Première partie, édition de 1607 


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Première partie, édition de 1607


Sommaire :




L'ASTREE
DE MESSIRE HONORE DURFE
Gentilhomme de la chambre du Roy, Capitaine de cinquante hommes d'armes de ses Ordonnances,
Comte de Chasteauneuf, & Baron de Chasteaumorand, &c.,
OU
Par plusieurs Histoires, & sous personnes de Bergers & d'autres,
Sont deduits les divers effets de l'honneste amitié.



A Paris

Chez TOUSSAINCTS DU BRAY, au Pallais,
en la galerie des prisonniers
M. DC. VII.



Avec Privilege du Roy.



L'AUTHEUR
A LA BERGERE
ASTREE



  Il n'y a donc rien, ma Bergere, qui te puisse plus longuement arrester pres de moy ? Il te fasche, dis-tu, de demeurer plus long temps prisonniere dans les recoins d'un solitaire Cabinet, & de manger ainsi ton âge inutilement. Il ne sied pas bien, mon cher enfant, à une fille bien née de courre de cette sorte, & seroit plus à propos que te renfermant ou parmy des chastes Vestales, ou dans les murs privez des affaires domestique tu laissasses doucement couler le reste de ta vie, car entre les filles celle-là doit estre la plus estimée dont l'on parle le moins. Si tu sçavois quelles sont les peines & difficultez qui se rencontrent le long du chemin que tu entreprends, quels monstres horribles y vont attendants les passants pour les devorer, & combien il y en a eu peu qui ayent raporté du contentement de semblable voyage, peut-estre t'arresterois-tu sagement, où tu as esté si longuement & doucement cherie. Mais ta jeunesse imprudente & qui n'a point d'experience de ce que je te dis, te figure peut-estre des gloires & des vanitez qui produisent en toy ce desir. Je voy bien qu'elle te dit que tu n'és pas si desagreable, ny d'un visage si estrange, que tu ne puisses te faire aymer à ceux qui te verront : Et que tu ne seras pas plus mal receuë du general que tu l'as esté des particuliers qui t'ont desja veuë. Je le souhaitterois, ma Bergere, & avec autant de desir que toy, mais bien souvent l'amour de nous-mesme nous deçoit, & nous opposant ce verre devant les yeux, à travers nous fait voir tout ce qui est de nous beaucoup plus avantageux qu'il n'est pas. Toutesfois, puis que ta resolution est telle, & que si je m'y oppose tu me menasses d'une pronte desobeissance, ressouviens-toy pour le moins que ce n'est point par volonté, mais par tolerance que je te le permets. Et pour à ton despart te laisser quelques arres de l'affection paternelle que je te porte, mets bien en ta memoire ce que je te vas dire. Si tu tombes entre les mains de ceux qui ne voyent rien d'autruy que pour y trouver sujet de s'y desplaire, & qu'ils te reprochent que tes Bergers sont ennuyeux, responds leur qu'il est à leur choix de les voir ou ne les voir point, car encor que je n'aye pû leur oster toute l'incivilité du village, si ont ils cette consideration de ne se presenter jamais devant personne qui ne les appelle. Si tu te trouves parmy ceux qui font profession d'interpreter les songes, & descouvrir les pensées plus secrettes d'autruy, & qu'ils assurent que Celadon c'est un tel homme, & Astrée une telle femme, ne responds rien à eux, car ils sçavent assez qu'ils ne sçavent pas ce qu'ils disent, mais supplie ceux qui pourroient estre abusez de leurs fictions, de considerer que si ces choses ne m'importoient point, je n'eusse pas pris la peine de les cacher si diligemment, & si elles m'importent, j'aurois eu bien peu d'esprit de les avoir voulu dissimuler & ne l'avoir sçeu faire. Que si en ce qu'ils diront il n'y a guere d'aparence, il ne les faut pas croire, & s'il y en a beaucoup, il faut penser que pour couvrir la chose que je voulois demeurer cachée & ensevelie, je l'eusse autrement desguisée. Que s'ils y trouvent en effet des accidents semblables à ceux qu'ils s'imaginent, qu'ils regardent les paralleles, & comparaisons que Plutarque a faites en ses Vies des hommes illustres. Que si quelqu'un me blâme de t'avoir choisi un Theatre si peu renommé en l'Europe, t'ayant esleu le Forests, petite contrée & peu cogneue parmy les Gaules, responds leur, ma Bergere, que c'est le lieu de ta naissance. Que ce nom de Forests sonne je ne sçay quoy de champestre, & que le pays est tellement composé, & mesme le long de la delectable riviere de Lignon, qu'il semble qu'il convie chacun à y vouloir passer une vie semblable. Mais qu'outre toutes ces considerations encor ay-je jugé qu'il valoit mieux que j'honorasse ce pays où ceux dont je suis descendu, depuis leur sortie de Suobe, ont vescu si honorablement par tant de siecles : que non point une Arcadie comme le Sannazare. Car n'eust esté Hesiode, Homere, Pindare, & ces autres grands personnages de la Grece, le mont de Parnasse, ny l'eau d'Hypocrene ne seroient pas plus estimez maintenant que nostre Mont d'Isoure, ou l'onde de Lignon. Nous devons cela au lieu de no stre naissance & de nostre demeure, de le rendre le plus honoré & renommé qu'il nous est possible. Que si l'on te reproche que tu ne parles pas le langage des vilageois, & que toy ny ta trouppe ne sentez gueres les brebis ny les chievres : responds leur, ma Bergere, que pour peu qu'ils ayent cognoissance de toy, ils sçauront que tu n'es pas, ny celles aussi qui te suivent, de ces Bergeres necessiteuses qui pour gagner leur vie conduisent les trouppeaux aux pasturages,mais que vous n'avez toutes prise cette condition que pour vivre plus doucement & sans contrainte. Que si vos conceptions & paroles estoient veritablement telles que celles des Bergeres ordinaires, ils auroient aussi peu de plaisir de vous escouter, que vous auriez beaucoup de honte à les redire. Et qu'outre cela, la pluspart de ta trouppe est remplie d'Amour, qui est, comme dit Platon, un ravissement qui esleve les esprits abaissez, & éveille les endormis : Et que ce mesme Amour dans l'Aminte fait bien paroistre qu'il change & le langage & les conceptions, quand il dit.


    Queste selve hoggi raggionar d'Amore
  S'udranno in nova guisa, e ben paresse
  Che la mia deità sia qui presente
  In se medesma, non ne['] suoi [min]istri
  Spirerò nobil senzi a' rozi petti
  Radolcirò de le lor lingue il suono.


  Mais ce qui m'a fortifié davantage en l'opinion que j'ay que mes Bergers & Bergeres pouvoient parler de cette sorte sans sortir de la bien-seance des Bergers, a esté que j'ay veu ceux qui en representent sur les Theatres ne leur faire pas porter des habits de bureau, des Sabots ny des accoustrements malfaits, comme les gens de village les portent ordinairement : au contraire, s'ils leur donnent une houlette à la main, elle est peinte & dorée, leurs juppes sont de taffetas, leur pannetiere bien troussée, & quelquesfois faite de toile d'or ou d'argent, & se contentent pourveu que l'on puisse recognoistre que la forme de l'habit a quelque chose de Berger. Car s'il est permis de desguiser ainsi leur personnage, eux qui particulierement font profession de representer chaque chose le plus au naturel, que faire se peut, pourquoy ne m'en sera-t'il permis autant, puis que je ne represente rien à l'œil, mais à l'ouye seulement, qui n'est pas un sens qui touche si vivement l'ame.
  Voila, ma Bergere, de quoy je te veux advertir pour ce coup, à fin que s'il est possible tu raportes quelque contentement de ton voyage. Le Ciel te le rende heureux, & te donne un si bon Genie, que tu me survives autant de siecles, que le sujet qui t'a fait naistre me survivra en m'accompagnant au cercueil.




TABLE DES HISTOIRES
CONTENUES ES DOUZE LIVRES d'ASTREE




A, Signifie le devant du fueillet, &
B, le dessous.



Histoire d'Alcippe, livre deuxiesme, fueillet 56. A
Histoire de Silvie, livre troisiesme, fueillet 54. A
Histoire d'Astrée & Phillis livre 4. fueil. 86. B
Histoire de la tromperie de Climanthe livre 5. fueil. 124. B
Histoire de Stelle & Corilas livre 5. fu[ei]l. 245. A
Histoire de Diane l. 6 f. 258. A
Histoire de Tyrsis & Laonice livre 7. f. 302. B
Histoire de Silvandre livre 8. fueil. 326. A
Histoire de Hylas livre 8. fueillet 342. B
Histoire de Galatée & Lindamor livre 9. f. 366. B
Histoire de Leonide livre 10. fueil. 409. A
Histoire de Celion & Bellinde livre 10. fueil. 425. A
Histoire de Ligdamon livre 11. feu. 456. B
Histoire de Damon & de Fortune livre 11. f. 470. A
Histoire de Lidias & de Melandre livre 12 f. 483.A




Extraict du Privilege du Roy.



  Par grace & privilege du Roy, il est permis à Messire Honoré DUrfé, Gentilhomme de nostre chambre, Capitaine de cinquante hommes d'armes de noz Ordonnances Comte de Chasteauneuf, Baron de Chasteaumorand, &c. de faire imprimer par tel Libraire ou Imprimeur qu'il luy plaira, un livre intitulé l'Astrée,& deffences sont faites à tous autres d'imprimer ou faire imprimer ledit livre, sans le congé & consentement du Libraire que ledit Sieur Durfé aura esleu, & ce jusques au temps & terme de dix ans finis & accomplis, à commencer du jour & datte que ledit livre sera achevé d'Imprimer sur peine de confiscation desdits livres, de quinze cens livres tournois d'amende, & de tous despens, dommages & intesrests envers le Libraire qu'il aura esleu, revoquans tous autres privileges qui pourroient avoir esté expediez sans le consentement dudit Sieur : Et outre veut ledit Seigneur qu'en mettant au commencement ou à la fin un extraict dudit privilege il soit tenu pour deüement signifié à tous Libraires & Imprimeurs de ce Royaume, comme plus à plain est contenu esdites lettres. Donné à Paris, le dix-huictiesme jour d'Aoust. 1607.
Par le Roy en son Conseil,

  BEUHIER.


  Et ledit Sieur Durfé a esleu, cedé & transporté, concede & accorde que Toussaincts du Bray marchand Libraire à Paris, Imprime ou face Imprimer, vende, distribue & joüisse dudit privilege ainsi qu'il a esté accordé entre eux és estudes des Notaires soubs-signez, le dix-huictiesme Aoust. 1607.


        TURGIS.

  DERIGES



LE PREMIER
LIVRE D'ASTREE




  Aupres de l'ancienne ville de Lyon, du costé du Soleil couchant, il y a un païs nommé Forests, qui en sa petitesse contient ce qui est de plus rare au reste des Gaules : Car estant divisé en plaines & en montagnes, les unes & les autres sont si fertiles, & scituées en un air si temperé, que la terre y est capable de tout ce que peut desirer le laboureur. Au cœur du païs est le plus beau de la plaine, ceinte comme d'une forte muraille des monts assez voisins, & arrousée du grand fleuve de Loyre, qui prenant sa course assez pres de là, passe presque par le milieu, non point encor trop enflé ny orgueilleux, mais doux & paisible. Plusieurs autres ruisseaux en divers lieux la vont baignant de leurs claires ondes : mais l'un des plus beaux est Lignon, qui vagabond en son cours, aussi bien que douteux en sa source, va serpentant ceste plaine depuis les hautes montagnes de Cervieres & de Charmasel, jusques à Feurs, où Loyre le recevant, & luy faisant perdre son nom propre, l'emporte pour tribut à l'Ocean.

  Or sur les bords de ces delectables rivieres on a veu de tout temps quantité de Bergers, qui pour la bonté de l'air, la fertilité du rivage, & leur douceur naturelle, vivent avec autant de bonne fortune, qu'ils recognoissent peu la fortune. Et croy qu'ils n'eussent deu envier le contentement du premier siecle ; si Amour leur eust aussi bien permis de conserver leur felicité, comme le Ciel leur en avoit esté veritablement prodigue. Mais endormis en leur repos ils se sousmirent à ce flatteur enfant de l'oysiveté, qui tost apres changea son authorité en tyrannie. Celadon fut un de ceux qui plus vivement la ressentirent, espris tellement des perfections d'Astrée, que la haine de leurs parents ne peut l'empescher de se perdre entierement en elle. Il est vray que si en la perte de soy-mesme on peut faire quelque acquisition ; dont on se doive contenter, il se peust dire heureux de s'estre perdu si à propos pour gaigner une chose de tant de valeur : car la belle Astrée asseurée de son amitié, ne voulut que l'ingratitude en fust le payement, ains plustost une reciproque affection, avec laquelle elle recevoit son amitié & ses services. De sorte que si l'on veit dépuis quelque changement entre-eux, il faut croire que le Ciel le permit, seulement pour faire paroistre que "rien n'est constant que l'inconstance durable, mesme en son changement". Car ayant vescu bien-heureux l'espace de trois ans, lors que moins ils craignoient le fascheux accident qui leur arriva, ils se virent poussez par les trahisons de Semyre, aux plus profondes infortunes de l'Amour : d'autant que Celadon desireux de cacher son affection, pour decevoir l'importunité de leurs parents, qui d'une haine entre-eux vieillie, interrompoient par toutes sortes d'artifices leurs desseins amoureux, s'efforçoit de monstrer que la recherche qu'il faisoit de ceste Bergere estoit plustost commune que particuliere. Ruze vrayement assez bonne, si Semyre ne l'eust point malicieusement desguisée, fondant sur cette dissimulation la trahison dont il deçeut Astrée, & qu'elle paya dépuis avec tant d'ennuis, de regrets & de larmes.

  De fortune, ce jour l'Amoureux Berger s'estant levé fort matin pour entretenir ses pensées, laissant paistre l'herbe moins foulée à ses troupeaux, s'alla asseoir sur le bord de la tortuëuse riviere de Lignon, attendant la venuë de sa belle Bergere, qui ne tarda gueres d'y venir apres luy, car esveillée d'un soupçon trop cuisant, elle n'avoit peu clorre l'œil de toute la nuict. A peine le Soleil commençoit de dorer le plus haut des montagnes d'Isoures & de Marcelly, quand le Berger apperçeut de loing un troupeau qu'il recogneut bien tost pour celuy d'Astrée : outre que Melampe, chien tant aymé de sa Bergere, aussi tost qu'il l'apperçeut, le vint follastrement caresser, encore recogneut-il la brebis plus cherie de sa maistresse, quoy qu'elle ne portast ce matin les rubans de diverses couleurs, qu'elle souloit avoir à la teste en façon de guirlande, parce que la Bergere atteinte de trop de desplaisir, ne s'estoit donné le loisir de l'agencer comme de coustume. Elle venoit apres assez lentement, & comme on pouvoit juger à ses façons, elle avoit quelque chose en l'ame qui l'affligeoit beaucoup, & la ravissoit tellement en ses pensées, que fust par mégarde ou autrement, passant assez pres du Berger, elle ne tourna pas seulement les yeux vers le lieu où il estoit, & s'alla asseoir assez loing de là sur le bord de la riviere. Celadon sans y prendre garde, croyant qu'elle ne l'eust pas veu, & qu'elle l'allast chercher où il avoit accoustumé de l'attendre, r'assemblant ses brebis avec sa houlette, les chassa apres elle, qui desja s'estant assise contre un vieux tronc, le coude appuyé sur le genoüil, la jouë sur la main ; se soustenoit la teste, & demeuroit tellement pensive, que si Celadon n'eust esté plus qu'aveugle en son malheur, il eust bien aisément veu que ceste tristesse ne luy pouvoit proceder que de l'opinion du changement de son amitié ; tout autre desplaisir n'ayant assez de pouvoir pour luy causer de si tristes & profonds pensers. Mais d'autant qu'"un mal-heur inesperé est beaucoup plus malaisé à supporter". Je croy que la fortune, pour luy oster toute sorte de resistance, le voulut ainsi assaillir inopinément.

  Ignorant doncques son prochain malheur, apres avoir choisi pour ses brebis le lieu plus commode pres de celles de sa Bergere, il luy vint donner le bonjour, plain de contentement de l'avoir rencontrée ; à quoy elle respondit & de visage & de parole si froidement, que l'hyver ne porte point tant de froideurs ny de glaçons. Le Berger qui n'avoit pas accoustumé de la voir telle, se trouva d'abord fort estonné  ; & quoy qu'il ne se figurast la grandeur de sa disgrace telle qu'il l'esprouva peu apres, si est-ce que le doute d'avoir offensé ce qu'il aimoit, le remplit de si grands ennuis, que le moindre ne luy laissa aucune esperance de vie. Si la Bergere eust daigné le regarder, ou que son jaloux soupçon luy eut permis de considerer quel soudain changement la froideur de sa responce avoit causé en son visage : pour certain la cognoissance de tel effet luy eust fait perdre entierement ses meffiances. Mais il ne falloit pas que Celadon fust le Phaenix en bon-heur, comme il l'estoit en Amour ny ;que la fortune luy fist plus de faveur qu'au reste des hommes, qu'"elle ne laisse jamais asseurez en leur contentement"". Ayant doncques ainsi demeuré longuement pensif, il revint à soy, & tournant la veuë sur sa Bergere, rencontra par hazard qu'elle le regardoit ; mais d'un œil si triste, qu'il ne laissa aucune apparence de joye en son ame, si le mortel penser y en avoit oubliée quelqu'une. Ils estoient si proches de Lignon, que le Berger aisément y pouvoit attaindre du bout de sa houlette, & le dégel avoit si fort grossi son cours, que tout glorieux & chargé des despoüilles de ses bords,impetueusement il descendoit dans Loire. Le lieu où ils estoient assis, estoit un tertre un peu relevé, contre lequel la fureur de l'eau en vain s'alloit rompant, soustenu par en bas d'un rocher tout nud ; couvert au dessus seulement d'un peu de mousse. De ce lieu le Berger frappoit dans l'eau du bout de sa houlette, qui ne touchoit point tant de gouttes d'eau, que de divers pensers le venoient assaillir, qui flottans avec l'onde, n'estoient point si tost arrivez qu'ils en estoient chassez par d'autres plus violents. Il n'y avoit une seule action de sa vie, ny une seule de ses pensées, qu'il ne r'appellat en son ame, pour entrer en conte avec elles, & sçavoir en quoy il avoit offencé ; mais n'en pouvant condamner une seule, son amitié le contraint de luy demander l'occasion de sa colere. Elle qui ne voyoit point, ou si elle les voyoit, qui jugeoit en mal toutes ses actions, alloit r'allumant son cœur d'un plus ardant despit, si bien que quand il voulut ouvrir la bouche, elle ne luy donna pas mesme le loisir de proferer les premieres paroles, qu'elle l'interrompit en disant. Ce ne vous est donc pas assez, perfide & desloyal Berger, d'estre trompeur & meschant envers la personne qui le meritoit le moins, si continuant vos infidelitez, vous ne taschiez d'abuser celle qui vous a obligé à toute sorte de franchise ? Doncques vous avez bien la hardiesse de soustenir ma veuë apres m'avoir tant offencée ? Doncques vous m'osez presenter, sans rougir, ce visage dissimulé, qui couvre une ame si double, & si parjure ? Ah va t'en, va t'en infidele, & trompeur, va tromper une autre de qui tes perfidies ne soient point encores recogneuës, & ne pense plus de te pouvoir couvrir à moy qui ne cognois que trop, à mes despens, les effets de tes infidelitez & trahisons. Quel devint alors le fidelle Berger, le juge celuy qui a bien aimé, si jamais un tel reproche luy a esté fait injustement : Pasle & transi, plus que n'est pas une personne morte, il tombe à ses genoux : Est-ce, belle Bergere, luy dit-il, pour m'esprouver, ou pour me desesperer ? Ce n'est, dit-elle, ny pour l'un, ny pour l'autre : mais pour la verité, il n'est plus de besoin d'essayer une chose si recogneuë ? Ah, dit le Berger, pourquoy n'a esté ma vie abregée avant ce jour malheureux ? Il eust esté à propos pour tous deux, dit-elle, que non point un jour, mais tous les jours que je t'ay veu, eussent esté ostez de la tienne & de la mienne ; il est vray que tes actions ont fait, que je me treuve dechargée d'une chose, qui ayant effet, m'eust despleu d'avantage que ton infidelité : Que si le ressouvenir de ce qui s'est passé entre nous, (que je desire toutesfois estre effacé) m'a encor laissé quelque pouvoir, va t'en, desloyal, & garde toy bien de te faire jamais voir à moy que je ne te le commande. Celadon voulut repliquer, mais Amour qui oyt si clairement, à ce coup luy boucha pour son malheur les aureilles ; & parce qu'elle s'en vouloit aller il fut contraint de la retenir par sa robbe, luy disant, Je ne vous re tiens pas, pour vous demander pardon de l'erreur qui m'est incogneuë, mais seulement pour vous faire voir quelle est la fin que j'eslis pour vous oster du monde celuy que vous faites paroistre d'avoir tant en horreur. Mais elle que la colere transportoit, sans tourner seulement les yeux à luy, se desbattit de telle furie, qu'elle eschappa & ne luy en demeura autre chose qu'un ruban sur lequel par hazard il avoit mis la main. Elle le souloit porter au devant de sa robe pour ageancer son colet, & y attachoit quelquefois des fleurs quand la saison le luy permettoit ; à ce coup elle y avoit une bague, que son pere en mourant luy avoit donnée. Le triste Berger la voyant partir avec tant de colere, quelque temps demeura immobile, sans presque sçavoir ce qu'il tenoit en la main, quoy qu'il y eust les yeux dessus : En fin avec un grand souspir, revenant en soy, & cognoissant ce ruban. Soy tesmoin, dit-il, ô cher cordon, que plustost que de rompre un seul des nœuds de mon affection, j'ay mieux aymé perdre la vie, à fin que quand je seray mort, & que cette cruelle te verra, peut[-]estre à mon bras, tu l'asseures qu'il n'y a rien au monde qui puisse estre plus aimé qu'elle l'est de moy, ny Amant plus mal recogneu que Celadon. Et lors se l'attachant au bras, & baisant la bague : Et toy, dit-il, symbole d'une entiere & parfaite amitié, soy content de ne me point esloigner à ma mort, à fin que ce gage pour le moins me demeure, de celle qui m'avoit tant promis d'affection ? A peine eust-il finy ces mots, que tournant les yeux du costé d'Astrée, il se jetta les bras croisez dans le plus profond de la riviere.

  En ce lieu, Lignon estoit tres-profond & tres-impetueux, car c'estoit un amas de la riviere, & un regorgement que le rocher luy faisoit faire contremont ; si bien que le Berger demeura longuement avant que d'aller à fond, & plus encore à revenir : & lors qu'il parust, ce fut un genoüil premier, & puis un bras : & soudain enveloppé du tournoyement de l'onde, il fut emporté bien loing de là, dessous l'eau.

  Des-ja Astrée estoit accouruë sur le bord, & voyant ce qu'elle avoit tant aymé, & qu'elle ne pouvoit encor' hayr, estre à son occasion si pres de la mort, se treuva si surprise de frayeur, qu'au lieu de luy donner secours elle tomba esvanoüye, & si pres du bord qu'au premier mouvement qu'elle fist lors qu'elle revint à elle, qui fust long temps apres, elle tomba dans l'eau, en si grand danger, que tout ce que peurent faire quelques Bergers qui se treuverent pres de là, fust de la sauver, avec l'ayde que sa robe luy donna, qui la soustenant sur l'eau, leur donna le loisir de la tirer à bord, mais tant hors de soy qu'ils la porterent en la cabane plus proche, qui se treuva estre de Phillis, où quelques unes de ses compagnes luy changerent ses habits moüillez, sans qu'elle peut parler, tant elle estoit estonnée, & pour le hazard qu'elle avoit couru, & pour la perte de Celadon ; qui ce pendant fust emporté de l'eau avec tant de furie, que de luy mesme il alla donner sur le sec, fort loing de l'autre costé de la riviere, entre quelques petits arbres : mais avec si peu de signe de vie, que chacun l'eust pris pour mort.

  Aussi tost que Phillis (qui pour lors n'estoit point chez elle) sceut l'accident arrivé à sa compagne, elle se mist à courir de toute sa force : & n'eust esté que Lycidas la rencontra, elle ne se fust arrestée pour quel autre que ç'eust esté. Encor luy dit-elle fort briefvement le danger qu'Astrée avoit couru, sans luy parler de Celadon : car elle n'en sçavoit rien. Ce Berger estoit frere de Celadon, à qui le Ciel l'avoit lié d'un nœud d'amitié beaucoup plus estroit que celuy du parentage, d'autre costé Astrée, & Phillis, outre qu'elles estoient germaines, s'aymoient d'une si estroitte amitié qu'elle meritoit bien d'estre comparée à celle des deux freres. Que si Celadon eust de la simpathie avec Astrée, Lycidas n'eust pas moins d'inclination à servir Phillis : ny Phillis à aymer Lycidas.

  De fortune, au mesme temps qu'ils arriverent, Astrée ouvrit les yeux, & certes bien changez de ce qu'ils souloient estre, quand Amour victorieux s'y monstroit triomphant de tout ce qui les voyoit, & qu'ils voyoient. Leurs regards estoient lents & abattus, leurs paupieres pesantes & endormies, & leurs esclairs changez en larmes : larmes toutesfois qui tenant de ce cœur tout enflammé d'où elles venoient, & de ces yeux bruslants par où elles passoient, brusloient & d'amour & de pitié ceux qui estoient à l'entour d'elle : Quand elle apperceut sa compagne Phillis, ce fut bien lors qu'elle receut un grand eslancement ; & plus encor quand elle vit Lycidas ; & quoy qu'elle ne voulut que ceux qui estoient autour d'elle recogneussent le principal sujet de son mal, si fust elle contrainte de luy dire, que son frere s'estoit noyé en luy voulant ayder. Ce Berger à ces nouvelles fust si estonné, que sans s'arrester d'avantage il courut sur le lieu avec tous ces Bergers, laissant Astrée & Phillis seules, qui peu apres se mirent à les suivre : mais si tristement que quoy qu'elles eussent beaucoup à dire, elles ne se pouvoient parler. Ce pendant les Bergers arrivez sur le bord, & jettant l'œil d'un costé & d'autre ne treuverent aucune marque de ce qu'ils cherchoient, sinon ceux qui coururent plus bas, qui trouverent fort loing son chappeau, que le courant de l'eau avoit emporté, & qui par hazard s'estoit arresté entre quelques arbres que la riviere avoit desracinez & abattus. Ce furent là toutes les nouvelles qu'ils peurent avoir de ce qu'ils cherchoient : car pour luy il estoit desja bien esloigné, & en lieu où il leur estoit impossible de le retreuver. Parce qu'avant qu'Astrée fust revenuë de son esvanouïssement, Celadon, comme j'ay dit, poussé de l'eau, donna de l'autre costé entre quelques arbres, où difficilement pouvoit-il estre veu.

  Lors qu'il estoit entre la mort & la vie, il arriva sur le mesme lieu trois belles Nymphes, dont les cheveux espars, alloient ondoyant sur les espaules, couverts d'une guirlande de diverses perles,le sein descouvert, & les manches de la robe retroussées jusques sur le coude, d'où sortoit un linomple deslié, qui froncé venoit finir aupres de la main, où deux gros bracelets de perles sembloient le tenir attaché. A leur costé pendoit le carquois remply de fléches, & portoient à la main un arc d'ivoire ; le bas de la robe par le devant estoit retroussé sur la hanche, qui laissoit paroistre leurs brodequins dorez jusques à mi-jambe. Il sembloit que ce fut avec quelque dessein qu'elles fussent là venuës : car l'une disoit ainsi : C'est bien icy le lieu, voicy bien le reply de la riviere ; voyez comme elle va impetueusement là haut outrageant le bord de l'autre costé, qui se rompt & tourne tout court en çà. Voyez vous ceste touffe d'arbres, c'est sans doute celle qui nous a esté representée dans le miroir. Il est vray, disoit la premiere ; mais il n'y a encor' gueres d'apparence à tout le reste : & me semble que voicy un lieu assez escarté pour trouver ce que nous y venons chercher. La troisiesme qui n'avoit point encore parlé, Si y a-il bien, dit-elle, quelque apparence à ce qu'il vous a dit, puis qu'il vous a si bien representé ce lieu, que je ne croy point qu'il y ait icy un arbre que vous n'ayez veu dans le miroir : Avec semblables mots, elles approcherent si pres de Celadon que quelques fueilles seulement le leur cachoient. Et parce qu'ayant remarqué toute chose particulierement, elles recogneurent que c'estoit-là sans doute le lieu qui leur avoit esté monstré, elles s'y assirent, en deliberation de voir si la fin seroit aussi veritable que le commencement, mais elles ne furent si tost baissées, que la principale d'entre-elles n'apperceut Celadon, & parce qu'elle croyoit que ce fust un Berger endormy, elle estendit les mains de chaque costé sur ses compagnes ; puis sans dire mot, mettant le doigt surla bouche, leur monstra de l'autre main entre ces petits arbres ; ce qu'elle voyoit, & se leva le plus doucement qu'elle peust pour ne l'esveiller  : mais le voyant de plus pres elle le creut mort ; car il avoit encor les jambes en l'eau, le bras droict mollement estendu par dessus la teste, le gauche à demy tourné par derriere, & demy engagé sous le corps ; le col faisoit un ply en avant pour la pesanteur de la teste, qui se laissoit aller en arriere : la bouche à demy entre-ouverte, & presque plaine de sablon, desgouttoit encore de tous costez : le visage en quelques lieux esgratigné & soüillé : les yeux à moitié clos : & les cheveux, qu'il portoit assez longs, si moüillez que l'eau en couloit comme de deux sources le long de ses jouës, desquelles la vive couleur estoit si effacée qu'un mort ne l'a point d'autre sorte : le milieu des reins estoit tellement avancé, qu'il sembloit rompu, & cela faisoit paroistre le ventre plus enflé, quoy que remply de tant d'eau il le fust assez de luy-mesme. Ces Nymphes le voyant en cest estat en eurent pitié, & Leonide qui avoit parlé la premiere, comme plus pitoyable & plus officieuse, fust la premie re qui le prist sous le corps pour le tirer à la rive. A mesme instant l'eau qu'il avoit dedans luy, ressortoit en telle abondance que la Nymphe le trouvant encore chaud, eust opinion qu'on le pourroit sauver. Lors Galathée, qui estoit la principale, se tournant à la derniere qui la regardoit faire sans s'y ayder : Et vous, Silvie, luy dit-elle, que veut dire, ma mignonne, que vous estes si faineante : mettez la main à l'œuvre, si ce n'est pour soulager vostre compagne, pour la pitié au moins de ce pauvre Berger. Je m'amusois, dit-elle, Madame, à considerer que quoy qu'il soit bien changé, il me semble que je le recognois : Et lors se baissant elle le prist de l'autre costé, & le regardant de plus pres : Pour certain, dist-elle, je ne me trompe pas ; c'est celuy que je veux dire, il merite bien que vous le secouriez : car outre qu'il est d'une des principales familles de ceste contrée, encor a-il tant de merites que la peine y sera bien employée : Pendant l'eau sortoit en telle abondance que le Berger estant fort allegé, comença à respirer, non toutesfois qu'il ouvrit les yeux ni qu'il revint entierement. Et par ce que Galathée eust opinion que c'estoit cestuy-cy dont le Druide luy avoit parlé, elle mesme commença d'ayder à ses compagnes, disant qu'il le falloit porter en son Palais d'Isoure, où elles pourroient mieux le faire secourir. Et ainsi, non point sans peine, le porterent jusques où le petit Meril gardoit leur chariot, sur lequel montant toutes trois, Leonide fust celle qui les guida, & pour n'estre veuës avec ceste proye par les gardes du Palais, elles allerent descendre à une porte secrette.

  Au mesme temps, qu'elles furent parties ; Astrée revenant de son esvanoüissement tomba dans l'eau, comme nous avons dit, si bien que Lycidas, ny ceux qui vindrent chercher Celadon, n'en eurent autres nouvelles que celles que j'ay dittes. Dont Lycidas n'estant, que trop asseuré de la perte de son frere, s'en revenoit pour se plaindre avec Astrée de leur commun desastre. Elle ne faisoit que d'y arriver autant pleine d'ennuy & d'estonnement, qu'elle l'avoit peu auparavant esté d'inconsideration, & de jalousie. Elle estoit seule, car Phillis voyant revenir Lycidas, estoit allée chercher des nouvelles comme les autres. Ce Berger arrivant, & de lassitude, & de desir de sçavoir comme ce malheur estoit avenu, s'assit pres d'elle, & la prenant par la main, luy dit : Mon Dieu, belle Bergere, quel malheur est le nostre : Je dis le nostre, car si j'ay perdu un frere : vous avez aussi perdu une personne qui n'estoit point tant à soi mesme qu'à vous : Ou qu'Astrée fut ententive ailleurs, ou que ce discours luy ennuyast, elle n'y fit point de responce, dont Lycidas estonné comme par reproche continua : est-il possible Astrée, que la perte de ce miserable fils, (car tel le nommoit-elle) ne vous touche assez vivement en l'ame, pour vous faire accompagner sa mort au moins de quelques larmes ? S'il ne vous avoit point aymée, ou que cette amitié vous fut incogneuë, il seroit supportable de ne vous voir ressentir d'avantage son mal-heur, mais puis que vous ne pouvez ignorer qu'il ne vous ait aymée plus que soy-mesme. Il est cruel Astrée, croyez moy, de vous voir aussi peu esmeue que si vous ne le cognoissiez point.

  La Bergere tourna alors le regard tristement contre luy, & apres l'avoir quelque temps consideré elle luy respondit. Berger, il me desplaist de la mort de vostre frere, non point parce qu'il m'ait aymée, mais d'autant qu'il avoit des conditions d'ailleurs, qui peuvent bien rendre sa perte regrettable, car quand à l'amitié dont vous parlez, elle a esté si commune aux autres Bergeres mes compagnes, qu'elles en doivent (pour le moins) avoir autant de regret que moy ! Ah ingrate Bergere (s'escria incontinent Lycidas) je tiendray le Ciel pour estre de vos complices, s'il ne punit ceste injustice en vous ? Vous avez peu croire, celuy inconstant, à qui le courroux d'un pere, les inimitiez des parens, les cruautez de vostre rigueur, n'ont peu diminuer la moindre affection des extrémes, que vous ne sçauriez faindre de n'avoir mille, & mille fois recogneuës en luy trop clairement ? Vrayement celle-cy est bien une mescognoissance, qui surpasse toutes les mescognoissances plus grandes, puis que ses actions, & ses services n'ont peu vous rendre asseurée d'une chose dont personne ne doubte plus, que vous. Aussi respondit Astrée n'y avoit-il personne à qui elle touchast comme à moy. Elle le devoit certes (repliqua le Berger) puis qu'il estoit tant à vous, que je ne sçay, & si fay, je le sçay, qu'il eust plustost des-obey aux grands Dieux qu'à l'affection qu'il vous portoit. Alors la Bergere en colere luy respondit, laissons ce discours, Lycidas, & croyez moy qu'il n'est point à l'avantage de vostre [frere], mais s'il m'a trompée, & laissée avec ce desplaisir de n'avoir plustost sçeu recognoistre ses tromperies, & finesses, il s'en est allé certes avec une belle despoüille, & de belles marques de sa perfidie. Vous me rendez (repliqua Lycidas) le plus estonné du monde : enquoy avez vous recogneu ce que vous luy reprochez ? Berger adjousta Astrée, l'histoire en seroit trop longue & trop ennuyeuse, contentez-vous, que si vous ne le sçavez, il n'y a que vous seul qui l'ignore, & qu'en toute ceste riviere de Lignon, il n'y a Berger qui ne vous die que Celadon aymoit en mille lieux, & sans aller plus loing, hyer j'ouys de mes oreilles mesmes, les discours qu'il en tenoit à son Aminthe, car ainsi la nommoit-il, ausquels je me fusse arestée davantage, n'eust esté que sa honte me desplaisoit ; & que pour dire le vray, j'avois d'autres affaires ailleurs qui me pressoient davantage. Lycidas alors comme transporté s'escria, je ne demande plus la cause de la mort de mon frere, c'est vostre jalousie Astrée, & jalousie fondée sur beaucoup de raisons, pour estre cause d'un si grand mal-heur. Helas Celadon, que je voy bien reüssir à ceste heure vrayes les propheties de tes soupçons : quand tu disois que ceste fainte te don noit tant de peine qu'elle te cousteroit la vie, mais encor ne cognoissois-tu pas, de quel costé ce mal-heur te devoit avenir : puis s'adressant à la Bergere : est-il croyable, dit-il, Astrée, que ceste maladie ait esté si grande qu'elle vous ait fait oublier les commandemens que vous luy avez faits si souvent ? Si seray-je bien tesmoin de cinq ou six fois pour le moins qu'il se mit à genoux devant vous, pour vous supplier de les revoquer ; vous souvient-il point que quand il revint d'Italie, ce fut une de vos premieres ordonnances, & que dedans ce rocher, où depuis si souvent je vous vis ensemble, il vous requist de luy ordonner de mourir, plutost que de feindre d'aymer avecque vous ? Mon astre, vous dit-il, (je me ressouviendray toute ma vie des mesmes paroles) ce n'est point pour refuser, mais pour ne pouvoir observer ce commandement, que je me jette à vos pieds, & vous supplie que pour tirer preuve de ce que vous pouvez sur moy, vous me commandiez la mort, & non point de servir comme que ce soit autre qu'Astrée. Et vous luy respondites, Mon fils, je veux ceste preuve de vostre amitié, & non point vostre mort qui ne peut estre sans la mienne : car outre que je sçay que celle-cy vous est la plus difficile, encore nous rapportera-elle une commodité que nous devons principalement rechercher, qui est de clorre & les yeux & la bouche aux plus curieux & aux plus médisans : S'il vous repliqua plusieurs fois, & s'il en fit tous les refus que l'obeïssance (à quoy son affection l'obligeoit envers vous) luy pouvoit permettre, je m'en remets à vous-mesme, si vous voulez vous en ressouvenir : tant y a que je ne croy point que vous ayez jamais esté desobeïe de luy, que pour ce seul sujet ; & à la verité ce luy estoit une contrainte si grande, que toutes les fois qu'il revenoit du lieu, où il estoit contraint de feindre, il falloit qu'il se mit sur un lict, comme revenant de faire un tres-grand effort : & alors il s'arresta pour quelque temps, & puis il reprit ainsi. Or sus Astrée : mon frere est mort : c'en est fait, quoy que vous en croyez, ou mécroyez, ne luy peut rapporter bien ny mal, de sorte que vous ne devez plus penser que je vous en parle à sa consideration, mais pour la seule verité : toutefois ayez-en telle croyance qu'il vous plaira, si vous jureray-je qu'il n'y a point deux jours que je le treuvay gravant des vers sur l'escorce de ces arbres, qui sont par delà la grande prairie, à main gauche du bié, & m'assure que si vous y daignez tourner les yeux vous remarquerez que c'est luy qui les y a couppez, car vous recognoissez trop bien ses carracteres, si ce n'est qu'oublieuse de luy, & de ses services passez, vous ayez de mesme perdu la memoire de tout ce qui le touche : mais je m'asseure, que les Dieux ne le permettront pour sa satisfaction, & pour vostre punition : les vers sont tels.



MADRIGAL.




  Je pourray bien dessus moy-mesme
Quoy que mon amour soit extresme,
Obtenir encore ce poinct,
De dire que je n'ayme poinct.
  Mais feindre d'en aymer un autre,
Et d'en adorer l'œil vainqueur,
Comme en effect je fay le vostre,
Je n'en sçaurois avoir le cœur.
  Et s'il le faut, ou que je meure,
Faites moy mourir de bonne heure.


  Il peut y avoir sept ou huit jours, qu'ayant esté contraint de demeurer quelque temps sur les rives de Loire, pour responce : il m'escrivit une lettre que je veux que vous voyez, & si en la lisant vous ne cognoissez son innocence, je veux croire qu'avec vostre bonne volonté vous avez perdu pour luy toute espece de jugement ; & lors la prenant en sa poche, & la luy monstrant, leut qu'elle estoit telle :



RESPONCE DE CELADON
A LYCIDAS.




  Ne t'enquiers plus de ce que je fais, mais sçache que je continuë tousjours en ma peine ordinaire. Aymer, et ne l'oser faire paroistre, n'aymer point, et jurer le contraire, cher frere, c'est tout l'exercice ou plustost le supplice de ton Celadon. On dit que deux contraires ne peuvent en mesme temps estre en mesme lieu, toutesfois la vraye et la fainte amitié, sont d'ordinaire en mes actions, mais ne t'en estonne point, car je suis contraint à l'un par la perfection, et à l'autre par le commandement de mon Astre. Que si ceste vie te semble estrange, ressouviens-toy, que les miracles sont les œuvres ordinaires des Dieux, et que veux-tu que ma Déesse cause en moy que des miracles ?

  Il y avoit longtemps qu'Astrée n'avoit rien respondu, par-ce que les paroles de Lycidas la mettoient presque hors de soy. Si est-ce que la jalousie qui encore retenoit quelque force en son ame, luy fist prendre ce papier, comme estant en doute, que Celadon l'eust escrit. Et quoy qu'elle recogneust, que vrayement c'estoit de son escriture, si disputoit-elle le contraire en son ame, "suyvant la coustume de plusieurs personnes qui veulent tousjours fortifier comme que ce soit leur oppinion". Et presque au mesme temps plusieurs Bergers arriverent de la queste de Celadon, où ils n'avoient treuvé autre marque de luy que son chappeau, qui ne fut à la triste Astrée qu'un grand renouvellement d'ennuy. Et par-ce qu'elle se ressouveint d'une cachette qu'Amour leur avoit fait inventer, & qu'elle n'eust pas voulu estre recogneuë ; elle fist signe à Phillis de le prendre ; & lors chacun se mit sur les regrets, & sur les loüanges du pauvre Berger, & n'en y eut un seul qui n'en racontast quelque vertueuse action ; elle sans plus, qui le ressentoit davantage, estoit contrainte de demeurer muette, & de le monstrer le moins, sçachant bien que "la souveraine prudence en amour est de tenir son affection cachée ou pour le moins de n'en jamais faire rien paroistre inutilement". Et parce que la force qu'elle se faisoit en cela estoit tresgrande, & qu'elle ne pouvoit la supporter plus longuement, elle s'aprocha de Phillis, & la pria de ne la point suivre, afin que les autres en fissent de mesme, & luy prenant le chappeau qu'elle tenoit en sa main, elle partit seule & se mist à suivre où ses pas sans eslection la guidoient. Il n'y avoit guere Berger en la trouppe qui ne sçeust l'affection de Celadon, par-ce que leurs parens par leurs contrarietez, avoient découvert leur recherche, mais elle s'y estoit conduitte avec tant de discretion qu'hormis Semyre & leur[s] plus proches, il n'en y avoit point qui sçeust la bonne volonté qu'elle luy portoit, & encore que l'on cogneut bien que ceste perte l'affligeoit, si l'attribuoit-on plustost à un bon naturel, qu'à un amour (tant profite la bonne opinion que l'on a d'une personne :), ce-pendant elle continuoit son chemin, le long duquel mille pensers, mille desplaisirs, ou plustost mille desespoirs la talonnoient de sorte pas à pas, que quelquefois douteuse, d'autrefois asseurée de l'affection de Celadon, elle ne sçavoit si elle le devoit plaindre, ou se plaindre de luy. Si elle se ressouvenoit de ce que Lycidas luy venoit de dire, elle le jugeoit innocent, que si les paroles qu'elle luy avoit ouy tenir à la Bergere Aminthe, luy reve noient en la memoire, elle le condamnoit coulpable : en ce labyrinthe de diverses pensées, elle alla longuement errante par ce bois, sans nulle élection de chemin, & par fortune, ou par le vouloir du Ciel, qui ne vouloit que l'innocence de Celadon demeurast plus longuement douteuse en son ame, ses pas la conduirent sans y penser le long du petit ruisseau entre les mesmes arbres où Lycidas luy avoit dit estre gravez les vers de Celadon. Le desir de sçavoir s'il avoit dit vray, avoit bien assez de pouvoir en elle pour les luy faire chercher fort curieusement, encore qu'ils eussent esté fort cachez, mais la coupure qui estoit encore toute fraiche les luy descouvrit assez tost. O Dieu comme elle les recogneut pour estre de Celadon, & comme promptement elle y courut pour les lire, mais combien vivement luy toucherent-ils en l'ame, elle s'assit en terre, & mettant en son giron le chappeau & la lettre de Celadon, elle demeura quelque temps les mains jointes ensemble, & les doigts serrez l'un dans l'autre, tenant les yeux sur les reliques qui luy restoient de son Berger, & voyant que le chapeau grossissoit à l'endroit où il avoit accoustumé de mettre ses lettres, quand il vouloit les luy donner secrettement, elle y porta curieusement la main, & passant les doigts dessous la doubleure, rencontra le feutre apiecé, duquel destachant la gance, elle en tira un papier que ce jour mesme Celadon y avoit mis. Ceste finesse fut inventée entre-eux, lors que la mal-vueillance de leurs peres les empeschoit de se pouvoir parler, car feignant de se jetter par jeu ce chappeau, ils pouvoient aisément recevoir & donner leurs lettres : toute tremblante elle sortit celle-cy hors de sa petite cachette, & toute hors de soy apres l'avoir despliée elle y jetta la veuë pour la lire, mais elle avoit tellement esgaré les puissances de son ame, qu'elle fut contrainte de se frotter plusieurs fois les yeux avant que de le pouvoir, en fin elle leut tels mots.



LETTRE DE CELADON
A LA BERGERE ASTREE.



«  Mon Astre, si la dissimulation à quoy vous me contraignez, est pour me faire mourir de peine, vous le pouvez plus aysément d'une seule parole, si c'est pour punir mon outrecuïdance, vous estes juge trop doux, de m'ordonner un moindre supplice que la mort. Que si c'est pour esprouver quelle puissance vous avez sur moy, pourquoy n'en recherchez-vous un tesmoignage plus prompt que celui-ci, de qui la longueur vous doit estre ennuyeuse ? car je ne sçaurois penser que ce soit pour celer nostre dessein, comme vous dictes, puis que ne pouvant vivre en telle contrainte, ma mort sans doute en donra assez prompte, et desplorable cognoissance. Jugez donc, mon bel Astre, que c'est assez endurer, et qu'il est desormais temps que vous me permettiez de faire le personnage de Celadon, ayant si longuement, et avec tant de peine, representé celuy de la personne du monde, qui luy est la plus contraire.


  O quels cousteaux trenchans furent ces paroles en son ame, lors qu'elles luy remirent en memoire le commandement qu'elle luy avoit fait, & la resolution qu'ils avoient prise de cacher par ceste dissimulation leur amitié ; mais voyez quels sont les enchantemens d'amour, elle recevoit un desplaisir extréme de la mort de Celadon, & toutesfois elle n'estoit point sans quelque contentement au milieu de tant d'ennuis, cognoissant que veritablement il ne luy avoit point esté infidelle, & dés qu'elle en fut certaine, & que tant de preuves eurent esclaircy les nuages de sa jalousie, toutes ces considerations se joignirent ensemble, pour avoir plus de force à la tourmenter : de sorte que ne pouvant recourre à autre remede qu'aux larmes, tant pour plaindre Celadon, que pour pleurer sa perte propre, d'un ruisseau de pleurs elle donna commancement à ses regrets : & puis de cent pitoyables helas interrompant le repos de son estomach, d'infinis sanglots le respirer de sa vie, & d'impitoyables mains [outrageant] ses belles mains mesmes ; elle se ramenteut la fidelle amitié qu'elle avoit auparavant recogneuë en ce Berger, l'extrémité de son affection, & le desespoir où l'avoit poussé si promptement la rigueur de sa responce : & puis se representant le temps heureux qu'il l'avoit servie, les plaisirs & contentemens que sa pratique luy avoit rapportez, & quel commencement de regret luy preparoit sa perte, encore qu'elle trouvast ce commencement tres-grand, si ne le jugeoit-elle egal à son imprudence, puis que le terme de tant d'années, luy devoit assez donner d'asseurance de sa fidelité.

  D'autre costé Lycidas qui estoit si mal satisfait d'Astrée, qu'il n'en pouvoit presque avec patience souffrir la pensée, se leva d'aupres de Phillis pour ne dire chose contre sa compagne qui luy despleust, & partit l'estomach si enflé, les yeux si couvers de larmes, & le visage si changé, que sa Bergere le voyant en tel estat, & concedant à ce coup quelque chose à son amitié, le suivit, sans craindre ce qu'on pourroit dire d'elle. Il alloit les bras croisez sur l'estomach ; la teste baissée, le chappeau enfoncé, mais l'ame encor plus plongée en la tristesse. Et parce que la pitié de son mal obligeoit les Bergers qui l'aymoient à participer à ses ennuis ; Ils l'alloient suivant, & plaignant apres luy, mais ce pitoyable office ne luy estoit qu'un rengregement de douleur. Car l'extresme ennuy a cela, que la solitude doit estre son premier appareil, parce qu'en compagnie l'ame n'ose librement pousser dehors les venins de son mal, & jusques à ce qu'elle s'en soit deschargée, elle n'est capable des remedes de la consolation. Estant en ceste peine, de fortune ils rencontrerent un jeune Berger couché de son long sur l'herbe, & deux Bergeres aupres de luy. L'une luy tenant la teste en son giron, & l'autre joüant d'une harpe, cependant qu'il alloit souspirant tels vers, les yeux tendus contre le Ciel, les mains jointes sur son estomach, & le visage tout couvert de larmes.



SUR LA MORT DE CLEON.




La beauté qu'à mon dam la mort a peu dissoudre,
  La despoüillant si tost de son humanité,
  Passa comme un esclair, & brusla comme un foudre,
  Tant sa vie fut courte et grande sa beauté.
Ces yeux jadis autheurs des douces entreprises
  Des plus douces amours, sont à jamais fermez ;
  Yeux qui furent si plains, de toutes mignardises
  Qu'on ne les vid jamais sans qu'ils fussent aymez.
S'il est vray la beauté d'entre nous est ravie,
  Amour pleure vaincu, qui fut tousjours vaincoeur,
  Et celle qui donnoit à mille cœurs la vie,
  Est morte, si ce n'est qu'elle vive en mon cœur.
Et quel bien desormais pourroit estre agreable,
  Puis que le plus parfait est le plustost ravy ?
  Et qu'ainsi que du corps l'ombre est inseparable ?
  Il faut qu'un bien tousjours soit du mal-heur suivy.
Il semble aussi, Cleon, que vostre destinée
  Ayt dés son Orient vostre jour achevé,
  Puis que vostre beauté morte aussi tost que née,
  Au lieu de son berceau, son cercueil a treuvé.
Mais je me trompe, helas ! je suis le mort moy-mesme,
  Puis que quand j'ay vescu c'est vous qui m'animiez
  Et si l'Amant peut vivre en la chose qu'il ayme,
  Vous estes vive en moy parce que vous m'aymiez.
Ou si je vis, Amour veut donner cognoissance,
  Que mesme sur la mort il a commandement,
  Ou comme un puissant Dieu pour montrer sa puissance,
  Il luy plaist que sans cœur puisse vivre un Amant.
Que s'il est vray, Cleon, qu'enfin vous soyez morte,
  Nous sommes morts tous deux d'excés de nos amours.
  Amour vous fait mourir pour l'ennuy que je porte,
  Et moy pour vostre mort je remeurs tous les jours.
J'allois ainsi plaignant mes douleurs immortelles,
  Sans que par mes regrets la mort peust s'attendrir,
  Et mes deux yeux changez en sources eternelles
  Peurent pleurer mon mal, mais non pas l'amoindrir.
Quand Amour avec moy d'une si belle morte,
  Ayant plaint quelque temps le passage fatal,
  Laissons, dit-il, les pleurs, plaignons-la d'autre sorte,
  Leslarmes sont trop peu pour pleurer nostre mal.


  LYCIDAS & Phillis eussent bien assez eu de curiosité pour s'enquerir de l'ennuy de ce Berger, si le leur propre le leur eust permis ; mais voyant qu'il avoit autant de besoin de consolation qu'eux, ils ne voulurent au leur adjoindre le mal d'autruy ; & ainsi laissant les autres Bergers qui l'escoutoient, ils continuerent leur chemin sans estre suivis de personne, pour le desir qu'avoient ces Bergers de sçavoir qui estoit ceste trouppe incogneuë. A peine estoit party Lycidas qu'ils ouyrent d'assez loin une autre voix, qui sembloit de s'approcher d'eux, & la voulant escouter, ils furent empes chez par la Bergere qui tenoit la teste du Berger dans son giron avec telles plaintes. Et bien cruel ? Et bien sans pitié ? jusques à quand ce courage obstiné s'endurcira-il à mes prieres ? jusques à quand as-tu ordonné que je sois desdaignée pour une chose qui n'est plus ? & que pour une morte je sois privée de ce qui luy est inutile ? regarde Tyrcis, regarde Idolatre des morts, & ennemy des vivants, quelle est la perfection de mon amitié, & apprens quelquesfois, apprens à aymer les personnes qui vivent, & non pas celles qui sont mortes, lesquelles apres le dernier Adieu, il faut laisser en repos, & non par des larmes troubler leurs cendres bien-heureuses, & prens garde si tu continuës, de ne voir tomber sur toy la vengeance de ta cruauté & de ton injustice.

  Le Berger alors sans tourner les yeux vers elle, froidement luy respondit. Pleust à Dieu belle Bergere, qu'il me fust permis par ma mort de vous pouvoir satisfaire : car pour vous oster, & moy aussi de la peine où nous sommes, je la cherirois plus que ma vie, mais puis que comme si souvent vous m'avez dit, ce ne seroit que rengreger vostre mal. Je vous supplie Laonice rentrez en vous-mesmes, & considerez combien vous avez peu de raison de vouloir deux fois faire mourir ma chere Cleon. Il suffit bien (puis que mon mal-heur l'a ainsi voulu) qu'elle ait une fois payé le tribut de son humanité, que si apres sa mort elle est venu[ë] revivre en moy par la force de mon amitié : Pourquoy cruelle, la voulez-vous faire remourir par l'oubly qu'une nouvelle amour causeroit en mon ame ? Non, non, Bergere : Vos reproches n'auront jamais tant de force en moy que de me faire consentir à un si mauvais conseil ; d'autant que ce que vous nommez cruauté, je l'appelle fidelité, & ce que vous croyez digne de punition, je l'estime meriter une extréme loüange. Je vous ay dit, qu'en mon cercueil la memoire de ma Cleon vivra parmy mes os, ce que je vous ay dit, je l'ay mille fois juré aux Dieux immortels, & à ceste belle ame qui est avecques eux, & croiriez-vous qu'ils laissassent impuny Tircis, si oublieux de ses sermens il devenoit infidele ? Ah que je voye plutost le Ciel pleuvoir des foudres sur mon chef, que jamais je blesse ni mon serment, ni ma chere Cleon : Elle vouloit repliquer, lors que le Berger qui alloit chantant les interrompit, pour estre desja trop prez d'eux avec tels vers.



CHANSON DE L'INCONSTANT HYLAS.




  Si l'on me desdaigne, je laisse
La cruelle avec son desdain,
Et n'attends onc au lendemain,
De faire nouvelle maistresse,
C'est erreur de se consumer
A se faire par force aymer.

  Le plus souvent ces tant discrettes
Qui vont nos amours mesprisant,
Ont au cœur un feu plus cuisant,
Mais les flames en sont secrettes,
Que pour d'autres nous allumons,
Ce-pendant que nous les aymons.


  Le trop fidelle opiniatre,
Qui deceu de sa loyauté,
Ayme une cruelle beauté,
Ne semble-t'il point l'idolatre,
Qui de quelque idole impuissant,
Jamais le secours ne ressant ?


  On dit bien que qui ne se lasse
De longuement importuner,
Par force en fin se fait donner,
Mais c'est avoir mauvaise grace,
Quoy qu'on puisse avoir de quelqu'un,
Que d'estre tousjours importun.


  Voyez les ces Amants fideles,
Ils sont tousjours pleins de douleurs,
Les soupirs, les regrets, les pleurs
Sont leurs contenances plus belles,
Et semble que pour estre Amant,
Il faille plaindre seulement.


  Celuy doit-il s'appeller homme,
Qui l'honneur de l'homme étouffant,
Pleure tout ainsi qu'un enfant,
Pour la perte de quelque pomme,
Plustost le faut-il pas nommer,
Un fol qui croist de bien aymer ?


  Moy qui veux fuïr ces sottises,
Qui ne donnent que de l'ennuy,
Rendu sage du mal d'autruy,
M'en vas usant de mes franchises ;
Et ne puis estre mescontant,
Que l'on m'en appelle inconstant.


  A ces derniers vers ce Berger se trouva si proche de Tyrcis, qu'il peut voir les larmes dont Laonice arrousoit son sein, & parce qu'encores qu'estrangers, ils ne laissoient de se cognoistre, & de s'estre desja pratiquez quelque temps par les chemins : Ce Berger sçavoit bien quel estoit l'ennuy de Laonice & de Tyrcis, s'adressant donc d'abord à luy, il luy parla de ceste sorte. O Berger desolé (car à cause de sa triste vie c'estoit le nom que chacun luy donnoit :) Si j'estois comme vous, que je m'estimerois mal-heureux. Tircis l'oyant parler, se releva pour luy respondre. Et moy, luy dit-il, Hylas ! si j'estois en vostre place, que je me dirois infortuné. S'il me falloit plaindre adjouta cestui-cy, autant que vous pour toutes les Mai stresses que j'ay perduës, j'aurois à plaindre plus longuement que je ne sçaurois vivre. Si vous faisiez comme moy, repliqua Tyrcis, vous n'en auriez à plaindre qu'une seule. Et si vous faisiez comme moy, repliqua Hylas, vous n'en plaindriez point du tout. C'est enquoy, dit le desolé, je vous estime miserable, car si "rien ne peut estre le prix d'Amour que l'Amour mesme", vous ne fustes jamais aimé de personne, puis que vous n'aymastes jamais ; & ainsi vous pouvez bien marchander plusieurs amitiez, mais non pas les acheter, n'ayant pas la monnoye dont telle marchandise se paye. Et à quoy cognoissez vous, respondit Hylas, que je n'ayme point ? Je le cognois, dit-il, à vostre perpetuel changement, car tout ainsi que le fondement d'un edifice n'est pas asseuré s'il n'est sur un lieu immobile, & se peut plustost dire commencement de ruine que fondement ; de mesme "Amour, qui est le fondement de toutes nos affections, s'il n'est ferme & constant, c'est plustost une haine qu'une amour". Et c'est pourquoy tout ainsi que la pierre qui roulle continuellement, ne se revestit jamais de mousse, mais plustost d'ordure & de salleté : de mesme vostre legereté se peut bien acquerir de la honte, mais non jamais de l'Amour. Il faut que vous sçachiez, Hylas, que "les blesseures d'Amour, sont de telle qualité que jamais elles ne se guerissent", Dieu me garde, dist Hylas, d'un tel blesseur. Vous avez raison repliqua Tyrcis, car si à chaque fois que vous vous estes affectionné d'une nouvelle beauté, vous aviez receu une playe incurable, je ne sçay si en tout vostre corps il y auroit plus une place saine, mais aussi vous estes privé de ces douceurs, & de ces felicitez, qu'Amour donne aux vrays amants, & cela miraculeusement (comme toutes ses autres actions) par la mesme blesseure qu'il leur a faite, que si la langue pouvoit bien exprimer, ce que le cœur ne peut entierement gouster, & qu'il vous fust permis d'ouyr les secrets de ce Dieu, je ne croy pas que vous ne renoncissiez à vostre infidelité. Hylas alors en sous-riant : Sans mentir (dit-il) vous avez raison Tyrcis, de vous mettre du nombre de ceux qu'Amour traitte bien. Quant à moy, s'il traitte tous les autres comme vous, je vous en quitte de bon cœur ma part, & pouvez garder tout seul vos felicitez, & vos contentements, & ne craignez que je les vous envie. Il y a plus d'un moys, que nous sommes presque d'ordinaire ensemble ; mais marquez moy le jour, l'heure, ou le moment, où j'ay peu voir vos yeux sans l'agreable compagnie de vos larmes, & au contraire dictes avec verité, le jour, l'heure, & le moment où vous m'avez seulement ouy souspirer pour mes amours : tout homme qui n'aura point le goust perverty comme vous le sens, ne trouvera-il les douceurs de ma vie plus agreables & aymables, que les amertumes ordinaires de la vostre : & se tournant à la Bergere qui s'estoit plainte de Tyrcis. Et vous, insensible Bergere, ne reprendrez vous jamais assez de courage pour vous delivrer de la tyrannie où ce desnaturé Berger vous fait vivre ? voulez-vous par vostre patience vous rendre complice à sa faute ? Ne cognoissez vous pas qu'il fait gloire de vos larmes, & que vos supplications l'eslevent à telle arrogance qu'il luy semble de vous trop obliger quand il les escoute avec mespris ? La Bergere avec un grand, helas ! luy respondit. Il est fort aysé Hylas, à celuy qui est sain de conseiller le malade, mais si tu estois en ma place, tu cognoistrois que c'est en vain que tu me conseilles, & que la douleur me peut bien oster l'ame du corps, mais non pas la raison chasser de mon ame ceste trop forte passion. Et que si cet aymé Berger use envers moy de tyrannie, qu'il peut encores traitter avec beaucoup plus absoluë puissance, quand il luy plaira, ne pouvant vouloir davantage sur moy, que son authorité ne s'estende encore beaucoup plus outre. Laisse donc-là tes conseils, Hylas, & cesse tes reproches, qui ne peuvent que rengreger mon mal sans espoir d'alegeance : car je suis tellement toute à Tyrcis, que je n'ay pas mesme à moy ma volonté. Comment (dit le Berger) vostre volonté n'est pas vostre ? & que sert-il donc de vous aymer, & servir ? cela mesme respondit Laonice, que me sert l'amitié & le service que je rends à ce Berger. C'est à dire, repliqua Hylas, que je perds mon temps & ma peine, & que vous parlant de mon affection, ce n'est qu'esveiller en vous les paroles dont apres vous vous servez en parlant à Tyrcis ? Que veux-tu, Hylas, luy dit elle en souspirant, que je te responde là dessus, sinon qu'il y a long temps que je vay pleurant ce mal-heur, mais beaucoup plus à ma consideration qu'à la tienne. Je n'en doute point, dit Hylas, mais puis que vous estes de ceste humeur & que je puis plus sur moy, que vous ne pouvez sur vous, touchez là Bergere, dit-il, luy tendant la main, ou donnez-moy congé, ou recevez-le de moy, & croyez qu'aussi bien, si vous ne le faictes, je ne lairray pas de me retirer, car je n'ay pas accoustumé de servir une si pauvre maistresse. Elle luy respondit assez froidement, ny toy, ny moy, n'y ferons pas grand'perte, pour le moins je t'asseure bien que celle-là ne me fera jamais oublier le mauvais traittement que je reçois de ce Berger. Si vous aviez, luy respondit-il, autant de cognoissance de ce que vous perdez en me perdant, que vous monstrez peu de raison en la poursuitte que vous faicte, vous me plaindriez davantage que vous ne souhaittez l'affection de Tyrcis, mais le regret que vous aurez de moy sera bien petit, s'il n'égale celuy que j'ay pour vous, & lors il chanta tels vers en s'en allant.



SONNET.




  Puis qu'il faut arracher la profonde racine
Qu'Amour en vous voyant me planta dans le cœur,
Et que tant de desirs avec tant de longueur,
Ont si soigneusement nourry dans ma poitrine,
  Puis qu'il faut que le temps qui vid son origine,
Triomphe de sa fin, et s'en die vainqueur,
Faisons un beau dessein, et sans vivre en langueur,
Ostons-en tout d'un coup, et la fleur & l'espine,
  Chassons tous ces desirs, esteignons tous ces feux,
Rompons tous ces liens, serrez de tant de nœuds,
Et prenons de nous mesme un congé volontaire.
  Nous le vaincrons ainsi, cet Amour indompté,
Et ferons constamment de nostre volonté,
Ce que le temps enfin, nous forceroit de faire.


  Si ce berger fut venu en ce pays, en une saison moins fâcheuse, il y eust trouvé sans doute, plus d'amis, mais l'ennuy de Celadon, dont la perte estoit encor si nouvelle, rendoit si tristes tous ceux de ce rivage, qu'ils ne se pouvoient arrester à telles gaillardises ; c'est pourquoy ils le laisserent aller sans avoir la curiosité de luy demander ny à Tircis aussi, quel estoit le sujet qui les conduisoit ; & quelques uns retournerent en leurs cabanes, & quelques autres continuant de chercher Celadon, passerent qui de-çà, qui de-là la riviere, sans laisser jusques à Loire, ny arbre, ny buisson, dont ils ne descouvrissent les cachettes. Toutesfois ce fut en vain, car ils ne sceurent jamais en trouver d'autres nouvelles. Seulement Silvandre rencontra Polemas tout seul, non point trop loin du lieu, où peu auparavant Galathée, & les autres Nymphes avoient pris Celadon ; & parce qu'il commandoit à toute la contrée, sous l'authorité de la Nymphe Amasis, le Berger qui l'avoit plusieurs fois veu à Marsilly, luy rendit en le salüant, tout l'honneur qu'il sçeut, & dautant qu'il s'enquit de ce qu'il alloit cherchant le long du rivage, il luy dit la perte de Celadon, dequoy Polemas fut marry, ayant tousjours aymé ceux de sa famille.

  D'autre costé Lycidas qui se promenoit avec Phillis, apres avoir quelque temps demeuré muet, en fin se tournant à elle. Et bien belle Bergere, luy dit-il, que vous semble de l'humeur de vostre compagne ? Elle qui ne sçavoit encore la jalousie d'Astrée, luy respondit, que c'estoit le moindre desplaisir, qu'elle en devoit avoir, & qu'à un si grand ennuy il luy devoit bien estre permis d'esloigner, & fuir toute compagnie, car Phillis pensoit qu'il se plaignoit, de ce qu'elle s'en estoit allée seule. Ouy certes, repliqua Lycidas, c'est le moindre, mais aussi crois-je bien, qu'en verité c'est le plus grand, & faut dire, que c'est bien la plus ingrate du monde, & la plus indigne d'estre aymée qui ayt jamais esté, voyez pour Dieu quelle humeur est la sienne, mon frere n'a jamais eu dessein, tant s'en faut, n'a jamais eu pouvoir d'aymer qu'elle seule ; elle le sçait, la cruelle qu'elle est, car les preuves qu'il luy en a renduës ne laissent rien en doute ; le temps a esté vaincu, les difficultez, voire les impossibilitez desdaignées, les absences surmontées, les courroux paternels mesprisez, ses rigueurs, ses cruautez, & ses desdains mesmes supportez, par une si grande longueur de temps, que je ne sçay autre qui l'eust peu faire que Celadon : & avec tout cela, ne voyla pas ceste volla ge, qui, comme je croy, ayant ingratement changé de volonté, s'ennuyoit de voir plus longuement vivre, celuy qu'autrefois elle n'avoit peu faire mourir par ses rigueurs, & qu'à ceste heure, elle sçavoit avoir si indignement offensé : ne la voila pas dis-je, ceste vollage, se faindre des nouveaux pretextes de haine, & de jalousie ; luy commander un eternel exil, & le desesperer jusques à la recherche de la mort. Mon Dieu, (dit Phillis toute estonnée) que me dictes-vous Lycidas ? est-il possible qu'Astrée ait fait une telle faute ? Il est vrayement tres certain, respondit le Berger, elle m'en a dit une partie, & le reste je l'ay aisément jugé par ses discours, mais bien qu'elle triomphe de la vie de mon frere, & que sa perfidie, & ingratitude luy desguise ceste faute, comme elle aymera le mieux, si vous fay-je serment que jamais Amant n'eut tant d'affection, ny de fidelité, que luy, non point que je vueille qu'elle le sçache, si ce n'est que cela luy rapporte par la recognoissance qu'il luy pourroit donner de son erreur, quelque extreme desplaisir, car d'ores, en là, je luy suis autant mortel ennemy, que mon frere luy a esté fidele serviteur, & elle indigne d'en estre aymée. Ainsi alloient discourant Lycidas & Phillis, luy infiniment faché de la mort de son frere, & infiniment offensé contre Astrée : Et elle marrie de Celadon, fachée de l'ennuy de Lycidas, & estonnée de la jalousie de sa compagne : toutesfois voyant que la playe en estoit encor trop sensible, elle ne voulut y joindre les extre mes remedes, mais seulement quelques legers preparatifs, pour adoucir, & non point pour resoudre, car en toute façon elle ne vouloit pas que la perte de Celadon luy coustast Lycidas, & elle consideroit bien que si la hayne continuoit entre luy, & Astrée, il falloit qu'elle rompit avec l'un des deux ; & toutefois l'Amour ne vouloit point ceder à l'amitié, ny l'amitié à l'Amour, & si l'un ne vouloit consentir à la mort de l'autre : d'autre costé Astrée remplie de tant d'occasions d'ennuis comme je vous ay dit, lascha si bien la bonde à ses pleurs & s'assouppit tellement en sa douleur, que pour n'avoir assez de larmes pour laver son erreur, ny assez de paroles pour declarer son regret, ses yeux & sa bouche remirent leur office à son imagination, si longuement qu'en telles pensées du tout abatuë elle s'endormit.



LE
DEUXIESME
LIVRE D'ASTREE




  Ce pendant que ces choses se passoient de ceste sorte entre ces Bergers & Bergeres, Celadon receut des trois belles Nymphes, dans le Palais d'Isoure, tous les meilleurs allegements qui leur furent possibles, mais le travail, que l'eau luy avoit donné, avoit esté si grand, que quel remede qu'elles luy fissent, il ne peut ouvrir les yeux, ni reprendre aucune cognoissance de soi-mesme : Ainsi le reste du jour s'escoula, & une bonne partie de la nuit avant qu'il revint à soy, & lors qu'il ouvrit les yeux ce ne fut pas avec peu d'estonnement de se trouver où il estoit, car il se ressouvenoit fort bien de ce qui luy estoit advenu sur le bord de Lignon, & comme le desespoir l'avoit fait sauter dedans l'eau, mais il ne sçavoit point comme il estoit venu en ce lieu ; & apres estre demeuré quelque temps confus en ceste pensée, il se demandoit à soi-mesme s'il estoit vif ou mort : si je suis vif, disoit-il, comment est-il possible que la cruauté d'Astrée ne me face mourir ? Et si je suis mort, qu'est-ce ô Amour, que tu viens cherchant entre ces tenebres ? ne te contente-tu point d'avoir eu ma vie, ou bien si tu veux dans mes cendres encore rallumer tes flames ? Et parce que le cuisant souci qu'Astrée lui avoit laissé, ne l'ayant point abandonné, appelloit tousjours à luy toutes ses pensées, il continua, Et vous trop cruels ressouvenirs de mon bon-heur passé, à quoy m'allez-vous representant le desplaisir qu'elle eust eu autrefois de ma perte ? Afin de rengreger mon mal veritable par le sien imaginé, au lieu que pour m'alleger vous devriez plutost me dire le contentement qu'elle en a pour la haine qu'elle me porte. Avecque mille semblables imaginations, ce pauvre Berger se rendormit d'un si long sommeil, que les Nymphes eurent loisir de venir voir comme il se portoit, & le trouvant endormy, elles ouvrirent doucement les fenestres & les rideaux, & s'assirent autour de luy pour mieux le contempler. Galathée apres l'avoir quelque temps consideré, fut la premiere qui dit d'une voix basse pour ne l'esveiller, que ce Berger est changé de ce qu'il estoit hier, & comme la vive couleur du visage luy est revenuë en peu de temps, quant à moy je ne plains point la peine du voyage, puis que nous luy avons sauvé la vie, car à ce que vous dites ma mignonne,(dit-elle s'adressant à Silvie) il est des principaux de ceste contrée. Madame respondit la Nymphe, il est tres-certain, car son pere est Alcippe & sa mere Amarillis. Comment dit-elle, cet Alcippe duquel j'ay tant ouy parler, qui pour sauver son amy, força à Ussum les prisons des Visigostz ? c'est celuy-là mesme (dit Silvie) Je le vis il y a cinq ou six mois à une feste que l'on chommoit en ces hameaux, qui sont le long des rives de Lignon, & parce que sur tous les autres, Alcippe me sembla digne d'estre regardé, je tins sur luy longuement les yeux, car l'authorité de sa barbe chenuë, & de sa venerable vieillesse le font honorer & respecter de chacun. Mais quant à Celadon, il me souvient que de tous les jeunes Bergers, il n'y en eut que luy & Silvandre qui m'osassent acoster : Par Silvandre, je sçeu qui estoit Celadon, & par Celadon je sçeu qui estoit Silvandre, car en leurs façons & en leurs discours,l'un & l'autre avoit quelque chose de plus genereux, que le nom de Berger ne porte. Ce pendant que Silvie parloit, Amour, pour se mocquer des finesses de Climante & de Polemas, qui estoient cause que Galathée s'estoit trouvée le jour auparavant sur le lieu où elle avoit pris Celadon, commençoit de faire ressentir à la Nymphe les effects d'une nouvelle amour, car tant que Silvie parla, Galathée eut tousjours les yeux sur le Berger, & les loüanges qu'elle luy donnoit, furent cause qu'en mesme temps sa beauté, & sa vertu, l'une par la veuë, & l'autre par l'oüye, firent un mesme coup dans son ame, & cela d'autant plus aisément qu'elle s'y trouva preparée par la tromperie de Climante, qui feignant le devin luy avoit predit que celuy qu'elle rencontreroit, où elle trouva Celadon, devoit estre son mary, si elle ne vouloit estre la plus mal-heureuse personne du monde, ayant auparavant fait dessein que Polemas, comme par mesgarde, s'y en iroit à l'heure qu'il luy avoit dite, à fin que deçeuë par ceste ruze elle prit volonté de l'espouser, ce qu'autrement ne luy pouvoit permettre l'affection qu'elle portoit à Lindamor, mais la fortune, & l'Amour qui se mocquent de la prudence, y firent trouver Celadon par le hazard que je vous ay raconté, si bien que Galathée voulant en toute sorte aimer ce Berger s'alloit à dessein representant toutes choses, en luy beaucoup plus aimables : Et voyant qu'il ne s'esveilloit point, pour le laisser reposer à son aise, elle sortit le plus doucement qu'elle peut & s'en alla entretenir ses nouvelles pensées.

  Il y avoit pres de sa chambre un escalier desrobé, qui descendoit en une gallerie basse, par où avec un pont-levis on entroit dans le jardin, agencé de toutes les raretez que le lieu pouvoit permettre, soit en fontaines, & en parterres, soit en allées & en ombrages, n'y ayant rien esté oublié de tout ce que l'artifice y pouvoit adjouster. Au sortir de ce lieu on entroit dans un grand bois de haute fustaye, dont un quarré estoit de coudriers, qui tous ensemble faisoient un gratieux Dedale, qu'encore que les chemins par leurs divers destours se perdissent confusément l'un dans l'autre, si ne laissoient-ils pour leurs ombrages d'estre fort agreables : Assez pres de là dans un autre quarré, estoit la fontaine de la verité d'Amour, source esmerveillable, dans laquelle par la force des enchantements, l'Amant qui s'y regardoit voyoit celle qu'il aimoit, que si aussi il estoit aymé d'elle il se voyoit aupres, que si de fortune elle en aimoit un autre, l'autre y estoit representé & non pas luy, & parce qu'elle descouvroit les tromperies des Amants, on la nomma la verité d'Amour. A l'autre des quarrez estoit la caverne de Damon, & de Fortune ; & au dernier l'antre de la vieille Mandrague, plein de tant de raretez, & de tant de sortileges que d'heure à autre, il y arrivoit tousjours quelque chose de nouveau, outre que par tout le reste du bois, il y avoit plusieurs autres diverses grottes, si bien contrefaites au naturel, que l'œil trompoit bien souvent le jugement. Or ce fut dans ce jardin, que la Nimphe se vint promener attendant le reveil du Berger : Et parce que ses nouveaux desirs, ne pouvoient luy permettre de n'en point parler, elle feignit d'avoir oublié quelque chose, qu'elle commanda à Silvie d'aller querir, dautant qu'elle se fioit moins en elle pour sa jeunesse qu'en Leonide qui avoit un âge plus meur, quoy que ces deux Nimphes fussent ses plus secrettes confidentes : Ainsi se voyant seule avec Leonide, elle luy dit, que vous en semble Leonide ? Ce Druide n'a-t'il pas une grande cognoissance des choses ? Et les Dieux ne se communiquent-ils pas bien librement avec luy, puis que ce qui est futur luy est mieux cogneu qu'à nous le present ? Sans mentir (respondit la Nimphe) il vous fit bien voir dans le miroir le lieu mesme, où vous avez trouvé ce Berger, & vous dit bien le temps aussi, que vous l'y avez rencontré, mais ses paroles estoient si douteuses, que mal-aisément puis-je croire que lui-mesme se pûst bien entendre. Et comment dites-vous cela (respondit Galathée) puis qu'il me dit si particulierement tout ce que j'y ay trouvé, que je ne sçaurois à ceste heure en dire davantage que luy ? Si me semble-t'il (respondit Leonide) qu'il vous dit seulement, que vous trouveriez en ce lieu là une chose de valeur inestimable, quoy que par le passé elle eust esté desdaignée. Galathée alors se mocquant d'elle, luy dit, quoy donc Leonide, vous n'en sçavez autre chose ? Il faut que vous entendiez, que particulierement il me dit, belle Galathée vous avez deux influences bien contraires. L'une la plus infortunée qui soit sous le Ciel. L'autre la plus heureuse que l'on puisse desirer, & il despend de vostre election de prendre celle des deux qu'il vous plaira, & dont je vous donneray la cognoissance. Vous estes & serez servie de plusieurs grands Chevaliers, dont les vertus & les merites peuvent bien diversement vous esmouvoir : mais si vous mesurez vostre affection, ou à leurs merites, ou au jugement que vous ferez de leur Amour, & non point à ce que je vous en diray de la part des grands Dieux ; je vous predits, que vous serez la plus miserable qui vive, & afin que vous ne soyez deceuë en vostre élection, ressouvenez-vous qu'un tel jour vous verrez à Marcilly un Chevalier, vestu de telle couleur, qui recherche ou recherchera de vous espouser, car si vous le permettez, dés icy je plains vostre mal-heur, & ne puis assez vous menacer des incroyables desastres qui vous attendent, & par ainsi je vous conseille de fuir tel homme, que plustost que vostre Amant, vous devez appeller vostre mal-heur : & au contraire regardez bien le lieu qui est representé dans ce miroir, afin que vous le sçachiez retrouver le long des rives de Lignon, car un tel jour, à telle heure, vous y rencontrerez un homme, en l'amitié duquel le Ciel a mis toute vostre felicité : si vous faites en sorte qu'il vous aime, ne croyez point les Dieux veritables, si vous pouvez souhaiter pour vostre contentement rien davantage que ce que vous en aurez : mais prenez garde que le premier de vous deux qui s'entreverra sera celuy qui aimera l'autre plus aisément. Vous semble-il que ce ne soit pas me parler fort clairement, & mesme que desja je ressens veritables les predictions qu'il m'a faites, car ayant veu ce Berger la premiere, il ne faut point que j'en mente, il me semble de recognoistre en moy quelque estincelle de bonne volonté envers luy. Comment Madame (luy dit Leonide) voudriez vous bien aymer un Berger ? ne vous ressouvenez-vous pas qui vous estes ? si faits Leonide je m'en ressouviens (dit-elle) mais il faut aussi que vous sçachiez que les Bergers sont hommes aussi bien que les Druides, & les Chevaliers ; & que leur noblesse est aussi grande que celle des autres, estant tous venus d'ancienneté de mesme tige, que l'exercice à quoy on s'adonne ne peut pas nous rendre autre que ce que nous sommes de nostre naissance, de sorte que si ce Berger est bien nay, pourquoy ne le croiray-je pas aussi digne de moy que tout autre : En fin Madame (dit-elle) c'est un Berger comme que vous le vueillez desguiser. En fin (dit Galathée) c'est un honneste homme comme que vous le puissiez qualifier. Mais Madame (respondit Leonide) vous estes si grande Nimphe, Dame apres Amasis de toutes ces belles contrées, aurez-vous le courage si abatu que d'aimer un homme nay du milieu du peuple ? un rustique ? un Berger ? un homme de rien ? Mamie (repliqua Galathée) laissons ces injures & vous ressouvenez qu'Enone se fit bien Bergere pour Paris, & que l'ayant perdu elle l'a regretté & pleuré à chaudes larmes. Madame (dit Leonide) celui-là estoit fils de Roy, & puis la faute d'autruy ne doit vous faire tomber en une semblable faute : Si c'est faute (respondit-elle) je m'en remets aux Dieux, qui me la conseillent par l'Oracle de leur Druide ; mais que Celadon ne soit nay d'aussi bon sang que Paris, mamie vous n'avez point d'esprit si vous le dites : car sont-ils pas venus tous deux d'une mesme origine ? & puis n'avez-vous pas ouy ce que Silvie a dit de luy & de son pere ? Il faut que vous sçachiez qu'ils ne sont pas Bergers, pour n'avoir dequoy vivre autrement, mais pour s'achetter par telle façon de vivre, un honneste repos. Et quoy Madame (adjousta Leonide) vous oublierez par ainsi l'affection, & les services du gentil Lindamor ? Je ne voudrois pas, dit Galathée, qu'un oubly fust la recompence de ses services, mais je ne voudrois pas aussi, que l'amitié que je luy pourrois rendre fust l'entiere ruyne de tous mes contentements. Ah Madame (dit Leonide) ressouvenez-vous combien il a esté fidelle ! Ah m'amie (dit Galathée) considerez que c'est, que d'estre eternellement mal-heureuse ! Quant à moy, respondit Leonide, je plie les espaules à ces jugements d'Amour ; & ne sçay que dire autre chose, sinon qu'une extréme affection, une entiere fidelité, & la perte de tout un âge en un continuel service, ne se devoient point si longuement recevoir, ou receus payer d'autre monnoye que d'un change. Pour Dieu Madame considerez combien sont trompeurs ceux qui dient la fortune d'autruy, puis que le plus souvent ce ne sont que legeres imaginations que leurs songes leur raportent. Combien menteurs, puis que de cent accidents qu'ils predisent, à peine y en a-il un qui advienne ? Combien ignorants, puis que se meslants de cognoistre le bon-heur d'autruy, ils ne sçavent cognoistre de leur propre, & ne vueillez pour les fantasticques discours de cet homme, rendre si miserable une personne, qui est tant à vous ; remettez-vous devant les yeux combien il vous aime, à quels hazards il s'est mis pour vous, quel combat fut celuy de Polemas, & quel desespoir vous luy donnastes lors & à quels vous le destinez à ceste heure ; quelles rages vous luy preparez, & quelles morts vous le contraindrez de s'inventer, s'il en a la cognoissance. Galathée en branlant la teste, luy respondit : Voyez-vous, Leonide il ne s'agit pas icy de l'élection de Lindamor, ou de Polemas comme autrefois, mais de celle de tout mon bien, ou de tout mon mal. Les considerations que vous avez sont tres-bonnes pour vous, à qui mon mal-heur ne toucheroit que par la compassion, mais pour moy elles sont trop dangereuses, puis que ce n'est pas pour un jour, mais pour tousjours, que ce mal-heur me menace. Si j'estois en vostre place & vous en la mienne, peut-estre vous conseillerois-je cela mesme que vous me conseillez, mais certes une eternelle infortune m'espouvente. Et quant aux mensonges de ces personnes que vous dites, je veux bien croire ; pour l'amour de vous, que peut-estre il n'aviendra pas, mais peut-estre aussi aviendra-il : & dites-moy je vous supplie, croyriez-vous une personne prudente, qui pour le contentement d'autruy, lairroit balancer sur un peut-estre, tout son bien, ou tout son mal ? Si vous m'aymez ne me tenez jamais ce discours, ou autrement je croiray, que vous cherissez plus le contentement de Lindamor que le mien : Et quant à luy ne faites doute qu'il ne s'en console bien par autre moyen que par la mort, car la raison & le temps l'emportent toujours sur ceste fureur : & de fait combien en avez-vous veu qui se soient voulu desesperer en semblables occasions, qui peu de temps apres ne se soient repentis de leurs desespoirs.

  Ces belles Nymphes discouroient ainsi, quand de loin elles virent retourner Silvie, de laquelle pour estre trop jeune, Galathée s'alloit cachant, ainsi que j'ay dit. Cela fut cause qu'elle trencha son discours assez court, toutefois elle ne laissa de dire à Leonide, si vous m'avez aimée quelquefois, vous me le ferez paroistre à ceste heure, que non seulement il y va de mon contentement, mais de toute ma felicité. Leonide ne luy peut respondre, parce que Silvie s'en trouva si proche qu'elle eust oüy leur discours. Estant arrivée Galathée sçeut que Celadon estoit esveillé, car de la porte elle l'avoit ouy plaindre & souspirer. Et il estoit vray, dautant que quelque temps apres qu'elles furent sorties de sa chambre, il s'esveilla en sursault, & parce que le Soleil par les vittres donnoit à plein sur son lict, à l'ouverture de ses yeux, il demeura tellement esbloüy, que confus en une clarté si grande, il ne sçavoit où il estoit : le travail du jour passé l'avoit estourdy, mais à l'heure il ne luy en restoit plus aucune douleur, si bien que se ressouvenant de sa cheute dans Lignon, & de l'opinion qu'il avoit euë peu auparavant qu'estre mort, se voyant maintenant dans ceste confuse lumiere, il ne sçavoit que juger, sinon qu'Amourl'eust ravy au Ciel, pour recompense de sa fidelité : Et ce qui l'abusa davantage en ceste opinion, fut que quand sa veuë commença de se fortifier, il ne vid autour de luy, que des enrichisseures d'or, & des peintures esclatantes dont la chambre estoit toute parée, & que son œil foible encore, ne pouvoit recognoistre pour contrefaites.

  D'un costé il voyoit Saturne appuyé sur sa faux, avec les cheveux longs, le front ridé, les yeux chassieux, le nez aquilin, & la bouche degoutante de sang, & pleine encore d'un morceau de ses enfans, dont il en avoit un demy mangé en la main gauche, auquel par l'ouverture qu'il luy avoit faite au costé avec les dents, on voyoit comme pantheler les poulmons, & trembler le cœur ; veuë à la verité pleine de cruauté ! car ce petit enfant avoit la teste renversée sur les espaules, les bras panchants pardevant, & les jambes eslargies d'un costé & d'autre, toutes rougissantes du sang qui sortoit de la blessure que ce vieillard luy avoit faite, de qui la barbe longue & chenuë en maints lieux, se voyoit tachée des gouttes du sang qui tomboit du morceau qu'il taschoit d'avaller. Ses bras, & ses jambes nerveuses & crasseuses, estoient en divers endroicts couvertes de poil, aussi bien que ses cuisses maigres, & descharnées. Dessous ses pieds s'eslevoient de grands monceaux d'ossements,dont les uns blanchissoient de vieillesse, les autres ne commençoient que d'estre descharnez, & d'autres joincts avec un peu de peau & de chair demy gastée, monstroient n'estre que depuis peu mis en ce lieu. Autour de luy on ne voyoit, que des Sceptres en pieces, des Couronnes rompuës, des grands edifices ruinez, & cela de telle sorte, qu'à peine restoit-il quelque legere ressemblance de ce que ç'avoit esté. Un peu plus esloigné on voyoit les Coribantes avec leurs timbales, & haubois, cacher le petit Jupiter dans une caverne, des dents devoreuses de ce pere. Puis assez pres de là on le voyoit grand, le visage enflambé, mais grave, & plein de Majesté, les yeux benins, mais redoutables, la Couronne sur la teste, en la main gauche le Sceptre qu'il appuyoit sur la cuisse, où l'on voyoit encor la cicatrice de la playe qu'il s'estoit faite, quand pour l'imprudence de la Nimphe Semele, afin de sauver le petit Bacchus, il fut contraint de s'ouvrir cét endroit-là, & de l'y porter jusques à la fin du terme. De l'autre main il avoit le foudre, qui à trois poinctes ondoyantes estoit si bien representé, qu'il sembloit mesme voler des-ja par l'Air. Il avoit les pieds sur un grand Monde, & pres de luy on voyoit une grande Aygle, qui portoit à son bec crochu un foudre, & l'aprochoit levant la teste, contre luy au plus pres de son genoüil. Sur le dos de cet oyseau, estoit le petit Ganimedes, vestu à la façon des habitans du Mont Ida, grasset, potelé, blanc, les cheveux dorez & frisez, qui d'une main caressoit la teste de cet oyseau, & de l'autre taschoit de prendre le foudre de celle de Jupiter, qui du coude & non point autrement repoussoit son foible bras. Un peu à costé on voyoit la couppe, & l'esguiere dont ce petit eschançon versoit le nectar à son maistre, tant bien representées, que dautant que ce petit importun ; s'efforçant d'atteindre à la main de Jupiter, l'avoit touchée d'un pied, il sembloit qu'elle chancellast pour tomber, & que le Petit eust expressément tourné la teste pour voir ce qui en aviendroit. De chasque costé des pieds de ce Dieu on voyoit un grand tonneau, à costé droit c'estoit celuy du bien, & l'autre du mal, & à que l'entour les vœux, les prieres,les sacrifices estoient figurez par des fumées entre-meslées de feu, & dedans les vœux & les supplications paroissoient comme legeres Idées, & à peine marquées, en sorte que l'œil les peust bien recognoistre. Pour raconter toutes ces peintures particulierement il seroit trop long ; tant y a l'entour de la chambre en estoit tout plein. Mesme Venus dans sa conque Marine entre autre chose regardoit encores la blessure que le Grec luy fit en la guerre Troyenne : Et l'on voyoit tout contre le petit Cupidon qui la caressoit, avec la brusleure sur l'espaule, de la lampe de la curieuse Psiché : Et cela si bien representé, que le Berger ne le pouvoit discerner pour contrefait. Et lors qu'il estoit plus avant en ceste pensée, les trois Nymphes entrerent dans sa chambre, la beauté & la majesté desquelles ravit encores davantage le Berger, & ce qui luy persuada beaucoup plus aysément ceste estrange opinion, & que ces trois Nymphes estoient les graces ses compagnes, ce fut qu'avec elles entra le petit Meril, de qui la hauteur, la jeunesse, la beauté, les cheveux frisez & la jolie façon, luy firent juger que c'estoit Amour. Et quoy qu'il fust confus en luy-mesme, si est-ce que ce courage qu'il eut toujours fort grand, luy donna l'asseurance apres les avoir salüées, de demander en quel lieu il estoit. A quoy Galathée respondit, Celadon vous estes en lieu où l'on fait dessein de vous guarir entierement, nous sommes celles qui vous trou[v]ant dans l'eau vous avons porté icy, où vous avez toute la puissance qu'il vous plaist. Pensez seulement à vostre guarison, car nous la desirons autant que vous mesmes. Alors Silvie s'avança : Et quoy Celadon (dit-elle) est-il possible que vous ne me cognoissez point ? vous ressouvient-il pas de m'avoir veuë en vostre hameau ? Je ne sçay (respondit Celadon) belle Nimphe, si l'estat où je suis pourra excuser la foiblesse de ma memoire. Comment (dit la Nymphe) ne vous ressouvenez vous plus que la Nimphe Silvie, & deux de ses compagnes allerent voir vos sacrifices & vos jeux, le jour que vous chommiez à la Déesse Venus ? L'accident qui vous est arrivé vous a-il fait oublier, qu'apres que vous eustes gagné à la luitte tous vos compagnons, Silvie fut celle qui vous donna pour prix un chappeau de fleurs, qu'incontinent vous mistes sur la teste à la Bergere Astrée ? Je ne sçay pas si toutes ces choses sont effacées de vostre memoire, si sçai-je bien que quand vous portastes ma guirlande sur les beaux cheveux d'Astrée, chacun s'en estonna, à cause de l'inimitié qu'il y avoit entre vos deux familles, & particulierement entre Alcippe vostre pere, & Alcé pere d'Astrée, & lors mesmes j'en voulus sçavoir l'occasion, mais on me l'embroüilla de sorte, que je n'en peu sçavoir autre chose, sinon qu'Amarillis ayant esté aymée de ces deux Bergers, & comme entre les rivaux il y a tousjours peu d'amitié, ils vindrent plusieurs fois aux mains, jusques à ce qu'Amarillis eut espousé vostre pere, & qu'alors Alcé, & la sage Hypolite, que depuis il espousa, espouserent ensemble une si cruelle haine contre eux, qu'elle ne leur permit jamais d'avoir pratique ensemble. Or voyez Celadon, si je ne vous cognois pas bien, & si je ne vous donne pas de bonnes enseignes de ce que je dis. Le Berger oyant ces paroles, s'alla peu à peu remettant en memoire ce qu'elle disoit, & toutesfois il estoit si estonné, qu'il ne sçavoit luy respondre : Car ne cognoissant Silvie que pour Nymphe d'Amasis, & à cause de sa vie champestre, n'ayant point de cognoissance d'elle, il ne sçavoit que juger de se voir entr'elles. En fin il respondit : Ce que vous me dictes, belle Nymphe, est fort vray, & me ressouviens que le jour de Venus, vindrent trois Nymphes, qui donnerent les trois prix, desquels j'eu celuy de la luitte, Lycidas mon frere celuy de la course, qu'il donna à Phillis, & Sylvandre celuy de chanter, qu'il presenta à la fille de la sage Bellinde ; mais de me ressouvenir des noms qu'elles avoient, je ne le sçaurois, dautant que nous estions tant empeschez en nos jeux, que nous nous contentasmes de sçavoir, que c'estoient des Nymphes. Et Sylvandre qui avoit esté plusieurs fois en divers lieux de ceste contrée, & mesme à la grande ville de Marcilly, me fit entendre, quand je luy demanday qui elles estoient, que c'estoient des Nymphes d'Amasis, Dame de tout ce pays, car quant à moy, ne sortant point le corps des pasturages, & des bois, aussi ne faisoit mon esprit peu curieux, si bien que je ne sçavois autre chose d'Amasis que ce que l'on m'en disoit. Et depuis repliqua Galathée n'en avez-vous rien sceu davantage ? Ce qui m'en a donné plus de cognoissance, respondit le Berger, ç'a esté le discours que mon pere bien souvent m'a fait de ses fortunes, parmy lequel je luy ay plusieurs fois ouy faire mention d'Amasis, mais non point d'aucune particularité qui luy touche, quoy que je l'aye bien desiré. Ce desir (reprit Galathée) est trop loüable pour ne luy satisfaire ; c'est pourquoy je vous veux dire particulierement, & qui est Amasis, & qui nous sommes.

  Sçachez donc, gentil Berger, que de toute an cienneté ceste contrée que l'on nomme à ceste heure Foretz, fut couverte de grands abismes d'eau, & qu'il n'y avoit que les hautes montagnes que vous voyez à l'entour, qui fussent descouvertes, & quelques pointes dans le milieu de la plaine, comme l'escueil du bois d'Isoure, & de Mont-verdun, de sorte que les habitans demeuroient tous sur le haut des montagnes. Et c'est pourquoy encores les anciennes familles de toute ceste contrée, ont les bastimens de leurs noms sur les lieux plus relevez, & dans les plus hautes montagnes, & pour preuve de ce que je dis, vous voyez encores aux couppeaux d'Isoure, de Mont-verdun, & autour du Chasteau de Marcilly, des gros aneaux de fer plantez dans le rocher où les vaisseaux s'attachoient, n'y ayant pas apparence qu'ils peussent servir à autre chose. Or en ce temps-là, ce pays fut donné en partage à la grande Deesse Diane, où à cause des eaux, & des forests, elle monstra de se plaire plus que par tout ailleurs, car ses Driades, & Amadriades vivoient & chassoient dans ces grands bois & hautes montagnes, qui ceignent à l'entour toute ceste plaine, & ses Naïades vivoient dans ceste grande assemblée d'eau, dont je vous ay parlé. Mais il peut y avoir trois cents ans & davantage, qu'un estranger Romain, le conquereur en dix ans de toutes les Gaules, fit rompre quelques montagnes, par lesquelles ces eaux s'escoulerent, & peu apres se descouvrit le sein de nos pleines, qui luy semblant agreables & fertilles, il delibera de les faire habiter, & ainsi fit descendre tous ceux qui vivoient aux montagnes, & dans les forests, & par-ce que la plaine humide, & limonneuse, jetta grande quantité d'arbres, les peuples voisins nommerent ceste contrée Foretz, & les peuples Foresiens, au lieu qu'auparavant ils estoient appellez Segusiens, & voulut, que le premier bastiment qui y fut fait, portast le nom de Julius, comme luy, & depuis fit bastir la ville de Feurs, qui proprement n'estoit que le lieu où il tint son armée, le temps qu'il mist ordre aux affaires de ceste contrée, & de fait en leur langue elle s'appella Forum Segusianorum, qui est à dire, place ou marché des Segusiens. Et lors qu'il en partit, son lieutenant qui demeura pour commander en tous ces quartiers, fit bastir sur un coustau la ville capitale, laquelle il nomma de son nom, Marcilly.

  Mais pour retourner à nostre propos, lors que les eaux s'escoulerent, les Nayades de Diane furent contraintes de les suivre, & d'aller avec elles dans le sein de l'Occean : si bien que la Déesse se trouva tout à coup amoindrie de la moitié de ses Nymphes, & cela fut cause que ne pouvant avec un chœur si petit, continuer ses ordinaires passe-temps, elle esleut quelques filles des principaux Druides, & Chevaliers[,] qu'elle joignit avec les Nymphes qui luy estoient restées, ausquelles elle donna aussi le nom de Nymphe. Or les Druides comme vous sçavez, sont ceux qui administrent la justice souveraine, & qui font les sacrifices par toutes les Gaules, quoy qu'ils ayent leur siege principal à Dreux, ville ainsi nommée, du nom qu'ils portent : d'autre costé les Chevaliers sont ceux qui commandent aux affaires de la guerre, si bien que ces deux ordres ont toute souveraine authorité sur les Gaulois, en paix, & en guerre. De là advint qu'apres que Diane eut choisi plusieurs de leurs filles, comme en fin l'abus pervertit tout ordre, elles qui avoient de jeunesse esté nourries en leurs maisons, les unes entre les commoditez d'une amiable mere, les autres entre les alleichemens des souspirs, & des services des Amans, ne pouvant continuer les peines de la chasse, ny bannir de leur memoire les honnestes affections de ceux qui autresfois les avoient recherchées ; plusieurs se voulurent retirer en leurs maisons, & se marier : quelques autres, à qui la Déesse en refusa le congé, manquerent à leurs promesses, & à leur honnesteté, dequoy elle fut tant irritée, qu'elle resolut d'esloigner ce pays, profané ce luy sembloit, de ce vice qu'elle abhorroit si fort. Mais pour ne punir la vertu des unes avec l'erreur des autres, avant que de partir, elle chassa ignominieusement, & bannit à jamais hors du pays, toutes celles qui avoient failly, & esleut une des autres, à laquelle elle donna la mesme authorité qu'elle avoit sur toute la contrée, & voulut qu'à jamais la race de celle-là y eust toute souveraine puissance : & dés lors leur permit de se marier, avec deffenses toutesfois tres-expresses, que les hommes ne succedassent jamais à ceste puissance : depuis ce temps, il n'y a point eu d'abus entre nous : car nos loix ont tousjours esté inviolablement observées : & semble que nous ayons esté particulierement maintenuës en nos franchises, par la puissance de nostre Deesse Diane, puis que de tant de peuples, qui comme torrents sont fondus dessus la Gaule, il n'y en a point eu qui nous ayt troublé en nostre repos. Mesme Alaric Roy des Visigotz, lors qu'il conquit avec l'Aquitaine, toutes les Provinces de deçà Loyre, ayant sçeu nos statuts, en reconfirma les privileges, & sans usurper aucune authorité sur nous, nous laissa en nos anciennes franchises. Vous trouverez peut-estre estrange, que je vous parle ainsi particulierement des choses qui sont outre la capacité de celles de mon aage : Mais il faut que vous sçachiez, que Pimander (qui estoit mon pere) a esté fort curieux de rechercher les antiquitez de ceste contrée, de sorte que les plus sçavants Druides, luy en discouroient d'ordinaire durant le repas, & moy qui estois presque tousjours à ses costez, en retenois ce qui me plaisoit le plus : Et ainsi je sçeus que d'une ligne continuée, Amasis ma mere estoit descenduë de celle que la Deesse Diane avoit esleuë. Et c'est pourquoy estant Dame de toutes ces contrées, & ayant encore un fils nommé Clitaman, elle nourrit avec nous quantité de filles, & des jeunes fils des Druides, & des Chevaliers, qui pour estre en si bonne escole, apprennent toutes les vertus que leur âge peut permettre. Les filles vont vestuës comme vous nous voyez, qui est une sorte d'habits que les Nymphes de Diane avoient accoustumé de porter, & que nous avons tousjours maintenuë pour memoire d'elle. Voyla Celadon ce que vous vouliez sçavoir de nostre estat, & m'asseure avant que vous nous esloignez (car je veux que vous nous voyez toutes ensemble) que vous direz nostre assemblée ne ceder à nulle autre, ny en vertu ny en beauté.

  Alors Celadon cognoissant qui estoient ces belles Nymphes, recogneut aussi quel respect il leur devoit, & quoy qu'il n'eust pas accoustumé de se trouver ailleurs qu'entre des Bergers, ses semblables, si est-ce que la bonne naissance qu'il avoit, luy apprenoit assez la civilité qu'il devoit à telles personnes. Donc apres leur avoir rendu l'honneur, à quoy il luy sembloit leur estre obligé : Mais ? (dit-il en continuant) encor ne puis-je assez m'estonner de me voir entre tant de grandes Nymphes, moy qui ne suis qu'un simple Berger, & de recevoir d'elles tant de faveurs. Celadon, respondit Galathée, "en quel lieu que la vertu se trouve, elle merite d'estre aymée, & honorée, aussi bien sous les habits des Bergers que sous la glorieuse pourpre des Roys": & pour vostre particulier vous n'estes point envers nous en moindre consideration, que le plus grand des Druides, ou des Chevaliers de nostre Court. Car vous ne devez leur ceder en faveur, puis que vous ne le faictes pas en merite : & quant à ce que vous vous voyez entre nous, sçachez que ce n'est point sans un grand mystere de nos Dieux, qui nous l'ont ainsi ordonné, comme vous le pourrez sçavoir à loisir, soit qu'ils ne vueillent plus que tant de vertus demeurent sauvages entre les forests, & les lieux champestres, soit qu'ils fassent dessein, en vous faisant plus grand que vous n'estes, de rendre par vous bien-heureuse une personne qui vous ayme, vivez seulement en repos, & vous guerissez, car il n'y a rien que vous puissiez desirer en l'estat où vous estes, que la santé. Madame, respondit le Berger, qui n'entendoit pas bien ces paroles ; si je dois desirer la santé, le principal sujet, est pour vous pouvoir rendre quelque service, en eschange de tant de graces qu'il vous plaist de me faire ; il est vray que tel que je suis, il ne faut point parler que je sorte des bois, ny de nos pasturages, autrement le vœu solemnel que nos peres ont fait aux Dieux, nous accuseroit envers eux, d'estre indignes enfans de tels peres. Et quel est ce serment, respondit la Nymphe, L'histoire, repliqua Celadon, en seroit trop longue : si mesme je voulois redire le sujet, que mon pere Alcippe a eu de le continuer, tant y a Madame, qu'il y a plusieurs années, que d'un accord general, tous ceux qui estoient le long des rives de Loyre, de Lignon, de Furan, d'Argent, & de toutes ces autres rivieres, apres avoir longuement souffert les incommoditez que l'ambition d'un peuple nommé Romain, leur faisoit ressentir pour le desir de dominer, ils s'assemble rent dans ceste grande plaine, qui est autour de Mont-verdun, & là d'un mutuel consentement jurerent tous de fuïr à jamais toute sorte d'ambition, puis qu'elle seule estoit cause de tant de peines, & de vivre eux, & les leurs avec le paisible habit de Bergers, & depuis a esté remarqué (tant nos Dieux ont eu agreable ce vœu) que nul de ceux qui l'ont fait, ou de leurs successeurs, n'a eu que travaux, & peines incroyables, s'il ne l'a observé ; & entre tous, mon pere en est le plus nouvel, & remarquable exemple ; de sorte que tous ayant cogneu que la volonté du ciel estoit de nous retenir en repos ce que nous avons à vivre, nous avons de nouveau ratifié ce vœu, avec tant de serments, que celuy seroit trop detestable qui le romproit. Vrayement, respondit la Nymphe, je suis tres-aise d'oüir ce que vous me dictes, car il y a fort long temps que j'en ay ouy parler, & n'ay encore peu sçavoir pourquoy tant de bonnes, & anciennes familles, comme j'oyois dire qu'il y en avoit entre vous, s'amusoient hors des villes, à passer leur âge entre les bois, & les lieux solitaires. Mais Celadon, si l'estat où vous estes, le vous peut permettre, dictes moy je vous prie, quelle a esté la fortune de vostre pere Alcippe, pour luy faire reprendre l'estat qu'il avoit si long temps laissé, car je m'asseure que le discours merite d'estre sçeu. Alors le Berger, quoy qu'il se sentist encore mal de l'eau qu'il avoit avalée, si est-ce qu'il se contraignit pour luy obeïr, & commença de cette sorte.



HISTOIRE D'ALCIPPE.




  Vous me commandez, Madame, de vous dire la fortune la plus traversée, & la plus diverse d'homme du monde, & en laquelle on peut bien apprendre, que "qui veut donner de la peine à autruy s'en prepare à soy-mesme la plus grande partie": Toutesfois puis-que vous le voulez ainsi, pour ne vous desobeïr, je vous en diray briefvement ce que j'en ay appris par les ordinaires discours de celuy mesme à qui toutes ces choses sont advenuës : car pour nous faire entendre, combien nous sommes heureux de vivre en repos d'esprit, mon pere nous est allé racontant bien souvent ses fortunes estranges. Sçachez donc, Madame, qu'Alcippe ayant esté nourry par son pere avec la simplicité de Berger, eut tousjours un esprit si esloigné de sa nourriture, que tout autre chose luy plaisoit davantage que ce qui estoit des villageois. Si bien que jeune enfant, pour presage de ce qu'il reüssiroit, & à quoy estant en âge il s'addonneroit, il n'avoit plaisir si grand que de faire des assemblées d'autres enfans ainsi que luy, ausquels il apprenoit de se mettre en ordre ; & les armoit, les uns de frondes, les autres d'arc, & de fléches, desquelles il leur monstroit à tirer justement, sans que les menaces des vieux, & sages Bergers l'en peussent destourner. Les anciens de nos hameaux qui voyent ses actions, predisoient de grands troubles par ces contrées, & sur tout qu'Alcippe seroit un esprit turbulant qui jamais ne s'arresteroit dans les termes de Berger. Lors qu'il commençoit d'attaindre la quinze ou seiziesme année de son âge, de fortune il devint amoureux de la Bergere Amarillis, qui pour lors estoit recherchée secrettement d'un autre Berger son voisin nommé Alcé. Et parce qu'Alcippe avoit une si bonne opinion de soy-mesme, qu'il luy sembloit n'y avoir Bergere qui ne receust aussi librement son affection, comme il la luy offriroit, il se resolut de n'user pas de beaucoup d'artifice pourla luy déclarer, de sorte que la rencontrant à un des sacrifices de Pan, ainsi qu'elle retournoit en son hameau, il luy dit : Je n'eusse jamais creu avoir si peu de force, que de ne pouvoir resister aux coups d'un ennemy, qui me blesse sans y penser. Elle luy respondit ; Celuy qui blesse par mesgarde ne doit pas avoir le nom d'ennemy. Non pas (respondit-il) en ceux qui ne s'arrestent pas aux effaits, mais aux paroles seulement ; & quant à moy, je trouve que celuy qui offense comme que ce soit, est ennemy, & c'est pourquoy je vous puis bien donner ce nom. A moy (repliqua-t'elle ?) Je n'en voudrois pas avoir ny l'effait, ny la pensée : car je faits trop d'estat de vostre merite. Voila (adjousta le Berger) un des coups dont vous m'offensez le plus, en me disant une chose pour autre ; que si veritablement vous recognoissiez en moy ce que vous dictes, autant que je m'estime outragé de vous, autant m'en dirois-je favorisé : Mais je voy bien qu'il vous suffit de porter l'amour aux yeux, & en la bouche, sans luy donner place dans le cœur. La Bergere alors se trouvant surprise, comme n'ayant point entendu parler d'amour, luy respondit ; Je fais estat Alcippe de vostre vertu, ainsi que je dois, & non point outre mon devoir : & quant à ce que vous parlez d'Amour, croyez que je n'en veux avoir, ny dans les yeux ny dans le cœur pour personne, & moins pour ces esprits abaissez, qui vivent comme sauvages dans les bois. Je cognois bien (repliqua le Berger) que ce n'est point élection d'Amour, mais ma destinée qui me fait estre vostre ; puis que, si l'Amour doit naistre de ressemblance d'humeur, il seroit bien mal-aisé qu'Alcippe n'en eust pour vous, qui dés le berceau a eu en haine ceste vie champestre, que vous mesprisez si fort ; & vous proteste, que s'il ne faut que changer de condition, pour avoir part en vos bonnes graces, que dés icy je quitte la houlette & les troupeaux, & veux vivre entre les hommes ; & non point entre les sauvages : Vous pouvez bien (respondit Amarillis) changer de condition, mais non pas me la faire changer, qui suis resoluë de n'estre jamais moins à moy, que je suis, pour donner place à quelque plus forte affection : Si vous voulez donc que nous continuons de vivre, comme nous avons fait par le passé : changez ces discours d'affection & d'Amour, en ceux que vous vouliez me tenir autresfois, ou bien ne trouvez point estrange que je me bannisse de vous, estant impossible qu'Amour & l'honnesteté d'Amarillis puissent se souffrir ensemble. Alcippe qui n'avoit point attendu une telle response, se voyant si esloigné de son attente, fut tellement confus en soy-mesme, qu'il demeura quelque temps sans luy pouvoir respondre, en fin estant revenu, il tascha de se persuader, que la honte de son âge, & de son sexe, & non pas faute de bonne volonté envers luy, luy avoit fait tenir tels propos. C'est pourquoy il luy respondit : Quelle que vous me puissiez estre, je ne seray jamais autre que vostre serviteur, & si le commandement que vous me faictes n'estoit incompatible avec mon affection, vous devez croire qu'il n'y a rien au monde qui m'y pust faire contrevenir : vous m'en excuserez donc, & me permettrez que je continuë ce dessein, qui n'est qu'un tesmoignage de vostre merite, & auquel, veuillez vous, ou non, je suis entierement resolu. La Bergere tournant doucement l'œil contre luy : Je ne sçay Alcippe (luy dit-elle) si c'est par gajeure, ou par opiniastreté que vous me parlez de ceste sorte. C'est respondit-il, pour tous les deux, car j'ay fait gajeure avec mes desirs de vous vaincre, ou de mourir, & ceste resolution s'est changée en opiniastreté, n'y ayant rien qui me puisse divertir du serment que j'en ay fait. Je serois bien aise (repliqua Amarillis) que vous eussiez pris quelqu'autre pour butte de telles importunitez. Vous nommerez (luy dit le Berger) mes affections comme il vous plaira, cela ne peut toutesfois me faire changer de dessein. Ne trouvez donc point mauvais (repliqua Amarillis) si je suis aussi ferme en mon opiniastreté, que vous en vostre importunité. Le Berger voulut repliquer, mais il fut interrompu par plusieurs Bergeres qui survindrent, de sorte qu'Amarillis, pour conclusion, luy dit assez bas, Vous me ferez desplaisir Alcippe, si vostre deliberation est recogneuë, car je me contente de sçavoir vos folies, & aurois trop de desplaisir que quelqu'autre les entendist. Ainsi finirent les premiers discours de mon pere & d'Amarillis, qui ne firent que luy augmenter le desir qu'il avoit de la servir. Car "rien ne donne tant d'Amour que l'honnesteté". Et de fortune le long du chemin, ceste trouppe rencontra Celion & Bellinde, qui s'estoient arrestez à contempler deux tourterelles qui sembloient se caresser, & se faire l'Amour l'une à l'autre sans se soucier de voir à l'entour d'elles tant de personnes. Alors Alcippe se ressouvenant du commandement qu'Amarillis venoit de luy faire, ne peut s'empescher de souspirer tels vers : Et par-ce qu'il avoit la voix assez bonne, chacun se teut pour l'escouter.



SONNET
d'Alcippe sur les contraintes
de l'honneur.




O couples bienheureux, aymables tourterelles,
  Sans nombre redoublez vos baisers amoureux,
  Et allez à l'envy renouvellant par eux,
  Tantost vos douces paix, puis vos douces querelles !
Quand je vous voy languir d'un tremoussement d'ayles
  Et à demy lassez vous caresser tous deux,
  O gentils oyselets que je vous dis heureux,
  De jouïr librement de vos amours fidelles !
Que vous estes heureux de montrer franchement,
  Ce, qu'helas ! il nous faut cacher si finement
  Sous les injustes loix que cet honneur nous donne !
De notre propre bien nous rendant ennemis :
  Car le cruel qu'il est, sans raison il ordonne,
  Qu'en Amour seulement le larcin soit permis.


  Depuis ce temps Alcippe se laissa tellement transporter à son affection qu'il n'y avoit plus de borne qu'il n'outre-passast, & elle au contraire se monstroit tousjours plus froide, & plus gelée envers luy : & sur ce suject, un jour qu'il fut prié de chanter, il dit tels vers.



MADRIGAL.
Sur la froideur d'Amarillis.




Elle a le cœur de glace, et les yeux tous de flame,
  Et moy pour mon mal-heur
Je gele par dehors, et j'ay le feu dans l'ame,
Mais c'est par-ce qu'Amour, qui se paist de douleur,
  Loge dedans mon cœur, et aux yeux de Madame.
Dieux !changera-t'il point quelquefois ce moqueur ?
  Et que je l'aye aux yeux, et elle dans le cœur ?


  En ce temps-là, comme je vous ay dit, Alcé recherchoit Amarillis, & par-ce que c'estoit un tres-honneste Berger, & qui estoit tenu pour fort sage, le pere d'Amarillis inclinoit plus à la luy bailler, que non point à Alcippe, à cause de son courage turbulant : & au contraire la Bergere aimoit davantage mon pere, par-ce que son humeur estoit plus approchante de la sienne, ce que recognoissant bien le sage pere, & ne voulant user de violence ny d'authorité absoluë envers elle, il eut opinion que l'esloignement la pourroit divertir de ceste volonté, & ainsi resolut de l'envoyer pour quelque temps vers Artemis, seur d'Alcé, qui se tenoit sur les rives de la riviere d'Allier. Lorsqu'Amarillis sceut la deliberation de son pere (comme tousjours on s'efforce contre les choses defenduës) elle prit resolution de ne partir point sans assurer Alcippe de sa bonne volonté ; en ce dessein elle luy escrivit tels mots.



LETTRE D'AMARILLIS
à Alcippe.




Vostre opiniastreté a surpassé la mienne, mais la mienne aussi surmontera celle qui me contraint de vous advertir, que demain je parts, et qu'aujourd'huy si vous me trouvez sur le chemin, où nous nous rencontrasmes avant-hier, et que vostre amour se puisse contenter de parole, elle aura occasion de l'estre, et à Dieu.


  Il seroit trop long, Madame, de vous dire tout ce qui se passa particulierement entr'eux, outre que l'estat où je me trouve, m'empesche de le pouvoir faire. Ce me sera donc assez en abregeant, de vous dire qu'ils se rencontrerent au mesme endroit, & que ce fut là le premier lieu où mon pere eut asseurance d'estre aymé d'Amarillis, & qu'elle luy conseilla de laisser la vie champestre où il avoit esté nourry, par-ce qu'elle la mesprisoit comme indigne d'un noble courage, luy promettant qu'il n'y avoit rien d'assez fort pour la divertir de sa resolution. Apres qu'ils furent separez, Alcippe grava tels vers sur un arbre, le long du bois.



SONNET
D'Alcippe sur la constance de
son amitié.




  Amarillis toute pleine de grace,
Alloit ces bors de ces fleurs despoüillant,
Mais sous la main qui les alloit cueillant,
D'autres soudain renaissoient en leur place.
  Ces beaux cheveux, où l'Amour s'entrelasse,
Amour alloit d'un doux air éveillant,
Et s'il en voit quelqu'un s'eparpillant :
Tout curieux soudain il le ramasse.
  Telle Lignon pour la voir s'arresta,
Et pour miroir ses eaux luy presenta,
Et puis luy dit ; Une si belle image
  A ton despart mon onde esloignera,
Mais de mon cœur jamais ne partira
Le traict fatal, Nymphe, de ton visage.


  Lors qu'elle fut partie, & qu'il commença à bon escient à ressentir les desplaisirs de son absence, allant bien souvent sur le mesme lieu où il avoit pris congé de sa Bergere, il y souspira plusieurs fois tels vers.



SONNET,
D'Alcippe sur l'absence.




  Belle onde de Lignon, qui de source éternelle,
Du gratieux FOREST va le sein arrousant,
Et qui flot dessus flot ne te va reposant,
Que tu ne sois rentré dans l'onde paternelle :
  Ne vois-tu point Allier qui te ravit ta belle,
User comme outrageux du droit du plus puissant :
Et qu'ainsi ton Soleil loin de toy ravissant,
Il semble que par force au combat il t'appelle.
  Contre ce ravisseur sousleve à ton secours,
Les yeux qui sur tes bords vont pleurant leurs amours  :
Fleschir à l'outrageux est faute de courage.
  Ose-le seulement, que mille de nos cœurs
Te dorront pour secours milles fleuves de pleurs,
Qui ne se tariront qu'en vengeant ton outrage.


  Mais ne pouvant patienter de vivre sans la voir au mesme lieu, où il avoit tant accoustumé le bien de sa veuë : Il se resolut comme que ce fust, de partir de là. Et lors qu'il en cherchoit l'occasion, il s'en presenta une toute telle qu'il l'eust sçeu desirer, car peu auparavant la mere d'Amasis estoit morte, & on se preparoit dans la grande ville de Marcilly de la recevoir, comme nouvelle Dame, avec beaucoup de triomphe : Et parce que les preparatifs que l'on y faisoit y attiroient par la curiosité presque tout le pays : mon pere fit en sorte qu'il en obtint le congé. Et c'est de là que nasquit la source de tous ses travaux, il estoit de l'âge de dixsept à dixhuict ans, beau entre tous ceux de ceste contrée, les cheveux blonds, annelez & crespez de la Nature, qu'il portoit assez longs : car Clodion n'avoit encor fait la deffense des chevelures, outre que nous n'estions point de ses sujects : il avoit tous les traicts du visage si beaux & agreables, que l'Amour en voulut faire peut-estre quelques secrette vengeance. Et voicy comment : Il fut veu de quelque Dame, & si secrettement aymé d'elle, que jamais nous n'en avons peu sçavoir le nom. Au commencement qu'il arriva à Marcilly, il estoit vestu en Berger, mais assez proprement, car son pere le cherissoit fort, & afin qu'il ne fist quelque folie, comme il avoit accoustumé en son hameau, il luy mit deux ou trois Bergers aupres, qui en avoient le soing, principalement un nommé Cleante, homme à qui l'humeur de mon pere plaisoit : de sorte qu'il l'aimoit comme s'il eust esté son fils. Ce Cleante en avoit un nommé Clindor, de l'âge de mon pere, qui sembloit avoir eu de la nature la mesme inclination en l'amitié d'Alcippe. Alcippe, qui d'autre costé recognoissoit ceste affection, l'aima plus que tout autre : ce qui estoit si agreable à Cleante, qu'il n'avoit rien qu'il pust refuser à mon pere : cela fut cause qu'apres avoir veu quelques jours, comme les jeunes Chevaliers qui estoient à ces festes, alloient vestus, comme ils s'armoient & combattoient à la barriere, & ayant declaré son dessein à son amy Clindor, tous deux ensemble requirent Cleante de leur vouloir donner les moyens de se faire paroistre entre ces Chevaliers. Et comment (leur dit Cleante) avez-vous bien le courage de vous esgaler à eux ? Et pourquoy-non (dit Alcippe) n'ay-je pas autant de bras, & de jambes qu'eux ? Mais, dit Cleante, vous n'avez pas appris les civilitez des villes. Nous ne les avons pas apprises, dit-il, mais elles ne sont point si difficiles qu'elles nous doivent oster l'esperance de les apprendre bien tost ; & puis il me semble qu'il n'y a pas tant de difference de celles-cy aux nostres, que nous ne les changions bien aisément. Vous n'avez pas, dit-il, l'adresse aux armes. Nous avons, repliqua-il, assez de courage pour suppléer à ce deffaut. Et quoy, adjousta Cleante, voudriez-vous laisser la vie champestre ? Et qu'ont affaire (respondit Alcippe) les bois avec les hommes ? & que peuvent apprendre les hommes en la pratique des bestes ? Mais, respondit Cleante, ce vous sera bien du desplaisir, de vous voir desdaigner par ces glorieux courtisants, qui à tous coups vous reprocheront que vous estes des Bergers. Si c'est honte, dit Alcippe, d'estre Berger, il ne le faut plus estre ; si ce n'est pas honte, le reproche n'en peut estre mauvais. Que s'ils me méprisent pour ce nom, je tascheray par mes actions de me faire estimer. En fin Cleante les voyant, & l'un & l'autre, si resolus à faire autre vie que celle de leurs peres : Or bien, dit-il, mes enfants, puis que vous avez pris ceste resolution, je vous diray, que quoy que vous soyez tenus pour Bergers, vostre naissance toutesfois vient des plus anciens tiges de ceste contrée, & d'où il est sorty autant de braves Chevaliers, que quelqu'autre qui soit en Gaule ; mais une consideration contraire à celle que vous avez leur fit eslire ceste vie retirée : par ainsi ne craignez point que vous ne soyez bien reçeus entre ces Chevaliers, desquels les principaux sont mesmes de vostre sang. Ces paroles ne servirent que de rendre leur desir plus ardant, car ceste cognoissance leur donna plus d'envie de mettre en effet leur resolution, sans considerer ce qui leur pourroit advenir, soit par les incommoditez que telle vie rapporte, soit par le desplaisir, que le pere d'Alcippe & ses parents en recevroient. Dés l'heure Cleante fit la despence de tout ce qui leur estoit necessaire : Ils estoient tous deux si bien nays, qu'ils s'acquirent bien tost la cognoissance & l'amitié de tous les principaux. Et Alcippe en mesme temps s'adonna de telle sorte aux armes qu'il reüssit un des bons Chevaliers de son temps.

  Durant ces festes qui continuerent deux mois, mon pere fut veu, comme je vous ay dit, par une Dame, de laquelle je n'ay jamais peu sçavoir le nom, & parce qu'il ne luy defailloit aucune de ces choses qui peuvent faire ay mer, elle en fut de sorte esprise, qu'elle inventa une ruze assez bonne pour venir à bout de son intention. Un jour que mon pere assistoit dans un temple aux sacrifices, qui se faisoient pour Amasis, une assez vieille femme se vint mettre pres de luy, & feignant de faire ses oraisons, elle luy dit deux ou trois fois, Alcippe, Alcippe, sans le regarder : luy qui s'oüyt nommer, luy voulut demander ce qu'elle luy vouloit : Mais luy voyant les yeux tournez ailleurs, il creut qu'elle parloit à un autre, elle qui s'apperceut qu'il l'escoutoit, continua, Alcippe, c'est à vous à qui je parle, encor que je ne vous regarde point, si vous desirez d'avoir la plus belle fortune que jamais Chevalier ait euë en ceste Court, trouvez-vous entre jour & nuict, au carrefour qui conduit à la place de Pallas, & là vous sçaurez de moy le reste. Alcippe voyant qu'elle luy parloit de ceste sorte, sans la regarder aussi, luy respondit qu'il s'y trouveroit : A quoy il ne faillit point, car le soir aprochant, il s'en alla au lieu assigné, où il ne tarda guiere sans que ceste femme âgée ne vint à luy, presque couverte d'un taffetas qu'elle avoit sur la teste, & l'ayant tiré à part, luy dit, Jeune homme tu és le plus heureux qui vive, estant aimé de la plus belle, & plus aimable Dame de ceste Court, & de laquelle (si tu veux me promettre ce que je te demanderay) dés à ceste heure je m'oblige à te faire avoir toute sorte de contentement. Le jeune Alcippe oyant ceste proposition, demanda qui estoit la Dame. Voila, dit-elle, la premiere chose que je veux que tu me promettes, qui est de ne te point enquerir de son nom, & de tenir ceste fortune secrette : l'autre que tu permettes que je te bouche les yeux, & je te conduiray où elle est. Alcippe luy dit, pour ne m'enquerir de son nom, & tenir cet affaire secrette, cela feray-je fort volontiers, mais de me boucher les yeux jamais je ne le permettray. Et qu'est-ce que tu peux craindre ? (dit-elle) Je ne crains rien (respondit Alcippe) mais je veux avoir les yeux en liberté. O jeune homme, dit la vieille, que tu és encore apprentif, pourquoy veux-tu faire desplaisir à une personne qui t'aime tant ? & n'est-ce pas luy desplaire que de vouloir sçavoir d'elle plus qu'elle ne veut ? croy-moy, ne fais point de difficulté, ne doute de rien, quel danger y peut-il avoir pour toy ? où est ce courage que ta presence promet à l'abord ? est-il possible qu'un peril imaginé te fasse laisser un bien asseuré, & voyant que je ne m'esmouvois point : Que maudite soit la mere, dit-elle, qui te fist si beau, & si peu hardy ; sans doute & ton visage, & ton courage, sont plus de femme que de ce que tu és. Le jeune Alcippe ne pouvoit oüyr sans rire la colere de ceste vieille : en fin apres avoir quelque temps pensé en luy-mesme quel ennemy il pouvoit avoir, & trouvant qu'il n'en avoit point, il se resolut d'y aller, pourveu qu'elle luy permit de porter son espée, & ainsi se laissa boucher les yeux ; & la prenant par la robbe, la suivit où elle le voulut conduire. Je serois trop long, si je voulois vous raconter, Madame, toutes les particularitez de ceste nuit, tant y a qu'apres plusieurs destours, & ayant peut-estre plusieurs fois passé sur un mesme chemin : Il se trouva en une chambre, où les yeux bandez il fut desabillé par ceste mesme femme,& mis dans un lict, peu apres arriva la Dame, qui l'avoit envoyé chercher, & se mettant aupres de luy, luy desboucha les yeux, parce qu'il n'y avoit point de lumiere dans la chambre, mais quelle peine qu'il y prit, il ne sçeut jamais tirer une seule parole d'elle. De sorte qu'il se leva le matin sans sçavoir qui elle estoit, seulement la jugea-il belle & jeune, & une heure avant jour, celle qui l'avoit amené, le vint reprendre, & le reconduit avec les mesmes ceremonies qu'elle l'y avoit amené, & depuis ce jour ils resolurent ensemble que toutes les fois qu'il y devroit retourner, il trouveroit une pierre à un certain carrefour dés le matin.

  Ce pendant que ces choses se passoient ainsi, le pere d'Alcippe vint à mourir : De sorte qu'il demeura plus maistre de soy-mesme qu'il ne souloit estre, & n'eust esté le commandement d'Amarillis & son intention particuliere qui l'y retenoit, l'Amour qu'il portoit à sa Bergere l'eust peut-estre rappellé dans les bois, car les faveurs de ceste Dame incogneuë ne pouvoient en rien luy en oster le souvenir. Que si les grands dons qu'il recevoit d'elle ordinairement, ne l'eussent retenu en ceste pratique, passé les deux ou trois premiers voyages il s'en fust retiré. Mais les commoditez qu'il en retiroit estoient telles, qu'il s'y contraignoit, mesmes avoit acquis durant ce temps-là beaucoup de faveur aupres de Pimander, & d'Amasis. Mais parce qu'"un jeune cœur peut mal-aisément tenir long temps quelque chose de caché", il advint que Clindor son cher amy, le voyant despendre plus que de coustume, luy demanda d'où luy en venoient les moyens. A quoi du premier coup respondant fort diversement, en fin il luy descouvrit toute ceste fortune, & puis luy dit, que quel artifice qu'il y eust sçeu mettre, il n'avoit jamais peu sçavoir qui elle estoit. Clindor trop curieux,luy conseilla de coupper demy pied de la frange du lict, & puis le lendemain suivre les meilleures maisons d'où il avoit doute, & que l'on en pourroit avoir cognoissance, ou à la couleur, ou à la piece : Ce qu'il fit, & par cet artifice, mon pere recogneut qui estoit celle qui le favorisoit, toutefois il en a tellement tenu le nom secret, que ny Clindor, ny nul de ses enfans n'en a jamais rien peu sçavoir. Mais la premiere fois que par apres il y retourna, lors qu'il estoit prest à se lever le matin, il la conjura de ne se vouloir plus cacher à luy, qu'aussi bien c'estoit peine perduë, puis qu'il sçavoit asseurément qu'elle estoit une telle : Elle s'oyant nommer faillit de parler, toutefois elle se teut pour lors, & attendit que la vieille fust venuë, à laquelle quand Alcippe fut sorty du lict, elle fit tant de menaces, croyant que ce fust elle qui l'eust descouverte, que cette pauvre femme s'en vint toute tremblante jurer à mon pere qu'il se trompoit. Luy alors en se souriant, luy raconta la finesse dont il avoit usé, & que ç'avoit esté de l'invention de Clindor : elle bien aise de ce qu'il luy avoit descouvert, apres mille sermens du contraire, rentra le dire à ceste Dame, qui mesme s'estoit levée pour oüyr leur discours ; & quand elle sçeut que Clindor en avoit esté l'inventeur, elle tourna toute sa colere contre luy, pardonnant aisément à Alcippe qu'elle ne pouvoit haïr, toutefois depuis ce jour elle ne l'envoya plus querir. Et parce qu'un esprit offensé n'a rien de si doux qu'à penser à la vengeance, ceste femme tourna de tant de costez qu'elle fit une querelle à Clindor, pour laquelle il fut contraint de se battre contre un cousin de Pimander, qu'il tua, & quoy qu'il fust poursuivy par Pimander, si se sauva-il en Auvergne avec l'aide d'Alcippe. Mais Amasis fit en sorte, qu'Alaric Roy des Visigostz siegeant pour lors à Tholouse, le fit mettre prisonnier à Ussom, avec commandement à ses officiers de le remettre entre les mains de Pimander, qui cependant fit faire son procés, & n'attendoit pour l'execution de la sentence, que d'avoir la commodité de l'envoyer querir. Alcippe ne laissa rien d'intenté pour obtenir son pardon : Mais ce fut en vain, car il avoit trop forte partie. C'est pourquoy voyant la perte assurée de son amy, il delibera à quel hazard que ce fust de le sauver. Il estoit pour lors à Ussom, comme je vous ay dit, place si forte qu'il eust semblé à tout autre une folie de vouloir entreprendre de l'en sortir. Son amitié toutefois, qui ne trouvoit rien de plus mal-aisé que de vivre sans Clindor, le fit resoudre de devancer ceux qui alloient de la part de Pimander. Ainsi feignant de se retirer chez soy mal contant, il part luy douziesme, & un jour de marché se presentent à la porte du Chasteau vestus en villageois, & portant sous leurs jupes des courtes espées, & aux bras des paniers comme personnes qui alloient vendre. Je luy ay oüy dire qu'il y avoit trois forteresses l'une dans l'autre. Ces resolus païsans vindrent jusques à la derniere, où peu de Visigostz estoient restez : car la plus-part estoient descendus en la basse ville pour voir le marché, & pour se pourvoir de ce qui estoit necessaire pour leur garnison. Estant là ils offroient à si bon prix leurs denrées, que presque tous ceux qui estoient dedans sortirent pour en achepter. Lors mon pere voyant l'occasion bonne, saisissant au collet celuy qui gardoit la porte, luy mit l'espée dans le corps, & chacun de ses compagnons comme luy se deffit en mesme instant du sien, & entrant dedans mirent le reste au fil de l'espée & soudain serrant la porte coururent aux prisons, où ils trouverent Clindor dans un cachot, & tant d'autres, qu'ils se jugerent estant armez, suffisans de deffaire le reste de la garnison. Pour abreger, je vous diray, Madame, qu'encore que pour l'alarme, les portes de la ville fussent fermées, si les forcerent-ils sans perdre un seul homme, quoy que le gouverneur, qui en fin y fut tué, y fist toute la resistance qu'il peut. Ainsi voila Clindor sauvé & Alaric adverty que c'estoit mon pere qui avoit fait ceste entreprise, dequoy il se sentit tant offensé, qu'il en demanda justice à Amasis, & elle qui ne vouloit perdre son amitié, s'affectionna beaucoup pour le contenter, & envoya incontinent pour se saisir de mon pere : mais ses amis l'en avertirent si à propos, qu'ayant donné ordre à ses affaires, il sortit hors de ceste contrée, & piqué contre Alaric plus qu'il n'est pas croyable, s'alla mettre avec une nation, qui alors ne faisoit que d'entrer en nos Gaules, & qui pour estre belliqueuse, s'estoit saisie des deux bords du Rosne & de la Sone & des Alobroges, au service de leur Roy nommé Gondioch. Et parce que desireux d'agrandir leurs terres, ils faisoient continuellement la guerre aux Visigostz, Ostrogosts & Romains. Il y fut tresbien receu avec tous ceux qu'il y voulut conduire, & estant cogneu pour homme de valeur, fut incontinant honoré de diverses charges ; Mais quelques années estant escoulées, Gondioch venant à mourir, Gondebault son fils luy succeda à la Couronne de Bourgongne, & desirant d'asseurer ses affaires dés le commencement, fit la paix avec ses voisins, mariant son fils Sigismond avec une des filles de Theodoric Roy des Ostrogostz, & pour complaire à Alaric, qui estoit infiniment offensé contre Alcippe, il luy promit de ne le tenir plus aupres de luy. De sorte qu'avec son congé, il se retira avec un autre peuple, qui du costé de Renes s'estoit saisi d'une partie de la Gaule, en despit des Gaulois & des Romains. Mais, Madame, ce discours vous seroit ennuyeux, si particulierement je vous racontois tous ses voyages, car de ceuxcy il fut contraint de s'en aller à Londres vers le grand Roy Artus, qui en ce mesme temps, comme depuis je luy ay oüy raconter plusieurs fois, institua l'Ordre des Chevaliers de la table ronde. De là il fut contraint de se retirer au Royaume qui porte le nom du port des Gaulois. Et en fin estant recerché par Alaric, il se resolut de passer la mer & aller à Bisance, où l'Empereur luy donna la charge de ses galeres : Mais dautant que "le desir de revenir en la Patrie, est le plus fort de tous les autres" ; mon pere, quoy que tres-grand avec ces grands Empereurs, n'avoit toutefois rien plus à cœur, que de revoir fumer ces fouïers, où si souvent il avoit esté emmaillioté, & semble que la fortune luy en presenta le moyen, lors que moins il l'attendoit. Mais j'ay oüy dire quelquefois à nos Druydes que "la fortune se plait de tourner le plus souvent sa rouë, du costé où l'on attend moins son tour". Alaric vint à mourir, & Thierry son fils luy succeda, qui pour avoir plusieurs freres eut bien assez affaire à maintenir ses estats, sans penser aux inimitiez de son pere : Et ainsi se voulant rendre aymable à chacun (Car "la bonté & la liberalité sont les deux aymants, qui attirent le plus l'amitié de chacun") Dés le commencement de son regne, il fit un pardon general de toutes les offenses faites en son Royaume. Voila un grand commencement pour moyenner le retour d'Alcippe ; si ne pouvoit-il encore revenir, dautant que Pimander n'avoit point oublié l'injure receuë, toutefois ainsi que les Visigostz furent cause de son bannissement, de mesme la fortune s'en voulut servir pour instrument de son rappel. Quelque temps auparavant, comme je vous ay dit, Artus Roy de la grand' Bretagne avoit institué les Chevaliers de la table ronde, qui estoit un certain nombre de jeunes hommes vertueux, obligez d'aller chercher les adventures, punir les meschans, faire justice aux oppressez, & maintenir l'honneur des Dames. Or les Visigostz d'Espagne, qui alors siegeoient dans Pampelune, à l'imitation de cestui-cy esleurent des Chevaliers, qui alloient en divers lieux monstrant leur force & adresse. Il advint qu'en ce temps un de ces Visigostz, apres avoir couru plusieurs contrées s'en vint à Marcilly, où ayant fait son deffi accoustumé, il vainquit plusieurs des Chevaliers de Pimander, ausquels il coupoit la teste, & d'une cruauté extréme, pour tesmoignage de sa valeur, les envoyoit à une Dame qu'il servoit en Espagne. Entre les autres Amarillis y perdit un oncle, qui comme mon pere, ne voulant demeurer dans le repos de la vie champestre, avoit suivy le mestier des armes. Et parce que durant cet esloignement, elle avoit esté assez curieuse pour avoir d'ordinaire de ses nouvelles, par la voye de certains jeunes garçons qu'elle & luy avoient dressez à cela : Aussi tost que ce mal-heur luy fut avenu, elle le luy escrivit, non pas en opinion qu'il deust s'en retourner, mais comme luy faisant part de son desplaisir. "Amour qui n'est jamais dans une belle ame sans la remplir de mille desseins genereux", ne permit à mon pere de sçavoir le desplaisir d'Amarillis estre causé par un homme, sans incontinent faire resolution de chastier cet outrecuidé. Et ainsi avec le congé de l'Empereur, s'en vint dissimulé en la maison de Cleante, qui sçachant sa deliberation, tascha plusieurs fois de l'en divertir, mais Amour avoit de plus fortes persuasions que luy. Et un matin que Pimander sortoit pour aller au Temple ; Alcippe se presenta devant luy, armé de toutes pieces, & quoy qu'il eust la visiere haussée, si ne fut-il point recognu pour la barbe qui luy estoit venuë depuis son départ. Lors que Pimander sceut sa resolution, il en fit beaucoup d'estat, pour la haine qu'il portoit à cet estranger à cause de son arrogance & de sa cruauté, & dés l'heure mesme le fit avertir par un heraut d'armes. Pour abreger mon pere le vainquit, & en presenta l'espée à Pimander, & sans se faire cognoistre à personne, sinon à Amarillis qui le vid en la maison de Cleante, il s'en retourna à Bisance, où il fut receu comme de coustume. Ce pendant Cleante qui n'avoit nul plus grand desir, que de le revoir libre en Forestz, le descouvrit à Pimander, qui estoit fort desireux de sçavoir le nom de celuy qui avoit combattu l'estranger. Luy au commencement estonné, en fin esmeu de la vertu de cet homme, demanda s'il estoit possible qu'il fust encor en vie. A quoy Cleante respondit, en racontant toutes ses fortunes, & tous ses longs voyages, & en fin quel il estoit parvenu aupres de tous les Rois qu'il avoit servy. Sans mentir, dit alors Pimander, la vertu de cet homme merite d'estre recherchée & non pas bannie, outre l'extréme plaisir qu'il m'a fait, qu'il revienne donc, & qu'il s'asseure que je le cheriray, & aimeray comme il merite : Et que dés icy je luy pardonne ce qu'il a fait contre moy à Ussum. Ainsi mon pere apres avoir demeuré dixsept ans en Grece, revint en sa Patrie honoré de Pimander, & d'Amasis, qui luy donnerent la plus belle charge qui fut pres de leur personne. Mais voyez que c'est que de nous ! "On se soule de toute chose par l'abondance : Et le desir assouvy demeure sans force". Aussi tost que mon pere eut les faveurs de la fortune telles qu'il eust sçeu desirer, le voila qui en perd le goust, & les mesprise. Et lors un bon demon qui le voulut retirer de ce goulphe, où il avoit si souvent failly de faire naufrage, luy representa, à ce que je luy ay oüy dire, semblables considerations. Vien ça Alcippe, quel est ton dessein ? N'est-ce pas de bien vivre heureux autant que Cloton fillera tes jours ? si cela est, où pense-tu trouver ce bien, sinon au re pos ? "Le repos où peut-il estre que hors des affaires ? Les affaires comment peuvent-elles esloigner l'ambition de la court ? Puis que la mesme felicité de l'ambition gist en la pluralité des affaires ? n'as-tu point encor assez esprouvé l'inconstance dont elles sont pleines ? aye pour le moins ceste consideration en toy. L'ambition est de commander à plusieurs, chacun de ceux-là a le mesme dessein que toy. Ces desseins leur proposent les mesmes chemins : allant par mesme chemin ne peuvent-ils parvenir là mesme où tu es ? & y parvenant, puis que l'ambition est un lieu si estroit qu'il n'est capable que d'un seul, il faut que tu te deffendes de mille qui t'attaqueront, ou que tu leur cedes. Si tu te deffends, quel peut estre ton repos, puis que tu as à te garder des amis, & des ennemis ; & que jour & nuit leurs fers sont esguisez contre toy ? Si tu leur cedes, est-il rien de si miserable qu'un courtisan descheu": Doncques Alcippe, r'entre en toy-mesme, & te ressouviens que tes peres, & ayeulx, ont esté plus sages que toy, ne veuille point estre plus advisé, mais plante un clou de diamant à la rouë de ceste fortune, que tu as si souvent trouvé si muable, reviens au lieu de ta naissance, laisse-là ceste pourpre, & la change en tes premiers habits, que ceste lance soit changée en houlette, & ceste espée en coultre, pour ouvrir la terre, & non pas le flanc des hommes : là tu trouveras chez toy le repos, qu'en tant d'années tu n'as jamais peu trouver ailleurs. Voyla, Madame, les considerations qui ramenerent mon pere à sa premiere profession. Et ainsi, au grand estonnement de tous, mais avec beaucoup de loüange des plus sages, il revint à son premier estat, où il fit renouveller nos anciens statuts, avec tant de contentement de chacun, qu'il se pouvoit dire estre au comble de l'ambition, quoy qu'il s'en fust despouillé ; puis qu'il estoit tant aimé, & honoré de ses voisins, qu'ils le tenoient pour un oracle, & toutesfois ce ne fut pas encor là la fin de ses peines, car s'estant apres la mort de PYmander retiré chez luy, il ne fut plustost en nos rivages, qu'Amour ne luy renouvellast sa premiere playe, n'y ayant de toutes les flesches d'Amour, nulle plus acerée que celle de la conversation. Ainsi donc voyla Amarillis si avant en sa pensée, qu'elle luy donnoit plus de peine que tous ses premiers travaux. Ce fut en ce temps qu'il reprit la devise qu'il avoit portée durant tous ses voyages, d'une penne de Geay, voulant signifier PEINE J'AY. De cet Amour vint une tres-grande inimitié : Car Alcé pere d'Astrée estoit infiniment amoureux de ceste Amarillis, & Amarillis durant l'exil de mon pere avoit permis ceste recherche, par le commandement de ses parents, & à ceste heure ne s'en pouvoit distraire sans luy donner tant de dégoustement, que c'estoit le desesperer : d'autre costé Alcippe, qui dépoüillant l'habit de Chevalier, n'en avoit pas laissé le courage ; ne pouvant souffrir un rival, vint aux mains plusieurs fois avec Alcé, qui n'estoit pas sans courage, & croit-on que n'eust esté les parents d'Amarillis, qui se resolurent de la donner à Alcippe, qu'il fust arrivé beaucoup de mal-heur entre-eux, mais encor que par ce mariage on coupast les racines des querelles, celles toutesfois de la hayne demeurerent si vives, que depuis elles crurent si hautes, qu'il n'y a jamais eu familiarité entre Alcé, & Alcippe. Et c'est cela (dit Celadon s'addressant à Silvie) belle Nymphe, que vous ouïstes dire estant à nostre hameau, car je suis fils d'Alcippe & d'Amarillis, & Astrée est fille d'Alcé, & d'Hypolite. Vous trouverez peut-estre estrange, que n'estant sorty de nos bois ny de nos pasturages, je sçache tant des particularitez des contrées voisines. Mais, Madame, tout ce que j'en ay appris, n'a esté que de mon pere, qui me racontant sa vie, a esté contraint de me dire ensemble les choses que vous avez ouïes.

  Ainsi finit Celadon son discours, & certes non point sans peine, car le parler luy en donnoit beaucoup, pour avoir encores l'estomach mal disposé, & cela fut cause qu'il raconta ceste histoire le plus briefvement qu'il pust : De laquelle Galathée demeura plus satisfaite qu'il ne se peut croire, pour avoir sceu de quels ayeuls estoit descendu ce Berger qu'elle aymoit tant.



LE
TROISIESME
LIVRE D'ASTREE.




  Tant que le jour dura ces belles Nymphes tindrent si bonne compagnie à Celadon, que s'il n'eust eu le cuisant desplaisir du changement d'Astrée, il n'eust point eu d'occasion de s'ennuyer : car elles estoient & belles, & remplies de beaucoup de jugement : Toutesfois en l'estat où il se trouvoit, cela ne fut assez pour luy empescher de se desirer seul, & parce qu'il prevoyoit bien, que ce ne pouvoit estre que par la separation de la nuict, il la souhaittoit à toute-heure, mais lors qu'il se croyoit plus seul, il se trouva le mieux accompagné, car la nuit estant venuë, & ces Nymphes retirées en leurs chambres, ses pansers luy vindrent tenir compagnie, avec de si cruels ressouvenirs, qu'ils luy firent bien autant ressentir leur abort qu'il l'avoit desiré. Quels desespoirs alors ne se presenterent point à luy ? nul de tous ceux que l'Amour peut produire, voire l'Amour le plus desesperé : Car si à l'in juste sentence de sa maistresse, il opposoit son innocence, soudain l'execution de cest arrest luy revenoit devant les yeux. Et comme d'un penser on tombe en un autre, il rencontra de fortune avec la main, le ruban où estoit la bague d'Astrée, qu'il s'estoit mis au bras. O que de mortelles memoires luy remit-il en l'esprit ! il se representa tous les courroux qu'en cet instant-là elle avoit paint au visage, toutes les cruautez que son ame faisoit paroistre, & par ses paroles, & par ses actions, & tous les desdains dont elle avoit proferé les ordonnances de son bannissement : s'estant quelque temps arresté sur ce dernier mal-heur, il s'alla ressouvenir du changement de sa fortune : combien il s'estoit veu heureux ; combien elle l'avoit favorisé, & combien tel heur avoit continué. De là il vint à ce qu'elle avoit fait pour luy : combien à sa consideration, elle avoit desdaigné d'honnestes Bergers ; combien elle avoit peu estimé la volonté de son pere, le courroux de sa mere, & les difficultez qui estoient contraires à leur amitié : puis il s'alloit ressouvenant combien estoient changeantes les fortunes d'Amour, aussi bien que toutes les autres ; & combien peu de chose luy restoit de tant de faveurs, qui en fin estoit sans plus un bracelet de cheveux, qu'il avoit au bras, & un portrait qu'il portoit au col, duquel il baisa la boîte plusieurs fois : pour la bague qu'il avoit à l'autre bras, il croyoit que ce fust plustost la force, que sa bonne volonté qui la luy eust donnée : mais tout à coup il se ressouvint des lettres, qu'elle luy avoit escrites, durant le bon heur de sa fortune, & qu'il portoit d'ordinaire avec luy dans un petit sac de senteur : ô quel tressault fut le sien ! car il eut peur que ces Nymphes foüillant ses habits ne l'eussent trouvé. En ce doute il appella fort haut le petit Meril, car pour le servir il estoit couché à une garde-robe fort proche. Le jeune garçon s'oyant appeller coup sur coup deux ou trois fois, vint sçavoir ce qu'il luy vouloit. Mon petit amy (dit Celadon) ne sçais-tu point que sont devenus mes habits ? car il y a dedans quelque chose qu'il m'ennuyeroit fort de perdre. Vos habits (dit-il) ne sont pas loin d'icy, mais il n'y a rien dedans, car je les ay cherchez. Ah ! dit le Berger, tu te trompes, Meril, j'y avois chose que j'aymerois mieux avoir conservée que la vie : & lors se tournant de l'autre costé du lict, se mit à plaindre, & tourmenter fort long temps. Meril qui l'escoutoit d'un costé, estoit marry de son desplaisir, & de l'autre estoit en doute, s'il luy devoit dire ce qu'il en sçavoit. En fin ne pouvant supporter de le voir plus longuement en ceste peine, il luy dit, qu'il ne se devoit point tant ennuyer, & que la Nymphe Galathée l'aymoit trop pour ne luy rendre une chose qu'il monstroit d'avoir si chere. Alors Celadon se tourna à luy, & comment (dit-il) la Nymphe a-elle ce que je demande ? Je croy (respondit-il) que c'est cela mesme, pour le moins je n'y ay trouvé qu'un petit sac plein de papier : & ainsi que je le vous apportois, un peu avant que vous ayez voulu dormir, elle l'a veu, & me l'a osté. O Dieux (dit alors le Berger) aillent toutes choses au pis qu'elles pourront : & se tournant de l'autre costé, ne voulut luy parler davantage. Cependant Galathée lisoit les lettres de Celadon, car il estoit fort vray, qu'elle les avoit ostées à Meril, & cela selon la curiosité ordinaire de ceux qui ayment : mais elle luy avoit fort deffendu de n'en rien dire, par-ce qu'elle avoit intention de les rendre sans qu'il sceust qu'elle les eust veuës. Pour lors Silvie luy portoit un flambeau devant, & Leonide estoit ailleurs, si bien qu'à ce coup, il fallut qu'elle fust du secret. Nous verrons disoit Silvie, s'il est vray, que ce Berger soit si grossier comme il se faint, & s'il n'est point amoureux, car je m'asseure que ces papiers en diront quelque chose : & lors elle s'appuya un peu sur la table. Ce pendant Galathée desnoüoit le cordon, qui serroit si bien, que l'eau n'y avoit guiere fait de mal, toutesfois il y avoit quelques papiers moüillez, qu'elle tira dehors le plus doucement qu'elle pust, pour ne les rompre : & les ayant espanchez sur la table, le premier sur qui elle mit la main, fut une telle lettre.



LETTRE D'ASTREE
à Celadon.



  Qu'est-ce que vous entreprenez Celadon ? en quelle confusion vous allez vous mettre ? croyez moy, qui vous conseille en amye, laissez ce dessein de me servir, il est trop plain d'incommoditez, quel contentement y esperez vous ? je suis tant insupportable que ce n'est guiere moins entreprendre que l'impossible, il faudra servir, souffrir, & n'avoir des yeux, ny de l'Amour que pour moy : car ne croyez point que je vueille avoir à partir avec quelqu'autre, ny que je reçoive une volonté à moitié mienne : je suis soupçonneuse, je suis jalouse, je suis difficile à gaigner, & facile à perdre, & puis aysée à offenser, & tres-mal-aysée à rappaiser, le moindre doute est en moy une asseurance, il faut que mes volontez soient des destinées, mon opinion des raisons, & mes commandemens des loix inviolables. Croyez moy encor un coup, retirez vous Berger de ce dangereux labyrinthe, & fuyez un dessein si ruineux. Je me recognois mieux que vous, ne vous figurez de pouvoir à la fin changer mon naturel, je rompray plustost que de plier, & ne vous plaignez à l'advenir de moy, si à ceste heure vous ne croyez ce que je vous en dis.


  Ne me tenez jamais pour ce que je suis, dit Galathée, si ce Berger n'est amoureux, car en voicy un commencement qui n'est pas petit : Il n'en faut point douter dit Silvie, estant si honneste homme. Et comment, repliqua Galathée, avez vous opinion qu'il faille necessairement aymer pour estre tel ? Ouy Madame, dit-elle, à ce que j'ay ouy dire. Par-ce que "l'Amant ne desire rien davantage, que d'estre aymé : pour estre aymé, il faut qu'il se rende aymable, & ce qui rend aymable est cela mesme qui rend honneste homme". A ce mot Galathée luy donna une lettre qui estoit un peu moüillée pour la seicher au feu, & cependant elle en prit une autre qui estoit telle.



LETTRE D'ASTREE
à Celadon.



  Vous ne voulez pas croire que je vous ayme, & vous desirez que je croye que vous m'aymez : si je ne vous ayme point, que vous profitera la creance que j'auray de vostre affection ? A faire peut-estre, que ceste opinion m'y oblige ? A peine, Celadon, le pourra ceste faible consideration, si vos merites, & les services que j'ay receus de vous ne l'ont peu encores. Or voyez en quel estat sont vos affaires, je ne veux pas seulement que vous sçachiez que je croy que vous m'ay miez, mais je veux de plus, que vous soyez asseuré que je vous ayme, & entre tant d'autres une chose seule vous en doit rendre certain ; si je ne vous aymois point, qui me feroit mespriser le contentement de mes parents. Si vous considerez combien je leur doy, vous cognoistrez en quelque sorte la qualité de mon amitié, puis que non seulement elle contrepese, mais emporte de tant, un si grand poids : & à-Dieu, ne soyez plus incredule.


  En mesme temps Silvie rapporta la lettre, & Galathée luy dit avec beaucoup de desplaisir, qu'il aymoit, & que de plus il estoit infiniment aymé, & luy releut la lettre, qui luy touchoit fort au cœur, voyant qu'elle avoit à forcer une place, où un si fort ennemy estoit des-ja victorieux : car par ces lettres, elle jugea que l'humeur de ceste Bergere n'estoit pas d'estre à moitié maistresse, mais avec une tres absoluë puissance commander à ceux qu'elle daignoit recevoir pour siens : elle se fortifia de beaucoup ce jugement, quand elle leut la lettre qui avoit esté seichée, elle estoit telle.



LETTRE D'ASTREE
A CELADON.



  Lycidas a dit à ma Phillis que vous estiez aujourd'huy de mauvaise humeur, en suis-je cause ou vous ? Si c'est moy, c'est sans occasion, car ne veux-je pas tousjours vous aymer, & estre aymée de vous ? & ne m'avez vous mille fois juré, que vous ne desiriez que cela seulement pour estre content ? Si c'est vous, vous me faictes tort, de disposer sans que je le sçache, de ce qui est à moy : car par la donation que vous m'avez faicte, & que j'ay receuë, vous & toutes vos actions sont miennes. Advertissez-m'en donc, & je verray si je vous en doy donner permission,& ce pendant je vous le deffends.


  Avec quel empire, dit alors Galathée, traite ceste Bergere ? Elle ne luy fait point de tort, respondit Sylvie, puis qu'elle l'en a bien adverty dés le commencement. Et sans mentir, si c'est celle que je pense, elle en a bien quelque raison, estant l'une des plus belles, & des plus accomplies personnes, que je vy jamais. Elle s'appelle Astrée, & ce qui me le fait juger ainsi, c'est ce mot de Phillis, sçachant que ces deux Bergeres sont amies jurées. Et encor, comme je vous dis, que sa beauté soit extreme, toutefois c'est ce qui est en elle de moins aymable, car elle a tant d'autres perfections, que celle-là est la moins apparante. Ces discours ne servoient qu'à la reblesser davantage, puis qu'ils ne luy descouvroient que de plus grandes difficultez en son dessein : & par ce qu'elle ne vouloit, que Sylvie pour lors en sceust davantage, elle res serra ces papiers, & se mit au lict, non sans une grande compagnie de diverses pensées, entre lesquelles le sommeil se glissa peu à peu.

  A peine estoit-il jour, que le petit Meril sortit de la chambre du Berger, qui avoit plaint toute la nuit, & que le travail, & le mal n'avoient peu assoupir qu'à la venuë de l'aurore, & parce que Galathée luy avoit commandé de remarquer particulierement tout ce que feroit Celadon, & le luy rapporter, il alloit luy dire ce qu'il avoit appris. A l'heure mesme Galathée, s'estant esveillée, parloit si haut avec Leonide que Meril l'oüyt, & s'estant fait recognoistre, on luy vint ouvrir. Madame, dit-il, de toute ceste nuit je n'ay dormy, car le pauvre Celadon a failly de mourir, à cause des papiers que vous me pristes hier. Et par-ce que je le vy si fort desesperé, je fus contraint pour le remettre un peu, de luy dire que vous les aviez. Comment (reprit la Nymphe) il sçait donc que je les ay ? Ouy certes, Madame, respond Meril, & m'asseure qu'il vous suppliera de les luy rendre, car il les tient trop chers, & si vous l'eussiez ouï comme moy, je ne croy point qu'il ne vous eust fait pitié. Hé dy moy, Meril, adjousta la Nymphe, entre autre chose, que disoit-il ? Madame, repliqua-il, apres qu'il se fut enquis si je n'avois point veu ses papiers, & qu'en fin il eut sceu que vous les aviez, il se tourna comme transporté de l'autre costé, & dit ; Or sus aillent toutes choses au pis qu'elles pourront, & apres estre demeuré muet quel que temps, & qu'il pensoit que je me fusse remis dans le lict, je l'ouïs souspirer assez haut, & puis dire telles paroles. Astrée ! Astrée ! ce bannissement devoit-ce estre la conclusion de mes services ? si vostre amitié est changée, pourquoy me blasmez-vous pour vous excuser ? si j'ay failly, que ne me dictes vous ma faute ? n'y a-il point de justice au ciel, non plus que de pitié en vostre ame ? helas ! s'il y en a, que n'en ressen-je quelque faveur, afin que n'ayant peu mourir, comme vouloit mon desespoir, je le fasse pour le moins, comme le commande la rigueur d'Astrée. Ah rigoureux, pour ne dire cruel commandement ! qui eust peu en un tel accident prendre autre resolution que celle de la mort, n'eust-il pas donné signe de peu d'Amour, plustost que de beaucoup de courage ? Et il s'arresta un peu, puis il reprit ainsi. Mais à quoy mes traistres espoirs m'allez-vous flattant ? est-il possible que vous m'osiez approcher encores ? dictes vous pas qu'elle changera ? considerez ennemis de mon repos, quelle apparence il y a, que tant de temps escoulé, tant de services, & d'affections recogneuës ; tant de desdains supportez, & d'impossibilitez vaincuës, ne l'ayent peu, & qu'une absence le puisse. Esperons, esperons plutost un favorable cercueil de la mort, qu'un favorable repentir d'elle. Apres plusieurs semblables discours, il se teut assez longtemps, mais estant retourné au lict, je l'ouïs peu apres recommencer ses plaintes, qu'il est allé continuant jusques pres du jour : & tout ce que j'en ay peu remarquer, n'a esté que des plaintes, qu'il fait contre une Astrée, qu'il accuse de changement, & de cruauté. Si Galathée avoit sceu un peu des affaires de Celadon par les lettres d'Astrée, elle en apprit tant par le rapport de Meril, que pour son repos il eust esté bon qu'elle eust esté plus ignorante. Toutesfois elle s'alloit flattant, que le mépris d'Astrée pourroit luy ouvrir plus aysément le chemin à ce qu'elle desiroit : Escoliere d'Amour ! qui ne sçavoit pas "Amour en un cœur genereux ne mourir jamais, que la racine n'en soit entierement arrachée". En ceste esperance elle escrivit un billet qu'elle plia sans le cacheter, & le mit entre ceux d'Astrée ; puis donnant le sac à Meril, tien luy dit-elle, Meril, rends ce sac à Celadon, & luy dy que je voudrois luy pouvoir rendre aussi bien tout le contentement qui luy deffaut. Que s'il se porte bien, & me vueille voir, dy luy que je me trouve mal ce matin : & cela, elle le disoit afin qu'il eust loisir de visiter ses papiers, & de lire celuy qu'elle luy escrivoit. Meril s'en alla, & parce que Leonide estoit dans un autre lict, elle ne pust voir le sac, ny ouyr la commission qu'elle luy avoit donnée, mais soudain qu'il fut dehors, elle l'appella, & la fit mettre dans le lict avec elle ; & apres quelqu'autres propos, elle luy parla de ceste sorte. Vous sçavez Leonide, ce que je vous dy hier de ce Berger, & combien il m'importe qu'il m'aime, ou qu'il ne m'aime pas : depuis ce temps-là, j'ay sceu de ses nouvelles, plus que je n'eusse voulu, vous avez ouy ce que Meril m'a raporté, & ce que Silvie m'a dit des perfections d'Astrée, si bien, continua-elle, que puis que la place est prise, je voy naistre une double difficulté à nostre entreprise, toutesfois ceste heureuse Bergere l'a fort offensé. Et "un cœur genereux souffre mal-aisément un mépris sans s'en ressentir". Madame, luy respondit Leonide, d'un costé je voudrois que vous fussiez contente, & de l'autre, je suis presque bien ayse de ces incommoditez : car vous vous faictes tant de tort, si vous continuez, que je ne sçay si vous l'effacerez jamais. Pensez vous encor que vous croyez estre icy bien secrette, que l'on ne viennne à sçavoir ceste vie ? & que sera-ce de vous, si elle vient à se descouvrir ? Le jugement ne vous manqua jamais au reste de vos actions, est-il possible qu'en cet accident il vous deffaille ? Que jugeriez-vous d'une autre qui fist telle vie ? Vous respondrez que vous ne faites point de mal. Ah Madame, "il ne suffit pas à une personne de vostre qualité, d'estre exempte du crime, il faut l'estre aussi du blasme"! Si c'estoit un homme qui fust digne de vous, je la patienterois, mais encor que Celadon soit des premiers de ceste contrée, c'est toutesfois un Berger, & qui n'est recogneu pour autre. Et ceste vaine opinion de bon heur, ou de mal-heur, pourra-elle tant sur vous, qu'elle vous abatte de sorte le courage, que vous vueillez égaler ces gardeurs de Brebis, ces rustiques, & ces demy-sauvages à vous ? Pour-Dieu, Madame, revenez en vous mesme, & considerez l'intention dont je profere ces paroles. Elle eust continué davantage, n'eust esté, que Galathée toute en colere l'interrompit. Je vous ay dit, que je ne voulois point, que vous me tinsiez ces discours, je sçay à quoy j'en suis resoluë, quand je vous en demanderay advis, donnez-le moy, & une fois pour toutes, ne m'en parlez plus, si vous ne voulez me desplaire. A ce mot elle se tourna de l'autre costé, en telle furie, que Leonide cognut bien de l'avoir fort offensée. "Aussi n'y a-il rien qui touche plus vivement qu'opposer l'honneur à l'Amour, car toutes les raisons d'Amour demeurent vaincuës, & l'Amour toutefois demeure tousjours en la volonté le plus fort". Peu apres Galathée se retourna, & luy dit, je n'ay point creu jusques ici, que vous pensissiez estre ma gouvernante, mais à ceste heure je commence d'avoir quelque opinion, que vous le vous figurez. Madame, respondit-elle, je ne me mescognoistray jamais tant, que je ne recognoisse tousjours ce que je vous doy, mais puis que vous trouvez si mauvais ce que mon devoir m'a fait dire, je proteste dés icy, que je ne vous donray jamais occasion d'entrer pour ce sujet en colere contre moy. C'est une estrange chose que de vous, repliqua Galathée, qu'il faille que vous ayez tousjours raison en vos opinions. Quelle apparence y a-il, que l'on puisse sçavoir, que Celadon soit icy, il n'y a ceans que nous trois, Meril, & ma nourrice sa mere : pour Meril, il ne sort point, & outre cela, il a assez de discretion pour son âge : Pour ma nourrice, sa fidelité m'est assez cogneuë, & puis ç'a esté en partie par son dessein, que le tout s'est conduit de ceste sorte : Car luy ayant raconté ce que le Druide m'avoit predit, elle qui m'aime plus tendrement que si j'estois son enfant propre, me conseilla de ne point desdaigner cet advertissement, & parce que je luy proposay la difficulté du grand abord des personnes qui viennent ceans quand j'y suis, elle mesme m'avertit de faindre que je me voulois purger. Et quel est vostre dessein, dit Leonide ? De faire en sorte, respondit elle, que ce Berger me vueille du bien, & jusques à ce que cela ne soit, de ne le point laisser sortir de ceans : que si une fois il vient à m'aimer, je lairray conduire le reste à la fortune. Madame, dit Leonide, Dieu vous en donne tout le contentement que vous desirez, mais permettez moy de vous dire encor pour ce coup, que vous vous ruinez de reputation. Quel temps faut-il pour déraciner l'affection si bien prise qu'il porte à Astrée, la beauté, & les vertus de laquelle on dit estre sans seconde ? Mais, interrompit incontinant la Nimphe, elle le desdaigne, elle l'offense, elle le chasse, pensez-vous qu'il n'aye pas assez de courage pour la laisser ? O Madame, rayez cela de vostre esperance, dit Leonide, s'il n'a point de courage, il ne le ressentira pas, & s'il en a, "un homme genereux ne se divertit jamais d'une entreprise pour les difficultez." Res souvenez-vous pour exemple, de combien de desdains vous avez usé contre Lindamor, & combien vous l'avez traitté cruellement, & combien il a peu fait de cas de tels desdains, ny de telles cruautez. Mais qu'il soit ainsi, que Celadon pour estre en fin un Berger, n'ait pas tant de courage que Lindamor, & qu'il flechisse aux coups d'Astrée, qu'esperez vous de bon pour cela ? pensez-vous qu'un esprit trompé soit aisé à retromper une seconde fois en un mesme sujet ? Non, non, Madame, quoy qu'il soit, & de naissance, & de conversation entre des hommes grossiers, si ne le peut-il estre tant, qu'il ne craigne de se rebrusler à ce feu, dont la douleur luy cuit encore en l'ame. Il faut (& c'est ce que vous pouvez esperer de plus avantageux) que le temps le guerisse entierement de ceste bruslure, devant qu'il puisse tourner ses yeux sur un autre sujet semblable, & quelle longueur y faudra-il ? & cependant sera-il possible d'empescher si long temps, que les gardes qui ne sont qu'à ceste basse court, ne viennent à le sçavoir ? ou en le voyant (car encor ne le pouvez-vous pas tenir tousjours en une chambre) ou par le rapport de Meril, qui (encor qu'assez discret pour son âge) est en fin un enfant. Leonide, luy dit-elle, cessez de vous travailler pour ce sujet, ma resolution est celle que je vous ay dite ; que si vous voulez me faire croire que vous m'aimez, favorisez mon dessein en ce que vous pourrez, & du reste laissez-m'en le soucy. Ce ma tin si le mal de Celadon le permet (il me sembla qu'hier il se portoit bien) vous pourrez le conduire au jardin, car pour aujourd'huy je me trouve un peu mal, & difficilement sortiray je du lict, que sur le soir, Leonide toute triste ne luy respondit, sinon qu'elle raporteroit tousjours tout ce qu'elle pourroit à son contentement.

  Ce pendant qu'elles discouroient ainsi, Meril fit son message, & ayant trouvé le Berger esveillé, luy donna le bon jour de la part de la Nimphe, & luy presenta ses papiers. O combien promptement se releva-il sur le lict ! il fit ouvrir les rideaux, & les fenestres, n'ayant le loisir de se lever, tant il avoit de haste de voir ce qui luy avoit cousté tant de regrets. Il ouvre le petit sac, & apres l'avoir baisé plusieurs fois : O secretaire, dit-il, de ma vie plus heureuse ! comment t'és-tu trouvé entre ces mains estrangeres ? A ce mot il sort toutes les lettres sur le lict, & pour voir s'il en manquoit quelqu'une, il les remit en leur rang, selon le temps qu'il les avoit receuës, & voyant qu'il restoit encores un billet, il l'ouvre & leut tels mots.


  Celadon je veux que vous sçachiez que Galathée vous aime, & que le Ciel n'a point permis le desdain d'Astrée, que pour ne vouloir, que plus long temps une Bergere possedast ce qu'une Nymphe desire : recognoissez ce bon-heur, & ne le refusez.


  L'estonnement du Berger fut tres-grand, toutefois voyant le petit Meril considerer ses actions, il n'en voulut faire semblant : Les resserrant donc toutes ensemble, & se remettant au lict, il luy demanda qui les luy avoit baillées, je les ay prises, dit-il, dans la toilette de Madame, & n'eust esté que je desirois de vous oster de la peine où je vous voyois, je n'eusse osé y aller, car elle se trouve un peu mal. Et qui est avec elle ? demanda Celadon. Les deux Nimphes, dit-il, que vous vistes icy hier, dont l'une est Leonide, niepce d'Adamas ; l'autre est Silvie, fille de Deante le glorieux : certes elle n'est pas sa fille sans raison, car c'est bien la plus altiere en ses façons que l'on puisse voir. Ainsi receut Celadon le premier advertissement de bonne volonté de Galathée : car encor qu'il n'y eust ni chiffre ni signature au billet qu'il avoit receu, si jugea-il bien que ce n'avoit point esté sans son sceu : Et dés lors il previt que ce luy seroit une sur-charge à ses ennuis, & qu'il s'y falloit resoudre. Voyant donc qu'il estoit desja assez tard, & se trouvant assez bien, il ne voulut demeurer plus long temps au lict, croyant que plutost il en sortiroit, plutost aussi pourroit-il prendre congé de ces belles Nimphes. S'estant levé en ceste deliberation, ainsi qu'il sortoit pour s'aller promener, il rencontra Leonide & Silvie, que Galathée, n'osant se lever, ni se monstrer encor à luy, de honte du billet qu'elle luy avoit escrit, luy envoyoit pour l'entretenir. Ils des cendirent dans le jardin, & parce que Celadon leur vouloit cacher son ennuy, il se monstroit avec le visage le plus riant qu'il pouvoit dissimuler, & feignant d'estre curieux de sçavoir tout ce qu'il voyoit : Belles Nimphes, leur dit-il, n'est-ce pas pres d'icy, où se trouve la fonteine de la verité d'Amour ? Je voudrois bien s'il estoit possible que nous la vissions : C'est bien pres d'icy, respondit la Nimphe, car il ne faut que descendre dans ce grand bois : mais de la voir il est impossible, & il en faut remercier ceste belle qui en est cause, dit-elle, en montrant Silvie : Je ne sçay, repliqua-elle, pourquoy vous m'en accusez, car quant à moy je n'oüys jamais blasmer l'espée, si elle couppe l'imprudant qui met le doigt dessus. Il est vray, respondit Leonide, mais si est bien celuy qui en blesse, & vostre beauté n'est pas de celles qui se laissent voir sans homicide. Telle qu'elle est, respondit Silvie, avec un peu de rougeur, elle a bien d'assez forts liens, pour ne lascher jamais ce qu'elle estraint une fois. Et cela elle le disoit, en luy reprochant l'infidelité d'Agis, qui l'ayant quelque temps aimée, pour une jalousie, ou pour une absence de deux mois, s'estoit entierement changé, & pour Polemas qu'une autre beauté luy avoit desrobé : ce qu'elle entendit fort bien, aussi luy repliqua-elle : J'avouë ma sœur que mes liens sont aisez à deslier, mais c'est dautant que je n'ay jamais voulu prendre la peine de les noüer. Celadon oyoit avec beaucoup de plai sir leurs petites disputes, & à fin qu'elles ne finissent si tost, il dit à Silvie : Belle Nimphe, puis que c'est de vous, d'où procede la difficulté de voir ceste admirable fonteine, ce ne nous seroit peu d'obligation, si par vous mesmes nous apprenions comme cela est advenu. Celadon, respondit la Nimphe en souriant, vous avez bien assez d'affaire chez vous, sans aller chercher ceux d'autruy. Toutefois si avec vostre Amour peut encor trouver place la curiosité, ceste parleuse de Leonide, si vous l'en priez, vous en dira bien la fin ; puis que sans en estre requise, elle vous a si bien dit le commencement : Ma sœur, respondit Leonide, vostre beauté fait bien mieux parler les yeux desquels elle est veuë : & puis que vous me donnez permission d'en dire un effet, je vous aime tant que je ne lairray jamais vos victoires assoupies, & mesmes celles, que vous montrez d'avoir si agreables qu'elles soient sceuës : toutefois pour n'ennuyer ce Berger, j'abregeray pour ce coup le plus qu'il me sera possible. Non point pour cela, interrompit le Berger, mais pour donner loisir à ceste belle Nimphe de vous rendre la pareille : N'en doutez nullement, repliqua Silvie, mais selon qu'elle me traitera, je verray ce que j'auray à faire. Ainsi de l'une & de l'autre, par leur bouche mesme, Celadon apprenoit leur vie plus particuliere : & afin qu'en se promenant il pust les mieux oüyr, elles le mirent entre-elles, & marchant au petit pas, Leonide commença de ceste sorte.



HISTOIRE DE SILVIE.


  Ceux qui dient que "pour estre aimé, il ne faut qu'aimer", n'ont pas esprouvé ny les yeux, ny le courage de ceste Nymphe ; autrement ils eussent cogneu, que tout ainsi que l'eau de la fonteine fuit incessamment de sa source ; que de mesme l'Amour qui naist de ceste belle, s'esloigne d'elle le plus qu'il peut. Si oyant le discours que je vay vous faire, vous n'advoüez ce que je dis, je veux bien que vous m'accusiez de peu de jugement.

  Amasis mere de Galathée, a un fils nommé Clidaman, accompagné de toutes les aimables vertus qu'une personne de son âge, & de sa qualité peut avoir : car il semble estre nay à tout ce qui est des armes, & des Dames. Il peut y avoir trois ans, que pour donner quelque cognoissance de son gentil naturel, avec la permission d'Amasis, il fit un serviteur à toutes les Nimphes, & cela non point par l'élection, mais par le sort, parce qu'ayant mis tous les noms des Nimphes dans un vase, & tous ceux des jeunes Chevaliers dans l'autre, devant toute l'assemblée, il prit la plus jeune d'entre nous, & le plus jeune d'entr'eux ; au fils il donna le vase des Nimphes, & à la fille celuy des Chevaliers ; & lors apres plusieurs sons de trompettes, le jeune garçon tira, & le premier nom qu'il sortit fut Silvie, soudain on en fist faire de mesme à la jeune Nimphe, qui tira celuy de Clidaman. Grand certes fut l'aplaudissement de chacun, mais plus grande la gentillesse de Clidaman, qui apres avoir receu le billet vint un genoüil en terre, baiser les mains à ceste belle Nimphe, qui toute honteuse ne l'eust point permis, sans le commandement d'Amasis, qui dit que c'estoit le moindre hommage qu'elle deust recevoir au nom d'un si grand Dieu que l'Amour. Apres elle, les autres toutes furent appellées : aux unes il rencontra selon leur desir, aux autres non ; tant y a que Galathée en eut un tres accomply, nommé Lindamor, qui pour lors ne faisoit que revenir de l'armée du Françon Meroüée. Quant au mien il s'appelloit Agis, le plus inconstant & trompeur qui fut jamais. Or de ceux qui furent ainsi donnez, les uns servirent par apparance, les autres par leur volonté ratifierent à ces belles la donation que le hazard leur avoit fait d'eux ; & ceux qui s'en deffendirent le mieux, furent ceux qui auparavant avoient desja conçeu quelque affection. Entr'autres le jeune Ligdamon en fut un : cestui-cy escheut à Silere, Nimphe à la verité bien aymable, mais non pour luy qui avoit des-ja disposé ailleurs de ses volontez. Et certes ce fut une grande fortune pour luy, d'estre alors absent, car il n'eust jamais fait à Silere le faint hommage qu'Amasis commandoit, & cela luy eust peut-estre causé quelque disgrace. Car il faut, gentil Berger, que vous sçachiez, qu'il avoit esté nourry si jeune parmy nous, qu'il n'avoit point encor dix ans quand il y fust mis, du reste si beau & si adroit à tout ce qu'il faisoit, qu'il n'y avoit celle qui n'en fist cas. Et plus que toutes Silvie estant presque de mesme âge, au commencement leur ordinaire conversation, conceut une amitié de frere à sœur telle que leur cognoissance estoit capable : Mais peu à peu que Ligdamon prenoit plus d'âge, il prenoit aussi plus d'affection : si bien que l'enfance se changeant en quelque chose de plus rassis, il commença sur les quatorze ou quinze ans, de changer en desirs ses volontez, & peu à peu ses desirs en passions. Toutefois il vesquit avec tant de discretion, que Silvie n'en eust jamais cognoissance qu'elle mesme ne l'y forçast. Depuis qu'il fut attaint à bon escient, & qu'il recogneut son mal, il jugea bien incontinent le peu d'espoir qu'il y avoit de guerison, une seule des humeurs de Silvie ne luy pouvoit estre cachée. Si bien que la joye & la gaillardise qui estoit en son visage, & en toutes ses actions, se changea en tristesse, & sa tristesse en une si pesante melancolie, qu'il n'y avoit celuy qui ne recognust ce changement. Silvie ne fut pas des dernieres à luy en demander la cause, mais elle n'en peut tirer que des responses interrompuës. En fin voyant qu'il continuoit en ceste façon de vivre, un jour qu'elle commençoit desja à se plaindre de son peu d'amitié, & à luy reprocher qu'elle l'obligeoit à ne luy rien celer, elle ouyt qu'il ne peut si bien se contraindre qu'un tres-ardent souspir ne luy eschapast au lieu de response. Ce qui la fit entrer en opinion qu'Amour peut-estre estoit la cause de son mal : Et voyez combien le pauvre Ligdamon conduisoit discrettement ses actions, elle ne se pust jamais imaginer d'en estre la cause. Je croy bien que l'humeur de la Nimphe, qui ne penchoit point du tout à ce dessein en pouvoit estre en partie l'occasion. Car "malaisément pensons nous à une chose esloignée de nostre intention" : mais encor falloit-il qu'en cela la prudence fust grande, & la froideur de ses actions, puis qu'elle couvroit du tout l'ardeur de son affection. Elle donc plus qu'auparavant le presse, que si c'est Amour, elle luy promet toute l'assistance, & tous les bons offices qui se peuvent esperer de son amitié. Plus il luy en fait de refus, & plus elle desire de le sçavoir : en fin ne pouvant se deffendre davantage, il luy advoüa que c'estoit Amour, mais qu'il avoit serment de n'en dire jamais le sujet : Car, disoit-il, de l'aimer mon outrecuidance certes est grande, mais forcée par tant de beautez, & en cela excusable, mais de l'oser nommer, quelle excuse couvriroit l'ouverture que je ferois de ma temerité ? Celle, respondit incontinent Silvie, de l'amitié que vous me portez. Vrayement, repliqua Ligdamon, j'auray donc celle-la, & celle de vostre commandement, que je vous supplie avoir ensemble devant les yeux pour ma descharge, & ce miroir qui vous fera voir ce que vous desirez sçavoir. A ce mot il prend celuy qu'elle portoit à sa ceinture, & le luy mit devant les yeux. Pensez quelle fut sa surprise, recognoissant incontinant ce qu'il vouloit dire, & elle m'a depuis juré qu'elle croyoit au commencement que ce fust de Galathée. Ce pendant qu'il demeuroit ravy à la considerer, elle demeurera ravie à se considerer en sa simplicité, en colere contre luy, mais beaucoup plus contre elle mesme, voyant bien qu'elle luy avoit tiré par force, ceste declaration de la bouche. Toutefois son courage altier ne permit pas qu'elle fist longue deffense, pour la justice de Ligdamon : car tout à coup elle se leva, & sans luy parler, partit pleine de despit que quelqu'un l'osast aimer. Orgueilleuse beauté qui ne juge rien digne de soy ! Le fidelle Ligdamon demeura, mais sans ame, & comme une statuë insensible. En fin revenant à soy il se conduit le mieux qu'il pût en son logis, d'où il ne partit de long temps, parce que la cognoissance qu'il eut du peu d'amitié de Silvie, le toucha si vivement qu'il en tomba malade, de sorte que personne ne lui esperoit plus de vie, quand il se resolut de luy escrire une telle lettre.



LETTRE DE LIGDAMON
A SILVIE.



  La perte de ma vie n'eust eu assez de force pour vous descouvrir la temerité de vostre serviteur, sans vostre expres commandement, si toutefois vous jugez que je devois mourir, & me taire : dites aussi que vos yeux devoient avoir moins absolüe puissance sur moy, car si à la premiere semonce, que leur beauté m'en fit, je ne peus me deffendre de leur donner mon ame ; comment en ayant esté si souvent requis, eusse-je refusé la recognoissance de ce don ? Que si toutefois j'ay offensé en offrant mon cœur à vostre beauté, je veux bien pour la faute que j'ay commise de presenter à tant de merites chose de si peu de valeur, vous sacrifier encore ma vie, sans regretter la perte de l'un ny de l'autre, que d'autant qu'ils ne vous sont agreables.


  Ceste lettre fut portée à Silvie qu'elle estoit seule dans sa chambre, il est vray que j'y arrivay au mesme temps, & certes à la bonne heure pour Ligdamon : car voyez quelle est l'humeur de ceste belle Nimphe : elle avoit pris un si grand despit contre luy, depuis qu'il luy avoit découvert son affection, que seulement elle n'effaça pas le ressouvenir de son amitié passée, mais en perdit tellement la volonté, que Ligdamon luy estoit comme chose indifferente, si bien que quand elle oyoit que chacun desesperoit de sa guerison, elle ne s'en esmouvoit non plus, que si elle ne l'eust jamais veu. Moy qui plus particulierement y prenois garde, je ne sçavois qu'en juger, sinon que sa jeunesse luy faisoit ainsi aisément perdre l'amitié des personnes absentes : mais à ceste fois que je luy vy refuser ce que l'on luy donnoit de sa part, je cognu bien qu'il y devoit avoir entr'eux du mauvais mesnage. Cela fut cause que je pris la lettre qu'elle avoit refusée, & que le jeune garçon qui l'avoit apportée, par le commandement de son maistre, avoit laissée sur la table. Elle alors moins fine qu'elle ne vouloit pas estre, me courut apres, & me pria de ne la point lire : Je la veux voir dis-je, quand ce ne seroit que pour la deffense que vous m'en faictes ? Elle rougit alors, & me dit, non, ne la lisez point ma sœur, obligez moy de cela, je vous en conjure par nostre amitié. Et quelle doit-elle estre, luy respondis-je, si elle peut souffrir que vous me cachiez quelque chose ? Croyez, Silvie que si elle vous laisse assez de dissimulation pour vous couvrir à moy, qu'elle me donne bien assez de curiosité pour vous descouvrir. Et quoy, dit-elle, il n'y a donc plus d'esperance en vostre discretion ? non plus luy dis-je, que de sincerité en vostre amitié. Elle demeura un peu muette en me regardant, & s'approchant de moy me dit ; Au moins promettez moy, que vous ne la verrez point, que je ne vous aye fait le discours de tout ce qui s'est passé. Je le veux bien, dis-je, pourveu que vous ne soyez point mensongere. Apres m'avoir juré qu'elle me diroit veritablement tout, & m'avoir adjuré que je n'en fisse jamais semblant, elle me raconta ce que je vous ai dit de Ligdamon ; & à ceste heure (continua-elle), il vient de m'envoyer ceste lettre, & j'ay bien affaire de ses plaintes, ou plu tost de ses faintes. Mais, luy respondis-je, si elles estoient veritables ? Et quand elles le seroient pourquoy ay-je à me mesler, dit-elle, de ses folies ? Pour cela mesme, ajoustai-je, que celui est obligé d'aider le miserable, qu'il a fait tomber dans un precipice. Et que puis-je-mais de son mal, repliqua-elle ? pouvois-je moins faire que de vivre, puis que j'estoy au monde ? pourquoy avoit-il des yeux ? pourquoy s'est-il trouvé où j'estoy ? vouliez-vous que je m'en fuisse ? Toutes ces excuses, luy dis-je, ne sont pas valables, car sans doute vous estes complice à son mal. Si vous eussiez esté moins pleine de perfection, si vous vous fussiez renduë moins aimable, croyez-vous qu'il eust esté reduit à cette extrémité. Et vrayement, me dit-elle en souriant, vous estes bien gracieuse de me charger de ceste faute : quelle vouliez-vous que je fusse, si je n'eusse esté celle que je suis ? Et quoy Silvie, luy respondis-je, ne sçavez-vous point, que "celuy qui aiguise un fer entre les mains d'un furieux, est en partie coupable du mal qu'il en fait"? & pourquoy ne le serez-vous pas, puis que ceste beauté, que le Ciel à vostre naissance vous a donnée, a esté par vous si curieusement esguisée avec tant de vertus, & aimables perfections, qu'il n'y a œil qui sans estre blessé les puisse voir ? & vous ne serez pas blasmée des meurtres que vostre cruauté en fera ? Voyez-vous Silvie, il ne falloit pas que vous fussiez moins belle, ny moins remplie de perfections, mais vous deviez vous estudier au tant à vous faire bonne, que vous estiez belle, & à mettre autant de douceur en vostre ame que le Ciel vous en avoit mis au visage : mais le mal est que vos yeux pour mieux blesser l'ont toute prise, & n'ont laissé en elle que rigueur & cruauté.

  Or, gentil Berger, ce qui me faisoit tant affectionner la deffense de Ligdamon estoit, que outre que nous estions un peu alliés, encor estoit-il fort aimé de toutes celles qui le cognoissoient, & j'avois sceu qu'il estoit reduit à fort mauvais terme. Donques apres quelques semblables propos j'ouvris la lettre & la leus tout haut, afin qu'elle l'entendist : mais elle n'en fit jamais un seul clin d'œil, ce que je trouvay fort estrange, & prevy bien que si je n'usois de tres-grande force, qu'à peine tirerois-je jamais d'elle quelque bon remede pour mon malade : qui me fist resoudre de luy dire du premier coup, qu'en toute façon je ne voulois point que Ligdamon se perdist : Voy ma sœur ! me dit-elle, puis que vous estes si pitoyable guerissez-le. Ce n'est pas de moy, respondis-je, dont sa guerison despend : mais je vous asseure bien (si vous continuez envers luy, comme vous avez fait par le passé) que je vous en feray avoir du desplaisir, car je feray qu'Amasis le sçaura, & n'y aura une seule de nos compagnes à qui je ne le die. Vous seriez bien assez folle, repliqua-elle. N'en doutez nullement, respondis-je, car pour la conclusion j'aime Ligdamon, & ne veux point voir sa perte tant que je la pourray empescher. Vous dites fort bien Leonide (me dit-elle alors en colere) ç'a tousjours esté des offices, que j'ay attendu de vostre amitié. Mon amitié (luy respondis-je) seroit toute telle envers vous contre luy, s'il avoit le tord. En ce point nous demeurasmes quelque temps sans parler, en fin je luy demanday quelle estoit sa resolution. Telle que vous voudrez, me dit-elle, pourveu que vous ne me fassiez point ce desplaisir de publier les folies de Ligdamon : car encor que je n'en puisse estre taxée, il me fascheroit toutesfois qu'on le sceust. Voyez, m'escriay-je alors, quelle humeur est la vostre Silvie, vous craignez que l'on sçache qu'un homme vous ait aimée : & vous ne craignez pas de faire sçavoir que vous luy ayez donné la mort. Parce, respondit-elle, qu'on peut soupçonner le premier estre produit avec quelque consentement de mon costé, mais non point le dernier. Laissons cela, repliquay-je, & vous resolvez, que je veux que Ligdamon soit à l'advenir traité d'autre sorte : & lors je luy dy qu'en toute façon je ne permettrois point qu'il mourust, & que je voulois qu'elle luy escrivist de sorte, qu'il ne se desesperast plus : que quand il seroit guery, je me contenterois qu'elle le traitast comme elle voudroit pourveu qu'elle luy laissast la vie. J'eus de la peine à obtenir ceste grace d'elle, toutesfois je la menaçois à tous coups de le dire : ainsi apres un long débat, & l'avoir fait recommencer deux ou trois fois, en fin elle luy escrivit de ceste sorte.



RESPONSE DE SILVIE
à Lygdamon.



  S'il y a quelque chose en vous qui me plaise, c'est moins vostre mort que tout autre : la recognoissance de vostre faute m'a satisfaicte, & ne veux point d'autre vengeance de vostre temerité : que la peine que vous en aurez : recognoissez vous à l'advenir & me recognoissez. à-Dieu, & vivez.


  Je luy escrivis ces mots au bas de la lettre, afin qu'il esperast mieux ayant un si bon second.



BILLET DE LEONIDE
à Lygdamon, dans la res-
ponse [de] Silvie.



  Leonide a mis la plume en la main à ceste Nymphe ; Amour le vouloit, vostre justice l'y convioit, son devoir le luy commandoit : mais son opiniastreté avoit une grande deffense. Puis que ceste faveur est la premiere que j'ay obtenuë pour vous, guerissez vous, & esperez.


  Ces billets luy furent portez si à propos, qu'ayant encor assez de force pour les lire, il vid le commandement que Sylvie luy faisoit de vivre, & parce que jusques alors il n'avoit voulu user d'aucune sorte de remede ; depuis, pour ne des-obeïr à ceste Nymphe, il se gouverna de façon, qu'en peu de temps il se porta mieux, ou fust que sa maladie ayant fait tout son effort, estoit à son déclin, ou que veritablement "le contentement de l'ame soit un bon remede pour les douleurs du corps" : tant y a que depuis, son mal alla tousjours diminuant. Mais cela esmeut si peu ceste cruelle beauté, qu'elle ne se changea jamais envers luy, & quand il fut gueri, la plus favorable response qu'il pût avoir, fut, Je ne vous ayme point, je ne vous hay point aussi, contentez vous, que de tous ceux qui me pratiquent vous estes celuy qui me desplaist le moins : que si luy ou moy la recherchions de plus grande declaration, elle nous disoit des paroles, si cruelles, qu'autre que son courage ne les pouvoit imaginer, ny autre affection les supporter, que celle de Ligdamon.

  Mais pour ne point tirer ce discours en longueur, Ligdamon l'aima, & servit tousjours depuis sans nulle autre apparence d'espoir, que celle que je vous ay ditte : jusques à ce que Clidaman fut esleu par la fortune pour la servir, alors certes il faillit bien à perdre toute resolution, & n'eust esté qu'il sceut par moy, qu'il n'estoit pas mieux traitté, je ne sçay quel il fust devenu. Toutefois encor que cela le consolast un peu, la grandeur de son rival luy faisoit plus de peur que de jalousie : Il me souvient qu'une fois il me fit une telle response, sur ce que je luy disois, qu'il ne devoit se monstrer tant en peine pour Clidaman. Belle Nymphe, je vous diray librement d'où mon soucy procede, & puis jugez si j'ay tort. Il y a des-ja long temps, que j'espreuve Sylvie, ne pouvoir estre esmeuë, ny par fidelité d'affection, ny par extremité d'Amour, que c'est sans doute qu'elle ne peut estre blessée de ce costé là, toutesfois, comme j'ay appris du sage Adamas vostre oncle, "Toute personne est sujette à une certaine force attirante, de laquelle elle ne peut éviter l'attrait quand une fois elle en est touchée". Et quelle puis-je penser, que puisse estre celle de ceste belle, si ce n'est la grandeur, & la puissance, & ainsi si je crains, c'est la fortune, & non les merites de Clidaman ; sa grandeur, & non point son affection. Mais certes en cela il avoit tort : car ny l'Amour de Ligdamon, ny la grandeur de Clidaman n'esmeurent jamais une seule estincelle de bonne volonté en Sylvie. Et ne croy point qu'Amour ne la garde pour exemple aux autres, la voulant punir de tant de desdains, par quelque moyen inaccoustumé. Or en ce mesme temps il advint un grand tesmoignage de sa beauté, ou pour le moins de la force qu'elle a à se faire aymer.

  C'estoit le jour tant celebré, que tous les ans nous chommons à Diane, & que Amasis a accoustumé de faire ce solennel sacrifice, tant à cause de la feste, que pour estre le jour de la nativité de Galathée : que nous estions des-ja bien avant au sacrifice, lors qu'il arriva dans le temple quantité de personnes vestuës en deuil : au milieu desquels venoit un chevalier plein de tant de majesté entre les autres, qu'il estoit aysé à juger pour leur maistre. Il estoit si triste & melancolique, qu'il faisoit bien paroistre d'avoir quelque chose en l'ame qui l'affligeoit beaucoup. Son habit noir en façon de mante, luy traînoit jusques en terre, qui empeschoit de cognoistre la beauté de sa taille, mais le visage qu'il avoit descouvert, & la teste nuë, dont le poil blond, & crespé faisoit honte au Soleil, ne pouvoient de l'amertume du deuil couvrir toute leur douceur. Il vint au petit pas jusques où estoit Amasis, & apres luy avoir baisé la robe, il se retira, attendant que le sacrifice fust parachevé, & par fortune bonne, ou mauvaise pour luy, je ne sçay, il se trouva vis à vis de Sylvie. Estrange effet d'Amour ! Il n'eut si tost mis les yeux sur elle qu'il ne la cogneust, quoy qu'auparavant il ne l'eust jamais veuë : & pour en estre plus asseuré le demanda à l'un des siens qui nous cognoissoit toutes : sa response fut suivie d'un profond souspir par cet estranger ; & depuis, tant que les ceremonies durerent, il n'osta les yeux de dessus elle : En fin toutes choses estant parachevées Amasis s'en retourna en son Palais, où luy ayant donné audiance, il luy parla devant tous de telle sorte.

  Madame, encore que le deuil que vous voyez en mes habits soit beaucoup plus noir en mon ame, si ne peut-il esgaler la cause que j'en ay. Et toutesfois je ne pense pas, encor que ma perte ayt esté extreme, estre le seul qui y ait perdu. Car vous y estes particulierement amoindrie au nombre de vos fideles serviteurs, d'un qui peut-estre n'estoit point ny le moins affectionné, ny le plus inutile à vostre service. Ceste consideration m'avoit fait esperer de pouvoir obtenir de vostre justice quelque vengeance de sa mort contre son homicide, mais dés que je suis entré dans ce temple, j'en ay perdu toute esperance, jugeant que si le desir de vengeance mouroit en moy, qui suis le frere de l'offensé, à plus forte raison se perdroit-elle en vous, Madame, en qui la compassion du mort, & le service qu'il vous avoit voüé, en peuvent sans plus faire naistre quelque volonté. Toutesfois, par-ce que je voy les armes de l'homicide de mon frere, preparées des-ja contre moy, non point pour fuïr telle mort, mais pour en advertir les autres, je vous diray le plus briefvement qu'il me sera possible, la fortune de celuy que je regrette. Encore, Madame, que je n'aye l'honneur d'estre cognu de vous, je m'asseure toutesfois qu'au nom de mon frere, qui n'a jamais vescu qu'à vostre service, vous me recognoistrez pour vostre tres-humble serviteur : il s'appel loit Aristandre, & moy Guyemants, tous deux fils de ce grand Cleomire, qui pour vostre service si souvent visita le Tibre, le Rhin, & le Danube : & dautant que j'estoy le plus jeune, il peut y avoir six ans, qu'aussi tost qu'il me vid capable de porter les armes, il m'envoya à l'armée de ce grand Meroüée, la delice des hommes, & le plus agreable Prince qui vint jamais des François en Gaule. De dire pourquoy mon pere m'envoya plustost vers Meroüée, que vers Thierry le Roy des Visigots, il me seroit mal-aysé : toutefois j'ay opinion que ce fut, pour ne me faire servir un Prince si proche de vos estats, que la fortune pourroit rendre vostre ennemy. Tant y a que le rencontre pour moy fut tel, que Childeric son fils, Prince belliqueux, & de grande esperance, me voyant presque de son âge, me voulut plus particulierement favoriser de son amitié que tout autre. Quand j'arrivay pres de luy, c'estoit sur le poinct, que ce grand, & prudent Ætius, traittoit un accord avec Meroüée & ses Françons (car tels nomme-il tous ceux qui le suivent) pour resister à ce fleau de Dieu Attilla Roy des Huns, qui ayant ramassé par les deserts de l'Asie un nombre incroyable de gens, jusques à cinq cents mille combattans, descendit comme un deluge, furieusement ravageant tous les païs par où il passoit, & encor que cet Ætius lieutenant general en Gaule de Valentinian, fut venu en deliberation de faire la guerre à Meroüée, qui durant le gouverne ment de Castinus, s'estoit saisi d'une partie de la Gaule, si luy sembla-il meilleur de se les allier, les Visigots, & les Bourguignons aussi, que d'estre tous deffaits par Attilla, qui des-ja ayant traversé la Germanie, estoit sur les bords du Rhin, où il ne demeura long temps sans se tellement advancer en Gaule, qu'il assiegea la ville d'Orleans, d'où la survenuë de Thierry Roy des Visigots luy fit lever le siege ; & prendre autre chemin. Mais attaint par Meroüée, & Ætius avec leurs confederez aux champs Cathalauniques, il fut deffait plus par la vaillance des Francs, & la prudence de Meroüée, que de toute autre force. Depuis Ætius ayant esté tué, peut-estre par le commandement de son maistre, pour quelque mescontentement, Meroüée fut receu à Paris, Orleans, Sens, & aux villes voisines, pour Seigneur, & pour Roy : & tout ce peuple luy a depuis porté tant d'affection, que non seulement il veut estre à luy, mais se fait nommer du nom de Francs, ou Françons pour luy estre plus agreable, & leur pays au lieu de Gaule s'appella France. Ce-pendant que j'estois ainsi entre les armes des Francs, des Gaulois, des Romains, des Bourguignons, des Visigots, & des Huns : mon frere estoit entre celles d'Amour. Armes d'autant plus offensives, qu'elles n'adressent toutes leurs playes qu'au cœur ! Son desastre fut tel (si toutefois à ceste heure il m'est permis de le nommer ainsi) qu'estant nourry avec Clidaman, il vid la belle Silvie ; mais la voyant il vid sa mort aussi, n'ayant depuis vescu que comme se traînant au cercueil, d'en dire la cause je ne sçaurois, car estant avec Childeric, je n'en sceu, sinon que mon frere estoit à l'extremité. Encor que j'eusse tous les contentemens qui se peuvent, comme celuy qui estoit bien veu de son maistre, aymé de mes compagnons, chery, & honoré generalement de tous, pour une certaine bonne opinion que l'on avoit conceu de moy aux affaires qui s'estoient presentées, qui peut-estre m'avoit plus raporté entre eux d'autorité & de credit, que mon âge, & ma capacité ne meritoient. Si ne peus-je, sçachant la maladie de mon frere, m'arrester plus long temps en l'Isle de France. Ainsi donc prenant congé de Meroüée, & Childeric, & leur promettant de retourner bien tost, je m'en revins en la haste que vouloit mon amitié ; soudain que je fus arrivé chez luy, plusieurs luy coururent dire que Guyemants estoit venu : son amitié luy donna assez de force, pour se relever sur le lict, & m'embrasser de la plus entiere affection, que jamais un frere serra l'autre entre ses bras.

  Il ne serviroit, Madame, que de vous ennuyer, & me reblesser encor plus vivement, de vous raconter les choses que nostre amitié fit entre nous : tant y a que deux ou trois jours apres, mon frere fut reduit à telle extremité, qu'à peine avoit-il la force de respirer, & toutefois ce cruel Amour la donnoit tousjours plutost aux souspirs, qu'aux respirs : & entre ses plus cuisants regrets, on n'oyoit que le nom de Sylvie. Moy à qui le desplaisir de sa mort estoit si violent, que rien n'estoit assez fort pour me le faire dissimuler, voulois tant de mal à ceste Sylvie incognuë, que je ne pouvois m'empescher de la maudire, ce que mon frere oyant, & son affection estant encore plus forte que son mal, il s'efforça de me parler ainsi. Mon frere si vous ne voulez estre mon plus grand ennemy, cessez je vous prie ces imprecations, qui ne peuvent que m'estre plus des-agreables, que mon mal mesme. J'esliroy plutost de n'estre point, que si elles avoient effet, & estant inutiles, que proffitez-vous, sinon de me tesmoigner combien vous haïssez ce que j'ayme. Je sçay bien que ma perte vous ennuye, & en cela je ressens plus nostre separation que ma fin. Mais puis que "tout homme est nay pour mourir" ? pourquoy avec moy ne remerciez-vous le ciel, qui m'a esleu la plus belle mort, & la plus belle meurtriere qu'autre ayt jamais euë ? L'extremité de mon affection, & l'extremité de la vertu de Sylvie, sont les armes desquelles sa beauté s'est servie, pour me mettre au cercueil, & pourquoy me plaignez vous, & voulez vous mal à celle à qui je veux plus de bien, qu'à mon ame ? Je croy qu'il vouloit dire davantage, mais la force luy manqua, & moy plus baigné de pleurs de pitié, que contre Attilla je n'avois jamais esté moüillé de sueur en mes armes, ny mes armes de sang, je luy respondis, mon frere celle qui vous ra vit aux vostres, est la plus injuste qui fut jamais : Et si elle est belle, les Dieux mesmes ont usé d'injustice en elle, car ou ils luy devoient changer le visage, ou le cœur. Alors Aristandre ayant repris davantage de force, me repliqua, Pour Dieu Guyemants, ne blasfemez plus de ceste sorte ; & croyez que Sylvie a le cœur si respondant au visage, que comme l'un est plein de beauté, l'autre aussi l'est de vertu. Que si pour l'aymer je meurs, ne vous en estonnez, par-ce que si l'œil ne peut sans esblouïssement soustenir les esclairs d'un Soleil sans nuage, comment mon ame ne seroit-elle demeurée esblouïe aux rayons de mille Soleils qui flamboient en ceste belle ? Que si elle n'a peu gouster tant de divinitez sans mourir, qu'elle ayt au moins le contentement de celle, qui mourut pour voir Jupiter en sa divinité. Je veux dire que comme sa mort rendit tesmoignage que nulle autre n'avoit jamais veu tant de divinitez qu'elle, que vous avouyez aussi que nul n'ayma jamais tant de beauté, ny tant de vertu que moy. Moy qui venois d'un exercice qui me faisoit croire n'y avoir point d'Amour forcé, mais volontaire, avec lequel on s'alloit flattant en l'oysiveté, je luy dis, Est-il possible qu'une seule beauté soit la cause de vostre mort ? Mon frere, me respondit-il, je suis à telle extremité que je ne pense pas vous pouvoir satisfaire, en ce que vous me demandez. Mais continua-il, en me prenant la main, par l'amitié fraternelle, & par la nostre par ticuliere, qui nous lie encor plus, je vous adjure de me promettre un don. Je le fis. Lors il continua, Portez de ma part ce baiser à Sylvie, & lors il me baisa la main, & observez ce que vous trouverez de ma derniere volonté, & quand vous la verrez, vous sçaurez ce que vous m'avez demandé. A ce mot, avec le souffle, s'en vola son ame, & me demeura froid entre les bras.

  Ce que je ressentis de ceste perte, comme elle ne peut estre imaginée, que par celuy qui l'a faicte, aussi ne peut-elle estre conceuë, que par le cœur qui l'a soufferte, & mal-aisément parviendra la parole, où la pensée ne peut atteindre : si bien que sans m'arrester davantage à repleurer ce desastre, je vous diray, Madame, qu'aussi tost que ma douleur me l'a voulu permettre, je me suis mis en chemin, tant pour vous rendre l'hommage que je vous doy, & vous demander justice de la mort d'Aristandre, que pour observer la promesse que je luy ay faicte envers son homicide, & luy presenter ce que dans sa derniere volonté il a laissé par escrit ; afin que je me puisse dire aussi juste observateur de ma parole, que luy inviolable en son affection. Mais ausi tost que je me suis presenté devant vous, & que j'ay voulu ouvrir la bouche pour accuser ceste meurtriere, j'ay recogneu si veritables les paroles de mon frere, que non seulement j'excuse sa mort, mais que j'en desire, & requiers une semblable. Ce sera donc, Madame, avec vostre per mission, que je paracheveray, & lors faisant une grande reverence à Amasis, il choisit entre nous Sylvie, & mettant un genoüil en terre, il luy dit : Belle meurtriere, encor que sur ce beau sein il tombast une larme de pitié à la nouvelle de la mort d'une personne tant à vous, vous ne lairriez pas d'en avoir aussi entiere, & honorable victoire. Toutesfois si vous jugez qu'à tant de flammes, que vous aviez allumées en luy, si peu d'eau ne seroit pas grand allegement, recevez pour le moins l'ardant baiser qu'il vous envoye, ou plustost son ame changée en ce baiser, qu'il remet en ceste belle main, pleine à la verité des despoüilles de plusieurs autres libertez, mais de nulle plus entiere que la sienne. A ce mot il luy baisa la main, & puis continua ainsi apres s'estre relevé. Entre les papiers où Aristandre avoit mis sa derniere volonté, nous avons trouvé cestui-cy, & parce qu'il est cachetté de la façon que vous voyez, & qu'il s'adresse à vous, je le vous apporte avec la protestation, que par son testament il me commande de vous faire, avant que vous l'ouvriez. Que si vostre volonté n'est de luy accorder la requeste qu'il vous y fait, il vous supplie de ne point la lire, afin qu'en sa mort, comme en sa vie, il ne ressente les traits de vostre cruauté : lors il luy presenta une lettre, que Sylvie troublée de cet accident eust refusée sans le commandement qu'Amasis luy en fit. Et lors Guyemants reprit la parole ainsi : J'ay jusques icy satisfait à la derniere volonté d'Aristandre, il reste que je poursuive sur son homicide sa cruelle mort, mais si autrefois l'offense m'avoit fait ce commandement, l'Amour à ceste heure m'ordonne, que ma plus belle vengeance soit le sacrifice de ma liberté, sur le mesme autel qui fume encores de celle de mon frere, qui m'estant ravie, lors que je ne respirois contre vous, que sang, & mort, rendra tesmoignage que justement tout œil qui vous voit, vous doit son cœur pour tribut, & qu'injustement tout homme vit, qui ne vit en vostre service. Sylvie confuse un peu de ce rencontre, demeura assez long temps à respondre, de sorte qu'Amasis prit le papier qu'elle avoit en la main, & ayant dit à Guyemants que Sylvie luy feroit response, elle se tira à part avec quelques-unes de nous, & rompant le cachet leut telles paroles.



LETTRE D'ARISTANDRE
à Sylvie



  Si mon affection ne vous a peu rendre mon service agreable, ny mon service mon affection, que pour le moins, ou ceste affection vous rende ma mort pleine de pitié, ou ma mort vous asseure de la fidelité de mon affection : & que comme nul n'ayma jamais tant de perfections, que nul aussi n'ayma jamais avec tant de passion. Le dernier tesmoignage que je vous en rendray, sera le don de ce que j'ay le plus cher apres vous, qui est mon frere : car je sçay bien que je le vous donne, puis que je luy donray charge de vous voir, sçachant assez par experience, qu'il est impossible que cela soit, sans qu'il vous ayme. N'ordonnez pas ma belle meurtriere, qu'il soit heritier de ma fortune, mais ouy bien de celle que j'eusse pû justement meriter envers toute autre que vous. Celuy qui vous escrit, c'est un serviteur, qui pour avoir eu plus d'Amour qu'un cœur n'estoit capable de retenir, voulut mourir plutost que d'en diminuer.


  Amasis appellant alors Sylvie, luy demanda de quelle si grande cruauté elle avoit peu user contre Aristandre, qui l'eust conduit à ceste extremité. La Nymphe rougissant luy respondit, qu'elle ne sçavoit dequoy il se pouvoit plaindre. Je veux, luy dit-elle, que vous receviez Guyemants en sa place : alors l'appellant devant tous, elle luy demanda s'il vouloit observer l'intention de son frere. Il respondit qu'ouy, pourveu qu'elle ne fust point contraire à son affection. Il prie, dit alors Amasis, ceste Nymphe de vous recevoir en sa place, & que vous ayez meilleure fortune que luy. Pour estre receu, je le luy commande ; pour la fortune dont il parle, ce n'est jamais la priere ny le commandement d'autruy, qui la peut faire, mais le propre merite, ou la fortune mesme. Guyemants apres avoir baisé la robe à Amasis, en vint faire de mesme à la main de Sylvie, en signe de servitude : mais elle estoit si piquée contre luy des reproches qu'il luy avoit faits, & de la declaration de son affection, que sans le commandement d'Amasis, elle ne l'eust jamais permis.

  On commençoit à se retirer quand Clidaman qui revenoit de la chasse, fut adverty de ce nouveau serviteur de sa maistresse ; dequoy il fit ses plaintes si haut, qu'Amasis, & Guyemants les ouyrent : & parce qu'il ne sçavoit d'où cela procedoit, elle le luy declara ; & à peine avoit-elle parachevé, que Clidaman reprenant la parole, se plaignit qu'elle eust permis une chose tant à son des-avantage, que c'estoit revoquer ses ordonnances, que le destin la luy avoit esleuë, que nul ne la luy sçauroit ravir sans la vie : & Clidaman disoit ces paroles, parce qu'à bon escient il aimoit Silvie : mais Guyemants qui outre son affection s'estoit acquis une si bonne opinion de soy-mesme, qu'il n'eust voulu ceder à personne du monde, respondit, adressant sa parole à Amasis. Madame, on veut que je ne sois point serviteur de la belle Sylvie, ceux qui le requierent sçavent peu d'Amour, autrement ils ne penseroient pas que vostre ordonnance, ny celle de tous les Dieux ensemble, fust assez forte pour divertir le cours d'une affection, c'est pour quoy je declare ouvertement, que si on me deffend ce qui m'a des-ja esté permis, je seray des-obeïsssant, & rebelle, & n'y a devoir ny consideration qui me fasse changer : & lors se tournant à Clidaman : Je sçay le respect que je vous doy, mais je ressents aussi le pouvoir qu'Amour a sur moy. Si le destin vous a donné à Sylvie, sa beauté est celle qui m'a acquis ; jugez lequel des deux dons luy doit estre plus agreable. Clidaman vouloit respondre quand Amasis luy dit : Mon fils vous auriez raison de vous douloir si on alteroit nos ordonnances, mais on ne les interesse nullement ; il vous a esté commandé de servir Silvie, & non pas deffendu aux autres : "Les senteurs rendent plus d'odeur estant esmeuës. Un Amant aussi ayant un rival, rend plus de tesmoignage de ses merites". Ainsi ordonna Amasis, & voyla Sylvie bien servie : car Guyemants n'oublioit chose que son affection luy commandast, & Clidaman à l'envy s'estudioit de paroistre encor plus soigneux. Mais sur tous Ligdamon la servoit avec tant de discretion, & de respect, que le plus souvent il ne l'osoit aborder, pour ne donner cognoissance aux autres de son affection, & à mon gré son service estoit bien autant aymable que de nul des autres : Mais certes une fois il faillit de perdre patience. Il advint qu'Amasis se trouva entre les mains une esguille faite en façon d'espée, de laquelle Silvie avoit accoustumé de se relever, & accommoder le poil, & voyant Clidaman assez pres d'elle, elle la luy donna pour la porter à sa maistresse : mais il la garda tout le jour, afin de mettre Guyemantz en peine. Il ne se doutoit point de Ligdamon, & voyez comme bien souvent on blesse l'un pour l'autre, car le poison qui fut preparé pour Guyemantz toucha tant au cœur à Ligdamon, que ne pouvant le dissimuler, afin de n'en donner cognoissance, il se retira en son logis, où apres avoir quelque temps envenimé son mal par ses pensers, il prit la plume & m'escrivit tels vers.



MADRIGAL
SUR L'ESPEE DE SILVIE
ENTRE LES MAINS
de Clidaman



  D'une meurtriere espée,
  Amour en trahison,
De mon bon-heur l'esperance a couppée :
Et toutefois ce n'est pas sans raison.
  Car voyant bien que mon destin commande
Que mon Amour trop grande,
Ne se pouvant payer
Je meure sans loyer.
  Il veut (pour n'estre au moins entierement ingrat)
Ne pouvant en Amant, que je meure en soldat.



BILLET



  Il faut advoüer, belle Leonide, que Silvie fait comme le Soleil, qui jette indifferemment ses rayons sur les choses plus viles, aussi bien que sur les plus nobles.


  Luy-mesme m'apporta ce papier, & ne peus quoy que je m'y estudiasse, y rien entendre, ny tirer de luy autre chose, sinon que Silvie luy avoit donné un grand coup d'espée : & me laissant s'en alla le plus perdu homme de la terre. Voyez comme Amour est artificieux blesseur, qui avec de si petites armes fait de si grands coups : Il me fascha de le voir en cet estat, & pour sçavoir s'il y avoit quelque chose de nouveau, j'allay trouver Silvie, mais elle me jura qu'elle ne sçavoit que ce pouvoit estre : en fin ayant demeuré quelque temps à relire ces vers, tout à coup elle porta la main à ses cheveux, & n'y trouvant son poinçon elle se mit à sousrire, & dit que son poinçon estoit perdu, & que quelqu'un l'avoit trouvé, & qu'il falloit que Ligdamon le luy eust recognu. A peine m'avoit-elle dit cela que Clidaman entra dans la sale avec ceste meurtriere espée en la main. Je la suppliay de ne la luy plus laisser. Je verray, dit-elle, sa discretion, & puis j'useray du pouvoir que je dois avoir sur luy. Elle ne faillit pas à son dessein, car d'abord elle luy dit, Voila une espée qui est à moy. Il respondit, Aussi est bien celuy qui la porte. Je la veux avoir, dit-elle. Je voudrois, respondit-il, que vous voulussiez de mesme tout ce qui est à vous. Ne me la voulez vous pas rendre ? dit la Nimphe. Comment, repliqua il, pourrois-je vouloir quelque chose, puis que je n'ay point de volonté ? Et, luy dit-elle, qu'avez vous fait de celle que vous aviez ? Vous me l'avez ravie, dit-il, & à ceste heure elle est changée en la vostre. Puis donc, continua-elle, que vostre volonté n'est que la mienne, vous me rendrez ce poinçon, parce que je le veux. Puis, dit-il, que je veux cela mesme que vous voulez, & que vous voulez avoir ce poinçon, il faut par necessité que je le vueille avoir aussi. Silvie sousrit un peu, mais en fin dit-elle, je veux que vous me le donniez. Et moy aussi, dit-il, je veux que vous me le donniez. Alors la Nimphe estendit la main & le prit. Je ne vous refuseray jamais, dit-il, quoy que vous veuillez m'oster, & fust-ce le cœur encores une fois. Ainsi Silvie réeut son espée, & j'escrivis ce billet à Ligdamon.



BILLET DE LEONIDE
à Ligdamon.



  Le bien, que sans le sçavoir on avoit fait à vostre rival, le sçachant luy a esté ravy : jugez en quel terme sont ses affaires, puis que les faveurs qu'il a procedent d'ignorance : & les desfaveurs de deliberation.


  Ainsi Ligdamon fust guery, non pas de la mesme main, mais du mesme fer qui l'avoit blessé : Cependant l'affection de Guyemantz vint à telle extremité, que peut-estre ne devoit-elle rien à celle d'Aristandre : d'autre costé Clidaman, sous la couverture de la courtoisie avoit laissé couler en son ame une tres-ardante & tres-veritable Amour : Apres avoir entr'eux plusieurs fois essayé à l'envy, qui seroit plus agreable à Silvie, & cogneu qu'elle les favorisoit, & deffavorisoit également : Ils se resolurent un jour, parce que d'ailleurs ils s'entre-aimoient fort, de sçavoir qui des deux estoit le plus aimé, & vindrent pour cet effet à Silvie, de laquelle ils eurent de si froides responses qu'ils n'y purent asseoir jugement. Alors par le conseil d'un Druide, qui peut-estre se faschoit de voir deux telles personnes perdre si inutilement le temps, qu'ils pouvoient bien mieux employer pour la deffense des Gaules, que tant de Barbares alloient inondant ; ils vindrent à la fontaine de la verité d'Amour. Vous sçavez quelle est la proprieté de ceste eau, & comme elle declare par force les pensées plus secrettes des Amants : car celuy qui y regarde dedans y voit sa maistresse, & s'il est aimé, il se voit aupres, & si elle en aime quelqu'autre c'est la figure de celuy-là qui s'y voit. Or Clidaman fut le premier qui s'y presenta ; il mit le genoüil en terre, baisa le bord de la fonteine, & apres avoir supplié le Demon du lieu de luy estre plus favorable qu'à Damon, il se panche un peu en dedans : incontinant Silvie s'y presente tant belle & admirable, que l'Amant transporté se baissa pour luy baiser la main, mais son contentement fut bien changé quand il ne vid personne pres d'elle. Il se retira fort troublé, apres y avoir demeuré quelque temps, & sans en vouloir dire autre chose, fit signe à Guyemantz, qu'il y esprouvast sa fortune. Luy avec toutes les ceremonies requises, ayant fait sa requeste, jetta l'œil sur la fonteine, mais il fust traitté à l'égal de Clidaman, parce que Silvie seule se presenta bruslant presque avec ses beau x yeux, l'onde qui sembloit rire autour d'elle. Tous deux estonnez de ce rencontre, en demanderent la cause à ce Druide, qui estoit tres-grand magicien. Il respondit que c'estoit dautant que Silvie n'aimoit encore personne, comme n'estant point capable de pouvoir estre bruslée, mais de brusler seulement. Eux qui ne se pouvoient croire tant deffavorisez, parce qu'ils s'y estoient presentez separez, y retournerent tous deux ensemble ; & quoy que l'un & l'autre se panchast de divers costez : si est-ce que la Nimphe y parut seule. Le Druyde en sousriant les vint retirer, leur disant qu'ils creussent pour certain n'estre point aimez, & que se pancher d'un costé & d'autre ne pouvoit representer leur figure dans ceste eau, car il faut, disoit-il, que vous sçachiez que tout ainsi que les autres eaux representent les corps qui luy sont devant, celle-cy represente les esprits. Or "l'esprit qui n'est que la volonté, la memoire, & le jugement, lors qu'il aime, se transforme en la chose aimée" ; & c'est pourquoy lors que vous vous presentez icy, elle reçoit la figure de vostre esprit, & non pas de vostre corps ; & vostre esprit estant changé en Silvie, il represente Silvie, & non pas vous. Que si Silvie vous aimoit elle seroit changée aussi bien en vous, que vous en elle, & ainsi representant vostre esprit vous verriez Silvie, & voyant Silvie changée, comme je vous ay dit, par cet Amour, vous vous y verriez aussi. Clidaman estoit demeuré fort attentif à ce discours, & voyant que la conclusion estoit une assurance de ce qu'il craignoit le plus, de colere mettant l'espée à la main, en frappa deux ou trois coups de toute sa force sur le marbre de la fonteine, mais son espée ayant au commencement resisté, en fin se rompit par le milieu, sans presque laisser marque de ses coups, & parce qu'il estoit resolu en toute façon de rompre la pierre, imitant en cela le chien en colere, qui mord le caillou que l'on luy a jetté ; le Druide luy fit entendre qu'il se travailloit en vain, dautant que cet enchantement ne pouvoit prendre fin par force, mais par extrémité d'Amour, que toutefois s'il vouloit la rendre inutile, il en sçavoit le moyen. Clidaman nourrissoit pour rareté dans des grandes cages de fer, deux Lyons, & deux Lycornes, qu'il faisoit bien souvent combattre contre diverses sortes d'animaux. Or ce Druide les luy demanda pour gardes de ceste fonteine, & les enchanta de sorte, qu'encor qu'ils fussent mis en liberté, ils ne pouvoient abandonner l'entrée de la grotte, sinon quand ils alloient chercher à vivre, & deux y demeuroient tousjours, & depuis n'ont fait mal à personne, qu'à ceux qui ont voulu essayer la fonteine ; mais ils assaillent ceux-là avec tant de furie, qu'il n'y a point d'apparance que l'on s'y hazarde, car les Lyons sont si grands & affreux, ont les ongles si longs & si trenchants, sont si legers & adroits, & si animez à ceste deffense qu'ils font des effects incroyables. D'autre costé les Lycornes ont la corne si pointuë & si forte, qu'elles perceroient un rocher, & hurtent avec tant de force, & de vitesse, qu'il n'y a personne qui les puisse eviter. Aussi tost que ceste garde fut ainsi disposée, Clidaman & Guyemantz partirent si secrettement, qu'Amasis, ny Silvie n'en sceurent rien qu'ils ne fussent des-ja bien loing. Ils allerent trouver Meroüée & Childeric, car on nous a dit depuis, que se voyant également traittez de l'Amour, ils voulurent essayer si les armes leur seroient également favorables. Ainsi, gentil Berger, nous avons perdu la commodité de cette fonteine qui descouvroit si bien les cachettes des pensées trompeuses, que si tous eussent esté comme Ligdamon, ils ne nous l'eussent point fait perdre, car lors que je sceus que Clidaman & Guyemantz s'y en alloient, je luy conseillay d'estre le tiers, m'assurant qu'il seroit des plus favorisé, mais il me fit une telle response. Belle Leonide, "je conseilleray tousjours à ceux qui sont en doute de leur bien, ou de leur mal, qu'ils hazardent quelquefois d'en sçavoir la verité, mais ne seroit-ce folie à celuy qui n'a jamais peu concevoir aucune esperance de ce qu'il desire, de rechercher une plus seure cognoissance de son desastre". Quant à moy je ne suis point en doute, si la belle Silvie m'aime, ou non, je n'en suis que trop assuré, mais quand je voudray en sçavoir davantage, je ne le demanderay jamais qu'à ses yeux, & à ses actions. Depuis ce temps-là son affection est allé croissant, tout ainsi que le feu où l'on met du bois : car "c'est le propre de la pratique, de rendre ce qui plaist plus agreable, & ce qui ennuïe plus ennuyeux" : Et Dieu sçait, comme ceste cruelle l'a tousjours traitté. Le moment est à advenir qu'elle l'a jamais voulu voir sans desdain, ou cruauté, & ne sçay quant à moy, comme un homme genereux ait eu tant de patience, puis qu'en verité les offenses qu'elles luy a faites, ont plutost de l'outrage que de la rigueur.

  Un jour qu'il la rencontra qu'elle s'alloit promener seule avec moy, parce qu'il a la voix fort agreable, & que je le priay de chanter, il dit tels vers.



CHANSON
SUR UN DESIR.



  Quel est ce mal qui me travaille,
Et ne veut me donner loisir,
De trouver remede qui vaille ?
Helas ! c'est un ardant desir,
Qui comme un feu tousjours aspire,
Au bon-heur le plus eslevé,
Aussi ce que plus on desire,
C'est ce qu'on a moins esprouvé.


  Desir ardant dés ta naissance,
Boüillonnant de jeunes ardeurs,
Quand nasquit ta sœur l'Esperance,
Vous remplissiez de vos grandeurs,
Non pas seulement mes pensées :
Mais toute mon ame à la fois,
Dont les puissances rabaissées
Alloient fléchissant sous vos loix.


  Ores que l'Esperance est morte
Pourquoy Desir t'efforces-tu
D'une violence plus forte ?
C'est que tu nayz de la vertu,
Et tout ainsi comme ta mere :
De l'espoir ne te nourris pas :
Aussi tu ne veux qu'au contraire
Ta mort vienne de son trespas.


  Il n'eust point si tost parachevé, que Silvie reprit ainsi. Hê ! dites moy Ligdamon, puis que je ne suis pas cause de vostre mal, pourquoy vous en prenez vous à moy ? C'est vostre desir que vous devez accuser, car c'est luy qui vous travaille vainement. Le passionné Ligdamon respondit : Le desir est celuy certes qui me tourmente, mais ce n'est pas luy qui en doit estre blasmé, c'est ce qui le fait naistre, & ce sont les vertus & les perfections de Silvie. "Si les desirs, repliqua-elle, ne sont desreglez, ils ne tourmentent point, & s'ils sont desreglez, & qu'ils transportent au dela de la raison, ils doivent naistre d'autre objet que de la vertu, & ne sont point vrays enfans d'un tel pere, puis qu'ils ne luy ressemblent point". Jusques icy, respondit Ligdamon, je n'ay point ouy dire que l'on desadvoüast un enfant pour ne point ressembler à son pere : & toutefois les extrémes desirs ne sont point contre la raison : car "n'est-il pas raisonnable de desirer toutes choses bonnes, selon le degré de leur bonté, & par ainsi une extréme beauté sera raisonnablement aimée en extrémité" : que s'il les faut en quelque chose blasmer, on ne sçauroit dire qu'ils soient contre raison : mais outre la raison. Cela suffit, repliqua ceste cruelle, je ne suis point plus raisonnable que la raison : C'est pourquoy je ne veux advoüer pour mien ce qui l'outrepasse. A ce mot, pour ne luy laisser le moyen de luy respondre, elle alla rencontrer quelques-unes de ses compagnes qui nous avoient suivies.

  Une fois qu'Amasis revenoit de ce petit lieu de Montbrison, où la beauté des jardins, & la solitude l'ayant plus long temps arrestée qu'elle ne pensoit ; la nuit la surprit en revenant à Marcilly. Et parce que le soir estoit assez fraiz, je luy allois demandant par les chemins, expressément pour le faire parler devant sa maistresse, s'il ne ressentoit point la fraicheur & l'humidité du serein. A quoy il me respondit, qu'il y avoit long temps, que le froid, ny le chaud exterieur ne luy pouvoit guiere faire de mal, & luy demandant pourquoy, & quelle estoit sa recepte. A l'un, me respondit-il, j'oppose mes desirs ardents, & à l'autre mon espoir gelé. Si cela est, luy repliquay-je soudain, d'où vient que je vous oys si souvent dire que vous bruslez, & d'autrefois que vous gelez. Ah ! me respondit-il, avec un grand souspir, courtoise Nimphe, le mal dont je me plains ne me tourmente pas par dehors, c'est au dedans ; & encores si profond que je n'ay cachette en l'ame si reculée, où je n'en ressente la douleur : Car il faut que vous sçachiez, qu'en tout autre le feu, & le froid sont incompatibles ensemble : mais moy j'ay dans le cœur continuellement le feu allumé, & la froide glace, & en ressens sans soulagement la seule incommodité.

  Silvie ne tarda point davantage à luy faire ressentir ses cruautez accoustumées, que jusqu'à la fin de cette parole : Encores crois-je qu'elle ne luy donna pas mesme du tout le loisir de la parachever, tant elle avoit d'envie de luy faire ressentir ses pointures, que se tournant à moy, comme sousriant, elle dit, en penchant desdaigneusement la teste de son costé : O que Ligdamon est heureux d'avoir, & le chaud, & le froid quand il veut ! pour le moins il n'a pas dequoy se plaindre, ny de ressentir beaucoup d'incommodité ; car si la froideur de son espoir le gele, qu'il se réchauffe en l'ardeur de ses desirs : que si ses desirs trop ardents le bruslent, qu'il se refroidisse aux glaçons de ses espoirs. Il est bien necessaire, belle Silvie, respondit Ligdamon, que j'use de ce remede pour me maintenir, autrement il y a long temps que je ne serois plus, mais c'est bien peu de soulagement à un si grand feu. Tant s'en faut, la cognoissance de ces choses m'est une nouvelle blessure qui m'offense, d'autant plus qu'en la grandeur de mes desirs, je cognoy leur impuissance, & en leur impuissance leur grandeur. Vous figurerez, repliqua la Nimphe, vostre mal tel que vous voudrez, si ne croiray-je jamais que le froid estant si pres du chaud, & le chaud si pres du froid, l'un ny l'autre permette à son voisin d'offenser beaucoup. A la verité respondit Ligdamon, que je brusle, & gele en mesme temps n'est pas une des moindres merveilles qui procedent de vous, mais celle-cy est bien plus grande, que de vostre glace procede ma chaleur, & de ma chaleur vostre glace. Et plus que tout cela vos imaginations, adjousta la Nimphe, car elles conçoivent des choses tant impossibles, que celuy qui les croiroit pourroit estre autant taxé de peu de jugement, que vous en les disant de peu de verité. J'advoüe, respondit-il, que mes imaginations conçoivent des choses du tout impossibles, mais cela procede de mon trop d'affection, & [de] vostre trop de cruauté ; & comme cela n'est un de vos moindres effets, aussi ce que vous me reprochez, n'est un de mes moindres tourments. Je croy, adjousta-elle, que vos tourments & mes effets, sont en leur plus grande force en vos discours. "Malaisément, respondit Ligdamon, pourroit-on bien dire ce qui ne se peut bien ressentir. Malaisément, repliqua la Nimphe, peuvent avoir cognoissance les sentiments des vaines idées d'une malade imagination". Si la verité, adjousta Ligdamon, n'accompagnoit ceste imagination, à peine que je fusse necessiteux de vostre compassion comme je suis. "Les hommes, respondit la Nimphe, font leurs trophées de nostre honte" : Ne fissiez-vous point mieux, respondit-il, les vostres de nostre perte ! Je ne vis jamais, repliqua Silvie, des personnes tant perdues, qui se trouvassent si bien que vous faites tous.

  Plus je vous raconte des cruautez de ceste Nimphe, & des patiences de Ligdamon, & plus il m'en revient à la memoire. Quand Cli daman s'en fut allé, comme je vous ai dit, Amasis voulut luy envoyer apres, la pluspart des jeunes Chevaliers de ceste contrée, sous la charge de Lindamor, afin qu'il fust tenu de Meroüée pour tel qu'il estoit. Entre-autres Ligdamon comme tres-gentil Chevalier, n'y fut point oublié, mais ceste cruelle ne voulut jamais luy dire adieu, feignant de se trouver mal : luy toutefois qui ne s'en vouloit point aller sans qu'elle le sceust en quelque sorte, m'escrivit tels vers.



SUR UN DEPART.



  Pourquoy, puis Amour que tu veux
Que je brusle de tant de feux,
Faut-il que j'esloigne Madame ?


  Je luy respondis.


  Pour faire en elle quelque effaict,
Ne sçais-tu qu'en la cendre naist,
Le Phœnix qui meurt en la flame.


  Il eust esté trop heureux de ceste response, mais ceste cruelle m'ayant trouvé que j'escrivois, & ne voulant ny luy faire du bien, ny permettre qu'autre luy en fist, me ravit la plume à toute force de la main, me disant que les flateries que je faisois à Ligdamon, estoient cause de la continuation de ses folies, & qu'il avoit plus à se plaindre de moy, que d'elle, pour la fin elle luy rescrivit.



RESPONSE DE SILVIE.



  Le Phœnix de la cendre sort,
Parce qu'en la flame il est mort,
L'absence en l'Amour est mortelle,
Si la presence n'a rien pu,
Jamais par le froid n'est rompu
Le glaçon qu'un feu ne degelle.


  Vous pouvez penser avec quel contentement il partit. Il fut fort à propos pour luy d'avoir accoustumé de longue main semblables coups, & qu'il se ressouvint, que les deffaveurs qui partent de celles que l'on sert, doivent le plus souvent tenir lieu de faveurs. Et me souvient que sur ce discours, il se disoit le plus heureux Amant du monde : puis que les ordinaires deffaveurs qu'il recevoit de Silvie, ne pouvoient le mettre en doute, qu'elle n'eust beaucoup de memoire de luy, & qu'elle ne le recognust pour son serviteur, & que puis que elle ne traittoit point de ceste sorte avec les autres, qui ne luy estoient point particulierement affectionnez, qu'il falloit croire que ceste monnoye estoit celle, dont elle payoit ceux qui estoient à elle, & que quelle qu'elle fust, il falloit la cherir, puis qu'elle avoit ceste marque, & sur ce sujet il m'envoya tels vers avant que partir.



SONNET.



  Elle le veut ainsi ceste beauté supréme,
Que ce soit l'impossible, & non ce que je puis,
Qui luy fasse l'essay de ce que je luy suis :
Et bien, elle le veut, & je le veux de mesme.
  En fin elle verra que mon amour extréme,
En sa source ressemble à la source du puis,
Car plus elle voudra m'espuiser par ennuis,
Et plus elle verra qu'infiniment je l'aime.
  La source qui produit ma belle affection,
Est celle-là sans plus de sa perfection,
Eternelle en effet, comme elle est éternelle.
  Donc essais de mon cœur, rigueur, peine, desdain,
Puisez incessamment, mon amour est sans fin,
Et plus vous puiserez plus elle sera belle.


  Leonide eust continué son discours n'eust esté que de loing elle vid venir Galathée, qui apres avoir demeuré longuement seule, & ne pouvant davantage se priver de la veuë du Berger, s'estoit habillée le mieux à son advantage, que son miroir luy avoit sceu conseiller, & s'en venoit sans autre compagnie que du petit Meril. Elle estoit belle & bien digne d'estre aimée d'un cœur qui n'eust point eu d'autre affection. En ce mesme temps pour la confusion que l'eau avoit mise en l'estomac de Celadon, il se trouva fort mal : De sorte qu'à l'abord de la Nimphe, ils furent contrains de se retirer, & le Berger peu apres, de se mettre au lit, où il demeura plusieurs jours tombant & se relevant de ce mal sans pouvoir estre, ny bien malade, ny bien guery.



LE
QUATRIESME
LIVRE D'ASTREE




  Galathée (qui estoit atteinte à bon escient) tant que la maladie de Celadon dura, ne bougea pres-que d'ordinaire de son lict, & quand elle estoit contrainte de s'en esloigner pour reposer, ou pour quelque autre affaire, elle y laissoit le plus souvent Leonide, à laquelle elle avoit donné charge de ne perdre une seule occasion de faire ressentir au Berger sa bonne volonté, croyant que par ainsi, à la fin elle luy feroit esperer ce que sa condition luy deffendoit. Et certes Leonide ne la trompoit nullement, car encore qu'elle eust bien voulu, que Lindamor eust esté satisfait, toutefois elle qui attendoit tout son avancement de Galathée n'avoit nul plus grand dessein que de luy complaire. Mais "Amour, qui se joüe d'ordinaire, de la prudence des Amans, & se plaist à conduire ses effets au rebours de leurs intentions", rendit par la conversation du Berger, Leonide plus neces siteuse d'un qui parlast pour elle, qu'autre qui fust en la trouppe, car l'ordinaire pratique de ce Berger, auquel il ne deffailloit nulle de ces choses qui peuvent faire aymer, luy fit recognoistre que "la beauté a de trop secrettes intelligences avec nostre ame, pour la laisser si librement approcher de ses puissances sans soupçon de trahison". Le Berger s'en apperceut assez tost, mais l'affection qu'il portoit à Astrée, encore qu'outragé si indignement, ne vouloit luy permettre de souffrir ceste amitié naissante avec patience. Cela fut cause qu'il se resolut de prendre congé de Galathée, dés qu'il commenceroit de se trouver un peu moins mal : mais aussi tost qu'il luy en ouvrit la bouche ? Comment, luy dit-elle, Celadon, recevez-vous si mauvais traittement de moy, que vous veuillez partir de ceans avant que d'estre bien guery ? Et lors qu'il luy vouloit respondre que c'estoit de crainte de l'incommoder, & qu'aussi pour ses affaires, il estoit contraint de retourner en son hameau asseurer ses parens, & ses amis de sa santé. Elle l'interrompit disant, non Celadon, n'entrez point en doute que je sois incommodée, pourveu que je vous voye accommodé, & quant à vos affaires, & à vos amis, sans moy, de qui il semble que la compagnie vous desplaise si fort, vous ne seriez pas en ceste peine, puis que des-ja vous ne seriez plus. Et me semble que la plus grand affaire que vous ayez, c'est de satisfaire à l'obligation que vous m'avez, & que l'ingratitude ne sera pas petite, qui me refusera quelques moments de ceste vie que vous tenez toute de moy. Et puis il ne faut desormais que vous tourniez les yeux sur chose si basse que vostre vie passée : il faut que vous laissiez vos hameaux, & vos trouppeaux, pour ceux qui n'ont pas les merites que vous avez, & qu'à l'advenir vous leviez les yeux à moy, qui puis, & veux faire pour vous, si vos actions ne m'en ostent la volonté. Quoy que le Berger fist semblant de ne point entendre ce discours, si est-ce qu'il eust esté trop grossier s'il ne l'eust bien recognu, & dés lors évitoit le plus qu'il luy estoit possible, de luy parler particulierement. Mais le desplaisir que ceste vie luy raportoit, estoit tel, que perdant presque patience, un jour que Leonide l'oyant souspirer, luy en demanda l'occasion, puis qu'il estoit en lieu où l'on ne desiroit rien, que son contentement, il luy respondit : Belle Nymphe, entre tous les plus miserables, je me puis dire le plus rigoureusement traitté de ma fortune, car pour le moins "ceux qui ont du mal, ont aussi loy de s'en douloir, & ont ce soulagement d'estre plains", mais moy, je ne l'ose faire, dautant que mon mal-heur vient couvert du masque de son contraire, & cela est cause qu'au lieu d'estre plaint, je suis plutost blasmé pour homme de peu de jugement ; que si vous, & Galathée sçaviez quels sont les amers absinthes, desquels je suis nourry en ce lieu, heureux à la verité pour tout autre que pour moy ; je m'asseure que vous auriez pitié de ma vie. Et que faut-il, dit-elle, pour vous soulager ? Pour ceste-heure, luy dit-il, il ne me faut que la permission de m'en aller. Voulez vous repliqua la Nymphe que j'en parle à Galathée ? Je vous en requiers, respondit-il, par tout ce que vous aymez le plus. Ce sera donc par vous, dit la Nymphe en rougissant : & sans tourner la teste à luy, elle sortit de la chambre pour aller où estoit Galathée, qu'elle trouva toute seule dans le jardin, & qui des-ja commençoit de soupçonner qu'il y eust de l'amour du costé de Leonide, luy semblant qu'elle n'avançoit rien en la charge qu'elle luy avoit donnée, & voyoit toutefois qu'elle ne bougeoit presque de tout le jour d'aupres de luy, parce que sçachant combien les armes de la beauté du Berger estoient trenchantes, elle jugeoit bien qu'il en pouvoit blesser aussi bien deux, comme une. Toutefois estant contrainte de passer par ses mains, elle taschoit de se détromper le plus qu'il luy estoit possible. Et ainsi continuoit tousjours envers la Nymphe, le mesme visage qu'elle avoit accoustumé, & lors qu'elle la vid venir à elle, elle s'avança pour s'enquerir comme se portoit le Berger : & ayant sçeu qu'il estoit au mesme estat qu'elle l'avoit laissé, elle se remit au promenoir, & apres avoir fait quelques pas sans parler, elle se tourna à la Nymphe, & luy dit. Mais dictes-moy Leonide, fut-il jamais un homme plus insensible que Celadon, puis que ny mes actions, ny vos discours ne luy peuvent donner ressentiment de ce qu'il doit envers moy ? Quant à moy, respondit Leonide, je l'accuse plutost de peu d'esprit, & de faute de courage, que non point de ressentiment, car j'ay opinion qu'il n'a pas le jugement de recognoistre à quoy tendent vos actions ; que s'il recognoist mes paroles, il n'a pas le courage de pretendre si haut, & ainsi autant que l'aymant de vos perfections, & de vos faveurs le peuvent eslever à vous, autant la pesanteur de son peu de merite, & de sa condition le rabaisse : mais il ne faut point trouver cela estrange, puis que "les pommiers portent des pommes, & les chesnes des glands : car chasque chose produit selon son naturel". Aussi que pouvez-vous esperer, que produise le courage d'un villageois, que des desseins d'une ame vile, & rabaissée ? Je croy bien respondit Galathée que la grande difference de nos conditions luy pourroit donner beaucoup de respect, mais je ne puis penser s'il recognoist ceste difference, qu'il n'ait assez d'esprit, pour juger à quelle fin je traitte envers luy avec tant de douceurs, si ce n'est qu'il soit des-ja tant engagé envers ceste Astrée, qu'il ne s'en puisse plus retirer. Asseurez-vous, Madame, repliqua Leonide, que ce n'est point respect, mais sottise, qui le rend ainsi mescognoissant ; car je veux bien advoüer, comme vous sçavez, qu'asseurément il est vray qu'il ayme Astrée, mais s'il avoit du jugement, ne la mesprise roit-il pas pour vous, qui meritez sans comparaison beaucoup davantage ? & toutesfois, il est si mal advisé, qu'à tous les coups, que je luy parle de vous, il ne me répond qu'avec les regrets de l'esloignement de son Astrée, qu'il represente avec tant de desplaisirs, que l'on jugeroit que le sejour qu'il fait ceans, luy est infiniment ennuyeux. Et ce matin mesme l'oyant souspirer, je luy en ay demandé la cause, il m'a fait des responses qui esmouvroient des pierres à pitié, & en fin la conclusion a esté, que je vous requisse qu'il s'en peust aller. Ouy repliqua Galathée, rougie de colere, & ne pouvant dissimuler sa jalousie, confessez verité Leonide, il vous a esmeuë. Il est vray, Madame, il m'a esmeuë de pitié, & me semble, puis qu'il a tant d'envie de s'en aller, que vous ne devez point le retenir par force : car "l'Amour n'entre jamais dans un cœur à coups de foüets". Je n'entends pas, repliqua Galathée, qu'il vous ayt esmeuë de pitié, mais n'en parlons plus, peut-estre quand il sera bien sain, ressentira-il aussi tost les effets du dépit qu'il a fait naistre en moy, que ceux de l'Amour qu'il a produits en vous : ce-pendant pour parler franchement, qu'il se resolve de ne partir point d'icy à sa volonté, mais à la mienne. Leonide voulut respondre : mais la Nymphe l'interrompit. Or sus Leonide, luy dit-elle, c'est assez, contentez-vous que je n'en dis pas davantage, assez seulement, ma resolution est celle-là. Ainsi Leonide fut con trainte de se taire, & de s'en aller, ressentant de telle sorte ceste injure, qu'elle resolut dés lors de se retirer chez Adamas son oncle, & ne jamais plus recevoir le soucy des secrets de Galathée, qui en mesme temps appella Sylvie qui se promenoit à une autre allée, toute seule, à laquelle contre son dessein, elle ne peut s'empescher, en se plaignant de Leonide de luy faire sçavoir ce que jusques alors elle luy avoit caché : mais Sylvie, encore que jeune, toutefois pleine de beaucoup de jugement, pour raccommoder toutes choses, tascha d'excuser Leonide au mieux qu'il luy fut possible, jugeant bien que si sa compagne se dépitoit, & que ces choses vinssent à estre sceuës, elles ne pourroient que rapporter beaucoup de honte à sa maistresse. Et c'est pourquoy elle luy dit apres plusieurs autres propos : Vous sçavez bien, Madame, que jamais vous ne m'avez rien dit de cet affaire, & toutefois je vous en diray des particularitez, que vous ne m'en jugerez pas tant ignorante, comme je le vous ay fait paroistre, mais mon humeur n'est pas de m'entremettre aux choses, où je ne suis point appellée. Il y a des-ja quelque temps, que voyant ma compagne si assiduë aupres de Celadon, je soupçonnois que l'Amour en fust cause, & non pas la compassion de son mal, & parce que c'est chose qui nous touche à toutes, je me resolus avant que de luy en parler, d'en estre bien asseurée, & dés lors j'espiay ses actions de plus pres que de coustume, & fis tant qu'avant-hier je me mis en la ruelle du lict du Berger, ce pendant qu'il dormoit, & peu apres Leonide entra, qui en poussant la porte, l'esveilla sans y penser, & apres plusieurs discours communs, elle vint à parler de l'amitié qu'il avoit portée à la Bergere Astrée, & Astrée à luy. Mais dit-elle, croyez moy Berger, que ce n'est rien, au pris de l'affection que Galathée vous porte. A moy ? dit-il. Ouy, à vous, repliqua Leonide, & n'en faite point tant l'estonné, vous sçavez combien de fois je la vous ay ditte, encore est-elle plus grande que mes paroles. Belle Nymphe, respondit le Berger, je ne merite, ny ne croy tant de bon heur ; aussi quel seroit son dessein envers moy, qui suis né dans la fange du peuple. Vostre naissance, reprit ma compagne, ne peut estre que grande, puis qu'elle a donné commencement à tant de perfections. O Leonide ! respondit alors le Berger, vos paroles sont pleines de moqueries : mais quand elles seroient veritables, avez-vous opinion que je ne sçache qui est Galathée ; & qui je suis ? Si faits, certes, belle Nymphe : & sçay fort bien mesurer ma petitesse, & sa grandeur à l'aulne du devoir : Voire, respondit Leonide, pensez vous qu'Amour se serve des mesmes mesures que les hommes ? cela est bon, pour ceux qui veulent vendre ou acheter : mais ne sçavez vous pas, que "les dons ne se mesurent point, & Amour n'estant rien qu'un don ; pourquoy le voudriez vous reduire à l'aulne du devoir ?" Ne doutez donc plus, de ce que je vous dis, & pour ne manquer à vostre devoir, rendez luy autant, & d'Amour, & d'affection, qu'elle vous en donne. Je vous jure, Madame, que jusques alors, je m'estois figurée que Leonide parloit pour soy-mesme : & ne faut point que j'en mente, du commencement ce discours m'estonna, mais depuis voyant avec combien de discretion vos actions estoient conduites, je loüay beaucoup la puissance que vous aviez sur elles, sçachant bien, qu'"il est plus difficile de commander absolument à soy-mesme, qu'à tout autre". Ma mignonne, respondit Galathée, si vous sçaviez l'occasion que j'ay, de rechercher l'amitié de Celadon, vous loüeriez & conseilleriez ce mesme dessein, car vous souvient-il de ce Druide qui nous predit nostre fortune. J'en ay bonne memoire, respondit-elle, il n'y a pas fort long temps. Vous sçavez continua Galathée, combien de choses veritables, il vous a predittes, & à Leonide aussi : Or sçachez que de mesme, il m'a asseurée, que si j'espousois jamais autre que Celadon, je serois la plus mal-heureuse personne de la terre : vous semble-il qu'ayant tant de preuve de la verité de ses predictions, je doive mépriser celle-cy, qui me touche si fort ? Et c'est pourquoy je trouvois si mauvais, que Leonide eust esté si mal advisée ; que de marcher sur mes pas, luy en ayant fait ceste mesme declaration. Madame, respondit Silvie, n'entrez nullement en ce doute d'elle, car en verité, je ne vous ments point, & me semble que vous ne devez la despiter davantage, de peur qu'en se plaignant elle ne descouvre ce dessein à quelqu'autre. Ma mie, respondit Galathée en l'embrassant, je ne doute point de ce que vous m'avez asseurée, & vous promets que je me conduiray envers Leonide, ainsi que vous m'avez conseillée.

  Ce pendant qu'elles discouroient ainsi, Leonide alla retrouver Celadon, auquel elle raconta de mot à mot les propos que Galathée & elle avoient euz sur son sujet, & qu'il pouvoit se resoudre, que le lieu où il estoit avoit apparence d'une libre demeure ; mais que veritablement c'estoit une prison. Ce qui le toucha si vivement, qu'au lieu que son mal n'alloit que traînant, il devint si violent que le soir mesme la fievre le reprit, si ardante, que Galathée l'estant allé voir, & le trouvant si fort empiré, entra fort en doute de sa vie, & plus encore, quand le lendemain son mal se rendant tousjours plus grand, il leur esvanouït deux ou trois fois entre les bras. Et quoy que ces Nymphes ne l'esloignassent jamais de plus loing, que l'une au chevet, & l'autre aux pieds de son lict, sans prendre autre repos, que celuy que par des sommeils interrompus, le sommeil extreme leur alloit quelquefois desrobant, si est-ce qu'il estoit tres-mal secouru, n'y ayant en ce lieu aucune commodité pour un malade : & n'osoient en faire venir d'ailleurs de peur d'estre descouvertes. Si bien que le Berger courut une grande fortune de sa vie, & telle qu'un soir il se trouva en si grande extremité, que les Nymphes le tindrent pour mort ; mais en fin il revint à soy, & peu apres prit une tres-grande perte de sang, qui l'affoiblit de sorte, qu'il voulut reposer. Cela fut cause que les Nymphes le laisserent seul avec Meril, & s'estant retirées, Sylvie toute effrayée de cet accident, s'addressant à Galathée, luy dit : Il me semble, Madame, que vous estes pour entrer en une grande confusion, si vous n'y mettez quelque ordre ; jugez en quelle peine vous seriez, si ce Berger se perdoit entre vos mains à faute de secours. Helas ! dit la Nymphe, dés l'accroissement de son mal, j'ay bien consideré ce que vous dittes, mais quel remede y a-il ? Nous sommes icy entierement despourveuës de ce qui luy est necessaire, & d'en avoir d'ailleurs, quand il iroit de ma vie, je ne le voudrois pas faire, pour la crainte que j'ay, que l'on le sçache ceans. Leonide, que l'affection qu'elle portoit au Berger faisoit parler plus resolument que Silvie, luy dit : Madame ces craintes sont fort bonnes, en ce qui ne touche point la vie de personne : mais où il y en va, il ne faut point estre tant considerée, ou bien prevoir les autres inconveniens qui en peuvent naistre. Si ce Berger meurt, avez vous opinion que sa mort demeure sans estre sceuë ? quand ce ne seroit que pour punition, il faut que vous croyez que le ciel mesme la descouvriroit, mais prenons toutes choses au pis, & qu'on sçache que ce Berger est ceans. Et quoy, pour cela ? ne pourrez vous pas couvrir vostre dessein de celuy de la compassion, à quoy nostre naturel nous incline toutes ? & toutefois s'il vous plaist de vous reposer de cet affaire sur moy, je m'asseure de le conduire si discrettement que personne n'en descouvrira rien : car Madame, j'ay un oncle nommé Adamas, le Prince des Druides de ceste contrée ; auquel nul des secrets de nature, ny des vertus des herbes, ne peut estre caché, il est homme plein de discretion, & de jugement, & je sçay qu'il a particuliere inclination de vous faire service, si vous l'employez en ceste occasion, je tiens pour certain que le tout reüssira à vostre contentement. Galathée demeura quelque temps sans respondre, mais Sylvie qui voyoit que c'estoit le meilleur expedient, & prevoyoit que par le moyen du sage Adamas, elle divertiroit Galathée de ceste honteuse vie, elle respondit assez promptement, que ceste voye luy sembloit la plus asseurée. A quoy Galathée consentit, n'en pouvant eslire une meilleure. Il reste reprit Leonide de sçavoir, Madame, afin que je n'outre-passe vostre commandement, que c'est que vous voulez que je die, ou que je taise à Adamas. "Il n'y a rien, respondit Sylvie (voyant que Galathée demeuroit interditte) qui oblige tant à se taire, que de faire paroistre une entiere fiance ; ny rien au contraire qui dispense plus à parler que la meffiance recogneuë." De sorte qu'il me semble pour rendre Adamas secret, qu'il luy faut dire avant qu'il vienne, tout ce qu'il pourra descouvrir quand il sera icy. Je suis, respondit Galathée, tant hors de moy, qu'à peine sçay-je ce que je dis. C'est pourquoy je remets toute chose en vostre discretion. Ainsi partit Leonide avec dessein, quoy que la nuit fust au commencement fort obscure, de ne s'arrester qu'elle ne fust chez son oncle, de qui la demeure estoit sur le panchant de la montagne de Marcilly, assez pres des Vestalles de Laignieu ; mais son voyage fut beaucoup plus long qu'elle ne pensoit, car arrivant sur la pointe du jour elle sceut qu'il estoit à Feurs, & qu'il n'en reviendroit de deux, ou trois jours, qui fut cause que sans s'y arrester beaucoup, elle en prit le chemin, tant lasse toutefois, que n'eust esté le desir de la guerison du Berger, qui ne luy donnoit nul repos, sans doute elle eust attendu Adamas chez luy, où elle ne fit que se reposer environ une demye heure, parce que n'estant accoustumée à ce travail, elle le trouvoit fort difficile ; & lors qu'il luy sembla de s'estre assez rafraischie, elle partit seule comme elle y estoit venuë : Mais à peine avoit-elle fait une lieuë, qu'elle vid venir de loin, par le mesme chemin qu'elle avoit fait, une Nymphe toute seule, que peu apres elle recognut pour estre Sylvie, ceste rencontre ne luy donna pas un petit sursaut, croyant qu'elle luy vint annoncer la mort de Celadon, mais ce fut tout au contraire : car elle sceut par elle, que depuis son depart il avoit fort bien reposé, & qu'à son resveil il s'estoit trouvé sans fievre, qu'à ceste occasion Galathée l'avoit fait incontinent partir pour la ratraper, afin de l'en advertir, & de luy dire que le Berger estant en si bon estat, il n'estoit pas de besoin d'amener Adamas, ny de luy descouvrir leurs affaires. Il seroit bien mal-aisé de representer quel fut le contentement de Leonide, oyant la guerison du Berger qu'elle aymoit : Et apres en avoir loüé Dieu, elle dit à sa compagne : Puis ma sœur, que je recognois suyvant les discours que vous me tenez, que Galathée ne vous a point celé le dessein qu'elle a envers ce Berger, il faut que je vous en parle franchement, & que je vous die, que ceste sorte de vie me desplaist infiniment, & que je la trouve fort honteuse, & pour elle, & pour nous ; car elle en est tellement passionnée, que quel mépris que ce Berger face d'elle, elle ne s'en peut distraire, & a tellement devant les yeux les predictions d'un certain Druide, qu'elle croit tout son bon heur despendre de cet Amour, & c'est le bon, que suivant l'humeur des Amans, elle juge Celadon tant aymable, qu'elle croit chacun le devoir aymer autant qu'elle : comme si tous le voyoient de ses mesmes yeux, & c'est là mon grief, car elle est devenuë si jalouse de moy, qu'à peine me peut-elle souffrir aupres de luy. Or ma sœur si ceste vie vient à se sçavoir, comme il n'en faut point douter, puis qu'"il n'y a rien de si secret qui ne se descouvre", jugez que c'est qu'on dira de nous, & quelle opinion nous aurions de quelque autre à qui semblable chose fust arrivée : j'ay fait tout ce qu'il m'a esté possible pour l'en distraire, mais ç'a esté sans effet : C'est pourquoy je suis resoluë quant à moy de la laisser aymer, puis qu'elle veut aymer, pourveu que ce ne soit point à nos despens. Je vous fais tout ce discours pour vous dire, qu'il me sembleroit tres à propos, que nous essaïssions d'y remedier, & que je ne voy point un moyen plus aysé, que par l'entremise de mon oncle, qui en viendra bien à bout par son conseil, & par sa prudence. Ma sœur, respondit Sylvie, je loüe infiniment vostre dessein, & pour vous donner commodité de conduire Adamas vers elle, je m'en retourneray d'icy, & diray que j'ay esté chez Adamas, & que je n'ay trouvé ny vous, ny luy. Il sera donc à propos, respondit Leonide, que nous allions nous reposer dans quelque buisson, afin qu'il semble que vous m'ayez cherchée plus long temps, aussi bien suis-je si lasse qu'il faut que je dorme un peu, si je veux parachever mon voyage. Allons ma sœur, repliqua Slvie, & croyez que vous ne faictes peu pour vous d'oster Celadon d'entre nous, car je prevoy bien à l'humeur de Galathée, qu'avec le temps il vous raporteroit beaucoup de desplaisir. A ce mot elles se prirent par la main, & regardant où elles pourroient passer une par tie du jour, elles virent un lieu de l'autre costé de Lignon, qui leur sembla si à propos, que passant sur le pont de la Boteresse, & laissant Bon-lieu sejour des Vestalles à main gauche, & descendant le long de la riviere, vindrent se mettre dedans un gros buisson qui estoit tout joignant le grand chemin, & de qui l'espaisseur rendoit en tout temps un agreable sejour, où apres avoir choisi l'endroit le plus couvert elles s'endormirent aupres l'une de l'autre.

  Et cependant qu'elles reposoient, Astrée, Diane, & Phillis vindrent de fortune conduire leurs troupeaux en ce mesme lieu : & sans voir les Nymphes s'assirent aupres d'elles, & parce que "les amitiez qui naissent en la mauvaise fortune ; sont bien plus estroittes & serrées que celles qui se conçoivent dans le bon-heur" ; Diane qui s'estoit liée d'amitié avec Astrée, & Phillis, depuis le desastre de Celadon, leur portoit tant de bonne volonté, & elles à elle, que presque de tout le jour elles ne s'abandonnoient : & certes qu'Astrée avoit bien besoin de consolation, puis que presque au mesme temps elle perdit Alcé, & Hypolite ses pere & mere ; Hypolite pour la frayeur qu'elle eut de la perte d'Astrée, lors qu'elle tomba dedans l'eau, & Alcé pour le desplaisir de la perte de sa chere compagne, qui ne fut à Astrée un foible soulagement, pouvant plaindre la perte de Celadon sous la couverture de celle de son pere & de sa mere : & comme je vous ay dit, Diane fille de la sage Bellinde, pour ne manquer au devoir de voisinage l'allant plusieurs fois visiter, trouva son humeur si agreable, & Astrée la sienne, & Phillis celle de toutes deux, qu'elles se jurerent ensemble une si estroitte amitié, que jamais depuis elles ne se separerent, & ce jour avoit esté le premier, qu'Astrée estoit sortie de sa cabane. De sorte que ses deux fidelles compagnes se trouverent avec elle, mais elle ne fut plutost assise qu'elle n'apperceut de loing Semire, qui la venoit trouver. Ce Berger avoit esté long temps amoureux d'Astrée, & ayant recognu qu'elle aimoit Celadon, il avoit esté cause de leur mauvais mesnage, s'estant persuadé qu'ayant chassé Celadon, il obtiendroit aisément son lieu : il s'en venoit la trouver afin de commencer son dessein, mais il fut fort deceu : Car Astrée ayant recognu sa finesse, conceut une haine si grande, contre luy, qu'aussi tost qu'elle le vid, se mettant la main sur les yeux, pour ne le voir davantage, pria Phillis de luy dire de sa part, qu'il ne se presentast jamais à elle ; & ses paroles furent proferées avec un certain changement de visage, & d'une si grande vehemence, que ses compagnes y recognurent bien une tres-grande animosité, qui fit avancer plus promptement Phillis vers le Berger. Quand il ouyt ce message, il demeura tellement confus en sa pensée, qu'il sembloit estre immobile. Enfin, vaincu & contraint de la cognoissance de son erreur, il luy dit : Discrette Phillis, j'advoüe que le Ciel est juste, de me donner plus d'ennuy qu'un cœur n'est capable de supporter : puis qu'encor ne peut-il égaler son chastiment à mon offense, ayant esté cause de faire rompre la plus belle & la plus entiere amitié qui ait jamais esté. Mais afin que les Dieux ne me punissent point plus rigoureusement, dittes à ceste belle Bergere, que je demande pardon, & à elle & aux cendres de Celadon, l'assurant que l'extréme affection que je luy ay portée, a sans plus esté la cause de ceste faute, que loing d'elle & de ses yeux, à bon droit courroucez, j'iray plaignant toute ma vie. A ce mot il s'en alla tant desolé, que son repentir toucha Phillis de quelque pitié : Et estant revenuë vers ses compagnes, leur redit ce que le Berger avoit respondu. Helas ! ma sœur, dit Astrée, j'ay plus d'occasion de fuir ce meschant, que je n'ay pas de pleurer, jugez par là, si je le dois faire, c'est luy sans plus qui est cause de tout mon ennuy. Comment ma sœur, dit-elle, Semire est cause de vostre ennuy ? A-il tant de puissance sur vous ? Si j'osois vous raconter sa meschanceté, dit Astrée, & mon imprudence, vous diriez qu'il a usé du plus grand artifice que l'esprit le plus cauteleux sçauroit jamais inventer. Diane qui recognut que c'estoit à son occasion, qu'elle n'en parloit pas plus clairement à Phillis, pour n'y avoir encore que huit ou dix jours qu'elles se pratiquoient si familierement, leur dit, que ce n'estoit pas son dessein de leur rapporter de la contrainte. Et vous, belle Bergere, dit- elle se tournant vers la triste Astrée, me dorrez occasion de croire que vous ne m'aimez pas, si vous usez moins librement envers moy que envers Phillis, puis qu'encore qu'il n'y ait pas si long temps, que j'aye le bien de vostre conversation, si ne devez-vous moins estre assurée de mon affection que de la sienne. Phillis alors luy respondit : Je m'assure qu'Astrée parlera tousjours devant vous aussi franchement que devant elle mesme, son humeur n'estant pas d'estre amie à moitié, & depuis qu'elle s'est jurée telle, il n'y a plus de cachette en son ame. Il est certain, continua Astrée, & ce qui m'empesche d'en parler davantage, c'est seulement, que "de remettre le fer dans une playe ne fait que l'envenimer". Si est-ce, repliqua Diane, qu'"il faut bien souvent user du fer pour les guerir", & quant à moy, il me semble que "de dire librement son mal à une amie, c'est luy en remettre une partie", & si j'osois vous en prier, ce me seroit une tres-grande satisfaction de sçavoir quelle a esté vostre vie : Tout ainsi que je ne feray jamais difficulté de vous raconter la mienne, quand vous en aurez la curiosité. Puis que vous le voulez ainsi, respondit Astrée, & que vous avez agreable de participer à mes ennuis, je veux donc que par apres vous me fassiez part de vos bon-heurs & contentements, & que cependant vous me permettiez d'user de briefveté en ce discours, que vous desirez sçavoir de moy ; aussi bien une histoire si malheureuse que la mien ne, ne peut plaire que pour estre courte, & s'estant toutes trois rassises en rond, elle reprit la parole de ceste sorte.



HISTOIRE D'ASTREE
ET PHILLIS.



  Ceux qui pensent que les amitiez, & les haines passent de pere en fils, s'ils sçavoient quelle a esté la fortune de Celadon & de moy advouëroient sans doute qu'ils se sont bien fort trompez. Car belle Diane, je croy que vous avez souvent ouy dire la vieille inimitié d'entre Alcé, & Hypolite mes pere & mere ; & Alcippe, & Amarillis, pere & mere de Celadon, leur haine les ayant accompagnez jusques au cercueil, qui a esté cause de tant de troubles entre les Bergers de ceste contrée, que je m'asseure qu'il n'y a personne qui l'ignore le long des rives du cruel & desastré Lignon : Et toutesfois, il sembla qu'Amour pour montrer sa puissance, voulut expressément de personnes tant ennemies en unir deux si estroittement, que rien n'en peut rompre les liens que la mort : Car à peine Celadon avoit attaint l'âge de quatorze ou quinze ans, & moy de douze ou treize, qu'à une assemblée qui se faisoit au Temple de Venus, qui est sur le haut de ce Mont, relevé dans la plaine, vis à vis de Mont-Suc, à une liëue du Chasteau de Montbrison ; ce jeune Berger me vid, & comme il m'a raconté depuis, il avoit conceu le desir long temps auparavant par le rapport que l'on luy avoit fait de moy : Mais l'empeschement que je vous ay dit de nos peres luy en avoit osté les moyens, & faut que j'avoüe, que je ne croy pas qu'il en eust plus de volonté que moy. Car je ne sçay pourquoy lors que j'oyois parler de luy le cœur me tressailloit en l'estomac ; si ce n'est que ce fust un presage des troubles, qui depuis me sont arrivez à son occasion. Or soudain qu'il me vid, je ne sçay comment il trouva sujet d'Amour en moy, tant y a que depuis ce temps il se resolut de m'aimer, & de me servir, & sembla qu'à ceste premiere veuë nous fussions l'un & l'autre sur le point qu'il nous falloit aimer, puis qu'aussi tost qu'on me dit que c'estoit le fils d'Alcippe, je ressentis un certain changement en moy qui n'estoit pas ordinaire, & dés lors toutes ses actions commencerent à me plaire, & à me sembler beaucoup plus agreables que de tous ces autres jeunes Bergers de son âge ; & par ce qu'il n'osoit encores s'approcher de moy, & que la parole luy estoit interditte, ses yeux, par leurs allées & venuës, me parlerent si souvent, qu'en fin je recognus qu'il avoit envie de m'en dire davantage, & d'effet à un bal qui se tenoit au pied de la montagne, sous des vieux ormes qui rendent un agreable ombrage ; il usa de tant d'artifice, que sans me prendre, & montrant que c'estoit par mesgarde, il se trou va au dessous de ma main. Quant à moy je ne fis point semblant de le cognoistre, & traittois avec luy, comme avec tous les autres. Luy au contraire en me prenant la main, abaissa la teste, de sorte que faisant semblant de baiser sa main, je sentis sur la mienne sa bouche, cet acte me fit monter la rougeur au visage & faignant de n'y prendre garde je tournay la teste de l'autre costé, comme attentive au branle que nous dansions. Cela fut cause qu'il demeura quelque temps sans me parler, ne sçachant, comme je croy, par où il devoit commencer : en fin ne voulant pas perdre ceste occasion qu'il avoit si long temps recherchée, il s'avança devant moy, & parla à l'aureille de Corilas, qui me conduisoit à ce bal, si haut (faignant toutefois de le dire bas) que j'ouys tels mots. Plust à Dieu, Corilas, que la querelle des peres de ceste Bergere, & de moy, eust à se demesler entre nous deux : & lors il se retira en sa place, & Corilas luy respondit assez haut : Ne faites point ce souhait Celadon, car peut-estre ne souhaitterez vous jamais rien de si dangereux. Quel hazard qu'il y ait (respondit Celadon) je ne me desdiray jamais de ce que je vous ay dit, & en deusse-je donner le cœur pour gage. En semblables promesses, repliqua Corilas, on n'offre jamais une moindre assurance que celle-là, & toutefois il y en a fort peu, qui quelque temps apres ne s'en desdient. Quiconque, adjouta le Berger, fera difficulté de courre la fortune dont vous me menacez, je le croiray pour homme de peu de courage. "C'est vertu, respondit Corilas, d'estre courageux, mais c'est une folie aussi d'estre temeraire". A la preuve, repliqua Celadon, on cognoistra quel je suis ; & cependant je vous promets encore un coup, que je ne m'en desdiray jamais. Et parce que je faisois semblant de ne prendre garde à leur discours, adressant sa parole à moy, il me dit : Et vous, belle Bergere, quelle opinion en avez-vous ? Je ne sçay, luy respondis-je, dequoy vous parlez. Il m'a dit, reprit Corilas, que pour tirer un grand bien d'un grand mal, il voudroit que la haine de vos peres fust changée en amour entre les enfans. Comment, respondis-je, faisant semblant de ne le cognoistre pas, estes-vous fils d'Alcippe ? & m'ayant respondu qu'ouy, & de plus mon serviteur. Il me semble, luy dis-je, qu'il eust esté plus à propos que vous vous fussiez mis aupres de quelqu'autre, qui eust eu plus d'occasion de l'avoir agreable que moy. J'ay bien ouy dire, repliqua Celadon, que "les Dieux punissent les erreurs des peres sur les enfans", mais entre les hommes cela n'a jamais esté accoustumé : ce n'est pas qu'il ne doive estre permis à vostre beauté qui est divine, d'user des mesmes privilèges des Dieux, mais si cela est, vous devez aussi comme eux le pardon quand on le vous demande. Est-ce ainsi Berger, interrompit Corilas, que vous commencez vostre combat en criant mercy ? En tel combat, respondit-il, estre vaincu c'est une espece de victoire, & quant à moy je le veux bien estre, pourveu qu'elle en veuille la despoüille : Je croy qu'ils eussent plus longuement continué leur discours, si le bransle eust duré davantage : mais sa fin nous separa, & chacun retourna en sa place.

  Quelque temps apres on commença de proposer les prix aux divers exercices qu'on avoit accoustumé de faire, comme de luitter, de courre, de sauter, & de jetter la barre, ausquels Celadon pour estre trop jeune, ne fut receu qu'à celuy de la course, dont il eut le prix, qui estoit une Guirlande de diverses fleurs, qui luy fut mise sur la teste par toute l'assemblée, avec beaucoup de loüange, qu'estant si jeune il eust vaincu tant d'autres Bergers. Luy sans beaucoup songer en soy-mesme, se l'ostant, me la vint poser sur les cheveux, me disant assez bas : Voicy qui reconfirme ce que je vous ay dit. Je fus si surprise que je ne puz luy respondre, & n'eust esté Artemis, vostre mere Phillis, je la luy eusse renduë, non pas que venant de sa main elle ne me fust fort agreable, mais parce que je craignois qu'Alcippe, & Amarillis ne le trouvassent mauvais. Toutefois Artemis, qui desiroit plutost d'assoupir que de rallumer ces vieilles inimitiez, me commanda de la recevoir, & de l'en remercier : ce que je fis si froidement que chacun jugea bien, que ce n'avoit esté que par l'ordonnance de ma tante. Tout ce jour se passa de ceste sorte, & le lendemain aussi, sans que le jeune Berger perdist une seule commodité de me faire paroistre son affection sans s'y essayer discrettement. Et par ce que le troisiesme jour on a accoustumé, comme vous savez, de representer en l'honneur de Venus le jugement que Paris donna des trois Deesses ; Celadon resolut de se mesler parmy les filles, sous habit de Bergere : Vous sçavez bien que le troisiesme jour, sur la fin du repas, le grand Druide a de coustume de jetter entre les filles une pomme d'or, sur laquelle sont escrits les noms des trois Bergeres qui luy semblent les plus belles de la trouppe, avec ce mot (Soit donnée à la plus belle des trois) & qu'apres on tire au sort celle qui doit faire le personnage de Paris, qui avec les trois Bergeres entre dans le Temple de la Beauté desdié à Venus : Où les portes estant bien serrées, elle fait jugement de la beauté de toutes trois, les voyant nuës, horsmis un foible linge, qui les couvre de la ceinture jusques aupres du genoüil, & parce que autrefois il y a eu de l'abus, & que quelques Bergers se sont meslez parmy les Bergeres ; il fut ordonné par edict public, que celuy qui commettroit semblable faute, seroit sans remission lapidé par les filles à la porte du Temple. Or il advint que ce jeune enfant sans consideration de ce danger extréme, ce jour là s'abilla en Bergere, & se mettant dans nostre trouppe fut receu pour fille, & comme si la fortune l'eust voulu favoriser, mon nom fut escrit sur la pomme, & celuy de Malthée, & de Stelle : & lors qu'on vint à tirer le nom de celle qui feroit le personnage de Paris, j'ouys nommer Orithie, qui estoit le nom que Celadon avoit pris. Dieu sçait si en son ame il ne receut toute la joye dont il pouvoit estre capable, voyant son dessein si bien reüssir. En fin nous fusmes menées dans le Temple, où le juge estant assis en son siege, les portes closes, & nous trois demeurées toutes seules dedans avec luy, nous commençasmes selon l'ordonnance à nous desabiller, & parce qu'il falloit que chacune à part luy allast parler, & faire offre tout ainsi que les trois Deesses avoient fait autrefois à Paris ; Stelle qui fut la plus diligente à se desabiller, s'alla la premiere presenter à luy, qu'il contempla quelque temps, & apres avoir oüy ce qu'elle luy vouloit dire, il la fit retirer pour donner place à Malthée, qui m'avoit devancée, par ce qu'il me faschoit fort de me montrer nuë, & allois retardant le plus que je pouvois de me despoüiller. Celadon à qui le temps sembloit trop long, apres avoir fort peu entretenu Malthée, voyant que je n'y allois point, m'appella paresseuse. En fin je fus contrainte de m'y en aller, mais mon Dieu quand je m'en souviens, je meurs encor de honte ! j'avois les cheveux espars, qui me couvroient presque toute, sur lesquels pour tout ornement je n'avois que la Guirlande que le jour auparavant il m'avoit donnée. Quand les autres furent retirées, & qu'il me vid en cet estat aupres de luy, je pris bien garde qu'il changea deux ou trois fois de couleur, mais je n'en eusse jamais soupçonné la cause : de mon costé la honte m'avoit teint la joüe d'une si vive couleur, qu'il m'a juré depuis ne m'avoir jamais veuë si belle ; & eust bien voulu qu'il luy eust esté permis de demeurer tout le jour en ceste contemplation ; mais craignant d'estre descouvert, il fut contraint d'abreger son contentement, & voyant que je ne luy disois rien, car la honte me tenoit la langue liée : Et quoy, Astrée, me dit-il, croyez-vous vostre cause tant avantageuse, que vous n'ayez besoin comme les autres de vous rendre vostre juge affectionné ? Je ne doute point Orithie, luy respondis-je, que je n'aye plus de besoin de seduire mon juge par mes paroles, que Stelle, ny Malthée, mais je sçay bien aussi que je leur cede autant en la persuasion, qu'en la beauté. De sorte que n'eust esté la contrainte à quoy la coustume m'a obligée, je ne fusse jamais venuë devant vous pour esperance de gagner le prix. Et si vous l'emportez, respondit le Berger, qu'est-ce que vous ferez pour moy ? Je vous en auray, luy dis-je, d'autant plus d'obligation que je croy le meriter le moins. Et quoy, me repliqua-il, vous ne me faites point d'autre offre ? Il faut, luy dis-je, que la demande vienne de vous : Car je ne vous en sçaurois faire qui meritast d'estre receuë. Jurez moy, me dit le Berger, que vous me donrez ce que je vous demanderay, & mon jugement sera à vostre avantage : apres que je luy eus promis, il me demanda de mes cheveux pour faire un bracelet, ce que je fis, & apres l'avoir serré dedans un papier, il me dit : Or Astrée je retiendray ces cheveux pour gage du serment que vous me faites, afin que si vous y contrevenez jamais, je les puisse offrir à la Deesse Venus, & luy en demander vengeance. Cela luy respondis-je est superflu, puis que je suis resoluë de n'y manquer jamais. Alors avec un visage riant, il me dit, Dieu soit loüé belle Astrée, que mon dessein soit reüssi si heureux, car sçachez que ce que vous m'avez promis, c'est de m'aimer plus que personne du monde, & me recevoir pour vostre fidele serviteur, qui suis Celadon, & non pas Orithie, comme vous pensez : Je dis ce Celadon, par qui amour a voulu rendre preuve que la haine n'est assez forte pour destourner ses effets, puis qu'entre les inimitiez de nos peres, il m'a fait estre tellement à vous, que je n'ay point redouté de mourir à la porte de ce Temple, pour vous rendre tesmoignage de mon affection. Jugez, sage Diane, quelle je devins lors, car Amour me deffendoit de venger ma pudicité ; & toutefois la honte m'animoit contre l'Amour : en fin apres une confuse dispute, il me fut impossible de consentir à moy-mesme de le faire mourir, puis que l'offense qu'il m'avoit faite n'estoit procedée que de me trop aimer, toutefois le recognoissant estre un Berger, je ne puz plus longuement demeurer nuë devant ses yeux, & sans luy faire autre response, je m'en courus vers mes compagnes, que je trouvay desja presque revestuës : Et reprenant mes habits sans sçavoir presque ce que je faisois, je m'abillay le plus promptement qu'il me fut possible : mais pour abreger, lors que nous fusmes toutes prestes, la dissimulée Orithie se mit sur le seuil de la porte, & nous ayant toutes trois aupres d'elle : J'ordonne, dit-il, que le prix de la beauté soit donné à Astrée, en tesmoignage dequoy je luy presente la pomme d'or, & ne faut que personne doute de mon jugement, puis que je l'ay veu & ressenty. En proferant ces mots, il me presenta la pomme, que je receus toute troublée, & plus encores quand tout bas il me dit, recevez ceste pomme pour gage de mon affection, qui est toute infinie, comme elle est toute ronde. Je luy respondis, contente toy témeraire que je la reçois pour sauver ta vie, qu'autrement je refuserois venant de ta main. Il ne pût me repliquer de peur d'estre ouy & recognu : & parce que c'estoit la coustume, que celle qui recevoit la pomme, baisoit le juge pour remerciement, je fus contrainte de le baiser : mais je vous assure que quand jusques alors je ne l'eusse point recognu, j'eusse bien descouvert que c'estoit un Berger, car ce n'estoit point un baiser de fille. Incontinant la foule, & l'applaudissement de la trouppe nous separa, parce que le Druide m'ayant couronnée, me fit porter dans une chaire jusques où estoit l'assemblée, avec tant d'honneur, que chacun s'estonnoit, que je ne m'en resjouïssois davantage, mais j'estois tellement interditte, & si fort combatuë d'Amour, & de despit, qu'à peine sçavois-je ce que je faisois. Quant à Celadon, aussi tost qu'il eut parachevé les ceremonies, il se perdit entre les autres Bergeres, & peu à peu sans qu'on y prist garde, se retira de la trouppe, & laissa ses habits empruntez, pour reprendre les siens naturels, avec lesquels il nous vint retrouver ayant un visage si assuré, que personne ne s'en fust jamais douté : quant à moy lors que je le revy, je n'osois presque tourner les yeux sur luy, pleine de honte, & de colere : mais luy qui s'en prenoit garde sans en faire semblant, trouva le moyen de m'accoster, & me dit assez haut, le juge qui vous a donné le prix de la beauté, a montré d'avoir beaucoup de jugement, & me semble que quoy que la justice de vostre cause meritast bien une aussi favorable sentence, vous ne laissez toutefois de luy avoir quelque obligation. Je croy Berger, luy respondis-je, qu'il m'est plus obligé que moy à luy, puis que s'il m'a donné une pomme, qui en quelque sorte m'estoit deuë, je luy ay donné la vie, que pour sa témerité il meritoit de perdre. Aussi m'a-il dit, respondit incontinant Celadon, qu'il ne la veut conserver que pour vostre service. Si je n'eusse eu plus d'esgard, repliquai-je, à moy mesme qu'à luy, je n'eusse pas laissé sans chastiment une si grande outrecuidence : mais Celadon c'est assez, coupons là ce discours, & contentez-vous, que si je ne vous ay fait punir comme vous meritez, ce n'a seulement esté, que pour ne vouloir donner occasion à chacun de penser quelque chose de plus mal à propos de moy, & non point pour faute de volonté que j'eusse de vous en voir punir. S'il n'y a eu, dit-il, que ceste occasion, qui ait retardé ma mort, dittes moy de quelle façon vous voulez que je meure, & vous verrez que je n'ay moins de courage pour vous satisfaire, que j'ay eu d'Amour pour vous offenser. Ce discours seroit trop long, si je voulois particulierement vous redire tous nos propos. Tant y a qu'apres plusieurs repliques d'un costé & d'autre, par lesquelles il m'estoit impossible de douter de son affection, si pour le moins les divers changements de visage en peuvent donner quelque cognoissance, je luy dis faignant d'estre en colere : Ressouviens toy Berger de l'inimitié de nos peres, & croy que celle que je te porteray ne leur cedera en rien, si tu m'importune jamais plus de tes folies, ausquelles ta jeunesse & mon honneur font pardonner pour ceste fois. Je luy dis ces derniers mots, afin de luy donner un peu de courage : car il est tout vray, que sa beauté, son courage, & son affection me plaisoient, & afin qu'il ne pust me respondre. Je me tournay pour parler à Stelle qui estoit assez pres de moy. Luy tout estonné de ceste response, se retira de l'assemblée si triste, qu'en peu de jours il devint presque mescognoissable, & si particulier, qu'il ne hantoit plus de nos bois que les lieux plus retirez & sauvages. Dequoy estant advertie par quelques-unes de mes compagnes, qui m'en parloient, sans penser que j'en fusse la cause, je commençay d'en ressentir de la peine, & resolus en moy-mesme de chercher quelque moyen de luy donner un peu plus de satisfaction : & parce, comme je vous ay dit, qu'il esloignoit toute sorte de compagnie, je fus contrainte pour le rencontrer de conduire mes trouppeaux du costé où je sceus qu'il se retiroit le plus souvent ; & apres y avoir esté en vain deux ou trois fois, en fin un jour, ainsi que je l'allois cherchant, il me sembla d'entr'ouyr sa voix entre quelques arbres, & je ne fus point trompée, car m'approchant doucement je le vis couché en terre de son long, & les yeux tous moites de larmes si tendus contre le Ciel, qu'il sembloit immobile. La veuë que j'en eus me trouvant toute disposée, m'esmeut tellement de pitié, que je me resolus de ne le plus laisser en semblable peine. C'est pourquoy apres l'avoir quelque temps consideré, & ne voulant point luy faire paroistre, que je le voulusse rechercher : Je me retiray assez loin de là, où faisant semblant de ne prendre garde à luy, je me mis à chanter si haut, que ma voix parvint jusques à ses aureilles. Aussi tost qu'il m'ouyt, je veis qu'incontinant il se releva en sursault, & tournant les yeux du costé où j'estois, il demeura comme ravy à m'escouter : à quoy ayant pris garde, afin de luy donner commodité de m'approcher, je fis semblant de dormir, & toutefois je tenois les yeux entr'ouverts pour voir ce qu'il deviendroit, & certes il ne manqua point de faire ce que j'avois pensé : car s'approchant doucement de moy, il se vint mettre à genoux le plus pres qu'il pût : & apres avoir demeuré long temps en cet estat, & que je faisois semblant d'estre plus assoupie en mon sommeil, pour luy donner plus de hardiesse, je sentis qu'apres plusieurs souspirs il se baissa doucement contre ma bouche, & me baisa : lors me semblant qu'il avoit bien assez pris de courage ; j'ouvris les yeux comme m'estant éveillée, quand il m'avoit touchée, & me relevant assise, je luy dis, feignant d'estre en colere : Mal appris Berger, qui vous a rendu si outrecuidé, que de venir interrompre mon sommeil de ceste sorte ? Luy alors tout tremblant, & sans lever les genoux ; C'est vous belle Bergere, dit-il, qui m'y avez contraint, & si j'ay failly vous en devez punir vos perfections qui en sont causes, ce sont tousjours là, luy dis-je, les excuses de vos outrecuidances, mais si vous continuez à m'offenser ainsi, croyez Berger, que je ne le supporteray pas. Si vous appellez offense, me respondit-il, d'estre aymée, & adorée, commencez de bonne heure à chercher le chastiment que vous me voulez donner, car dés icy je vous jure que je vous offenseray de ceste sorte toute ma vie, & qu'il n'y a ny rigueur de vostre cruauté, ny inimitié de nos peres, ny empeschement de l'univers, ensemble, qui me puisse divertir de ce dessein. Mais belle Diane, il faut que j'abrege ces agreables discours, estant si peu convenables en la saison desastrée où je suis, & vous diray seulement, qu'en fin estant vaincuë, je luy dis, Mais quoy Berger, quelle fin aura vostre dessein, puis que ceux qui vous peuvent rendre tel qu'il leur plaist, le desapprouvent. Comment, me repliqua-il incontinent, rendre tel qu'il leur plaist ? tant s'en faut qu'Alcippe ayt ceste puissance sur ma volonté, que je ne l'ay pas moy-mesme. Vous pouvez, luy respondis-je, vous dispenser de vous à vostre gré, mais non pas sans errer de l'obeïssance que vous devez à vostre pere. L'obeïssance, adjousta-il, que je luy dois, ne peut passer au-delà de ce que je puis sur moy : Car "ce n'est faillir, de ne point faire ce que l'on ne peut pas" : mais soit ainsi que je le doive ; puis que de deux maux on doit fuir le plus grand, je choisiray plustost d'errer envers luy, qui n'est qu'un homme, qu'envers vostre beauté qui est divine. Nos discours en fin continuerent si avant qu'il fallut que je luy permisse d'estre mon serviteur, & dautant que nous estions si jeunes & l'un & l'autre, que nous n'avions pas encore beaucoup d'artifice pour couvrir nos desseins, Alcippe s'en prit incontinent garde, & ne voulant point que ceste amitié passast plus outre, il se resolut avec le bon vieillard Cleante son ancien amy, de luy faire entreprendre un voya ge si long, que l'absence effaçast ceste jeune impression d'Amour ; mais cet esloignement y proffita aussi peu que tous les autres artifices, dont depuis il se servit : Car Celadon, quoy que jeune enfant, a tousjours eu une certaine resolution à vaincre toutes difficultez : qu'au lieu que quelqu'autre eust pris ces contrarietez pour peine, il les recevoit pour preuves de soy-mesme, & les nommoit les pierres de touche de sa fidelité ; & dautant qu'il sceut que son voyage devoit estre long, il me pria de luy donner commodité de me dire à-Dieu. Je le fis, belle Diane, mais si vous eussiez veu l'affection dont il me supplioit de l'aymer, les sermens dont il m'asseuroit de ne point changer, & les conjurations dont il m'obligeoit à n'en aymer point d'autres, vous eussiez sans doute jugé, que toutes choses plus impossibles estoient faisables, avant que la perte de ceste amitié. En fin ne pouvant plus retarder, il me dit, Mon Astre (car tel estoit le nom dont plus communément en particulier il me nommoit) je vous laisse mon frere Lycidas, à qui je ne celay jamais un seul de mes desseins : Il sçait quel service je vous ay voué : promettez moy si vous voulez que je parte avec quelque contentement, que vous recevrez, comme venant de moy, tous les services qu'il vous fera ; & que par sa presence vous renouvellerez la memoire de Celadon : & certes il avoit raison de me faire ceste priere, car Lycidas durant son esloignement, se monstra si curieux d'observer ce que son frere luy avoit recomman dé, qu'il y en eut plusieurs qui creurent qu'il avoit succedé à l'affection que son frere me portoit : cela fut cause qu'Alcippe apres l'avoir tenu trois ans hors de ceste contrée, le rapella avec opinion qu'un si long terme auroit aysément effacé la legere impression qu'Amour avoit peu faire en une ame si jeune ; & que devenu plus sage, il distrairoit mesme Lycidas de mon affection : mais son retour ne me fut qu'une extreme asseurance de sa fidelité, car la froideur des Alpes qu'il avoit passée par deux fois, ne peurent en rien diminuer le feu de son Amour, ny les admirables beautez de ces Romaines le divertir tant soit peu de ce qu'il m'avoit promis. O Dieux avec quel contentement me vint-il retrouver ! il me supplia par son frere, que je luy donnasse commodité de me parler, je croy avoir encore sa lettre ; Helas j'ay plus cherement conservé ce qui venoit de luy, que luy mesme, & lors elle tira de sa poche un petit sac semblable à celuy que Celadon portoit, où à son imitation elle conservoit curieusement les lettres qu'elle recevoit de luy, & tirant la premiere ; car elles estoient toutes d'ordre, apres s'estre essuyé les yeux, elle leut tels mots.



LETTRE DE CELADON A
la Bergere Astrée.



  Belle Astrée, mon exil a esté vaincu de ma patience, fasse le Ciel qu'il l'ayt aussi esté de vostre amitié : je suis party avec tant d'ennuy, & revenu avec tant de contentement, que n'estant mort ny allant, ny revenant, je tesmoigneray tousjours qu'on ne peut mourir de trop de plaisir, ny de trop de desplaisir. Permettez moy donc que je vous voye, afin que je puisse raconter ma fortune à celle qui est ma seule fortune.


  Belle Diane, il est impossible que je me ressouvienne des discours, que nous eusmes alors, sans me reblesser de sorte, que la moindre playe m'en est aussi douloureuse que la mort. Pendant l'absence de Celadon Artemis ma tante, & mere de Phillis, vint visiter ses parens, & amena avec elle ceste belle Bergere, dit-elle monstrant Phillis, & par-ce que nostre façon de vivre luy sembla plus agreable que celle des Bergers de Allier, elle resolut de demeurer avec nous, qui ne me fut pas peu de contentement, car par ce moyen nous vinsmes à nous pratiquer, & quoy que l'amitié ne fust pas si estroite comme elle a esté depuis, toutefois son humeur me plaisoit de sorte, que je passois assez agreablement plusieurs heures fascheuses ; & lors que Celadon fut de retour, & qu'il l'eut quelque temps pratiquée, il en fit un si bon jugement, que je puis dire avec verité, qu'il est cause de l'estroitte affection qui depuis a esté entre elle & moy. Ce fut à ceste fois, que luy ayant attaint l'âge de dixsept, ou dixhuict ans, & moy de quinze ou seize, nous commençames de nous conduire avec plus de prudence : De sorte que pour celer nostre amitié, je le priay, ou plutost je le contraignis de faire cas de toutes les Bergeres qui auroient quelque apparance de beauté, afin que la recherche qu'il faisoit de moy, fust plutost jugée commune que particuliere, je dis que je l'y contraignis, parce que je n'ay pas opinion, que sans son frere Lycidas il y eust jamais voulu consentir : car apres s'estre par plusieurs fois jetté à genoux devant moy, pour revoquer le commandement que je luy en faisois, en fin son frere luy dit, qu'il estoit necessaire pour mon contentement d'en user ainsi, & que s'il n'y sçavoit point d'autre remede, il falloit qu'en cela il se servist de l'imagination, & que parlant aux autres, il se figurast que c'estoit à moy. Helas le pauvre Berger avoit bien raison d'en faire tant de difficulté, car il prevoyoit trop veritablement que de là procederoit la cause de sa mort. Excusez sage Diane, si mes pleurs interrompent mon discours, puis que j'en ay tant de sujet, que ce seroit impieté de me les interdire, & apres s'estre essuyée les yeux, elle reprit son discours ainsi.

  Et parce que Phillis estoit d'ordinaire avec moy, ce fut à elle qu'il s'adressa la premiere ; mais avec tant de contrainte, que je ne pouvois quelquefois m'empescher d'en rire, & dautant que Phillis croyoit que ce fust à bon escient, & qu'elle traittoit envers luy, comme on a de coustume d'user envers ceux qui commencent une recherche : je me souviens que s'en voyant assez rudement traitté, il chantoit fort souvent ceste chanson, qu'il avoit faite sur ce sujet.



CHANSON.



  Dessus les bords d'une fontaine,
D'humide mousse revestus,
Dont l'eau de maint replis tortus,
S'alloit esgarant par la plaine,
Un Berger qu'Amour tourmentoit,
Ces vers sur son flageol chantoit :
Cessez un jour, cessez la belle,
Avant ma mort d'estre cruelle.


  Se peut-il, qu'un si grand supplice,
Que pour vous je souffre en aymant,
Si les Dieux sont Dieux de justice,
Soit en fin souffert vainement ?
Peut-il estre qu'une amitié
N'esmeuve jamais à pitié,
Mesme quand l'Amour est extreme,
Comme est celle dont je vous ayme ?


  Ces yeux de qui leurs mignardises
M'ont souvent contraint d'esperer,
Encores que pleins de faintises,
Veulent-ils bien se parjurer ?
Ils m'ont dit souvent que leur cœur
Changeroit enfin sa rigueur,
Et à ce deceveur langage
Faisoit consentir leur visage.


  Mais quoy ? Les beaux yeux des Bergeres,
A mon dam sont aussi trompeurs,
Que des cours les attraits pipeurs :
Doncques ces beautez bocageres,
Quoy que sans fard dessus le front,
Dedans le cœur se farderont,
Et n'apprendront dans leurs escoles,
Qu'à ne donner que des paroles ?


  Cessez un jour, cessez la belle,
Avant ma mort vostre fierté,
Et croyez que toute beauté,
Qui n'a la douceur avec elle,
C'est un œil qui n'a point de jour :
Car une belle sans Amour,
Quelle que puisse estre la femme,
Ressemble un corps qui n'a point d'ame.


  Ma sœur, interrompit Phillis, je me ressouviens fort bien de ce que vous dittes, & faut que je vous fasse rire, de la façon dont il me parloit : car le plus souvent ce n'estoient que des mots tant interrompus, qu'il eust fallu deviner pour les entendre, & d'ordinaire quand il me vouloit nommer, il avoit tant accoustumé de parler à vous, qu'il m'appelloit Astrée. Mais voyez que c'est de nostre inclination ! Je reconnoissois bien que la nature avoit en quelque sorte advantagé Celadon par dessus Lycidas, toutefois sans en pouvoir dire la raison, Lycidas m'estoit beaucoup plus agreable. Helas ma sœur, dit Astrée, vous me remettez en memoire un propos qu'il me tint en ce temps-là de vous, & de ceste belle Bergere, dit-elle, se tournant à Diane. Belle Bergere, me disoit-il, la sage Bellinde, & vostre tante Artemis, sont infiniment heureuses d'avoir de telles filles, & nostre Lygnon leur est fort obligé, puis que par leur moyen, il a le bon heur de voir sur ses rives, ces deux belles & sages Bergeres. Et croyez que si je m'y connois elles seules meritent l'amitié d'Astrée, c'est pourquoy je vous conseille de les aymer : car je prevoy, pour le peu de cognoissance que j'ay eu d'elles, que vous recevrez beaucoup de contentement de leur familiarité, plust à Dieu que l'une d'elles daignast regarder mon frere Lycidas, avec quelle affection l'y porterois-je : & dautant que j'avois encor fort peu de cognoissance de vous, belle Diane, je luy respondis, que je desirerois plutost qu'il servist Phillis, & il advint ainsi que je le souhaittois, car l'ordinaire conversation qu'il eut avec elle à mon occasion, produit au commencement de la familiarité entr'eux, & en fin de l'Amour à bon escient. Un jour qu'il la trouva à commodité, il se resolut de luy declarer son affection avec le plus d'Amour, & le moins de parole qu'il pourroit : Belle Bergere, luy dit-il, vous avez assez de cognoissance de vous mesme, pour croire que ceux qui vous ayment, ne vous peuvent aymer qu'infiniment ; il ne peut estre que mes actions ne vous ayent donné quelque cognoissance de mon affection, pour peu que vous en ayez recognu ; puis qu'on ne peut vous aymer qu'à l'extremité, vous devez advoüer mon Amour estre extreme, & toutesfois estant telle, je ne demande en vous pour encore, qu'un commencement de bonne volonté. Nous nous trouvasmes si pres, Celadon & moy, que nous pusmes ouïr ceste declaration, & la réponse aussi que Phillis luy fit, qui à la verité fut plus rude que je ne l'eusse pas attenduë d'elle ; car dés long temps auparavant, elle, & moy avions fort bien recognu aux yeux, & aux actions de Lycidas qu'il l'aymoit, & en avions souvent discouru, & je l'avois plustost trouvée de bonne volonté envers luy qu'autrement, toutefois à ce coup elle luy respondit avec tant d'aigreur, que Lycidas s'en alla comme desesperé, & Celadon qui aymoit son frere plus que l'ordinaire, ne pouvant souffrir de le voir traitter de ceste sorte, & ne sçachant à qui s'en prendre s'en faschoit presque contre moy, dont au commencement je ne pus m'empescher de sousrire, & en fin je luy dis ; Ne vous ennuyez point, Celadon, de ceste response, car nous y sommes presque obligées, puis que "la plus part des Bergers de ce temps, se plaist davantage de faire croire à chacun d'avoir plusieurs bonnes fortunes envers nous, que presque de les avoir vrayement, ayant opinion que la gloire d'un Berger s'augmente par la diminution de nostre honneur" : & afin que vous sçachiez que je cognois bien l'humeur de Phillis, je prens la charge de mettre Lycidas en ses bonnes graces, pourveu qu'il continuë, & qu'il ayt un peu de patience : Mais il faut advoüer que quand j'en parlay la premiere fois à ceste Bergere, elle me renvoya si loin que je ne sçavois presque qu'en esperer, si bien que je me resolus de la gaigner avec le temps : mais Lycidas qui n'avoit nulle patience fit dessein plusieurs fois de ne la plus aimer, & en ce temps il alloit chantant d'ordinaire tels vers.



STANCES.
Sur une resolution de ne plus aymer.



  Fuyons ces Tyrans de nos cœurs,
Ces yeux qui d'un clin de paupiere,
Sans qu'ils croyent d'estre vainqueurs,
Randent toute ame prisonniere,
Et nostre porte leur fermons,
Si nostre repos nous aymons.


  Comme la fonteine tousjours,
Esloigne sa premiere source,
Ainsi de ces yeux les Amours
Y naissant d'une prompte course,
S'enfuyent ailleurs sans oser
Un seul moment s'y reposer.


  A leur exemple nous aussi,
De ces yeux esloignons nos ames,
Yeux qui seulement du soucy
Des Amants nourrissent leurs flâmes :
Laissons les avec leur beauté,
Pour vivre en nostre liberté.


  Je croy que Lycidas n'eust pas si promptement mis fin à la cruauté dont Phillis refusoit son affection, si de fortune un jour, qu'elle & moy selon nostre coustume nous allions promener le long de Lygnon, nous n'eussions rencontré ce Berger dans une Isle de la riviere en lieu fort escarté, & où il n'y avoit pas apparance de fainte. Nous le vismes d'un des costez de la riviere, qui estoit bien assez large & profonde pour nous empescher d'aller où il estoit, mais non pas d'ouïr les vers qu'il alloit plaignant, en traçant, à ce qu'il sembloit, quelques chiffres sur le sable avec le bout de sa houlette, que nous ne pouvions recognoistre, pour la distance qu'il y avoit de luy à nous : mais les vers estoient tels.



MADRIGAL.
QU'IL NE DOIT POINT
esperer d'estre aymé.



  Pensons nous en l'aimant,
Que quelquefois nostre amitié fidele
Puisse asseurer au cœur de ceste belle
Quelque seur fondement ?
Helas c'est vainement !
  Car plutost pour ma peine,
Ce que je vas tracer
Sur l'inconstante areine,
Ferme se doit penser,
Que dedans son courage,
A mon dam trop sauvage,
Amour pour moy jette nul fondement
Qui ne soit vainement.


  Peu apres nous ouïsmes, s'estant teu pour quelque temps, qu'il reprenoit ainsi la parole avec un grand helas ! & levant les yeux au ciel : O Dieu, si vous estes irritez contre moy, parce que j'adore avec plus de devotion l'œuvre de vos mains que vous mesmes ; pourquoy n'avez vous compassion de l'erreur que vous me faites faire ? que si vous n'aviez agreable que Phillis fust adorée, ou vous deviez mettre moins de perfections en elle, ou en moy moins de cognoissance de ses perfections : car n'est-ce profaner une chose de tant de merite, que de luy offrir moins d'affection. Je croy que ce Berger continua assez longuement semblables discours, mais je ne les pûz ouïr, parce que Phillis par force me prenant sous le bras, m'emmena avec elle, & lors que nous fusmes un peu esloignées, je luy dis : Mauvaise Phillis ; pourquoy n'avez vous pitié de ce Berger que vous voyez mourir à vostre occasion ? Ma sœur, me respondit-elle, les Bergers de ceste contrée sont si dissimulez, que le plus souvent leur cœur nye ce que leur bouche promet, que si sans passion nous voulons regarder les actions de cestui-cy, nous cognoistrons qu'il n'y a rien qu'artifice, & pour les paroles que nous venons d'ouïr, je juge quant à moy, que nous ayant veuës de loin, il s'est expressément mis sur nostre chemin, afin que nous ouïssions ses plaintes dissimulées, autrement n'eussent-elles pas esté aussi bonnes dittes à nous mesmes qu'à ces bois, & à ces rives sauvages ? Mais, ma sœur, luy respondis-je, vous le luy avez deffendu. Voila, me repliqua-elle, une grande cognoissance de son peu d'amitié, y a-il quelque commandement assez fort pour arrester une violente affection ? Croyez ma sœur que "l'amitié qui peut fleschir n'est pas forte" ; pensez-vous que s'il eust des-obey à mes commandemens, que je ne l'eusse pas tenu pour m'aimer davantage ; mais ma sœur en fin, luy dis-je, il vous a obey. Et bien, me repliqua-elle, il m'a obey, en cela je le tiens pour fort obeïssant, mais en ce qu'il a du tout laissé ma recherche, je le tiens pour fort peu Amant : & quoy estoit-il point d'advis qu'à la premiere ouverture qu'il m'a fait de sa bonne volonté, j'en prisse des tesmoins, afin qu'il ne s'en pûst plus desdire. Si je ne l'eusse interrompuë, je croy qu'elle eust continué encore fort long temps ce discours, mais parce que je desirois que Lycidas fust traitté d'autre sorte, pour la peine que Celadon en souffroit, je luy dis, que ces façons de parler estoient à propos avec Lycidas, mais non pas avec moy, qui sçavoit bien que nous sommes obligées de monstrer plus de mescontentement quand on nous parle d'Amour, que nous n'en ressentons, afin d'esprouver par là, quelle intention ont ceux qui nous parlent : Que je la loüerois, si elle usoit de ces termes envers Lycidas, mais que c'estoit trop de meffiance envers moy, qui ne luy avois jamais celé ce que j'avois de plus secret dans l'ame ; & que pour conclusion, puis qu'il estoit impossible qu'elle évitast d'estre aymée de quelqu'un, qu'il valloit beaucoup mieux que ce fust de Lycidas, que de tout autre, duquel elle devoit des-ja estre asseurée. A quoy elle me respondit, qu'elle n'avoit jamais creu de dissimuler envers moy, & qu'elle seroit trop marrie que j'eusse ceste opinion d'elle, & que pour m'en rendre plus de preuve, puis que je voulois qu'elle receust Lycidas, qu'elle m'obeïroit lors qu'elle recognoistroit qu'il l'aymast ainsi que je disois : cela fut cause que Celadon la trouvant quelque temps apres avec moy, luy donna une lettre que son frere luy escrivoit par mon conseil.



LETTRE DE LYCIDAS
à Phillis.



  Si je ne vous ay tousjours aymée, que jamais ne sois-je aymé de personne, & si mon affection a jamais changé, que jamais le mal-heur où je suis ne se change. Il est vray que depuis quelque temps, j'ay plus caché d'Amour dans le cœur, que je n'en ay laissé paroistre en mes yeux ny en mes paroles. Si j'ay failly en cela, accusez-en le respect que je vous porte, qui m'a ordonné d'en user ainsi. Que si vous ne croyez le serment que je vous en fay, tirez en preuve telle que vous voudrez de moy, & vous cognoistrez que vous m'avez mieux acquis, que je ne sçay vous en asseurer par mes veritables, mais trop impuissantes paroles.


  En fin, sage Diane, apres plusieurs repliques d'un costé & d'autre, nous fismes en sorte que Lycidas fut receu ; & dés lors nous commençames tous quatre une vie qui n'estoit point des-agreable, nous favorisant l'un l'autre avec le plus de discretion qu'il nous estoit possible, & afin de mieux couvrir nostre des sein, nous inventasmes plusieurs moyens, soit de nous parler, soit de nous escrire secrettement. Vous aurez peut-estre bien pris garde à ce rocher, qui est sur le grand chemin allant à la roche : Il faut que vous sçachiez, qu'il y a un peu de peine à monter au dessus, mais y estant le lieu est enfoncé, de sorte que l'on s'y peut tenir debout sans estre veu par dehors, & parce qu'il est sur le grand chemin, nous le choisimes pour nous y pouvoir parler, sans que personne nous vist, que si quelqu'un nous rencontroit en y allant nous feignions de passer chemin, & afin que nous n'y allissions point vainement, nous mettions au pied quelque brisée dés le matin, pour marque que nous avions à nous dire quelque chose : il est vray que pour estre trop pres du chemin pour peu que nous parlissions haut, nous pouvions estre ouys de ceux qui alloient & venoient, cela estoit cause que d'ordinaire nous laissions ou Phillis, ou Lycidas en garde, qui d'aussi loing qu'ils voyoient approcher quelqu'un, toussoient pour nous en advertir : & parce que nous avions coustume de nous escrire tous les jours pour estre quelquefois empeschez, & ne pouvoir venir au rocher, que je vous ay dit, nous avions choisi le long de ce petit ruisseau qui coustoye la grande allée, un vieux saule my-mangé de vieillesse, dans le creux duquel nous mettions tous les jours des lettres, & afin de pouvoir plus aisément faire response, nous y laissions d'ordinaire une escritoire. Bref, sage Diane, nous nous tournions de tous les costez, qu'il nous estoit possible pour nous tenir cachez : Et mesme nous avions pris une telle coustume de ne nous parler point Celadon & moy, ny Lycidas & Phillis, qu'il y en eut plusieurs qui creurent que Celadon eust changé de volonté, & parce qu'au contraire aussi tost qu'il voyoit Phillis il l'alloit entretenir, & elle luy faisoit toute la bonne chere qu'il luy estoit possible : & moy de mesme, toutes les fois que Lycidas arrivoit, je rompois compagnie à tout autre pour luy parler. Il advint que par succession de temps Celadon mesme eut opinion que j'aimois Lycidas, & moy je creus qu'il aimoit Phillis, & Phillis pensa que Lycidas m'aimoit, & Lycidas eut opinion que Phillis aimoit Celadon. De sorte que nous nous trouvasmes, sans y penser, tellement embroüillez de ces opinions, que la jalousie nous fit bien paroistre qu'"il faut peu d'apparance pour la faire naistre dans un cœur qui aime bien". A la verité, interrompit Phillis, nous estions bien escholieres d'Amour en ce temps-là, car à quoy nous servoit-il pour cacher ce que vrayement nous aimions, de faire croire à chacun un Amour qui n'estoit pas, puis que vous deviez bien autant craindre que l'on creust que vous aimissiez Lycidas comme Celadon ? Ma sœur, ma sœur, repliqua Astrée, luy frappant de la main sur l'espaule "nous ne craignons guiere qu'on pense de nous ce qui n'est pas, & au contraire le moindre soupçon de ce qui est vray ne nous laisse aucun repos". Ceste jalousie, continua-elle, se tournant à Diane, nous attaint tellement tous quatre, que je ne crois pas que la vie nous eust longuement duré, si quelque bon demon ne nous eust fait resoudre de nous en esclaircir en presence les uns des autres. Des-ja sept ou huit jours estoient escoulez, que nous ne nous voyons plus dans le rocher, & que les lettres que Celadon & moy mettions au pied du saule, estoient si differentes de celles que nous avions accoustumé, qu'il sembloit que ce fussent differentes personnes. En fin comme je vous dis quelque bon demon ayant soucy de nous, nous fit par hazard rencontrer tous quatre en ce mesme lieu sans nulle autre compagnie : Et l'amitié de Celadon d'autant plus forte que toutes les autres, qu'elle le contraint le premier de parler, luy mit ces paroles dans la bouche. Belle Astrée, si je pensois que le temps peust remedier au mal que je ressens, je m'en remettrois au remede qu'il me pourroit rapporter, mais puis que plus il va vieillissant, plus aussi va-il augmentant, je suis contraint de luy en rechercher un meilleur par la plainte que je vous veux faire du tort que je reçoy, & d'autant plus aisément m'y suis-je resolu, que je suis pour faire ma plainte & devant mes juges, & devant mes parties. Et lors qu'il vouloit continuer Lycidas l'interrompit, disant, qu'il estoit en une peine qui n'estoit en grandeur guiere differente de la sienne. En grandeur ? dit Celadon, il est impossible, car la mienne est extréme. Et la mienne, repliqua Lycidas, est sans comparaison. Cependant que nos Bergers parloient ensemble, je me tournay à Phillis, & luy dis, Vous verrez ma sœur, que ces Bergers se veulent plaindre de nous, à quoy elle me respondit, que nous avions bien plus d'occasion de nous plaindre d'eux : Mais encore, luy dis-je, que j'en aye beaucoup de me douloir de Celadon, toutefois j'en ay encor davantage de vous, qui sous titre de l'amitié que vous faignez de me porter, l'avez distrait de celle qu'il me faisoit paroistre : De sorte que je puis dire, que vous le m'avez desrobé, & parce que Phillis demeura si confuse de mes propos, qu'elle ne sçavoit que me respondre, Celadon s'adressant à moy, me dit. Ah ! belle Bergere, mais volage comme belle, est-ce ainsi que vous avez perdu la memoire des services de Celadon & de vos serments ? Je ne me plains pas tant de Lycidas, encor qu'il ait manqué au devoir de la proximité & de l'amitié qui est entre-nous, comme je me deulx de vous à vous mesme, sçachant bien que le desir que vos perfections produisent dans un cœur, peut bien faire oublier toute sorte de devoir : mais est-il possible qu'un si long service que le mien, une si absoluë puissance que celle que vous avez tousjours euë sur moy, & une si entiere affection que la mienne, n'ait peu arrester l'inconstance de vostre ame ? ou bien si encore tout ce qui vient de moy est trop peu pour le pouvoir, comment est-ce que vostre foy si souvent jurée, & les Dieux si souvent pris pour tesmoins, ne vous ont pû empescher de faire devant mes yeux une nouvelle election ? A mesme temps Lycidas prenant la belle main de Phillis, avec un grand soupir, luy dit, Belle main, en qui j'ay entierement remis ma volonté, puis-je sçavoir, & le sçachant, puis-je vivre, que tu te plaises à la despoüille d'un autre cœur que du mien, du mien dis-je qui avoit merité tant de fortune, si elle le peut estre par la plus grande, par la plus sincere, & par la plus fidelle amitié qui ait jamais esté. Je ne pûs escouter les autres paroles que Lycidas continua, car je fus contrainte de respondre à Celadon : Berger, Berger, luy dis-je, tous ces mots de fidelité & d'amitié sont plus en vostre bouche, qu'en vostre cœur : & j'ay plus d'occasion de me plaindre de vous que de vous escouter : mais parce que je ne fay plus d'estat de rien qui vienne de vous, je ne daignerois m'en douloir, vous en devriez faire de mesme si vos dissimulations le vous permettoient, mais puis que nos affaires sont en ce terme, continuez Celadon, aimez bien Phillis, & la servez bien, ses vertus le meritent : que si en vous parlant je rougis, c'est de despit d'avoir aimé ce qui en estoit tant indigne, & de m'y estre si lourdement deceuë. L'estonnement de Celadon fut si grand, oyant les reproches que je luy faisois, qu'il en demeura longuement sans pouvoir parler, ce qui me donna commodité d'ouyr ce que Phillis respondoit à Lycidas : Lycidas Lycidas, celuy qui me voit me demande : Vous me nommez volage, & vous sçavez bien que c'est le nom le plus convenable à vos actions, mais vous pensez en vous plaignant le premier, effacer le tort que vous me faites, à moy ? non, je faux, mais à vous-mesme : car ce vous est plus de honte de changer, que je ne fais de perte à vostre changement ; mais ce qui m'offense, c'est que vous vueilliez m'accuser de vostre faute : & faindre quelque bonne occasion de vostre infidelité : il est vray toutesfois que "celuy qui deçoit un frere, peut bien tromper celle qui ne luy est rien". Et lors se tournant à moy, elle me dit : Et vous Astrée, croyez que le gain que vous avez fait le divertissant de mon amitié, ne peut estre de plus longue durée que jusques à ce qu'il se presente un autre object, encor que je sçache bien que vos perfections ont tant de puissance, que si ce n'estoit un cœur tout de plume, vous le pourriez arrester. Phillis, luy repliquay-je, la preuve rend tesmoignage que vous estes une flatteuse, quand vous parlez ainsi des perfections qui sont en moy, puis que m'ayant desrobé Celadon, il faut qu'elles soient bien foibles, ne l'ayant pû retenir apres l'avoir pris. Celadon se jettant à genoüil devant moy : ce n'est pas, me dit-il, pour mespriser les merites de Phillis, mais je proteste bien devant tous les Dieux, qu'elle n'alluma jamais la moindre estincelle d'Amour dans mon ame, & que je supporteray avec moins de desespoir l'offense que vous feriez contre moy en changeant, que non point celle que vous faites contre mon affection en me blasmant d'inconstance. Il ne sert à rien, sage Diane, de particulariser tous nos discours, car ils seroient trop longs, & vous pourroient ennuyer, tant y a qu'avant que nous separer nous fusmes tellement remis en nostre bon sens, ainsi le faut-il dire, que nous recognusmes le peu de raison qu'il y avoit de nous soupçonner les uns les autres : & toutefois nous avions bien à loüer le Ciel, que nous nous fissions ceste declaration tous quatre ensemble, puis que je ne crois pas qu'autrement il eust esté possible de desraciner cette erreur de nostre ame, & quant à moy je vous assure bien que rien n'eust pû me faire entendre raison, si Celadon ne m'eust parlé de ceste sorte devant Phillis mesme.

  Or depuis ce temps nous allasmes un peu plus retenus que de coustume ; mais au sortir de ce travail je rentray en un autre qui n'estoit guiere moindre : car nous ne pusmes si bien dissimuler, qu'Alcippe qui s'y prenoit garde ne recognust que l'affection de son fils envers moy n'estoit pas du tout estainte, & pour s'en assurer, il veilla de telle sorte sur ses actions, que remarquant avec quelle curiosité il alloit tous les jours à ce vieux saule, où nous mettions nos lettres, un matin il s'y en alla le premier, & apres avoir longuement cherché, prenant garde à la foulure que nous avions faite sur l'herbe pour y estre allez si souvent, il se laissa conduire, & le trac le mena droit au pied de l'arbre, où il trouva une lettre que j'y avois mise le soir, elle estoit telle.



LETTRE D'ASTREE
A CELADON



  Hier nous allasmes au Temple, où nous fusmes assemblées pour assister aux honneurs qu'on fait à Pan & Siringue en leur chommant ce jour ; j'eusse dit festoyant si vous y eussiez esté, mais l'amitié que je vous porte est telle, que ny mesmes les choses divines, s'il m'est permis de le dire ainsi, sans vous ne me peuvent plaire. Je me trouve tant incommodée de nos communs importuns, que sans la promesse que j'ay de vous escrire tous les jours, je ne sçay si aujourd'huy vous eussiez eu de mes nouvelles, recevez-les donc pour ce coup de ma promesse.


  Quand Alcippe eut leu ceste lettre, il la remit au mesme lieu, & se cachant pour voir la response, son fils ne tarda pas d'y venir, & ne se trouvant point de papier rescrivit sur le dos de ma lettre, & m'a dit depuis que la sienne estoit telle.



LETTRE DE CELADON A
LA BERGERE ASTREE.



  Vous m'obligez & desobligez en mesme temps, pardon si ce mot vous offense. Quand vous me dittes que vous m'aimez, puis-je avoir quelque plus grande obligation à tous les Dieux ? Mais l'offense n'est pas petite quand ceste fois vous ne m'escrivez que pour me l'avoir promis, car je dois ce bien à nostre promesse & non pas à nostre amitié. Ressouvenez-vous je vous supplie, que je ne suis pas à vous parce que je le vous ay promis, mais par ce que veritablement je suis vostre, & que de mesme je ne veux pas des lettres pour les conditions qui sont entre nous, mais pour le seul tesmoignage de vostre bonne volonté, ne les cherissant pas pour estre marchandées, mais amoureuses seulement.


  Alcippe n'avoit pû recognoistre qui estoit la Bergere à qui ceste lettre s'adressoit, car il n'y avoit personne de nommé. Mais voyez que c'est d'un esprit qui veut contrarier, il ne plaignit pas sa peine d'attendre en ce mesme lieu plus de cinq ou six heures, pour voir qui seroit celle qui la viendroit querir : S'asseurant bien que le jour ne s'escouleroit pas que quelqu'une ne la vint prendre : il estoit des-ja fort tard quand je m'y en allay, mais soudain qu'il m'apperceut, de peur que je ne la prisse il se leva, & fit semblant de s'estre endormy-là, & moy pour ne luy point donner de soupçon tournant mes pas, fis semblant de prendre une autre voye : luy au contraire fort satisfait de sa peine, aussi tost que je fus partie prit la lettre, & se retira chez soy, d'où il fit incontinant dessein d'en envoyer son fils, parce qu'il ne vouloit point qu'il y eust d'alliance entre nous, à cause de l'extréme inimitié qu'il y avoit entre Alcé & luy, & au contraire avoit intention de le marier avec Malthée fille de Forelle, pour quelque commodité qu'il pretendoit de leur voisinage. Les paroles qui furent dittes entre nous à son départ n'ont esté que trop divulguées par une des Nymphes de Bellinde, car je ne sçay comment ce jour-là Lycidas qui estoit au pied du rocher s'endormit, & ceste Nymphe en passant nous ouyt, & escrivit dans des tablettes tous nos discours. Et quoy, interrompit Diane, sont-ce les vers que j'ay ouy chanter à une des Nymphes de ma mere, sur le depart d'un Berger ? Ce les sont, respondit Astrée, & parce que je n'ay jamais voulu faire semblant qu'il y eust quelque chose qui me touchast, je ne les ay osé demander. Ne vous en mettez point en peine, repliqua Diane, car demain je vous en dorray une copie. Et apres qu'Astrée l'en eut remerciée elle continua.

  Or durant cet esloignement, Olimpe fille du Berger Lupeandre, demeurant sur les confins de Forestz, du costé de la riviere de Furan, vint avec sa mere en nostre hameau : & par ce que ceste bonne vieille aimoit fort Amarillis, comme ayant de jeunesse esté nourries ensemble, elle la vint visiter. Ceste jeune Bergere n'estoit pas si belle qu'elle estoit affetée, & avoit une certaine bonne opinion d'elle mesme, qu'il luy sembloit que tous les Bergers qui la regardoient en estoient amoureux, qui est une regle infaillible, pour toutes celles qui s'affectionnent aisément. Cela fut cause qu'aussi tost qu'elle fut arrivée dans la maison d'Alcippe, elle commença de s'embesongner de Lycidas, ayant opinion que la civilité dont il usoit envers elle procedast d'Amour : soudain que le Berger s'en apperceust, il nous le vint raconter, pour sçavoir comme il avoit à s'y conduire : nous fusmes d'avis, afin de mieux couvrir l'affection qu'il portoit à Phillis, qu'il maintint Olimpe en ceste opinion : Et peu apres il avint par malheur qu'Artemis eut quelque affaire sur les rives d'Allier, où elle emmena avec elle Phillis, quel artifice que nous sceussions inventer pour la retenir. Durant cet esloignement qui pût estre de six ou sept mois, la mere d'Olimpe s'en retourna, & laissa sa fille entre les mains d'Amarillis, en intention que Lycidas l'espouseroit, jugeant selon ce qu'elle en voyoit, qu'il l'aimoit des-ja beaucoup : Et par ce que c'estoit un party avantageux pour elle, elle fut conseillée par sa mere de luy donner tout l'Amour qu'il luy seroit possible : Et vous assure, belle Diane, qu'elle ne s'y faignit point, car depuis ce temps-là elle estoit plutost celle qui recherchoit, que la recherchée. Si bien que un jour qu'elle le trouva à propos, ce luy sembloit, dans le plus retiré du bois de Bonlieu, où de fortune il estoit allé chercher une brebis qu'il avoit esgarée, apres quelques propos communs, elle luy jetta un bras au col, & apres l'avoir baisé, luy dit, gentil Berger, je ne sçay qu'il y peut avoir en moy de tant disgratié, que je ne puisse par tant de demonstrations de bonne volonté trouver lieu en vos bonnes graces : C'est peut-estre, respondit le Berger en sous-riant, parce que je n'en ay point. Celuy qui diroit comme vous, repliqua la Bergere, devroit estre estimé autant aveuglé que vous l'estes, si vous ne voyez point l'offre que je vous fais de mon amitié. Jusques à quand Berger ordonnez-vous que j'aime sans estre aimée, & que je recherche sans que l'on m'en sçache gré ? Si me semble-il que les autres Bergeres de qui vous faites tant de cas, ne sont point plus aimables que moy, ny n'ont aucun avantage dessus moy sinon en la possession de vos bonnes graces. Olimpe proferoit ces paroles avec tant d'affection, que Lycidas en fut esmeu. Belle Diane toutes les autres fois que je me suis ressouvenuë de l'accident qui arriva alors à ce Berger, je n'ay peu m'empescher d'en rire, mais ores mon malheur me le deffend, & tou tefois il me semble qu'il n'y a pas dequoy s'ennuyer, sinon pour Phillis, qui luy avoit tant commandé de faindre de l'aimer, car la fainte en fin fut à bon escient, & ainsi ceste miserable Olimpe, pensant par ses faveurs se faire aimer davantage, se rendit depuis ce temps-là si mesprisée, que Lycidas (ayant eu d'elle tout ce qu'il en pouvoit avoir) la desdaigna, de sorte qu'il ne la pouvoit souffrir aupres de luy. Incontinant que ceste fortune luy fut arrivée, il me la vint raconter avec tant d'apparance de desplaisir, que j'eus opinion qu'il se repentoit de sa faute, & toutefois il n'avint pas ainsi, car ceste Bergere fit tant la folle, qu'elle en devint enceinte, & lors qu'elle commençoit de s'en ressentir, Phillis revint de son voyage, & comme je l'avois attenduë avec beaucoup de peine, aussi la receus-je avec beaucoup de contentement : mais comme on s'enquiert ordinairement le plutost de ce qui touche au cœur ; Phillis apres les deux ou trois premieres paroles, ne manqua de demander comme Lycidas se portoit, & comme il se gouvernoit avec Olimpe. Fort bien, luy respondis-je, & m'assure qu'il ne tardera guiere à vous en venir dire des nouvelles : je luy en trenchois le propos si court, de peur de luy dire quelque chose qui offensast Lycidas, qui de son costé n'estoit pas sans peine, ne sçachant comme aborder sa Bergere : en fin il se resolut de souffrir toutes choses plutost que d'estre banni de sa veuë, & s'en vint la trouver en son logis, où il sçavoit que j'estois, soudain que Phillis le vid, elle courut à luy les bras ouverts pour le saluer, mais s'estant un peu reculé, il luy dit, Belle Phillis, je n'ay assez de hardiesse pour m'aprocher de vous, si vous ne me pardonnez la faute que je vous ay faite. La Bergere (ayant opinion qu'il s'excusoit de ne luy estre venu au devant comme il avoit accoustumé) luy respondit : il n'y a rien qui me puisse retarder de salüer Lycidas, & quand il m'auroit offensée beaucoup davantage, je luy pardonne toutes choses. A ce mot elle s'avança, & le salüa avec beaucoup d'affection, mais il y eut du plaisir quand elle l'eut ramené à moy, & qu'il me pria de declarer son erreur à sa maistresse, afin de sçavoir promptement à quoy elle le condamneroit : Non pas, dit-il, que le regret de l'avoir offensée ne m'accompagne au cercueil ; mais pour le desir que j'ay de sçavoir ce qu'elle ordonnera de moy. Ce mot fit monter la couleur au visage de Phillis, se doutant bien que son pardon avoit esté plus grand, que son intention ; à quoy Lycidas prenant garde : Je n'ay point assez de courage, me dit-il, pour ouyr la declaration que vous luy en ferez. Pardonnez moy donc belle maistresse (se tournant à Phillis) si je vous romps si tost compagnie, & si ma vie vous a despleu, & que ma mort vous puisse satisfaire, ne soyez point avare de mon sang. A ce mot, quoy que Phillis le rappellast, il ne voulut revenir ; au contraire poussant la porte il nous laissa seules. Vous pouvez croire que Phillis ne fut paresseuse de s'enquerir qu'il y avoit de nouveau, & d'où venoit une si grande crainte. Sans l'abuser d'un long discours, je luy dis ce qui en estoit, & ensemble mis toute la faute dessus nous, qui avions esté si mal avisées de ne prevoir que sa jeunesse ne pouvoit faire plus de resistance aux recherches de ceste folle : & que son desplaisir en estoit si grand, que son erreur en estoit pardonnable. Du premier coup je n'obtins pas d'elle ce que je desirois, mais peu de jours apres Lycidas par mon conseil se vint jetter à ses genoux, & par ce que pour ne le voir point elle s'en courut en une autre chambre, & de celle-là à une autre, fuyant Lycidas qui l'alloit poursuivant, & qui estoit resolu, ainsi qu'il disoit, de ne la point esloigner, qu'il n'eust le pardon, ou la mort ; en fin ne sçachant plus où fuir, elle s'arresta en un cabinet, où Lycidas serrant les portes, se remit à genoux devant elle, & sans luy dire autre chose, attendoit l'arrest de sa volonté. Ceste affectionnée opiniastreté eut plus de force sur elle, que mes persuasions, & ainsi apres avoir demeuré quelque temps sans luy rien dire. Va, luy dit-elle, importun, c'est à ton opiniastreté, & non à toy que je pardonne : A ce mot il luy baisa la main, & me vint ouvrir la porte, pour me montrer qu'il en avoit eu la victoire : & lors voyant ses affaires en si bon estat, je ne les laissay point separer que toutes offenses ne fussent entierement remises, & Phillis pardonna tellement à son Berger, que depuis le voyant à une peine extréme de celer le ventre d'Olimpe, qui grossissoit tous les iours, elle s'offrit de luy aider & assister en tout ce qu'il luy seroit possible. Pour certain, interrompit alors Diane, voila une estrange preuve d'amitié ; pardonner une telle offense qui est entierement contre l'amitié, & de plus empescher que celle qui en est cause n'en ait du desplaisir ? sans mentir Phillis c'est trop, & pour moy j'advoüe que mon courage ne le sçauroit souffrir. Si fit donc bien mon amitié, respondit Phillis, & par là vous pouvez juger de quelle qualité elle est. Laissons ceste consideration à part, repliqua Diane, car elle seroit fort desavantageuse pour vous : puis que "de ne point ressentir les offenses qui se font contre l'amitié, est plutost signe de ne pas bien aimer", & quant à moy si j'eusse esté des amies de Lycidas, j'eusse expliqué cet offre au desavantage de vostre bonne volonté. Ah ! Diane, dit Phillis, si vous sçaviez que c'est que d'aimer, comme de vous faire aimer, vous jugeriez qu'"au besoin se cognoist l'amy"; mais le Ciel s'est contenté de vous avoir faite pour estre aimée, & non pas pour aimer. Si cela est, respondit Diane, je luy suis plus obligée d'un tel bien que de la vie, mais si je suis capable sans aimer de juger de l'amitié ? Il ne se peut, interrompit Phillis. J'aime donc mieux m'en taire, respondit Diane, que d'en parler avec une si chere permission, toutefois si vous me voulez faire autant de grace qu'au medecin qui parle & juge indifferemment de toutes sortes de maladies sans les avoir euës, je diray, que "s'il y a quelque chose en l'amitié, dont l'on doive faire estat, ce doit estre sans plus l'amitié mesme, car toute autre chose qui nous en plait, ce n'est que pour estre jointe avec elle : doncques tout ce qui monstre deffaut d'amitié, c'est estre ladre en Amour, que de ne le point ressentir": De sorte que je dirois volontiers l'Amitié estre une Musique à plusieurs voix, qui bien unies, rendent une tres-douce harmonie, mais si l'une des-accorde, elle ne desplaist pas seulement, mais fait oublier tout le plaisir, qu'estant unies elles ont donné auparavant : par ainsi, dit Phillis, mauvaise Diane, vous voulez dire, que si on vous avoit servie longuement, la premiere offense effaceroit toute la memoire du passé. Cela mesme, dit Diane, ou peu moins. O Dieux s'escria Phillis, que celuy qui vous aimera n'aura pas œuvre faite ! Celuy qui m'aimera, repliqua Diane, s'il veut que je l'aime, prendra garde de n'offenser mon amitié, & croyez moy Phillis, qu'à ceste occasion vous aviez plus fait d'injure à Lycidas, qu'il ne vous avoit auparavant offensée. Donc, dit Phillis en sousriant, autrefois je disois que c'estoit l'amitié qui me l'avoit fait faire, mais à ceste heure, je diray que c'estoit la vengeance ; & aux plus curieux j'en diray la raison que vous m'avez apprise. Ils jugeront, adjousta Diane, qu'autrefois vous avez sceu aymer, & qu'à ceste heure vous sçavez que c'est d'aimer. Quoy que c'en soit, respondit Phillis, s'il y eut de la faute, elle proceda d'ignorance, & non point de deffaut d'Amour, car je pensois y estre obligée, mais s'il y retourne jamais, je me garderay bien de plus y retomber. Et vous, Astrée, vous estes trop longuement muette, dittes nous donc, comme j'assistay à faire cet enfant : Alors Astrée reprit ainsi.

  Soudain que ceste Bergere se fut offerte, Lycidas l'accepta fort effrontément, & dés lors il envoya un jeune Berger à Moin, pour luy amener la sage femme de ce lieu les yeux clos, afin qu'elle ne sceust discerner où elle alloit. Diane alors comme toute estonnée mit le doigt sur la bouche, & dit, Belle Bergere, cecy n'a pas esté si secret que vous pensez, je me ressouviens d'en avoir ouy parler. Je vous supplie, dit Phillis, racontez nous comme vous l'avez ouy dire, pour sçavoir s'il a esté redit à la verité. Je ne sçay, adjousta Diane, si je m'en pourray bien ressouvenir ; le pauvre Philandre fut celuy qui m'en fit le conte, & m'assura qu'il l'avoit appris de Lucine la sage femme, à qui mesme il estoit arrivé, & qu'elle n'en eust jamais parlé, si on se fust fié en elle : Un jour qu'elle se promenoit dans le parc, qui est entre Mont-Brison, & Moin, avec plusieurs autres ses compagnes, elle vid venir à elle un jeune homme, qu'elle ne cognoissoit point, & qui à son abort luy fit des recommandations de quelques unes de ses parentes, qui estoient à Feurs, & puis luy en dit quelques particularitez, afin de la separer un peu des autres femmes qui estoient avec elles, & lors qu'il la vid seule, il luy fit entendre qu'une meilleure occasion le conduisoit à elle, que non pas pour luy conter de ces nouvelles, car c'est, luy dit-il, pour vous conjurer par toute la pitié que vous eustes oncques, de vouloir secourir une honneste femme, qui est en danger si vous luy refusez vostre ayde : la bonne femme fut un peu surprise d'ouïr changer tout à coup de discours, mais le jeune homme la pria de celer mieux son estonnement, & qu'il esliroit plutost la mort, que si on venoit à soupçonner cet affaire ; & Lucine luy ayant assuré qu'elle seroit secrette, & qu'il luy dist seulement en quel temps elle se devoit tenir preste. Ne faites donc point de voyage de deux mois, luy dit le jeune homme, & afin que vous ne perdiez rien, voyla l'argent que vous pourriez gaigner ailleurs durant ce temps-là. A ce mot il luy donna quelques pieces d'or dans un papier, & s'en retourna sans passer à la ville, apres toutefois avoir sceu d'elle, si elle ne marcheroit pas la nuit, & qu'elle luy eut respondu, voyant le gain si grand, que nul temps ne la pourroit arrester. Dans quinze ou seize jours apres, ainsi qu'elle sortoit de Moin, sur les cinq ou six heures du soir, elle le vid revenir avec le visage tout changé, & s'approchant d'elle, luy dit, Ma mere, le temps nous a déceu, il faut partir, les chevaux nous attendent, & la necessité nous presse : elle voulut r'entrer en la maison pour donner ordre à ses affaires, mais il ne luy voulut permettre, craignant qu'elle n'en parlast à quelqu'un : ainsi estant parvenu dans un vallon fort retiré du grand chemin du costé de la Garde, elle trouva deux chevaux avec un homme de belle taille, & vestu de noir, qui les gardoit : aussi tost qu'il vid Lucine, il s'en vint à elle avec un visage fort ouvert, & apres plusieurs remerciements, la fit monter en trousse derriere celuy qui l'estoit allé querir, puis montant sur l'autre cheval, se mettent au grand trot à travers des champs, & lors qu'ils furent un peu esloignez de la ville, & que la nuit commençoit à s'obscurcir, ce jeune homme sortant un mouchoir de sa poche, banda les yeux à Lucine, quelle difficulté qu'elle en sceust faire, & soudain apres firent faire deux ou trois tours au cheval sur lequel elle estoit, pour luy oster toute cognoissance du chemin qu'ils vouloient tenir, & puis reprenant le trot, marcherent une bonne partie de la nuit, sans qu'elle sceust où elle alloit, sinon qu'ils luy firent passer une riviere, comme elle croit, deux ou trois fois, & puis la mettant à terre la font marcher quelque temps à pied, & ainsi qu'elle pouvoit juger, c'estoit un bois, où en fin elle entrevit un peu de lumiere à travers le mouchoir, que tost apres ils luy osterent, & lors elle se trouva sous une tante de tapisserie, accommodée de telle façon que le vent n'y pouvoit entrer : d'un costé elle vid une jeune femme dans un lit de camp, qui se plaignoit fort, & qui estoit masquée : au pied du lit elle apperceut une femme qui avoit aussi le visage couvert, & qui à ses habits monstroit d'estre agée, elle tenoit les mains jointes, & avoit les larmes aux yeux, de l'autre costé il y avoit une jeune fille de chambre masquée, avec un flambeau à la main : au chevet du lict estoit panché cet honneste homme qu'elle avoit trouvé avec les chevaux, qui faisoit paroistre de ressentir infiniment le mal de ceste femme, qui estoit appuyée contre son estomach, & le jeune homme qui l'avoit portée en trousse alloit d'un costé, & d'autre pour donner ce qui estoit necessaire, y ayant sur une table au milieu de ceste tante deux grands flambeaux allumez. Il est aysé à croire, que Lucine fut fort estonnée de se trouver en tel lieu, toutefois elle n'eut le loisir de demeurer long temps en cet estonnement, car on eust jugé que ceste petite creature n'attendoit que l'arrivée de ceste femme pour venir au monde, tant la mere prit tost les douleurs de l'accouchement, qui ne luy durerent pas une demie heure sans délivrer d'une fille : mais ce fut une diligence encore plus grande que celle dont l'on usa à desbagager incontinent, & à mettre l'accouchée, & l'enfant dans une littiere, & à renvoyer Lucine apres l'avoir bien contentée, les yeux clos toutefois, ainsi qu'elle estoit venuë : que si on ne se fust meffié en elle, elle jure que jamais elle n'en eust parlé, mais qu'il luy sembloit que leur meffiance luy en donnoit congé, & voyla tout ce que j'en ay sceu, dit Diane, par Philandre. Astrée & Phillis qui avoient esté fort attentives à son dis cours, se regarderent entre elles fort estonnées, & Phillis ne peut s'empescher de sousrire, & Diane luy en demandant la raison. C'est parce, dit-elle, que vous nous avez dit une histoire, que nous ne sçavions pas, & pour moy je ne sçaurois m'imaginer qui ce peut estre : Car pour Olympe elle ne fut point tant hazardée ; & faut par necessité que ce soit autre qu'une Bergere, y ayant un si grand appareil. En verité, respondit Diane ; je prenois cet honneste homme pour Lycidas, la vieille pour la mere de Celadon, & la fille de chambre pour vous, & jugeois que vous vous fussiez ainsi déguisées pour n'estre recogneuës. Si vous asseureray-je, reprit Astrée, que ce n'est point Olympe, car Phillis n'y usa d'autre artifice que de la faire venir en sa maison, car pour lors Artemis sa mere estoit sur les rives de Allier, & pour avoir quelque occasion de la demander à Amarillis, Olympe faignit d'estre malade, ce qui luy fut fort aysé, à cause du mal qu'elle avoit desja, & apres avoir traîné quelque temps, elle fit entendre elle mesme à la mere de Celadon, que le changement d'air luy rapporteroit peut-estre du soulagement, & qu'elle s'asseuroit que Phillis seroit bien aise qu'elle allast chez elle. Amarillis qui se sentoit chargée de sa maladie fut bien aise de ceste resolution, & ainsi Phillis la vint querir, & lors que le terme approcha Lycidas alla prendre la sage femme, & luy banda les yeux, afin qu'elle ne recognust point le chemin, mais quand elle fut arrivée, il les luy desbanda, sçachant bien qu'elle ne cognoistroit pas Olympe, comme ne l'ayant jamais veuë auparavant. Voyla tout l'artifice qui y fut fait, & soudain qu'elle fut bien remise ; elle s'en alla chez elle, & nous a-on dit depuis qu'elle usa d'un bien gracieux artifice pour faire nourrir sa fille, car aussi tost qu'elle fut arrivée, elle aposta une folle femme, qui faignant de l'avoir faite, la vint donner à un Berger qui avoit accoustumé de servir chez sa mere, disant qu'elle l'avoit euë de luy : Et parce que ce pauvre Berger s'en sentoit fort innocent, il la refusa & la rabroüa de sorte, qu'elle qui estoit faicte au badinage, le poursuivit jusques dans la chambre de Lupeandre mesme ; & là, quoy que le Berger la refusast, elle mit l'enfant au milieu de la chambre, & s'en alla. On nous a dit que Lupeandre se courrouça fort, & Olympe aussi à ce Berger, mais la conclusion fut, qu'Olympe se tournant à sa mere : Encor ne faut-il pas, luy dit-elle, que ceste petite creature demeure sans estre nourrie ; elle ne peut-mais de la faute d'autruy, & ce sera une œuvre agreable aux Dieux de la faire eslever. La mere qui estoit bonne & charitable, s'y accorda : & ainsi Olympe retira sa fille aupres d'elle. Cependant Celadon estoit chez Forelle, où il luy estoit fait toute la bonne chere qu'il se pouvoit, & mesme Malthée avoit eu commandement de son pere de luy faire toutes les honnestes caresses qu'elle pourroit ; mais Celadon avoit tant de desplaisir de nostre separation, que toutes leurs honnestetez luy tenoient lieu de supplice, & vivoit ainsi avec tant de tristesse, que Forelle ne pouvant souffrir le mespris qu'il faisoit de sa fille, en advertit Alcippe, afin qu'il ne s'attendist plus à ceste alliance, qui ayant sceu la resolution de son fils, esmeu comme je croy de pitié, fit dessein d'user encor une fois de quelque artifice : & apres cela ne le tourmenter point davantage. Or pendant le sejour que Celadon fit pres de Malthée, mon oncle Phocion fit en sorte, que Corebe, tres-riche & honneste Berger, me vint rechercher, & parce qu'il avoit toutes les bonnes parties qu'on eust sceu desirer, plusieurs en parloient des-ja comme si le mariage eust esté resolu. Dequoy Alcippe se voulant servir, fit la ruse que je vous diray. Il y a un Berger nommé Squilindre demeurant sur les lisieres de Forests, en un hameau appellé Argental, homme fin, & sans foy, & qui entre ses autres industries sçait si bien contrefaire toutes sortes de lettres, que celuy mesme de qui il les veut imiter, est bien empesché de recognoistre la fausseté : ce fut à cet homme à qui Alcippe monstra celle qu'il avoit trouvée de moy au pied de l'arbre, ainsi que je vous ay dit, & luy en fit escrire une autre à Celadon en mon nom, qui estoit telle.



LETTRE CONTREFAITE
d'Astrée à Celadon.



  Celadon, puis que je suis contrainte par le commandement de mon pere, vous ne trouverez point estrange que je vous prie de finir ceste Amour qu'autrefois je vous ay conjuré de rendre eternelle ; Alcé m'a donnée à Corebe, & quoy que le party me soit advantageux ; si ne laissay-je de beaucoup ressentir la separation de nostre amitié. Toutefois puis que c'est folie de contrarier à ce qui ne peut arriver autrement, je vous conseille de vous armer de resolution, & d'oublier tellement tout ce qui s'est passé entre nous, que Celadon n'ait plus de memoire d'Astrée, comme Astrée est contrainte d'ores en là, de perdre pour son devoir tous les souvenirs de Celadon.


  Ceste lettre fut portée assez finement à Celadon par un jeune Berger incognu. Dieux ! quel devint-il d'abort, & quel fut le desplaisir qui luy serra le cœur ! Donc, dit-il Astrée, il est bien vray qu'il n'y a rien de durable au monde, puis que ceste ferme resolution que vous m'avez si souvent jurée, s'est changée si promptement ! Donc vous voulez que je sois tesmoin, que quelle perfection qu'une femme puisse avoir, elle ne peut se despoüiller de l'inconstance naturelle ! Donc le ciel a consenty, que pour un plus grand supplice, la vie me restast, apres la perte de vostre amitié, afin que seulement je vesquisse pour ressentir davantage mon desastre ! & là tombant esvanoüy, ne revint point plutost en soy-mesme, que les plaintes en sa bouche, & ce qui luy persuadoit plus aysément ce change, c'estoit que la lettre ne faisoit qu'approuver le bruit commun du mariage de Corebe, & de moy. Il demeura tout le jour sur un lict sans vouloir parler à personne, & la nuit estant venuë, il se desroba de ses compagnons, & se mit dans les bois les plus espais, & les plus reculez, fuyant le rencontre des hommes, comme une beste sauvage : resolu de mourir loing de toute compagnie des hommes, puis qu'ils estoient la cause de son ennuy. En ceste resolution il courut toutes les montagnes de Forests du costé de Cervieres, où en fin il choisit un lieu qui luy sembla le moins frequenté, avec dessein d'y parachever le reste de ses tristes jours. Le lieu s'appelloit Lapau d'où sourdoit l'une des sources du desastreux Lignon, car l'autre vient des montagnes de Chelmasel.

  Or sur les bords de ceste fonteine, il bastit une petite cabane, où il vesquit retiré plus de six mois, durant lesquels sa plus ordinaire nourriture estoit les pleurs, & les plaintes : ce fut en ce temps qu'il fit ceste chanson.



CHANSON
DE CELADON SUR LE
changement d'Astrée.



  Il faudroit bien que la constance,
M'eust desrobé le sentiment,
Si je ne ressentois l'offence,
De ce desdaigneux changement :
Et la ressentant, si soudain,
Je ne recourois au desdain.


  Vous m'avez desdaigné parjure,
Pour un que vous n'aviez point veu,
Parce qu'il eut par aventure,
Plus de bien que je n'ay pas eu :
Infidelle, osez vous encor
Sacrifier à ce veau d'or ?


  Où sont les serments que nous fismes,
Où sont ces ruisseaux espandus,
Et ces A-dieux, quand nous partismes ?
Le ciel les a bien entendus :
Quand vostre cœur les oublioit,
Vostre bouche les publioit.


  Yeux parjurez, flâme infidele,
Qui n'aimez sinon en changeant,
Fasse Amour qu'une beauté telle
Que la vostre m'aille vengeant,
Qu'elle faigne de vous aymer,
Seulement pour vous enflâmer.


  Ainsi pressé de sa tristesse,
Un Amant trahy se plaignoit,
Quand on luy dit que sa maistresse
Pour un autre le desdaignoit,
Et le Ciel tonnant par pitié,
Promit venger son amitié.


  Il estoit couché, miserable,
Pres de Lignon, & s'en alloit,
Du doigt marquant dessur le sable,
Leurs chiffres ainsi qu'il souloit.
Ce chiffre, dit-il, trop heureux,
Helas ! n'est plus propre à nous deux.


  Lors le pleur enfant de la peine,
Qu'une juste douleur poussoit,
Tombant à grands flots sur l'areine,
Ces doubles chiffres effaçoit.
Efface, dit-il, ô mon pleur,
Non pas ceux-cy, mais ceux du cœur.


  Amant qui plein de coüardise,
T'en vas plaignant si longuement
Une ame toute de faintise :
Lors que tu sceus son changement,
Ou tu devois soudain mourir,
Ou bien incontinent guerir.


  La solitude de Celadon eust esté beaucoup plus longue sans le commandement qu'Alcippe fit à Lycidas de chercher son frere, ayant en soy-mesme fait dessein (puis qu'aussi bien voyoit-il que sa peine luy estoit inutile) de ne plus contrarier ceste amitié ; mais Lycidas eust longuement cherché, sans un rencontre qui nous advint ce jour là mesme.

  J'estois sur le bord de Lignon, & tenois les yeux sur son cours, resvant pour lors à la perte de Celadon ; & Phillis & Lycidas se parloient ensemble un peu plus loing, quand nous vismes des petites balottes qui alloient nageant sur l'eau. La premiere qui s'en prit garde fut Phillis, qui nous les monstra, mais nous ne pusmes jamais deviner ce que ce pouvoit estre. Et parce que Lycidas recognut la curiosité de sa maistresse, pour luy satisfaire, il s'avança le plus avant qu'il pût, pour en retirer quelques-unes. Il fit tant avec une longue branche qu'il en prit une : Mais voyant que ce n'estoit que cire, parce qu'il s'estoit moüillé & qu'il se faschoit d'avoir pris tant de peine pour chose qui valloit si peu, il la jetta de despit en terre, & si à propos, que frappant contre un gros caillou, elle se mit toute en pieces, & n'en resta qu'un papier, qui avoit esté mis dedans, lequel Phillis courut incontinent prendre, & l'ayant ouvert nous y leusmes tels mots.


  Va t'en papier, plus heureux que celuy qui t'envoye, revoir les bords tant aymez, où ma Bergere demeure, & si accompagné des pleurs dont je vas grossissant ceste riviere, il t'advient de baiser le sablon où ses pas sont imprimez, arrestes y ton cours & demeure bien fortuné, où mon mal-heur m'empesche d'estre, que si tu parviens en ses mains, qui m'ont ravi le cœur, & qu'elle te demande que je faits, dy luy ô fidele papier, que jour & nuict je me change en pleurs pour laver son infidelité : & si touchée du repentir, elle te moüille de quelque[s] larmes, dy luy que pour destendre l'arc on ne guerit pas la playe qu'elle a faicte à sa foy, & à mon amitié, & que mes ennuis seront tesmoins & devant les hommes, & devant les Dieux, que comme elle est la plus belle, & la plus infidele du monde, que je suis aussi le plus fidele & plus affectionné de l'univers.


  Nous n'eusmes pas si tost jetté les yeux sur ceste escriture, que nous la recognusmes tous trois, pour estre de Celadon, qui fut cause que Lycidas courut pour retirer les autres qui nageoient sur l'eau, mais le courant les avoit emportez si loin, qu'il ne les peut atteindre : toutefois nous jugeasmes bien par celle-cy, qu'il devoit estre aupres de la source de Lignon, qui fut cause que Lycidas le lendemain partit de bonne heure pour le chercher, & usa de telle diligence, que trois jours apres il le trouva en sa solitude ; si changé de ce qu'il souloit estre, qu'il n'estoit pas presque recognoissable ; mais quand il luy dit qu'il falloit s'en revenir vers moy, & que je le luy commandois ainsi, il ne pouvoit à peine se persuader que son frere ne le voulust tromper. En fin la lettre qu'il luy porta de moy, luy donna tant de contentement, que dans fort peu de jours il reprit son bon visage, & nous revint trouver, non toutesfois si tost qu'Alcippe ne mourut avant son retour, & que peu de jours apres Amarillis ne le suivist. Et lors nous eusmes bien opinion que la fortune avoit fait tous ses plus grands efforts contre nous, puisque ces deux personnes estoient mortes, qui nous y contrarioient le plus : Mais n'advint-il pas par mal-heur que la recherche de Corebe alla continuant, si avant qu'Alcé & Phocion ne me laissoient point de repos, & toutefois ce ne fut pas de leur costé dont nostre mal-heur proceda, quoy que Corebe en partie en fut cause, car lors qu'il me vint rechercher ; parce qu'il estoit fort riche ; il amena avec luy plusieurs Bergers, entre lesquels estoit Semire, Berger à la verité plein de plusieurs bonnes qualitez, s'il n'eust esté le plus perfide, & le plus cauteleux homme qui fut jamais, aussi tost qu'il jetta les yeux sur moy, il fit dessein de me servir, sans avoir considera tion à l'amitié que Corebe luy portoit, & parce que Celadon & moy, pour cacher nostre amitié, avions fait dessein, comme je vous ay des-ja dit, de faindre, luy d'aimer toutes les Bergeres, & moy de patienter indifferemment la recherche de toute sorte de Bergers, il creut au commencement que la bonne reception que je luy faisois, estoit la naissance de quelque plus grande affection, & n'eust si tost recognu celle qui estoit entre Celadon & moy, si de mal-heur il n'eust trouvé une de mes lettres. Car encor que pour sa derniere perte on cognust bien qu'il m'aimoit, si y en avoit-il fort peu qui creussent que je l'aimasse, tant je m'y estois conduite froidement depuis que Celadon estoit retourné : & parce que les lettres qu'Alcippe avoit trouvées au pied de l'arbre nous avoient cousté si cher, nous ne voulusmes plus y fier celles que nous nous escrivions, mais inventasmes un autre artifice qui nous sembla plus assuré. Celadon avoit apiecé au droit du cordon de son chapeau, par le dedans, un peu de feutre si proprement, qu'à peine apparoissoit-il, & cela se serroit avec une gance à un bouton par dehors, où il faignoit de retrousser l'aile du chapeau : il mettoit là dedans sa lettre, & puis faisant semblant de se joüer, ou il me jettoit son chapeau, ou je luy ostois, ou il le laissoit tomber, ou faignoit pour mieux courre, ou sauter de le mettre en terre, & ainsi j'y prenois ou mettois la lettre. Je ne sçay comme par mal-heur, un jour que j'en avois une entre les mains pour l'y met tre, en courant apres quelque loup, qui estoit venu passer aupres de nos troupeaux, je la laissay tomber si mal-heureusement pour moy, que Semire, qui me venoit apres, la releva, & leut qu'elle estoit telle.



LETTRE D'ASTREE
A CELADON.



  Mon cher Celadon, j'ay receu vostre lettre, qui m'a esté autant agreable, que je sçay que les miennes le vous sont, & n'y ay rien trouvé qui ne me satisface, hor-mis les remerciements que vous me faites, qui ne me semblent à propos, ny pour mon amitié, ny pour ce Celadon qui dés long temps s'est des-ja tout donné à moy : car s'ils ne sont point vostres, ne sçavez-vous pas que ce qui n'a point ce titre ne sçauroit me plaire ? que s'ils sont à vous, pourquoy me donnez vous separé ce qu'en une fois j'ay receu, quand vous vous donnastes tout à moy, n'en usez donc plus je vous supplie : si vous ne me voulez faire croire, que vous aiez plus de civilité que d'Amour.


  Depuis qu'il eut trouvé ceste lettre, il fit dessein de ne me parler plus d'Amour qu'il ne m'eust mis mal avec Celadon, & commença de ceste sorte. En premier lieu il me supplia de luy pardonner s'il avoit esté si témeraire que d'avoir osé hausser les yeux à moy, que ma beauté l'y avoit contraint, mais qu'il recognoissoit bien son peu de merite, & qu'à ceste occasion il me protestoit qu'il ne s'y mesprendroit jamais plus : & que seulement il me supplioit d'oublier son outrecuidence. Et puis il se rendit tellement amy, & familier de Celadon, qu'il sembloit qu'il ne pûst rien aimer davantage, & pour me mieux abuser, il ne me rencontroit jamais sans trouver quelque occasion de parler à l'avantage de mon Berger, couvrant si finement son intention, que personne n'eust pensé qu'il l'eust fait à dessein. Ces loüanges de la personne que j'aimois, comme je vous ay dit, me déceurent si bien que je prenois un plaisir extréme de l'entretenir, & ainsi deux ou trois mois s'escoulerent fort heureusement pour Celadon & pour moy, mais ce fut comme je croy, pour me faire ressentir davantage ce que depuis m'est advenu. A ce mot, au lieu de ses paroles, ses larmes representerent ses desplaisirs à ses compagnes, avec telle abondance, que ny l'une ny l'autre n'oserent luy parler, craignant d'augmenter davantage son pleur : car "plus par raison on veut seicher les larmes, & plus on va augmentant sa source". Enfin elle reprit ainsi : Helas ! sage Diane, comment me puis-je ressouvenir de cet accident sans mourir. Des-ja Semire estoit si familier, & avec Celadon & avec moy, que le plus souvent nous estions ensemble. Et lors qu'il creut d'avoir assez acquis de creance en mon endroit pour me persuader ce qu'il vouloit entreprendre ; un jour qu'il me trouva seule, apres que nous eusmes longuement parlé des diverses trahisons, que les Bergers faisoient aux Bergeres qu'ils faignoient d'aimer : Mais je m'estonne, dit-il, qu'il y ait si peu de Bergeres qui se prennent garde à ces tromperies, quoy que d'ailleurs elles soient fort avisées. C'est, luy respondis-je, que l'Amour leur clost les yeux. Sans mentir, me repliqua-il, je le croy ainsi, car autrement il ne seroit pas possible que vous ne recognussiez celle que l'on vous veut faire. Et lors se taisant il montroit de se preparer à m'en dire davantage : mais comme s'il se fust repenty de m'en avoir tant dit, il se reprit ainsi : Semire, Semire, que pense-tu faire ? ne voy-tu pas qu'elle se plaist en ceste tromperie, pourquoy la veux-tu mettre en peine ? & lors s'adressant à moy, il continua. Je voy bien, belle Astrée, que mes discours vous ont rapporté du desplaisir : mais pardonnez-le moy, qui n'y ay esté poussé que de vostre service. Semire, luy dis-je, je vous suis obligée de ceste bonne volonté, mais je la serois encor davantage, si vous paracheviez ce que vous avez commencé. Ah ! Bergere, me respondit-il, je ne vous en ay que trop dit, mais peut-estre le recognoistrez-vous mieux avec le temps, & lors vous jugerez que veritablement Semire est vostre serviteur. Ah le malicieux ! combien fut-il veritable en ses mau vaises promesses, car depuis je n'en ay que trop recogneu pour me laisser le seul desir de vivre. Si est-ce que pour lors il ne voulut m'en dire davantage, afin de m'en donner plus de volonté : & quand il eut opinion que j'en avois assez, un jour, que selon ma coustume je le pressois de sçavoir la fin de mon contentement, & que je l'eus conjuré de le me dire, par le pouvoir que j'avois autrefois eu sur luy, il me respondit : Belle Bergere, vous me conjurez tellement, que je croirois faire une trop grande faute de vous desobeïr : Si voudrois-je ne vous en avoir jamais commencé le propos, pour le desplaisir que je vous en prevoy : & apres que je l'eus assuré du contraire, il me sceut si bien persuader que Celadon aimoit Aminthe, fille du fils de Cleante, que "la jalousie coustumiere compagne des ames qui aiment bien", commença de persuader que cela pourroit bien estre, & ce fut bien un mal-heur extréme : qu'alors je ne me ressouvins point du commandement que je luy avois fait de faindre d'aimer les autres Bergeres. Toutefois voulant faire la fine, pour luy dissimuler mon desplaisir, je luy respondis, que je n'avois jamais, ny creu, ny voulu, que Celadon me particularisast davantage que les autres, que s'il sembloit que nous eussions quelque familiarité, ce n'estoit que pour la longue cognoissance que nous avions eu[e] ensemble, mais quant à ses recherches elles m'estoient indifferentes. Or, me respondit lors ce caute leux, je loüe Dieu que vostre humeur soit telle, mais puis qu'il est ainsi, il ne peut estre que vous ne preniez plaisir d'ouyr les passionnez discours qu'il tient à son Aminthe. Il faut que j'advouë, sage Diane, que quand j'ouys nommer Aminthe sienne, j'en changis de couleur, & parce qu'il m'offroit de me faire ouïr leurs paroles, il me sembla que je ne devois fuir de recognoistre la perfidie de Celadon, helas ! plus fidelle que moy bien avisée : & ainsi j'acceptay cet offre : & certes il ne faillit pas à sa promesse, car peu apres il s'en revint courant m'assurer qu'il les avoit laissez assez pres de là, & que Celadon avoit la teste dans le giron d'Aminthe, qui des mains luy alloit relevant le poil, & cela il me le racomptoit pour me picquer davantage. Je le suivis, mais tant hors de moy, que je ne me ressouviens, ny du chemin que je fis, ny comme il me fit approcher si pres d'eux, sans qu'ils m'apperceussent, depuis j'ay jugé que ne se souciant point d'estre ouys, ils ne prenoient garde à ceux qui les escoutoient, tant y a que je m'en trouvay si pres que j'ouys Celadon, qui luy respondoit : Croyez moy, belle Bergere, qu'il n'y a beauté qui soit plus vivement emprainte en une ame, que celle qui est dans la mienne. Mais Celadon, respondit Aminthe, comment est-il possible qu'un cœur si jeune que le vostre puisse avoir assez de dureté pour retenir longuement ce que l'Amour y peut graver. Mauvaise Bergere, repliqua mon Celadon, laissons ces raisons à part, ne me mesurez ny à l'aune, ny au poids de nul autre, honorez moy de vos bonnes graces, & vous verrez si je ne les conserveray aussi cheres en mon ame, & aussi longuement que ma vie. Celadon, Celadon, adjousta Aminthe, vous seriez bien puny, si vos faintes devenoient veritables, & si le Ciel pour me venger vous faisoit aimer ceste Aminthe dont vous vous mocquez. Jusques icy il n'y avoit rien qui en quelque sorte ne fust supportable : mais, ô Dieux, pour faindre quelle fut la response qu'il luy fit ! Je prie Amour, lui dit-il, belle Bergere, si je me mocque, qu'il fasse tomber la mocquerie sur moy, & si j'ay merité d'obtenir quelque grace de luy, qu'il me donne la punition dont vous me menacez. Aminthe ne pouvant juger l'intention de ses discours, ne luy respondit qu'avec un souris, & avec une façon de la main, la luy passant & repassant devant les yeux, que j'interpretois en mon langage qu'elle ne le refuseroit pas, si elle croyoit ses paroles veritables, mais ce qui me toucha bien vivement, fut que Celadon apres avoir esté quelque temps sans parler, jetta un grand souspir, qu'elle incontinant accompagna d'un autre. Et lors que le Berger se releva pour luy parler, elle se mit la main sur les yeux, & rougit comme presque ayant honte que ce souspir luy fust eschappé, qui fut cause que Celadon se remettant en sa premiere place, peu apres chanta ces vers.



SONNET.
DE CELADON,
Qu'il cognoist qu'on faint de l'aimer
& que toutefois ceste fainte mes-
me luy plaist & ne s'en
peut retirer



  Elle faint de m'aimer pleine de mignardise,
Souspirant avec moy, me voyant souspirer,
Et par de faintes pleurs tesmoigne d'endurer,
L'ardeur que dans mon ame elle void tant esprise.


  Qui ne la cognoistroit lors qu'elle se desguise ?
Mais qui de ses attraits se pourroit retirer ?
Il faut estre sans cœur pour ne point desirer
D'estre si doucement deceu par sa faintise.


  Mais que c'est que de moy ! ce faux mesme me plaist
Et ne la puis quitter la perfide qu'elle est,
Traistres miroirs du cœur, lumieres infideles,


  Je vous recognois bien & vos trompeurs appas ;
Mais que me sert cela puis qu'Amour ne veut pas,
Voyant vos trahisons, que je me garde d'elle ?


  Apres s'estre teu quelque temps, Aminthe luy dit : Et quoy Celadon vous ennuyez-vous si tost ? Je crains plutost, dit-il, d'ennuyer celle à qui en toute façon je ne veux que plaire. Et qui peut-c'estre, dit-elle, puis que nous sommes seuls. Ah ! qu'elle se trompoit bien, & que j'y estois bien pour ma part, & aussi cherement qu'autre qui fust de la trouppe. Ce n'est aussi que vous, respondit Celadon, que je crains d'importuner, mais si vous me le commandez je continueray. Je n'oserois, repliqua la Bergere, user de commandement, où mesme la priere est trop indiscrette. Vous userez, reprit le Berger, des termes qu'il vous plaira, mais en fin je ne suis que vostre serviteur, & lors il recommença de ceste sorte.



MADRIGAL
DE CELADON, SUR LA
RESSEMBLANCE QU'IL A
avec sa maistresse.



  D'un marbre dur vous estes
Aux coups d'Amour, & de mon pleur,
Et de marbre dur est mon cœur,
Aux maux que vous me faites.
Nos yeux sont pleins de feux,
Et nous sommes tous deux
D'Amour, et de nature,
D'une roche bien dure :
Mais vous de cruauté,
Et moy de loyauté.


  Belle Diane, il fut hors de mon pouvoir d'arrester davantage en ce lieu, & ainsi m'esloignant doucement d'eux, je m'en retournay à mon trouppeau, si triste que de ce jour je ne puz ouvrir la bouche, & parce qu'il estoit des-ja assez tard, je retiray mes brebis en leur parc, & moy je passay une nuit telle que vous pouvez penser. Helas ! que tout cela estoit peu de chose, si je n'y eusse adjousté la folie que je ne cesseray jamais de pleurer, aussi je ne sçay qui m'avoit tant aveuglée : car si j'eusse eu encor quelque reste de jugement parmy ceste nouvelle jalousie, pour le moins je me fusse enquise de Celadon quel estoit son dessein, & quoy qu'il eust voulu dissimuler, j'eusse assez aisément recognu sa fainte : mais sans autre consideration, le lendemain qu'il me vint trouver aupres de mon trouppeau, je luy parlay avec tant de mespris, que desesperé, il se precipita dans ce goulphe, où se noyant, il noya d'un coup tous mes contentements. A ce mot elle devint pasle comme la mort, & n'eust esté que Phillis la réveilla, la tirant par le bras, elle estoit en danger d'esvanoüyr.



LE
CINQUIESME LIVRE
DE LA PREMIERE
PARTIE D'ASTREE.




  Le bruit que ces Bergeres firent lors qu'Astrée faillit d'évanoüyr, fut si grand, que Leonide s'en esveilla, & les oyant parler aupres d'elle, la curiosité luy donna volonté de sçavoir qui elles estoient : & parce qu'apres estre un peu remises, ces trois Bergeres se leverent pour s'en aller, tout ce qu'elle peut faire ce fut d'esveiller Silvie pour les luy montrer : aussi tost qu'elle les apperceut elle recognust Astrée, quoy qu'elle fust fort changée, pour le desplaisir qu'elle avoit en l'ame. Et les autres deux, dit Leonide, qui sont-elles ? L'une, dit-elle, qui est à main gauche, c'est Phillis sa chere compagne : & l'autre c'est Diane fille de la sage Bellinde, & de Celion, & suis bien marrie que nous ayons si longuement dormy, car je m'assure que nous eussions bien appris de leurs nouvelles, y ayant apparance que l'occasion qui les a esloignées des autres, n'a esté que pour parler plus librement. Vrayement, respondit Leonide, j'advouë n'avoir jamais rien veu de plus beau qu'Astrée, & faisant comparaison d'elle à toutes les autres, je la trouve du tout avantagée. Considerez repliqua Silvie, quelle esperance doit avoir Galathée de divertir l'affection du Berger : Cette consideration toucha bien aussi vivement Leonide, pour son sujet propre, que pour celuy de Galathée, toutesfois "Amour qui ne vit jamais aux despens de personne, sans luy donner pour payement quelque espece d'esperance", ne voulut point traitter ceste Nymphe plus avarement que les autres, & ainsi, quoy qu'il n'y eust pas grande apparance, ne laissa de luy promettre que peut-estre l'absence d'Astrée, & l'amitié qu'elle luy feroit paroistre, luy pourroient faire changer de volonté : & apres quelques autres semblables discours, ces Nymphes se separerent, Leonide prenant le chemin de Feurs, & Silvie celuy d'Isoure : Cependant que les trois belles Bergeres ayant ramassé leurs troupeaux, s'alloient peu à peu retirant dans leurs cabanes.

  A peine avoient elles mis le pied dans le grand pré, où sur le tard on avoit accoustumé de s'assembler, qu'elles apperceurent Lycidas parlant avec Silvandre : mais aussi tost que le Berger recognut Astrée, il devint pasle, & si changé que pour n'en donner cognoissance à Silvandre, il luy rompit compagnie, avec quelque mauvaise excuse : mais voulant eviter leur rencontre, Phillis luy alla couper chemin avec Diane, apres avoir dit à Astrée la mauvaise satisfaction que ce Berger avoit d'elle : & parce qu'elle ne vouloit point le perdre, l'ayant jusques-là trop cherement conservé, quoy qu'il essayast de l'outrepasser promptement, si l'atteignit-elle & luy dit en sousriant ; Si vous fuyez de ceste sorte vos amies, que ferez vous vos ennemies ? Il respondit, La compagnie que vous cherissez tant, ne vous permet pas de retenir ce nom. Celle, repliqua la Bergere, de qui vous vous plaignez, souffre plus de peine de vous avoir offensé que vous-mesme. "Ce n'est pas, respondit le Berger, guerir la blessure que de rompre le glaive qui l'a faicte". En mesme temps Astrée arriva, qui s'adressant à Lycidas, luy dit, tant s'en faut Berger, que je die la haine que vous me portez estre injuste, que j'advoüe que vous ne me sçauriez autant haïr, que vous en avez de juste occasion, toutefois si la memoire de celuy qui est cause de ceste mauvaise satisfaction, vous est encore aussi vive en l'ame qu'elle le sera à jamais en la mienne ; vous vous ressouviendrez que je suis la chose du monde qu'il a la plus aimée, & qu'il vous sieroit mal de me haïr, puisqu'encore il n'y a rien qu'il aime davantage que moy. Lycidas vouloit respondre, & peut-estre selon sa passion trop aigrement : mais Diane luy mettant la main devant la bouche, luy dit. Lycidas, Lycidas, si vous ne recevez ceste satisfaction autant que jusques icy vous avez eu de raison, autant serez-vous blasmé pour estre irraisonna ble. Astrée sans s'arrester à ce que Diane disoit, luy osta la main du visage, & luy dit : Non, non, sage Bergere, ne contraignez point Lycidas, laissez luy user de toutes les rigoureuses paroles qu'il luy plaira : Je sçay que ce sont des effets de sa juste douleur, toutefois je sçay bien aussi qu'en cela il n'a pas fait plus de perte que moy. Lycidas oyant ces paroles, & la façon dont Astrée les proferoit, donna tesmoignage avec ses larmes qu'elle l'avoit attendry, & ne pouvant se commander si promptement, quelle deffense que Phillis & Diane fissent, il se deffit de leurs mains, & s'en alla d'un autre costé : dequoy Phillis s'appercevant, afin d'en avoir entiere victoire, le suivit, & luy sceut si bien representer le desplaisir d'Astrée, & la meschanceté de Semire, qu'en fin elle le remit bien avec sa compagne.

  Mais cependant Leonide suivoit son chemin à Feurs, & quoy qu'elle se hastast, elle ne peut outrepasser Ponsins, parce qu'elle avoit dormy trop long temps : cela fut cause qu'elle s'esveilla beaucoup avant le jour, desireuse de retourner de bonne heure, afin de pouvoir demeurer quelque temps à son retour, avec les Bergeres qu'elle venoit de laisser : toutefois elle n'osa partir avant que la clarté ne luy monstrast le chemin, de peur de se perdre, quoy qu'il luy fust impossible de fermer l'œil le reste de la nuit : cependant qu'elle alloit entretenant ses pensées, & qu'elle y estoit le plus attentive, elle ouït que quelqu'un parloit assez pres d'el le, car il n'y avoit qu'un entre-deux d'aiz fort delié, qui separoit une chambre en deux, dautant que le maistre du logis estoit un fort honneste pasteur, qui par courtoisie, & pour les loix de l'hospitalité recevoit librement ceux qui faisoient chemin, sans s'enquerir quels ils estoient : & parce que son logis estoit assez estroit, il avoit esté contraint de faire des entre-deux d'aiz pour avoir plus de chambres. Or quand la Nymphe y arriva, il y avoit deux estrangers logez, mais parce qu'il estoit fort tard, ils estoient des-ja retirez & endormis, & de fortune la chambre de la Nymphe fut tout aupres de la leur, sans luy en rien dire. Or elle oyant murmurer quelqu'un aupres de son lit, car le chevet estoit tourné de ce costé-là, afin de les mieux entendre, elle presta l'oreille, & par hazard l'un d'eux relevant la voix un peu davantage, elle ouyt qu'il respondoit ainsi à l'autre : Que voulez-vous que je vous die davantage, sinon qu'Amour vous rend ainsi impatient, & bien elle se sera trouvée lasse, ou malade, ou incommodée de quelque survenant qui l'aura fait retarder, & faut-il se desesperer pour cela ? Leonide pensoit bien recognoistre ceste voix : mais elle ne pouvoit s'en bien ressouvenir, si fit bien de l'autre aussi tost qu'il respondit : Mais voyez-vous, Climanthe, ce n'est pas cela qui me met en peine, car l'attente ne m'ennuyera jamais tant que j'espereray quelque bonne issuë à nostre entreprise, ce que je crains, & qui me met sur les espines où vous me voyez, c'est que vous ne luy ayez pas bien fait entendre ce que nous avions deliberé, ou qu'elle n'ait pas adjousté foy à vos paroles. Leonide oyant ce discours, & recognoissant fort bien celuy qui parloit, estonnée, & desireuse d'en sçavoir davantage, s'approcha si pres des aiz, qu'elle n'en perdoit une seule parole, & lors elle ouyt que Climanthe respondoit, Dieu me soit en ayde avec cet homme ! Je vous ay desja dit plusieurs fois que cela estoit impossible. Ouy bien, dit l'autre, à vostre jugement. Vrayement, respondit Climanthe, pour le vous faire advoüer, & pour vous faire sortir de ceste peine, je vous veux encor une fois redire le tout par le menu.



HISTOIRE DE LA
TROMPERIE DE
Climanthe.




  Apres que nous nous fusmes separez, & que vous m'eustes fait cognoistre Galathée, Silvie, Leonide, & les autres Nymphes d'Amasis : aussi bien de veuë que je les cognoissois desja par les discours que vous m'en aviez tenus, je creus qu'une des principales choses qui pouvoient servir à nostre dessein, c'estoit de sçavoir comme seroit vestu Lindamor le jour de son départ, car vous sçavez, que Clidaman & Guiemants s'en estans allez trouver Meroüé, Amasis commanda à Lindamor de le suivre avec tous les jeunes Chevaliers de ceste contrée, afin qu'il fust recogneu de Meroüé, pour celuy qu'il estoit, & par mal-heur, il sembloit que Lindamor eust plus de dessein de faire tenir sa livrée secrette, qu'il n'avoit jamais eu. Si est-ce que j'allay si bien espiant l'occasion, qu'un soir qu'il estoit au milieu de la ruë, j'ouïs qu'il commanda à un de ses gens d'aller chez le maistre qui luy faisoit ses habits, pour luy apporter le hoqueton qu'il avoit fait faire pour le jour de la monstre ; par ce qu'il le vouloit essayer, & dautant qu'il avoit expressément deffendu de ne le laisser voir à personne, il luy donna une bague pour contresigne : je suivis d'assez loing cet homme, pour recognoistre le logis, & le lendemain à bonne heure, sçachant le nom du maistre, j'entray effrontément en sa maison, & luy dis que je venois de la part de Lindamor, parce qu'Amasis le pressoit de partir, & qu'il craignoit que ses habits ne fussent pas faits à temps, & que je ne m'en fiasse point à ce qu'il m'en diroit, mais que je les visse moy-mesme pour luy en rapporter la verité : Et puis continuant je luy dis, Il m'eust donné la bague que vous sçavez pour contresigne, mais il m'a dit, qu'il suffisoit, que je vous disse, que hier au soir, il avoit envoyé querir le hoqueton : & que celuy qui le vint demander vous l'avoit apportée : ainsi je trompay le mai stre, & remarquay ses habits le mieux qu'il me fut possible, & lors que je fis semblant de le haster, il me respondit qu'il avoit assez de temps, puis que ce jour là mesme, il avoit veu une lettre d'Amasis, dans l'assemblée de la ville, par laquelle elle leur ordonnoit de se tenir armez dans cinq semaines, parce que le jour qu'elle leur marquoit, elle vouloit faire son assemblée dans leur ville, à cause de la monstre generalle, que Lindamor & ses troupes faisoient pour aller trouver Clidaman, & que le lendemain elle vouloit que vous fussiez receu pour general de ceste contrée en son absence : par ce moyen, je sçeus le jour du depart de Lindamor, & de plus, que vous demeureriez en ce païs, qui fut un accident, qui vint tres à propos pour parachever nostre dessein, quoy que vous en eussiez bien esté des-ja adverty. Suivant cela, je m'en allay retirer dans ce grand bois de Savignieu, où sur le bord de la petite riviere qui passe au travers, je fis une cabane de feuilles, mais si cachée que plusieurs eussent passé aupres sans la voir, & cela afin que l'on creust que j'y avois demeuré longuement, car comme vous sçavez, personne ne me connoissoit en ceste contrée, & pour mieux monstrer qu'il y avoit long temps que j'y demeurois, les feuilles dont je couvris ceste loge estoient des-ja toutes seiches, & puis je pris le grand miroir que j'avois fait faire, que je mis sur un autel, que j'entornay de houx & d'espines, y mettant parmy quelques her bes, comme Verveine, Fougere, & autres semblables. Sur un des costez je mis du Guy, que je disois estre de chesne : de l'autre la Serpe d'or, dont je faignois l'avoir coupé le premier de Mars, & au milieu le linceul, où je l'avois c[ue]illy ; & au dessus de tout cela, j'attachay le miroir au lieu le plus obscur, afin que mon artifice fust moins apperceu, & vis à vis par le dessus j'y accommoday le papier paint, où j'avois tiré si au naturel, le lieu que je voulois monstrer à Galathée, qu'il n'y avoit personne qui ne le recognut ; & afin que ceux qui seroient en bas, s'ils tournoient les yeux en haut ne le vissent ; du costé où l'on entroit j'entrelassay des branches, & des feuilles de telle sorte ensemble, qu'il estoit impossible : & parce que si l'on eust approché l'autel se tournant de l'autre costé, on eust sans doute veu mon artifice, je fis à l'entour un assez grand cerne, où je mis les encensoirs de rang, & deffendois à chacun de ne point les outrepasser : au devant du miroir, il y avoit une aix, sur laquelle Hecathe estoit painte, ceste aix avoit tout le bas ferré d'un fusil, & comme vous sçavez, elle ne tenoit qu'à quelques poils de cheval, si deliez, qu'avec l'obscurité du lieu, il n'y avoit personne qui les peust appercevoir : aussi tost que l'on les tiroit, l'aix tomboit, & de sa pesanteur frappoit du fusil sur une pierre si à propos, qu'elle ne manquoit presque jamais de faire feu. J'avois mis au mesme lieu une mixtion de souffre, & de salpestre qui s'esprend si prom tement au feu qui le touche, qu'il s'en esleve une flâme, avec une si grande promptitude, qu'il n'y a celuy qui n'en demeure en quelque sorte estonné, & cela je l'avois inventé pour faire croire que c'estoit une espece, ou de divinité, ou d'enchantement, tant y a que je trouvay le tout si bien disposé, qu'il me sembloit qu'il n'y avoit rien à redire. Apres toutes ces choses, je commençay quelquefois à me laisser voir, mais rarement, & soudain que je prenois garde que l'on m'avoit apperceu, je me retirois en ma loge, où je faisois semblant de ne me nourrir que de racines, parce que la nuit j'allois acheter à trois & quatre lieux de là, avec d'autres habits, tout ce qui m'estoit necessaire. Dans peu de jours plusieurs se prirent garde de moy, & le bruit de ma vie fut si grand qu'il parvint jusques aux oreilles d'Amasis, qui se venoit bien souvent promener dans ces grands jardins de Mont-Brison ; & entre autre, une fois qu'elle y estoit, Silaire, Sylvie, Leonide, & plusieurs autres de leurs compagnes vindrent se promener le long de mon petit ruisseau, où pour lors en me promenant, je faisois semblant d'amasser quelques herbes ; aussi tost que je recogneu qu'elles m'avoient apperceu, je me retiray au grand pas en ma cabane : elles qui estoient curieuses de me voir, & de parler à moy, me suivirent à travers ces grands arbres. Je m'estois des-ja mis à genoux, mais quand je les entendis approcher, je m'en vins sur la porte, où la premiere que je ren contray, fut Leonide ; & parce qu'elle estoit preste d'entrer, la repoussant un peu, je luy dis assez rudement, Leonide, la divinité que je sers vous commande de ne point profaner ses autels. A ces mots elle se recula, un peu surprise ; car mon habit de Druide me faisoit rendre de l'honneur, & le nom de la divinité donnoit de la crainte : & apres s'estre rassurée, elle me dit, Les autels de vostre Dieu, quel qu'il soit, ne peuvent estre profanez de recevoir mes vœux ; puis que je ne viens que pour luy rendre l'honneur que le Ciel demande de nous. Le Ciel, luy respondis-je, demande à la verité les vœux, & l'honneur, mais non point differents de ce qu'il les ordonne : par ainsi, si le zele de la divinité que je sers, vous ameine icy, il faut que vous observiez ce qu'elle commande. Et quel est son commandement ? adjousta Sylvie. Sylvie, luy dis-je, si vous avez la mesme intention que vostre compagne, faites toutes deux, ce que je vous diray, & puis vos vœux luy seront agreables. Avant que la Lune commence à décroistre, lavez vous avant jour la jambe droitte jusques au genoüil, & le bras jusques au coude dans ce ruisseau qui passe devant ceste saincte caverne ; & puis la jambe, & le bras nud, venez icy avec un chappeau de Verveine, & une ceinture de Fougiere ; apres je vous diray ce que vous aurez à faire pour participer aux sacrez mysteres de ce lieu, que je vous ouvriray, & declareray : Et lors luy prenant la main, je luy dis : Voulez-vous pour tesmoignage des graces, dont la divinité que je sers me favorise, que je vous die une partie de vostre vie, & de ce qui vous adviendra ? Non pas moy, dit-elle, car je n'ay point tant de curiosité : mais vous, ma compagne, dit-elle, s'adressant à Leonide, je vous ay veu autre-fois desireuse de le sçavoir, passez-en à ceste heure vostre envie. Je vous en supplie, me dit Leonide, en me presentant la main. Alors me ressouvenant de ce que vous m'aviez dit de ces Nymphes en particulier, je luy pris la main, & luy demanday, si elle estoit née de jour ou de nuit, & sçachant que c'estoit de nuit, je prins la main gauche, & apres l'avoir quelque temps considerée, je luy dis : Leonide, ceste ligne de vie, nette, bien marquée, & longue, vous monstre que vous devez vivre, pour les maladies du corps, assez saine, mais ceste petite croix, qui est sur la mesme ligne, presque au plus haut de l'angle, qui a deux petites lignes au dessus, & trois au dessous ; & ces trois aussi qui sont à la fin de celle de la vie, vers la restrainte, montrent en vous des maladies, que l'amour vous donnera, qui vous empescheront d'estre aussi saine de l'esprit, que du corps ; & ces cinq ou six points, qui comme petits grains, sont semez çà & là, de ceste mesme ligne, me font juger que vous ne hayrez jamais ceux qui vous aimeront, mais plutost que vous vous plairez d'estre aimée, & d'estre servie. Or regardez ceste autre ligne, qui prend de la racine de celle dont nous avons desja parlé, & passant par le milieu de la main, s'esleve vers le mont de la Lune, elle s'appelle moyenne naturelle : ces coupures que vous y voyez qui paroissent peu, signifient que vous vous courroucez facilement, & mesme contre ceux sur qui l'Amour vous donne authorité ; & ceste petite estoile, qui tourne contre l'enflure du poulce, monstre que vous estes pleine de bonté, & de douceur, & que facilement vous perdez vos coleres. Mais voyez vous ceste ligne que nous nommons Mensale, qui se joint avec la moyenne naturelle, en sorte que les deux font un angle : cela monstre que vous aurez divers troubles en l'entendement pour l'Amour, qui vous rendront quelquefois la vie des-agreable, & cela je le juge encor davantage, parce que peu apres, la moyenne defaut, & celle-cy s'assemble avec celle de la vie, si bien qu'elles font l'angle de la Mensale, & de l'autre, car cela m'apprend que tard, ou jamais aurez vous la conclusion de vos desirs. Je voulois continuer, quand elle retira la main, & me dit, que ce n'estoit pas ce qu'elle me demandoit, car je parlois trop en general, mais qu'elle vouloit clairement sçavoir, ce qui adviendroit du dessein qu'elle avoit. Alors je luy respondis : "Les Numes celestes, sçavent eux seuls ce qui est de l'advenir : sinon en tant que par leur bonté, ils en donnent cognoissance à leurs serviteurs, & cela quelquefois pour le bien public, quelquefois pour satisfaire aux ardantes supplications de ceux qui plusieurs fois en importunent leurs autels, & bien souvent pour faire paroistre que rien ne leur est caché, & toutesfois c'est apres au prudent interprete de ce Dieu de n'en dire qu'autant qu'il cognoist estre necessaire ; parce que les secrets des Dieux ne veulent point estre divulguez sans occasion". Je vous dy cecy, afin que vostre curiosité se contente de ce que je vous en ay discouru un peu moins clairement que vous ne desirez, car il n'est pas necessaire que je le vous die autrement, & afin que vous cognoissiez que le Dieu ne m'est point chiche de ses graces, & qu'il me parle familierement, je vous veux dire des choses qui vous sont advenuës, par lesquelles vous jugerez combien je sçay.

  En premier lieu, belles Nymphes, vous sçavez bien que je ne vous vy jamais, & toutefois à l'abort, je vous ay toutes nommées par vos noms : cela je l'ay fait parce que je veux bien que vous me croyez plus sçavant que le commun, non pas afin que la gloire m'en revienne, ce seroit trop de presomption, mais bien à la divinité, que je sers en ce lieu. Or il faut que vous croyez que tout ce que je vous diray, je l'ay appris du mesme maistre, & certes en cela je ne mentois pas, car c'estoit vous, Polemas, qui me l'aviez dit ; mais parce continuay-je, que les particularitez rendront peut-estre mon discours plus long, il ne seroit point hors de propos que nous nous assissions sous ces arbres voisins. A ce mot nous y allasmes, & lors je recommençay ainsi. Vrayement, l'interrompit Polemas, vous ne pouviez conduire avec plus d'artifice ce commencement. Vous jugerez, respondit Climanthe, que la continuation ne fut point avec moins de prudence. Je repris donc la parole de cette sorte.

  Belle Nymphe, il peut y avoit trois ans, que le gentil Agis, en pleine assemblée, vous fut donné pour serviteur, à ce commencement vous vous fustes indifferents : car jusques alors, la jeunesse l'un de l'autre estoit cause que vos cœurs n'estoient capables des passions que l'Amour conçoit, mais depuis ce temps, le devoir en luy, & la recherche en vous, commencerent d'esveiller peu à peu ces feux, dont la nature nous allume dés l'heure que nous naissons, de sorte que ce qui vous estoit indifferent, devint particulier : voila comme l'Amour bien souvent se jouë, car en fin il se forma & nasquit en son ame, avec toutes les passions qui ont accoustumé de l'accompagner, & en vous une bonne volonté, qui vous faisoit agreer davantage son affection, & ses services que de tout autre. La premiere fois qu'à bon escient il vous en fit ouverture, fut quand Amasis s'allant promener dans ses beaux jardins de Mont-Brison ; il vous prit soubs les bras, & apres avoir demeuré quelque temps sans parler, il vous dit tout à coup. En fin, belle Nymphe, il ne sert de rien que je dispute en moy-mesme, si je dois, ou si je ne dois pas vous declarer ce que j'ay dans l'ame, car le dissimuler est peut-estre recevable en ce qui quelque fois peut estre changé, mais ce qui me contraint de parler à cet heure, m'accompagnera jusques au de-là du tombeau. Icy je m'arrestay, & luy dis : Voulez vous, Leonide, que je redie les mesmes paroles que vous luy respondites. Sans mentir, luy dit alors Polemas, vous vous mettiez en un grand hazard d'estre découvert, nullement respondit Climanthe, & pour vous rendre preuve de la perfection de ma memoire, je vous diray les mesmes paroles. Mais repliqua Polemas, si moy-mesme m'estois oublié à les vous dire ? O adjousta Climanthe, je ne doute pas que cela ne soit, mais tant y a que le sujet des paroles estoit celuy que vous m'avez dit, & elle mesme ne sçauroit se ressouvenir des mesmes mots, de sorte qu'avec l'opinion que ce soit un Dieu qui me les ait dits, sans doute elle eust creu elle mesme, que c'estoient ceux-là mesme ; Que si vous n'eussiez esté si familier avec elle, comme vostre secrette affection vous avoit rendu, je ne l'eusse pas si aysément entrepris, mais me ressouvenant que vous m'aviez dit, que vous l'aviez servie fort longuement, & que ce service avoit esté tousjours bien receu, jusques à ce que vous aviez changé d'affection, & que vous estiez devenu serviteur de Galathée, & mesmes que cela estoit cause que pour vous faire desplaisir elle tenoit le party de Lindamor contre vous. Je parlerois plus hardiment de tout ce qui s'estoit passé en ce temps là, sçachant bien que "l'Amour ne permet pas que l'on puisse celer quelque chose à la personne que l'on ayme"; mais pour revenir à nostre propos, elle me respondit : Je veux bien que vous m'en disiez ce qu'il vous plaira, mais nous en croirons ce que nous voudrons, & cela elle le disoit comme estant un peu picquée de ce qu'elle le vouloit peut-estre celer à ses compagnes. Je ne laissay de continuer : Or bien Leonide, vous en croirez ce qu'il vous plaira, car je m'assure que je ne vous diray rien qu'en vostre ame vous ne l'avoüez pour vray. Vous luy respondites, comme faignant de n'entendre pas ce qu'il vouloit dire : Vous avez raison Agis, de ne point taire par dissimulation ce qui vous doit accompagner aussi longuement que vous vivrez, autrement ne pouvant estre qu'il ne se descouvre, vous seriez tenu pour personne double, nom qui n'est honorable à nulle sorte de gens, mais moins à ceux qui font la profession que vous faites. Ce conseil donc, respondit-il, & ma passion me contraindront de vous dire, belle Nymphe, que ny l'inégalité de vos merites à moy, ny le peu de bonne volonté, que j'ay recogneu en vous, n'ont peu empescher mon affection, ny retarder l'aile de ma temerité, qu'elle ne m'ait eslevé jusques à vous, si toutefois, "non point la qualité du don, mais de la volonté doit estre recevable", je puis dire avec assurance, que l'on ne vous sçauroit offrir un plus grand sacrifice : car ce cœur que je vous donne, je le donne avec toutes les affections, & avec toutes les puissances de mon ame, & tellement tout, que ce qui est en moy, apres ceste donation, ne se trouvera vostre, je le desavouëray, & renonceray comme ne m'appartenant pas : la conclusion fut que vous luy respondites ; Agis, je croiray ces paroles quand le temps, & vos services me les auront dittes, aussi bien que vostre bouche : Voyla la premiere declaration d'amitié que vous eustes de luy, de laquelle il vous rendit par apres assez de preuve, tant par la recherche qu'il fit de vous espouser, que par querelles qu'il prit contre plusieurs, desquels desquels la jalousie le rendoit offensé : ce fut en ce temps que voulant vous friser les cheveux, vous vous bruslastes la jouë, surquoy il fit tels vers.



CHANSON
D'AGIS.
Sur la bruslure de la joüe
de Leonide.




  Pendant qu'à votre poil se joüe
Amour attentif à son jeu,
Un'étincelle de son feu
Vous est tombée sur la joüe.
  Par là vous jugerez la belle,
Combien en est le feu cuisant,
Puis que ceste seule estincelle
Tant de douleur va produisant.


  Cependant que vostre œil eslance,
Encores qu'il en fust vaincueur,
Tant de flâmes contre mon cœur,
L'une la joüe vous offence.
  Par là vous jugerez la belle,
Combien en est le feu cuisant,
Puis que ceste seule estincelle,
Tant de douleur va produisant.


  Et lors que mon cœur tout en flâme,
Vouloit son ardeur vous lancer,
Son feu qui ne pût y passer,
Brusla la joüe au lieu de l'âme.
  Par là vous jugerez la belle,
Combien en est le feu cuisant,
Pui-que ceste seule estincelle,
Tant de douleur va produisant.


  Et pour vous faire paroistre que veritablement je sçay ces choses, par une divinité qui ne peut mentir, & de qui la veuë, & l'oüye penetrent jusques dans le profond des cœurs, je vous veux dire une chose sur ce sujet, que personne ne peut sçavoir que vous & Agis. Elle eut peur que je ne descouvrisse quel que secret qui la pûst fascher, aussi estoit mon dessein de luy donner ceste apprehension : cela fut cause qu'elle me dit toute troublée : Homme de Dieu, encor que je ne craigne pas, que chose que vous ou autre sur ce sujet puissiez dire, me doive importer, toutefois le sujet que vous traittez est si vif, qu'il est bien mal aisé d'y toucher d'une main si douce, que la blessure n'en cuise. Cessons doncques ce discours, je vous supplie : & cela elle le disoit avec un certain changement de visage, qu'elle monstra une tres-grande alteration. Alors je luy respondis, Vous ne devez me croire avec si peu de consideration, que je ne sçache celer ce qui pourroit vous offenser, ny que j'ygnore que les moindres blessures sont bien fort sensibles en la partie où je vous vas touchant, car il n'y a rien de plus sensible que le coeur est, c'est à luy à qui toutes ces playes s'addressent, mais puis que vous ne voulez pas en sçavoir davantage ; je m'en tairay, aussi bien il est temps que je r'entre vers la divinité qui me r'appelle : & en cet instant, je me levay, & leur donnay le bon jour, puis apres avoir fait quelques apparences de ceremonies sur la riviere, je dy assez haut : O souveraine Deité qui presides en ce lieu, voicy que dans ceste eau, je me nettoye, & despoüille de tout le profane que la pratique des hommes me peut avoir laissé, depuis que je suis sorti hors de ton sainct Temple. A ce mot je donnay trois fois des mains dans l'eau, & puis en puisant au creux de l'une, j'en pris trois fois dans la bouche, & les yeux, & les mains tournées au ciel, j'entray en ma cabane sans leur parler, & parce que je me doutay bien qu'elles auroient assez de curiosité pour venir voir ce que je ferois, je m'allay mettre devant l'autel, où faisant semblant de me mettre en terre, je tiray des poils de cheval, qui faisant leur effet, laisserent tomber la petite aix ferrée qui estoit devant le miroir, laquelle donna si à propos sur le caillou, qu'il fit feu, & en mesme temps se prit à la composition, qui estoit au dessous, si bien que la flâme en sortit avec tant de promptitude, que ces Nymphes qui estoient à la porte, voyans au commencement esclairer le miroir, puis tout à coup le feu si prompt, & violent, prirent une telle frayeur, qu'elles s'en retournerent avec beaucoup d'opinion, & de ma saincteté, & du respect envers le Nume que je servois. Ce commencement pouvoit-il estre mieux conduit que cela ? Non certes respondit Polemas, & je juge bien quant à moy que toute personne qui n'en eut point esté advertie, s'y fust laissé aysément trompée.

  Cependant que Climanthe parloit ainsi, Leonide l'escoutoit si ravie hors d'elle mesme, qu'elle ne sçavoit si elle dormoit ou veilloit, car elle voyoit bien que tout ce qu'il racontoit estoit tres-veritable, & toutefois elle ne pouvoit bonnement croire que cela fut ainsi : & cependant qu'elle disputoit avec sa pensée, elle ouït que Climanthe recommençoit. Or ces Nymphes s'en allerent, & ne puis sçavoir asseurément quel raport elles firent de moy, si est-ce que par conjecture, il y a apparance qu'elles rapporterent à chacun les choses admirables qu'elles avoient veuës, & comme "la renommée augmente tousjours", la Court n'estoit pleine que de moy, & certes en ce temps-là j'euz de la peine à continuer mon entreprise, car une infinité de personnes vindrent me voir, les unes par curiosité, les autres pour estre instruites, & plusieurs pour sçavoir si ce que l'on disoit de moy estoit point controuvé, & fallut que j'usasse de grandes ruses, quelquefois par eschappatoires, je disois que ce jour là estoit un jour muet pour la deité que je servois, une autrefois que quelqu'un l'avoit offensée, & qu'elle ne vouloit point respondre, que je ne l'eusse appaisée par jeusnes : d'autrefois je mettois des conditions aux ceremonies que je leur faisois faire, qu'ils ne pouvoient parachever qu'avec beaucoup de temps & quelquefois quand le tout estoit finy j'y trouvois à dire, ou qu'ils n'avoient pas bien observé tout, ou qu'ils en avoient trop, ou trop peu fait, & par ainsi je les faisois recommencer, & allois gagnant le temps : de ceux desquels quelque chose m'estoit cognuë, je les despeschois assez promptement, & cela estoit cause que les autres desireux d'en sçavoir autant que les premiers, se sousmet toient à tout ce que je voulois. Or durant ce temps Amasis me vint voir, & avec elle Galathée : apres que j'eus satisfait à Amasis sur ce qu'elle me demandoit, qui fut en somme de sçavoir quel seroit le voyage que Clidaman avoit entrepris ; & que je luy eus dit qu'il courroit beaucoup de fortune, qu'il seroit blessé, & qu'il se trouveroit en trois batailles, avec le Prince des Francs : mais qu'en fin il s'en reviendroit avec toute sorte d'honneur & de gloire : elle se retira de moy fort contente, & me pria que je recommandasse son fils à la Deïté que je servois. Mais Galathée plus encores curieuse que sa mere, me tirant à part, me dit ; Mon pere, obligez moy de me dire ce que vous sçavez de ma fortune. Alors je luy dis, qu'elle me montrast la main, je la regarday quelque temps, puis je la fis cracher trois fois en terre, & j'y mis le pied gauche dessus, & je la tournay du costé du Soleil Levant, & la fis regarder quelque temps en haut. Je luy pris la mesure du visage, & de la main, puis la grosseur du col, & avec ceste mesure je mesuray depuis la ceinture en haut, & en fin luy regardant encor un coup les deux mains, je luy dis ; Galathée, vous estes heureuse, si vous sçavez prendre vostre heur, & tres-mal-heureuse, si vous le laissez eschapper, ou par nonchalance, ou par Amour, ou par faute de courage : Mais à la verité si vous ne vous rendez incapable du bien à quoy le Ciel vous a destinée, vous ne sçauriez par le desir atteindre à plus de felicité, & tout ce bien, ou tout ce mal, vous est preparé par l'Amour, advisez donc de prendre une belle & ferme resolution, en vous-mesme de ne vous laisser esbranler à persuasion d'Amour, ny à conseil d'amie, ny à commandements de parents, que si vous ne le faites, je ne croy point qu'il y ait sous le Ciel rien de plus miserable que vous serez. Mon Dieu, dit alors Galathée, vous m'estonnez ! Ne vous en estonnez point, luy dis-je, car ce que je vous en dis n'est que pour vostre bien, & afin que vous vous y puissiez conduire avec toute prudence, je vous en veux descouvrir tout ce que la divinité qui me l'a appris me permet, mais ressouvenez-vous de le tenir si secret, que vous ne le [di]siez à personne : Apres qu'elle me l'eust promis, je continuay de ceste sorte. Belle Galathée, vous estes & serez servie de plusieurs grands Chevaliers, dont les vertus & les merites peuvent diversement vous esmouvoir, mais si vous mesurez vostre affection, ou à leurs merites, ou au jugement que vous ferez de leur Amour, & non point à ce que je vous en diray, vous vous rendrez autant pleine de malheur qu'une personne hors de la grace des Dieux le sçauroit estre : car moy qui suis l'interprette de leur volonté, en la vous disant, je vous oste toute excuse de l'ignorer, si bien que d'or' en là vous serez desobeïssante envers eux si vous y contrevenez, & vous sçavez que "le Ciel demande plus l'obeissance & la sousmis sion que tout autre sacrifice" : par ainsi ressouvenez-vous bien de ce que je vous vay dire. Le jour que les Baccanales vont par les ruës hurlant & tempestant, pleines de l'enthousiasme de leur Dieu, vous serez en la grande ville de Marcilly, où plusieurs Chevaliers vous verront : mais prenez bien garde à celuy qui sera vestu de toile d'or verte, & de qui toute la suitte portera la mesme couleur, si vous l'aimez, je plains dés icy vostre malheur, & ne puis assez vous dire, que vous serez la butte de tous desastres & de toutes infortunes, car vous en ressentirez davantage encores, que je ne vous en puis menacer. Mon pere, me dit-elle un peu estonnée, à cela je sçay un bon remede, qui est de ne rien aimer du tout. Mon enfant, luy repliquay-je, ce remede est fort dangereux : dautant que non seulement vous pouvez offenser les Dieux, en faisant ce qu'ils ne veulent pas, mais aussi en ne faisant pas ce qu'ils veulent  : par ainsi prenez garde à vous. Et comment, adjousta-elle, faut-il que je m'y conduise ? Je vous ay des-ja dit, luy respondis-je, ce que vous ne devez pas faire, à ceste heure je vous diray ce qu'il faut que vous fassiez.

  Il faut en premier lieu, que vous sçachiez que toutes les choses corporelles ou spirituelles ont chacune leurs contraires, & leurs simpathisantes, des plus petites nous pourrions venir à la preuve des plus grandes, mais pour la cognoissance qu'il faut que vous ayez, ce discours seroit inutile : aussi ce que je vous en dis n'est que pour vous faire entendre, que tout ainsi que vous avez ce contraire à vostre bon-heur, aussi avez-vous un objet si capable de vous rendre heureuse, que vostre heur ne se peut representer, & en cela les Dieux ont voulu recompenser le facheux destin, auquel ils vous ont sousmise. Puis qu'il est ainsi, me respondit-elle, je vous conjure, mon pere, par la divinité que vous servez, de me dire quel il est. C'est, luy dis-je, une autre personne, que si vous l'espousez, vous vivrez avec toute la felicité qu'une personne peut avoir. Et qui est-il ? respondit incontinant Galathée. Belle Nymphe, luy dis-je, ce que je vous dy ne vient pas de moy, c'est de Hecathe que je sers : De sorte que si je ne vous en dy davantage, ne croyez pas que ce soit faute de volonté, mais c'est qu'elle ne me l'a point encor descouvert, & cela dautant que je n'en ay pas eu la curiosité, mais si vous en avez envie, observez les choses que je vous diray, & vous en sçaurez tout ce qui sera necessaire : "car encor que libéralement les Dieux fassent les biens aux hommes qu'il leur plaist, si veulent-ils estre recognus pour Dieux, & les sacrifices des mortels leur agreent, comme cognoissances qu'ils donnent de n'estre point ingrats des biens receus". Apres quelques autres propos, ceste Nymphe fort interditte me dit, qu'elle ne desiroit rien davantage, & qu'elle observeroit tout ce que j'ordonnerois. Il est temps à cette heure, luy dis-je, car la Lune est en son plein, ou peu s'en faut, & si vous la laissez descroistre, vous ne pourrez plus, & puis je luy fis le mesme commandement que j'avois fait à Silvie & à Leonide, de se laver avant jour dans le ruisseau voisin, la jambe & le bras, & venir de cette sorte avec un chappeau de verveine, & une ceinture de fougiere devant ceste caverne, & que j'y tiendrois preparé ce qui seroit necessaire pour le sacrifice, mais qu'il ne falloit pas que ceux qui y assisteroient fussent en autre estat qu'elle. Et bien, me dit-elle, j'y viendray avec deux de mes Nymphes, & si secrettement que personne n'en sçaura rien : mais advisez à ne me point parler devant elles en sorte qu'elles sçachent assurément cet affaire, car elles tascheroient de m'en divertir. Je fus extrémement aise de cet advertissement, ayant moy-mesme cette mesme crainte, outre que la voyant avec cette prevoyance, je jugeay qu'elle faisoit dessein de suivre mon advis, autrement elle ne s'en fust pas souciée : ainsi donc elle s'en alla avec assurance de revenir le troisiesme jour d'apres. Or ce qui m'avoit fait dire qu'il falloit que ce fust avant que la Lune descreust, fut afin que si quelqu'autre me venoit importuner d'une semblable chose, je pusse trouver excuse sur le deffaut de la Lune, & aussi j'avois dit qu'il falloit que ce fust avant jour, afin d'y avoir moins de personnes. Et quant au jour des Baccanales, j'avois conté que c'estoit ce jour-là que Lyndamor devoit prendre congé d'Amasis à Marcilly, & d'elle par consequant ; & aussi qu'il seroit habillé de vert. Or toutes ces choses ainsi resoluës & preparées, je donnay ordre à trouver ce qu'il falloit pour le sacrifice que nous avions à faire le troisiesme jour, car encore que je ne sçeusse guiere bien ce mettier, si falloit-il que je me monstrasse expert en cela, afin qu'elles, qui y estoient accoustumées, n'y trouvassent rien à redire. Vous sçavez que dés le commencement nous y estions preparez, & que nous avions donné ordre pour recouvrer tout ce qui estoit necessaire.

  Le matin venu, à peine le jour commençoit à poindre, que je la trouvay en l'estat que je lui avois ordonné avec Silvie & Leonide, & sans mentir je desiray alors que vous y fussiez, pour avoir le contentement de voir ceste belle, dont les cheveux au gré du vent s'alloient recrespants en ondes, n'estant couverts que d'un chappeau de verveine, vous eussiez veu ce bras nud, & ceste jambe blanche comme albastre, gras & poly, en sorte qu'il n'y avoit point d'apparance des os, la greve longue & droicte, & le pied petit & mignard, qui faisoit honte à ceux de Tetis. Il faut que j'advouë la verité, je voulus un peu passer le temps, & voir davantage de ces beautez, de sorte que je leur dis qu'il falloit qu'elles se parfumassent tout le corps d'ancens masle, & de souffre : Et cela, leur dis-je, afin que les visions des Deïtez de Stix ne les peussent of fenser : Et leur monstray à cet effect un lieu un peu reculé, ou elles ne pouvoient estre veuës que malaisément.

  Sur le panchant du vallon voisin, duquel ce petit ruisseau arrouse le pied, il s'esleve un boccage espaissi branche sur branche de diverses feuilles, dont les cheveux n'ayans jamais esté tondus par le fer, à cause que le bois est dedié à Diane, s'entre-ombrageoient espandus l'un sur l'autre, de sorte que malaisément pouvoient-ils estre percez du Soleil, ny à son lever, ny à son coucher, & par ainsi au plus haut du midy mesme, une chiche lumiere d'un jour blafard y pallissoit d'ordinaire ; ce lieu ainsi commode leur donna courage, mais plus encore la curiosité de parachever mon ordonnance. Là donc apres avoir pris les parfuns necessaires, elles vont se desabiller toutes trois, & moy qui sçavois quel estoit le lieu, m'esgarant à travers les halliers, revins par un autre costé où elles estoient, & eus commodité de les voir nuës : sans mentir, je ne vy de ma vie rien de si beau, mais sur toutes je trouvay Leonide admirable fust en la proportion de son corps, fustt en la blancheur de la peau, fust à l'embompoinct, elle les surpassoit de beaucoup, si bien qu'alors je vous condamnay pour homme peu expert aux beautez cachées, puis que vous l'aviez quittée pour Galathée, qui à la verité a bien quelque chose de beau au visage, mais le reste si peu accompagnant ce qui se voit, qu'il se peut avec raison nommer un abuseur. Mon Dieu Climanthe, dit alors Polemas, qui ne pouvoit ouyr parler de ceste sorte de ce qu'il aimoit, si vous me voulez plaire laissez ces termes, & continuez vostre discours, car il y a bien de la comparaison du visage de Leonide à celuy de Galathée ! En cela, respondit Climanthe, vous pourriez avoir quelque raison, mais croyez moy, qui le sçay pour l'avoir veu, le visage de Leonide est ce qui est de moins beau en son corps. Or je luy conseille donc, dit Polemas tout en colere, qu'elle cache le visage, & qu'elle monstre ce qu'elle a de plus beau : mais voyez vous, vous aviez les yeux troublez, tant pour l'obscurité du lieu, que pour avoir tout l'entendement à vostre entreprise, de sorte qu'en ce temps-là malaisément en pouviez-vous faire quelque bon jugement : mais laissons cela à part, & continuez vostre discours je vous supplie. Leonide qui escoutoit tous ces propos voyant le mespris dont Polemas parloit d'elle ; se ressentit de sorte offensée contre luy, que jamais depuis elle ne luy pût pardonner : & au contraire quoy qu'elle voulust mal à la ruse de Climanthe, si l'aimoit-elle en quelque sorte s'oyant loüer : car "il n'y a rien qui chatoüille davantage une fille que la loüange de sa beauté, & mesme quand elle est hors de soupçon de flatterie". Cependant qu'elle estoit en ces pensers, elle ouyt qu'il continuoit ainsi. Or ces trois belles Nymphes s'en revindrent vers moy, & me trouverent au devant de ma caverne ; où je faisois une fosse pour le sacrifice, dautant que soudain qu'elles avoient commencé de se rabiller, je m'en estois revenu, & avois eu le loisir d'en faire une partie  : Je la creusay d'une coudée & de quatre pieds en rond, puis j'allumay trois feux à l'entour d'encens, d'ache, & de pavot, & avec un encensoir, je parfumay le lieu trois fois en rond, & autant ma cabane, & puis je leur entournay le corps de verveine, & leur fis à chacune une couronne de pavot, & mis dans leur bouche du sel, que je leur fis mâcher. Apres je pris trois genices noires, & les plus belles que j'eusse sceu choisir, & neuf brebis qui n'avoient point esté cognuës du bellier, dont la laine noire & longue ressembloit à de la soye, tant elle estoit douce & deliée ; je conduy ces animaux sans les frapper sur la fosse, où m'estant tourné du costé de l'Occident, je les poussay sur le bord, de la main gauche, & de l'autre je prins le poil qui estoit entre les cornes, & le jettay dedans le creux, y respanchant ensemble du laict, & de la farine, du vin, & du miel, & apres avoir appellé trois fois Hecathe, je mis le cousteau dans le cœur des animaux, l'un apres l'autre, & en receus le sang dans une tasse, & puis rappellant encore Hecathe, je l'espanchay peu à peu dedans. Lors me semblant qu'il ne restoit plus rien, je me relevay sur le bout des pieds, & faisant comme le trans porté, je dis aux Nymphes, voicy le Dieu, il est temps, & prenant Galathée par la main, nous entrasmes tous quatre dedans. Je m'estois rendu farouche, j'avois les yeux ouvers, & roüans dans la teste, la bouche entr'ouverte, l'estomach pantelant, & le corps comme tremoussant par le sainct Enthousiasme. Estant pres de l'autel, je dis : O saincte Deïté, qui presides en ce lieu, donne moy que je puisse respondre à cette Nymphe avec verité sur ce qu'elle m'a demandé : le lieu estoit fort obscur, & n'y avoit clarté que celle que deux petits flambeaux donnoient, qui estoient allumez sur l'autel, & le jour qui estoit des-ja assez grand donnoit un peu de clarté à l'endroit où estoit le papier paint, afin qu'il se peust mieux representer dans le miroir. Apres avoir dit ces mots, je me laissay choir en terre, & ayant tenu quelque temps la teste en bas, je me relevay, & m'adressant à Galathée, je luy dis, Nymphe aimée du Ciel, tes vœux & tes sacrifices ont esté receus, le Nume que je sers, veut que par la veuë, & non point par l'oüye, tu sçaches où tu dois trouver ton bien, approche toy de cet autel, & dy apres moy. O grande Hecathe qui presides au Palus Stigieux, ainsi jamais le chien Troitestu ne t'aboye quand tu y descendras : ainsi tes autels fument tousjours d'agreables sacrifices, comme je te promets tous les ans de les charger d'un semblable à cestuy-cy : pourveu grande Deesse, que par toy je voye ce que je te re quiers. A cette derniere parole, je touchay les poils de cheval, qui laisserent tomber la petite aix, elle sans manquer, donnant sur le caillou, fit le feu accoustumé, avec une flame si prompte, que Galathée fut surprinse de frayeur, mais je la retins & luy dis, Nymphe, n'ayez peur, c'est Hecathe qui vous monstre ce que vous demandez : lors la fumée peu à peu se perdant, le miroir se vid : mais un peu trouble de la fumée de ce feu, qui fut cause que prenant une esponge moüillée, que je tenois expressément au bout d'une cane, je passay deux ou trois fois sur la glace, qui la rendit fort claire, & de fortune le Soleil leva en mesme temps, donnant si à propos sur le papier paint, qu'il paroissoit si bien dans le miroir, que je ne l'eusse sceu desirer mieux. Apres qu'elles y eurent regardé quelque temps, je dis à Galathée, ressouviens toy Nymphe, qu'Hecathe te fait sçavoir par moy, qu'en ce lieu que tu vois representé dans ce miroir, tu trouveras un diamant à demy perdu, qu'une belle & trop desdaigneuse a mesprisé, croyant qu'il fust faux : & toutesfois il est d'inestimable valeur, prends-le & le conserves curieusement. Or ceste riviere, c'est Lignon, cette Saulaye qui est deça, c'est le costé de Mont-Verdun, au dessous de ceste coline, où il semble qu'autrefois la riviere ait eu son cours, remarque bien le lieu, & t'en ressouviens. Puis tirant la Nymphe à part, je luy dis, Belle Galathée vous avez, comme je vous ay dit, une influence infiniment mauvaise, & une autre la plus heureuse qu'on puisse desirer : La mauvaise je la vous ay ditte, gardez vous-en si vous aimez vostre contentement : La bonne, c'est celle-cy, que vous voyez dans ce miroir : Remarquez donc bien le lieu que je vous y ay fait voir, & afin de vous en mieux ressouvenir apres que je vous auray parlé, retournez le voir, car en ce lieu-là vous trouverez celuy que vous devez aimer, & cela le jour que la Lune sera au mesme estat qu'elle est aujourd'huy, environ ceste mesme heure, ou deux ou trois plus tard, s'il vous void avant que vous luy, il vous aimera, mais difficilement le pourrez-vous aimer : au contraire si vous le voyez la premiere, il aura de la peine à vous aimer, & vous l'aimerez incontinant, si faut-il comme que ce soit que par vostre prudence vous surmontiez cette contrarieté, resolvez-vous donc, & de vous vaincre, & de le vaincre s'il est de besoin : car sans doute avec le temps vous y parviendrez ; que si vous ne le rencontrez la premiere fois, retournez y la Lune d'apres au mesme jour, & environ ceste mesme heure, & continuez ainsi jusques à la troisiesme, si à la seconde vous ne l'y rencontrez, Hecathe ne veut pas bien m'asseurer du jour. "Les Dieux se plaisent de mettre de la peine en ce qu'ils veulent nous donner, afin que l'obeïssance qu'en cela nous leur rendons, soit tesmoignage en nous combien nous les estimons". Lors prenant une petite houssine je m'approchay du miroir, & luy monstray avec le bout tous les lieux. Voyez-vous, luy disois-je, voila la montagne d'Isoure, voila Mont-Verdun, voila la riviere de Lignon. Or voyez vous la Cala à ce bord de deça, & un peu plus bas la Pra ; allant à la chasse vous y avez passé souvent, vous pouvez bien le recognoistre. Or Nimphe, Hecathe te mande encor par moy, que si tu n'observes ce qu'elle t'a declaré, & ce que tu luy as promis, elle augmentera le mal-heur dont le destin te menasse : & puis changeant un peu de voix, je luy dis : Et suis tres-aise qu'avant mon depart j'aye esté si heureux que de vous avoir advertie de vostre infuence : car encor que je ne sois point de ceste contrée, si est-ce que vostre vertu & vostre pieté envers les Dieux m'obligent à vous aimer, & à prier Hecathe qu'elle vous conserve & rende heureuse, & par là vous voyez que je suis du tout à ceste Deesse, puis que m'ayant commandé de partir dans demain sans luy contredire, je m'y resous & vous dis a-dieu. A ce mot je les mis hors de la cabane ; & leur ostant les herbes que je leur avois mises autour, je les bruslay dans le feu qui estoit encor allumé, & puis je me retiray.

  Je vous veux dire à ceste heure, pourquoy je luy dis que ce fust à la pleine Lune : car vous vous estes fasché que je luy eusse donné si long terme, je l'ay fait afin que Lindamor fust party avant qu'elle y allast, n'y ayant pas apparence qu'Amasis le luy eust permis aupa ravant, & puis encor falloit-il que vous, qui deviez prendre la charge de toute la Province, eussiez un peu de loisir de demeurer pres d'Amasis, apres le depart de tous ces Chevaliers pour y commencer à donner quelque ordre : puis que d'aller si promptement à la chasse, chacun en eust murmuré, dautant que vous sçavez, "combien une personne qui se mesle de l'estat, est sujette aux envies & calomnies". Je luy donnay les trois Lunes apres, afin que si vous y failliez un jour, vous y pussiez estre l'autre. Je luy dy, que si elle vous voyoit la premiere, qu'elle vous aimeroit facilement ; que si c'estoit vous, ce seroit au contraire, & cela seulement pource que je sçavois fort bien que vous seriez le premier à la voir : si bien qu'elle trouveroit veritable en elle mesme ceste difficulté d'Amour, car comme vous sçavez elle aime Lindamor. Je luy dis que je devois partir le lendemain, afin qu'elle ne trouvast pas estrange mon depart, si de fortune elle revenoit me chercher pour quelque autre curiosité : car ayant fait envers elle ce que nous avions resolu, ma plus grande haste estoit de m'en aller pour n'estre recognu de quelque Druide qui m'eust fait chastier, & vous sçavez bien que ç'a tousjours esté là toute ma crainte : vous semble-il que j'y aye oublié quelque chose ? Non certes, dit alors Polemas, mais que peut-estre ce qui l'a des-ja retardée si long temps ? Quant à moy, dit Climanthe, je ne le puis sçavoir, si ce n'est qu'elle n'ait pas bien conté les jours de la Lune, mais puis que rien ne vous presse, & que vous pouvez encor vous retrouver icy au temps que je luy ay donné, je suis d'advis que vous le fassiez, & que tous les matins deux jours avant & apres vous ne manquiez point d'aller là à bonne heure : car il est tout vray, que le premier jour nous y fusmes un peu trop tard. Et que voulez vous, respondit Polemas, que j'y fasse ? ce fut la perte de ce Berger qui se noya qui en fut cause, & vous sçavez bien que le bord de l'eau estoit si plein de personnes, que je n'eusse pû demeurer là seul sans soupçon : mais si ne retardasmes nous pas beaucoup, & n'y a pas apparance qu'elle y fust ce jour-là : car je m'assure que la mesme occasion qui m'en empescha l'aura aussi fait retarder, pour n'estre point veuë. Ne vous persuadez point cela, repliqua Climanthe, elle estoit trop desireuse d'observer ce que je luy avois ordonné : Mais il me semble qu'il seroit temps de se lever afin que vous partissiez : & lors ouvrant les fenestres il vid poindre le jour. Sans doute, luy dit-il, avant que vous soyez au lieu où vous devez estre, l'heure sera passée : hastez-vous, car "il vaut mieux en toutes choses avoir plusieurs heures de reste qu'un moment de moins". Et voulez-vous, luy dit Polemas, que nous y allions encore ? pensez-vous qu'elle y vienne, y ayant plus de quinze jours que le temps est passé ? Peut-estre, respondit-il, aura-elle mal conté, ne laissons pas de nous y trouver. Leonide qui craignoit d'estre veuë ou par Polemas, ou par Climanthe, n'osa se lever qu'ils ne fussent partis, & afin de recognoistre le visage de Climanthe, lors qu'il fut jour, elle le considera de sorte, qu'il luy sembla impossible qu'il se pûst dissimuler à elle, & soudain qu'elle les vid sortir hors de la maison, elle despescha de s'abiller, & apres avoir pris congé de son hoste, continua son voiage, si confuse en elle mesme du malicieux artifice de ces deux personnes, qu'il luy sembloit que toute autre y eust esté deçeuë aussi bien qu'elle : si est-ce que le mespris que Polemas avoit fait de sa beauté, la piquoit si vivement, qu'elle resolut de remedier par sa prudence à sa malice, & de faire en sorte que Lindamor en son absence ne ressentist les effects de ceste trahison, ce qu'elle jugea ne se pouvoir faire mieux que par le moyen de son oncle Adamas, auquel elle fit dessein de declarer tout ce qu'elle en sçavoit. Et en ceste resolution, elle se hastoit pour aller à Feurs, où elle pensoit le trouver, mais elle y arriva trop tard, car dés le matin il estoit party pour s'en retourner chez luy, ayant le jour auparavant parachevé, ce qui estoit du sacrifice. & des-ja le Soleil commençoit à eschauffer bien fort, quand il se trouva dans la grande pleine de Mont-Verdun : & parce qu'à main gauche il remarqua une touffe d'arbres qui faisoient ce luy sembloit, un assez gratieux ombrage, il y tourna ses pas en volonté de s'y reposer quelque temps. A peine y estoit-il arrivé, qu'il vid venir d'assez loing un Berger, qui sembloit de chercher ce mesme lieu, pour la mesme occasion qui l'y avoit conduit, & parce qu'il monstroit d'estre fort pensif en soy-mesme lors qu'il arriva, Adamas pour ne le distraire de ses pensées, ne le voulut point saluer, mais sans se faire voir à luy, voulut escouter ce qu'il alloit disant, & peu apres qu'il se fut assis de l'autre costé du buisson, il ouït qu'il reprit la parole ainsi. Et pourquoy aimerois-je ceste vollage ? En premier lieu sa beauté ne m'y peut contraindre, car elle n'en a pas assez pour avoir le nom de belle, & puis ses merites ne sont point tels, que s'ils ne sont aydez d'autres considerations, ils puissent retenir un honneste homme à son service, & en fin son amitié qui estoit tout ce qui m'obligeoit à elle, est si muable, que si en son coeur il y a quelque impression d'Amour, je croy qu'il est non seulement de cire, mais de cire presque fonduë, tant il reçoit aysément les figures de toutes nouveautez, & si son amour demeure en son ame, son ame en cela ressemble à ses yeux, qui reçoivent les figures de tout ce qu'on leur presente : mais aussi qui les perdent aussi tost que l'object n'en est plus devant eux, que si je l'ay aimée, il faut que j'advoüe, que c'est parce que je pensois qu'elle m'aimast, mais si cela n'estoit pas, je l'excuse, car je sçay bien qu'elle mesme pensoit de m'aimer. Ce Berger eust continué davantage, n'eust esté qu'une Bergere de fortune y survint, qui sembloit l'estre allé suivant de loing, & quoy qu'elle eust ouy quelques paroles des siennes, si n'en fit elle semblant, & au contraire s'asseant aupres de luy, elle luy dit : Et bien, Corilas quel nouveau soucy est celuy qui vous retient si pensif ? Le Berger luy respondit le plus desdaigneusement qu'il pût, & sans tourner la teste de son costé : C'est celuy qui me fait penser avec quelle nouvelle tromperie vous lairrez ceux qu'à ceste heure vous commencez d'aymer. Et quoy dit la Bergere, pourriez-vous croire que j'affectionne autre que vous ? Et vous, dit le Berger, pourriez vous croire que je pense que vous m'affectionniez ? Que croyez vous donc de moy ? dit-elle, Tout le pire, respondit Corilas, que vous pouvez croire d'une personne que vous haïssez. Vous avez, adjousta-elle, des estranges opinions de moy. Et vous, dit Corilas, d'estranges effets en vous. O Dieux ! dit la Bergere, quel homme ay-je trouvé en vous ! C'est moy, respondit le Berger, qui puis dire avec beaucoup plus de raison, en vous rencontrant Stelle, Quelle femme ay-je trouvée ? car y-a-il rien qui soit plus incapable d'une amitié que vous ? vous dis-je, qui ne vous plaisez qu'à tromper ceux qui se fient en vous, & qui imitez le chasseur, qui poursuit avec tant de soing la beste dont apres il donne curée à ses chiens. Vous avez dit-elle, si peu de raison en ce que vous dittes, que celuy en auroit encore moins, qui s'arresteroit à vous respondre. Plust à Dieu, dit le Berger, que j'en eusse tousjours eu autant en mon ame, qu'à ceste heure j'en ay en mes paroles, je n'aurois pas le regret qui m'afflige : Et apres s'estre l'un & l'autre teus pour quelque temps, elle releva sa voix, & chantant luy parla de cette sorte : & luy de mesme, pour ne demeurer sans response, luy alloit repliquant.


DIALOGUE
DE STELLE ET CORILAS.
STEL.




  Et quoy voudriez vous bien Berger,
Faute de coeur estre infidele  ?


COR.
Pour suivre vostre esprit leger,
  Il faut plustost une bonne ayle,
  Que non pas un courage haut,
  Mais vous suivre c'est un deffaut.

STEL.
Vous n'avez pas tousjours pensé
  Que m'aimer fust erreur si grande.

COR.
Ne parlons plus du temps passé,
  Celuy mal vit, qui ne s'amande,
  Jamais le passé ne revient,
  Et à grand peine il m'en souvient.

STEL.
Que c'est de ne sçavoir aymer,
  Et se figurer le contraire !

COR.
Pourquoy me voulez vous blasmer
  De ce que vous ne sçavez faire ?
  Vous aymez par opinion,
  Et non pas par affection.

STEL.
Je vous ayme, & vous aymeray,
  Quoy que vostre Amour soit changée.

COR.
Moy, jamais je ne changeray
  Celle où mon ame est engagée :
  Ne croyez point qu'à chasque jour
  Je change comme vous d'Amour.

STEL.
Vous vous estes donques resolu
  De suivre une amitié nouvelle ?

COR.
Si quelquefois vous m'avez pleu,
  Je vous jugeois estre plus belle :
  J'ay depuis veu la verité,
  Vous avez trop peu de beauté.

STEL.
Infidele vous destruisez
  Une amitié qui fut si grande ?

COR.
De vostre erreur vous m'accusez,
  Le battu paye ainsi l'amende :
  Mais dittes ce qu'il vous plaira,
  Ce qui fut jamais ne sera.

STEL.
Mais quoy, vous m'aimiez en effet,
  Qui vous fait estre si volage ?

COR.
Quand on void l'erreur qu'on a fait,
  Changer d'advis, c'est estre sage :
  Il vaut mieux tard se repentir,
  Que jamais d'erreur ne sortir.

STEL.
Le change oste donc d'entre nous
  Ceste amitié que je desire.

COR.
Le change m'a fait estre à vous,
  De vous le change me retire :
  Mais si je plains changeant ainsi,
  C'est d'avoir tardé jusqu'icy.

STEL.
Et quoy l'honneur ny le devoir
  Ne sçauroient vaincre une humeur telle ?

COR.
Qu'est-ce qu'en vous je puis plus voir,
  Qui ceste amitié renouvelle,
  Dont vos faintes m'avoient espris,
  Puis qu'en son lieu j'ay le mépris  ?

STEL.
Je vous verray pour me venger,
  Sans estre aymé, servir quelqu'autre.

COR.
De tel accident le changer
  Me guerira comme du vostre  :
  Et si je faits onc autrement,
  J'auray perdu l'entendement.

STEL.
Et n'aurez vous point de regret,
  D'une infidelité si grande ?

COR.
J'en ay prononcé le decret,
  Celuy me doit, qui me demande :
  Mais demandez, & plaignez vous,
  Toute Amour est morte entre nous.


  La Bergere voyant bien qu'il ne demeureroit jamais sans replique à ses demandes, laissant le chanter, luy dit, Et quoy, Corilas, il n'y a donc plus d'esperance en vous ? Non plus dit-il, qu'en vous de fidelité, & ne croyez point que vos faintes, ny vos belles paroles me puissent faire changer de resolution : je suis trop rafermi en ceste opiniastreté, de sorte que c'est en vain que vous essayez vos armes contre moy : elles sont trop foibles, je n'en crains plus les coups, je vous conseille de les esprouver contre d'autres, à qui leur cognoissance ne les fasse pas mespriser comme à moy, il ne peut estre que vous n'en trouviez à qui le ciel, pour punir quelque secrette faute, ordonne de vous aymer, & ils vous seront d'autant plus agreables, que la nouveauté sur toutes choses vous plaist. A ce coup la Bergere fut à bon escient piquée, toutefois faignant de tourner cette offense en risée, elle luy dit en s'en allant : Que je me moque de vous Corilas, & de vostre colere, nous vous reverrons bien tost en vostre bonne humeur ! Cependant contentez vous que je patiente vostre faute sans que vous la rejettiez sur moy. Je sçay repliqua le Berger, que c'est vostre coustume de vous moquer de ceux qui vous ayment, mais si l'humeur que j'ay me dure, je vous assure que vous pourrez long temps vous moquer de moy, avant que ce soit d'une personne qui vous ayme. Ainsi se separerent ces deux ennemis, & Adamas qui les avoit escoutez, ayant cognoissance par leurs noms de la famille dont ils estoient, eut envie de sçavoir davantage de leur affaire ; & appellant Corilas par son nom le fit venir à luy, & parce que le Berger se monstroit estonné de ceste surprise, pour le respect qu'on portoit à l'habit, & à la qualité du Druide, afin de le rassurer, il le fit assoir aupres de luy, & puis luy parla ainsi. Mon enfant ; car tel vous puis-je nommer pour l'amitié que j'ay tousjours portée à tous ceux de vostre famille ; il ne faut que vous soyez marry d'avoir parlé si franchement à Stelle devant moy. Je suis tres-aise d'avoir sceu vostre prudence, mais je desirerois d'en sçavoir davantage, afin de vous conseiller si bien en cet affaire que vous n'y fissiez point d'erreur, & pour moy, je ne croy pas y avoir peu de difficulté, puis que les loix de la civilité, & de la courtoisie obligent peut-estre davantage qu'on ne pense pas. Aussi tost que Corilas avoit veu le Druide, il l'avoit bien recognu pour l'avoir veu plusieurs fois en divers sacrifices : mais ne luy ayant jamais parlé, il n'avoit la hardiesse de luy raconter par le menu ce qui s'estoit passé entre Stelle & luy, quoy qu'il desirast fort que chacun sceust la justice de sa cause, & la perfidie de la Bergere : dequoy s'apercevant Adamas, afin de luy en donner courage il luy fit entendre qu'il en sçavoit des-ja une partie, & que plusieurs le racontoient à son des-advantage, ce qu'il oyoit avec desplaisir, pour l'amitié qu'il avoit tousjours portée aux siens. Je crains respondit Corilas, que ce ne vous soit importunité d'oüir les particularitez de nos villages. Tant s'en faut, repliqua-il, ce me sera beaucoup de satisfaction, de sçavoir que vous n'avez point de tort, aussi bien veux-je passer icy une partie de la chaleur, & ce sera autant de temps employé.



HISTOIRE DE STELLE
ET CORILAS.




  Puis que vous le commandez ainsi, dit le Berger, il faut que je prenne ce discours d'un peu plus haut. Il y a fort longtemps que Stelle demeura vefve d'un mary, que le ciel luy avoit donné, plutost pour en avoir le nom que l'effect, car outre qu'il estoit maladif, sa vieillesse qui approchoit de soixante & quinze ans, luy diminua tellement les forces, qu'elle le contraint de laisser ceste jeune vefve avant presque qu'elle fust vrayement mariée : l'amitié qu'elle luy portoit ne luy fit pas beaucoup ressentir ceste perte, ny son humeur aussi, qui n'a jamais esté de prendre fort à cœur les accidens qui luy surviennent. Demeurant donc fort satisfaitte en soy-mesme, de se voir deslivrée tout à coup de deux si pesants fardeaux, que l'importunité d'un fascheux mary, & l'authorité que ses parents avoient accoustumé d'avoir sur elle ; Incontinent elle se mit à bon escient au monde, & quoy que sa beauté, ainsi que vous avez veu, ne soit pas de celles qui peuvent contraindre à se faire aymer, si est-ce que ses affetteries ne desplaisoient point à la plus-part de ceux qui la voioient. Elle pouvoit avoir dixsept ou dixhuit ans, âge tout propre à commettre beaucoup d'imprudence, quand on en a la liberté. Cela fut cause que Saliam son frere tres-honneste, & tres-advisé Berger, & des plus grands amis que j'eusse, ne pouvant supporter ces libres & coustumieres recherches, afin de luy en oster les commoditez en quelque sorte, se resolut de l'esloigner de son hameau, & la mettre en telle compagnie qu'elle pûst passer son âge plus dangereux sans reproche. Pour cet effet, il pria Cleante de trouver bon qu'elle fist compagnie à sa petite fille Aminthe, parce qu'elles estoient presque d'un âge, encore que Stelle en eust quelque peu davantage : & dautant que Cleante le trouva bon, elles commencerent ensemble une vie si privée : & si familiere, que jamais ces deux Bergeres n'estoient l'une sans l'autre : plusieurs s'estonnoient qu'estant si differentes d'humeur, elles peussent se lier si estroitement, mais la douce pratique d'Aminthe, & le souple naturel de Stelle en furent cause, & ainsi jamais Aminthe ne desdisoit les deliberations de sa compagne, & Stelle ne trouvoit jamais rien de mauvais de tout ce que Aminthe vouloit. De ceste sorte elles vesquirent si privement, qu'il n'y avoit rien de caché entre elles. Mais en fin Lysis fils du Berger Genetian, laissant les vallons gellez de Mont-Lune, descendit à nostre plaine, où ayant veu Stelle à une assemblée generalle qui se faisoit au Temple de Venus, vis à vis de Mont-Suc, lors mesme qu'Astrée eut le prix de beauté : Il en devint de sorte amoureux, que je ne croy pas qu'il ne le soit encores au tombeau : & elle le trouva tant à son gré qu'apres plusieurs voyages, & plusieurs messages ses affections passerent si avant que Lysis fit parler de mariage, à quoy elle fit toute response que il eust sceu desirer. En ce temps-là Saliam fut contraint de faire un voyage si lointain qu'il ne sceust rien de tout ce traitté, outre qu'elle s'estoit des-ja prise une si grande authorité sur soy-mesme, qu'elle ne luy communiquoit pas beaucoup de ses affaires : d'autre costé, Aminthe la voyant si tost resoluë à ce mariage, plusieurs fois luy demanda si c'estoit à bon escient, & qu'il luy sembloit qu'en chose de si grande importance, il y falloit bien regarder. Ne vous en mettez point en peine, luy dit-elle, je sortiray bien de cet affaire aysément. Sur cela Lysis, qui poursuivoit fort vivement, prit jour assigné pour faire l'assemblée, & se met aux despenses accoustumées en semblable occasion, tenant son mariage pour assuré. Mais "l'humeur coustumiere de plusieurs femmes, de ne faire personne maistre de leur liberté", l'empescha de continuer à son premier dessein, qu'elle tascha de rompre par des demandes, tant desraisonnables, qu'elle croyoit que les parents, & amis de Lysis n'y consentiroient jamais, mais l'Amour qu'il luy portoit, estant plus fort que toutes ces difficultez, elle fut en fin contrainte de le rompre sans autre couverture que de son peu de bonne volonté. Si Lysis fut offensé, vous le pouvez juger, recevant un si grand outrage, toutefois il ne pût chasser cet Amour qu'il ne fust encor vainqueur, & me souvient que sur ce discours il fit ces vers, que depuis, lors que nous fusmes amis, il me donna.



SONNET
Sur un despit d'Amour.




  Despit foible guerrier, parrain audacieux,
Qui me conduits au camp sous de si foibles armes,
Contre un Amour couvert, & d'armes & de charmes,
Amour si coustumier d'estre victorieux.
  Helas, c'est fait de nous, nos glaçons desdaigneuxs,
Au seul vent de son ayle, aux premieres alarmes,
Se dégellent d'abort en des ardantes larmes :
Et que feront les feux qui consument les Dieux ?
  Je te crie mercy, vaincu je tends la main,
Fleschissant le genoüil, & descouvrant le sein,
Si tu veux le combat, que pour moy pitié s'arme.
  Le vraincre, & le mourir je mets en son effort
Que s'il tombe en ton sein seulement une larme,
Mon sang soit mon triomphe, & victoire ma mort.


  Ce qui fut cause de ce changement en Stelle, fut une nouvelle affection, que la recherche d'un Berger nommé Semire fit naistre dans son ame, dequoy Lysis s'apperceut le dernier, parce qu'elle se cachoit davantage de luy, que de tout autre : Ce Berger est entre tous ceux que je vis jamais, le plus dissimulé, & caute leux, au reste tres-honneste homme, & personne qui a beaucoup d'aymables parties, qui donnerent occasion à la Bergere de refuser contre sa promesse l'alliance de Lysis, mettant ce refus en ligne de faveur à son nouvel Amant, qui toutefois ne triompha pas longuement de ceste victoire : car il advint que Lupeandre faisant une assemblée pour le mariage de sa fille Olimpe, Lysis & Stelle y furent appellez, & parce que nous sommes fort proches parents Olimpe & moy, je ne vouluz faillir de m'y trouver : je ne sçay si ce fut vengeance d'Amour, ou que le naturel inconstant de la Bergere par son bransle incertain, la rapportast d'où elle estoit partie, tant y a qu'elle ne revit pas si tost Lysis, qu'il luy reprit fantasie de le rapeller a soy, & pour cet effet n'oublia nulles de ses affetteries, dont la nature luy a esté imprudemment prodigue : mais le courage offensé du Berger luy donnoit d'assez bonnes armes, non pas pour ne l'aimer, mais pour cacher seulement son affection : En fin sur le soir que chacun estoit attentif, qui à dancer, & qui à entretenir la personne plus à son gré : elle le poursuivit de sorte, que le serrant contre une fenestre, d'où il ne pouvoit honnestement eschapper, il fut contraint de soustenir les efforts de son ennemie : D'autre costé Semire qui avoit tousjours l'œil sur elle, ayant remarqué les poursuittes qu'elle avoit faites tout le soir à ce Berger, suivant le naturel de tout Amant, commença à laisser naistre quelque jalousie en son ame, sçachant bien que "la mesche nouvellement estainte se rallume fort aysément" ; & voyant qu'elle avoit serré Lysis contre la fenestre, afin d'oüir ce qu'elle luy disoit, faignant de parler à quelqu'autre, il se mit si prés d'eux, qu'il oüit qu'elle luy demandoit pourquoy il la fuyoit si fort. Vrayement, respondit Lysis, c'est me poursuivre à outrance, & avec trop d'effronterie. Mais encore reprit Stelle, que je sçache d'où procedent ces injures, peut-estre que m'ayant ouïe, & jugeant sans passion, tout le mal ne sera du costé de celuy que vous pensez. Pour Dieu, respondit Lysis, Bergere laissez moy en paix, & qu'il vous suffise que ces injures procedent de la haine que je vous porte, & l'occasion de ma haine, de vostre legereté, qui est si juste, que plust au ciel que celui qui en a tout le tort, en ressentist aussi tout le déplaisir, mais mettons toutes ces choses sous les pieds, & en perdez aussi bien la memoire que j'ay perdu toute volonté de vous aimer. J'entens, respondit Stelle, d'où procede vostre courroux, & certes vous avez bien raison de vous en formaliser de ceste sorte, voyez je vous supplie le grand tort qu'on luy a fait de ne l'avoir receu pour mary, aussi tost qu'il s'est presenté ; n'est-ce pas la coustume de ne le faire jamais demander deux fois ? A la verité, si je ne vous ay pris au mot, je vous ay fait une grande offense, mais quelle apparence y a-il aussi de refuser une personne si constante, qui m'a aymée presque trois mois ? Lysis voyant devant luy celle que son courage ne luy permettoit d'aimer, & que son amitié ne souffroit qu'il haist, ne sçavoit avec quels mots luy respondre, toutefois pour interrompre ce torrent de paroles, il luy dit, Stelle c'est assez, nous avons esprouvé il y a long temps que vous sçavez mieux dire que faire, & que les paroles vous croissent à la bouche davantage, quand la raison vous deffaut le plus : mais tenez ce que je vous vas dire pour inviolable, autant que je vous ay autrefois aymée, autant vous hay-je à ceste heure, & ne sera jour de ma vie, que je ne vous publie pour la plus ingrate, & plus trompeuse femme qui soit sous le ciel. A ce mot forçant son affection, & le bras de Stelle qu'elle appuyoit à la muraille pour le clorre contre la fenestre, il la laissa seule & s'en alla entre les autres Bergeres, qui pour l'heure le garantirent de ceste ennemie. Semire qui, comme je vous ay dit, escoutoit tous ces discours, demeura si estonné, & si mal satisfait d'elle, que dés lors il se resolut de ne faire jamais estat d'un esprit si vollage ; & ce qui luy en donna encore plus de volonté, fut que par hazard, ayant longuement recherché l'occasion de luy parler, & voyant que Lysis l'avoit laissée seule, je m'en allay l'accoster, car il faut que j'advoüe que ses attraits, & mignardises avoient plus eu de force sur mon ame, que les outrages qu'elle avoit faits à Lysis ne m'avoient pû donner de cognoissance de l'imperfection de son esprit, & comme chacun va tousjours flattant son desir, je m'allois figurant, que ce que les merites de Lysis n'avoient pû obtenir sur elle, ma bonne fortune me le pourroit acquerir. Tant que sa recherche dura, je ne voulus point faire paroistre mon affection, car outre le parantage qui estoit entre luy & moy, encore y avoit-il une tres estroite amitié, mais lors que je vis qu'il s'en départoit, croyant que la place fust vacante (je n'avois pris garde à la recherche de Semire) je creus qu'il estoit plus à propos de luy en descouvrir quelque chose, que non pas d'attendre qu'elle eust quelque autre dessein. Ainsi donc m'adressant à elle, & la voyant toute pensive, je luy dis, qu'il failloit bien que ce fust quelque grande occasion qui la rendoit ainsi changée, car ceste tristesse n'estoit pas coustumiere à sa belle humeur. C'est ce fascheux de Lisis, me respondit-elle, qui se ressouvient tousjours du passé, & me va reprochant le refus que j'ay fait de luy. Et cela, luy dis-je, vous ennuie-il ? Il ne peut estre autrement, me respondit-elle : car "on ne devestit pas d'une affection, comme d'une chemise": & il prit si mal mon retardement qu'il l'a tousjours nommé un congé. Vrayement luy dis-je, Lysis ne meritoit pas l'honneur de vos bonnes graces, puis que ne les pouvant acheter par ses merites, il le devoit pour le moins essaïer de faire par ses longs services, accompagnez d'une forte patience, mais son humeur boüillante, & peut-estre son peu d'amitié ne le luy permirent pas. Si ce bon heur me fust arrivé comme à luy, avec quelle affection l'eussay-je receu, & avec quelle patience l'eussai-je attendu ? Vous trouverez peut-estre estrange, mon pere, de m'ouïr dire le prompt changement de cette Bergere, & toutefois je vous jure qu'elle receut l'ouverture de mon amitié, aussi tost que je la luy fis, & de telle sorte, qu'avant que nous nous separissions, elle eust agreable l'offre du service que je luy fis, & me permit de me dire son serviteur. Vous pouvez croire que Semire qui estoit aux escoutes, ne demeura guiere plus satisfait de moy, qu'il l'avoit esté de Lysis, & de fait, depuis ce temps il se departit de ceste recherche, si discrettement toutefois, que plusieurs creurent que Stelle par ses refus en avoit esté la cause : car elle ne monstra pas de s'en soucier beaucoup, parce que la place de son amitié estoit occuppée du nouveau dessein qu'elle avoit en moy, qui estoit cause que je recevois plus de faveur d'elle que je n'eusse pas fait, dequoy Lysis s'aperceut bien tost : mais "Amour qui veut toujours triompher de l'amitié", m'empeschoit de lui en parler, craignant de desplaire à la Bergere : & quoy qu'il s'offençast bien fort de ce que je me cachois de luy, si ne luy en eusse-je jamais parlé sans la permission de Stelle, qui mesme me fist paroistre de desirer que cet affaire passast par ses mains : & depuis, comme j'ay remarqué, elle le faisoit à dessein de le rembarquer encor une fois à elle : mais moy qui pour lors ne prenois pas garde à toutes ses ruzes, & qui ne cherchois que le moyen de la contenter, une nuit que Lysis & moy estions couchez ensemble, je luy tins un tel langage : Il faut que je vous advouë Lysis, qu'en fin Amour s'est mocqué de moy, & de plus qu'il n'y a point de delay à ma mort, s'il ne vient de vous. De moy ? respondit Lysis, vous devez estre assuré que je ne faudray jamais à nostre amitié, encor que vostre meffiance vous y fasse faire de si grandes fautes, & ne croyez pas que je n'aye recognu vostre Amour : mais vostre silence qui m'offensoit, m'a fait taire. Puis repliquay-je, que vous l'avez cognu, & que vous ne m'en avez point parlé, je suis le plus offensé, car j'advouë bien d'avoir failly en quelque chose contre nostre amitié en me taisant, mais il faut considerer qu'"un Amant n'est pas à soy-mesme, & que de toutes ses erreurs il en faut accuser son mal" : mais vous qui n'aviez point de passion, vous n'avez point d'excuse aussi que le deffaut d'amitié : Lysis se mit à sousrire oyant mes raisons, & me respondit, Vous estes gratieux Corilas, de me payer en me demandant, mais si ne veux-je vous contredire, & puis que vous avez ceste opinion, voyez en quoy je puis amander ceste faute. En faisant pour moy, respondis-je, ce que vous n'avez peu faire pour vous : C'est qu'il faut en fin le dire, si je ne parviens à l'amitié de Stelle : il n'y a plus d'espoir en moy. O Dieux ! s'escria alors Lysis, à quel dangereux passage vous a conduit vostre desastre, fuyez Corilas ce dangereux rivage, où en verité il n'y a que des rochers, & des bancs qui ne sont remarquez que par les naufrages de ceux qui ont pris ceste mesme routte : Je vous en parle comme experimenté, vous le sçavez, je croy bien qu'ail leurs vos merites vous acquerront meilleure fortune qu'à moy : mais avec ceste perfide, c'est errer que d'esperer que la vertu ny la raison le puissent faire ? Je luy respondis, ce ne m'est peu de contentement de vous ouyr tenir ces langages, car jusques icy j'ay esté en doute que vous n'en eussiez encore quelque ressentiment ; & cela m'a fait aller plus retenu, mais puis que Dieu mercy cela n'est pas, je veux en cet Amour tirer une extréme preuve de vostre amitié : Je sçay que "la haine qui succede à l'Amour, se mesure à la grandeur de son devancier", & qu'ayant tant aimé ceste belle Bergere, venant à la haïr, la haine en doit estre d'autant plus grande : toutefois ayant sceu par Stelle mesme, que je ne puis parvenir à ce que je desire que par vostre moyen, je vous adjure par nostre amitié de m'y vouloir aider, soit en le luy conseillant, soit en la priant, ou de quelle sorte que ce puisse estre : & je nomme celle-cy une extréme preuve, car je ne doute point que la haïssant, il ne vous ennuye de luy parler, mais c'est mon amitié qui veut faire paroistre qu'elle est plus forte que la haine. Lysis fut bien surpris attendant de moy toute autre priere que celle-cy, par laquelle, outre le deplaisir qu'il auroit de parler à Stelle, encor se voyoit-il à jamais privé de la personne qu'il aimoit le plus. Toutefois, il respondit, je feray tout ce que vous voudrez, vous ne vous sçauriez promettre davantage de moy que j'en ay de volonté : mais ressouvenez-vous de ce qui s'est passé entre-nous, & que j'ay tousjours ouy dire, qu'"aux messages d'Amour, il se faut servir des personnes qui ne sont point haïes" : il est vray qu'il ne faut pour Stelle y regarder de si pres, puis que je vous assure que vous y ferez aussi bien vos affaires de ceste sorte que d'une autre. Voila donc le pauvre Lysis au lieu d'Amant devenu messager d'Amour, mestier que son amitié luy commanda de faire pour moy, non point par acquit, mais en intention de m'y servir en amy ? Quoy que peut-estre depuis l'Amour lui fist en quelque sorte changer ce dessein, comme je vous diray : mais en cela il faut accuser la violence d'Amour, & le pouvoir trop absolu qu'il a sur les hommes, & admirer l'amitié qu'il me portoit, qui luy permit de consentir à se priver à jamais de ce qu'il aimoit, pour me le faire posseder. Quelques jours apres recherchant la commodité de luy parler, il la trouva si à propos chez-elle, qu'il n'y avoit personne qui pûst interrompre son discours, pour long qu'il le voulut faire, & lors renouvellant le souvenir de l'injure qu'il en avoit euë : il s'arma tellement contre ses attraits, qu'Amour n'eust guiere d'espoir pour ce coup de le pouvoir vaincre ; ce ne fut pas que la Bergere ne mist autant d'estude pour le surmonter, que luy pour trouver des seuretez pour sa liberté, mais parce que contre Amour il opposa le dépit & l'amitié ; le premier armé de l'offense, & l'autr