation, pour Dieu ne prevenons point par la pensée le mal qui ne viendra que trop promptement. Non, non, repliqua Diane, laissons toutes ces considerations à part, & faisons ce que nostre amitié nous commande : Puis qu’Astrée depuis si long-temps n’a eu contentement que celuy-cy, faisons tout ce que nous pourrons pour le lui continuer, & encores qu’elle fit ce que vous dites, si nous l’aymons, en devons-nous estre marries ? puis que toutes choses sont communes entre les personnes qui s’entre-ayment : & pourquoy l’aymant comme nous faisons, ne participerons nous à tout le contentement qu’elle en recevra ?

Avec de semblables discours, ces bergeres se mirent au lict, & apres s’estre donné le bon soir, s’endormirent avec la resolution qu’elles avoient prise : mais d’autre costé Alexis s’estant retirée dans sa chambre, & Leonide avec elle, le Druyde y entra incontinent apres, qui ayant conduit Alcidon & les vieux Pasteurs en leurs chambres, laissant le soing des autres à Paris, s’en vint trouver Celadon, pour sçavoir ce qui s’estoit passé entre luy & Astrée ; soudain qu’il le vit, apres avoir fermé la porte sur eux, pour n’estre ouy de personne ; Et bien Alexis, luy dit-il en sousriant, comment se porte Celadon ? De Celadon, respondit Alexis, je n’en ay encores point de nouvelles : mais pour Alexis, elle m’a juré n’avoir jamais en plus de contentement depuis qu’elle est vostre fille. Cela me suffit, dict Adamas, pourveu qu’il continuë : Mais dites moy en verité, Celadon, vous repentez vous à ceste heure de m’avoir creu ? Il est impossible, respondit le berger, que personne se puisse repentir de suivre vostre conseil : car vous n’en donnez jamais que de fort bons : mais je vous diray, mon pere, que celuy que j’ay receu de vous en ceste occasion, est bien plus dangereux pour moy, que fortune que je puisse jamais courre : car si Astrée venoit à me recognoistre, je jure & je proteste qu’il n’y a rien qui me peust jamais retenir en vie, parce qu’outre la juste occasion qu’elle auroit de se douloir de moy, pour avoir contrevenu au commandement qu’elle m’a fait, encores aurois-je un si extréme desplaisir d’avoir manqué au respect que je luy dois, que s’il n’estoit suffisant de m’oster la vie, il n’y auroit invention que je ne recherchasse pour me donner une prompte & cruelle mort. Et bien, bien, repliqua Adamas, je voy bien que vostre mal n’est pas encores en estat de recevoir les remedes que je luy voulois donner, il faut attendre que le temps l’ait meury d’avantage, & cependant resolvez vous de ne me point desobeïr en ce que je vous ordonneray, autrement j’aurois un grand suject de vous accuser d’ingratitude. Mon pere, respondit Celadon, je ne manqueray jamais d’obeyssance envers vous, pourveu que vos commandemens ne contreviennent à ceux que j’ay desja receus, & lesquels il m’est impossible de ne point observer. Jamais, adjousta le Druyde, ce que je vous conseilleray ne contrariera à ce que vous dites : mais il ne faut pas aussi que le malade pense de sçavoir mieux les remedes qu’il faut donner à son mal, que le Medecin qui en a pris la cure : demain je m’en veux aller en la compagnie de ces bergers & bergeres, pour faire le sacrifice de remerciment du Guy salutaire qui a esté trouvé en leur hameau, & de fortune sur le mesme chesne où vous avez fait le Temple d’Astrée, qui ne me donne pas un petit augure de bon-heur pour vous : Et parce que je suis contraint d’y mener comme de coustume Paris & Leonide, il faut aussi que vous y veniez avec nous. Ah ! mon pere, s’escria le berger, qu’est-ce que vous voulez faire de moy ? & en quel danger me voulez vous mettre, & vous aussi ? puis qu’il a pleu au bon Taramis que j’aye eu ce contentement de voir ceste bergere, de parler à elle, & de n’en avoir point esté cogneu de personne de la trouppe ; ne vous mettez point ny moy aussi en un plus grand hazard, vous dis-je, de qui la bonne reputation seroit grandement offencée si l’on venoit à le sçavoir, & moy, de qui la mort est tres-asseurée aussi tost que je seray recogneu. Remercions ce grand Dieu de la grace qu’il m’a faicte, & me laissez plustost retirer en quelque desert pour y achever mes miserables jours. Vous voicy revenu, reprit Adamas, à vostre premiere leçon : le Dieu que vous nommez m’a commandé de prendre soing de vous, en luy obeyssant je ne crains point de faillir : car mon enfant, il faut que vous sçachiez qu’il ne commande jamais que ce qui est juste & loüable : & quoy que l’ignorance humaine fasse quelques- fois juger le contraire, nous voyons tousjours qu’à la fin celuy qui ne se despart point de ce qu’il luy ordonne, surmonte toutes difficultez, & esclaircit toutes ces petites doubtes qui pouvoient obscurcir la gloire de ses actions ; de sorte que pour ce qui me touche, il faut que vous ne vous en mettiez point en peine, non plus que pour ce qui est de vous, parce que jamais Taramis n’entreprend une chose qu’il ne conduise à une parfaicte fin : c’est luy qui fait par moy ce que vous voyez que je fais pour vostre salut, me l’ayant commandé par son Oracle : Ne doubtez donc point que vous & moy n’en devions recevoir du contentement. Celadon vouloit repliquer, mais Leonide l’interrompit, luy disant : Voyez vous berger, il faut faire bien souvent des choses pour autruy, que l’on ne feroit pas pour soy-mesme : si Adamas vous laisse icy, que pensera-t’on de vous, puis qu’il est contraint de nous y mener Paris & moy ? Quelle opinion aura t’on de vous qui portez le nom de Druyde, ne venant point à un si solemnel sacrifice ? puis que vous y estes si avant, il faut passer plus outre, & quand ceste consideration n’auroit point de lieu, puis que Thautates vous a remis une fois entre les mains d’Adamas, & que vous y avez consenty, il n’y a pas apparence que vous puissiez vous en retirer sans offencer le Dieu & Adamas aussi. Et le conseil en cela que vous devez prendre, c’est de fermer les yeux d’oresnavant à toute sorte de considerations, & les remettre toutes à sa prudence & à sa conduite.

Celadon à ce mot plyant les espaules : Puis, dit-il, mon pere, que les Dieux vous l’ont commandé, & que vous en voulez prendre la peine, je vous remets & ma vie & tout mon contentement. A ce mot le Druyde l’embrassa & baisa au front, & prenant Leonide par la main luy donna le bon soir, & le laissa reposer : mais ses pensées n’en firent pas de mesme, qui toute la nuict ne firent que luy representer les agreables discours qu’Astrée & luy avoient eus, sans oublier la moindre parole qu’elle eust dite, ny la moindre action qu’elle eust faite, & qui luy pouvoit rendre quelque tesmoignage qu’elle aymast encores la mémoire de Celadon : & lors que ce penser l’avoit longuement entretenu, il se reprenoit & le vouloit chasser de son ame, comme le jugeant contraire au dessein qu’autrefois il avoit fait.

Et comment, miserable berger, disoit-il, te laisses-tu si tost flatter au moindre bon visage que la fortune te fait, ayant si souvent espreuvé qu’elle ne t’a jamais caressé que pour te tromper, ny jamais eslevé que pour te faire tomber de plus haut ? souviens toy du bon-heur où tu t’es veu, & si jamais il y a eu berger qui ait eu plus de suject de se dire bien-heureux que toy, & incontinent tourne les yeux sur l’estat où ceste fortune t’a reduit, & considere si tu pouvois tomber en un precipice plus profond : & à ceste heure soubs pretexte que l’on te croit autre que tu n’es pas, & que sous ce nom emprunté l’on te fait bonne chere, tu prends ces faveurs pour tiennes, & tu ne consideres pas que tu desrobes sous le nom d’autruy ce que non seulement on refuseroit au tien : mais que tu ne serois pas mesme si effronté que de recevoir ny d’oser pretendre.

Ceste consideration aigrissoit de sorte la douceur de ses premieres pensées, qu’il retomboit presque aux mesmes desespoirs où il vivoit autrefois dans sa caverne, & peu s’en falut qu’il ne retournast à ses premiers desseins de vivre esloigné de tout le monde : puis qu’il ne pouvoit esperer quelque changement en ses miseres : Et faut croire que ceste resolution eust bien esté assez forte pour luy faire executer ce dessein, n’eust esté que quelque bon Demon luy remit devant les yeux ce que le sage Adamas venoit de luy dire, luy semblant que si le Dieu eust cogneu que son malheur n’eust point deu changer, il ne l’auroit pas mis entre les mains d’un si grand personnage, & qui estoit en si bonne estime parmy tous ceux qui le cognoissoient. Avec ceste consolation, apres s’estre longuement travaillé dans le lict, & avoir passé la plus grande partie de la nuict, enfin sur la pointe du jour, il s’endormit, & ne s’esveilla qu’il ne fust fort tard : Astrée, Diane, & Phillis n’en firent pas de mesme, parce qu’Astrée desirant passionnément de conduire Alexis en son hameau, s’esveilla de bonne heure, & Diane craignant que Paris ne la vint trouver au lict, quoy qu’elle le vist avec beaucoup de discretion, toutefois ne se voulant mettre en ce danger, apres qu’elle eut cogneu qu’Astrée estoit esveillée, elle se jetta à bas du lict, & contraignit Phillis d’en faire de mesme, en luy reprochant : Et quoy, mon serviteur, n’avez vous point de honte d’estre si endormy auprez de vostre Maistresse ? Je croy, dit Phillis, faschée qu’elle luy eust rompu son sommeil, que pour esveillée que vous soyez, vous le seriez encores plus, si Sylvandre estoit en ma place. O mon serviteur, dit Diane, laissons Sylvandre où il est : Il ne pense pas en nous, & nous ne pensons non plus en luy. Quelque Amour que j’aye pour vous, reprit Phillis, si ne voudrois je pas estre obligée d’y penser si souvent qu’il fait : Ce sont, repliqua Diane, les mauvaises opinions que vous avez de luy : mais vous verrez que quand j’auray donné le jugement qu’il attend, qu’incontinant il retournera à sa premiere façon de vivre. Par vostre foy, interrompit Astrée, le croyez-vous, ma sœur, comme vous le dites ? Quand vous demandez un serment de moy, dit-elle, il faut bien que j’y songe un peu d’avantage avant que je vous responde pour luy : mais si vous voulez sçavoir de moy ce que j’en voudrois, je vous diray avec verité que je l’ayme tant, & moy aussi, que pour le repos de tous deux, je souhaitterois ce que j’ay dit : Et par ma foy, dit Philis en sousriant, je jure que vous estes menteuse, & pardonnez moy, ma Maistresse, si cela vous offence : car il n’y eut jamais fille qui se faschast d’estre aymée & servie d’une personne de merite, & j’en ay bien veu plusieurs, qui au contraire estoient bien marries lors que ceux qui avoient fait semblant de les aymer, changeoient de volonté, encores qu’elles n’y eussent point de dessein : Et si je diray bien plus, que je n’en ay jamais veu qui en leur ame n’ayent eu quelque desplaisir de voir ces changemens : & moy-mesme, qui n’aymoit point Hylas, je suis contrainte d’avouër que lors qu’il me quitta, j’en eus du desplaisir, quelque mine que j’en fisse : & cela est d’autant que tout ainsi que les recherches de ceux qui nous ayment, sont des tesmoignages de nostre beauté & de nostre merite, de mesme leurs esloignemens sont des preuves du contraire. Vous aurez, dit Diane, telle opinion de moy qu’il vous plaira, mais si vous jureray-je que si c’estoit à mon choix, je ne sçay lequel j’eslirois plustost, ou la continuation, ou la fin de sa recherche, prevoyant qu’elles me rapporteront autant de desplaisir l’une que l’autre : car s’il continuë, à quel dessein le souffriray-je ? puis qu’il n’y a pas grande apparence que mes parens permettent que j’espouse une personne incogneuë, & moy-mesme j’aurois honte que Diane commist ceste faute : Et si nous nous separons d’amitié, je vous asseure que je le regretteray longuement, me semblant que ses merites le rendent digne d’estre aymé. Or celle-cy, dit Phillis, est l’une des plus grandes folies du monde, les parens nous veulent choisir des maris, & nous sommes si sottes que nous les laissons faire : cela seroit bon, si c’estoit eux qui les deussent espouser : Et ne voila pas la mesme consideration qui a rendu Astrée en l’estat où elle est, si ses parens luy eussent laissé la libre disposition de soy-mesme, elle eust espousé Celadon, il seroit plein de vie, & elle contente à jamais, au lieu que par leurs contrarietez, ils en ont fait mourir l’un, & l’autre n’est en guere meilleur estat. Et main tenant pour achever de la ruiner du tout, ce vieux réveur de Phocion luy veut donner Calydon, & s’est tellement persuadé que cela devoit estre ainsi, qu’il ne luy laisse point de repos : Ah ! que s’il avoit à faire à moy, je l’aurois bien tost resolu : Et que feriez-vous, reprit Astrée, si vous estiez en ma place ? Je luy dirois en fort peu de mots, dit elle, Je n’en feray rien : Et quelle opinion auroit-on d’une fille qui parlast ainsi ? interrompit Diane. Et qu’est-ce que l’on en diroit ? Ma Maistresse mamie, respondit Phillis, les paroles ne sont que des paroles, & le vent les emporte, & les opinions ne sont que des opinions, qui s’effacent aussi aysément qu’elles s’impriment, mais espouser un mary fascheux, c’est un effect qui dure le reste de la vie ; & c’est pourquoy j’estime que vous estes peu advisée, toute Diane que vous estes, quand vous dites, que vous ne voudriez pas avoir espousé Sylvandre, que vous avouëz d’avoir beaucoup de merites, & de l’avoir agreable, & seulement parce que vous ne sçavez d’où il est. Eh, ma Maistresse, mon cœur, ne voudriez vous point manger d’une belle pomme, si vous ne sçaviez quel est l’arbre qui l’a portée ? Folie, & folie la plus grande qui soit entre les hommes, qui se tuent de peine à poursuivre les apparences, & ne se soucient point des choses qui sont réelles, & veritablement bonnes. Dieu m’a fait une grande grace de m’avoir donné des parens qui ne me traittent point ainsi, car je vous asseure que s’ils estoient d’une autre humeur, je leur donnerois bien de l’exercice. Diane alors en sousriant : je vois bien mon serviteur, dit-elle, que vostre conseil est bon, mais il n’en faut guere user. Dites moy je vous supplie ceste opinion que vous mesprisez si fort, & ces apparences que vous blasmez, que sont-ce autres choses que la reputation pour laquelle nous sommes obligées, non seulement de mettre ce qui nous peut apporter du plaisir & du contentement, mais la propre vie ? Car y a-t-il rien de si mesprisable qu’une fille sans ceste reputation ? & y a-t-il condition au monde si miserable que celle de la personne qui l’a perduë ? Je vous avoüeray, que qui la veut bien considerer, trouvera que c’est une folie : Mais y a-t’il quelque chose parmy nous qui ne soit folie, si l’on la veut bien rechercher ? Tout (mon serviteur) n’est qu’une vaine ombre du bien que nous nous figurons, & toutesfois encores que nous en recognoissions & vous & moy la verité ; parce que par le commun consentement de tous, il est jugé autrement, ny vous ny moy ne voulons point estre la premiere à rompre ceste glace. Et cela me faict ressouvenir du conseil des Rats, qui resolurent que pour leur seureté, il falloit attacher au col d’un Chat qui les devoroit une sonnette, afin de l’ouyr quand il marcheroit : mais il ne s’en trouva point d’assez hardy en toute la trouppe qui l’osast entreprendre.

Discourant de ceste sorte, ces belles bergeres s’habillerent, & Astrée, sans sçavoir pour quel dessein, se coiffa & s’habilla avec plus de soing qu’elle n’avoit fait depuis la perte de Celadon : à quoy Phillis prenant garde, elle ne peut s’empescher de sousrire, & la monstrant à Diane : Ma maistresse, luy dit-elle, je ne sçay si les bergeres de Lignon sont de ceste humeur : Et de laquelle, dit Diane, voulez vous parler ? Je voy, continua Phillis, qu’Astrée se donne plus de peine à s’agencer que de coustume. Quant à moy, je n’en puis trouver autre raison, sinon la nouvelle amour de ceste belle Druyde, & qui n’a eu naissance que depuis hier. Dites moy, je vous supplie, si c’est l’humeur des bergeres de Lignon, de s’affectionner si promptement, & plustost des bergeres que des bergers ? Astrée respondit : Il est vray que j’ay plus de curiosité de me rendre aymable que je n’eus jamais, aussi est il bien raisonnable : car lors que j’ay esté recherchée par des bergers, j’ay creu d’avoir assez de merites pour en estre aymée, sans que j’y misse plus de peine que de me laisser voir : mais à cette heure si je veux acquerir les bonnes graces de ceste belle Druyde, il faut que j’y rapporte les mesmes soings que le serviteur a accoustumé de faire pour obtenir les bonnes graces de sa Maistresse. Ma sœur, reprit Diane, ou nous sommes Philis & moy de mauvais jugement, ou vous devez estre asseurée qu’il y aura plustost deffaut de cognoissance en celles qui vous verront, si elles ne vous aiment, qu’en vous faute de merite à vous faire aimer. En parlant de ceste sorte, elles finirent de s’habiller, & en mesme temps qu’elles vouloient sortir de la chambre, elles virent dans la sale voisine, Paris qui se promenoit avec Leonide, & qui, à ce qu’il sembloit, l’entretenoit d’une grande affection, parce que ces belles bergeres furent aupres d’eux avant qu’ils les apperceussent : dequoy Paris se trouva honteux quand il s’en prit garde, & apres les avoir salüées en demanda pardon à Diane, qui luy respondit, n’y avoir point d’offence en ce qui la touchoit : car estant la moindre des trois, les autres avoient plus d’occasion de s’en plaindre ; si toutesfois il y avoit suject de plainte, & sans attendre sa responce s’adressa à Leonide, & luy demanda, comment elle avoit passé la nuict ? Mais vous, dit-elle, qui vous estes levée si matin, n’avez-vous point trouvé quelque incommodité ou en la chambre ou au lict qui en soit cause ? J’en ay trouvé sans doute, respondit Diane, & en la chambre & au lict : mais c’est à cause de ceste belle bergere, dit-elle, monstrant Astrée, qui nous a esveillées plustost que nous n’eussions voulu, pour le desir qu’elle a de profiter le temps le mieux qu’il luy sera possible, cependant qu’elle demeurera en ce lieu, je veux dire d’estre le plus qu’elle pourra aupres de la belle Alexis, estant demeurée de sorte sa servante dés qu’elle l’a veuë, que je ne sçay comme nous l’en pourrons separer quand il faudra partir. Allons voir, dit Leonide, si elle est éveillée, & je vous diray un secret que j’ay pensé pour faire en sorte que ceste belle bergere ne s’en separe pas si tost, & lors s’acheminant vers la chambre d’Alexis, Il faut, continua-t’elle, que vous requeriez Adamas, que sans plus dilayer il aille aujourd’huy faire le sacrifice du remerciment du Guy salutaire, & qu’il nous y meine toutes. Je sçay qu’il ne vous en dédira point : car aussi bien faut il qu’il s’acquitte de ce devoir une fois, & il n’a garde d’aller pour ce soir en autre logis qu’en celuy d’Astrée, à cause de Phocion qu’il ayme & estime fort, & par ainsi nous serons encores ensemble demain presque tout le jour : mais, belle bergere, ne me decelez point : car peut-estre si Adamas sçavoit que je vous eusse donné cet advis, il m’en sçauroit mauvais gré, & cela pourroit estre cause qu’il en feroit quelque difficulté. Il n’est pas aussi necessaire qu’Alexis le sçache, parce qu’elle est d’humeur si retirée, qu’elle n’a jamais plus de contentement que quand elle est seule : Je ne me soucie guere que Paris l’entende, sçachant assez qu’il se plaist si fort en vostre compagnie, que ce ne sera jamais luy qui y contrariera. Je ne dementiray jamais, respondit Paris, l’opinion que vous avez de moy : Alors Astrée apres avoir un peu sousrit contre Diane & Phillis : Pensez-vous, Madame dit-elle, qu’Adamas ne nous refuse point, ou bien qu’il y laisse venir Alexis : car il est tres-certain que si tout le reste du monde y venoit, & qu’Alexis seule y deffait, je serois de trop mauvaise humeur, & faudroit que je m’allasse cacher pour ne point ennuyer la compagnie : Vous voyez, interrompit Phillis, comme les bergeres de Lygnon ne sont point dissimulées : Je vous jure, Madame, qu’elle ne ment nullement : Elle & toutes les autres, reprit Leonide, en sont plus estimables : mais d’où vient ceste grande amitié ? Dieu voulut, adjousta Astrée, que ce fut de sympathie, parce que malaysément pourroit-elle estre de mon costé qu’elle ne fust aussi du sien, & si cela estoit, je m’estimerois la plus heureuse qui fust jamais : S’il ne faut que cela, dit la Nymphe, pour vous rendre contente, vous la devez estre sur ma parole : car je ne fus de ma vie si estonnée que d’ouyr hyer au soir Alexis tenir presque les mesmes discours de vous que vous tenez à ceste heure d’elle, estant chose si inacoustumée à son humeur particuliere, qu’il faut bien ce changement venir de quelque plus forte puissance que n’est pas son naturel : Vous la rendrez si glorieuse, dit Philis, que nous ne pourrons plus vivre aupres d’elle : & à ce mot elles arriverent dans la chambre d’Alexis, où elles la trouverent encores dans le lict, d’autant qu’il estoit assez matin, & que toute la nuict elle n’avoit peu trouver repos parmy ses pensées, qui sans cesse l’avoient entretenuë tantost de ses desplaisirs, & tantost de l’heureuse journée qu’elle avoit euë, & de la felicité qu’elle esperoit encore la suivante : de sorte que sur le matin elle s’estoit endormie, & s’estoit à peine esveillée lors que ceste belle troupe estoit entrée dans sa chambre.

Elle fut à la verité grandement surprise de ceste visite inesperée, non pas tant toutefois qu’elle ne se ressouvint de cacher la bague qu’elle avoit prise à Astrée lors qu’elle se jetta dans Lignon, & que depuis elle avoit tousjours portée au bras avec le mesme ruban duquel elle estoit attachée, & aussi de serrer bien sa chemise sur son estomach, tant à fin qu’on n’apperceut point le deffaut de son sein, que pour ne laisser voir à la belle Astrée le petit portrait qu’elle avoit accoustumé de porter au col, & que la bergere ne cognoissoit que trop bien. Elle mit donc la main à moitié sur son visage, & de l’autre elle prit le linceul & s’en couvrit presque toute, comme si elle eust eu honte de se laisser voir en cét estat. Leonide pour mieux joüer son personnage : Que vous semble ma sœur, dit-elle, des belles filles que je vous ameine pour vous ayder à lever ? Ma sœur, dit Alexis se relevant un peu sur le lict, vous m’avez fait une grande honte, en me faisant une si grande faveur : car que diront-elles de moy me trouvant encores au lict ? Et que peuvent-elles dire, reprit la Nymphe, sinon que vous estes paresseuse, & que les filles Druydes des Carnutes ne sont pas si diligentes que les bergeres de Forests ? A ce mot toutes ces belles bergeres luy donnerent le bonjour, & elle apres leur avoir rendu leur salut avec la mesme courtoisie, se tournant du costé d’Astrée : Et vous belle bergere, comment avez vous passé ceste nuict ? Voulez-vous ma sœur, interrompit Leonide, que je le vous die pour elle ? Je vous proteste continua-t’elle, qu’elle a couché icy aupres de vous : Aupres de moy ? reprit incontinent Alexis. Aupres de vous ? continua Leonide, & si ce n’a esté du corps, ç’a esté pour le moins de la pensée : De ceste sorte, respondit Alexis, cela pourroit bien estre : & je le veux croire ; d’autant plus que je vous puis asseurer belle bergere, dit-elle, prenant Astrée par la main, que j’ay bien faict pour le moins la moitié du chemin : car je ne sçay comment j’ay esté toute la nuict embroüillée parmy les discours que nous eusmes au soir, de telle sorte que je ne me suis peu endormir que quand le jour a paru.

Leonide pour donner commodité à ceste chere sœur d’entretenir plus particulierement Astrée, prenant Diane & Phillis par la main, les retira vers la fenestre qui avoit la veuë du costé de leur hameau, & l’ouvrant s’y appuyerent toutes trois, cependant qu’Alexis faisant asseoir Astrée sur son lict, & la tenant tousjours par la main, fut presque transportée de l’extreme affection de la luy baiser : Enfin craignant de luy donner cognoissance de ce qu’elle vouloit cacher, elle se retint, & se contenta de la luy serrer & presser doucement entre les siennes deux. Et apres avoir demeuré quelque temps muette : Je vous jure, luy dit-elle, belle bergere, que toute la nuict j’ay pensé en vous, & aux discours que vous me tintes : Mais dites moy, je vous supplie, est-il bien possible que Phocion (ainsi que Leonide m’asseuroit au soir) vueille vous contraindre de vous marier contre vostre gré ? Madame, respondit Astrée, il est vray qu’il a ceste humeur : mais il est vray aussi qu’il n’y parviendra jamais : Non pas que j’aye la hardiesse de luy contredire tout ouvertement, mais je traitteray bien de sorte Calydon, que je luy en feray perdre la fantasie. Ce n’est pas que je ne recognoisse que ce berger a beaucoup plus de merites que je ne vaux, mais c’est que mon Genie ne sçauroit se bien accommoder avec le sien. jugez, Madame, quelle apparence il y a que je croye Calydon estre Amoureux de moy, que je sçay avoir aymé Celidée plus que sa propre vie, & en avoir fait les excez de desobeyssance que chacun sçait, & contre un oncle qui luy tient lieu de pere, soit pour le soing qu’il a eu de luy depuis le berceau, soit pour les biens qu’il en peut esperer : Mais, dit Alexis, j’ay ouy dire que depuis qu’elle s’est blessée de la sorte que nous la voyons, il a perdu ceste humeur, & qu’il ne l’ayme plus. Je crois, respondit Astrée, qu’il est vray : mais s’il est ainsi, que puis-je esperer de son amitié, qui n’est née que d’autant qu’il pense me devoir aymer, par le commandement de Thamire, puis que celle qu’il a portée à Celidée, que chacun a recogneuë si ardente, s’est esteinte lors qu’elle est devenuë moins belle ? Doncques aussi tost que mon visage changera, son affection en fera de mesme. Qu’est-ce que je deviendrois, si je recognoissois non pas ce changement, mais la moindre diminution de la bonne volonté qu’il m’auroit fait paroistre ? Mais, madame, continua-t’elle, avec un grand souspir, celle-là n’est pas la principale difficulté : car peut-estre pourrois-je bien esperer de retenir cet esprit en l’amitié qu’il me devroit, n’ayant pas si mauvaise opinion de moy-mesme, que pour peu que je m’y voulusse estudier, je ne me peusse asseurer de luy. Il y a bien une chose qui m’en retire d’avantage : Mais, Madame, vous l’oserois-je bien dire, ou si je la vous dis, quelle opinion aurez vous de voir que je vous parle si familierement de mes petites affaires ? Alexis alors en luy resserrant la main : Si vous sçaviez, dit-elle, quelle est l’amitié que je vous porte, vous n’useriez point de ces paroles avec moy, qui ne desire de sçavoir vos affaires & vos intentions, que pour essayer de vous servir, soit par mon propre moyen, soit par celuy d’Adamas, si vous le trouvez à propos. L’honneur que vous me faites de m’aymer, reprit Astrée, est veritablement, Madame, le bon-heur que j’ay recogneu pour moy, depuis quatre ou cinq Lunes ; aussi le tien-je si cher, que j’aymerois mieux perdre la vie que d’en estre privée : mais pour l’offre que vous me faites d’Adamas, je vous supplie de ne luy en point parler, parce que je ne le veux employer en chose de si peu d’importance, & de laquelle je viendray bien à bout, m’asseurant de faire que Calydon mesmes s’en deportera : Dieu le vueille, dit Alexis, mais je le croy difficilement, voyant la beauté de vostre visage, & ayant ouy dire combien il a souffert de mespris de Celidée sans changer. La beauté, belle Astrée, est une glu, de laquelle il est bien mal-aysé de se despestrer, quand une fois l’on a donné de l’aisle dedans. Madame, repliqua la bergere, ceste beauté n’est pas en moy, mais quand elle y seroit, j’espere que ma resolution sera encores plus forte que toutes les violences, ny les opiniastretez de l’Amour. Et c’est ce que je voulois vous dire, car sçachez que plustost je me donneray mille fois la mort, si autant de fois je pouvois revivre, que de me marier jamais, puis que le Ciel ou plustost ma mauvaise fortune l’a voulu. A ce mot elle s’arresta pour prendre son mouchoir pour s’essuyer les yeux, parce qu’elle ne peut retenir ses larmes : Et voulant reprendre son discours, la survenuë d’Adamas l’en empescha, qui de fortune entrant dans la chambre, & y trouvant ceste bonne compagnie, fut bien marry de l’avoir interrompuë, n’y ayant rien qu’il desirast plus que de voir Alexis & Astrée ensemble, pour l’esperance qu’il avoit que ceste pratique remettroit Alexis en son premier estat, & que par ainsi, suivant la parole de l’Oracle, il verroit sa vieillesse contente & bien-heureuse : Toutesfois feignant de l’avoir faict expres, il dit à Alexis apres avoir salüé toutes ces bergeres : Et quoy, ma fille, vous voila encore au lict, & que diront ces belles filles de vous voir si paresseuse ? Mon pere, respondit Alexis, la faute en est à ma sœur qui les a amenées icy sans m’en advertir : La faute, repliqua Adamas, en est vostre, qui estes encores dans la plume : mais si elles me vouloient croire, elles vous foüeteroient de sorte qu’une autre fois vous vous leveriez plus matin : Alors Astrée qui s’estoit levée de dessus le lict pour salüer Adamas : Mon pere, dit-elle, il est raisonnable que nous nous levions matin pour avoir le soing des trouppeaux que nous avons en garde, & il l’est encores plus que la belle Alexis conserve son beau visage, sans se donner tant de peine : Vous en direz, respondit Adamas, ce qu’il vous plaira : mais je suis bien d’advis si elle veut estre belle, qu’elle fasse comme vous : car vostre beauté luy apprend que vostre recepte doit estre fort bonne. Astrée rougit un peu, & vouloit luy respondre lors qu’on le vint advertir que Daphnide & Alcidon estoient dans la sale qui l’attendoient : cela fut cause que pre nant ces bergeres par la main, il laissa Alexis seule pour luy donner loisir de s’habiller, cependant qu’il alloit monstrant à toute ceste belle trouppe les raretez de sa maison, qui se pouvoit dire tres-belle & tres-curieusement enjolivée.

Apres que toute la compagnie fut assemblée, & que pour le contentement de Hylas, Alexis fut arrivée : Adamas creut que pour attendre l’heure du disner, il estoit à propos de leur faire voir les promenoirs, & cela d’autant plus que ce jour là le Soleil estoit un peu couvert des nuës. Chacun s’accompagna de celle qu’il luy pleust, horsmis Sylvandre, Hylas & Calydon : Car Diane fut prise de Paris, auquel Sylvandre par respect estoit contraint de la quiter, & Astrée estoit tousjours avec Alexis, qui empeschoit que la nouvelle affection de Hylas, & de Calydon, ne pouvoit recevoir le contentement de parler à ceste feinte Druyde, & à la belle bergere. Quant à Calydon & à Sylvandre, ils n’en osoient point faire de semblant : mais Hylas qui n’avoit pas accoustumé de se contraindre : Ma Maistresse, dit-il aussi tost qu’ils furent hors du logis, permettez que Calydon entretienne Astrée : Et qui sera celuy, dit Astrée en sousriant, qui tiendra compagnie à Alexis ? Ne vous en mettez point en peine bergere, dit froidement Hylas, celuy qui pourvoit l’Hyver de grains aux oyseaux ne la laissera pas sans secours, & attendant qu’il luy en envoye un meilleur, je m’y offre : Et en mesme temps sans attendre d’avantage, prit Alexis de l’autre bras : Vrayment, dit Astrée à moitié en colere de se voir oster la commodité d’estre seule aupres d’Alexis : Il est aysé à cognoistre, Hylas, que vous n’estes pas des bergers de Lignon, car ils n’ont guere accoustumé d’estre si hardis : Je le croy, dit Hylas, mais il y a bien apparence aussi que des bergers soient si courageux que moy : Il me semble, repliqua Astrée, que puis que vous en portez l’habit, vous en devez avoir le courage. Non, non, respondit-il, bergere, DESSOUS UN FER ROUILLÉ N’EST MOINS PREUX UN ACHILLE : au contraire si l’exemple de la vertu avoit quelque force en ces bergers, Calydon que je vois là sans party, & vous regarder avec un œil qui vous demande l’aumosne, en feroit autant que moy. Astrée baissa les yeux en terre, craignant que pour peu que ce discours continuast, ce jeune berger pourroit bien imiter Hylas, & qu’ainsi d’une faute elle en auroit fait deux : Mais Hylas qui print garde à ceste mine, & qui eut opinion que si quelque chose divertissoit Astrée, il pourroit plus aisément entretenir Alexis : Il fit signe à Calidon, qui rendu plus hardy que de coustume, apres avoir fait une grande reverence à la bergere la prit de l’autre costé sous les bras, feignant que c’estoit pour luy ayder à marcher : La bergere qui vit bien qu’il n’y avoit plus de moyen de s’en desdire, se tournant vers Alexis ; Je confesse que les mauvais exemples, dit-elle, s’imitent plustost que les bons, & qu’il faut que je me desdise de l’avantage que j’ay donné aux bergers de Lignon : Que voulez vous y faire ? dit Alexis en pliant les espaules, si nostre vie n’e stoit meslée de ces amertumes, ne serions nous point trop heureuses ? Elle respondit cela si bas, que ny Hylas, ny Calydon n’en entendirent rien, & toutefois la froideur de laquelle la bergere receut Calydon, luy donna bien quelque opinion, qu’elle eust eu plus agreable d’estre seule avec ceste Druyde : mais feignant de ne le point recognoistre, il ne laissa de continuer son dessein, de sorte qu’il n’y avoit plus personne sans party que Sylvandre. Mais Laonice qui avoit tousjours nourry un esprit de vengeance contre luy, & qui ne cherchoit que l’occasion de luy pouvoir rendre un signalé desplaisir, depuis le jour que par son jugement elle perdit Tircis : le voyant seul, pensa que peut estre elle pourroit en trouver quelque moyen : Elle sçavoit desja l’affection qu’il portoit à Diane, & celle de Diane envers luy, ne luy estoit pas du tout incogneuë, parce qu’ayant tant aymé, il estoit impossible qu’elle ne se prit garde de leurs actions, & mesme en ayant appris ce qu’en diverses fois elle en avoit ouy de leur bouche mesme, c’est pourquoy le voyant seul & pensif, elle s’approcha de lui, & feignant un visage tout autre qu’elle n’avoit le cœur. Que veut dire, berger, ceste tristesse, dit-elle, qui est peinte en vostre visage, estes vous peut estre amoureux ? Bergere, respondit Silvandre, j’ay tant d’occasion d’estre triste, qu’il ne faut point me demander si l’amour en est la cause : Je croy, adjousta-t’elle, que ce ne sont pas de nouvelles occasions, & toutefois ces jours passez vous viviez plus content : mais voulez vous que je vous die ce que j’en pense ? Le subject de vostre melancolie vient ou du mal present, ou du bien absent : Si vous ne m’expliquez d’autre sorte cet Enigme, dit le berger, je ne sçay que vous respondre : Je veux dire, reprit Laonice, puis que vous voulez que je vous parle plus clairement, que le mal present vous tourmente, voyant qu’un autre a vostre place aupres de vostre Maistresse, ou le bien absent, car je sçay que vous aymez Madonthe : Vous estes, dit Sylvandre, sage bergere, une grande devineuse, car l’une des deux choses que vous me dites veritablement me tourmente : mais toutefois, dit-il en sousriant, non pas peut estre tant que vous penseriez bien. Quelquefois, respondit Laonice, en semblable mal l’on ne pense pas estre si malade que l’on est : mais à bon escient Sylvandre, lequel de ces deux maux vous presse le plus ? Lequel, dit le berger, pensez vous que ce soit ? Je ne sçay, dit Laonice, si je vous en dois dire mon opinion, car peut estre ne l’avouërez vous pas : Si c’estoit une faute que d’aymer : Je confesse que difficilement j’en avoüerois la debte : mais puis que pour ne faire tort à tous les hommes (car je croy qu’il n’y en a point qui n’ait aymé quelquefois) il faut plustost dire que c’est une vertu, ou pour le moins une action qui de soy-mesme peut estre ny bonne ny mauvaise : Pourquoy pensez vous que je fasse difficulté de dire la verité, puis qu’en la nyant je commettrois une plus grande erreur ? Vous avez raison, berger, respondit Laonice : car toute personne qui veut estre estimé homme de bien, doit sur tout estre soigneuse de ne blesser jamais la verité. Mais dites moy en vostre foy, Sylvandre, le bien absent ne vous tourmente t’il pas d’avantage que le mal present ? Le berger qui ne vouloit point donner cognoissance de son affection à ceste estrangere, ny à personne, s’il luy estoit possible : voyant que d’elle-mesme elle bastissoit la tromperie qu’il eust esté en peine de controuver, pensa estre à propos de la continuer, & ainsi faisant un petit sousris, luy respondit : C’est une chose estrange que la vivacité de vostre veuë. Je vous jure, discrette Laonice, que je ne croyois pas y avoir personne qui s’en fust pris garde : mais comment l’avez vous peu recognoistre ? Silvandre, luy dit-elle, contentez vous que toutes ces feintes que vous faites pour Diane peuvent bien amuser Thersandre, mais non pas ceux qui avec mes yeux remarquent vos actions : presque tous ceux qui sont le long de la douce riviere de Lignon ont tellement le cœur occupé en leurs propres affections, qu’ils ne prennent garde à celles d’autruy, n’ayans des yeux que pour voir ce qu’ils ayment : mais moy qui n’ay rien à faire qu’à considerer vos actions de tous, j’ay fort bien apperçeu que Madonthe vous plaist d’avantage que Diane : mais ne soyez marry que je l’aye recogneu, puis que peut-estre ne vous seray-je point inutile. Madonthe m’ayme, & je pense qu’elle croira aysément ce que je luy persuaderay : Je sçay que c’est que d’aymer, & quels ressorts il faut toucher pour en avoir le contentement que l’on en desire, je vous promets de vous y ayder & servir en toute ce que je pourray. Sil vandre ne se pouvoit presque empescher de rire de l’ouyr parler de ceste sorte, & pour luy en asseurer encores plus l’opinion qu’elle en avoit conceuë, la supplia de n’en vouloir point faire de semblant, de peur que quelque autre ne s’en prist garde, & sur tout n’en rien dire à Madonthe, parce qu’elle s’en sentiroit offencée, & cela pourroit estre cause de ruiner tout son dessein, qu’il la remercioit grandement des offres qu’elle luy faisoit, lesquelles il ne refusoit point : mais qu’il ne vouloit accepter encores pour plusieurs raisons que bien-tost il luy feroit sçavoir. Silvandre pensoit ainsi faire le fin, mais Laonice qui feignoit de le croire commençoit d’ourdir par là la meschanceté qu’elle luy vouloit faire, & que depuis elle luy vendit si cherement. Cependant Paris, & Diane estoient entrez bien avant en propos : car ce jeune homme brusloit d’une si violente amour pour ceste bergere, qu’il ne pouvoit vivre avec aucun repos que l’ors qu’il estoit aupres d’elle. Et il est certain que si ceste bergere eust eu dessein d’aymer quelque chose, elle eust peu s’en embroüiller : mais depuis la mort de Filandre, elle ne vouloit que l’Amour prist place parmy ses affections, luy semblant que rien n’estoit digne d’estre mis au lieu où un berger si parfaict que Filandre avoit esté si long temps. Que si elle ayma depuis Sylvandre, ce ne fut pas par dessein, mais par une surprise que luy firent les merites & les recherches de ce berger : De sorte que jamais la bonne volonté qu’elle eust pour Paris n’outrepassa celle qu’une sœur pourroit avoir pour un frere, luy semblant d’estre obligée à celle-là par l’amitié qu’elle luy portoit, & empeschée par un vertu incogneuë de l’aymer d’avantage que comme son frere, & qu’en son cœur elle attribuoit à l’amour qu’elle avoit portée au gentil Filandre ; luy toutefois de qui l’affection n’avoit point de limites, apres luy avoir rendu tous les tesmoignages de son amour qui luy avoient esté possibles, il se resolut de tenter enfin quelle seroit sa fortune, & trouvant ceste occasion bonne, il pensa qu’il ne la faloit point perdre. La tenant doncq sous les bras, il la separa un peu d’aupres des autres : & cependant que chacun s’amusoit à diverses occupations, il luy parla de ceste sorte : Est-il possible belle Diane, que quelque service que j’aye essayé de vous rendre, n’ait peu vous donner cognoissance de l’affection que je vous porte, ou si vous l’avez recogneüe, est-il possible que ceste Amour soit demeurée jusques icy sterile, & sans avoir peu donner naissance à un peu de bonne volonté en vostre ame ? Si l’offence fait naistre la haine, pourquoy mes services encores que bien petits ne produisent-ils en vous, non pas de l’Amour, car ce seroit trop de bon-heur, mais quelque peu de bien-vueillance, qui vous les rende pour le moins aggreables ? J’espreuve, & en cela je n’accuse que mon peu de merite, & mon mal-heur trop grand : J’espreuve, dis-je, que tout ce qui est profitable à tous les autres qui ayment, m’est entierement inutile. Mon extréme affection vous outrage, mes services vous desplaisent, ma patience se rend mesprisa ble, ma constance ennuyeuse, & l’aage que je passe en vous aymant, servant, & adorant, tellement infructueuse, que peut estre encores n’avez vous pas pris garde que je sois à vous. Dieux ! ceste cruauté ou plustost ceste mescognoissance pour ne dire ingratitude, accompagnera-t’elle tousjours ceste belle ame, & jamais ne permettrez vous que ce cœur de diamant s’amolisse à mon sang, que je verse par les yeux en forme de larmes ?

A ce mot, Paris se teut, tant parce qu’il eut peur que ses yeux ne fussent assez forts pour retenir dans la paupiere les pleurs que ces paroles luy arrachoient du cœur, s’il continuoit son discours, que pour donner loisir à Diane de luy dire quelque parole qui le peust consoler, elle qui l’aymoit, comme nous avons dit, ne pensant pas qu’il fust reduit aux termes que ces propos faisoient paroistre, & ne voulant, s’il luy estoit possible, qu’il partist mal satisfait, apres avoir tourné les yeux doucement vers luy. Je ne pensois pas, luy dit-elle, gentil Paris, que vous me tinssiez jamais un tel langage, qui est autant esloigné de mon intention, que le Ciel l’est de la terre : vous me blasmez d’estre insensible, & de ne recognoistre l’affection que vous me portez : & quelle me pensez vous estre, si ne vous aymant point, je vis toutesfois de ceste sorte avec vous ? Comment voulez vous que je vous rende plus de preuve de ma bonne volonté, qu’en vous rendant toutes les fois que vous venez vers moy, tout le bon visage que je suis capable de faire, si je reçois tout ce que vous me dites tout ainsi qu’il vous plaist, si je vous responds avec toute la courtoisie, & toute la civilité que je puis penser m’estre permise, & vous estre agreable ? Qu’est-ce que vous desirez d’avantage de moy, ou que pensez vous que je puisse de plus ? voyez vous que je caresse quelqu’un plus que vous ? voyez vous que je vous laisse pour aller entretenir quelqu’autre, ou plustost ne voyez vous point qu’il n’y a personne que je ne laisse pour avoir le bien de parler à vous ? Ah ! belle bergere, dit Paris en souspirant, j’avoüe ce que vous me dites, & que vous faites plus pour moy que pour tout autre : mais que me vaut cela, si enfin vous ne faites rien pour personne ? Si mon affection n’estoit point telle qu’elle est, je veux dire, si elle n’estoit point extreme, je ne demanderois pas peut-estre avec tant d’importunité des tesmoignages de vostre bonne volonté. Mais de tout ce que vous me dites que vous faites pour moy, qu’est-ce que vous ne feriez pas pour le fils d’Adamas, la premiere fois que vous le verriez, encore qu’il ne vous eust jamais tesmoigné aucune affection ? Toutes vos actions envers moy sont veritablement pleines de civilité, & de courtoisie : mais à cela n’y estes vous pas obligée envers tous ceux qui vous voyent, & qui sont de ma qualité ? Et pensez-vous que ces devoirs que vous rendez à mon nom & à ma condition, puissent satisfaire pour ceux que mon extreme affection pense que vous luy devez ? Nullement, belle Diane, souvenez vous qu’au fils d’Adamas il faut ces courtoisies & ces civilitez : mais à l’amour de Paris, il faut quelque correspondance de bonne volonté, si vous ne voulez que je continuë à me plaindre, & de vous comme insensible, & de moy comme le plus malheureux qui ayma jamais tant de beauté. Diane alors, apres estre demeurée muette quelque temps, luy respondit froidement : jusques icy j’ay tousjours creu qu’il n’y avoit rien en mes actions qui ne vous deust contenter, me semblant que je les avois disposées selon les regles que les filles doivent observer, mesme lors qu’elles veulent honnestement plaire, & s’obliger quelqu’un : mais à ce que je vois, je n’y suis pas parvenuë, & puis que je me suis faillie de cette sorte, pour vous monstrer combien je vis franchement avec vous, je vous veux dire ouvertement ma pensée, je vous honore Paris, autant qu’homme du monde, & je vous aime comme si vous estiez mon frere ; si cela ne vous contente, je ne sçay que vous pouvez desirer de moy. Belle Diane, dit Paris, il est vray que cette declaration m’est extremement agreable, & que je demeure plus que satisfait en qualité de fils d’Adamas, mais nullement en celle de Paris, parce que mon affection vous demande quelque chose d’avantage : c’est-à-dire, non pas amitié, mais Amour pour Amour. Or en cecy, reprit incontinent la bergere, si vous n’estes content & satisfait, prenez vous en à vous mesmes, qui laissez aller vos desirs plus outre que vous ne devez, & j’aurois sujet de justement me douloir de vous, si je le voulois prendre, de pretendre de moy plus que je ne dois : Il est vray, repliqua Paris, que vous auriez le sujet que vous dites, si je recherchois de vous, belle bergere, quelque chose qui fust outre vostre devoir : mais tous mes desseins estans fondez sur l’honneur & sur la vertu, il me semble, qu’avec raison vous ne pouvez vous plaindre de mes desirs ; & afin que je parle à cœur ouvert à celle à qui est ce mesme cœur, sçachez belle bergere, que je me suis tellement donné à vous, que je ne puis avoir ny repos ny contentement, que de mesme vous ne soyez mienne : mais avec la condition que je le dois & puis desirer, qui est en vous espousant. Vous me faites de l’honneur, respondit alors Diane froidement, d’avoir cette volonté : j’ay les parens qui peuvent disposer de moy, c’est à eux à qui je remets semblable affaire, & toutefois si vous voulez sçavoir ce que j’en ay dans l’ame, je vous jure Paris, que ny vous ny personne vivante ne me donne, ny donnera jamais à ce que je crois cette volonté : Je vous aime bien comme mon frere, mais non pas pour mary : & ne trouvez cela estrange, puis que je suis toute telle envers le reste des hommes. O Dieux ! dit alors Paris, est-il possible que je ne reçoive jamais un parfait contentement ? donques vous me voulez aimer pour vostre frere : mais vous ordonnez que le reste de ma vie, cette Amour demeure infructueuse : Que voulez-vous Paris, dit-elle, que je vous die ? avez vous envie que je vous trompe, ou qu’avec des discours dissimulez je vous donne des esperances qui n’auront jamais effect ? Il me semble qu’en cela je vous oblige en vous descouvrant franchement ma resolution. O bergere ! la desobli geante obligation qu’est celle-cy, dit Paris en souspirant, & que de larmes & de peine pour m’en acquitter faudra-t’il que je paye à vostre cruauté ?

Ils vouloient continuer lors que se rencontrant à la croisée de plusieurs allées, ils en furent empeschez par le reste de la trouppe qui s’en retournoit à la maison, Adamas les ayant advertis qu’il estoit heure de disner, & mesme Alexis, qui ennuyée & des discours d’Hylas, & d’estre si long-temps separée d’Astrée, alloit recherchant l’occasion de se remettre pres d’elle, de laquelle Calidon l’avoit separée aussi-tost qu’elle vid Diane. Je vous supplie, luy dit-elle, belle bergere, aidez moy à respondre aux beaux discours d’Hylas : car je vous asseure que je ne sçay plus m’en defendre. Ma Maistresse, dit Hylas, quand on ne se peut plus deffendre, il se faut rendre, afin d’espreuver autant la courtoisie que l’on a ressenty la force & la valeur de son ennemy : J’ayme mieux mourir, dit Alexis en sousriant, que me mettre à la mercy d’un tel vainqueur. Et moy, respondit-il, j’ayme mieux non seulement vous ceder la victoire, mais me donner pour vaincu, que si pour me trop opiniastrer à ce combat vous y mouriez : Veritablement, repliqua Alexis, vous estes courtois : mais voyez vous, Hylas, je suis si glorieuse, & desire si peu de m’obliger, que je ne sçay si je dois recevoir l’offre que vous me faites. Et pourquoy en feriez vous difficulté ? dit Hylas, est-ce peut-estre pour la mespriser ? Nullement, respondit Alexis, mais c’est que j’ay peur que d’estre victorieuse de ceste façon, ne soit estre vaincuë. O Dieux ! s’escria alors Hylas, que j’ay tousjours bien dit, qu’il estoit dangereux d’aymer une femme Clergesse, & qui eust esté nourrie parmy ces Druydes des Carnutes : Je vous jure par la foy & par l’amour que je vous porte, n’y avoir rien eu qui m’ait tant donné d’apprehension quand je commençay de vous aymer, que ceste consideration que vous n’estiez pas beste. Et quoy, interrompit Diane, qui estoit bien aise de s’entremettre en leur discours, pour oster le moyen à Paris de continuer les siens, Et quoy Hylas voudriez vous aymer une personne qui le fust ? Je ne voudrois pas, dit-il, qu’elle le fust du tout, mais ouy bien un peu, & pourveu qu’elle eust assez d’esprit pour croire tout ce que je luy dirois, je ne me soucierois point qu’elle peust expliquer les profondes sciences de nos sçavans Druydes : Mais, reprit Diane, si elle n’avoit d’esprit que pour vous croire, vous auriez trop de peine au soing qu’il vous faudroit avoir de sa conduitte : Vous vous trompez, dit il, bergere, car ce qui se fait pour plaisir ne donne jamais peine : quelques-uns le dient bien ainsi, adjousta Diane, mais je pense qu’ils sont menteurs, car je croy bien que le plaisir les empesche de penser à la peine : mais qu’ils n’en ayent point, c’est un erreur, puis que si l’exercice est violent, on les void suer & halleter comme s’ils estoient Pantois : Voyez vous pas, dit alors Hylas, & vous aussi Diane, vous estes une de celles que je ne voudrois point aymer, vous avez trop d’esprit, & vous me mettez en peine de vous respondre, & c’est ce que je ne voudrois pas : car au contraire, je serois au comble de mes contentemens, si celle que j’aymerois admiroit tout ce que je ferois & tout ce que je dirois : car de l’admiration vient la bonne opinion, & de ceste bonne opinion l’amour que je demande.

Sylvandre qui estoit là aupres, & qui ne cherchoit que l’occasion de s’entremettre aux discours de Diane : L’admiration, interrompit-il, feroit le contraire effect de ce que tu desires. Et pourquoy cela, dit Hylas, puis que si elle m’admiroit, elle croiroit en moy toutes choses grandes & parfaites, & lors que je luy parlerois je luy serois un Oracle, mes prieres luy seroient des loix, & mes volontez des commandemens ? L’admiration, reprit alors Sylvandre, feroit un effect tout contraire, parce que les plus sçavans disent que l’admiration est la mere de la verité, & cela d’autant qu’admirant quelque chose, l’esprit de l’homme est naturellement poussé à rechercher d’en avoir la cognoissance, & ceste recherche fait trouver la verité : Et ainsi, Hylas, quand tu dis qu’elle t’admireroit, tu dis de mesme, qu’elle essayeroit de te cognoistre, & te cognoissant, elle trouveroit que si elle avoit estimé quelque chose en toy, elle s’estoit trompée, & alors en te mesprisant elle admireroit de t’avoir admiré : Et toy aussi berger, respondit Hylas, tu es un de ces esprits, que si tu estois fille je n’aymerois jamais : Mais quoy que tu sçaches dire, si suis-je encores en la mesme opinion : car celuy qui admire, cependant qu’il est en ceste admiration, n’est-il pas vray qu’il estime infiniment ce qui la luy donne ? Il est vray, dict Sylvandre, mais incontinent apres il change quand il vient à la cognoissance de la verité, Or, reprit Hylas, cela me suffit : car de dire qu’elle changera incontinent apres ; Mon amy, Sylvandre, luy dit-il en luy donnant d’une main sur l’espaule, qu’elle se haste tant qu’elle pourra, je luy pardonne si elle change plustost que moy, & si de fortune elle me devance, sois asseuré que je l’auray bien tost attrapée : Plusieurs ouyrent ceste responce, parce que Hylas parloit fort haut, & cela fut cause que chacun en rit ; de sorte que ce discours les entretint jusques dans la maison où les tables se trouvant couvertes d’abondance de vivres, chacun s’y assit comme le soir auparavant.

Durant tout le repas l’on ne parla presque que de l’humeur de Hylas, & pour luy donner subject de parler, il y en avoit tousjours quelqu’un qui soustenoit son party. Et Stelle entre les autres, qui encores qu’elle le fit en apparence pour plaire à la compagnie, toutesfois aussi ce n’estoit pas contre son humeur, ayant toute sa vie suivy les regles de ceste doctrine ; & Corilas qui en avoit autrefois ressenty les effects, l’oyant de telle sorte fortifier le party de Hylas. Je voudrois bien, dit-il, s’adressant à Sylvandre, te faire une demande si tu l’avois agreable ; & puis continua : Dy moy berger, je te supplie, est-il vray que l’amour naisse de la sympathie ? Tous ceux, respondit Sylvandre qui en ont parlé, disent qu’ouy : Or, reprit Corilas, je suis donc le seul qui croit le contraire, & s’ils sont fondez sur quelque raison, je m’en remets, tant y a que j’ay l’experience pour moy : Car y peut-il avoir deux humeurs plus semblables que celles de Hylas & de Stelle ? & toutefois je ne voy point qu’il y ait de l’amour entr’eux. Il n’y eut celuy en toute la table qui ne se mit à rire oyant la proposition de Corilas : & lors que Silvandre vouloit respondre, Stelle l’interrompit, en disant ; Je ne t’en desdis point berger, ny je ne rougiray jamais d’une chose qui m’a redonné tout le repos duquel je jouys : car si je n’eusse point changé lors que je commençay de t’aymer, que chacun considere combien j’eusse eu peu de contentement en ceste amour : mais de ce changement, il faut que tu en accuses la raison que Silvandre disoit tantost, qui est que l’admiration est la mere de la verité : car d’abord ne te cognoissant point, je t’admiray, & t’ayant recogneu, je te méprisay, de sorte qu’avec raison l’on te peut donner pour ta devise ce mot, DE LOING, QU’EST-CE DE PRES RIEN : Mais, dit-elle apres en sousriant, s’il est vray que je sois inconstante pour t’avoir aymé quelque temps, & ne t’aymer plus maintenant : pourquoy ne me dis-tu beaucoup plus constante, puis que n’ayant changé qu’une fois & qu’un seul moment, maintenant je demeureray ferme & resoluë tout le reste de ma vie à ne t’aymer point. La demande que j’ay faicte, interrompit Corilas, n’est pas si vous estes volage ou non : mais pourquoy l’estant & Hylas aussi, vous ne vous entre aymez, s’il est vray que la sympathie soit cause de l’amour ? A cela dit-elle incontinent, je te le diray sans que tu en mettes peine en personne, la sympathie peut faire effect lors qu’il n’y a point une plus grande force qui s’y oppose. Et celle qui peut estre entre Hylas & moy pourroit avoir la force de faire naistre ceste Amour, si ce n’estoit que t’ayant cogneu si peu digne d’estre aymé, tu m’as fait concevoir une si mauvaise opinion de tous les autres bergers, que je ne sçay quand je la perdray jamais. Je pense, dit Corilas froidement, que vous avez raison bergere : car depuis que je vous espreuvay telle que vous sçavez, je n’ay peu me figurer que celles qui estoient vestuës comme vous, ne cachassent sous les mesmes habits les mesmes imperfections. Ah ! s’escrierent tous les bergers, Corilas, c’est trop de blasmer toutes les autres. Non, dit Corilas, ce n’est pas mon intention de les blasmer, je ne dis pas qu’elles ayent ces imperfections, mais seulement je dis, que je ne me suis peu figurer qu’elles ne les eussent, & en cela je ne fais tort qu’à moy mesme, qui n’ay le jugement de sçavoir recognoistre la verité : mais de tout ce mal j’accuse ceste trompeuse, laquelle toutefois ne se peut guere glorifier de ceste victoire, puis qu’elle luy a cousté si cher qu’elle advoüe elle-mesme.

Daphnide & Alcidon escoutoient avec beaucoup de plaisir les petites disputes de ces gentils bergers & belles bergeres, & admiroient que ces esprits nourris & eslevez parmy les bois & les lieux champestres fussent si polis & si civilisez : Mais parce que Daphnide avoit un esprit curieux, & qui desiroit tousjours d’apprendre quelque chose, s’ad dressant au sage Adamas ; Il me semble, mon pere, luy dit elle, que pour separer ces deux amis ennemis (elle avoit sçeu qu’on leur donnoit ce nom) & pour m’oster d’une ignorance & satisfaire à une curiosité où j’ay vescu il y a long-temps, vous pourriez bien nous dire, que c’est que ceste sympathie de laquelle ils ont parlé, & si veritablement il y en a une qui fasse aymer, & par ainsi vous nous donneriez tout à coup deux sortes de viandes : L’une pour le corps, l’autre pour l’esprit. Madame, respondit Adamas, vostre curiosité est loüable, & si je n’y satisfaisois, je serois à blasmer, tant pour n’obeyr à ce qu’il vous plaist de me commander, que pour ne vouloir instruire ceux qui le desirent, ainsi que ma charge m’y oblige. Et cela d’autant plus que je le puis faire aysément, & en peu de paroles : Sçachez donc, Madame, que Tautates le supréme createur de toutes choses, a estably là haut où est sa principale demeure, le lieu où il crée toutes les ames : & parce qu’il n’y a pas apparence que rien parte de la main d’un si bon ouvrier, qui ne soit en sa perfection, & celle de l’ame estant l’entendement, il la rend outre que par sa forme elle est raisonnable, par participation intellectuelle. Or ceste participation, elle la prend de ceste pure intelligence de la Planette, qui domine alors qu’elle est creée, & ceste perfection qu’elle reçoit luy est tellement agreable, qu’elle brule toute d’Amour, de l’intelligence qui la luy participe : Et tout ainsi que l’Amant se forme une Idée en sa fantaisie de la chose aymée, le plus parfaitement qu’il luy est possible, afin d’y replier les yeux de son ame, & se plaire en ceste contemplation, lors qu’il est privé de la veuë du visage bien aymé. De mesme ceste ame amoureuse de la supréme beauté de ceste intelligence & de ceste Planette, lors qu’elle entre dans ce corps à qui elle donne la forme, elle imprime non seulement ses sens, & le corps Etheré, dans lequel les plus sçavans disent qu’elle est enveloppée, pour apres se joindre comme par un milieu à celuy que nous voyons : mais aussi sa fantaisie de ce caractere, de la beauté de laquelle elle a esté ardemment esprise dans le Ciel, & d’autant plus qu’elle en peut rendre la figure, & la ressemblance parfaicte, d’autant plus aussi se plaist-elle à la considerer & à la revoir, & se plaisant en ceste contemplation, elle se forme une certaine naturelle disposition d’estimer bon & beau tout ce qui luy ressemble, & à repreuver generalement tout ce qui luy est dissemblable, accoustumant de telle sorte son jugement à y porter la volonté, qu’enfin ce decret se donne non point par discours de raison, mais tout ainsi que toutes les autres choses qui se font en nous naturellement : voire mesme ceste coustume se rend enfin une habitude, à laquelle nous ne pouvons contrevenir sans nous faire un tres-grand effort. De là il avient qu’aussi tost que nous jettons les yeux sur quelqu’un, s’ils rapportent à nostre ame, comme de fideles miroirs qu’il y ait en ceste personne quelque chose qui ressemble à ceste image, que nous nous sommes faites de la Planette, de l’intel ligence tant aymée nous l’aimons tout incontinent, sans faire en nous mesme autre discours, ny autre recherche de l’occasion de ceste bonne volonté, y estant portez par un instinct qui se veut dire aveugle : & au contraire nous le hayssons si nous trouvons qu’il en soit different, & c’est ce que l’on nomme sympathie, qui est ceste conformité que nous rencontrons d’avoir les uns avec les autres, & laquelle est la veritable source de l’Amour, & non pas comme plusieurs ont creu que se fust toute beauté : car si la beauté estoit la source de l’Amour, il s’ensuyvroit que toutes les belles personnes seroient aymées de tous : Et au contraire nous voyons que non point les plus beaux & les plus dignes, mais ceux-là seulement qui reviennent le plus à nostre humeur, & avec lesquels nous avons le plus de conformité, sont ceux que nous aymons le plus.

A ce mot, le Druyde s’estant teu, Daphnide reprit ainsi, J’avouë, mon pere, que tout à un coup vous m’avez esclaircy plusieurs doutes : mais si en ay je encor un, sur ce que vous venez de dire, qui n’est pas petit, & duquel je voudrois bien avoir la resolution. S’il est vray que l’Amour vienne de ceste ressemblance que je rencontre en celuy que j’ayme, d’où vient que de mesme par ceste mesme ressemblance il ne m’ayme pas ? car si je l’ayme pour ceste sympathie, & si ceste sympathie vient comme vous dites, il est impossible que j’en aye pour luy, qu’il n’en ait pour moy : Je veux dire, que si je suis née sous sa Planette, qu’il ne soit né aussi sous la mienne : Et toutesfois nous en voyons tant qui n’ayment point ceux qui meurent d’Amour pour elle. Vostre doute, respondit Adamas, merite d’estre esclaircie, & monstre bien qu’elle part d’un esprit tel que celuy de Daphnide.

Sçachez donc, Madame, que comme je vous ay dit, l’ame se faict une image la plus parfaite qu’elle peut de ceste Planette, & de ceste intelligence qu’elle ayme. Mais d’autant que pour representer un visage si beau & si parfait, la matiere est de telle sorte inferieure, qu’elle ne le peut faire que fort imparfaictement : Il s’ensuit que ceste representation n’est pas également parfaite en chacun, parce que la matiere du corps est quelquefois mieux disposée aux uns qu’aux autres, & selon que l’ame la rencontre, elle y travaille plus ou moins parfaictement : Et il avient de là que tout ainsi que les couleurs, le pinceau, & la toile estans mal propres, le Peintre n’en peut faire quelquefois que des pourtraits aussi fort grossiers, & fort peu ressemblans à ce qu’il veut representer ; de mesme l’ame rencontrant le corps mal disposé à recevoir la figure & les lineamens qu’elle luy veut donner de ceste beauté qu’elle ayme, la ressemblance demeure si imparfaite, qu’à peine y en a t’il quelques traits grossiers & si mal-faits, qu’ils ne sont pas presque recognoissables en chose quelconque : & quand cela se rencontre ainsi, sans doute celuy qui a la representation plus parfaite de l’intelligence & de la Planette, sera aymé par sympathie de celui qui l’a aussi, encore que plus mal-faite : car l’ame de celuy-cy, quoy qu’elle n’ait peu representer en son corps bien au naturel ce visage qu’elle ayme, ne laisse d’en aymer le portrait qu’elle en void bien fait, en quelque lieu qu’il soit, comme l’Amant celuy qu’un estranger aura de sa maistresse, encores que le sien propre ne soit pas bien bon : Mais au contraire l’ame qui aura rencontré une matiere bien disposée, & qui par consequent aura l’idée & le patron bien representé, ne daignera pas seulement tourner les yeux sur l’autre, soit qu’elle le mesprise pour le voir si mal fait, ou soit qu’elle le mescognoisse pour en avoir si peu de ressemblance, & de la procede ceste amour par sympathie qui n’est pas mutuelle.

Mais, interrompit Hylas, me permettez vous, mon pere, de vous faire une demande ? Vous le pouvez, respondit Adamas, si ces amours viennent par sympathie : D’où vient, dit Hylas, qu’apres avoir aymé quelque chose, l’on cesse quelquefois de l’aymer, & que mesme on la mesprise, & que bien souvent on la hayt ? Ceste demande, respondit l[e] Druyde en sousriant, est propre à Hylas, & vous voyez qu’il est vray que ceste sympathie est un instinct aveugle, puis qu’Hylas aymant, & cessant d’aymer un mesme subject, toutefois il ne sçait pourquoy il le fait ainsi. Or je le vous diray Hylas, afin qu’à l’avenir vous sçachiez la raison des choses que vous practiquez si bien.

Figurez vous, Hylas que les impressions que l’ame fait en son corps, par lesquelles elle se represente ceste beauté superieure de son intelligence, & de sa planette, sont veritablement cor porelles : Car en la fantaisie elle met les lineamens, comme un Amant en son imagination ceux de la chose bien aymée, & les represente de telle sorte en ses sens & en sa complexion, qu’elle rendra son humeur ou melencolique, si elle tient de Saturne, ou joyeuse, si c’est de Jupiter, & ainsi des autres. Et apres comme nous avons desja dit, elle prend une si grande coustume de contempler & d’approuver ces choses, qu’elle en fait une habitude, laquelle encores qu’il soit difficile de changer ou de perdre, toutefois ainsi que toutes les autres, peut estre & changée & perduë : Ce que l’on voit ordinairement avenir en la cire par la force du cachet : car encore qu’on y ait imprimé une figure, toutefois si l’on veut, en y mettant un autre cachet, elle perd la marque du premier ; tant parce que l’ame n’ayant imprimé ce caractere en ses sens, & en son corps, que parce que ceste beauté celeste luy plaisoit : Il est certain que si par nonchalance, elle vient à ne s’y plaire plus, ou bien que quelque nouvel object, auquel sa volonté se laisse aller, marque sa fantaisie d’une autre figure, elle perd la premiere ressemblance, & n’en retient rien du tout : Et alors celuy qui aura esté aymé de luy, ou qui l’aura aymé par sympathie, perdant ceste ressemblance qu’il avoit perdu aussi l’amour qui en estoit causée : car tout ainsi que les habitudes, la sympathie aussi se peut perdre & acquerir. Mais, Hylas, si toutes les fois que vous avez changé, vous avez imprimé en vous une nouvelle idée de quelque autre chose, il n’y en doit guere plus avoir en tout le mon de, qui n’ait esté quelquefois imprimée en vous, de sorte que ma fille peut esperer que vous serez plus constant pour elle que pour les autres, non pas pour meriter plus que celles qui l’ont devancée, mais pour avoir esté la derniere. Chacun se mit à rire oyant ceste conclusion, & peut estre Hylas eust respondu quelque chose, n’eust esté qu’Astrée prit la parole :

Mais dit-elle mon pere, s’il est vray que l’Amour vienne de cette sympathie, que veut dire que l’on aura veu fort long-temps une personne sans l’aimer, & qu’apres l’on l’aime ? La response, dit Adamas que j’ay faite à Hylas, peut servir à cette demande : au commencement cette personne n’avoit pas encore le caractere de la beauté de ceste intelligence, & depuis par une nouvelle marque, comme d’un cachet nouveau il le peut avoir imprimé : Mais en voicy encores une raison assez claire.

Depuis que l’ame est enveloppée de ce corps que nous avons, tant qu’elle y est enfermée comme dans une prison, elle n’entend ni ne comprend chose quelconque que par les sens, par lesquels, comme par des portes luy vient la cognoissance de tout ce qui est en l’Univers. Et non seulement elle n’entend ny ne comprend que par eux, mais encores ne peut ny entendre ny comprendre que par des representations corporelles, quoy qu’elle contemple les substances incorporelles. Il advient de là qu’elle ne peut avoir sa cognoissance qu’autant parfaite que ses sens la lui peuvent representer, & que s’ils sont faux & trompeurs, ils la deçoivent, & luy font faire un jugement faux, comme nous voyons en ceux qui sont malades, qui trouvent les viandes, pour bonnes qu’elles soient, de tres-mauvais goust, parce que le leur est depravé. De mesme, ceux qui ont mal aux yeux verront quelquefois les choses doubles, ou une couleur pour autre, ou bien encores que l’œil ne soit pas mal disposé, les milieux par lesquels la vision se fait quelquesfois ne laissent de les tromper, comme à travers un verre bleu tout ce qu’il verra luy semblera de mesme couleur, dedans l’eau un baston bien droit luy semblera tortu, & toutes choses plus grandes ou plus petites, selon la qualité des lunettes par lesquelles il regarde. Or ces faussetez estans representées par les sens pour vrayes, l’ame qui leur adjouste toute creance, en fait incontinent le jugement, qui ne peut estre que faux, parce que les choses presupposées, & desquelles elle tire ses consequences sont telles : Le jugement estant fait, la volonté incontinent s’y porte & y consent, la volonté, dis-je qui a pour son subject le bon, & ce qui est jugé tel, ou qui au contraire fuit de ce qu’elle pense estre mauvais. Et par là vous pouvez entendre, belle bergere, que la raison qui est cause que nous voyons quelque temps sans aymer une personne, qu’apres nous aimons : c’est ou que nos yeux & nos sens, qui doivent representer ces choses à l’ame, ne font pas soigneusement leur office, ou les milieux par lesquels ils agissent, ont quelque imperfection qui les empesche de les pouvoir fidelement representer, lesquelles estans ostées, ils viennent à descouvrir la verité, & à la redire à nostre ame, qui alors recognoissant cette ressemblance se met à aimer ardemment ce qu’auparavant elle avoit veu sans aimer, & sans s’en soucier.

Diane qui escoutoit fort attentivement Adamas : Mon pere, luy dit-elle, & moy aussi, si ce ne vous estoit importunité, je voudrois bien vous faire une demande. Jamais, respondit Adamas, ce qui procede d’une si gracieuse bergere ne peut avoir ce nom : Mais je crains que je ne pourray peut-estre vous respondre assez bien. Je ne suis, repliqua-t’elle en sousriant, plus difficile que ma compagne, & puis la profonde cognoissance que le sage Adamas a de toutes choses, n’a garde de manquer au doute d’une ignorante bergere comme je suis : Dites moy donc je vous supplie, mon père, puis que l’Amour procede de cette sympathie, qui est une image representée en nous de l’intelligence & de la planette sous laquelle nous naissons, que veut dire que les personnes belles sont aimées presque ordinairement de chacun ? car il faudroit donc que tous ceux qui les aiment fussent naiz sous mesme planette, ce que l’on void bien n’estre pas par le temps de leur naissance.

Je me suis bien douté, respondit Adamas, que cette subtile bergere me feroit une demande qui ne seroit pas commune : mais il faut essayer de lui respondre. Toutes les choses qui sont belles, encore qu’elles soient diverses, ne laissent pas d’avoir entr’elles quelque conformité, comme aussi toutes les bonnes : Et c’est pourquoy quelques uns ont dit, qu’il n’y avoit qu’un bon & un beau, à la similitude duquel toutes les choses bonnes & belles sont jugées estre telles. Or ces planettes & ces intelligences qui leur president ne sont bonnes ny belles, sinon qu’en-tant qu’elles ressemblent le plus à ce supréme Bon & Beau ; & quoy qu’elles soient entr’elles separées & diverses, si est-ce que comme que ce soit, elles ne sont aimables ny estimables qu’en-tant qu’elles sont bonnes & belles, & cette bonté & beauté ayant tousjours de la conformité, encore qu’elles soient en divers sujets, il ne faut trouver estrange si plusieurs aiment les personnes qui sont belles, encores qu’elles ne soient pas nées sous mesme Planette, puis que chacun remarque en leur beauté quelque chose qui est conforme à celle de la sienne propre.

Me voila, interrompit Hylas, le plus content homme du monde : car je viens d’apprendre une chose qui m’est grandement avantageuse : Et toy Silvandre, dit-il se tournant vers le berger, tu as raison de demeurer muet, car ce discours ne faict rien pour toy. Je ne sçay, respondit froidement Silvandre, en quoy il t’avantage si fort. Ignorant berger, reprit Hylas, n’as-tu pas ouy que le sage Adamas a dit, que l’occasion pour laquelle les belles personnes estoient aymées de tant de gens, estoit parce que leur beauté participoit avec quelque conformité à celle de toutes les autres planettes & intelligences ? Je l’ay fort bien ouy, respondit Silvandre ? mais enquoy est-ce que cela t’est advantageux ? En ce que, repliqua Hylas, si j’aime tant de diverses beautez, il faut que j’aye de la conformité avec toutes, & ainsi je me puis dire plus beau que toy qui n’en regardes qu’une seule. Je pense, reprit Silvandre en sousriant, que si ta raison est bonne, tu n’es pas seulement plus beau que moy, mais plus que tous ceux de ceste contrée, quand ils seroient joints tous ensemble : Mais il ne faut pas entendre le discours du sage Adamas de ceste sorte : Au contraire, si tu te souviens de ce qu’il a respondu à Daphnide, tu cognoistras que c’est signe d’un grand deffaut en toy, qui as ce pourtraict de ton intelligence & de ta Planette si mal faict, qu’il n’y a pas une de ces belles qui ne desdaigne de voir en toy une si grande imperfection d’une chose si parfaite.

Chacun se mit fort à rire, & Hylas eust bien repliqué quelque chose pour sa deffence, n’eust esté qu’on se leva de table, estant desja assez tard. Et parce qu’Astrée avoit fort bonne mémoire du conseil que Leonide luy avoit donné, de prier Adamas de vouloir venir en leur hameau faire le sacrifice qu’il avoit promis pour l’action de grace du Guy salutaire, elle tira à part Diane, Philis, Celidée, Stelle, & les autres bergeres, & leur proposa, qu’il luy sembloit qu’ayant eu ceste grace de Tautates, d’avoir en leur hameau le Guy sacré, il ne falloit pas estre paresseuses de l’en remercier, parce que cela les rendroit indignes de la continuation de ses graces : Et puis que leurs bergers en estoient desja venus prier le Druyde, elles se monstreroient trop nonchalantes, si avant que de partir pour s’en retourner, elles ne joignoient leurs supplications aux prieres qu’ils avoient faites, & que mesme afin de ne point differer d’avantage une si bonne œuvre, il falloit essayer de l’emmener avec elles en s’en retournant : Il n’y en eut une seule qui n’approuvast ce qu’Astrée avoit dit, & apres avoir consideré qui d’entre-elles seroit bonne à faire la priere pour toutes : elles furent d’avis que Diane accompagnée de toutes, luy en porteroit la parole, ce qu’elle accepta, encores qu’elle en fit au commencement quelque difficulté, & sans dilayer d’avantage s’approchant d’Alexis, elles luy firent entendre qu’elles desiroient de parler au sage Adamas, & qu’elles la supplioient que ce fut par son moyen. Alexis qui ne sçavoit ce que c’estoit, s’approchant d’Adamas, luy fit sçavoir le desir de ces discrettes bergeres, & en mesme temps Diane luy fit la supplication, de laquelle ses compagnes l’avoient chargée. Et y adjousta, qu’elles s’estimeroient grandement favorisées de luy, si sans plus dilayer, elles pouvoient l’emmener à leur retour pour cest effect : Et ensemble le supplioient d’ordonner à la belle Druyde sa fille, & à la Nymphe Leonide, de vouloir honorer ce sacrifice de leur presence. Le Druyde luy respondit, Belles & discrettes bergeres, vostre requeste est si juste, & moy tellement obligé de procurer que le grand Tautates soit honoré & servy en ceste contrée, que pourveu que vous m’accordiez une chose que je vous demanderay, je suis tout prest de faire tout ce que vous voulez de moy. Je ne croy pas, respondit Diane, qu’il y ait entre nous bergere qui ait la hardiesse, ny la volonté de refuser ce qu’il vous plaira de nous ordonner : Je vous demande donc, reprit Adamas, que vous demeuriez encores aujourd’huy en ceste maison, tant afin que j’aye plus longuement le contentement de vous y voir, que pour avoir le loisir de donner ordre à toutes les choses necessaires au sacrifice, & je vous promets que demain je vous reconduiray en vostre hameau, & qu’encores je supplieray ceste belle Dame, dit-il, se tournant vers Daphnide, de vouloir prendre la peine d’assister à ceste action de grace : tant pour rendre cet honneur à nostre grand Tautates, que pour vous obliger toutes, & ne point rompre si tost ceste bonne compagnie : Nous n’avons garde, dit Diane, de contrevenir à ce que vous voulez de nous, estant de toute sorte si fort à nostre avantage.

Ainsi fut resolu le voyage d’Adamas, qui en mesme temps pour s’acquiter de sa promesse, supplia Daphnide d’y vouloir assister, laquelle s’y accorda librement, tant pour luy complaire, que pour estre bien ayse de voir un peu la façon de vivre de ces bergers & bergeres de Forests, desquelles elle avoit tant ouy parler. Alexis fut un peu estonnée de voir qu’il falloit retourner en son hameau, craignant tousjours infiniment d’estre recogneuë. Toutesfois voyant que la chose estoit resoluë, elle dissimula le mieux qu’elle peut ceste crainte : Et parce qu’Astrée apres qu’elles eurent remercié le Druyde de ceste grande faveur, s’en vint resjouyr avec elle, de ce qu’elles possederoient plus longtemps le bon-heur de sa presence : C’est moy, dict Alexis, belle bergere, qui dois faire ceste resjouyssance, & qui puis dire avec verité n’avoir jamais eu rien qui m’ait pleu, depuis que je suis partie du lieu où j’ay estéjeslevée, que le contentement de vous voir. Madame, dit Astrée, Dieu me garde de douter jamais de chose que vous me disiez : Mais j’avouë bien que s’il y en avoit quelqu’une qui me peust mettre en doute, ce seroit celle cy, parce que malaysément me puis-je persuader, qu’une personne qui vaut si peu : & qui est si malheureuse, ait quelque chose qui merite, ou qui soit capable de recevoir une si grande faveur : Belle bergere, respondit Alexis, outre que je ne mens jamais, croyez que j’eslirois plustost la mort que d’estre menteuse à vous que j’ayme si fort : & qu’avant que je vous esloigne, vous cognoistrez la verité de mes paroles : Vous plaist-il Madame, que je le croye de ceste sorte ? Non seulement, dit Alexis, il me plaist, mais je vous en supplie de tout mon cœur : Promettez-moy donc, dit Astrée que vous aurez agreable que je demeure le reste de ma vie aupres de vous, & si vous le faites, vous me rendrez la plus heureuse & contente fille de l’Univers : Astrée, dit Alexis, en luy mettant une main sur la sienne, J’ay peur que vous ne vous repentiez bien tost de ceste resolution : Si vous recognoissiez, dit la bergere, l’humeur d’Astrée, vous ne croiriez pas, Madame, que cela peust arriver, car j’ay ce naturel de jamais ne changer une resolution quand je l’ay prise. Alexis alors demeura sans parler, & se retirant d’un pas l[a]s regardoit avec le mesme œil qu’elle avoit lors qu’elle luy com manda de ne se faire jamais voir à elle, & ceste pensée luy remit si vivement devant les yeux tout ce qui s’y estoit passé, qu’il luy fut impossible de n’en donner quelque cognoissance par les larmes qui luy vindrent aux yeux, & que toutefois elle eut encores assez de force pour retenir. Astrée qui remarqua en elle un si grand changement, demeura de son costé fort estonnée ne s’en pouvant imaginer le subject, & ne luy semblant pas que ce qu’elle luy avoit dit luy peust desplaire, & en ceste peine ayant demeuré toutes deux quelque temps sans parler, enfin la bergere fut la premiere à reprendre ainsi la parole, Je vous voy, Madame, tout à coup si fort changée, qu’il m’est impossible de n’en estre en peine : car si j’en estois la cause, ou par mes discours ou autrement : Je vous jure la foy que je vous doibs, comme à la chose du monde que j’aime & que j’honore le plus, que je vous en vengerois bien tost ; Que si aussi je ne la suis pas, dites moy je vous supplie si ma vie y peut remedier, & vous verrez que je n’ay rien de si cher que vostre service. Alexis qui recogneut la faute qu’elle avoit faicte, se reprenant, essaya de la cacher au mieux qu’il luy fut possible, & pource elle lui dit en souspirant. Il est vray, belle bergere, que le changement que vous avez remarqué en mon visage est procedé de vous, & toutesfois vous n’en avez point de coulpe : mais seulement mon ame trop sensible au souvenir que vous luy avez donné par vos paroles : & afin que vous sortiez de peine, il faut que vous sçachiez qu’estant nourrie parmy les vierges Druydes des Carnutes, dans tout le grand nombre qu’il y en a, je fis eslection d’une, qui entre toutes me sembla la plus aymable, & je suis bien asseurée que je ne me trompay point en mon choix, estant estimée telle de toutes nos compagnes, & ayant toutes les conditions qui se peuvent desirer pour se faire aymer : elle estoit belle, & née de l’une des principales maisons de la contrée, elle avoit l’esprit semblable à la perfection du corps, accomplie en toutes ses actions de toute sorte de courtoisie & de civilité : Mais il faut que j’avoüe qu’apres avoir commencé d’aymer ceste fille, ce qui me lia par apres si estroitement avec elle, fut l’opinion que j’eus qu’elle m’aimoit, & il est vray que ceste cognoissance vraye ou fausse redoubla de telle façon l’amitié que je luy portois, que je me donnay entierement à elle : Je dis de telle sorte que je ne pouvois vivre sans elle, ny elle à ce qu’elle me disoit sans moy ; Nous vesquismes ainsi plusieurs années avec tant de contentemens & tant de satisfactions l’une de l’autre, que jamais l’on ne peut remarquer dans l’enfance où nous estions que la plus parfaite amitié de l’aage le plus parfait. Mais cependant que plus satisfaicte de ceste fortune que les plus grands Monarques ne sont de posseder toute la terre, j’allois joüyssant de mon bon-heur, ne voilà pas que ceste belle & tant aymable fille me quitte, & se separe de telle sorte d’amitié d’avec moy qu’elle ne me veut plus voir, & sans m’en dire le subject me hayt & me chasse d’aupres d’elle ? Le sursaut que je receus de ce chan gement fut si grand, & le coup si sensible, que me donnant du tout à la douleur, je tombay en la maladie que vous avez sçeuë, & de laquelle je ne suis pas encore ny n’espere jamais estre bien guerie. Et lors que vous m’avez tenu ce langage de vostre humeur ferme & arrestée : je me suis ressouvenuë de semblables discours que si souvent cette belle & sage fille m’a tenus, & depuis si mal observez, & ceste pensée a esté cause du changement que vous avez recogneu en mon visage. Madame, dit Astrée, je suis marrie d’avoir esté cause de vostre ennuy : Je m’asseure que vous m’en jugerez bien innocente, & que si j’en eusse sçeu quelque chose, je n’eusse pas commis ceste faute : mais qui eust jamais pensé, vous voyant si belle & si remplie de ces perfections, qui peuvent convier & retenir la bien-vueillance de tout le monde, que vous eussiez rencontré une fille de l’humeur dont vous la dépeignez, & si peu advisée que de laisser volontairement eschapper de ses mains un bon-heur que chacun doit desirer & rechercher si soigneusement ? Mon Dieu ! Madame, combien me semble-t’il que j’eusse esté plus curieuse de la conservation d’un si grand bien, si le Ciel outre mon merite m’eust eslevée à une si grande fortune ? & avec combien de soing la rechercherois-je, si je pensois qu’avec peine & travail je la peusse quelquefois obtenir ? mais le Ciel qui m’a regardé d’un mauvais œil à ma naissance, ne me veut pas estre si favorable au cours de ma vie. Belle bergere, dit alors Alexis, je vous supplie si vous ne voulez me deso bliger grandement, n’accusez jamais de deffaut ceste belle & tres-sage fille pour m’avoir traitée de ceste sorte : car je ne puis souffrir sans un extreme desplaisir qu’elle reçoive du blasme de ce qu’il faut seulement accuser mon deffaut, & le mauvais astre sous lequel je suis née. Et quant au desir qu’il semble que vous ayez d’entrer en sa place, c’est moy, belle Astrée, qui le devrois souhaiter & rechercher avec toute sorte d’artifice, mais une seule chose m’en empesche : Et croyez moy, que si ce n’estoit ceste consideration, mes desirs surpasseroient les vostres : Mais, belle bergere, je crains qu’encores que d’abord vous me fassiez le bien de me juger digne de vostre amitié ; lors que vous m’aurez plus particulierement recogneuë vous n’en fassiez un jugement tout contraire, & qu’il ne vous convie à me traicter de la mesme sorte que ceste belle & sage fille de qui je regrette la pette avec tant de desplaisir : & si cela m’arrivoit, je ne sçay ce que je deviendrois, pouvant dire avec verité que je suis si foible à semblables coups, que je ne sçay comme la vie m’est demeurée apres les avoir receus. Et puis qu’il a pleu au grand Tautates que je les aye suportez, j’avouë que la crainte de retomber en un semblable inconvenient me faict toute fremir, & me glace le cœur. Il ne vous plaist pas, Madame, reprit Astrée, que je die que ceste belle fille a eu tort de vous traicter ainsi, & moy qui ne veux vous desplaire pour quelque consideration que ce soit, je ne veux pas le dire : mais si feray bien avec vostre permission, que jamais elle n’acquerra chose de si grande valeur que celle qu’elle a perduë ; & que si Bellenus par une particuliere faveur me mettoit en sa place, tout le reste du monde ne me seroit rien au prix de ceste faveur, laquelle j’essayerois de conserver, non seulement avec le soing & la peine, mais avec le sang & la vie. Ah ! belle bergere, dit Alexis en souspirant, ce seroit à moy, quand ce bonheur m’arriveroit à qui ce soing devroit estre reservé : mais croyez moy, ma belle fille, que vous ne sçavez ce que vous demandez quand vous desirez mon amitié : J’avoüe, Madame, ce que vous dites, respondit Astrée, mais cela d’autant que le bien que je recherche est si grand, qu’il ne peut estre compris de la foiblesse de mon entendement : Mais si ce n’est mon peu de merite, qu’est-ce qui vous peut empescher de me faire ceste grace, puis que j’appelle Bellenus pour tesmoing ? que si je l’obtiens de vous, je la conserveray plus cherement que ma vie ; je dis ceste vie qui ne me peut estre que tres-desagreable, si je suis refusée, & que tres-heureuse si vous m’en jugez digne. Alexis alors toute pleine de contentement, luy prenant la main & la luy serrant un peu : Belle bergere, lui dit-elle, souvenez vous où nous laissons ce discours, nous le finirons demain en nous en allant en vostre hameau, & cependant soyez asseurée que j’ay plus de volonté de vous aymer & servir que vous ne le sçauriez desirer.

Ce qui fut cause qu’Alexis remit ce discours à une autrefois, ce fut pour ne le pouvoir continuer plus long-temps, sans donner quelque soupçon à ceux qui les regardoient, & qui voyant les changemens de son visage eussent peu s’en estonner, & lesquels elle esperoit pouvoir mieux couvrir par les chemins, où la pluspart attentifs à marcher n’attendent qu’à choisir les plus commodes passages : mais outre cela, elle faisoit dessein de se conseiller & avec Adamas & avec Leonide, de ce qu’elle avoit à faire en ceste occasion : Et de fortune, Hylas qui ne pouvoit supporter de si longs entretiens sans qu’il en eust sa part, comme s’il y eust esté envoyé expres, vint interrompre leur propos. Ma maistresse, luy dit-il, vous entretenez si longuement & si soigneusement ceste bergere, que si vous continuez vous me ferez croire que vous trouvez les bergeres de ceste contrée plus aymables que les bergers : De cela, dit Alexis, n’en soyez point en doute, & n’en accusez que la nature, qui veut que chacun ayme son semblable : mais mon serviteur, ne vous en fachez point, car il me restera encor assez d’amour pour vous. Je croyois, reprit froidement Hylas, que pour avoir esté nourrie parmy les sçavantes filles Druydes, vous sçeussiez mieux les ordonnances de la nature que vous ne faictes : mais puis que vous en estes sortie si ignorante, il faut, ma maistresse, que je vous instruise mieux qu’elles n’ont pas fait : Peut-estre mon serviteur, respondit-elle en sousriant, y perdriez vous & le temps & la peine aussi bien qu’elles ; c’est pourquoy je ne vous conseille pas de l’entreprendre. Toutesfois, repliqua Hylas, je ne puis surporter l’outrage que vous me faites, sans m’en plaindre, puis mesme que vous ne voulez pas estre instruite de vos er reurs. Je serois bien marie, dit Alexis, si Hylas se pleignoit de moy à bon escient, mais je croy qu’il se jouë : Et comment ? reprit Hylas, penseriez vous que je ne fusse en colere quand je vous oy dire que vous aurez encor de l’amour de reste pour moy, apres que vous aurez aymé ces bergeres, puis qu’il semble que vous me vueillez donner ce dequoy elles n’auront pas affaire, & seulement le reste des autres ? J’entends, ma maistresse, que ce seront elles qui auront ce reste apres moy, puis que toutes les raisons le veulent ainsi : S’il n’y a que cela qui vous fasche, mon serviteur, respondit Alexis en sousriant, nous y mettrons ordre nous separerons mon amitié en deux, une des parties sera pour aymer ces bergeres, & l’autre les bergers, & parmy les bergers vous serez le premier que j’aymeray. Mais de ces deux parties, adjousta Hylas, laquelle sera la premiere & la plus grande ? Il ne faut point douter, respondit Alexis, que ce ne soit celle qui doit estre employée pour les bergeres, & avec raison, parce que des bergers vous estes le seul que vous voulez que j’ayme, & des bergeres, il n’y en a point que je ne vueille aymer & servir : Vrayement, dit alors Hylas, j’avouë que vous avez raison, & que j’ay eu tort de vous accuser d’ignorance, puis que vous en sçavez mesme plus que Silvandre.

Cependant qu’ils parloient ainsi, le reste de la compagnie s’entretenoit diversement dans la sale, & Philis qui avoit continuellement l’œil sur Astrée, voyant que Calydon s’aprochoit d’elle, & sçachant assez combien ce lui estoit une pesante charge que celle de parler à luy en particulier, elle s’avança pour les interrompre : & laissa Silvandre seul aupres de Diane : car de fortune Paris desirant de se conseiller avec Leonide, s’estoit retiré avec elle dans une chambre, de sorte que Silvandre avoit eu le loisir de s’approcher de ceste bergere, aupres de laquelle Philis avoit aussi tousjours demeuré, jusques à ce que Calydon l’en fit partir : Et parce qu’ils se faisoient continuellement la guerre ; Je ne veux pas, ma Maistresse, dit-elle en s’en allant, que vous me jugiez si jalouse, que je ne vueille laisser quelquefois ce berger seul aupres de vous : je suis si asseurée de ma bonne fortune, & de son peu de merite, que je ne le craindray jamais : Et pour vous monstrer que je dis vray, je vous laisse tous deux pour assister Astrée en ce grand combat que je vois luy estre preparé par cét ennemy qui l’approche : Et sans attendre leur response, s’alla joindre aux costez d’Astrée, qui jugeant bien à quelle occasion elle y venoit, la prit par une main, & passant l’autre bras sur le sien la tenoit la plus pres d’elle qu’elle pouvoit, pour donner subject à Calidon de ne la point acoster : Mais ce jeune berger, qui estoit veritablement touché de la beauté d’Astrée, ne se peut empescher de s’y en venir : & parce que la recherche qu’il luy faisoit estoit au sçeu de Phocion, qui l’avoit pour tres-agreable, & par l’avis de Thamire qui la luy avoit conseillée, il luy sembla qu’il n’importoit point de parler à la bergere en la presence de quelqu’autre ; qu’au contraire, peut-estre Phillis lui ayderoit à luy declarer son affection, puis qu’elle devoit croire que c’estoit l’avantage de sa compagne. Phocion en ayant desja fait le mesme jugement, luy qui estoit tenu pour le plus sage Pasteur de son temps, & Oncle de la bergere : & qui depuis la mort de ses père & mere, en avoit tousjours eu le mesme soing que si elle eust esté sa fille.

S’approchant donc avec cette asseurance de cette belle bergere : Ne seray je point importun, luy dit-il apres l’avoir salüée, si sans estre appellé, je viens estre le troisiéme en vostre conseil ? Jamais Calidon, respondit Astrée, ne sçauroit avoir ce nom, en quelque lieu qu’il aille, & mesme venant vers des personnes qui l’estiment tant que nous faisons : Je voudrois, respondit le berger, que cette estime fust changée en amour. Quelquefois, ajousta la bergere, nous desirons des choses au dommage d’autruy, & qui ne nous sont point avantageuses. Je croy, ajousta Calidon, ce que vous dites pouvoir avenir en toute autre occasion qu’en celle qui se presente : car que mon desir soit à vostre desavantage, permettez moy de dire, belle bergere, que vous ne le devez point penser, puis que le sage Phocion le juge d’autre sorte. Phocion qui en prudence & en sagesse est tenu pour l’Oracle de tous les plus sages bergers de cette contrée, & qui m’a fait l’honneur de m’accorder la requeste que je luy en ay fait faire par Thamire. De dire aussi que ce que je souhaitte soit à mon dommage, tant s’en faut qu’il puisse estre ainsi, qu’au contraire, je n’auray jamais bien ny contentement que ce bon-heur ne m’arrive. Je ne sçay, repliqua Astrée avec un visage un peu plus rude, quelle peut estre la requeste dont vous parlez : mais si fay bien que si c’est chose qui me touche, il n’y a personne qui vous doive ny puisse promettre rien contre ma volonté, puis mesme que mon pere & ma mere, pour mon mal-heur, m’ont esté ostez. Et quant à ce que vous dites de Phocion, vous ne sçauriez me raconter tant de choses de sa prudence, que je n’en croye encores d’avantage : mais cela ne conclud pas, que nous fassions luy & moy un mesme jugement : & quoy que le sien puisse estre le meilleur, il y faudra bien du temps à m’y faire consentir : & pour dire le vray, je croy que si ce sage Pasteur sçavoit les choses que j’ay dans l’ame, il laisseroit bien-tost cette opinion : Et c’est ce qui me faict vous supplier de vouloir changer la vostre, car si vous la continuez, outre que vous n’y avancerez rien, encore n’en retirerez vous que du mescontentement & pour vous & pour moy. Les belles, reprit Calidon, sont comme les Dieux, elles veulent estre vaincuës par supplications. Je ne sçay, dit-elle incontinent, quelles sont les belles, mais si fais bien, que vos paroles, ny vos prieres envers moy, ne vous acquerront jamais chose qui vous soit agreable pour ce sujet. Peut-estre, ajousta-il, quand vous me verrez mourir devant vos yeux, vous n’aurez pas tant de cruauté, que la pitié ne puisse trouver place parmy tant de beautez. Si vous continuez, respondit Astrée, vous me ferez croire que vous pensez encore parler à la belle Celidée : mais voyez vous Calidon, & vous & moy meritons mieux, car il n’est pas raisonnable que nous ayons le reste de quelque autre, & plutost que cela fust, je vous dis franchement que pour vous en divertir, je prendrois la resolution de Celidée. Puis que la mort m’a osté ce que je desirois, je ne veux plus qu’elle puisse avoir cet avantage sur moy, & ne pensez pas que je n’estime & n’honore vostre merite autant que de berger de cette contrée, & que je ne me recognoisse vostre obligée, en la recherche que vous faites de moy, & mesme avec l’intention que je sçay que vous avez : Mais ne vous persuadez pas aussi, que toutes ces considerations me fassent jamais changer de volonté : Et tenez cecy pour un Arrest escrit des Dieux dans l’immuable Destin. PUIS QU’ASTRée A PERDU LA PREMIERE CHOSE QU’ELLE A AYMEE, ELLE N’A PLUS D’AMOUR QUE POUR TAUTATES, AU SERVICE DUQUEL, ELLE PASSERA LE RESTE DE SES JOURS, AINSI QU’ELLE LUY A PROMIS. Et vous souvenez, Calidon, que si vous ne croyez cette prophetie, le temps vous la fera trouver si veritable, que vous vous repentirez d’avoir esté trop incredule.

Ceste response si resoluë qu’Astrée fit, estonna de sorte le berger qu’il demeura sans replique, & la bergere le voyant ainsi confus, se levant d’aupres de luy, laissa Philis en sa place, & s’en alla trouver Alexis, qui la voyant aprocher & cognoissant à ses actions qu’elle estoit troublée, laissa Hylas, pour sçavoir d’elle ce qu’il y avoit de nouveau : Madame, luy dit-elle avec un sousris meslé de desdain, vous direz que je n’ay pas assez affaire à supporter mon fardeau, si ces Amants sans party ne me venoient encores sur charger de leurs importunitez. Je vous asseure que Calidon a fort bien sçeu choisir son temps, c’est bien à ceste heure que les discours d’amour me plaisent, je le conseille de continuer, s’il ne veut que perdre sa peine, il pense peut-estre parler à Celidée, ou que je ne sois icy que pour payer le temps qu’il a perdu en la servant : & sur ce propos raconta à la Druyde tous les discours qu’il luy avoit tenus, & la responce qu’elle luy avoit faicte avec une si grande passion, qu’Alexis cogneut bien que mal-aisément recevroit-elle jamais du mal de ce Rival.

Cependant Silvandre estoit aupres de Diane, elle assise & luy à genoux, mais si plein de contentement de se voir pres d’elle sans y estre empesché de Paris ny de Philis, qu’il ne pouvoit assez remercier Amour d’une si grande faveur. Ma belle maistresse, luy dit-il, par où commenceray-je à vous remercier de la grace que vous me faictes de vous arrester icy, où la compagnie que vous y avez ne peut que vous estre importune, au lieu que vous pourriez passer beaucoup mieux ces heures avec les doux entretiens de ces gentils bergers & de ces discrettes & belles bergeres ? Silvandre, luy respondit-elle, encores que je vueille bien que vous me soyez obligé, si est-ce que vous ne devez pas croire qu’en cecy je fasse pour vous tant que vous dites, puis que je m’asseure n’y avoir une seule de la trouppe qui ne voulut avoir changé avec moy, & je vous jure, berger, que je ne les envie point toutes ensemble : Si je pensois, reprit Silvandre, que vo stre cœur consentist à ce que vostre langue profere, je me dirois le plus heureux berger de l’Univers : S’il ne vous faut que cela, repliqua Diane, pour estre heureux, asseurez vous sur ma parole que vous avez tout l’heur que vous sçauriez souhaiter. Et quel tesmoignage en puis-je avoir ? dit Silvandre : Vous estes personne de tant de jugement, respondit la bergere, que vous recognoistrez assez la verité quand il vous plaira de la rechercher : Outre que si cela n’estoit pas vray, qu’est-ce qui me pourroit obliger de demeurer icy, puis que je pourrois trouver autant d’excuses que j’en voudrois pour aller ailleurs chercher l’entretien qui me seroit plus agreable que le vostre ? mais j’ay bien plus à craindre que Silvandre ne s’ennuye aupres de moy, n’y ayant rien qui luy puisse arrester que sa seule civilité : Ma belle maistresse, adjousta incontinent Silvandre, cest excez de courtoisie dont il vous plaist user envers moy à ce coup, m’offence plus que vous ne sçauriez croire, puis que si vous avez ceste opinion de moy, ou vous me tenez pour personne de peu de jugement, ou vous faites un grand tort au vostre & à mon affection : car il faudroit bien que je fusse sans cognoissance, si je ne voyois les perfections de la belle Diane, puis que chacun les void, les advouë & les admire : Seroit-il possible que Silvandre fust le seul entre les hommes qui demeurast aveugle pour ne voir point un soleil si esclatant ? ou le voyant, si je ne l’admirois ? Aussi faut-il que je confesse que veritablement je suis tellement esbloüy par une si grande lumiere quand je suis aupres de vous que je n’ay plus des yeux que pour voir, ny esprit que pour adorer ceste Diane en terre, que je tiens bien plus advantagée que celle qui est dans les Cieux, puis que celle là y est surmontée par la beauté de son frere, & celle-cy surpasse tout ce qui est en l’Univers. Silvandre, respondit la bergere en sousriant, je vous promets de dire tout ce que vous voudrez de moy, qui me recognois assez pour telle que je suis : mais qui ne veux point trouver estrange que la feinte que vous avez entreprise vous fasse tenir ces discours : Mais à propos de vostre gageure avec Phillis, jusques à quand ordonnez vous berger, que je sois vostre Maistresse ? & quand voulez vous que je change ce nom avec celuy de vostre Juge ? Les discours que je vous tiens, respondit incontinent le berger, sont si veritables, qu’ils n’ont rien de commun avec ceste gageure : & quant à ce nom de maistresse duquel vous parlez, croyez belle Diane, que vous pouvez prendre celuy de Juge quand il vous plaira : mais non pas vous despoüiller jamais de celuy de maistresse, que non pas la gageure ny la feinte, mais vos perfections & mon affection vous ont si justement acquis sur mon ame. Je vous ay desja dit, reprit la bergere, que je trouve bon que vous parliez de ceste sorte, jusques à ce que ceste feinte soit achevée : mais enfin quand voulez vous que nous sortions de ceste affaire tous trois ? car il me semble qu’il a tantost assez continué, & que le terme des trois Lunes est presque doublé : Quant à moy, dit Silvandre, je n’avanceray ny ne recule ray le temps qu’il vous plaira, estant tres-asseuré, que quoy qui en arrive, je ne changeray point de condition : Ne parlons jamais, dit Diane, de l’avenir sinon avec doute, puis qu’il n’y a que les Dieux qui le puissent sçavoir, & dites moy Silvandre, voulez vous que nous employons ceste apresdinée à terminer ce different ? Il me semble que la commodité y est bonne, & l’assistance telle que nous la sçaurions desirer. Silvandre qui craignoit, quelque mine qu’il fit, l’humeur de Diane, & qui sçavoit bien qu’il ne falloit plus esperer de vivre avec elle de ceste sorte quand ceste feinte seroit ostée, demeura un peu surpris, & ne respondit pas si tost à la bergere, qu’elle ne cogneust bien la peine en laquelle il estoit, & cela ne faisoit que l’asseurer d’avantage de la verité de son affection. Et toutefois feignant comme de coustume, Vous ne respondez point berger, dit-elle, voulez vous que nous prenions ceste commodité, ou bien que nous retardions jusques à demain, que nous serons dans nostre hameau ? Voyez comme je suis Juge traictable, je m’en remets à vostre volonté : Mon Juge, dit alors Silvandre en sousriant, avant que je vous responde, passons quelques articles entre nous, promettez moy que vostre jugement ne me sera point desavantageux, & que la chose du monde qui m’est la plus aggreable, ne me sera point deffenduë, & avant que de partir de ce lieu, je veux bien recevoir vostre jugement : Mon jugement, dit froidement Diane, sera juste : Et quant à la deffence que vous craignez, si vous me faictes entendre de quoy vous voulez parler, je vous y respondray : Silvandre alors prenant un visage plus posé : Je ne suis jamais entré en doute, mon Juge, luy dit-il, que vous ne fussiez tres-juste : mais n’avez vous pas ouy dire que la justice extreme est une extreme injustice ? Et parce que je vous vois desirer une explication sur ma seconde requeste, je suis d’opinion, ma maistresse, continua-t’il en sousriant, que nous remettions ceste affaire à une autre fois, afin que j’aye un peu plus de temps pour mieux instruire mon juge.

A ce mot, ils furent interrompus par Adamas, qui convia Daphnide & le reste de la compagnie d’aller au promenoir, puis que la chaleur du jour estant abbatuë, l’on auroit plus de plaisir dehors que dedans la maison : Et parce que la plus grande partie estoit bien ayse de prendre un peu d’air, & que la beauté du lieu les y convioit, toute la trouppe s’y achemina, les uns chantant, & les autres discourant de ce qui leur estoit le plus aggreable.



LE
SIXIESME
LIVRE DE LA
TROISIEME
PARTIE DE L’ASTRÉE
de Messire Honoré d’Urfé.


Ce Chevalier qui avoit esté trouvé aupres du Temple d’Astrée ayant pris le mesme chemin que Paris avoit faict, se trouva bien tost sur le pont de la Bouteresse, & peu apres sur le haut de la plaine qui découvre le chasteau & la grande ville de Marcilly. D’abord le pays luy sembla tres-agreable : car d’un costé il voyoit les fertiles montagnes de Cousant, qui descendant par de petites colines jusques dans la plaine, monstroient toute leur crouppe enrichie de vigno- bles, & le plus haut de grand bois de haute fustaye, qui sembloient avoir esté posez la par la sage Nature pour leur servir de cheveux : La plaine apres s’alloit estendant jusques à Mont-brison, & suivant tousjours ces delectables colines s’eslargissoit du costé de Surieu, de Mont-rond, & de Feurs, avec tant de petits ruisseaux & de divers estangs, que la veuë ainsi diversifiée en estoit beaucoup plus plaisante : & parce que le chemin qu’il avoit pris le conduisoit à Marcilly, y ayant la teste tournée, ce fut aussi le premier lieu où il jetta les yeux. Ce chasteau relevé sur la pointe d’un rocher, & qui se faisoit voir de fort loing, remit incontinent en sa mémoire le lieu où la premiere fois il avoit veu Madonthe : car sa grandeur, ses tours, & la somptuosité du bastiment avoit beaucoup de ressemblance avec le lieu où elle souloit demeurer. Ce souvenir luy remit devant les yeux les agreables journées qu’il avoit passées aupres d’elle, & les extrémes ennuis qui l’avoient accompagné depuis sa disgrace : Et parce que ceste comparaison ne se pouvoit faire sans apporter un grand trouble en son ame, ce pauvre Chevalier fut enfin contraint de mettre pied à terre au premier ombrage qu’il rencontra, où laissant son cheval entre les mains de son Escuyer, il s’alla estendre sous un arbre, & haussant les yeux aux Ciel demeuroit de sorte ravy en ceste pensée, qu’il ne voyoit ny n’oyoit chose quelconque qui se fit autour de luy. L’Escuyer qui aymoit passionnément son maistre, & qui ressentoit jusques en l’ame, la miserable façon de vivre de ce Cheva- lier, maudissoit en son cœur & l’Amour & celle qui en estoit la cause : & de fortune au mesme temps qu’il despitoit le plus, & contre l’un & contre l’autre, il ouyt une voix qu’apres avoit escoutée quelque temps, il cogneut estre d’un Chevalier qui se plaignoit & de l’ingratitude & de l’inconstance d’une Dame : & parce qu’il jugea que ceste excuse seroit bonne pour retirer son maistre de ces importunes & fascheuses pensées : Seigneur, luy dit-il, oyez je vous supplie ce que chante ce Chevalier qui est aupres de vous : Et que veux tu, luy respondit-il, que je me soucie des affaires d’autruy ; ne te semble-t’il pas que je sois assez chargé des miennes ? Celles d’autruy, repliqua l’Escuyer, nous soulagent quand nous nous en sçavons bien servir : A ce mot, ils ouyrent que le Chevalier qui estoit aupres d’eux chantoit ces vers.


STANCES,
En se plaignant de sa Dame, il les
blasme toutes.

I.

Elle a changé mon feu, la volage qu’elle est,
Pour une moindre flame,
Pour faire voir à tous qu’elle est femme en effet,
Et que c’est qu’une femme.

II.

Mais devois-je pretendre en cet esprit leger
Amour moins passagere ?
Car puis qu’elle estoit femme, il falloit bien juger
Qu’elle seroit legere.

III.

L’Onde est moins agitée, & moins leger le vent :
Moins volage la flame,
Moins prompt est le penser que l’on va concevant,
Que le cœur d’une femme.

IIII.

Ah je ne me plains pas de me voir offencer,
Ny qu’elle se retire :
Mais qu’estant une femme, il faloit bien penser
Qu’encore elle estoit pire.

V.

Dieux ! quel fut le peché que l’homme avoit commis,
Quand on fit la Pandore ?
Pour certain il fut grand, puis que ses ennemis
Vous faictes qu’il adore.

VI.

Nostre fier ennemy, ce sexe avec raison,
O Dieux ! se peut bien dire,
Si nous faisant languir & mourir en prison,
Il ne faict que s’en rire.

VII.

Il se mocque de voir, que l’homme qui se dit
Avoir tant de courage,
Languissant en prison, n’a le cœur ny l’esprit
De sortir du servage.

VIII.

Il se mocque de voir que l’homme qui çà bas,
Par raison est le maistre,
Ayme mieux vainement l’adorer, que non pas
Estre ce qu’il doit estre.

IX.

Cruelle engeance, helas ! le Ciel pour nostre ennuy
T’a de beauté pourveuë,
Puisque tu ne t’en sers qu’au mal-heur de celuy
Qui peu sage t’a veuë.

Le Chevalier oyant blasmer de ceste sorte contre raison toutes les femmes, pour la faute que quelqu’une pouvoit avoir commise, fut grandement offencé contre celuy qui parloit si indiscretement : & luy semblant que de la souffrir sans vengeance, & de laisser ces bla[s]phemes impunis, c’estoit commettre une grande faute contre la belle Madonthe, à l’heure mesme il eust mis la main à l’espée pour l’en faire desdire, & crier mercy des injurieuses paroles qu’il avoit proferées, n’eust esté qu’il pensa estre plus à propos de luy donner occasion de le rechercher du combat : Parce, disoit-il, que s’il a du courage, il ressentira l’offence, & en voudra avoir raison, & s’il n’en a point, il me seroit trop honteux de la combatre. En ceste resolution le Chevalier se releva, & se tournant du costé de ce Chevalier, apres avoir quelque temps pensé à ce qu’il de- voit dire, haussant la voix le plus qu’il peust, & prononçant le plus distinctement qu’il lui estoit possible, il se mist à chanter tels vers :


STANCES,
Que sçachant le changement de sa
Dame, il devoit ou mourir, ou
guerir de despit.

I.

Toy qui d’une beauté regretes l’inconstance ;
Et qui de son erreur vas les autres blasmant :
Sois avec moins d’amour ou moins de sentiment,
Et de l’oubly te sers, ou de la patience.

II.

Oublie ou ses beautez, ou mesprise l’outrage,
Si ton cœur y consent, il est desja guery ;
Et s’il en faict refus, tu doibs estre marry
De ton mal beaucoup moins que du peu de courage.

III.

Tu ne fus onc blessé que d’une esgratigneure :
Car deslors qu’on te dit son cruel changement,
Si vrayement tu l’aymois, devois-tu pas Amant,
Ou guerir du despit, ou mourir de l’injure ?

IIII.

De l’Amour offencé ne chercher la vengeance,
C’est estre par ses loix complice du forfaict :
Et qui s’estonnera si cét Amour t’a faict
Partager à la peine aussi bien qu’à l’offense ?

V.

Cesse donc une fois, cesse donc de te plaindre,
Soit pour jamais ton feu dans le despit estaint,
Si tu plains toutesfois, plains toy de t’estre plaint,
Et d’evanter ton feu quand il le faut esteindre.

Ces vers furent chantez si haut & si clairement que celui qui en avoit esté cause les ayant bien entendus, ne peut croire qu’ils n’eussent esté dits contre luy ; & parce que c’estoit l’un des plus audacieux Chevaliers de toute la contrée, il en conceut un si grand despit, que sans attendre plus longuement se laçant le heaume, car il estoit armé de tout le reste, il s’en vint à travers les arbres où il avoit ouy la voix : L’autre, qui attendoit de voir quel ressentiment il feroit de ceste responce : soudain qu’il l’ouyt venir, prit aussi son habillement de teste, & s’appuyant sur son Gesse l’attendit, resolu s’il ne se ressentoit de ces paroles, d’y en adjouster de telles, qu’il luy peust donner subject de venir au combat : mais l’arrogance de celuy contre lequel il avoit affaire, estoit telle qu’il ne falloit pas beaucoup de peine pour le faire venir aux mains, tant pour la confiance qu’il avoit en sa force & en son adresse, que pour estre neveu de Polemas, l’authorité duquel estoit tellement accreuë depuis le depart de Clidamant & de Lindamor, qu’il luy restoit fort peu pour se rendre Seigneur absolu des Segusiens. Ce Chevalier s’appelloit Argantée, surpassant de sa taille la commune hauteur de ceux du païs, & tellement bien proportionné de tout le reste du corps, qu’il estoit aisé à juger qu’il estoit de grande force, & de grand courage. Il avoit recherché fort long temps une des Nymphes de Galathée, & qu’il fut vray ou non, tant y a qu’il s’estoit figuré d’estre aymé d’elle : elle se nommoit Silere, tres-belle & tres-bien aparentée : mais lors qu’il voulut la presser de quelque tesmoignage de bonne volonté, & qu’elle refusa de luy en donner, suivant son humeur outrecuidée, il voulut user d’une certaine authorité sur elle, qu’elle ne peut trouver bonne, & choisit plustost de rompre entierement d’amitié avec luy, que de supporter plus long temps son arrogance. Luy qui se vid tout à coup trompé de son esperance, entra en si grande colere contre elle, qu’il en conceut une haine incroyable contre toutes les femmes, & depuis ce temps ne cessa d’en dire tous les maux qu’il se pouvoit imaginer.

Argantée donc suivant sa coustume, s’approchant plein d’arrogance du Chevalier, sans le salüer & sans faire action de civilité : Est-ce pour moy, luy dit-il, Chevalier ce que tu viens de chanter ? L’estranger qui n’estoit guere endurant de son naturel, & desja fort mal satisfait de luy : Fay luy, dit-il, tout ainsi que si c’estoit pour toy : Je voy bien, adjousta Argantée, & à tes armes, & à ton langage que tu es estranger : car si tu me cognoissois, tu parlerois d’une autre sorte : Mais puis que cela est, ou monte à cheval, ou mets la main aux armes comme tu es, & je te feray cognoistre ta folie & ta temerité. Il ne faut point, dit l’estranger, perdre le temps, & pour ce tout à pied que nous sommes, nous aurons bien tost vuidé nostre different, & je m’asseure que tu avoüeras, que je te cognois mieux que tu ne me cognois pas. A ce mot il se jette dans le grand chemin, où ayant donné son gesse à son Escuyer & pris son escu, il mit l’espée en la main, & l’attendit d’une façon si asseurée, qu’Argantée jugea bien qu’il devoit estre gentil Chevalier.

Lors qu’ils estoient prests à commencer leur combat, ils ouyrent un grand bruit de chevaux & de chariots, qui venoient de Marcilly droit vers eux, cela convia Damon de dire, qu’il luy sembloit plus à propos de se rejetter dans le bois, & laisser passer ceste troupe, de peur d’estre interrompus. Mais Argantée qui se doutoit bien que c’estoit Galathée, ou Amasis, & qui estoit bien ayse de faire ostentation de sa force & de son adresse : Non, non, dit-il, Chevalier, il ne faut jamais se cacher que pour mal faire ; en ceste contrée l’on n’est point empesché de faire les actions bonnes & genereuses : & pource ne perdons point le temps comme tu dis, si ce n’est que le cœur te manque à soustenir & demesler ta querelle. Ma querelle, dit-il, est si juste, que quand en toute autre occasion je n’aurois point de courage, j’en prendrois pour celle-cy, non seulement contre toy, mais contre tous les hommes du monde : Mais si comme tu dis, il se faut cacher pour les mauvaises actions, je ne sçay où tu pourrois trouver un lieu assez retiré pour toy qui soustiens une chose si fausse & tant indigne de l’ordre de Chevalerie que l’on t’a donné, puis que tu blasmes les Dames, que tout Chevalier est obligé de maintenir, de servir & de deffendre ? Eh mon amy, respondit Argantée en se mocquant, & depuis quand, laissant l’estat de Chevalier, es-tu devenu harangueur sur les grands chemins ? C’est avec celle-cy, dit-il, luy monstrant son espée, que j’ay accoustumé de haranguer, & si tu as le courage, tu verras si je ne sçay pas mieux faire que tu ne sçay bien dire.

A ce mot il s’avance l’espée haute, & l’estranger le va rencontrer couvert de son escu, & plein d’un si grand despit, pour les reproches qu’il luy avoit faites, qu’il sembloit que le feu lui sortoit des yeux : & là ils commencerent l’un des plus furieux combats qui se peut voir entre deux Chevaliers. A peine s’estoient ils donnez les premiers coups, que toute la troupe qu’ils avoient ouy venir, arriva sur le mesme lieu : & parce que le combat se faisoit au milieu du chemin, & que tous recogneurent Argantée, ils s’arresterent pour voir quelle en seroit l’issuë. Galathée qui estoit celle qui alloit dans ces chariots avec ses Nymphes, hayssoit comme aussi toutes les autres Dames, l’arrogance d’Argantée, & eussent bien voulu qu’elle eust esté chastiée par cét estranger : mais d’autant qu’elles sçavoient la grande force qu’il avoit, elles craignoient fort pour le Chevalier incogneu, encores que sa belle presence, & le commencement du combat donnast une fort bonne opinion de luy ; & parce que Galathée vid Polemas aupres de son chariot, elle l’appella, & luy demanda, qui estoit celuy qui combatoit contre Argantée, & quel estoit le subject de leur querelle, & qu’il seroit peut-estre bien à propos de les separer. A quoy il respondit, que ce seroit leur faire tort, que de leur empécher de finir leur differend, puis qu’ils combatoient sans supercherie, & que pour sçavoir qui estoit le Chevalier, & d’où venoit leur querelle, il ne voyoit là personne qui le sçeust dire, que cét Escuyer estranger. Polemas fit cette responce, parce qu’il croyoit qu’asseurément Argantée seroit vainqueur, ne se pouvant persuader que l’estranger fust tel, qu’il peust luy faire resistance : & il estoit bien aise que Galathée vit la force & l’adresse de ceux qui estoient à luy. Elle suivant la curiosité des Dames, & desireuse de cognoistre cét estranger, fit appeler l’Escuyer, auquel elle demanda qui estoit le Chevalier estranger, & d’où venoit leur querelle ? Le subjet de leur combat, respondit-il, Madame, est fort juste du costé de mon Maistre, car oyant que cét autre Chevalier disoit mal des femmes, il ne l’a peu endurer, luy semblant que c’est contrevenir à l’ordre de Chevalerie. Quant à vous dire quel il est, je suis bien marry qu’il me soit deffendu : mais je m’asseure qu’aussi-tost qu’il aura finy le combat, s’il vous plaist, Madame, de le sçavoir, il a trop de courtoisie pour ne vous obeyr. Polemas sousrit l’oyant parler de cette sorte, & comme par mocquerie luy dict, Tu as raison Escuyer mon amy, de dire que Madame le sçaura apres le combat, car si l’on veut mettre son Epitaphe sur son tombeau, il faudra que tu nous le die : Seigneur Chevalier, luy respondit- il, si mon maistre n’estoit sorty d’entreprise plus dangereuse que celle-cy, il ne seroit pas venu de si loing qu’il a faict : & à ce mot se retira au lieu où il souloit estre.

Durant tous ces discours, les Chevaliers avoient continué si furieusement leur combat, & Damon avoit tant de desir d’en venir à bout avec de l’honneur, qu’il n’y avoit celuy des assistans qui ne l’estimast pour un tresbon Chevalier, & mesme Galathée & ses Nymphes, aux yeux desquelles se lisoient leurs contentemens, quand Damon avoit quelque avantage, ce que elles ne vouloient point dissimuler, encores que Polemas s’en prist garde, puis que c’estoit pour leur sujet que ce combat se faisoit.

Il y avoit desja plus d’une demie heure qu’ils avoient commencé, & leurs armes estoient en plusieurs lieux rompuës & descloüées lors que Argantée se ressentit un peu las, & commença de n’aller plus si legerement, ny de frapper de si grands coups : au contraire, Damon sembloit non seulement de se maintenir tousjours aussi frais, mais de redoubler & sa force & sa legereté, ce qui estonna grandement Polemas, mais plus encores Argantée, qui en son cœur estima beaucoup plus son ennemy qu’il n’avoit faict : mais peu apres que l’espée de l’Estranger atteignoit presque à tous les coups sur la chair, on vit entierement affoiblir Argantée, fust pour la perte du sang, fust pour les incommoditez des blesseures qui estoient grandes. Alors Polemas se repentoit à bon escient de n’avoir empesché ce combat, & eust bien voulu que quel- que bon demon eust inspiré Galathée pour l’interrompre. Elle qui jugea bien le desplaisir qu’il en ressentoit, encores qu’elle ne l’aymast point, voulut toutefois luy donner cette satisfaction, pour le respect du service qu’il faisoit à sa mere : Et ne jugeant pas qu’elle peust mieux separer ces Chevaliers, que de les en prier elle mesme, elle mit pied à terre, & avec une grande quantité de ses Nymphes, s’approcha des combatans, à l’heure qu’Argantée ne se pouvant plus soustenir estoit tombé sur un genoil, & sembloit qu’à la veuë de ces belles Nymphes, il s’estoit mis expres à genoux pour leur demander pardon du mal qu’il avoit dict des femmes : mais parce qu’il sembla à Polemas que Galathée alloit trop lentement, & que son neveu qui tomboit desja, seroit du tout des-honoré s’il retardoit d’avantage : il