Première partie, édition de 1612 

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Première partie, édition de 1612


Sommaire :




PREMIERE PARTIE
DE
L'ASTREE

DE MESSIRE HONORE D'URFE, GENTIL-HOMME
ordinaire de la chambre du Roy,
Capitaine de cinquante hommes d'armes de ses Ordonnances,
Comte de Chasteau-neuf, Baron de Chasteau-morand, &c.
Où par plusieurs Histoires, & sous personnes
de Bergers, & d'autres,
Sont deduits les divers effects de
l'honneste Amitié.
DEDIE AU ROY.
A PARIS,
Chez TOUSSAINCTS DU BRAY, ruë S. Jacques aux Espics meurs, & au Palais,
en la galerie des prisonniers.
M. DC. XII.
Avec Privilege de sa Majesté.




AU ROY.



  SIRE,
  Ces Bergers oyant raconter tant de merveilles de vostre grandeur, n'eussent jamais eu la hardiesse de se presenter devant V.M. si je ne les eusse asseurez que ces grands Roys dont l'antiquité se vante le plus, ont esté Pasteurs qui ont porté la houlette & le Sceptre d'une mesme main. Ceste consideration, & la connoissance que depuis ils ont euë que les plus grandes gloires de ces bons Roys ont esté celles de la paix & de la justice, avec lesquelles ils ont heureusement conservé leurs peuples, leur a fait esperer que comme vous les imitiez & surpassiez en ce soing paternel, vous ne mépriseriez non plus ces houlettes, & ces trouppeaux qu'ils vous viennent presenter comme à leur Roy & Pasteur Souverain. Et moy (SIRE) voyant que nos peres pour nommer leur Roy, avec plus d'honneur & de respect ont emprunté des Perses le mot de SIRE, qui signifie Dieu, pour faire entendre aux autres nations combien naturellement le François ayme, honore, & revere son Prince ; J'ay pensé que ne leur cedant point en ceste naturelle devotion, puis que les Anciens offroient à leurs Dieux en action de graces, les choses que les mesmes Dieux avoient inventées ou produittes pour la conservation de l'estre ou du bien-estre des hommes : j'estois obligé pour les imiter d'offrir ASTREE, à ce grand Roy, la valeur & la prudence duquel l'a rappellée du Ciel en terre pour le bonheur des hommes. Recevez-la donc (SIRE) non pas comme une simple Bergere : mais comme une œuvre de vos mains, car veritablement on vous en peut dire l'Autheur : puis que c'est un enfant que la paix a fait naistre, & que c'est à V.M. à qui toute l'Europe doit son repos, & sa tranquillité. Puissiez vous à longues années joüir du bien que vous donnés à chacun. Vostre Regne soit à jamais aussi heureux que vous l'avez rendu admirable : Et Dieu vous remplisse d'autant de contentements & de gloires, que par vostre bonté vous obligez tous les peuples qui sont à vous, de vous benir, aimer, & servir. Ce sont (SIRE) les souhaits que je fais pour V.M. attendant que par l'honneur de vos commandemens je vous puisse rendre quelque meilleur service, au prix de mon sang & de ma vie, ainsi que la nature & la volonté m'y obligent, & le tiltre qu'en toute humilité je prends,
  SIRE,

De tres-humble, tres-
affectionné, & tres-fidelle
sujet & serviteur de V. M.
HONORE D'URFE.


L'AUTHEUR
A LA BERGERE
ASTREE.


  Il n'y a donc rien, ma Bergere, qui te puisse plus longuement arrester pres de moy ? Il te fasche, dis-tu, de demeurer plus long temps prisonniere dans les recoins d'un solitaire Cabinet, & de passer ainsi ton âge inutilement. Il ne sied pas bien, mon cher enfant, à une fille bien née de courre de ceste sorte, & seroit plus à propos que te renfermant ou parmy des chastes Vestales & Druydes, ou dans les murs privez des affaires domestiques tu laissasses doucement couler le reste de ta vie ; car entre les filles celle-là doit estre la plus estimée dont l'on parle le moins.Si tu sçavois quelles sont les peines & difficultez qui se rencontrent le long du chemin que tu entreprens, Quels monstres horribles y vont attendants les passants pour les devorer, & combien il y en a eu peu qui ayent rapporté du contentement de semblable voyage, peut-estre t'arresterois-tu sagement, où tu as esté si longuement & doucement cherie. Mais ta jeunesse imprudente & qui n'a point d'experience de ce que je te dis, te figure peut-estre des gloires & des vanitez qui produisent en toy ce desir. Je voy bien qu'elle te dit que tu n'és pas si desagreable, ny d'un visage si estrange, que tu ne puisses te faire aymer à ceux qui te verront : Et que tu ne seras pas plus mal receuë du general que tu l'as esté des particuliers qui t'ont desja veuë. Je le souhaitterois, ma Bergere, & avec autant de desir que toy : mais bien souvent l'amour de nous-mesme nous deçoit, & nous opposant ce verre devant les yeux, nous fait voir à travers tout ce qui est en nous beaucoup plus avantageux qu'il n'est pas. Toutefois, puis que ta resolution est telle, & que si je m'y oppose tu me menasses d'une prompte desobeïssance, ressouviens toy pour le moins que ce n'est point par volonté : mais par souffrance que je te le permets. Et pour te laisser à ton despart quelques arres de l'affection paternelle que je te porte, mets bien en ta memoire ce que je te vay dire. Si tu tombes entre les mains de ceux qui ne voyent rien d'autruy que pour y trouver sujet de s'y desplaire, & qu'ils te reprochent que tes Bergers sont ennuyeux, responds leur qu'il est à leur choix de les voir ou ne les voir point : car encor que je n'aye pû leur oster toute l'incivilité du village, si ont ils cette consideration de ne se presenter jamais devant personne qui ne les appelle. Si tu te trouves parmy ceux qui font profession d'interpreter les songes, & découvrir les pensées plus secrettes d'autruy, & qu'ils asseurent que Celadon est un tel homme, & Astrée une telle femme, ne leur responds rien, car ils sçavent assez qu'ils ne sçavent pas ce qu'ils disent : mais supplie ceux qui pourroient estre abusez de leurs fictions, de considerer que si ces choses ne m'importent point, je n'eusse pas pris la peine de les cacher si diligemment, & si elles m'importent, j'aurois eu bien peu d'esprit de les avoir voulu dessimuler & ne l'avoir sceu faire. Que si en ce qu'ils diront il n'y a guere d'apparence, il ne les faut pas croire, & s'il y en a beaucoup, il faut penser que pour couvrir la chose que je voulois tenir cachée & ensevelie, je l'eusse autrement déguisée. Que s'ils y trouvent en effet des accidents semblables à ceux qu'ils s'imaginent, qu'ils regardent les paralleles, & comparaisons que Plutarque a faites en ses Vies des hommes illustres. Que si quelqu'un me blâme de t'avoir choisi un Theatre si peu renommé en l'Europe, t'ayant esleu le Forests, petite contrée & peu conneuë parmy les Gaules, responds leur, ma Bergere, que c'est le lieu de ta naissance. Que ce nom de Forests sonne je ne sçay quoy de champestre, & que le pays est tellement composé, & mesme le long de la riviere de Lignon, qu'il semble qu'il convie chacun à y vouloir passer une vie semblable. Mais qu'outre toutes ces considerations encor j'ay jugé qu'il valoit mieux que j'honorasse ce pays où ceux dont je suis descendu, depuis leur sortie de Suobe, ont vescu si honorablement par tant de siecles : que non point une Arcadie comme le Sannazare. Car n'eust esté Hesiode, Homere, Pindare & ces autres grands personnages de la Grece, le mont de Parnasse, ny l'eau d'Hypocrene ne seroient pas plus estimez maintenant que nostre Mont d'Isoure, ou l'onde de Lignon. Nous devons cela au lieu de nostre naissance & de nostre demeure, de le rendre le plus honoré & renommé qu'il nous est possible. Que si l'on te reproche que tu ne parles pas le langage des villageois, & que toy ny ta trouppe ne sentez guere les brebis ny les chevres : responds leur, ma Bergere que pour peu qu'ils ayent connoissance de toy, ils sçauront que tu n'es pas, ny celles aussi qui te suivent, de ces Bergeres necessiteuses qui pour gaigner leur vie conduisent les trouppeaux aux pasturages : mais que vous n'avez toutes pris cette condition que pour vivre plus doucement & sans contrainte. Que si vos conceptions & paroles estoient veritablement telles que celles des Bergeres ordinaires, ils auroient aussi peu de plaisir de vous escouter, que vous auriez beaucoup de honte à les redire. Et qu'outre cela, la pluspart de ta trouppe est remplie d'Amour, qui dans l'Aminte fait bien paroistre qu'il change & le langage & les conceptions, quand il dit,

    Queste selve hoggi raggionar d'Amore
  Sudranno in nova guisa, è ben parrassi
  Che la mia deità sia qui presente
  In se medesma, non ne suoi ministri
  Sprirerò nobil senzi à rozi petti
  Radolcirò de le lor lingue il suono.

  Mais ce qui m'a fortifié davantage en l'opinion que j'ay que mes Bergers & Bergeres pouvoient parler de cette façon sans sortir de la bien-seance des Bergers, ç'a esté que j'ay veu ceux qui en representent sur les Theatres ne leur faire pas porter des habits de bureau, des sabots ny des accoustrements mal-faits, comme les gens de village les portent ordinairement : au contraire, s'ils leur donnent une houlette en la main, elle est peinte & dorée, leurs juppes sont de taffetas, leur pannetiere bien troussée, & quelquesfois faite de toile d'or ou d'argent, & se contentent pourveu que l'on puisse reconnoistre que la forme de l'habit a quelque chose de Berger. Car s'il est permis de déguiser ainsi ces personnages, à eux qui particulierement font profession de representer chaque chose le plus au naturel, que faire se peut, pourquoy ne m'en sera-t'il pas permis autant, puis que je ne represente rien à l'œil : mais à l'oüye seulement, qui n'est pas un sens qui touche si vivement l'ame.
  Voila, ma Bergere, de quoy je te veux advertir pour ce coup, à fin que s'il est possible tu rapportes quelque contentement de ton voyage. Le Ciel te le rende heureux, & te donne un si bon Genie, que tu me survives autant de siecles, que le sujet qui t'a fait naistre me survivra en m'accompagnant au cercueil.


LA PREMIERE
PARTIE DE L'ASTREE
De Messire Honoré d'Urfé.



LIVRE PREMIER.



  Aupres de l'ancienne ville de Lyon, du costé du Soleil couchant, il y a un pays nommé Forests, qui en sa petitesse contient ce qui est de plus rare au reste des Gaules : Car estant divisé en plaines & en montaignes, les unes & les autres sont si fertiles, & scituées en un air si temperé, que la terre y est capable de tout ce que peut desirer le laboureur. Au cœur du pays est le plus beau de la plaine, ceinte comme d'une forte muraille des monts assez voisins, & arrousée du fleuve de Loyre, qui prenant sa source assez prés de là, passe presque par le milieu, non point encore trop enflé ny orgueilleux, mais doux & paisible. Plusieurs autres ruisseaux en divers lieux la vont baignant de leurs claires ondes : mais l'un des plus beaux est Lignon, qui vagabond en son cours, aussi bien que douteux en sa source, va serpentant par ceste plaine depuis les hautes montaignes de Cervieres & de Chalmasel, jusques à Feurs, où Loyre le recevant, & luy faisant perdre son nom propre, l'emporte pour tribut à l'Ocean.

  Or sur les bords de ces delectables rivieres on a veu de tout temps quantité de Bergers, qui pour la bonté de l'air, la fertilité du rivage, & leur douceur naturelle, vivent avec autant de bonne fortune, qu'ils recognoissent peu la fortune. Et croy qu'ils n'eussent deu envier le contentement du premier siecle ; si Amour leur eust aussi bien permis de conserver leur felicité, que le Ciel leur en avoit esté veritablement prodigue. Mais endormis en leur repos ils se sousmirent à ce flatteur, qui tost apres changea son authorité en tyrannie. Celadon fut un de ceux qui plus vivement la ressentirent, tellement espris des perfections d'Astrée, que la haine de leurs parents ne peut l'empescher de se perdre entierement en elle. Il est vray que si en la perte de soy-mesme on peut faire quelque acquisition, dont on se doive contenter, il se peut dire heureux de s'estre perdu si à propos pour gaigner la bonne volonté de la belle Astrée, qui asseurée de son amitié, ne voulut que l'ingratitude en fust le payement, mais plustost une reciproque affection, avec laquelle elle recevoit son amitié & ses services. De sorte que si l'on veit depuis quelque changement entr'eux, il faut croire, que le Ciel le permit, seulement pour faire paroistre que "rien n'est constant que l'inconstance, durable mesme en son changement". Car ayant vescu bien-heureux l'espace de trois ans, lors que moins ils craignoient le fascheux accident qui leur arriva, ils se virent poussez par les trahisons de Semyre, aux plus profondes infortunes de l'Amour : d'autant que Celadon desireux de cacher son affection, pour decevoir l'importunité de leurs parents, qui d'une haine entr'eux vieille, interrompoient par toutes sortes d'artifices leurs desseins amoureux, s'efforçoit de monstrer que la recherche qu'il faisoit de ceste Bergere estoit plustost commune que particuliere. Ruze vrayement assez bonne, si Semire ne l'eust point malicieusement déguisée, fondant sur cette dissimulation la trahison dont il deçeut Astrée, & qu'elle paya dépuis avec tant d'ennuis, de regrets, & de larmes.

  De fortune, ce jour l'Amoureux Berger s'estant levé fort matin pour entretenir ses pensées, laissant paistre l'herbe moins foulée à ses troupeaux, s'alla asseoir sur le bord de la tortueuse riviere de Lignon, attendant la venuë de sa belle Bergere, qui ne tarda gueres apres luy : car esveillée d'un soupçon trop cuisant, elle n'avoit peu clorre l'œil de toute la nuict. A peine le Soleil commençoit de dorer le haut des montagnes d'Isoure & de Marsilly, quand le Berger apperçeut de loing un troupeau qu'il recogneut bien tost pour celuy d'Astrée. Car outre que Melampe, chien tant aimé de sa Bergere, aussi tost qu'il le vit, le vint follastrement caresser : encore remarqua-t'il la brebis plus cherie de sa maistresse, quoy qu'elle ne portast ce matin les rubans de diverses couleurs, qu'elle souloit avoir à la teste en façon de guirlande, par ce que la Bergere atteinte de trop de déplaisir, ne s'estoit pas donné le loisir de l'agencer comme de coustume. Elle venoit apres assez lentement, & comme on pouvoit juger à ses façons, elle avoit quelque chose en l'ame qui l'affligeoit beaucoup, & la ravissoit tellement en ses pensées, que fust par mégarde ou autrement, passant assez prés du Berger, elle ne tourna pas seulement les yeux vers le lieu où il estoit, & s'alla asseoir assez loing de là sur le bord de la riviere. Celadon sans y prendre garde, croyant qu'elle ne l'eust veu, & qu'elle l'allast chercher où il avoit accoustumé de l'attendre, rassemblant ses brebis avec sa houlette, les chassa apres elle, qui desja s'estant assise contre un vieux tronc, le coude appuyé sur le genoüil, la jouë sur la main, se soustenoit la teste, & demeuroit tellement pensive, que si Celadon n'eust esté plus qu'aveugle en son mal-heur, il eut bien aisément veu que ceste tristesse ne luy pouvoit proceder que de l'opinion du changement de son amitié ; tout autre déplaisir n'ayant assez de pouvoir pour luy causer de si tristes & profonds pensers. Mais d'autant qu'"un mal-heur inesperé est beaucoup plus mal-aisé à supporter" ; Je croy que la fortune, pour luy oster toute sorte de resistance, le voulut ainsi assaillir inopinément.

  Ignorant donc son prochain mal-heur, apres avoir choisi pour ses brebis le lieu plus commode pres de celles de sa Bergere, il luy vint donner le bon-jour, plein de contentement de l'avoir rencontrée ; à quoy elle respondit & de visage & de parolle si froidement, que l'hyver ne porte point tant de froideurs ny de glaçons. Le Berger qui n'avoit pas accoustumé de la voir telle, se trouva d'abord fort estonné ; & quoy qu'il ne se figurast la grandeur de sa disgrace telle qu'il l'esprouva peu apres, si est-ce que la doute d'avoir offensé ce qu'il aimoit, le remplit de si grands ennuis, que le moindre estoit capable de luy oster la vie. Si la Bergere eust daigné le regarder, ou que son jaloux soupçon luy eust permis de considerer quel soudain changement la froideur de sa réponce avoit causé en son visage, pour certain la cognoissance de tel effet luy eust fait perdre entierement ses méfiances. Mais il ne falloit pas que Celadon fust le Phœnix du bon-heur, comme il l'estoit de l'Amour, ny que la fortune luy fist plus de faveur qu'au reste des hommes, qu'elle ne laisse jamais asseurez en leur contentement. Ayant donc ainsi demeuré longuement pensif, il revint à soy, & tournant la veuë sur sa Bergere, rencontra par hazard qu'elle le regardoit ; mais d'un œil si triste, qu'il ne laissa aucune sorte de joye en son ame, si la doute où il estoit y en avoit oubliée quelqu'une. Ils estoient si proches de Lignon, que le Berger y pouvoit aisément atteindre du bout de sa houlette, & le dégel avoit si fort grossi son cours, que tout glorieux & chargé des dépouilles de ses bords, il descendoit impetueusement dans Loire. Le lieu où ils estoient assis, estoit un tertre un peu relevé, contre lequel la fureur de l'onde en vain s'alloit rompant, soustenu par en bas d'un rocher tout nud, couvert au dessus seulement d'un peu de mousse. De ce lieu le Berger frappoit dans la riviere du bout de sa houlette, dont il ne touchoit point tant de gouttes d'eau, que de divers pensers le venoient assaillir, qui flottans comme l'onde, n'estoient point si tost arrivez qu'ils en estoient chassez par d'autres plus violents. Il n'y avoit une seule action de sa vie, ny une seule de ses pensées, qu'il ne r'appellast en son ame, pour entrer en conte avec elles, & sçavoir en quoy il avoit offensé : mais n'en pouvant condamner une seule, son amitié le contraignit de luy demander l'occasion de sa colere. Elle qui ne voyoit point, ses actions, ou qui les voyant, les jugeoit toutes au desavantage du Berger, alloit rallumant son cœur d'un plus ardant dépit, si bien que quand il voulut ouvrir la bouche, elle ne luy donna pas mesme le loisir de proferer les premieres paroles, sans l'interrompre, en disant. Ce ne vous est donc pas assez, perfide & déloyal Berger, d'estre trompeur & meschant envers la personne qui le meritoit le moins, si continuant vos infidelitez, vous ne taschiez d'abuser celle qui vous a obligé à toute sorte de franchise ? Donc vous avez bien la hardiesse de soustenir ma veuë apres m'avoir tant offensée ? Donc vous m'osez presenter, sans rougir, ce visage dissimulé, qui couvre une ame si double, & si parjure ? Ah, va, va tromper une autre, va perfide, & t'adresse à quelqu'un de qui tes perfidies ne soient point encores recogneuës, & ne pense plus de te pouvoir déguiser à moy qui ne recognois que trop, à mes dépens, les effets de tes infidelitez & trahisons. Quel devint alors ce fidelle Berger, celuy qui a bien aimé le peut juger, si jamais telle reproche luy a esté faite injustement : Il tombe à ses genoux pasle & transi, plus que n'est pas une personne morte. Est-ce, belle Bergere, luy dit-il, pour m'esprouver, ou pour me desesperer ? Ce n'est, dit-elle, ny pour l'un ny pour l'autre : mais pour la verité, n'estant plus de besoin d'essayer une chose si recogneuë. Ah ! dit le Berger, pourquoy n'ay-je osté ce jour mal-heureux de ma vie ? Il eust esté à propos pour tous deux, dit-elle, que non point un jour, mais tous les jours que je t'ay veu, eussent esté ostez de la tienne & de la mienne ; il est vray que tes actions ont fait, que je me treuve dechargée d'une chose, qui ayant effet, m'eust dépleu d'avantage que ton infidelité : Que si le ressouvenir de ce qui s'est passé entre nous, (que je desire toutesfois estre effacé) m'a encore laissé quelque pouvoir, va t'en déloyal, & garde toy bien de te faire jamais voir à moy que je ne te le commande. Celadon voulut repliquer, mais Amour qui oyt si clairement, à ce coup luy boucha pour son mal-heur les aureilles ; & par ce qu'elle s'en vouloit aller, il fut contraint de la retenir par sa robbe, luy disant ; je ne vous retiens pas, pour vous demander pardon de l'erreur qui m'est incogneuë, mais seulement pour vous faire voir quelle est la fin que j'eslis pour oster du monde celuy que vous faites paroistre d'avoir tant en horreur. Mais elle que la colere transportoit, sans tourner seulement les yeux vers luy, se debattit de telle furie, qu'elle échappa & ne luy laissa autre chose qu'un ruban sur lequel par hazard il avoit mis la main. Elle le souloit porter au devant de sa robbe pour ageancer son colet, & y attachoit quelquefois des fleurs quand la saison le luy permettoit ; à ce coup elle y avoit une bague, que son pere luy avoit donnée. Le triste Berger la voyant partir avec tant de colere, demeura quelque temps immobile, sans presque sçavoir ce qu'il tenoit en la main, quoy qu'il y eust les yeux dessus : En fin avec un grand souspir, revenant de ceste pensée, & cognoissant ce ruban ; Soy tesmoin, dit-il, ô cher cordon, que plustost que de rompre un seul des nœuds de mon affection, j'ay mieux aymé perdre la vie, à fin que quand je seray mort, & que ceste cruelle te verra, peut estre sur moy, tu l'asseures qu'il n'y a rien au monde qui puisse estre plus aimé que je l'aime, ny Amant plus mal recogneu que je suis. Et lors se l'attachant au bras, & baisant la bague : Et toy, dit-il, symbole d'une entiere & parfaite amitié, soy content de ne me point esloigner à ma mort, à fin que ce gage pour le moins me demeure, de celle qui m'avoit tant promis d'affection. A peine eust-il finy ces mots, que tournant les yeux du costé d'Astrée, il se jetta les bras croisez dans la riviere.

  En ce lieu, Lignon estoit tres-profond & tres-impetueux, car c'estoit un amas de l'eau, & un regorgement que le rocher luy faisoit faire contremont ; si bien que le Berger demeura longuement avant que d'aller à fonds, & plus encore à revenir : & lors qu'il parust, ce fust un genoüil premier, & puis un bras : & soudain enveloppé du tournoyement de l'onde, il fust emporté bien loin de là, dessous l'eau.

  Des-ja Astrée estoit accouruë sur le bord, & voyant ce qu'elle avoit tant aymé, & qu'elle ne pouvoit encor' hayr, estre à son occasion si prés de la mort, se trouva si surprise de frayeur, que au lieu de luy donner secours elle tomba esvanouye, & si pres du bord qu'au premier mouvement qu'elle fist lors qu'elle revint à soy, qui fust long-temps apres, elle tomba dans l'eau, en si grand danger, que tout ce que peurent faire quelques Bergers qui se treuverent pres de là, fust de la sauver, & avec l'ayde encores de sa robe, qui la soustenant sur l'eau, leur donna le loisir de la tirer à bord, mais tant hors d'elle-mesme, que sans qu'elle le sentit, ils la porterent en la cabane plus proche, qui se treuva estre de Phillis, où quelques unes de ses compagnes luy changerent ses habits moüillez, sans qu'elle peut parler, tant elle estoit estonnée, & pour le hazard qu'elle avoit couru, & pour la perte de Celadon ; qui cependant fust emporté de l'eau avec tant de furie, que de luy mesme il alla donner sur le sec, fort loing de l'autre costé de la riviere, entre quelques petits arbres : mais avec fort peu de signe de vie.

  Aussi tost que Phillis (qui pour lors n'estoit point chez elle) sçeut l'accident arrivé à sa compagne, elle se mist à courir de toute sa force : & n'eust esté que Lycidas la rencontra, elle ne se fust arrestée pour quelque autre que ç'eust esté. Encor luy dit-elle fort briefvement le danger qu'Astrée avoit couru, sans luy parler de Celadon : aussi n'en sçavoit-elle rien. Ce Berger estoit frere de Celadon, à qui le Ciel l'avoit lié d'un nœud d'amitié beaucoup plus estroit que celuy du parentage : d'autre costé Astrée, & Phillis, outre qu'elles estoient germaines, s'aymoient d'une si estroitte amitié qu'elle meritoit bien d'estre comparée à celle des deux freres. Que si Celadon eust de la simpathie avec Astrée, Lycidas n'eust pas moins d'inclination à servir Phillis : ny Phillis à aymer Lycidas.

  De fortune, au mesme temps qu'ils arriverent, Astrée ouvrit les yeux, & certes bien changez de ce qu'ils souloient estre, quand Amour victorieux s'y monstroit triomphant de tout ce qui les voyoit, & qu'ils voyoient. Leurs regards estoient lents & abattus, leurs paupieres pesantes & endormies, & leurs esclairs changez en larmes : larmes toutesfois qui tenant de ce cœur tout enflammé d'où elles venoient, & de ces yeux bruslants par où elles passoient, brusloient & d'amour & de pitié tous ceux qui estoient à l'entour d'elle : Quand elle apperceut sa compagne Phillis, ce fut bien lors qu'elle receut un grand eslancement ; & plus encor quand elle vit Lycidas ; & quoy qu'elle ne voulut que ceux qui estoient pres d'elle recogneussent le principal sujet de son mal, si fut-elle contrainte de luy dire, que son frere s'estoit noyé en luy voulant ayder. Ce Berger à ces nouvelles fut si estonné, que sans s'arrester d'avantage il courut sur le lieu mal-heureux avec tous ces Bergers, laissant Astrée & Phillis seules, qui peu apres se mirent à les suivre : mais si tristement que quoy qu'elles eussent beaucoup à dire, elles ne se pouvoient parler. Cependant les Bergers arrivez sur le bord, & jettant l'œil d'un costé & d'autre ne trouverent aucune marque de ce qu'ils cherchoient, sinon ceux qui coururent plus bas, qui trouverent fort loing son chappeau, que le courant de l'eau avoit emporté, & qui par hazard s'estoit arresté entre quelques arbres que la riviere avoit desracinez & abatus. Ce furent là toutes les nouvelles qu'ils peurent avoir de ce qu'ils cherchoient : car pour luy il estoit desja bien esloigné, & en lieu où il leur estoit impossible de le retrouver. Par ce qu'avant qu'Astrée fut revenuë de son esvanouïssement, Celadon, comme j'ay dit, poussé de l'eau, donna de l'autre costé entre quelques arbres, où difficilement pouvoit-il estre veu.

  Et lors qu'il estoit entre la mort & la vie, il arriva sur le mesme lieu trois belles Nymphes, dont les cheveux espars, alloient ondoyant sur les espaules, couverts d'une guirlande de diverses perles : elles avoient le sein découvert, & les manches de la robe retroussées jusques sur le coude, d'où sortoit un linomple deslié, qui froncé venoit finir aupres de la main, où deux gros bracelets de perles sembloient le tenir attaché. Chacune avoit au costé le carquois remply de fléches, & portoit en la main un arc d'yvoire, le bas de leur robe par le devant estoit retroussé sur la hanche, qui laissoit paroistre leurs brodequins dorez jusques à mi-jambe. Il sembloit qu'elles fussent venuës en ce lieu avec quelque dessein : car l'une disoit ainsi. C'est bien icy le lieu, voicy bien le reply de la riviere ; voyez comme elle va impetueusement là haut, outrageant le bord de l'autre costé, qui se rompt & tourne tout court en çà. Considerez ceste touffe d'arbres, c'est sans doute celle qui nous a esté representée dans le miroir. Il est vray, disoit la premiere ; mais il n'y a encor' gueres d'apparence en tout le reste : & me semble que voicy un lieu assez escarté pour trouver ce que nous y venons chercher. La troisiesme qui n'avoit point encore parlé ; Si y a-t'il bien, dit-elle, quelque apparence en ce qu'il vous a dit, puis qu'il vous a si bien representé ce lieu, que je ne croy point qu'il y ait icy un arbre que vous n'ayez veu dans le miroir : Avec semblables mots, elles approcherent si pres de Celadon que quelques fueilles seulement le leur cachoient. Et parce qu'ayant remarqué toute chose particulierement, elles recogneurent que c'estoit-là sans doute le lieu qui leur avoit esté monstré, elles s'y assirent, en deliberation de voir si la fin seroit aussi veritable que le commencement : mais elles ne se furent si tost baissées, pour s'asseoir que la principale d'entr'elles apperçeut Celadon ; & parce qu'elle croyoit que ce fust un Berger endormy, elle estendit les mains de chaque costé sur ses compagnes ; puis sans dire mot, mettant le doigt sur la bouche, leur monstra de l'autre main entre ces petits arbres, ce qu'elle voyoit, & se leva le plus doucement qu'elle peust pour ne l'esveiller, mais le voyant de plus pres elle le creut mort ; car il avoit encor les jambes en l'eau, le bras droit mollement estendu par dessus la teste, le gauche à demy tourné par derriere, & comme engagé sous le corps, le col faisoit un ply en avant pour la pesanteur de la teste, qui se laissoit aller en arriere : la bouche à demy entre-ouverte, & presque pleine de sablon, degouttoit encore de tous costez : le visage en quelques lieux esgratigné & soüillé ; les yeux à moitié clos : & les cheveux, qu'il portoit assez longs, si moüillez que l'eau en couloit comme de deux sources le long de ses joues, dont la vive couleur estoit si effacée qu'un mort ne l'a point d'autre sorte : le milieu des reins estoit tellement avancé, qu'il sembloit rompu, & cela faisoit paroistre le ventre plus enflé, quoy que remply de tant d'eau il le fust assez de luy-mesme. Ces Nymphes le voyant en cest estat en eurent pitié, & Leonide qui avoit parlé la premiere, comme plus pitoyable & plus officieuse, fust la premiere qui le prist sous le corps pour le tirer à la rive. A mesme instant l'eau qu'il avoit avalée ressortoit en telle abondance que la Nymphe le trouvant encore chaud, eust opinion qu'on le pourroit sauver. Lors Galathée, qui estoit la principale, se tournant vers la derniere qui le regardoit sans leur ayder : Et vous, Silvie, luy dit-elle, que veut dire, ma mignonne, que vous estes si faineante : mettez la main à l'œuvre, si ce n'est pour soulager vostre compagne, pour la pitié au moins de ce pauvre Berger ? Je m'amusois, dit-elle, Madame, à considerer que quoy qu'il soit bien changé, il me semble que je le recognois ; Et lors se baissant elle le prist de l'autre costé, & le regardant de plus pres : Pour certain, dit-elle, je ne me trompe pas ; c'est celuy que je veux dire, & certes il merite bien que vous le secouriez : car outre qu'il est d'une des principales familles de ceste contrée, encor a-t'il tant de merites que la peine y sera bien employée. Cependant l'eau sortoit en telle abondance que le Berger estant fort allegé, commença à respirer, non toutesfois qu'il ouvrit les yeux, ny qu'il revint entierement. Et par ce que Galathée eust opinion que c'estoit cestuy-cy dont le Druide luy avoit parlé, elle mesme commença d'ayder à ses compagnes, disant qu'il le falloit porter en son Palais d'Isoure, où elles le pourroient mieux faire secourir. Et ainsi, non point sans peine elles le porterent jusques où le petit Meril gardoit leur chariot, sur lequel montant toutes trois, Leonide fust celle qui les guida, & pour n'estre veuës avec ceste proye par les gardes du Palais, elles allerent descendre à une porte secrette.

  Au mesme temps, qu'elles furent parties : Astrée revenant de son esvanoüissement tomba dans l'eau, comme nous avons dit ; si bien que Lycidas, ny ceux qui vindrent chercher Celadon, n'en eurent autres nouvelles que celles que j'ay dittes. Par lesquelles Lycidas n'estant que trop asseuré de la perte de son frere, s'en revenoit pour se plaindre avec Astrée de leur commun desastre. Elle ne faisoit que d'arriver sur le bord de la riviere, où contrainte du déplaisir elle s'estoit assise autant pleine d'ennuy & d'estonnement, qu'elle l'avoit peu auparavant esté d'inconsideration, & de jalousie. Elle estoit seule, car Phillis voyant revenir Lycidas, estoit allée chercher des nouvelles comme les autres. Ce Berger arrivant, & de lassitude, & de desir de sçavoir comme ce malheur estoit avenu, s'assit pres d'elle, & la prenant par la main, luy dit. Mon Dieu, belle Bergere, quel malheur est le nostre ! Je dis le nostre : car si j'ay perdu un frere, vous avez aussi perdu une personne qui n'estoit point tant à soy-mesme qu'à vous. Ou qu'Astrée fut ententive ailleurs, ou que ce discours luy ennuyast, elle n'y fit point de responce, dont Lycidas estonné comme par reproche continua : est-il possible, Astrée, que la perte de ce miserable fils, (car tel le nommoit-elle) ne vous touche l'ame assez vivement, pour vous faire accompagner sa mort au moins de quelques larmes ? S'il ne vous avoit point aymée, ou que ceste amitié vous fut incogneüe, ce seroit chose suportable de ne vous voir ressentir davantage son mal-heur, mais puis que vous ne pouvez ignorer qu'il ne vous ait aymée plus que luy-mesme, c'est chose cruelle, Astrée, croyez-moy, de vous voir aussi peu esmeüe que si vous ne le cognoissiez point.

  La Bergere tourna alors le regard tristement vers luy ; & apres l'avoir quelque temps consideré elle luy respondit. Berger, il me déplaist de la mort de vostre frere, non pour amitié qu'il m'ait portée, mais d'autant qu'il avoit des conditions d'ailleurs, qui peuvent bien rendre sa perte regretable : car quant à l'amitié dont vous parlez, elle a esté si commune aux autres Bergeres mes compagnes, qu'elles en doivent (pour le moins) avoir autant de regret que moy ! Ah ingrate Bergere (s'escria incontinent Lycidas) je tiendray le Ciel pour estre de vos complices, s'il ne punit ceste injustice en vous ! Vous avez peu croire, celuy inconstant, à qui le courroux d'un pere, les inimitiez des parens, les cruautez de vostre rigueur, n'ont peu diminuer la moindre partie de l'extréme affection, que vous ne sçauriez feindre de n'avoir mille, & mille fois recogneüe en luy trop clairement ? Vrayement celle-cy est bien une mécognoissance, qui surpasse toutes les plus grandes ingratitudes, puis que ses actions, & ses services n'ont peu vous rendre asseurée d'une chose dont personne que vous ne doute plus ? Aussi respondit Astrée n'y avoit-il personne à qui elle touchast comme à moy. Elle le devoit certes (repliqua le Berger) puis qu'il estoit tant à vous, que je ne sçay, & si fay, je le sçay, qu'il eust plustost des-obey aux grands Dieux qu'à la moindre de vos volontez. Alors la Bergere en colere luy respondit : Laissons ce discours, Lycidas, & croyez-moy qu'il n'est point à l'avantage de vostre frere, mais s'il m'a trompée, & laissée avec ce desplaisir de n'avoir plustost sçeu recognoistre ses tromperies, & finesses, il s'en est allé, certes, avec une belle despoüille, & de belles marques de sa perfidie. Vous me rendez (repliqua Lycidas) le plus estonné du monde : En quoy avez vous recogneu ce que vous luy reprochez ? Berger, adjousta Astrée, l'histoire en seroit trop longue & trop ennuyeuse : contentez-vous, que si vous ne le sçavez, vous estes seul en cette ignorance, & qu'en toute ceste riviere de Lignon, il n'y a Berger qui ne vous die que Celadon aymoit en mille lieux : & sans aller plus loin, hyer j'ouys de mes oreilles mesmes, les discours d'amour qu'il tenoit à son Aminthe, car ainsi la nommoit-il, ausquels je me fusse arrestée plus long-temps, n'eust esté que sa honte me desplaisoit, & que pour dire le vray, j'avois d'autres affaires ailleurs qui me pressoient d'avantage. Lycidas alors comme transporté s'escria, je ne demande plus la cause de la mort de mon frere, c'est vostre jalousie Astrée, & jalousie fondée sur beaucoup de raison, pour estre cause d'un si grand mal-heur. Helas Celadon, que je voy bien reüssir à ceste heure vrayes les propheties de tes soupçons, quand tu disois que ceste feinte te donnoit tant de peine qu'elle te cousteroit la vie : mais encore ne cognoissois-tu pas, de quel costé ce mal-heur te devoit advenir : puis s'adressant à la Bergere : Est-il croyable, dit-il, Astrée, que ceste maladie ait esté si grande qu'elle vous ait fait oublier les commandemens que vous luy avez faits si souvent ? Si seray-je bien tesmoin de cinq ou six fois pour le moins qu'il se mit à genoux devant vous, pour vous supplier de les revoquer ; vous souvient-il point que quand il revint d'Italie, ce fut une de vos premieres ordonnances, & que dedans ce rocher, où depuis si souvent je vous vis ensemble, il vous requist de luy ordonner de mourir, plustost que de feindre d'en aymer une autre ? Mon astre, vous dit-il, (je me ressouviendray toute ma vie des mesmes paroles) ce n'est point pour refuser : mais pour ne pouvoir observer ce commandement, que je me jette à vos pieds, & vous supplie que pour tirer preuve de ce que vous pouvez sur moy, vous me commandiez de mourir, & non point de servir comme que ce soit autre qu'Astrée. Et vous luy respondites : Mon fils, je veux ceste preuve de vostre amitié, & non point vostre mort qui ne peut estre sans la mienne : car outre que je sçay que celle-cy vous est la plus difficile, encore nous r'apportera-t'elle une commodité que nous devons principalement rechercher, qui est de clorre & les yeux & la bouche aux plus curieux & aux plus médisans : S'il vous repliqua plusieurs fois, & s'il en fit tous les refus que l'obeïssance (à quoy son affection l'obligeoit envers vous) luy pouvoit permettre, je m'en remets à vous-mesme, si vous voulez vous en ressouvenir : tant y a que je ne croy point qu'il vous ait jamais desobeye, que pour ce seul sujet ; & à la verité ce luy estoit une contrainte si grande, que toutes les fois qu'il revenoit du lieu, où il estoit contraint de feindre, il falloit qu'il se mit sur un lict, comme revenant de faire un tres-grand effort : & lors il s'arresta pour quelque temps, & puis il reprit ainsi. Or sus Astrée, mon frere est mort : s'en est fait, quoy que vous en croyez, ou mécroyez, ne luy peut r'apporter bien ny mal, de sorte que vous ne devez plus penser que je vous en parle en sa consideration : mais pour la seule verité, toutefois ayez-en telle croyance qu'il vous plaira, si vous jureray-je qu'il n'y a point deux jours que je le trouvay gravant des vers sur l'escorce de ces arbres, qui sont par delà la grande prairie, à main gauche du bié, & m'asseure que si vous y daignez tourner les yeux vous remarquerez que c'est luy qui les y a couppez : car vous recognoissez trop bien ses caracteres, si ce n'est qu'oublieuse de luy, & de ses services passez, vous ayez de mesme perdu la memoire de tout ce qui le touche : mais je m'asseure, que les Dieux ne le permettront pour sa satisfaction, & pour vostre punition : les vers sont tels.



MADRIGAL.



  Je pourray bien dessus moy-mesme
Quoy que mon amour soit extresme,
Obtenir encor ce poinct,
De dire que je n'ayme point.
  Mais feindre d'en aymer un' autre,
Et d'en adorer l'œil vainqueur,
Comme en effet je fay le vostre,
Je n'en sçaurois avoir le cœur.
  Et s'il le faut, ou que je meure,
Faites moy mourir de bonne-heure.


  Il peut y avoir sept ou huit jours, qu'ayant esté contraint de m'en aller, pour quelque temps sur les rives de Loire, pour response il m'escrivit une lettre que je veux que vous voyez, & si en la lisant vous ne cognoissez son innocence, je veux croire qu'avec vostre bonne volonté vous avez perdu pour luy toute espece de jugement ; Et lors la prenant en sa poche, la luy leut : Elle estoit telle.



RESPONCE DE CELADON
A LYCIDAS.



  Ne t'enquiers plus de ce que je fais, mais sçache que je continuë tousjours en ma peine ordinaire. Aymer, & ne l'oser faire paroistre, n'aymer point, & jurer le contraire, cher frere, c'est tout l'exercice ou plustost le supplice de ton Celadon. On dit que deux contraires ne peuvent en mesme temps estre en mesme lieu, toutesfois la vraye & la feinte amitié, sont d'ordinaire en mes actions ; mais ne t'en estonne point, car je suis contraint à l'un par la perfection, & à l'autre par le commandement de mon Astre. Que si ceste vie te semble estrange, ressouviens-toy, que les miracles sont les œuvres ordinaires des Dieux, & que veux-tu que ma Déesse cause en moy que des miracles ?


  Il y avoit long-temps qu'Astrée n'avoit rien respondu, par-ce que les paroles de Lycidas la mettoient presque hors d'elle-mesme. Si est-ce que la jalousie qui retenoit encor quelque force en son ame, luy fist prendre ce papier, comme estant en doute, que Celadon l'eust escrit. Et quoy qu'elle recogneust, que vrayement c'estoit luy, si disputoit-elle le contraire en son ame, "suivant la coustume de plusieurs personnes qui veulent tousjours fortifier comme que ce soit leur opinion". Et presque au mesme temps plusieurs Bergers arriverent de la queste de Celadon, où ils n'avoient trouvé autre marque de luy que son chappeau, qui ne fut à la triste Astrée qu'un grand renouvellement d'ennuy. Et par-ce qu'elle se ressouvint d'une cachette qu'amour leur avoit fait inventer & qu'elle n'eust pas voulu estre recogneuë ; elle fit signe à Phillis de le prendre ; & lors chacun se mist sur les regrets, & sur les loüanges du pauvre Berger, & n'en y eut un seul qui n'en racontast quelque vertueuse action ; elle sans plus, qui le ressentoit davantage, estoit contrainte de demeurer muette, & de le monstrer le moins, sçachant bien que "la souveraine prudence en amour est de tenir son affection cachée, ou pour le moins de n'en faire jamais rien paroistre inutilement". Et parce que la force qu'elle se faisoit en cela estoit tres grande, & qu'elle ne pouvoit la supporter plus longuement, elle s'aprocha de Phillis, & la pria de ne la point suivre, afin que les autres en fissent de mesme, & luy prenant le chappeau qu'elle tenoit en sa main, elle partit seule & se mist à suivre le sentier où ses pas sans eslection la guidoient. Il n'y avoit guere Berger en la trouppe qui ne sçeust l'affection de Celadon, par-ce que ses parents par leurs contrarietez ; l'avoient découverte plus que ses actions : mais elle s'y estoit conduitte avec tant de discretion que hormis Semyre, Lycidas & Phillis, il n'en y avoit point qui sçeust la bonne volonté qu'elle luy portoit, & encore que l'on cogneut bien que ceste perte l'affligeoit, si l'attribuoit-on plustost à un bon naturel, qu'à un amour (tant profite la bonne opinion que l'on a d'une personne :) cependant elle continuoit son chemin, le long duquel mille pensers, ou plustost mille desplaisirs la talonnoient pas à pas, de telle sorte que quelquefois douteuse, d'autrefois asseurée de l'affection de Celadon, elle ne sçavoit si elle le devoit plaindre, ou se plaindre de luy. Si elle se ressouvenoit de ce que Lycidas luy venoit de dire, elle le jugeoit innocent : que si les paroles qu'elle luy avoit ouy tenir aupres de la Bergere Amynthe, luy revenoient en la memoire, elle le condamnoit comme coulpable. En ce labyrinthe de diverses pensées, elle alla longuement errant par ce bois, sans nulle élection de chemin, & par fortune, ou par le vouloir du Ciel, qui ne pouvoit souffrir que l'innocence de Celadon demeurast plus longuement douteuse en son ame, ses pas la conduisirent sans qu'elle y pensast le long du petit ruisseau entre les mesmes arbres où Lycidas luy avoit dit que les vers de Celadon estoient gravez. Le desir de sçavoir s'il avoit dit vray, eust bien eu assez de pouvoir en elle pour les luy faire chercher fort curieusement, encore qu'ils eussent esté fort cachez : mais la coupure qui estoit encore toute fraische les luy descouvrit assez tost. O Dieu comme elle les recogneut pour estre de Celadon, & comme promptement elle y courut pour les lire : mais combien vivement luy toucherent-ils l'ame ? Elle s'assit en terre, & mettant en son giron le chappeau & la lettre de Celadon, elle demeura quelque temps les mains jointes ensemble, & les doigts serrez l'un dans l'autre, tenant les yeux sur ce qui luy restoit de son Berger ; & voyant que le chappeau grossissoit à l'endroit où il avoit accoustumé de mettre ses lettres, quand il vouloit les luy donner secrettement, elle y porta curieusement la main, & passant les doigts dessous la doubleure, rencontra le feutre apiecé, duquel destachant la gance, elle en tira un papier que ce jour mesme Celadon y avoit mis. Ceste finesse fut inventée entre-eux, lors que la mal-vueillance de leurs peres les empeschoit de se pouvoir parler : car feignant de se jetter par jeu ce chappeau, ils pouvoient aisément recevoir & donner leurs lettres : toute tremblante elle sortit celle-cy hors de sa petite cachette, & toute hors de soy apres l'avoir despliée elle y jetta la veuë pour la lire : mais elle avoit, tellement esgaré les puissances de son ame, qu'elle fut contrainte de se frotter plusieurs fois les yeux avant que de le pouvoir faire ; en fin elle leut tels mots.



LETTRE DE CELADON
A LA BERGERE ASTREE


  Mon Astre, si la dissimulation à quoy vous me contraignez, est pour me faire mourir de peine, vous le pouvez plus aisément d'une seule parole : si c'est pour punir mon outrecuidance, vous estes juge trop doux, de m'ordonner un moindre supplice que la mort. Que si c'est pour esprouver quelle puissance vous avez sur moy, pourquoy n'en recherchez vous un tesmoignage plus prompt que celui-ci, de qui la longueur vous doit estre ennuyeuse ? car je ne sçaurois penser que ce soit pour celer nostre dessein, comme vous dites, puis que ne pouvant vivre en telle contrainte, ma mort sans doute en donnera assez prompte, & déplorable cognoissance. Jugez donc, mon bel Astre, que c'est assez enduré, & qu'il est desormais temps que vous me permettiez de faire le personnage de Celadon, ayant si longuement, & avec tant de peine, representé celuy de la personne du monde, qui luy est la plus contraire.


  O quels cousteaux tranchans furent ces paroles en son ame, lors qu'elles luy remirent en memoire le commandement qu'elle luy avoit fait, & la resolution qu'ils avoient prise de cacher par ceste dissimulation leur amitié ! mais voyez quels sont les enchantemens d'Amour : elle recevoit un déplaisir extréme de la mort de Celadon, & toutesfois elle n'estoit point sans quelque contentement au milieu de tant d'ennuis, cognoissant que veritablement il ne luy avoit point esté infidelle, & dés qu'elle en fut certaine, & que tant de preuves eurent esclarcy les nuages de sa jalousie, toutes ces considerations se joignirent ensemble, pour avoir plus de force à la tourmenter : de sorte que ne pouvant recourre à autre remede qu'aux larmes, tant pour plaindre Celadon, que pour pleurer sa perte propre, elle donna commancement à ses regrets, avec un ruisseau de pleurs, & puis de cent pitoyables, helas ! interrompant le repos de son estomac, d'infinis sanglots le respirer de sa vie, & d'impitoyables mains outrageant ses belles mains mesmes, elle se ramenteut la fidelle amitié qu'elle avoit auparavant recogneuë en ce Berger, l'extrémité de son affection, & le desespoir où l'avoit poussé si promptement la rigueur de sa response : & puis se representant le temps heureux qu'il l'avoit servie, les plaisirs & contentemens que l'honnesteté de sa recherche luy avoit rapportez, & quel commencement d'ennuy elle ressentoit desja par sa perte, encore qu'elle le trouvast tres grand, si ne le jugeoit-elle egal à son imprudence, puis que le terme de tant d'années luy devoit donner assez d'asseurance de sa fidelité.

  D'autre costé Lycidas qui estoit si mal satisfait d'Astrée, qu'il n'en pouvoit presque avec patience souffrir la pensée, se leva d'aupres de Phillis, pour ne dire chose contre sa compagne qui luy dépleust, & partit l'estomach si enflé, les yeux si couverts de larmes, & le visage si changé, que sa Bergere le voyant en tel estat, & donnant à ce coup quelque chose à son amitié, le suivit sans craindre ce qu'on pourroit dire d'elle. Il alloit les bras croisez sur l'estomac, la teste baissée, le chappeau enfoncé, mais l'ame encor plus plongée dans la tristesse. Et par ce que la pitié de son mal obligeoit les Bergers qui l'aymoient à participer à ses ennuis ; Ils alloient suivant, & plaignant apres luy, mais ce pitoyable office ne luy estoit qu'un rengregement de douleur. "Car l'extréme ennuy a cela, que la solitude doit estre son premier appareil, par ce qu'en compagnie l'ame n'ose librement pousser dehors les venins de son mal, & jusques à ce qu'elle s'en soit déchargée, elle n'est capable des remedes de la consolation". Estant en ceste peine, de fortune ils rencontrerent un jeune Berger couché de son long sur l'herbe, & deux Bergeres aupres de luy. L'une luy tenant la teste en son giron, & l'autre joüant d'une harpe, cependant qu'il alloit souspirant tels vers, les yeux tendus contre le Ciel, les mains jointes sur son estomach, & le visage tout couvert de larmes.



STANCES
SUR LA MORT DE CLEON.



La beauté que la mort en cendre a fait resoudre
  La dépoüillant si tost de son humanité,
  Passa comme un esclair, & brusla comme un foudre
  Tant elle eust peu de vie, & beaucoup de beauté.
Ces yeux jadis auteurs des douces entreprises,
  Des plus cheres Amours sont à jamais fermez,
  Beaux yeux qui furent pleins de tant de mignardises,
  Qu'on ne les vit jamais sans qu'ils fussent aimez.
S'il est vray, la beauté d'entre nous est ravie,
  Amour pleure vaincu qui fut tousjours vaincueur,
  Et celle qui donnoit à mile cœurs la vie,
  Est morte, si ce n'est qu'elle vive en mon cœur.
Et quel bien desormais peut estre desirable,
  Puis que le plus parfait est le plustost ravy ?
  Et qu'ainsi que du corps l'ombre est inseparable,
  Il faut qu'un bien tousjours soit d'un malheur suivy ?
Il semble, ma Cleon, que vostre destinée,
  Ayt dés son Orient vostre jour achevé,
  Et que vostre beauté morte aussitost que née
  Au lieu de son berceau son cercueil ait trouvé.
Non, vous ne mourez pas, mais c'est plustost moy-mesme,
  Puis que vivant je fus de vous seule animé :
  Et si l'Amant a vie en la chose qu'il aime,
  Vous revivez en moy m'ayant tousjours aimé.
Que si je vis Amour veut donner cognoissance,
  Que mesme sur la mort il a commandement,
  Ou comme estant un Dieu pour monstrer sa puissance,
  Que sans ame & sans cœur faire vivre un Amant.
Mais Cleon, si du Ciel l'ordonnance fatale
  D'un trépas inhumain vous fait sentir l'effort,
  Amour à vos destins rend ma fortune égale,
  Vous mourez par mon dueil, & moy par vostre mort.
Je regrettois ainsi mes douleurs immortelles,
  Sans que par mes regrets la mort pust s'attendrir,
  Et mes deux yeux changez en sources eternelles,
  Qui pleurerent mon mal ne sceurent l'amoindrir.
Quand Amour avec moy d'une si belle morte,
  Ayant plaint le mal-heur qui cause mes travaux,
  Sechons, dit-il, nos yeux, pleignons d'une autre sorte,
  Aussi bien tous les pleurs sont moindres que nos maux.


  LYCIDAS & Phillis eussent bien eu assez de curiosité pour s'enquerir de l'ennuy de ce Berger, si le leur propre le leur eust permis ; mais voyant qu'il avoit autant de besoin de consolation qu'eux, ils ne voulurent adjouster le mal d'autruy au leur, & ainsi laissant les autres Bergers attentifs à l'escouter, ils continuerent leur chemin sans estre suivis de personne, pour le desir que chacun avoit de sçavoir qui estoit cette trouppe incogneuë. A peine estoit party Lycidas qu'ils ouyrent d'assez loin une autre voix, qui sembloit s'approcher d'eux, & la voulant escouter, ils furent empeschez par la Bergere qui tenoit la teste du Berger dans son giron, avec telles plaintes. Et bien cruel ? Et bien Berger sans pitié ? jusques à quand ce courage obstiné, s'endurcira-t'il à mes prieres ? jusques à quand as tu ordonné que je sois dédaignée pour une chose qui n'est plus ? & que pour une morte je sois privée de ce qui luy est inutile ? Regarde Tyrcis, regarde Idolatre des morts, & ennemy des vivans, quelle est la perfection de mon amitié, & apprens quelquesfois, apprens à aymer les personnes qui vivent, & non pas celles qui sont mortes, qu'il faut laisser en repos apres le dernier à Dieu, & non pas en troubler les cendres bien-heureuses par des larmes inutiles, & prens garde si tu continuës, de n'attirer sur toy la vengeance de ta cruauté, & de ton injustice.

  Le Berger alors sans tourner les yeux vers elle, luy respondit froidement. Pleust à Dieu, belle Bergere, qu'il me fust permis de vous pouvoir satisfaire par ma mort : car pour vous oster, & moy aussi de la peine où nous sommes, je la cherirois plus que ma vie : mais puisque comme si souvent vous m'avez dit, ce ne seroit que rengreger vostre mal, Je vous supplie Laonice rentrez en vous mesme, & considerez combien vous avez peu de raison, de vouloir deux fois faire mourir ma chere Cleon. Il suffit bien (puis que mon mal-heur l'a ainsi voulu) qu'elle ait une fois payé le tribut de son humanité ; que si apres sa mort elle est venue revivre en moy par la force de mon amitié : Pourquoy cruelle, la voulez-vous faire remourir par l'oubly qu'une nouvelle amour causeroit en mon ame ? Non, non, Bergere : Vos reproches n'auront jamais tant de force en moy, que de me faire consentir à un si mauvais conseil ; d'autant que ce que vous nommez cruauté, je l'appelle fidelité, & ce que vous croyez digne de punition, je l'estime meriter une extréme loüange. Je vous ay dit, qu'en mon cercueil la memoire de ma Cleon vivra parmy mes os, ce que je vous ay dit, je l'ay mille fois juré aux Dieux immortels, & à ceste belle ame qui est avecques eux ! & croiriez vous qu'ils laissassent impuny Tyrcis, si oublieux de ses serments il devenoit infidele ? Ah ! que je voye plustost le Ciel pleuvoir des foudres sur mon chef, que jamais j'offense ny mon serment ny ma chere Cleon : Elle vouloit repliquer, lors que le Berger qui alloit chantant les interrompit, pour estre desja trop pres d'eux avec tels vers.



CHANSON DE L'INCONSTANT HYLAS.



  Si l'on me dédaigne, je laisse
La cruelle avec son dédain,
Sans que j'attende au lendemain,
De faire nouvelle maistresse :
C'est erreur de se consumer
A se faire par force aymer.


  Le plus souvent ces tant discrettes
Qui vont nos amours mesprisant,
Ont au cœur un feu plus cuisant :
Mais les flames en sont secrettes
Que pour d'autres nous allumons,
Ce pendant que nous les aimons.


  Le trop fidele opiniastre,
Qui déceu de sa loyauté,
Aime une cruelle beauté :
Ne semble-t'il point l'idolastre,
Qui de quelque idole impuissant
Jamais le secours ne ressent ?


  On dit bien que qui ne se lasse
De longuement importuner,
Par force en fin se fait donner :
Mais c'est avoir mauvaise grace,
Quoy qu'on puisse avoir de quelqu'un,
Que d'estre tousjours importun.


  Voyez les, ces Amans fidelles,
Ils sont tousjours pleins de douleurs,
Les soupirs, les regrets, les pleurs
Sont leurs contenances plus belles,
Et semble que pour estre Amant,
Il faille plaindre seulement.


  Celuy doit il s'appeller homme,
Qui l'honneur de l'homme étouffant,
Pleure tout ainsi qu'un enfant,
Pour la perte de quelque pomme :
Ne faut-il plustost le nommer,
Un fol qui croist de bien aymer ?


  Moy qui veux fuir ces sottises,
Qui ne donnent que de l'ennuy,
Sage par le mal-heur d'autruy,
J'use tousjours de mes franchises :
Et ne puis estre mécontant,
Que l'on m'en appelle inconstant.


  A ces derniers vers ce Berger se trouva si proche de Tyrcis, qu'il peust voir les larmes de Laonice : & par ce qu'encores qu'estrangers, ils ne laissoient de se cognoistre, & de s'estre desja pratiquez quelque temps par les chemins : Ce Berger sçachant quel estoit l'ennuy de Laonice & de Tyrcis, s'adressa d'abord à luy de ceste sorte. O Berger desolé (car à cause de sa triste vie, c'estoit le nom que chacun luy donnoit) si j'estois comme vous, que je m'estimerois mal-heureux ! Tyrcis l'oyant parler, se releva pour luy respondre. Et moy, luy dit-il, Hylas ! si j'estois en vostre place, que je me dirois infortuné ! S'il me falloit plaindre, adjouta cestuy-cy, autant que vous pour toutes les Maistresses que j'ay perduës, j'aurois à plaindre plus longuement que je ne sçaurois vivre. Si vous faisiez comme moy, respondit Tyrcis, vous n'en auriez à plaindre qu'une seule. Et si vous faisiez comme moy, repliqua Hylas, vous n'en plaindriez point du tout. C'est en quoy, dit le desolé, je vous estime miserable : car si "rien ne peut estre le prix d'Amour que l'Amour mesme", vous ne fustes jamais aymé de personne, puis que vous n'aymastes jamais ; & ainsi vous pouvez bien marchander plusieurs amitiez, mais non pas les acheter, n'ayant pas la monnoye dont telle marchandise se paye. Et à quoy cognoissez vous, respondit Hylas, que je n'ayme point ? Je le cognois, dit Tyrcis, à vostre perpetuel changement. Nous sommes, dit-il, d'une bien differente opinion, car j'ay tousjours creu que l'ouvrier se rendoit plus parfait, plus il exerçoit souvent le mestier dont il faisoit profession. Cela est vray respondit Tyrcis, quand on suit les regles de l'art, mais quand on fait autrement, il avient comme à ceux qui s'estans fourvoyez, plus ils marchent, & plus ils s'esloignent de leur chemin. Et c'est pourquoy tout ainsi que la pierre qui roulle continuellement, ne se revestit jamais de mousse, mais plustost d'ordure & de salleté : de mesme vostre legereté se peut bien acquerir de la honte, mais non jamais de l'Amour. Il faut que vous sçachiez, Hylas, que "les blesseures d'Amour, sont de telle qualité que jamais elles ne guerissent". Dieu me garde, dit Hylas, d'un tel blesseur. Vous avez raison, repliqua Tyrcis, car si à chaque fois que vous avez esté blessé d'une nouvelle beauté, vous aviez receu une playe incurable, je ne sçay si en tout vostre corps il y auroit plus une place saine, mais aussi vous estes privé de ces douceurs, & de ces felicitez, qu'Amour donne aux vrays Amants, & cela miraculeusement (comme toutes ses autres actions) par la mesme blesseure qu'il leur a faite : que si la langue pouvoit bien exprimer, ce que le cœur ne peut entierement gouster, & qu'il vous fust permis d'ouïr les secrets de ce Dieu, je ne croy pas que vous ne voulussiez renoncer à vostre infidelité. Hylas alors en sous-riant : Sans mentir (dit-il) vous avez raison Tyrcis, de vous mettre du nombre de ceux qu'Amour traitte bien. Quant à moy, s'il traitte tous les autres comme vous, je vous en quitte de bon cœur ma part, & pouvez garder tout seul vos felicitez, & vos contentemens, & ne craignez que je les vous envie. Il y a plus d'un moys, que nous sommes presque d'ordinaire ensemble : mais marquez-moy le jour, l'heure, ou le moment, où j'ay peu voir vos yeux sans l'agreable compagnie de vos larmes, & au contraire dites avec verité, le jour, l'heure, & le moment où vous m'avez seulement ouy souspirer pour mes Amours : tout homme qui n'aura point le goust perverty comme vous le sens, ne trouvera-t'il les douceurs de ma vie plus agreables & aymables, que les amertumes ordinaires de la vostre, & se tournant vers la Bergere qui s'estoit plainte de Tyrcis. Et vous insensible Bergere, ne reprendrez vous jamais assez de courage pour vous delivrer de la tyrannie où ce dénaturé Berger vous fait vivre ? voulez-vous par vostre patience vous rendre complice de sa faute ? Ne cognoissez-vous pas qu'il fait gloire de vos larmes, & que vos supplications l'eslevent à telle arrogance, qu'il luy semble que vous luy estes trop obligée quand il les escoute avec mespris ? La Bergere avec un grand, helas ! luy respondit. Il est fort aisé, Hylas, à celuy qui est sain de conseiller le malade, mais si tu estois en ma place, tu cognoistrois que c'est en vain que tu me donnes ce conseil, & que la douleur me peut bien oster l'ame du corps, mais non pas la raison chasser de mon ame ceste trop forte passion. Que si cest aimé Berger use envers moy de tyrannie, il [me] peut encores traitter avec beaucoup plus absoluë puissance, quand il luy plaira, ne pouvant vouloir d'avantage sur moy, que son authorité ne s'estende beaucoup plus outre. Laissons donc là tes conseils, Hylas, & cesse tes reproches, qui ne peuvent que rengreger mon mal sans espoir d'alegeance : car je suis tellement toute à Tyrcis, que je n'ay pas mesme ma volonté. Comment (dit le Berger) vostre volonté n'est pas vostre ? & que sert-il donc de vous aymer & servir ? cela mesme respondit Laonice, que me sert l'amitié & le service que je rends à ce Berger. C'est à dire, repliqua Hylas, que je perds mon temps & ma peine, & que vous racontant mon affection, ce n'est qu'esveiller en vous les paroles dont apres vous vous servez en parlant à Tyrcis ? Que veux-tu, Hylas, luy dit-elle en souspirant, que je te responde là dessus, sinon qu'il y a long temps que je vay pleurant ce mal-heur, mais beaucoup plus en ma consideration qu'en la tienne. Je n'en doute point, dit Hylas, mais puis que vous estes de ceste humeur, & que je puis plus sur moy, que vous ne pouvez sur vous, touchez là Bergere, dit-il, luy tendant la main, ou donnez moy congé, ou recevez le de moy, & croyez qu'aussi bien, si vous ne le faites, je ne laisseray pas de me retirer, ayant trop de honte de servir une si pauvre Maistresse. Elle luy respondit assez froidement ; ny toy, ny moy, n'y ferons pas grande perte, pour le moins je t'asseure bien que celle là ne me fera jamais oublier le mauvais traittement que je reçois de ce Berger. Si vous aviez, luy respondit-il, autant de cognoissance de ce que vous perdez, en me perdant, que vous monstrez peu de raison en la poursuitte que vous faites, vous me plaindriez plus que vous ne souhaittez l'affection de Tyrcis : mais le regret que vous aurez de moy sera bien petit, s'il n'égale celuy que j'ay pour vous, & lors il chanta tels vers en s'en allant.



SONNET.



  Puis qu'il faut arracher la profonde racine,
Qu'Amour en vous voyant me planta dans le cœur,
Et que tant de desir avec tant de longueur,
Ont si soigneusement nourrie en ma poitrine.
  Puis qu'il faut que le temps qui vid son origine,
Triomphe de sa fin, & s'en nomme vainqueur,
Faisons un beau dessein, & sans vivre en langueur,
Ostons-en tout d'un coup, & la fleur & l'espine.
  Chassons tous ces desirs, esteignons tous ces feux,
Rompons tous ces liens, serrez de tant de nœuds,
Et prenons de nous mesme un congé volontaire.
  Nous le vaincrons ainsi, cet Amour indompté,
Et ferons sagement de nostre volonté,
Ce que le temps en fin nous forceroit de faire.


  Si ce berger fust venu en ce pays, en une saison moins fascheuse, il y eust trouvé sans doute plus d'amis, mais l'ennuy de Celadon, dont la perte estoit encore si nouvelle, rendoit si tristes tous ceux de ce rivage, qu'ils ne se pouvoient arrester à telles gaillardises ; c'est pourquoy ils le laisserent aller, sans avoir la curiosité de luy demander, ny à Tyrcis aussi, quel estoit le sujet qui les conduisoit ; & quelques-uns retournerent en leurs cabanes, & quelques autres continuant de chercher Celadon, passerent qui deçà, qui delà la riviere, sans laisser jusques à Loire, ny arbre, ny buisson, dont ils ne descouvrissent les cachettes. Toutesfois ce fut en vain, car ils ne sceurent jamais en trouver d'autres nouvelles. Seulement Silvandre rencontra Polemas tout seul, non point trop loin du lieu, où peu auparavant Galathée, & les autres Nymphes avoient pris Celadon ; & par ce qu'il commandoit à toute la contrée, sous l'authorité de la Nymphe Amasis, le Berger qui l'avoit plusieurs fois veu à Marsilly, luy rendit en le salüant, tout l'honneur qu'il sçeut ; & d'autant qu'il s'enquit de ce qu'il alloit cherchant le long du rivage, il luy dit la perte de Celadon, dequoy Polemas fut marry, ayant tousjours aymé ceux de sa famille.

  D'autre costé Lycidas qui se promenoit avec Phillis, apres avoir quelque temps demeuré muet, en fin se tournant vers elle. Et bien belle Bergere, luy dit-il, que vous semble de l'humeur de vostre compagne ? Elle qui ne sçavoit encore la jalousie d'Astrée : luy respondit, que c'estoit le moindre déplaisir, qu'elle en devoit avoir, & qu'en un si grand ennuy il luy devoit bien estre permis d'esloigner, & fuïr toute compagnie : car Phillis pensoit qu'il se plaignoit, de ce qu'elle s'en estoit allée seule. Ouy certes, repliqua Lycidas, c'est le moindre, mais aussi crois-je, qu'en verité c'est le plus grand ; & faut dire, que c'est bien la plus ingrate du monde, & la plus indigne d'estre aimée. Voyez pour Dieu quelle humeur est la sienne : mon frere n'a jamais eu dessein, tant s'en faut, n'a jamais eu pouvoir d'aimer qu'elle seule ; elle le sçait, la cruelle qu'elle est ; car les preuves qu'il luy en a renduës, ne laissent rien en doute ; le temps a esté vaincu, les difficultez, voire les impossibilitez desdaignées, les absences surmontées, les courroux paternels mesprisez, ses rigueurs, ses cruautez, ses desdains mesmes supportez, par une si grande longueur de temps, que je ne sçay autre qui l'eust peu faire que Celadon : & avec tout cela, ne voila pas ceste volage, qui, comme je croy, ayant ingratement changé de volonté, s'ennuyoit de voir plus longuement vivre, celuy qu'autresfois elle n'avoit peu faire mourir par ses rigueurs ; & qu'à ceste heure, elle sçavoit avoir si indignement offensé : Ne voila pas, dis-je, ceste volage, qui se feint de nouveaux pretextes de haine, & de jalousie : luy commande un eternel exil, & le desespere jusques à luy faire rechercher la mort. Mon Dieu, (dit Phillis toute estonnée) que me dites-vous Lycidas ? est-il possible qu'Astrée ait fait une telle faute ? Il est vrayement tres-certain, respondit le Berger, elle m'en a dit une partie, & le reste je l'ay aysément jugé par ses discours : mais bien qu'elle triomphe de la vie de mon frere, & que sa perfidie, & son ingratitude luy déguise ceste faute, comme elle aimera le mieux, si vous fay-je serment que jamais Amant n'eut tant d'affection, ny de fidelité, que luy ; non point que je vueille qu'elle le sçache, si ce n'est que cela luy rapporte par la cognoissance qu'il luy pourroit donner de son erreur, quelque extréme déplaisir : car d'ores en là, je luy suis autant mortel ennemy, que mon frere luy a esté fidelle serviteur, & elle indigne d'en estre aimée. Ainsi alloient discourant Lycidas & Phillis, luy infiniment fasché de la mort de son frere, & infiniment offensé contre Astrée : Et elle marrie de Celadon, faschée de l'ennuy de Lycidas, & estonnée de la jalousie de sa compagne : toutesfois voyant que la playe en estoit encor trop sensible, elle ne voulut y joindre les extrémes remedes, mais seulement quelques legers preparatifs, pour adoucir, & non point pour resoudre ; car en toute façon elle ne vouloit pas que la perte de Celadon luy coustast Lycidas, & elle consideroit bien que si la haine continuoit entre luy, & Astrée, il falloit qu'elle rompit avec l'un des deux ; & toutefois l'Amour ne vouloit point ceder à l'amitié, ny l'amitié à l'Amour, & si l'un ne vouloit consentir à la mort de l'autre. D'autre costé Astrée remplie de tant d'occasions d'ennuis, comme je vous ay dit, lascha si bien la bonde à ses pleurs, & s'assoupit tellement en sa douleur, que pour n'avoir assez de larmes pour laver son erreur, ny assez de paroles pour declarer son regret, ses yeux & sa bouche remirent leur office à son imagination, si longuement qu'abatuë de trop d'ennuy, elle s'endormit sur telles pensées.


LE DEUXIESME
LIVRE DE LA PREMIERE PARTIE
d'Astrée.



  Cependant que ces choses se passoient de ceste sorte entre ces Bergers & Bergeres, Celadon receut des trois belles Nymphes, dans le Palais d'Isoure, tous les meilleurs allegements qui leur furent possibles : mais le travail, que l'eau luy avoit donné, avoit esté si grand, que quelque remede qu'elles luy fissent, il ne peut ouvrir les yeux, ny donner autre signe de vie que par le battement du cœur ; passant ainsi le reste du jour, & une bonne partie de la nuict avant qu'il revint à soy, & lors qu'il ouvrit les yeux ce ne fut pas avec peu d'estonnement de se trouver où il estoit : car il se ressouvenoit fort bien de ce qui luy estoit advenu sur le bord de Lignon, & comme le desespoir l'avoit fait sauter dans l'eau : mais il ne sçavoit comme il estoit venu en ce lieu ; & apres estre demeuré quelque temps confus en ceste pensée, il se demandoit s'il estoit vif ou mort. Si je vis (disoit-il) comment est-il possible que la cruauté d'Astrée ne me face mourir ? Et si je suis mort, qu'est-ce, ô Amour, que tu viens chercher entre ces tenebres ? ne te contentes-tu point d'avoir eu ma vie ; ou bien veux-tu dans mes cendres r'allumer encores tes anciennes flames ? Et par ce que le cuisant soucy qu'Astrée luy avoit laissé, ne l'ayant point abandonné, appelloit tousjours à luy toutes ses pensées, il continua. Et vous trop cruel souvenir de mon bon-heur passé, pourquoy me representez vous le desplaisir qu'elle eust eu autrefois de ma perte, afin de rengreger mon mal veritable, par le sien imaginé, au lieu que pour m'alleger vous devriez plustost me dire le contentement qu'elle en a pour la haine qu'elle me porte ? Avecque mille semblables imaginations, ce pauvre Berger se r'endormit d'un si long sommeil, que les Nymphes eurent loisir de venir voir comme il se portoit, & le trouvant endormy, elles ouvrirent doucement les fenestres & les rideaux, & s'assirent autour de luy pour mieux le contempler. Galathée apres l'avoir quelque temps consideré, fut la premiere qui dit d'une voix basse, pour ne l'éveiller : Que ce Berger est changé de ce qu'il estoit hier, & comme la vive couleur du visage luy est revenuë en peu de temps ; quant à moy je ne plains point la peine du voyage, puis que nous luy avons sauvé la vie : car à ce que vous dites, ma mignonne, (dit-elle, s'adressant à Silvie) il est des principaux de ceste contrée. Madame respondit la Nymphe, il est tres-certain : car son pere est, Alcippe, & sa mere Amarillis. Comment, dit-elle, cét Alcippe de qui j'ay tant ouy parler, & qui pour sauver son amy, força à Ussum les prisons des Visigotz ? C'est celuy-là mesme (dit Silvie.) Je le vis il y a cinq ou six mois à une feste que l'on chommoit en ces hameaux, qui sont le long des rives de Lignon : & par ce que sur tous les autres, Alcippe me sembla digne d'estre regardé, je tins sur luy longuement les yeux : car l'authorité de sa barbe chenuë, & de sa venerable vieillesse le font honorer & respecter de chacun. Mais quand à Celadon, il me souvient que de tous les jeunes Bergers, il n'y eut que luy & Silvandre qui m'osassent approcher : Par Silvandre, je sçeu qui estoit Celadon, & par Celadon qui estoit Silvandre : car l'un & l'autre avoit en ses façons & en ses discours quelque chose de plus genereux, que le nom de Berger ne porte. Cependant que Silvie parloit, Amour, pour se mocquer des finesses de Climante & de Polemas, qui estoient cause que Galathée s'estoit trouvée le jour auparavant sur le lieu où elle avoit pris Celadon, commençoit de faire ressentir à la Nymphe les effects d'une nouvelle amour : car tant que Silvie parla, Galathée eut tousjours les yeux sur le Berger, & les loüanges qu'elle luy donnoit, furent cause qu'en mesme temps sa beauté, & sa vertu, l'une par la veuë, & l'autre par l'oüye, firent un mesme coup dans son ame, & cela d'autant plus aisément qu'elle s'y trouva preparée par la tromperie de Climante, qui feignant le devin, luy avoit predit que celuy qu'elle rencontreroit, où elle trouva Celadon, devoit estre son mary, si elle ne vouloit estre la plus mal-heureuse personne du monde ; ayant auparavant fait dessein que Polemas, comme par mesgarde, s'y en iroit à l'heure qu'il luy avoit dite, à fin que deçeuë par ceste ruze elle prit volonté de l'espouser, ce qu'autrement ne luy pouvoit permettre l'affection qu'elle portoit à Lindamor : mais "la fortune, & l'Amour qui se mocquent de la prudence", y firent trouver Celadon par le hazard que je vous ay raconté ; si bien que Galathée voulant en toute sorte aimer ce Berger s'alloit à dessein representant toutes choses, en luy beaucoup plus aimables : Et voyant qu'il ne s'esveilloit point, pour le laisser reposer à son aise, elle sortit le plus doucement qu'elle peut & s'en alla entretenir ses nouvelles pensées.

  Il y avoit pres de sa chambre un escalier desrobé, qui descendoit en une gallerie basse, par où avec un pont-levis on entroit dans le jardin, agencé de toutes les raretez que le lieu pouvoit permettre, fut en fontaines, & en parterres, fut en allées & en ombrages, n'y ayant rien esté oublié de tout ce que l'artifice y pouvoit adjouster. Au sortir de ce lieu on entroit dans un grand bois de diverses sortes d'arbres, dont un quarré estoit de coudriers, qui tous ensemble faisoient un si gratieux Dedale, qu'encore que les chemins par leurs divers destours se perdissent confusément l'un dans l'autre, si ne laissoient-ils pour leurs ombrages d'estre fort agreables : Assez pres de là dans un autre quarré, estoit la fontaine de la verité d'Amour, source à la verité merveilleuse : car par la force des enchantements, l'Amant qui s'y regardoit voyoit celle qu'il aymoit : que s'il estoit aimé d'elle il s'y voyoit aupres, que si de fortune elle en aimoit un autre, l'autre y estoit representé & non pas luy, & par ce qu'elle découvroit les tromperies des Amants, on la nomma la verité d'Amour. A l'autre des quarrez estoit la caverne de Damon, & de Fortune ; & au dernier l'antre de la vieille Mandrague, plein de tant de raretez, & de tant de sortileges, que d'heure à autre, il y arrivoit tousjours quelque chose de nouveau ; outre que par tout le reste du bois, il y avoit plusieurs autres diverses grottes, si bien contrefaites au naturel, que l'œil trompoit bien souvent le jugement. Or ce fut dans ce jardin, que la Nimphe se vint promener attendant le réveil du Berger : Et parce que ses nouveaux desirs, ne pouvoient luy permettre de s'en taire, elle feignit d'avoir oublié quelque chose qu'elle commanda à Silvie d'aller querir, d'autant qu'elle se fioit moins en elle pour sa jeunesse qu'en Leonide qui avoit un aage plus meur, quoy que ces deux Nimphes fussent ses plus secrettes confidentes : Et se voyant seule avec Leonide, elle luy dit ; Que vous en semble Leonide ? Ce Druide n'a-t'il pas une grande cognoissance des choses ? Et les Dieux ne se communiquent-ils pas bien librement avec luy, puis que ce qui est futur à chacun luy est mieux cogneu qu'à nous le present ? Sans mentir (respondit la Nimphe) il vous fit bien voir dans le miroir le lieu mesme, où vous avez trouvé ce Berger, & vous dit bien le temps aussi, que vous l'y avez rencontré : mais ses paroles estoient si douteuses, que mal-aisément puis-je croire que luy-mesme se pûst bien entendre. Et comment dites vous cela (respondit Galathée) puis qu'il me dit si particulierement tout ce que j'y ay trouvé, que je ne sçaurois à ceste heure en dire plus que luy ? Si me semble-t'il (respondit Leonide) qu'il vous dit seulement, que vous trouveriez en ce lieu là une chose de valeur inestimable, quoy que par le passé elle eust esté desdaignée. Galathée alors se mocquant d'elle, luy dit : Quoy donc Leonide, vous n'en sçavez autre chose ? Il faut que vous entendiez, que particulierement il me dit : Madame vous avez deux influences bien contraires : L'une la plus infortunée qui soit sous le Ciel : L'autre la plus heureuse que l'on puisse desirer, & il dépend de vostre élection de prendre celle que vous voudrez ; & afin que vous ne vous y trompiez, sçachez que vous estes & serez servie de plusieurs grands Chevaliers, dont les vertus & les merites peuvent bien diversement vous esmouvoir : mais si vous mesurez vostre affection, ou à leurs merites, ou au jugement que vous ferez de leur Amour, & non point de ce que je vous en diray de la part des grands Dieux ; je vous predits, que vous serez la plus miserable qui vive, & afin que vous ne soyez déceuë en vostre élection, ressouvenez-vous qu'un tel jour vous verrez à Marcilly un Chevalier, vestu de telle couleur, qui recherche ou recherchera de vous espouser : car si vous le permettez, dés icy je plains vostre mal-heur, & ne puis assez vous menacer des incroyables desastres qui vous attendent, & par ainsi je vous conseille de fuïr tel homme, que vous devez plustost appeller vostre mal-heur que vostre Amant : & au contraire regardez bien le lieu qui est representé dans ce miroir, afin que vous le sçachiez retrouver le long des rives de Lignon : car un tel jour, à telle heure, vous y rencontrerez un homme, en l'amitié duquel le Ciel a mis toute vostre felicité : si vous faites en sorte qu'il vous aime, ne croyez point les Dieux veritables si vous pouvez souhaitter plus de contentement que vous en aurez : mais prenez garde que le premier de vous deux qui verra l'autre sera celuy qui aymera le premier. Vous semble-t'il que ce ne soit pas me parler fort clairement, & mesme que des-ja je ressens veritables les predictions qu'il m'a faites ? car ayant veu ce Berger la premiere, il ne faut point que j'en mente, il me semble de recognoistre en moy quelque estincelle de bonne volonté pour luy. Comment, Madame (luy dit Leonide) voudriez vous bien aimer un Berger ? ne vous ressouvenez-vous pas qui vous estes ? Si faits, Leonide, je m'en ressouviens (dit-elle) mais il faut aussi que vous sçachiez que les Bergers sont hommes aussi bien que les Druides, & les Chevaliers ; & que leur noblesse est aussi grande que celle des autres, estant tous venus d'ancienneté de mesme tige, que l'exercice auquel on s'adonne ne peut pas nous rendre autres que nous ne sommes de nostre naissance ; de sorte que si ce Berger est bien nay, pourquoy ne le croiray-je aussi digne de moy que tout autre ? En fin Madame (dit-elle) c'est un Berger comme que vous le vueillez desguiser. En fin (dit Galathée) c'est un honneste homme comme que vous le puissiez qualifier. Mais Madame (respondit Leonide) vous estes si grande Nimphe, Dame apres Amasis de toutes ces belles contrées, aurez-vous le courage si abatu que d'aimer un homme nay du milieu du peuple ? un rustique ? un Berger ? un homme de rien ? Mamie (repliqua Galathée) laissons ces injures & vous ressouvenez qu'Enone se fit bien Bergere pour Paris, & que l'ayant perdu elle le regretta & pleura à chaudes larmes. Madame (dit Leonide) celuy-là estoit fils de Roy, & puis l'erreur d'autruy ne doit vous faire tomber en une semblable faute : Si c'est faute (respondit-elle) je m'en remets aux Dieux, qui me la conseillent par l'Oracle de leur Druide ; mais que Celadon ne soit nay d'aussi bon sang que Paris, mamie, vous n'avez point d'esprit si vous le dites : car ne sont-ils pas venus tous deux d'une mesme origine ? & puis n'avez-vous ouy ce que Silvie a dit de luy & de son pere ? Il faut que vous sçachiez qu'ils ne sont pas Bergers, pour n'avoir dequoy vivre autrement : mais pour s'acheter par cette douce vie un honneste repos. Et quoy Madame (adjousta Leonide) vous oublierez par ainsi l'affection, & les services du gentil Lindamor ? Je ne voudrois pas, dit Galathée, qu'un oubly fust la recompence de ses services : mais je ne voudrois pas aussi, que l'amitié que je luy pourrois rendre fust l'entiere ruyne de tous mes contentements. Ah Madame (dit Leonide) ressouvenez-vous combien il a esté fidelle ! Ah mamie (dit Galathée) considerez que c'est, que d'estre eternellement mal-heureuse. Quant à moy, respondit Leonide, je plie les espaules à ces jugements d'Amour, & ne sçay que dire, sinon qu'une extréme affection, une entiere fidelité, l'employ de tout un aage, & un continuel service, ne se devoient si longuement recevoir ; ou receus meritent d'estre payez d'autre monnoye que d'un change. Pour Dieu, Madame, considerez combien sont trompeurs ceux qui dient la fortune d'autruy, puis que le plus souvent ce ne sont que legeres imaginations que leurs songes leur rapportent : combien menteurs, puis que de cent accidents qu'ils predisent, à peine y en a-t'il un qui advienne ? Combien ignorants, puis que se meslant de cognoistre le bon-heur d'autruy, ils ne sçavent trouver le leur propre ; & ne vueillez pour les fantasticques discours de cét homme, rendre si miserable une personne, qui est tant à vous ; remettez-vous devant les yeux, combien il vous aime, à quels hazards il s'est mis pour vous, quel combat fut celuy de Polemas, & quel desespoir fust lors le sien, quelles douleurs vous luy preparez à cette heure, & quelles morts vous le contraindrez d'inventer pour se deffaire, s'il en a la cognoissance. Galathée en branlant la teste, luy respondit : Voyez-vous, Leonide, il ne s'agit pas icy de l'élection de Lindamor, ou de Polemas comme autrefois : mais de celle de tout mon bien, ou de tout mon mal. Les considerations que vous avez sont tres-bonnes pour vous, à qui mon mal-heur ne toucheroit que par la compassion : mais pour moy elles sont trop dangereuses, puis que ce n'est pas pour un jour : mais pour tousjours que ce mal-heur me menace. Si j'estois en vostre place & vous en la mienne, peut-estre vous conseillerois-je cela mesme que vous me conseillez : mais certes une eternelle infortune m'espouvante. Et quant aux mensonges de ces personnes que vous dites, je veux bien croire pour l'amour de vous, que peut-estre il n'aviendra pas : mais peut-estre aussi aviendra-t'il : & dites moy je vous supplie, croiriez vous une personne prudente, qui pour le contentement d'autruy, laisseroit balancer sur un peut-estre, tout son bien, ou tout son mal ? Si vous m'aimez ne me tenez jamais ce discours, ou autrement je croiray, que vous cherissez plus le contentement de Lindamor que le mien. Et quant à luy ne faites doute qu'il ne s'en console bien par autre moyen que par la mort : car la raison & le temps l'emportent tousjours sur ceste fureur : & de fait combien en avez-vous veu de ces tant desesperez pour semblables occasions, qui peu de temps apres ne se soient repentis de leurs desespoirs.

  Ces belles Nimphes discouroient ainsi, quand de loin elles virent retourner Silvie, de laquelle, pour estre trop jeune, Galathée s'alloit cachant, ainsi que j'ay dit. Cela fut cause qu'elle trencha son discours assez court : toutefois elle ne laissa de dire à Leonide ; si vous m'avez aimée quelquefois, vous me le ferez paroistre à ceste heure, que non seulement il y va de mon contentement : mais de toute ma felicité. Leonide ne luy peut respondre, par ce que Silvie s'en trouva si proche qu'elle eust oüy leur discours. Estant arrivée, Galathée sçeut que Celadon estoit esveillé : car de la porte elle l'avoit oüy plaindre & souspirer. Et il estoit vray, d'autant que quelque temps apres qu'elles furent sorties de sa chambre, il s'esveilla en sursault : & par ce que le Soleil par les vitres donnoit à plein sur son lict, à l'ouverture de ses yeux, il demeura tellement esbloüy, que confus en une clairté si grande, il ne sçavoit où il estoit : le travail du jour passé l'avoit estourdy ; mais à l'heure il ne luy en restoit plus aucune douleur, si bien que se ressouvenant de sa cheute dans Lignon, & de l'opinion qu'il avoit euë peu auparavant d'estre mort, se voyant maintenant dans ceste confuse lumiere, il ne sçavoit que juger, sinon qu'Amour l'eust ravy au Ciel, pour recompense de sa fidelité : Et ce qui l'abusa davantage en ceste opinion, fut que quand sa veuë commença de se renforcer, il ne vid autour de luy, que des enrichisseures d'or, & des peintures esclatantes, dont la chambre estoit toute parée, & que son œil foible encore, ne pouvoit recognoistre pour contrefaites.

  D'un costé il voyoit Saturne appuyé sur sa faux, avec les cheveux longs, le front ridé, les yeux chassieux, le nez aquilin, & la bouche degoutante de sang, & pleine encore d'un morceau de ses enfants, dont il en avoit un demy mangé en la main gauche, auquel par l'ouverture qu'il luy avoit faite au costé avec les dents, on voyoit comme pantheler les poulmons, & trembler le cœur ; veuë à la vérité pleine de cruauté ! car ce petit enfant avoit la teste renversée sur les espaules, les bras panchants pardevant, & les jambes eslargies d'un costé & d'autre, toutes rougissantes du sang qui sortoit de la blesseure que ce vieillard luy avoit faite, de qui la barbe longue & chenuë en maints lieux, se voyoit tachée des goutes du sang qui tomboit du morceau qu'il taschoit d'avaller. Ses bras, & ses jambes nerveuses & crasseuses, estoient en divers endroits couvertes de poil, aussi bien que ses cuisses maigres, & descharnées. Dessous ses pieds s'eslevoient de grands monceaux d'ossements, dont les uns blanchissoient de vieillesse, les autres ne commençoient que d'estre descharnez, & d'autres joincts avec un peu de peau & de chair demy gastée, monstroient n'estre que depuis peu mis en ce lieu. Autour de luy on ne voyoit que des Sceptres en pieces, des Couronnes rompuës, de grands edifices ruinez, & cela de telle sorte, qu'à peine restoit-il quelque legere ressemblance de ce que ç'avoit esté. Un peu plus loing on voyoit les Coribantes avec leurs Cimbales, & haubois, cacher le petit Jupiter dans une caverne, des dents devoreuses de ce pere. Puis assez prés de là on le voyoit grand, avec un visage enflambé : mais grave, & plein de Majesté, les yeux benins : mais redoutables, la Couronne sur la teste, en la main gauche, le Sceptre qu'il appuyoit sur la cuisse, où l'on voyoit encor la cicatrice de la playe qu'il s'estoit faite, quand pour l'imprudence de la Nimphe Semele, afin de sauver le petit Bacchus, il fut contraint de s'ouvrir cet endroit, & de l'y porter jusques à la fin du terme. De l'autre main il avoit le foudre, à trois poinctes qui estoit si bien representé, qu'il sembloit mesme voler des-ja par l'Air. Il avoit les pieds sur un grand Monde, & pres de luy on voyoit un grand Aigle, qui portoit en son bec crochu un foudre, & l'aprochoit levant la teste contre luy au plus pres de son genoüil. Sur le dos de cet oyseau estoit le petit Ganimede, vestu à la façon des habitans du Mont Ida, grasset, potelet, blanc, les cheveux dorez & frisez, qui d'une main caressoit la teste de cet oyseau, & de l'autre taschoit de prendre le foudre de celle de Jupiter, qui du coude & non point autrement repoussoit nonchalemment son foible bras. Un peu à costé on voyoit la couppe, & l'esguiere dont ce petit eschançon versoit le Nectar à son maistre, si bien representées, que d'autant que ce petit importun s'efforçant d'atteindre à la main de Jupiter, l'avoit touchée d'un pied, il sembloit qu'elle chancellast pour tomber, & que le Petit eust expressément tourné la teste pour voir ce qui en aviendroit. De chaque costé des pieds de ce Dieu on voyoit un grand tonneau ; à costé droit estoit celuy du bien, & à l'autre celuy du mal, & à l'entour les vœux, les prieres, les sacrifices estoient diversement figurez. Car les sacrifices estoient representez par des fumées entre-meslées de feu, & au dedans les vœux & les supplications paroissoient comme legeres Idées, & à peine marquées, en sorte que l'œil les peust bien recognoistre. Ce seroit un trop long discours de raconter toutes ces peintures particulierement ; tant y a que le tour de la chambre en estoit tout plein. Mesme Venus dans sa conque Marine entre autres choses regardoit encores la blesseure que le Grec luy fit en la guerre Troyenne : & l'on voyoit tout contre le petit Cupidon qui la caressoit, avec la bruslure sur l'espaule, de la lampe de la curieuse Psiché : Et cela si bien representé, que le Berger ne le pouvoit discerner pour contrefait. Et lors qu'il estoit plus avant en ceste pensée, les trois Nymphes entrerent dans sa chambre, la beauté & la majesté desquelles le ravirent encore plus en admiration. Mais ce qui luy persuada beaucoup mieux l'opinion qu'il avoit d'estre mort, fust que voyant ces Nymphes il les prist pour les trois graces : & mesmes voyant entrer avec elles le petit Meril, de qui la hauteur, la jeunesse, la beauté, les cheveux frisez & la jolie façon, luy firent juger que c'estoit Amour. Et quoy qu'il fust confus en luy mesme, si est-ce que ce courage qu'il eut tousjours plus grand que ne requeroit pas le nom de Berger, luy donna l'asseurance apres les avoir salüées, de demander en quel lieu il estoit. A quoy Galathée respondit ; Celadon vous estes en lieu où l'on fait dessein de vous guerir entierement, nous sommes celles qui vous trouvant dans l'eau vous avons porté icy, où vous avez toute puissance. Alors Silvie s'avança : Et quoy Celadon (dit-elle) est-il possible que vous ne me connoissiez point ? vous ressouvient-il pas de m'avoir veuë en vostre hameau ? Je ne sçay (respondit Celadon) belle Nimphe, si l'estat où je suis pourra excuser la foiblesse de ma memoire. Comment (dit la Nymphe) ne vous ressouvenez-vous plus que la Nimphe Silvie, & deux de ses compagnes allerent voir vos sacrifices & vos jeux, le jour que vous chommiez à la Déesse Venus ? L'accident qui vous est arrivé vous a-t'il fait oublier, qu'apres que vous eustes gagné à la lutte tous vos compagnons, Silvie fut celle qui vous donna pour prix un chappeau de fleurs, qu'incontinent vous mistes sur la teste à la Bergere Astrée. Je ne sçay pas si toutes ces choses sont effacées de vostre memoire, si sçay-je bien que quand vous portastes ma guirlande sur les beaux cheveux d'Astrée, chacun s'en estonna, à cause de l'inimitié qu'il y avoit entre vos deux familles, & particulierement entre Alcippe vostre pere, & Alcé pere d'Astrée ; & lors mesmes j'en voulus sçavoir l'occasion ; mais on me l'embroüilla de sorte, que je ne peu sçavoir autre chose, sinon qu'Amarillis ayant esté aymée de ces deux Bergers, & qu'entre les rivaux il y a tousjours peu d'amitié, ils vindrent plusieurs fois aux mains, jusques à ce qu'Amarillis eut espousé vostre pere, & qu'alors Alcé, & la sage Hypolite, que depuis il espousa, espouserent ensemble une si cruelle haine contre eux, qu'elle ne leur permit jamais d'avoir pratique ensemble. Or voyez Celadon, si je ne vous cognois pas bien, & si je ne vous donne de bonnes enseignes de ce que je dis. Le Berger oyant ces paroles, s'alla peu à peu remettant en memoire ce qu'elle disoit, & toutesfois il estoit si estonné, qu'il ne sçavoit luy respondre : car ne cognoissant Silvie que pour Nymphe d'Amasis, & à cause de sa vie champestre, n'ayant point de familiarité avec elle, ny avec ses compagnes, il ne pouvoit juger pourquoy, ny comment il estoit à ceste heure parmy elles. En fin il respondit : Ce que vous me dites, belle Nymphe, est fort vray, & me ressouviens que le jour de Venus, trois Nymphes donnerent les trois prix, desquels j'eu celuy de la lutte, Lycidas, mon frere, celuy de la course, qu'il donna à Phillis, & Sylvandre celuy de chanter, qu'il presenta à la fille de la sage Bellinde ; mais de me ressouvenir des noms qu'elles avoient, je ne le sçaurois, d'autant que nous estions tant empeschez en nos jeux, que nous nous contentasmes de sçavoir que c'estoient des Nymphes d'Amasis, & de Galathée ; car quant à nous, de mesme que nos corps ne sortent des pasturages, & des bois, aussi ne font nos esprits peu curieux. Et depuis, repliqua Galathée, n'en avez vous rien sçeu d'avantage ? Ce qui m'en a donné plus de cognoissance, respondit le Berger, ç'a esté le discours que mon pere m'a fait bien souvent de ses fortunes, parmy lequel je luy ay plusieurs fois ouy faire mention d'Amasis : mais non point d'aucune particularité qui la touche, quoy que je l'aye bien desiré. Ce desir (reprit Galathée) est trop loüable pour ne luy satisfaire : c'est pourquoy je vous veux dire particulierement, & qui est Amasis, & qui nous sommes.

  Sçachez donc, gentil Berger, que de toute ancienneté ceste contrée que l'on nomme à ceste heure Foretz, fut couverte de grands abysmes d'eau, & qu'il n'y avoit que les hautes montagnes que vous voyez à l'entour, qui fussent découvertes, hormis quelques pointes dans le milieu de la plaine, comme l'escueil du bois d'Isoure, & de Mont verdun ; de sorte que les habitans demeuroient tous sur le haut des montagnes. Et c'est pourquoy encores les anciennes familles de ceste contrée, ont les bastimens de leurs noms sur les lieux plus relevez, & dans les plus hautes montaignes, & pour preuve de ce que je dis, vous voyez encores aux coupeaux d'Isoure, de Mont-verdun, & autour du Chasteau de Marcilly, de gros anneaux de fer plantez dans le rocher où les vaisseaux s'attachoient, n'y ayant pas apparence qu'ils peussent servir à autre chose. Mais il peut y avoir quatorze ou quinze siecles, qu'un estranger Romain, qui en dix ans conquit toutes les Gaules, fit rompre quelques montagnes, par lesquelles ces eaux s'escoulerent, & peu apres se découvrit le sein de nos plaines, qui luy semblerent si agreables & fertiles, qu'il delibera de les faire habiter, & en ce dessein fist descendre tous ceux qui vivoient aux montaignes, & dans les forests, & voulut que le premier bastiment qui y fut fait, portast le nom de Julius, comme luy ; & parce que la plaine humide & limoneuse jetta grande quantité d'arbres, quelques-uns ont dit que le pays s'appelloit Foretz, & les peuples Foresiens : au lieu qu'auparavant ils estoient nommez Segusiens, mais ceux-là sont fort déceus ; car le nom de Foretz vient de Forum qui est Feurs, petite ville que les Romains firent bastir, & qu'ils nommerent Forum Segusianorum, comme s'ils eussent voulu dire la place ou le marché des Segusiens, qui proprement n'estoit que le lieu où ils tenoient leurs armées durant le temps qu'ils mirent ordre aux contrées voisines.

  Voila, Celadon, ce que l'on tient pour asseuré de l'antiquité de ceste province : mais il y a deux opinions contraires de ce que je vous vay dire. Les Romains disent que du temps que nostre plaine estoit encores couverte d'eau, la chaste Déesse Diane l'eust tant agreable qu'elle y demeuroit presque ordinairement : car ses Driades & Amadriades, vivoient & chassoient dans ces grands bois & hautes montagnes qui ceignoient ceste grande quantité d'eaux, & parce qu'elle n'estoit que de sources de fontaines, elle y venoit bien souvent se baigner avec ses Nayades qui y demeuroient ordinairement. Mais lors que les eaux s'escoulerent, les Nayades furent contraintes de les suivre, & d'aller avec-elles dans le sein de l'Ocean : si bien que la Déesse se trouva tout à coup amoindrie de la moitié de ses Nymphes ; & cela fut cause que ne pouvant avec un chœur si petit, continuer ses ordinaires passe-temps, elle esleut quelques filles des principaux Druides & Chevaliers, qu'elle joignit avec les Nymphes qui luy estoient restées, ausquelles elle donna aussi le nom de Nymphe. Mais il advint, comme en fin l'abus pervertit tout ordre, que plusieurs d'entr'elles qui avoient de jeunesse esté nourries en leurs maisons, les unes entre les commoditez d'une amiable mere, les autres entre les alleichemens des souspirs, & des services des Amants, ne pouvant continuer les peines de la chasse, ny bannir de leur memoire les honnestes affections de ceux qui autresfois les avoient recherchées : se voulurent retirer en leurs maisons, & se marier : quelques autres, à qui la Déesse en refusa le congé, manquerent à leurs promesses, & à leur honnesteté, dequoy elle fut tant irritée, qu'elle resolut d'éloigner ce pays, profané, ce luy sembloit, de ce vice qu'elle abhorroit si fort. Mais pour ne punir la vertu des unes avec l'erreur des autres, avant que de partir, elle chassa ignominieusement, & bannit à jamais hors du pays toutes celles qui avoient failly, & éleut une des autres, à laquelle elle donna la mesme authorité qu'elle avoit sur toute la contrée, & voulut qu'à jamais la race de celle-là y eust toute puissance : & dés lors leur permit de se marier, avec deffenses, toutefois, tres-expresses, que les hommes n'y succedassent jamais. Depuis ce temps, il n'y a point eu d'abus entre nous : & nos loix ont tousjours esté inviolablement observées. Mais nos Druydes parlent bien d'autre sorte : car ils disent que nostre grande Princesse Galathée, fille du Roy Celtes, femme du grand Hercule, & mere de Galathée, qui donna son nom aux Gaulois, qui auparavant estoient appellez Celtes, pleine d'amour pour son mary, le suivoit par tout où son courage & sa vertu le portoient contre les monstres, & contre les Geants. Et de fortune en ce temps-là ces monts qui nous separent de l'Auvergne, & ceux qui sont plus en là, à la main gauche, qui se nomment Cemene, & Gebenne, servoient de retraitte à quelques Geants qui par leur force se rendoient redoutables à chacun. Hercule en estant averty y vint, & par ce qu'il aymoit tendrement sa chere Galathée, il la laissa en ceste contrée qui estoit la plus voisine, & où elle prenoit beaucoup de plaisir, fut à la chasse, fut en la compagnie des filles de la contrée : Et par ce qu'elle estoit Royne de toutes les Gaules, lors qu'Hercule eust vaincu les Geants, & que la necessité de ses affaires le contraignit d'aller ailleurs, avant que partir, pour laisser une memoire eternelle du plaisir qu'elle avoit eu en ceste contrée, elle ordonna ce que les Romains disent que la Déesse Diane avoit fait. Mais que ce soit Galathée, ou Diane, tant y a que par un privilege sur-naturel, nous avons esté particulierement maintenuës en nos franchises, puis que de tant de peuples, qui comme torrens sont fondus dessus la Gaule, il n'y en a point eu qui nous ait troublé en nostre repos : Mesme Alaric Roy des Visigotz, lors qu'il conquit avec l'Aquitaine toutes les Provinces de deçà Loyre, ayant sçeu nos statuts, en reconfirma les privileges, & sans usurper aucune authorité sur nous, nous laissa en nos anciennes franchises. Vous trouverez peut-estre estrange, que je vous parle ainsi particulierement des choses qui sont outre la capacité de celles de mon âge : Mais il faut que vous sçachiez, que Pimandre (qui estoit mon pere) a esté fort curieux de rechercher les antiquitez de ceste contrée, de sorte que les plus sçavans Druides luy en discouroient d'ordinaire durant le repas, & moy qui estois presque tousjours à ses costez, en retenois ce qui me plaisoit le plus : Et ainsi je sçeus que d'une ligne continuée, Amasis ma mere estoit descenduë de celle que la Déesse Diane ou Galathée avoit esleuë. Et c'est pourquoy estant Dame de toutes ces contrées, & ayant encore un fils nommé Clidaman, elle nourrit avec nous quantité de filles, & de jeunes fils des Druides, & des Chevaliers, qui pour estre en si bonne escole, apprennent toutes les vertus que leur âge peut permettre. Les filles vont vestuës comme vous nous voyez, qui est une sorte d'habit que Diane ou Galathée avoient accoustumé de porter, & que nous avons tousjours maintenuë pour memoire d'elle. Voila, Celadon, ce que vous vouliez sçavoir de nostre estat, & m'asseure avant que vous nous esloigniez (car je veux que vous nous voyez toutes ensemble) que vous direz nostre assemblée ne ceder à nulle autre, ny en vertu, ny en beauté.

  Alors Celadon cognoissant qui estoient ces belles Nymphes, recogneut aussi quel respect il leur devoit ; & quoy qu'il n'eust pas accoustumé de se trouver ailleurs qu'entre des Bergers, ses semblables, si est ce que la bonne naissance qu'il avoit, luy apprenoit assez ce qu'il devoit à telles personnes. Donc apres leur avoir rendu l'honneur auquel il croyoit estre obligé : Mais (dit-il en continuant) encor ne puis-je assez m'estonner de me voir entre tant de grandes Nymphes, moy qui ne suis qu'un simple Berger, & de recevoir d'elles tant de faveurs. Celadon, respondit Galathée, "en quelque lieu que la vertu se trouve, elle merite d'estre ay mée & honorée, aussi bien sous les habits des Bergers, que sous la glorieuse pourpre des Roys" : & pour vostre particulier vous n'estes point envers nous en moindre consideration, que le plus grand des Druides, ou des Chevaliers de nostre Cour : car vous ne devez leur ceder en faveur, puis que vous ne le faites pas en merite. Et quant à ce que vous vous voyez entre nous, sçachez que ce n'est point sans un grand mystere de nos Dieux, qui nous l'ont ainsi ordonné, comme vous le pourrez sçavoir à loisir, soit qu'ils ne vueillent plus que tant de vertus demeurent sauvages entre les forests, & les lieux champestres, soit qu'ils facent dessein, en vous faisant plus grand que vous n'estes, de rendre par vous bien-heureuse une personne qui vous ayme : vivez seulement en repos, & vous guerissez, car il n'y a rien que vous puissiez desirer en l'estat où vous estes, que la santé. Madame, respondit le Berger, qui n'entendoit pas bien ces paroles, si je dois desirer la santé, le principal sujet est, pour vous pouvoir rendre quelque service, en eschange de tant de graces qu'il vous plaist de me faire : il est vray que tel que je suis, il ne faut point parler que je sorte des bois, ny de nos pasturages, autrement le vœu solemnel que nos peres ont fait aux Dieux, nous accuseroit envers eux, d'estre indignes enfans de tels peres. Et quel est ce serment, respondit la Nymphe. L'histoire, repliqua Celadon, en seroit trop longue : si mesme il me faloit redire le sujet, que mon pere Alcippe a eu de le continuer ; tant y a, Madame, qu'il y a plusieurs années, que d'un accord general, tous ceux qui estoient le long des rives de Loire, de Lignon, de Furan, d'Argent, & de toutes ces autres rivieres, apres avoir bien recogneu les incommoditez que l'ambition d'un peuple nommé Romain, faisoit ressentir à leurs voisins pour le desir de dominer, s'assemblerent dans ceste grande plaine, qui est autour de Mont-verdun, & là d'un mutuel consentement, jurerent tous de fuïr à jamais toute sorte d'ambition, puis qu'elle seule estoit cause de tant de peines, & de vivre eux & les leurs, avec le paisible habit de Bergers ; & depuis a esté remarqué (tant les Dieux ont eu agreable ce vœu) que nul de ceux qui l'ont fait, ou de leurs successeurs, n'a eu que travaux & peines incroyables, s'il ne l'a observé : & entre tous, mon pere en est l'exemple le plus remarquable & le plus nouveau : de sorte que ayant cogneu que la volonté du Ciel estoit de nous retenir en repos ce que nous avons à vivre, nous avons de nouveau ratifié ce vœu avec tant de serments, que celuy qui le romproit seroit trop detestable. Vrayement, respondit la Nymphe, je suis tres-aise d'oüir ce que vous me dites : car il y a fort long temps que j'en ay ouy parler, & n'ay encore peu sçavoir pourquoy tant de bonnes & anciennes familles, comme j'oyois dire qu'il y en avoit entre vous, s'amusoient hors des villes, à passer leur âge entre les bois, & les lieux solitaires : Mais, Celadon, si l'estat où vous estes, le vous peut permettre, dites moy je vous prie, quelle a esté la fortune de vostre pere Alcippe, pour luy faire reprendre la sorte de vie qu'il avoit si longtemps laissée : car je m'asseure que le discours merite d'estre sçeu. Alors quoy que le Berger se sentist encore mal de l'eau qu'il avoit avalée, si est ce qu'il se contraignit pour luy obeïr, & commença de ceste sorte.



HISTOIRE D'ALCIPPE.



  Vous me commandez, Madame, de vous dire la fortune la plus traversée, & la plus diverse d'homme du monde, & en laquelle on peut bien apprendre, que "celuy qui veut donner de la peine à autruy s'en prepare la plus grande partie". Toutefois puis que vous le voulez ainsi, pour ne vous desobeïr, je vous en diray briefvement ce que j'en ay appris par les ordinaires discours de celuy mesme à qui toutes ces choses sont advenuës : car pour nous faire entendre, combien nous estions heureux de vivre en repos d'esprit, mon pere nous a raconté bien souvent ses fortunes estranges. Sçachez donc, Madame, qu'Alcippe ayant esté nourry par son pere avec la simplicité de Berger, eut tousjours un esprit si esloigné de sa nourriture, que toute autre chose luy plaisoit plus que ce qui sentoit le village. Si bien que jeune enfant, pour presage de ce qu'il reüssiroit, & à quoy estant en âge il s'adonneroit, il n'avoit plaisir si grand que de faire des assemblées d'autres enfans ainsi que luy, ausquels il apprenoit de se mettre en ordre ; & les armoit, les uns de frondes, les autres d'arcs, & de fléches, desquelles il leur monstroit à tirer justement, sans que les menaces des vieux & sages Bergers l'en peussent destourner. Les anciens de nos hameaux qui voyoient ses actions, predisoient de grands troubles par ces contrées, & sur tout qu'Alcippe seroit un esprit turbulant qui jamais ne s'arresteroit dans les termes du Berger. Lors qu'il commençoit d'attaindre un demy siecle de son âge, de fortune il devint amoureux de la Bergere Amarillis, qui pour lors estoit recherchée secrettement d'un autre Berger son voisin, nommé Alcé. Et parce qu'Alcippe avoit une si bonne opinion de soy-mesme, qu'il luy sembloit n'y avoir Bergere qui ne receust aussi librement son affection, comme il la luy offriroit, il se resolut de n'user pas de beaucoup d'artifice pour la luy declarer ; de sorte que la rencontrant à un des sacrifices de Pan, ainsi qu'elle retournoit en son hameau, il luy dit : Je n'eusse jamais creu avoir si peu de force, que de ne pouvoir resister aux coups d'un ennemy, qui me blesse sans y penser. Elle luy respondit ; "Celuy qui blesse par mégarde ne doit pas avoir le nom d'ennemy". Non pas (respondit-il) en ceux qui ne s'arrestent pas aux effects, mais aux paroles seulement ; mais quant à moy, je trouve que "celuy qui offense comme que ce soit, est ennemy", & c'est pourquoy je vous puis bien donner ce nom. A moy (repliqua-t'elle ?) Je n'en voudrois avoir, ny l'effet, ny la pensée : car je fais trop d'estat de vostre merite. Voyla (adjousta le Berger) un des coups dont vous m'offensez le plus, en me disant une chose pour une autre, que si veritablement vous recognoissiez en moy ce que vous dites, autant que je m'estime outragé de vous, autant m'en dirois-je favorisé : Mais je voy bien qu'il vous suffit de porter l'Amour aux yeux, & en la bouche, sans luy donner place dans le cœur. La Bergere alors se trouvant surprise, comme n'ayant point entendu parler d'Amour, luy respondit. Je fais estat, Alcippe, de vostre vertu ainsi que je dois, & non point outre mon devoir : & quant à ce que vous parlez d'Amour, croyez que je n'en veux avoir, ny dans les yeux, ny dans le cœur pour personne, & moins pour ces esprits abaissez, qui vivent comme sauvages dans les bois. Je cognois bien (repliqua le Berger) que ce n'est point élection d'Amour, mais ma destinée qui me fait estre vostre ; puis que, si l'Amour doit naistre de ressemblance d'humeur, il seroit bien mal-aisé qu'Alcippe n'en eust pour vous, qui dés le berceau a eu en haine ceste vie champestre, que vous méprisez si fort ; & vous proteste, s'il ne faut que changer de condition, pour avoir part en vos bonnes graces, que dés icy je quitte la houlette, & les trouppeaux, & veux vivre entre les hommes, & non point entre les sauvages. Vous pouvez bien (répondit Amarillis) changer de condition, mais non pas m'en faire changer, estant resoluë de n'estre jamais moins à moy, que je suis, pour donner place à quelque plus forte affection : si vous voulez donc que nous continuons de vivre, comme nous avons fait par le passé, changez ces discours d'affection & d'Amour, en ceux que vous souliez me tenir autrefois, ou bien ne trouvez point estrange que je me bannisse de vostre presence, estant impossible qu'Amour & l'honnesteté d'Amarillis puissent demeurer ensemble. Alcippe qui n'avoit point attendu une telle response, se voyant si éloigné de sa pensée, fut tellement confus en soy-mesme, qu'il demeura quelque temps sans luy pouvoir respondre : en fin estant revenu, il tascha de se persuader, que la honte de son âge, & de son sexe, & non pas faute de bonne volonté envers luy, luy avoit fait tenir tels propos. C'est pourquoy il luy respondit : Quelle que vous me puissiez estre, je ne seray jamais autre que vostre serviteur, & si le commandement que vous me faictes n'estoit incompatible avec mon affection, vous devez croire qu'il n'y a rien au monde qui m'y peust faire contrevenir : vous m'en excuserez donc, & me permettrez que je continuë ce dessein, qui n'est qu'un tesmoignage de vostre merite, & auquel vueillez vous, ou non, je suis entierement resolu. La Bergere tournant doucement l'œil vers luy : Je ne sçay Alcippe (luy dit-elle) si c'est par gageure ou par opiniastreté que vous parlez de ceste sorte. C'est, respondit-il, par tous les deux : car j'ay fait gageure avec mes desirs de vous vaincre, ou de mourir ; & ceste resolution s'est changée en opiniastreté, n'y ayant rien qui me puisse divertir du serment que j'en ay fait. Je serois bien ayse (repliqua Amarillis) que vous eussiez pris quelqu'autre pour butte de telles importunitez. Vous nommerez (luy dit le Berger) mes affections comme il vous plaira, cela ne peut toutefois me faire changer de dessein. Ne trouvez donc point mauvais (repliqua Amarillis) si je suis aussi ferme en mon opiniastreté, que vous en vostre importunité. Le Berger voulut repliquer, mais il fut interrompu par plusieurs Bergeres qui survindrent : de sorte qu'Amarillis, pour conclusion, luy dit assez bas. Vous me ferez déplaisir, Alcippe, si vostre déliberation est recogneuë : car je me contente de sçavoir vos folies, & aurois trop de déplaisir que quelqu'autre les entendist. Ainsi finirent les premiers discours de mon pere, & d'Amarillis, qui ne firent que luy augmenter le desir qu'il avoit de la servir. Car "rien ne donne tant d'Amour que l'honnesteté" . Et de fortune le long du chemin, ceste trouppe rencontra Celion, & Bellinde, qui s'estoient arrestez à contempler deux tourterelles qui sembloient se caresser, & se faire l'Amour l'une à l'autre, sans se soucier de voir à l'entour d'elles tant de personnes. Alors Alcippe se ressouvenant du commandement qu'Amarillis venoit de luy faire, ne peut s'empescher de souspirer tels vers : Et parce qu'il avoit la voix assez bonne, chacun se teut pour l'escouter.



SONNET,
Sur les contraintes de l'honneur.



Chers oyseaux de Venus, aimables Tourterelles,
  Qui redoublez sans fin vos baisers amoureux,
  Et laissez à l'envy renouvellez par eux,
  Ores vos douces paix, or' vos douces querelles.


Quand je vous voy languir, & trémousser des aisles,
  Comme ravis de l'aise où vous estes tous deux :
  Mon Dieu, qu'à nostre égard je vous estime heureux !
  De jouïr librement de vos Amours fidelles.


Vous estes fortunez de pouvoir franchement
  Monstrer ce qu'il nous faut cacher si finement,
  Par les injustes loix que cest honneur nous donne :


Honneur feint qui nous rend de nous mesme ennemis :
  Car le cruel qu'il est, sans raison il ordonne
  Qu'en Amour seulement le larcin soit permis.


  Depuis ce temps, Alcippe se laissa tellement transporter à son affection, qu'il n'y avoit plus de borne qu'il n'outre-passast, & elle au contraire se monstroit tousjours plus froide, & plus gelée envers luy : & sur ce sujet, un jour qu'il fut prié de chanter, il dit tels vers.



MADRIGAL,
Sur la froideur d'Amarillis.



Elle a le cœur de glace, & les yeux tous de flame,
  Et moy tout au rebours
  Je gele par dehors, & je porte tousjours
  Le feu dedans mon ame.
Helas ! c'est que l'Amour,
  A choisi pour sejour,
  Et mon cœur & les yeux de ma belle Bergere,
  Dieux, changera-t'il point quelquefois de dessein.
  Et que je l'aye aux yeux, & qu'elle l'ait au sein ?


  En ce temps là, comme je vous ay dit, Alcé recherchoit Amarillis, & parce que c'estoit un tres-honneste Berger, & qui estoit tenu pour fort sage, le pere d'Amarillis panchoit plus à la luy bailler, que non point à Alcippe, à cause de son courage turbulant : & au contraire la Bergere aymoit d'avantage mon pere, par ce que son humeur estoit plus approchante de la sienne : ce que recognoissant bien le sage pere, & ne voulant user de violance ny d'authorité absoluë envers elle, il eut opinion que l'éloignement la pourroit divertir de ceste volonté : & ainsi resolut de l'envoyer pour quelque temps vers Artemis, sœur d'Alcé, qui se tenoit sur les rives de la riviere d'Allier. Lors qu'Amarillis sçeut la deliberation de son pere (comme "tousjours on s'efforce contre les choses deffenduës") elle prit resolution de ne partir point sans asseurer Alcippe de sa bonne volonté ; en ce dessein elle luy escrivit tels mots.



LETTRE D'AMARILLIS
A ALCIPPE.



Vostre opiniastreté a surpassé la mienne ; mais la mienne aussi surmontera celle qui me contraint de vous advertir, que demain je parts, & qu'aujourd'huy si vous me trouvez sur le chemin, où nous nous rencontrasmes avant-hier, & que vostre Amour se puisse contenter de parole, elle aura occasion de l'estre, & à Dieu.


  Il seroit trop long, Madame, de vous dire tout ce qui se passa particulierement entr'eux, outre que l'estat où je me trouve, m'empesche de le pouvoir faire. Ce me sera donc assez en abregeant, de vous dire qu'ils se rencontrerent au mesme endroit, & que ce fut là le premier lieu où mon pere eut asseurance d'estre aimé d'Amarillis, & qu'elle luy conseilla de laisser la vie champestre où il avoit esté nourry, par ce qu'elle la méprisoit comme indigne d'un noble courage, luy promettant qu'il n'y avoit rien d'assez fort pour la divertir de sa resolution. Apres qu'ils furent separez, Alcippe grava tels vers sur un arbre, le long du bois.



SONNET
D'Alcippe sur la constance de
son amitié.



  Amarillis toute pleine de grace,
Alloit ces bors de ces fleurs despoüillant,
Mais sous la main qui les alloit cueillant,
D'autres soudain renaissoient en leur place.


  Ces beaux cheveux, où l'Amour s'entrelasse,
Amour alloit d'un doux air éveillant,
Et s'il en voit quelqu'un s'éparpillant,
Tout curieux soudain il le ramasse.


  Telle Lignon pour la voir s'arresta,
Et pour miroir ses eaux luy presenta.
Et puis luy dit ; Une si belle image


  A ton départ mon onde esloignera :
Mais de mon cœur jamais ne partira
Le traict fatal, Nymphe, de ton visage.


  Lors qu'elle fut partie, & qu'il commença à bon escient de ressentir les déplaisirs de son absence, allant bien souvent sur le mesme lieu où il avoit pris congé de sa Bergere, il y souspira plusieurs fois tels vers.



SONNET,
Sur l'Absence.



  RIVIERE de Lignon dont la course eternelle
Du gratieux FORETS va le sein arrousant,
Et qui flot dessus flot ne te vas reposant,
Que tu ne sois r'entrée en l'onde paternelle.


  Ne vois-tu point Allier qui ravissant ta belle,
Use comme outrageux des Loix du plus puissant :
Et l'honneur de tes bords loing de toy ravissant,
T'oblige d'entreprendre une juste querelle ?


  Contre ce ravisseur appelle à ton secours,
Ceux qui pour son départ répandent tous les jours
Les larmes que tu vois inonder ton rivage.


  Ose-le seulement, que noz yeux & nos cœurs
Verseront pour t'ayder mille fleuves de pleurs,
Qui ne se tariront qu'en vengeant ton outrage.


  Mais ne pouvant vivre sans la voir au mesme lieu, où il avoit tant accoustumé le bien de sa veuë, Il se resolut comme que ce fust, de partir de là, & lors qu'il en cherchoit l'occasion, il s'en presenta une toute telle qu'il l'eust sçeu desirer. Peu auparavant la mere d'Amasis estoit morte, & on se preparoit dans la grande ville de Marcilly de la recevoir, comme nouvelle Dame, avec beaucoup de triomphe : Et par ce que les preparatifs que l'on y faisoit y attiroient par curiosité presque tout le pays : mon pere fit en sorte qu'il obtint congé d'y aller. Et c'est de là d'où vint le commancement de tous ses travaux. Il avoit un demy siecle & quelques lunes, le visage beau entre tous ceux de ceste contrée, les cheveux blonds, annelez & crespez de la Nature, qu'il portoit assez longs : & bref, Madame, il estoit tel, que l'Amour en voulut faire peut-estre quelque secrette vengeance. Et voicy comment : Il fut veu de quelque Dame, & si secrettement aimé d'elle, que jamais nous n'en avons peu sçavoir le nom. Au commencement qu'il arriva à Marcilly, il estoit vestu en Berger : mais assez proprement : car son pere le cherissoit fort, & afin qu'il ne fist quelque folie, comme il avoit accoustumé en son hameau, il luy mit deux ou trois Bergers aupres, qui en avoient le soing, principalement un nommé Cleante, homme à qui l'humeur de mon pere plaisoit : de sorte qu'il l'aimoit comme s'il eust esté son fils. Ce Cleante en avoit un nommé Clindor, de l'aage de mon pere, qui sembloit avoir eu de la nature la mesme inclination à aymer Alcippe. Alcippe, qui d'autre costé recognoissoit ceste affection, l'aima plus que tout autre : ce qui estoit si agreable à Cleante, qu'il n'avoit rien qu'il pûst refuser à mon pere : cela fut cause qu'apres avoir veu quelques jours, comme les jeunes Chevaliers qui estoient à ces festes, alloient vestus, comme ils s'armoient & combattoient à la barriere, & ayant declaré son dessein à son amy Clindor, tous deux ensemble requirent Cleante de leur vouloir donner les moyens de se faire paroistre entre ces Chevaliers. Et comment (leur dit Cleante) avez vous bien le courage de vous esgaler à eux ? Et pourquoy-non (dit Alcippe) n'ay-je pas autant de bras, & de jambes qu'eux ? Mais, dit Cleante, vous n'avez pas appris les civilitez des villes. Nous ne les avons pas apprises, dit-il, mais elles ne sont point si difficiles qu'elles nous doivent oster l'esperance de les apprendre bien tost ; & puis il me semble qu'il n'y a pas tant de difference de celles-cy aux nostres que nous ne les changions bien aisément. Vous n'avez pas, dit-il, l'adresse aux armes. Nous avons, repliqua-t'il, assez de courage pour suppléer à ce deffaut. Et quoy, adjousta Cleante, voudriezvous laisser la vie champestre ? Et qu'ont affaire (respondit Alcippe) les bois avec les hommes ? & que peuvent apprendre les hommes en la pratique des bestes ? Mais, respondit Cleante, ce vous sera bien du desplaisir, de vous voir desdaigner par ces glorieux courtisants, qui à tous coups vous reprocheront que vous estes des Bergers. Si c'est honte, dit Alcippe, d'estre Berger, il ne le faut plus estre ; si ce n'est pas honte, le reproche n'en peut estre mauvais. Que s'ils me méprisent pour ce nom, je tascheray par mes actions de me faire estimer. En fin Cleante les voyant si resolus à faire autre vie que celle de leurs peres ; Or bien, dit-il, mes enfans, puis que vous avez pris ceste resolution, je vous diray, que quoy que vous soyez tenus pour Bergers, vostre naissance toutesfois vient des plus anciens tiges de ceste contrée, & d'où il est sorty autant de braves Chevaliers, que de quelqu'autre qui soit en Gaule ; mais une consideration contraire à celle que vous avez leur fit eslire ceste vie retirée : par ainsi ne craignez point que vous ne soyez bien reçeus entre ces Chevaliers, dont les principaux sont mesmes de vostre sang. Ces paroles ne servirent que de rendre leur desir plus ardant : car ceste cognoissance leur donna plus d'envie de mettre en effet leur resolution, sans considerer ce qui leur pourroit advenir, fut par les incommoditez que telle vie rapporte, fut par le desplaisir, que le pere d'Alcippe & ses parents en recevroient. Dés l'heure Cleante fit la despence de tout ce qui leur estoit necessaire : Ils estoient tous deux si bien nays, qu'ils s'acquirent bien tost la cognoissance & l'amitié de tous les principaux. Et Alcippe en mesme temps s'adonna de telle sorte aux armes qu'il reüssit un des bons Chevaliers de son temps.

  Durant ces festes qui continuerent deux lunes, mon pere fut veu, comme je vous ay dit d'une Dame, de qui je n'ay jamais peu sçavoir le nom, & par ce qu'il ne luy defailloit aucune de ces choses qui peuvent faire aymer, elle en fut de sorte esprise, qu'elle inventa une ruze assez bonne pour venir à bout de son intention. Un jour que mon pere assistoit dans un temple aux sacrifices, qui se faisoient pour Amasis, une assez vieille femme se vint mettre pres de luy, & feignant de faire ses oraisons, elle luy dit deux ou trois fois : Alcippe, Alcippe, sans le regarder : luy qui s'oüyt nommer, luy voulut demander ce qu'elle luy vouloit : Mais luy voyant les yeux tournez ailleurs, il creut qu'elle parloit à un autre : elle qui s'apperceut qu'il l'escoutoit, continua : Alcippe, c'est à vous à qui je parle, encore que je ne vous regarde point : si vous desirez d'avoir la plus belle fortune que jamais Chevalier ait euë en ceste Cour, trouvez-vous entre jour & nuict, au carrefour qui conduit à la place de Pallas, & là vous sçaurez de moy le reste. Alcippe voyant qu'elle luy parloit de ceste sorte, sans la regarder aussi, luy respondit qu'il s'y trouveroit. A quoy il ne faillit point : car le soir approchant, il s'en alla au lieu assigné, où il ne tarda guere que ceste femme aagée ne vint à luy, presque couverte d'un taffetas qu'elle avoit sur la teste, & l'ayant tiré à part, luy dit ; Jeune homme tu es le plus heureux qui vive, estant aimé de la plus belle, & plus aymable Dame de cette Cour, & de laquelle (si tu veux me promettre ce que je te demanderay) dés à ceste heure je m'oblige à te faire avoir toute sorte de contentement. Le jeune Alcippe oyant ceste proposition, demanda qui estoit la Dame. Voila, dit-elle, la premiere chose que je veux que tu me promettes, qui est de ne t'enquerir point de son nom, & de tenir ceste fortune secrette : l'autre que tu permettes que je te bouche les yeux, quand je te conduiray où elle est. Alcippe luy dit, pour ne m'enquerir de son nom, & tenir cét affaire secrette, cela feray-je fort volontiers : mais de me boucher les yeux jamais je ne le permettray. Et qu'est-ce que tu veux craindre ? (dit-elle.) Je ne crains rien (respondit Alcippe) mais je veux avoir les yeux en liberté. O jeune homme, dit la vieille, que tu es encore apprentif, pourquoy veux-tu faire desplaisir à une personne qui t'aime tant ? & n'est-ce pas luy déplaire que de vouloir sçavoir d'elle plus qu'elle ne veut ? Croy moy, ne fais point de difficulté, ne doute de rien, quel danger y peut-il avoir pour toy ? où est ce courage que ta presence promet à l'abord ? est-il possible qu'un peril imaginé te fasse laisser un bien asseuré ? & point : Que maudite soit la mere, dit-elle, qui te fist si beau, & si peu hardy ; sans doute & ton visage, & ton courage, sont plus de femme que de ce que tu es. Le jeune Alcippe ne pouvoit oüyr sans rire les parolles de ceste vieille en colere : en fin apres avoir quelque temps pensé en luy-mesme quel ennemy il pouvoit avoir, & trouvant qu'il n'en avoit point, il se resolut d'y aller, pourveu qu'elle luy permit de porter son espée, & ainsi se laissa boucher les yeux ; & la prenant par la robbe, la suivit où elle le voulut conduire. Je serois trop long, si je vous racontois, Madame, toutes les particularitez de ceste nuit : tant y a qu'apres plusieurs détours, & ayant peut-estre plusieurs fois passé sur un mesme chemin, Il se trouva en une chambre, où les yeux bandez il fut desabillé par ceste mesme femme, & mis dans un lict, peu apres arriva la Dame, qui l'avoit envoyé chercher, & se mettant aupres de luy, luy déboucha les yeux, parce qu'il n'y avoit point de lumiere dans la chambre : mais quelque peine qu'il y prit, il ne sçeut jamais tirer une seule parole d'elle. De sorte qu'il se leva le matin sans sçavoir qui elle estoit, seulement la jugea-t'il belle & jeune ; & une heure avant jour, celle qui l'avoit amené, le vint reprendre, & le reconduisit avec les mesmes ceremonies : depuis ce jour ils resolurent ensemble que toutes les fois qu'il y devroit retourner, il trouveroit une pierre à un certain carrefour dés le matin.

  Cependant que ces choses se passoient ainsi, le pere d'Alcippe vint à mourir : De sorte qu'il demeura plus maistre de soy-mesme qu'il ne souloit estre, & n'eust esté le commandement d'Amarillis & son intention particuliere qui l'y retenoit, l'Amour qu'il portoit à sa Bergere l'eust peut-estre rappellé dans les bois : car les faveurs de ceste Dame incogneuë ne pouvoient en rien luy en oster le souvenir. Que si les grands dons qu'il recevoit d'elle ordinairement, ne l'eussent retenu en ceste pratique, passé les deux ou trois premiers voyages il s'en fust retiré, quoy qu'il sembla que depuis ce temps-là il entra en faveur aupres de Pimander, & d'Amasis. Mais par ce qu'"un jeune cœur peut mal-aisément tenir long-temps quelque chose de caché", il advint que Clindor son cher amy, le voyant dépendre plus que de coustume, luy demanda d'où luy en venoyent les moyens. A quoy du premier coup répondant fort diversement, en fin il luy découvrit toute ceste fortune, & puis luy dit, que quelque artifice qu'il y eust sçeu mettre, il n'avoit jamais peu sçavoir qui elle estoit. Clindor trop curieux, luy conseilla de coupper demy pied de la frange du lict, & que le lendemain il suivit les meilleures maisons dont il se pouvoit douter & qu'il la recognoistroit, ou à la couleur, ou à la piece : ce qu'il fit, & par cét artifice, mon pere eust cognoissance de celle qui le favorisoit ; toutesfois il en a tellement tenu le nom secret, que ny Clindor, ny nul de ses enfans n'en a jamais rien peu sçavoir. Mais la premiere fois que par apres il y retourna, lors qu'il estoit prest à se lever le matin, il la conjura de ne se vouloir plus cacher à luy, qu'aussi bien c'estoit peine perduë, puis qu'il sçavoit asseurément qu'elle estoit une telle : Elle s'oyant nommer fut sur le point de parler, toutefois elle se teut, & attendit que la vieille fust venuë, à laquelle quand Alcippe fut sorty du lict, elle fist tant de menaces, croyant que ce fust elle qui l'eust descouverte, que cette pauvre femme s'en vint toute tremblante jurer à mon pere qu'il se trompoit. Luy alors en souriant, luy raconta la finesse dont il avoit usé, & que ç'avoit esté de l'invention de Clindor : elle bien aise de ce qu'il luy avoit descouvert, apres mille sermens du contraire, r'entra le dire à ceste Dame, qui mesme s'estoit levée pour oüyr leur discours : & quand elle sçeut que Clindor en avoit esté l'inventeur, elle tourna toute sa colere contre luy, pardonnant aisément à Alcippe qu'elle ne pouvoit haïr : toutefois depuis ce jour elle ne l'envoya plus querir. Et parce qu'un esprit offensé n'a rien de si doux que la vengeance, ceste femme tourna de tant de costez qu'elle fit une querelle à Clindor, pour laquelle il fut contraint de se battre contre un cousin de Pimander, qu'il tua, & quoy qu'il fust poursuivy, si se sauva-t'il en Auvergne avec l'aide d'Alcippe. Mais Amasis fit en sorte, qu'Alaric Roy des Visigotz estant pour lors à Thoulouse, le fit mettre prisonnier à Usson, avec commandement à ses officiers de le remettre entre les mains de Pimander, qui n'attendoit pour le faire mourir que d'avoir la commodité de l'envoyer querir. Alcippe ne laissa rien d'intenté pour obtenir son pardon : Mais ce fut en vain, car il avoit trop forte partie. C'est pourquoy voyant la perte asseurée de son amy, il delibera à quelque hazard que ce fust de le sauver. Il estoit pour lors à Usson, comme je vous ay dit, place si forte qu'il eust semblé à tout autre une folie de vouloir entreprendre de l'en sortir. Son amitié toutefois, qui ne trouvoit rien de plus mal-aisé que de vivre sans Clindor, le fit resoudre de devancer ceux qui alloient de la part de Pimander. Ainsi feignant de se retirer chez soy mal contant, il part luy douziesme, & un jour de marché se presentent à la porte du Chasteau tous vestus en villageois, & portant sous leurs jupes de courtes espées, & au bras des paniers comme personnes qui alloient vendre. Je luy ay ouy dire qu'il y avoit trois forteresses l'une dans l'autre. Ces resolus paysans vindrent jusques à la derniere, où peu de Visigotz estoient restez : car la plus-part estoient descendus en la basse ville pour voir le marché, & pour se pourvoir de ce qui estoit necessaire pour leur garnison. Estant là ils offroient à si bon prix leurs denrées, que presque tous ceux qui estoient dedans sortirent pour en achepter. Lors mon pere voyant l'occasion bonne, saisissant au collet celuy qui gardoit la porte, luy mit l'espée dans le corps, & chacun de ses compagnons comme luy se deffit en mesme instant du sien, & entrant dedans mirent le reste au fil de l'espée ; & soudain serrant la porte coururent aux prisons, où ils trouverent Clindor dans un cachot, & tant d'autres, qu'ils se jugerent estant armez, suffisans de deffaire le reste de la garnison. Pour abreger, je vous diray, Madame, qu'encore que pour l'alarme, les portes de la ville fussent fermées, si les forcerent-ils sans perdre un seul homme, quoy que le gouverneur, qui en fin y fut tué, y fist toute la resistance qu'il peut. Ainsi voila Clindor sauvé, & Alaric adverty que c'estoit mon pere qui avoit fait ceste entreprise ; dequoy il se sentit tant offensé, qu'il en demanda justice à Amasis, & elle qui ne vouloit perdre son amitié, s'affectionna beaucoup pour le contenter, & envoya incontinent pour se saisir de mon pere : mais ses amis l'en advertirent si à propos, qu'ayant donné ordre à ses affaires, il sortit hors de ceste contrée, & piqué contre Alaric plus qu'il n'est pas croyable, s'alla mettre avec une nation, qui depuis peu estoit entrée en nos Gaules, & qui pour estre belliqueuse, s'estoit saisie des deux bords du Rosne & de l'Arar, & d'une partie des Alobroges. Et par ce que desireux d'agrandir leurs terres, ils faisoient continuellement la guerre aux Visigostz, Ostrogots & Romains, il y fut tresbien receu avec tous ceux qu'il y voulut conduire, & estant cogneu pour homme de valeur, fut incontinant honoré de diverses charges. Mais quelques années estant escoulées, Gondioch Roy de ceste nation venant à mourir, Gondebault son fils succeda à la Couronne de Bourgongne, & desirant d'asseurer ses affaires dés le commencement, fit la paix avec ses voisins, mariant son fils Sigismond avec une des filles de Theodoric Roy des Ostrogotz : & pour complaire à Alaric, qui estoit infiniment offensé contre Alcippe, luy promit de ne le tenir plus aupres de luy. De sorte qu'avec son congé, il se retira avec un autre peuple, qui du costé de Renes s'estoit saisi d'une partie de la Gaule, en dépit des Gaulois & des Romains : Mais, Madame, ce discours vous seroit ennuyeux, si particulierement je vous racontois tous ses voyages : car de ceux-cy il fut contraint de s'en aller à Londres vers le grand Roy Artus, qui en ce mesme temps, comme depuis je luy ay oüy raconter plusieurs fois, institua l'Ordre des Chevaliers de la table ronde. De là il fut contraint de se retirer au Royaume qui porte le nom du port des Gaulois. Et en fin estant recherché par Alaric, il se resolut de passer la mer & aller à Bisance, où l'Empereur luy donna la charge de ses galeres. Mais d'autant que "le desir de revenir en la patrie, est le plus fort de tous les autres", mon pere, quoy que tres grand avec ces grands Empereurs, n'avoit toutefois rien plus à cœur, que de revoir fumer ses foüiers, où si souvent il avoit esté emmaillotté, & sembla que la fortune luy en presenta le moyen, lors que moins il l'attendoit. Mais j'ay oüy dire quelquefois à nos Druides, que "la fortune se plaist de tourner le plus souvent sa rouë du costé où l'on attend moins son tour". Alaric vint à mourir, & Thierry son fils luy succeda, qui pour avoir plusieurs freres eut bien assez affaire à maintenir ses estats, sans penser aux inimitiez de son pere : Et ainsi se voulant rendre aymable à chacun (car "la bonté & la liberalité sont les deux aymants, qui attirent le plus l'amitié de chacun") dés le commencement de son regne, il publia une abolition generale de toutes les offenses faites en son Royaume. Voila un grand commencement pour moyenner le retour d'Alcippe ; si ne pouvoit-il encore revenir, d'autant que Pimander n'avoit point oublié l'injure receuë, toutesfois ainsi que les Visigotz furent cause de son bannissement, de mesme la fortune s'en voulut servir pour instrument de r'appel. Quelque temps auparavant, comme je vous ay dit, Artus Roy de la grand' Bretagne avoit institué les Chevaliers de la table ronde, qui estoit un certain nombre de jeunes hommes vertueux, obligez d'aller chercher les adventures, punir les meschans, faire justice aux oppressez, & maintenir l'honneur des Dames. Or les Visigotz d'Espagne, qui alors demeuroient dans Pampelune, à l'imitation de cestui-cy esleurent des Chevaliers, qui alloient en divers lieux monstrant leur force & adresse. Il advint qu'en ce temps un de ces Visigotz, apres avoir couru plusieurs contrées s'en vint à Marcilly, où ayant fait son deffi accoustumé, il vainquit plusieurs des Chevaliers de Pimander, ausquels il coupoit la teste, & d'une cruauté extréme, pour tesmoignage de sa valeur, les envoyoit à une Dame qu'il servoit en Espagne. Entre les autres Amarillis y perdit un oncle, qui comme mon pere, ne voulant demeurer dans le repos de la vie champestre, avoit suivy le mestier des armes. Et parce que durant cet esloignement, elle avoit esté assez curieuse pour avoir d'ordinaire de ses nouvelles, par la voye de certains jeunes garçons qu'elle & luy avoient dressez à cela ; aussi tost que ce mal-heur luy fut avenu, elle le luy escrivit, non pas en opinion qu'il deust s'en retourner : mais comme luy faisant part de son desplaisir. "Amour qui n'est jamais dans une belle ame sans la remplir de mille desseins genereux", ne permit pas à mon pere de sçavoir le déplaisir d'Amarillis estre causé par un homme, sans incontinent faire resolution de chastier cet outrecuidé. Et ainsi avec le congé de l'Empereur, s'en vint déguisé en la maison de Cleante, qui sçachant sa deliberation, tascha plusieurs fois de l'en divertir : mais Amour avoit de plus fortes persuasions que luy. Et un matin que Pimander sortoit pour aller au Temple, Alcippe se presenta devant luy, armé de toutes pieces, & quoy qu'il eust la visiere haussée, si ne fut-il point recogneu pour la barbe qui luy estoit venuë depuis son départ. Lors que Pimander sçeut sa resolution, il en fit beaucoup d'estat, pour la haine qu'il portoit à cét estranger à cause de son arrogance & de sa cruauté, & dés l'heure mesme fit advertir le Visigot par un heraut d'armes. Pour abreger, mon pere le vainquit, & en presenta l'espée à Pimander, & sans se faire cognoistre à personne, sinon à Amarillis qui le vid en la maison de Cleante, il s'en retourna à Bisance, où il fut receu comme de coustume. Ce pendant Cleante qui n'avoit nul plus grand desir, que de le revoir libre en Forestz, le descouvrit à Pimander, qui estoit fort desireux de sçavoir le nom de celuy qui avoit combattu l'estranger. Luy au commencement estonné, en fin esmeu de la vertu de cét homme, demanda s'il estoit possible qu'il fust encor en vie. A quoy Cleante respondit, en racontant toutes ses fortunes, & tous ses longs voyages, & en fin quel il estoit parvenu aupres de tous les Rois qu'il avoit servis. Sans mentir, dit alors Pimander, la vertu de cét homme merite d'estre recherchée & non pas bannie, outre l'extréme plaisir qu'il m'a fait ; qu'il revienne donc, & qu'il s'asseure que je le cheriray, & aymeray comme il merite : & que dés icy je luy pardonne tout ce qu'il a fait contre moy. Ainsi mon pere apres avoir demeuré dixsept ans en Grece, revint en sa patrie, honoré de Pimander, & d'Amasis, qui luy donnerent la plus belle charge qui fut pres de leur personne. Mais voyez que c'est que de nous ! "On se saoule de toute chose par l'abondance, & le desir assouvy demeure sans force". Aussi tost que mon pere eut les faveurs de la fortune telles qu'il eust sçeu desirer, le voilà qu'il en perd le goust, & les mesprise. Et lors un bon demon qui le voulut retirer de ce goulphe, où il avoit si souvent failly de faire naufrage, luy representa, à ce que je luy ay oüy dire, semblables considerations. Vien-ça, Alcippe, quel est ton dessein ? n'est-ce pas assez de vivre heureux autant que Cloton fillera tes jours ? si cela est, où penses-tu trouver ce bien, sinon au repos ? "Le repos où peut-il estre que hors des affaires ? Les affaires, comment peuvent-elles esloigner l'ambition de la Cour, puis que la mesme felicité de l'ambition gist en la pluralité des affaires ? N'as tu point encor assez éprouvé l'inconstance dont elles sont pleines ? aye pour le moins ceste consideration en toy. L'ambition est de commander à plusieurs, chacun de ceux-là a mesme dessein que toy. Ces desseins leur proposent les mesmes chemins : allant par mesme chemin ne peuvent-ils parvenir là mesme où tu és ? & y parvenant, puis que l'ambition est un lieu si estroit qu'il n'est pas capable que d'un seul, il faut ou que tu te deffendes de mille qui t'ataqueront, ou que tu leur cedes. Si tu te deffends, quel peut estre ton repos, puis que tu as à te garder des amis, & des ennemis, & que jour & nuit leurs fers sont aiguisez contre toy ? Si tu leur cedes, est-il rien de si miserable qu'un courtisan décheu ?" Doncques, Alcippe, r'entre en toy-mesme, & te ressouviens que tes peres, & ayeulx, ont esté plus sages que toy, ne vueille point estre plus avisé, mais plante un clou de diamant à la rouë de ceste fortune, que tu as si souvent trouvée si muable, reviens au lieu de ta naissance, laisse-là ceste pourpre, & la change en tes premiers habits, que ceste lance soit changée en houlette, & ceste espée en coultre, pour ouvrir la terre, & non pas le flanc des hommes : Là tu trouveras chez toy le repos, qu'en tant d'années tu n'as jamais peu trouver ailleurs. Voila, Madame, les considerations qui r'amenerent mon pere à sa premiere profession. Et ainsi, au grand estonnement de tous, mais avec beaucoup de loüange des plus sages, il revint à son premier estat, où il fist renouveller nos anciens statuts, avec tant de contentement de chacun, qu'il se pouvoit dire estre au comble de l'ambition, quoy qu'il s'en fust dépoüillé : puis qu'il estoit tant aimé, & honoré de ses voisins, qu'ils le tenoient pour un oracle ; & toutefois ce ne fut pas encor là la fin de ses peines, car s'estant apres la mort de Pymander retiré chez luy, il ne fut plustost en nos rivages, qu'Amour ne luy renouvellast sa premiere playe, "n'y ayant de toutes les fleches d'Amour, nulle plus acerée que celle de la conversation". Ainsi donc voila Amarillis si avant en sa pensée, qu'elle luy donnoit plus de peine que tous ses premiers travaux. Ce fut en ce temps qu'il reprit la devise qu'il avoit portée durant tous ses voyages, d'une penne de Geay, voulant signifier PEINE J'AY. De cet Amour vint une tres-grande inimitié : Car Alcé, pere d'Astrée estoit infiniment amoureux de ceste Amarillis, & Amarillis durant l'exil de mon pere avoit permis ceste recherche, par le commandement de ses parents ; & à ceste heure ne s'en pouvoit distraire sans luy donner tant d'ennuy, que c'estoit le desesperer : d'autre costé Alcippe, qui dépoüillant l'habit de Chevalier, n'en avoit pas laissé le courage, ne pouvant souffrir un rival, vint aux mains plusieurs fois avec Alcé, qui n'estoit pas sans courage, & croit-on que n'eust esté les parens d'Amarillis, qui se resolurent de la donner à Alcippe, il fust arrivé beaucoup de mal-heur entre-eux : mais encor que par ce mariage on coupast les racines des querelles, celles toutesfois de la hayne demeurerent si vives, que depuis elles crurent si hautes, qu'il n'y a jamais eu familiarité entre Alcé, & Alcippe. Et c'est cela (dit Celadon, s'adressant à Silvie) belle Nymphe, que vous ouystes dire estant en nostre hameau : car je suis fils d'Alcippe & d'Amarillis, & Astrée est fille d'Alcé, & d'Hypolite. Vous trouverez peut-estre estrange, que n'estant sorty de nos bois ny de nos pasturages, je sçache tant de particularitez des contrées voisines. Mais, Madame, tout ce que j'en ay appris, n'a esté que de mon pere, qui me racontant sa vie, a esté contraint de me dire ensemble les choses que vous avez ouyes.

  Ainsi finit Celadon son discours, & certes non point sans peine : car le parler luy en donnoit beaucoup, pour avoir encores l'estomach mal disposé ; & cela fut cause qu'il raconta ceste histoire le plus briefvement qu'il peut : Galathée toutesfois en demeura plus satisfaite, qu'il ne se peut croire, pour avoir sçeu de quels ayeuls estoit descendu ce Berger qu'elle aymoit tant.


LE TROISIESME
LIVRE DE LA PREMIERE PARTIE
d'Astrée.



  Tant que le jour dura, ces belles Nymphes tindrent si bonne compagnie à Celadon, que s'il n'eust eu le cuisant déplaisir du changement d'Astrée, il n'eust point eu d'occasion de s'ennuyer : car elles estoient & belles, & remplies de beaucoup de jugement : toutefois en l'estat où il se trouvoit, cela ne fut assez pour luy empescher de se desirer seul : & par ce qu'il prevoyoit bien que ce ne pouvoit estre que par le moyen de la nuit qui les contraindroit de se retirer, [il] la souhaittoit à toute heure. Mais lors qu'il se croyoit plus seul, il se trouva le mieux accompagné : car la nuict estant venuë, & ces Nymphes retirées en leurs chambres, ses pensers luy vindrent tenir compagnie, avec de si cruels ressouvenirs, qu'ils luy firent bien autant ressentir leur abord qu'il l'avoit desiré. Quels desespoirs alors ne se presenterent point à luy ? nul de tous ceux que l'Amour peut produire, voire l'Amour le plus desesperé : Car si à l'injuste sentence de sa Maistresse il opposoit son innocence, soudain l'execution de cest arrest luy revenoit devant les yeux. Et comme d'un penser on tombe en un autre, il rencontra de fortune avec la main le ruban où estoit la bague d'Astrée, qu'il s'estoit mis au bras. O que de mortelles memoires luy remit-il en l'esprit ! il se representa tous les courroux qu'en cest instant-là elle avoit peints au visage, toutes les cruautez que son ame faisoit paroistre, & par ses paroles, & par ses actions, & tous les dédains avec lesquels elle avoit proferé les ordonnances de son bannissement. S'estant quelque temps arresté sur ce dernier malheur, il s'alla ressouvenir du changement de sa fortune : combien il s'estoit veu heureux, combien elle l'avoit favorisé, & combien tel heur avoit continué. De là il vint à ce qu'elle avoit fait pour luy, combien en sa consideration elle avoit dédaigné d'honnestes Bergers ; combien elle avoit peu estimé la volonté de son pere, le courroux de sa mere, & les difficultez qui s'opposoient à leur amitié : puis il s'alloit representant combien les fortunes d'Amour estoient peu asseurées aussi bien que toutes les autres : & combien peu de chose luy restoit de tant de faveurs, qui en fin estoit sans plus un bracelet de cheveux, qu'il avoit au bras, & un portrait qu'il portoit au col, duquel il baisa la boite plusieurs fois : pour la bague qu'il avoit à l'autre bras, il croyoit que ce fust plustost la force que sa bonne volonté qui la luy eust donnée : Mais tout au coup il se ressouvint des lettres, qu'elle luy avoit escrites, durant le bon-heur de [s]a fortune, & qu'il portoit d'ordinaire avec luy dans un petit sac de senteur. O quel tressaut fut le sien ! car il eut peur que ces Nimphes foüillant ses habits ne l'eussent treuvé. En ce doute il appella fort haut le petit Meril, car pour le servir il estoit couché à une garderobe fort proche. Le jeune garçon s'oyant appeller coup sur coup deux ou trois fois, vint sçavoir ce qu'il luy vouloit. Mon petit amy (dit Celadon) ne sçais-tu point que sont devenus mes habits ? car il y a quelque chose dedans qu'il m'ennuyeroit fort de perdre : vos habits (dit-il) ne sont pas loing d'icy, mais il n'y a rien dedans, car je les ay cherchez. Ah ! dit le Berger, tu te trompes Meril, j'y avois chose que j'aimerois mieux avoir conservée que la vie : & lors se tournant de l'autre costé du lit, se mit à plaindre & tourmenter fort long temps. Meril qui l'escoutoit[,] d'un costé estoit marry de son déplaisir, & de l'autre estoit en doute, s'il luy devoit dire ce qu'il en sçavoit. En fin ne pouvant supporter de le voir plus longuement en ceste peine, il luy dit, qu'il ne se devoit point tant ennuyer, & que la Nymphe Galathée l'aymoit trop pour ne luy rendre une chose qu'il monstroit d'avoir si chere. Alors Celadon se tourna vers luy : & comment (dit-il) la Nymphe a-t'elle ce que je te demande ? Je croy (respondit-il) que c'est cela mesme, pour le moins je n'y ay trouvé qu'un petit sac plein de papier : & ainsi que je le vous apportois, un peu avant que vous ayez voulu dormir, elle l'a veu, & me l'a osté. O Dieux (dit alors le Berger) aillent toutes choses au pis qu'elles pourront : & se tournant de l'autre costé, ne voulut luy parler davantage. Cependant Galathée lisoit les lettres de Celadon ; car il estoit fort vray, qu'elle les avoit ostées à Meril, suivant la curiosité ordinaire de ceux qui aiment : mais elle luy avoit fort deffendu de n'en rien dire, parce qu'elle avoit intention de les rendre, sans qu'il sçeust qu'elle les eust veuës. Pour lors Sylvie luy portoit un flambeau devant, & Leonide estoit ailleurs, si bien qu'à ce coup il fallut qu'elle fust du secret. Nous verrons, disoit Sylvie, s'il est vray, que ce Berger soit si grossier comme il se feint, & s'il n'est point amoureux : car je m'asseure que ces papiers en diront quelque chose : & lors elle s'appuya un peu sur la table. Cependant Galathée desnoüoit le cordon, qui serroit si bien, que l'eau n'y avoit guiere fait de mal, toutefois il y avoit quelques papiers moüillez, qu'elle tira dehors le plus doucement qu'elle peut, pour ne les rompre : & les ayant espanchez sur la table, le premier sur qui elle mit la main, fut une telle lettre.



LETTRE D'ASTREE
A CELADON.



  Qu'est-ce que vous entreprenez Celadon ? en quelle confusion vous allez vous mettre ? croyez moy qui vous conseille en amye, laissez ce dessein de me servir, il est trop plein d'incommoditez : quel contentement y esperez vous ? je suis tant insuportable que ce n'est guere moins entreprendre que l'impossible ; il faudra servir, souffrir, & n'avoir des yeux, ny de l'Amour que pour moy : car ne croyez point que je vueille avoir à partir avec quelqu'autre, ny que je reçoive une volonté à moitié mienne : je suis soupçonneuse, je suis jalouse, je suis difficile à gagner, & facile à perdre ; & puis aisée à offenser, & tres-mal aisée à rappaiser ; la moindre doute est en moy une asseurance ; il faut que mes volontés soient des destinées, mes opinions des raisons, & mes commandemens des loix inviolables. Croyez moy, encor un coup ; retirez vous, Berger, de ce dangereux labyrinthe, & fuyez un dessein si ruïneux. Je me recognois mieux que vous, ne vous figurez de pouvoir à la fin changer mon naturel, je rompray plustost que de plier, & ne vous plaignez à l'avenir de moy, si à ceste heure vous ne croyez ce que je vous en dis.


  Ne me tenez jamais pour ce que je suis, dit Galathée, si ce Berger n'est amoureux, car en voicy un commencement qui n'est pas petit. Il n'en faut point douter, dit Silvie, estant si honneste homme. Et comment, repliqua Galathée, avez-vous opinion qu'il faille necessairement aimer pour estre tel ? Ouy, Madame, dit-elle, à ce que j'ay ouy dire : parce que l'Amant ne desire rien davantage, que d'estre aimé : pour estre aimé, il faut qu'il se rende aimable, & ce qui rend aimable est cela mesme qui rend honneste homme. A ce mot Galathée luy donna une lettre qui estoit un peu moüillée pour la seicher au feu, & ce pendant elle en prit une autre qui estoit telle.



LETTRE D'ASTREE
A CELADON.



  Vous ne voulez pas croire que je vous ayme, & desirez que je croye que vous m'aimez : si je ne vous aime point, que vous profitera la creance que j'auray de vostre affection ? A faire peut estre, que ceste opinion m'y oblige ? A peine Celadon, ne pourra ceste foible consideration, si vos merites, & les services que j'ay receus de vous ne l'ont peu encores. Or voyez en quel estat sont vos affaires : je ne veux pas seulement que vous sçachiez que je croy que vous m'aymez ; mais je veux de plus, que vous soyez asseuré que je vous ayme, & entre tant d'autres une chose seule, vous en doit rendre certain ; si je ne vous aimois point, qui me feroit mépriser le contentement de mes parens ? Si vous considerez combien je leur doy, vous cognoistrez en quelque sorte la qualité de mon amitié, puis que non seulement elle contre-pese, mais emporte de tant, un si grand poids : & à Dieu ; ne soyez plus incredule.


  En mesme temps Silvie rapporta la lettre, & Galathée luy dit avec beaucoup de déplaisir, qu'il aimoit, & que de plus il estoit infiniment aimé, & luy releut la lettre, qui luy touchoit fort au cœur, voyant qu'elle avoit à forcer une place, où un si fort ennemy estoit desja victorieux : car par ces lettres, elle jugea que l'humeur de ceste Bergere n'estoit pas d'estre à moitié Maistresse, mais avec une tres-absoluë puissance commander à ceux qu'elle daignoit recevoir pour siens ; elle fortifia beaucoup ce jugement, quand elle leut la lettre qui avoit esté seichée : elle estoit telle.



LETTRE D'ASTREE
A CELADON.



  Lycidas a dit à ma Phillis que vous estiez aujourd'huy de mauvaise humeur, en suis je cause, ou vous ? Si c'est moy, c'est sans occasion, car ne veux-je pas tousjours vous aimer, & estre aimée de vous ? & ne m'avez vous mille fois juré, que vous ne desiriez que cela pour estre content ? Si c'est vous, vous me faites tort, de disposer sans que je le sçache, de ce qui est à moy : car par la donation que vous m'avez faite, & que j'ay receuë, & vous & tout ce qui est de vous m'appartient. Advertissez-m'en donc, & je verray si je vous en doy donner permission, & ce pendant je vous le deffends.


  Avec quel empire, dit alors Galathée, traite ceste Bergere ? Elle ne luy fait point de tort, respondit Sylvie, puis qu'elle l'en a bien adverty dés le commencement. Et sans mentir, si c'est celle que je pense, elle a quelque raison, estant l'une des plus belles, & des plus accomplies personnes, que je vy jamais. Elle s'appelle Astrée, & ce qui me le fait juger ainsi, c'est ce mot de Phillis, sçachant que ces deux Bergeres sont amies jurées. Et encor, comme je vous dis, que sa beauté soit extréme, toutefois c'est ce qui est en elle de moins aimable, car elle a tant d'autres perfections, que celle-là est la moins apparente. Ces discours ne servoient qu'à la reblesser davantage, puis qu'ils ne luy descouvroient que de plus grandes difficultez en son dessein : & parce qu'elle ne vouloit, que Sylvie pour lors en sçeut davantage, elle resserra ces papiers, & se mit au lit, non sans une grande compagnie de diverses pensées, entre lesquelles le sommeil se glissa peu à peu.

  A peine estoit-il jour, que le petit Meril sortit de la chambre du Berger, qui avoit plaint toute la nuict, & que le travail, & le mal n'avoient peu assoupir qu'à la venuë de l'aurore : & par ce que Galathée luy avoit commandé de remarquer particulierement tout ce que feroit Celadon, & le luy rapporter, il alloit luy dire ce qu'il avoit appris. A l'heure mesme Galathée s'estant esveillée, parloit si haut avec Leonide que Meril les oyant heurta à la porte, & se fist ouvrir. Madame, dit-il, de toute ceste nuict je n'ay dormy : car le pauvre Celadon a failly de mourir, à cause des papiers que vous me pristes hier : & parce que je le vy si fort desesperé, je fus contraint pour le remettre un peu, de luy dire que vous les aviez. Comment (reprit la Nimphe) il sçait donc que je les ay ? Ouy certes, Madame, respond Meril, & m'asseure qu'il vous suppliera de les luy rendre, car il les tient trop chers ; & si vous l'eussiez ouy comme moy, je ne croy point qu'il ne vous eust fait pitié. Hé ! dy moy, Meril, adjousta la Nimphe, entre-autres choses, que disoit-il ? Madame, repliqua-t'il, apres qu'il se fut enquis si je n'avois point veu ses papiers, & qu'en fin il eust sçeu que vous les aviez, il se tourna comme transporté de l'autre costé, & dit ; Or sus aillent toutes choses au pis qu'elles pourront : & apres avoir demeuré muët quelque temps, & qu'il pensa que je me fusse remis dans le lict, je l'oüys souspirer assez haut, & puis dire telles paroles. Astrée ! Astrée ! ce bannissement devoit-ce estre la recompense de mes services ? si vostre amitié est changée, pourquoy me blasmez-vous pour vous excuser ? si j'ay failly, que ne me dites vous ma faute ? n'y a-t'il point de justice au Ciel, non plus que de pitié en vostre ame ? helas ! s'il y en a, que n'en ressens-je quelque faveur, à fin que n'ayant peu mourir, comme vouloit mon desespoir, je le fasse pour le moins, comme le commande la rigueur d'Astrée ? Ah ! rigoureux, pour ne dire cruel commandement ! qui eust peu en un tel accident prendre autre resolution que celle de la mort ? n'eust-il pas donné signe de peu d'Amour, plustost que de beaucoup de courage ? Et il s'arresta un peu, puis il reprit ainsi. Mais à quoy, mes traistres espoirs, m'allez-vous flattant ? est-il possible que vous m'osiez approcher encores, dites-vous pas qu'elle changera ? considerez ennemis de mon repos, quelle apparence il y a, que tant de temps escoulé, tant de services, & d'affections recogneuës ; tant de desdains supportez, & d'impossibilitez vaincuës, ne l'ayent peu, & qu'une absence le puisse. Esperons, esperons plustost un favorable cercueil de la mort, qu'un favorable repentir d'elle. Apres plusieurs semblables discours, il se teut assez longtemps : mais estant retourné au lict, je l'oüys peu apres recommencer ses plaintes, qu'il a continuées jusques au jour : & tout ce que j'en ay peu remarquer, n'a esté que des plaintes, qu'il fait contre une Astrée, qu'il accuse de changement, & de cruauté. Si Galathée avoit sçeu un peu des affaires de Celadon, par les lettres d'Astrée, elle en apprit tant par le rapport de Meril, que pour son repos il eust esté bon qu'elle en eust esté plus ignorante. Toutefois en se flattant elle se figuroit, que le mépris d'Astrée pourroit luy ouvrir plus aisément le chemin à ce qu'elle desiroit : Escholiere d'Amour ; qui ne sçavoit pas qu'"Amour ne meurt jamais en un cœur genereux, que la racine n'en soit entierement arrachée". En ceste esperance elle escrivit un billet qu'elle plia sans le cachetter, & le mit entre ceux d'Astrée : Puis donnant le sac à Meril, tien, luy dit-elle, Meril, rends ce sac à Celadon, & luy dy que je voudrois luy pouvoir rendre aussi bien tout le contentement qui luy defaut. Que s'il se porte bien, & qu'il me veuille voir, dy luy que je me trouve mal ce matin : elle disoit cela à fin qu'il eust loisir de visiter ses papiers, & de lire celuy qu'elle luy escrivoit. Meril s'en alla : & parce que Leonide estoit dans un autre lict, elle ne peut voir le sac, ny ouyr la commission qu'elle luy avoit donnée, mais soudain qu'il fut dehors, elle l'appella, & la fit mettre dans le lict avec elle : & apres quelques autres propos, elle luy parla de ceste sorte. Vous sçavez, Leonide, ce que je vous dy hier de ce Berger, & combien il m'importe qu'il m'aime, ou qu'il ne m'aime pas : depuis ce temps-là, j'ay sçeu de ses nouvelles plus que je n'eusse voulu ; vous avez ouy ce que Meril m'a r'apporté, & ce que Silvie m'a dit des perfections d'Astrée : si bien, continua-t'elle, que puis que la place est prise, je voy naistre une double difficulté à nostre entreprise : toutefois ceste heureuse Bergere l'a fort offensé : & "un cœur genereux souffre mal-aisément un mépris sans s'en ressentir". Madame, luy respondit Leonide, d'un costé je voudrois que vous fussiez contente, & de l'autre je suis presque bien aise de ces incommoditez : car vous vous faites tant de tort, si vous continuez, que je ne sçay si vous l'effacerez jamais. Pensez-vous, encor que vous croyez estre icy bien secrette, que l'on ne viennne à sçavoir ceste vie ? & que sera-ce de vous, si elle se descouvre ? Le jugement ne vous manqua jamais, au reste de vos actions, est-il possible qu'en cest accident il vous deffaille ? Que jugeriez-vous d'une autre qui meneroit telle vie ? Vous respondrez, que vous ne faites point de mal. Ah ! Madame, "il ne suffit pas à une personne de vostre qualité, d'estre exempte du crime, il faut l'estre aussi du blasme" ! Si c'estoit un homme qui fust digne de vous, je le patienterois ; mais encor que Celadon soit des premiers de ceste contrée, c'est toutesfois un Berger, & qui n'est recogneu pour autre. Et ceste vaine opinion de bon-heur, ou de mal-heur, pourra-t'elle tant sur vous, qu'elle vous abatte de sorte le courage, que vous vueillez égaler ces gardeurs de Brebis, ces rustiques, & ces demy-sauvages à vous ? Pour Dieu, Madame, revenez en vous-mesme, & considerez l'intention dont je profere ces paroles. Elle eust continué, n'eust esté que Galathée toute en colere l'interrompit. Je vous ay dit, que je ne voulois point, que vous me tinssiez ces discours, je sçay à quoy j'en suis resoluë : quand je vous en demanderay advis, donnez le moy, & une fois pour toutes, ne m'en parlez plus, si vous ne voulez me déplaire. A ce mot elle se tourna de l'autre costé, en telle furie, que Leonide cogneut bien qu'elle l'avoit fort offensée. Aussi "n'y a-t'il rien qui touche plus vivement qu'opposer l'honneur à l'Amour, car toutes les raisons d'Amour demeurent vaincuës, & l'Amour, toutefois demeure tousjours en la volonté le plus fort". Peu apres Galathée se tourna, & luy dit ; Je n'ay point creu jusques icy, que vous eussiez opinion d'estre ma gouvernante, mais à ceste heure je commence d'avoir quelque creance, que vous le vous figurez. Madame, respondit-elle, je ne me mécognoistray jamais tant, que je ne recognoisse tousjours ce que je vous doy : mais puis que vous trouvez si mauvais ce que mon devoir m'a fait vous dire, je proteste dés icy, que je ne vous donneray jamais occasion d'entrer pour ce sujet en colere contre moy. C'est une estrange chose que de vous, repliqua Galathée, qu'il faille que vous ayez tousjours raison en vos opinions ! Quelle apparence y a t'il, que l'on puisse sçavoir que Celadon soit icy : il n'y a ceans que nous trois, Meril, & ma nourrice sa mere ? pour Meril, il ne sort point, & outre cela, il a assez de discretion pour son aage : Pour ma nourrice, sa fidelité m'est assez cogneuë, & puis ç'a esté en partie par son dessein, que le tout s'est conduit de cette sorte : Car luy ayant raconté ce que le Druyde m'avoit predit, elle qui m'aime plus tendrement que si j'estois son enfant propre, me conseilla de ne dédaigner cét advertissement ; & par ce que je luy proposay la difficulté du grand abord des personnes qui viennent ceans quand j'y suis, elle mesme m'avertit de feindre que je me voulois purger. Et quel est vostre dessein, dit Leonide ? De faire en sorte, respondit elle, que ce Berger me vueille du bien, & jusques à ce que cela soit, de ne le point laisser sortir de ceans : que si une fois il vient à m'aimer, je laisseray conduire le reste à la fortune. Madame, dit Leonide, Dieu vous en donne tout le contentement que vous en desirez : mais permettez moy de vous dire encor pour ce coup, que vous vous ruïnez de reputation. Quel temps faut-il pour déraciner l'affection si bien prise qu'il porte à Astrée, la beauté, & la vertu de laquelle on dit estre sans seconde ? Mais, interrompit incontinant la Nimphe, elle le desdaigne, elle l'offense, elle le chasse ; pensez-vous qu'il n'ayt pas assez de courage pour la laisser ? O, Madame, rayez cela de vostre esperance, dit Leonide, s'il n'a point de courage, il ne le ressentira pas, & s'il en a, "un homme genereux ne se divertit jamais d'une entreprise pour les difficultez". Ressouvenez-vous pour exemple, de combien de desdains vous avez usé contre Lindamor, & combien vous l'avez traitté cruellement, & combien il a peu fait de cas de tels desdains, ny de telles cruautez. Mais qu'il soit ainsi, que Celadon, pour estre en fin un Berger, n'ait pas tant de courage que Lindamor, & qu'il fléchisse aux coups d'Astrée, qu'esperez-vous de bon pour cela ? pensez-vous qu'un esprit trompé soit aisé à retromper une seconde fois en un mesme sujet ? Non, non, Madame, quoy qu'il soit, & de naissance, & de conversation entre des hommes grossiers, si ne le peut-il estre tant, qu'il ne craigne de se rebrusler à ce feu, dont la douleur luy cuit encore en l'ame. Il faut (& c'est ce que vous pouvez esperer de plus avantageux) que le temps le guerisse entierement de ceste brusleure, avant qu'il puisse tourner les yeux sur un autre sujet semblable : & quelle longueur y faudra-t'il ? & cependant sera-t'il possible d'empescher si long-temps, que les gardes qui ne sont qu'en ceste basse court, ne viennent à le sçavoir ? ou en le voyant (car encor ne le pouvez-vous pas tenir tousjours en une chambre) ou par le rapport de Meril, qui (encor qu'assez discret pour son âge) est en fin un enfant. Leonide, luy dit-elle, cessez de vous travailler pour ce sujet, ma resolution est celle que je vous ay dite ; que si vous voulez me faire croire que vous m'aimez, favorisez mon dessein en ce que vous pourrez, & du reste laissez-m'en le soucy. Ce matin, si le mal de Celadon le permet (il me sembla qu'hier il se portoit bien) vous pourrez le conduire au jardin ; car pour aujourd'huy je me trouve un peu mal, & difficilement sortiray-je du lict, que sur le soir. Leonide toute triste ne luy respondit sinon qu'elle raporteroit tousjours tout ce qu'elle pourroit à son contentement.

  Cependant qu'elles discouroient ainsi, Meril fit son message, & ayant trouvé le Berger esveillé, luy donna le bon jour de la part de la Nimphe, & luy presenta ses papiers. O combien promptement se releva-t'il sur le lict ! il fit ouvrir les rideaux, & les fenestres, n'ayant le loisir de se lever, tant il avoit de haste de voir ce qui luy avoit cousté tant de regrets. Il ouvre le petit sac, & apres l'avoir baisé plusieurs fois : O secretaire, dit il, de ma vie plus heureuse ! comment t'és-tu trouvé entre ces mains estrangeres ? A ce mot il sort toutes les lettres sur le lict, & pour voir s'il en manquoit quelqu'une, il les remit en leur rang, selon le temps qu'il les avoit receuës, & voyant qu'il restoit un billet, il l'ouvre & leut tels mots.


  CELADON je veux que vous sçachiez que Galathée vous aime, & que le Ciel a permis le desdain d'Astrée, pour ne vouloir, que plus long-temps une Bergere possedast ce qu'une Nymphe desire : recognoissez ce bon-heur, & ne le refusez.


  L'estonnement du Berger fut tres-grand ; toutefois voyant que le petit Meril consideroit ses actions, il n'en voulut faire semblant. Les resserrant donc toutes ensemble, & se remettant au lict, il luy demanda qui les luy avoit baillées : je les ay prises, dit-il, dans la toilette de Madame, & n'eust esté que je desirois de vous oster de la peine où je vous voyois, je n'eusse osé y aller : car elle se trouve un peu mal. Et qui est avec elle ? demanda Celadon. Les deux Nimphes, dit-il, que vous vistes icy hier, dont l'une est Leonide, niepce d'Adamas, l'autre est Silvie fille de Deante le glorieux : & certes elle n'est pas sa fille sans raison : car c'est bien la plus altiere en ses façons que l'on puisse voir. Ainsi receut Celadon le premier advertissement de la bonne volonté de Galathée : car encor qu'il n'y eust ny chiffre ny signature au billet qu'il avoit receu, si jugea-t'il bien que cela n'avoit point esté fait sans qu'elle le sçeut. Et dés lors il previt que ce luy seroit une sur-charge à ses ennuis, & qu'il s'y falloit resoudre. Voyant donc que la moitié du jour estoit presque passée, & se trouvant assez bien, il ne voulut demeurer plus long temps au lict, croyant que plustost il en sortiroit, plustost aussi pourroit-il prendre congé de ces belles Nimphes. S'estant levé en ceste deliberation, ainsi qu'il sortoit pour s'aller promener, il rencontra Leonide & Silvie, que Galathée, n'osant se lever, ny se monstrer encor à luy, de honte du billet qu'elle luy avoit escrit, luy envoyoit pour l'entretenir. Ils descendirent dans le jardin : & par ce que Celadon leur vouloit cacher son ennuy, il se monstroit avec le visage le plus riant qu'il pouvoit dissimuler, & feignant d'estre curieux de sçavoir tout ce qu'il voyoit. Belles Nimphes, leur dit-il, n'est-ce pas pres d'icy, où se trouve la fontaine de la verité d'Amour ? Je voudrois bien s'il estoit possible que nous la vissions : C'est bien pres d'icy, respondit la Nimphe, car il ne faut que descendre dans ce grand bois : mais de la voir il est impossible, & il en faut remercier ceste belle qui en est cause, dit-elle, en monstrant Silvie. Je ne sçay, repliqua-t'elle, pourquoy vous m'en accusez : car quant à moy je n'oüys jamais blasmer l'espée, si elle couppe l'imprudent qui met le doigt dessus. Il est vray, respondit Leonide : mais si ay bien moy celuy qui en blesse ; & vostre beauté n'est pas de celles qui se laissent voir sans homicide. Telle qu'elle est, respondit Silvie, avec un peu de rougeur, elle a bien d'assez forts liens, pour ne lascher jamais ce qu'elle estraint une fois. Elle disoit cecy, en luy reprochant l'infidelité d'Agis, qui l'ayant quelque temps aimée, pour une jalousie, ou pour une absence de deux moys s'estoit entierement changé, & pour Polemas qu'une autre beauté luy avoit desrobé : ce qu'elle entendit fort bien. Aussi luy repliqua-t'elle, j'avoüe, ma sœur, que mes liens sont aisez à deslier : mais c'est d'autant que je n'ay jamais voulu prendre la peine de les noüer. Celadon oyoit avec beaucoup de plaisir leurs petites disputes, & à fin qu'elles ne finissent si tost, il dit à Silvie : Belle Nymphe, puis que c'est de vous, d'où procede la difficulté de voir ceste admirable fontaine, nous ne vous aurions pas peu d'obligation, si par vous-mesmes nous apprenions comme cela est advenu. Celadon, respondit la Nimphe en sousriant, vous avez bien assez d'affaire chez vous, sans aller chercher ceux d'autruy. Toutesfois si la curiosité peut encor trouver place avec vostre amour, ceste parleuse de Leonide, si vous l'en priez, vous en dira bien la fin : puis que sans en estre requise, elle vous a si bien dit le commencement. Ma sœur, respondit Leonide, vostre beauté fait bien mieux parler tous ceux de qui elle est veuë : & puis que vous me donnez permission d'en dire un effet, je vous aime tant que je ne laisseray jamais vos victoires incognuës, & mesmes celles, que vous desirez si fort que l'on sçache : toutesfois pour n'ennuyer ce Berger, j'abregeray pour ce coup le plus qu'il me sera possible. Non point pour cela, interrompit le Berger, mais pour donner loisir à ceste belle Nimphe de vous rendre la pareille. N'en doutez nullement, repliqua Silvie : mais selon qu'elle me traitera, je verray ce que j'auray à faire. Ainsi de l'une & de l'autre, par leur bouche mesme, Celadon apprenoit leur vie plus particuliere : & afin qu'en se promenant il les pust mieux oüyr, elles le mirent entre-elles, & marchant au petit pas, Leonide commença de ceste sorte.



HISTOIRE DE SILVIE.


  Ceux qui dient que "pour estre aimé, il ne faut qu'aimer", n'ont pas esprouvé ny les yeux, ny le courage de ceste Nimphe ; autrement ils eussent cogneu, que tout ainsi que l'eau de la fontaine fuit incessamment de sa source ; que de mesme l'Amour qui naist de ceste belle, s'esloigne d'elle le plus qu'il peut. Si oyant le discours que je vay vous faire, vous n'advoüez ce que je dis, je veux bien que vous m'accusiez de peu de jugement.

  Amasis mere de Galathée, a un fils nommé Clidaman, accompagné de toutes les aimables vertus qu'une personne de son aage, & de sa qualité peut avoir : car il semble estre nay à tout ce qui est des armes, & des Dames. Il peut y avoir trois ans, que pour donner quelque cognoissance de son gentil naturel, avec la permission d'Amasis, il fit un serviteur à toutes les Nimphes, & cela non point par élection, mais par sort ; par ce qu'ayant mis tous les noms des Nimphes dans un vase, & tous ceux des jeunes Chevaliers dans l'autre, devant toute l'assemblée, il prit la plus jeune d'entre nous, & le plus jeune d'entr'eux ; au fils il donna le vase des Nimphes, & à la fille celuy des Chevaliers ; & lors apres plusieurs sons de trompettes, le jeune garçon tira, & le premier nom qui sortit fut Silvie, soudain on en fit faire de mesme à la jeune Nimphe, qui tira celuy de Clidaman. Grand certes fut l'applaudissement de chacun : mais plus grande la gentillesse de Clidaman, qui apres avoir receu le billet vint, un genoüil en terre, baiser les mains à ceste belle Nimphe, qui toute honteuse ne l'eust point permis, sans le commandement d'Amasis, qui dit que c'estoit le moindre hommage qu'elle deust recevoir au nom d'un si grand Dieu que l'Amour. Apres elle, toutes les autres furent appellées : aux unes il rencontra selon leur desir, aux autres non : tant y a que Galathée en eut un tres-accomply, nommé Lindamor, qui pour lors ne faisoit que revenir de l'armée de Meroüée. Quant au mien il s'appelloit Agis, le plus inconstant & trompeur qui fut jamais. Or de ceux qui furent ainsi donnez, les uns servirent par apparance, les autres par leur volonté ratifierent à ces belles la donation que le hazard leur avoit fait d'eux ; & ceux qui s'en deffendirent le mieux, furent ceux qui auparavant avoient desja conçeu quelque affection. Entre autres le jeune Ligdamon en fut un : cestui-cy escheut à Silere, Nimphe à la verité bien-aymable : mais non pour luy qui avoit des-ja disposé ailleurs de ses volontez. Et certes ce fut une grande fortune pour luy d'estre alors absent : car il n'eust jamais fait à Silere le feint hommage qu'Amasis commandoit, & cela luy eust peut-estre causé quelque disgrace. Car il faut, gentil Berger, que vous sçachiez, qu'il avoit esté nourry si jeune parmy nous, qu'il n'avoit point encor dix ans quand il y fut mis : au reste si beau & si adroit en tout ce qu'il faisoit, qu'il n'y avoit celle qui n'en fist cas, & plus que toutes, Silvie estant presque de mesme aage. Au commencement leur ordinaire conversation, engendra une amitié de frere à sœur, telle que leur cognoissance estoit capable de recevoir : Mais à mesure que Ligdamon prenoit plus d'aage, il prenoit aussi plus d'affection : si bien que l'enfance se changeant en quelque chose de plus rassis, il commença sur les quatorze ou quinze ans, de changer en desirs ses volontez, & peu à peu ses desirs en passions. Toutesfois il vesquit avec tant de discretion, que Silvie n'en eut jamais cognoissance qu'elle mesme ne l'y forçast. Depuis qu'il fut attaint à bon escient, & qu'il recogneut son mal, il jugea bien incontinent le peu d'espoir qu'il y avoit de guerison, une seule des humeurs de Silvie ne luy pouvant estre cachée. Si bien que la joye & la gaillardise qui estoit en son visage, & en toutes ses actions, se changea en tristesse, & sa tristesse en une si pesante melancolie, qu'il n'y avoit celuy qui ne recogneust ce changement. Silvie ne fut pas des dernieres à luy en demander la cause : mais elle n'en peut tirer que des responses interrompuës. En fin voyant qu'il continuoit en ceste façon de vivre, un jour qu'elle commençoit desja à se plaindre de son peu d'amitié, & à luy reprocher qu'elle l'obligeoit à ne luy rien celer, elle oüyt qu'il ne peut si bien se contraindre qu'un tres-ardent souspir ne luy eschapast au lieu de response. Ce qui la fit entrer en opinion qu'Amour peut estre estoit la cause de son mal : Et voyez si le pauvre Ligdamon conduisoit discrettement ses actions, puis qu'elle ne se peust jamais imaginer d'en estre la cause. Je croy bien que l'humeur de la Nimphe, qui ne panchoit point du tout à ce dessein en pouvoit estre en partie l'occasion. Car "mal-aisément pensons nous à une chose esloignée de nostre intention" : mais encor falloit-il qu'en cela sa prudence fust grande, & sa froideur aussi, puis qu'elle couvroit du tout l'ardeur de son affection. Elle donc plus qu'auparavant le presse : que si c'est Amour, elle luy promet toute l'assistance, & tous les bons offices qui se peuvent esperer de son amitié. Plus il luy en fait de refus, & plus elle desire de le sçavoir : en fin ne pouvant se deffendre davantage, il luy advoüa que c'estoit Amour : mais qu'il avoit fait serment de n'en dire jamais le sujet : Car, disoit-il, de l'aimer, mon outrecuidance certes est grande : mais forcée par tant de beautez, qu'elle est excusable en cela : de l'oser nommer, quelle excuse couvriroit l'ouverture que je ferois de ma temerité ? Celle, respondit incontinant Silvie, de l'amitié que vous me portez : Vrayement, repliqua Ligdamon, j'auray donc celle-là, & celle de vostre commandement, que je vous supplie avoir ensemble devant les yeux pour ma descharge, & ce miroir qui vous fera voir ce que vous desirez sçavoir. A ce mot il prend celuy qu'elle portoit à sa ceinture, & le luy mit devant les yeux. Pensez quelle fut sa surprise, recognoissant incontinant ce qu'il vouloit dire ; & elle m'a depuis juré qu'elle croyoit au commencement que ce fust de Galathée de qui il vouloit parler. Ce pendant qu'il demeuroit ravy à la considerer, elle demeurera ravie à se considerer en sa simplicité ; en colere contre luy, mais beaucoup plus contre elle-mesme, voyant bien qu'elle luy avoit tiré par force, ceste declaration de la bouche. Toutesfois son courage altier ne permit pas qu'elle fist longue deffense, pour la justice de Ligdamon : car tout à coup elle se leva, & sans parler à luy, partit pleine de despit que quelqu'un l'osast aimer. Orgueilleuse beauté qui ne juge rien digne de soy ! Le fidelle Ligdamon demeura : mais sans ame, & comme une statuë insensible. En fin revenant à soy il se conduisist le mieux qu'il peust en son logis, d'où il ne partit de long-temps, par ce que la cognoissance qu'il eut du peu d'amitié de Silvie, le toucha si vivement qu'il en tomba malade ; de sorte que personne ne luy esperoit plus de vie, quand il se resolut de luy escrire une telle lettre.



LETTRE DE LIGDAMON
A SILVIE.



  La perte de ma vie n'eust eu assez de force pour vous découvrir la temerité de vostre serviteur, sans vostre exprés commandement ; si toutefois vous jugez que je devois mourir, & me taire ; dites aussi que vos yeux devoient avoir moins absolüe puissance sur moy : car si à la premiere semonce, que leur beauté m'en fit, je ne peus me deffendre de leur donner mon ame ; comment en ayant esté si souvent requis, eusse-je refusé la recognoissance de ce don ? que si toutefois j'ay offensé en offrant mon cœur à vostre beauté, je veux bien pour la faute que j'ay commise de presenter à tant de merites chose de si peu de valeur, vous sacrifier encore ma vie, sans regretter la perte de l'un ny de l'autre, que d'autant qu'ils ne vous sont agreables.


  Cette lettre fut portée à Silvie, lors qu'elle estoit seule dans sa chambre ; il est vray que j'y arrivay au mesme temps, & certes à la bonne heure pour Ligdamon : car voyez quelle est l'humeur de ceste belle Nimphe : elle avoit pris un si grand despit contre luy, depuis qu'il luy avoit découvert son affection, que seulement elle n'effaça pas le souvenir de son amitié passée ; mais en perdit tellement la volonté, que Ligdamon luy estoit comme chose indifferente ; si bien que quand elle oyoit que chacun desesperoit de sa guerison, elle ne s'en esmouvoit non plus, que si elle ne l'eust jamais veu. Moy qui plus particulierement y prenois garde, je ne sçavois qu'en juger, sinon que sa jeunesse luy faisoit ainsi aisément perdre l'amitié des personnes absentes : mais à ceste fois que je luy vy refuser ce qu'on luy donnoit de sa part, je cogneu bien qu'il y devoit avoir entr'eux du mauvais mesnage. Cela fut cause que je pris la lettre qu'elle avoit refusée, & que le jeune garçon qui l'avoit apportée par le commandement de son maistre, avoit laissée sur la table. Elle alors moins fine qu'elle ne vouloit pas estre, me courut apres, & me pria de ne la point lire. Je la veux voir, dis-je, quand ce ne seroit que pour la deffense que vous m'en faites. Elle rougit alors, & me dit ; non, ne la lisez point ma sœur, obligez moy de cela, je vous en conjure par nostre amitié. Et quelle doit-elle estre, luy respondis-je, si elle peut souffrir que vous me cachiez quelque chose ? Croyez, Silvie, que si elle vous laisse assez de dissimulation pour vous couvrir à moy, qu'elle me donne bien assez de curiosité pour vous découvrir. Et quoy, dit-elle, il n'y a donc plus d'esperance en vostre discretion ? non plus, luy dis-je, que de sincerité en vostre amitié. Elle demeura un peu muette en me regardant, & s'aprochant de moy, me dit ; Au moins promettez moy, que vous ne la verrez point, que je ne vous aye fait le discours de tout ce qui s'est passé. Je le veux bien, dis-je, pourveu que vous ne soyez point mensongere. Apres m'avoir juré qu'elle me diroit veritablement tout, & m'avoir adjuré que je n'en fisse jamais semblant, elle me raconta ce que je vous ay dit de Ligdamon ; & à ceste heure (continua-t'elle) il vient de m'envoyer ceste lettre, & j'ay bien affaire de ses plaintes, ou plustost de ses feintes. Mais, luy respondis-je, si elles estoient veritables ? Et quand elles le seroient pourquoy ay-je à me mesler, dit-elle, de ses folies ? Pour cela mesme, adjoustay-je, que celuy est obligé d'aider au miserable, qu'il a fait tomber dans un precipice. Et que puis-je mais de son mal, repliqua-t'elle ? pouvois-je moins faire que de vivre, puis que j'estoy au monde ? pourquoy avoit-il des yeux ? pourquoy s'est-il trouvé où j'estoy ? vouliez-vous que je m'en fuïsse ? Toutes ces excuses, luy dis-je, ne sont pas valables : car sans doute vous estes complice de son mal. Si vous eussiez esté moins pleine de perfection, si vous vous fussiez renduë moins aimable, croyez vous qu'il eust esté reduit à cette extremité ? Et vrayement, me dit-elle en sousriant, vous estes bien jolie de me charger de ceste faute : quelle vouliez-vous que je fusse, si je n'eusse esté celle que je suis ? Et quoy Silvie, luy respondis-je, ne sçavez-vous point, que "celuy qui aiguise un fer entre les mains d'un furieux, est en partie coulpable du mal qu'il en fait" ? & pourquoy ne le serez-vous pas puis que ceste beauté, que le Ciel à vostre naissance vous a donnée, a esté par vous si curieusement aiguisée avec tant de vertus, & aymables perfections ; qu'il n'y a œil qui sans estre blessé les puisse voir ? & vous ne serez pas blasmée des meurtres que vostre cruauté en fera ? Voyez vous, Silvie, il ne falloit pas que vous fussiez moins belle, ny moins remplie de perfections : mais vous deviez vous estudier autant à vous faire bonne, que vous estiez belle, & à mettre autant de douceur en vostre ame que le Ciel vous en avoit mis au visage : mais le mal est que vos yeux pour mieux blesser l'ont toute prise, & n'ont laissé en elle que rigueur & cruauté.

  Or, gentil Berger, ce qui me faisoit tant affectionner la deffense de Ligdamon estoit, que outre que nous estions un peu alliés, encor estoit-il fort aimé de toutes celles qui le cognoissoient : & j'avois sçeu qu'il estoit reduit à fort mauvais terme. Doncques apres quelques semblables propos j'ouvris la lettre & la leus tout haut, afin qu'elle l'entendist : mais elle n'en fit jamais un seul clin d'œil ; ce que je trouvay fort estrange, & prevy bien que si je n'usois de tres-grande force, à peine tirerois-je jamais d'elle quelque bon remede pour mon malade : ce qui me fit resoudre de luy dire du premier coup, qu'en toute façon je ne voulois point que Ligdamon se perdist. Voy, ma sœur ! me dit-elle, puis que vous estes si pitoyable guerissez-le. Ce n'est pas de moy, respondis-je, dont sa guerison dépend : mais je vous asseure bien (si vous continuez envers luy, comme vous avez fait par le passé) que je vous en feray avoir du desplaisir : car je feray qu'Amasis le sçaura, & n'y aura une seule de nos compagnes à qui je ne le die. Vous seriez bien assez folle, repliqua-t'elle. N'en doutez nullement, respondis-je, car pour conclusion j'ayme Ligdamon, & ne veux point voir sa perte tant que je la pourray empescher. Vous dites fort bien Leonide (me dit-elle alors en colere) ce sont icy des offices que j'ay tousjours attendus de vostre amitié. Mon amitié (luy respondis-je) seroit toute telle envers vous contre luy, s'il avoit le tort. En ce point nous demeurasmes quelque temps sans parler ; en fin je luy demanday quelle estoit sa resolution. Telle que vous voudrez, me dit-elle, pourveu que vous ne me fassiez point ce déplaisir de publier les folies de Ligdamon : car encor que je n'en puisse estre taxée, il me fascheroit toutefois que l'on les sçeust. Voyez, m'escriay-je alors, quelle humeur est la vostre Silvie, vous craignez que l'on sçache qu'un homme vous ait aimée : & vous ne craignez pas de faire sçavoir que vous luy ayez donné la mort. Par ce, respondit-elle, qu'on peut soupçonner le premier estre produit avec quelque consentement de mon costé : mais non point le dernier. Laissons cela, repliquay-je, & vous resolvez, que je veux que Ligdamon soit à l'advenir traité d'autre sorte : & puis je continuay qu'elle s'asseurast que je ne permettrois point qu'il mourust, & que je voulois qu'elle luy escrivist en façon, qu'il ne se desesperast plus : que quand il seroit guery, je me contenterois qu'elle en usast comme elle voudroit, pourveu qu'elle luy laissast la vie. J'eus de la peine à obtenir cette grace d'elle, toutesfois je la menaçois à tous coups de le dire : ainsi apres un long debat, & l'avoir fait recommencer deux ou trois fois, en fin elle luy escrivit de ceste sorte.



RESPONSE DE SILVIE
A LIGDAMON.



  S'il y a quelque chose en vous qui me plaise, c'est moins vostre mort que toute autre : la recognoissance de vostre faute m'a satisfaite, & ne veux point d'autre vengeance de vostre temerité, que la peine que vous en aurez : recognoissez vous à l'advenir, & me recognoissez : à Dieu, & vivez.


  Je luy escrivis ces mots au bas de la lettre, à fin qu'il esperast mieux ayant un si bon second.



BILLET DE LEONIDE A
Lygdamon, dans la response
[de] Silvie.



  Leonide a mis la plume en la main à ceste Nimphe ; Amour le vouloit, vostre justice l'y convyoit, son devoir le luy commandoit ; mais son opiniastreté avoit une grande deffense. Puis que ceste faveur est la premiere que j'ay obtenuë pour vous, guerissez vous, & esperez.


  Ces billets luy furent portez si à propos, qu'ayant encor assez de force pour les lire, il vid le commandement que Silvie luy faisoit de vivre ; & par ce que jusques alors il n'avoit voulu user d'aucune sorte de remede ; depuis, pour ne desobeyr à ceste Nymphe, il se gouverna de façon, qu'en peu de temps il se porta mieux ; ou fust que sa maladie, ayant fait tout son effort, estoit sur son déclin ; ou que veritablement "le contentement de l'ame soit un bon remede pour les douleurs du corps" : Tant y a que depuis, son mal alla tousjours diminuant. Mais cela esmeut si peu ceste cruelle beauté, qu'elle ne se changea jamais envers luy, & quand il fut guery, la plus favorable response qu'il peut avoir, fut : Je ne vous ayme point, je ne vous hay point aussi ; contentez-vous, que de tous ceux qui me pratiquent vous estes celuy qui me déplaist le moins. Que si luy ou moy la recherchions de plus grande declaration, elle nous disoit des paroles si cruelles, qu'autre que son courage ne les pouvoit imaginer, ny autre affection les supporter, que celle de Ligdamon.

  Mais pour ne tirer ce discours en longueur, Ligdamon l'ayma, & servit tousjours depuis sans nulle autre apparence d'espoir, que celle que je vous ay ditte : jusques à ce que Clidaman fut esleu par la fortune pour la servir ; alors certes il faillit bien à perdre toute resolution, & n'eust esté qu'il sçeust par moy, qu'il n'estoit pas mieux traitté, je ne sçay quel il fust devenu. Toutesfois, encor que cela le consolast un peu, la grandeur de son rival luy donnoit plus de jalousie. Il me souvient qu'une fois il me fit une telle response, sur ce que je luy disois, qu'il ne devoit se monstrer tant en peine pour Clidaman. Belle Nymphe, me respondit-il, je vous diray librement d'où mon soucy procede, & puis jugez si j'ay tort. Il y a desja si long temps, que j'espreuve Sylvie, ne pouvoir estre esmeuë, ny par fidelité d'affection, ny par extremité d'Amour, que c'est sans doute qu'elle ne peut estre blessée de ce costé-là ; Toutesfois, comme j'ay appris du sage Adamas, vostre oncle, "toute personne est sujette à une certaine force, dont elle ne peut esviter l'attrait, quand une fois elle en est touchée". Et quelle puis je penser, que puisse estre celle de ceste Belle, si ce n'est la grandeur, & la puissance ; & ainsi si je crains, c'est la fortune, & non les merites de Clidaman ; sa grandeur, & non point son affection. Mais certes en cela il avoit tort : car ny l'Amour de Ligdamon, ny la grandeur de Clidaman n'esmeurent jamais une seule estincelle de bonne volonté en Sylvie. Et ne croy point qu'Amour ne la garde pour exemple aux autres, la voulant punir de tant de desdains, par quelque moyen inaccoustumé. Or en ce mesme temps il advint un grand tesmoignage de sa beauté, ou pour le moins de la force qu'elle a à se faire aimer.

  C'estoit le jour tant celebré, que tous les ans nous chommons le sixiesme de la Lune de Juillet & que Amasis a accoustumé de faire ce solemnel sacrifice, tant à cause de la feste, que pour estre le jour de la nativité de Galathée : Lors qu'estant desja bien avant au sacrifice, il arriva dans le temple quantité de personnes vestuës de dueil : au milieu desquelles venoit un Chevalier plein de tant de majesté entre les autres, qu'il estoit aisé à juger qu'il estoit leur maistre. Il estoit si triste & melancolique, qu'il faisoit bien paroistre d'avoir quelque chose en l'ame qui l'affligeoit beaucoup. Son habit noir en façon de mante, luy traisnoit jusques en terre, qui empeschoit de cognoistre la beauté de sa taille, mais le visage qu'il avoit découvert, & la teste nuë, dont le poil blond, & crespé faisoit honte au Soleil, attiroient les yeux de chacun sur luy. Il vint au petit pas jusques où estoit Amasis, & apres luy avoir baisé la robbe, il se retira, attendant que le sacrifice fust achevé, & par fortune bonne, ou mauvaise pour luy, je ne sçay, il se trouva vis à vis de Sylvie. Estrange effet d'Amour ! Il n'eust si tost mis les yeux sur elle, qu'il ne [la] cogneust, quoy qu'auparavant il ne l'eust jamais veuë : & pour en estre plus asseuré le demanda à l'un des siens qui nous cognoissoit toutes : sa réponse fut suivie d'un profond souspir par cest estranger ; & depuis, tant que les ceremonies durerent, il n'osta les yeux de dessus elle. En fin le sacrifice estant parachevé, Amasis s'en retourna en son Palais, où luy ayant donné audience, il luy parla devant tous de telle sorte.

  Madame, encore que le dueil que vous voyez en mes habits soit beaucoup plus noir en mon ame, si ne peut-il égaler la cause que j'en ay. Et toutesfois, encore que ma perte soit extresme, je ne pense pas estre le seul qui y ait perdu : car vous y estes particulierement amoindrie entre vos fidelles serviteurs, d'un qui peut-estre n'estoit point ny le moins affectionné, ny le plus inutile à vostre service. Cette consideration m'avoit fait esperer de pouvoir obtenir de vous quelque vengeance de sa mort contre son homicide ; mais dés que je suis entré dans ce temple, j'en ay perdu toute esperance, jugeant que si le desir de vengeance mouroit en moy, qui suis le frere de l'offensé, qu'à plus forte raison se perdroit-[il] en vous, Madame, en qui la compassion du mort, & le service qu'il vous avoit voüé, en peuvent sans plus faire naistre quelque volonté. Toutesfois, parce que je voy les armes de l'homicide de mon frere, preparées desja contre moy, non point pour fuïr telle mort, mais pour en advertir les autres, je vous diray le plus briefvement qu'il me sera possible, la fortune de celuy que je regrette. Encore, Madame, que je n'aye l'honneur d'estre cogneu de vous, je m'asseure toutefois qu'au nom de mon frere, qui n'a jamais vescu qu'à vostre service, vous me recognoistrez pour vostre tres-humble serviteur : Il s'appelloit Aristandre, & sommes tous deux fils de ce grand Cleomire, qui pour vostre service visita si souvent le Tibre, le Rhin, & le Danube : & d'autant que j'estoy le plus jeune, il peut y avoir neuf ans, qu'aussi tost qu'il me vid capable de porter les armes, il m'envoya en l'armée de ce grand Meroüée, la delice des hommes, & le plus agreable Prince qui vint jamais en Gaule. De dire pourquoy mon pere m'envoya plustost vers Meroüée, que vers Thierry le Roy des Visigots, ou vers celuy des Bourguignons, il me seroit mal-aisé ; toutefois j'ay opinion que ce fut, pour ne me faire servir un Prince si proche de vos Estats, que la fortune pourroit rendre vostre ennemy. Tant y a que la rencontre pour moy fut telle, que Childeric son fils, Prince belliqueux, & de grande esperance, me voyant presque de son âge, me voulut plus particulierement favoriser de son amitié que tout autre. Quand j'arrivay pres de luy, c'estoit sur le poinct, que ce grand & prudent Ætius, traittoit un accord avec Meroüée & ses Francs (car tels nomme-t'il tous ceux qui le suivent) pour resister à ce fleau de Dieu Attila, Roy des Huns, qui ayant r'amassé par les deserts de l'Asie, un nombre incroyable de gens, jusques à cinq cents mille combattans, descendit comme un deluge, ravageant furieusement tous les pays par où il passoit ; & encor que cest Ætius, lieutenant general en Gaule, de Valentinian, fut venu en deliberation de faire la guerre à Meroüée, qui durant le gouvernement de Castinus, s'estoit saisi d'une partie de la Gaule, si luy sembla-t'il meilleur de se le rendre amy, & les Visigots, & les Bourguignons aussi, que d'estre deffait par Attila, qui desja ayant traversé la Germanie, estoit sur les bords du Rhin, où il ne demeura long temps sans s'avancer tellement en Gaule, qu'il assiegea la ville d'Orleans, d'où la survenuë de Thierry Roy des Visigots, luy fit lever le siege : & prendre autre chemin. Mais attaint par Meroüée, & Ætius avec leurs confederez, aux champs Cathalauniques, il fut deffait, plus par la vaillance des Francs, & la prudence de Meroüée, que de toute autre force. Depuis Ætius ayant esté tué, peut-estre par le commandement de son maistre, pour quelque mécontentement, Meroüée fut receu à Paris, Orleans, Sens, & aux villes voisines, pour Seigneur, & pour Roy : & tout ce peuple luy a depuis porté tant d'affection, que non seulement il veut estre à luy, mais se fait nommer du nom des Francs, pour luy estre plus agreable, & leur pays au lieu de Gaule prend le nom de France. Cependant que j'estois ainsi entre les armes des Francs, des Gaulois, des Romains, des Bourguignons, des Visigots, & des Huns, mon frere estoit entre celles d'Amour. Armes d'autant plus offensives, qu'elles n'adressent toutes leurs playes qu'au cœur ! son desastre fut tel (si toutefois à ceste heure il m'est permis de le nommer ainsi) qu'estant nourry avec Clidaman, il vid la belle Silvie : mais la voyant il vid sa mort aussi, n'ayant depuis vescu que comme se trainant au cercueil : D'en dire la cause, je ne sçaurois : car estant avec Childeric, je n'en sçeu autre chose, sinon que mon frere estoit à l'extremité. Encor que j'eusse tous les contentemens qui se peuvent, comme estant bien veu de mon maistre, aimé de mes compagnons, chery, & honoré generalement de tous, pour une certaine bonne opinion que l'on avoit conceuë de moy aux affaires qui s'estoient presentées, qui peut estre m'avoit plus r'apporté entre-eux d'authorité & de credit, que mon âge, & ma capacité ne meritoient. Si ne peus-je, sçachant la maladie de mon frere, m'arrester plus long temps prés de Childeric : au contraire prenant congé de luy, & luy promettant de retourner bien tost, je m'en revins avec la haste que requeroit mon amitié ; soudain que je fus arrivé chez luy, plusieurs luy coururent dire que Guyemants estoit venu : car c'est ainsi que l'on m'appelle, son amitié luy donna assez de force, pour se relever sur le lict, & m'embrasser de la plus entiere affection, que jamais un frere, serra l'autre entre ses bras.

  Il ne serviroit, Madame, que de vous ennuyer, & me reblesser encor plus vivement, de vous raconter les choses que nostre amitié fit entre nous : tant y a que deux ou trois jours apres, mon frere fut reduit à telle extremité, qu'à peine avoit-il la force de respirer, & toutefois ce cruel Amour l'adonnoit tousjours plustost aux souspirs, qu'à la necessité qu'il en avoit pour respirer, & parmy ses plus cuisans regrets, on n'oyoit que le nom de Silvie. Moy à qui le déplaisir de sa mort estoit si violent, que rien n'estoit assez fort pour me le faire dissimuler, je voulois tant de mal à ceste Silvie incogneuë, que je ne pouvois m'empescher de la maudire : ce que mon frere oyant, & son affection estant encore plus forte que son mal, il s'efforça de me parler ainsi. Mon frere, si vous ne voulez estre mon plus grand ennemy, cessez, je vous prie ces imprecations, qui ne peuvent que m'estre plus désagreables, que mon mal mesme. J'esliroy plustost de n'estre point, que si elles avoient effect, & estant inutiles, que profitez-vous, sinon de me témoigner combien vous haïssez ce que j'aime ? Je sçay bien que ma perte vous ennuye, & en cela je ressens plus nostre separation que ma fin. Mais puis que "tout homme est nay pour mourir", pourquoy avec moy ne remerciez-vous le Ciel, qui m'a esleu la plus belle mort, & la plus belle meurtriere qu'autre ayt jamais euë ? L'extrémité de mon affection, & l'extrémité de la vertu de Silvie, sont les armes desquelles sa beauté s'est servie, pour me mettre au cercueil : & pourquoy me plaignez vous, & voulez vous mal à celle à qui je veux plus de bien qu'à mon ame ? Je croy qu'il en vouloit dire davantage, mais la force luy manqua, & moy plus baigné de pleurs de pitié, que contre Attila je n'avois jamais esté moüillé de sueur sous mes armes, ny mes armes n'avoient esté teintes de sang sur moy. Je luy respondis : mon frere, celle qui vous ravit aux vostres, est la plus injuste qui fut jamais. Et si elle est belle, les Dieux mesme ont usé d'injustice en elle : car ou ils luy devoient changer le visage, ou le cœur. Alors Aristandre ayant repris davantage de force, me repliqua : Pour Dieu Guyemants, ne blasphemez plus de ceste sorte ; & croyez que Silvie a le cœur si respondant au visage, que comme l'un est plein de beauté, l'autre aussi l'est de vertu. Que si pour l'aimer je meurs, ne vous en estonnez, par ce que si l'œil ne peut sans esblouïssement soustenir les esclairs d'un Soleil sans nuage, comment mon ame ne seroit-elle demeurée esbloüye aux rayons de tant de Soleils qui esclairent en ceste belle ? Que si je n'ay peu gouster tant de divinitez sans mourir, que j'aye au moins le contentement de celle qui mourut pour voir Jupiter en sa divinité. Je veux dire que comme sa mort rendit tesmoignage que nulle autre n'avoit jamais veu tant de divinitez qu'elle, que vous avoüyez aussi que nul n'ayma jamais tant de beauté, ny tant de vertu que moy. Moy qui venois d'un exercice qui me faisoit croire n'y avoir point d'Amour forcé, mais volontaire, avec lequel on s'alloit flattant en l'oysiveté ; je luy dis : Est-il possible qu'une seule beauté soit la cause de vostre mort ? Mon frere, me respondit-il, je suis en telle extrémité, que je ne pense pas vous pouvoir satisfaire, en ce que vous me demandez. Mais continua-t'il, en me prenant la main, par l'amitié fraternelle, & par la nostre particuliere, qui nous lie encor plus, je vous adjure de me promettre un don. Je le fis. Lors il continua, Portez de ma part ce baiser à Silvie, & lors il me baisa la main, & observez ce que vous trouverez de ma derniere volonté, & quant vous verrez ceste Nimphe, vous sçaurez ce que vous m'avez demandé. A ce mot, avec le soufle s'envola son ame, & son corps me demeura froid d'entre les bras.

  L'affliction que je ressentis de ceste perte, comme elle ne peut estre imaginée, que par celuy qui l'a faite, aussi ne peut-elle estre comprise, que par le cœur qui l'a soufferte ; & mal-aisément parviendra la parole, où la pensée ne peut atteindre : si bien que sans m'arrester davantage à pleurer ce desastre, je vous diray, Madame, qu'aussi tost que ma douleur me l'a voulu permettre, je me suis mis en chemin, tant pour vous rendre l'hommage, que je vous doy, & vous demander justice de la mort d'Aristandre, que pour observer la promesse que je luy ay faite envers son homicide, & luy presenter ce que dans sa derniere volonté il a laissé par escrit : à fin que je me puisse dire aussi juste observateur de ma parole, que son affection a esté inviolable. Mais soudain que je me suis presenté devant vous, & que j'ay voulu ouvrir la bouche pour accuser ceste meurtriere, j'ay recogneu si veritables les paroles de mon frere, que non seulement j'excuse sa mort, mais encor j'en desire, & requiers une semblable. Ce sera donc, Madame, avec vostre permission, que je paracheveray ; & lors faisant une grande reverence à Amasis, il choisit entre nous Silvie, & mettant un genoüil en terre, il luy dit : Belle meurtriere, encor que sur ce beau sein il tombast une larme de pitié à la nouvelle de la mort d'une personne qui vous estoit tant acquise, vous ne laisseriez pas d'en avoir aussi entiere, & honorable victoire. Toutefois si vous jugez qu'à tant de flammes, que vous aviez allumées en luy, si peu d'eau ne seroit pas grand allegement, recevez pour le moins l'ardant baiser qu'il vous envoye, ou plustost son ame changée en ce baiser, qu'il remet en ceste belle main : riche à la verité des dépoüilles de plusieurs autres libertez, mais de nulle plus entiere que la sienne. A ce mot il luy baisa la main, & puis continua ainsi apres s'estre relevé. Entre les papiers où Aristandre avoit mis sa derniere volonté, nous avons trouvé cestuy-cy, & par ce qu'il est cacheté de la façon que vous voyez, & qu'il s'adresse à vous, je le vous apporte avec la protestation, que par son testament il me commande de vous faire, avant que vous l'ouvriez. Que si vostre volonté n'est de luy accorder la requeste qu'il vous y fait, il vous supplie de ne la lire point, à fin qu'en sa mort, comme en sa vie, il ne ressente les traits de vostre cruauté : lors il luy presenta une lettre, que Silvie troublée de cet accident eust refusée sans le commandement qu'Amasis luy en fit. Et puis Guyemants reprit la parole ainsi : J'ay jusques icy satisfait à la derniere volonté d'Aristandre, il reste que je poursuive sur son homicide sa cruelle mort : mais si autrefois l'offense m'avoit fait ce commandement, l'Amour à ceste heure m'ordonne, que ma plus belle vengeance soit le sacrifice de ma liberté, sur le mesme autel qui fume encores de celle de mon frere, qui m'estant ravie, lors que je ne respirois contre vous, que sang, & mort, rendra tesmoignage que justement tout œil qui vous void, vous doit son cœur pour tribut, & qu'injustement tout homme vid, qui ne vid en vostre service. Sylvie confuse un peu de ceste rencontre, demeura assez long temps à répondre ; de sorte qu'Amasis prit le papier qu'elle avoit en la main, & ayant dit à Guyemants que Silvie luy feroit response, elle se tira à part avec quelques-unes de nous, & rompant le cachet, leut telles paroles.



LETTRE D'ARISTANDRE
A SYLVIE



  Si mon affection ne vous a peu rendre mon service agreable, ny mon service mon affection ; que pour le moins, ou ceste affection vous rende ma mort pleine de pitié, ou ma mort vous asseure de la fidelité de mon affection : & que comme nul n'ayma jamais tant de perfections, que nul aussi n'aima jamais avec tant de passion. Le dernier tesmoignage que je vous en rendray, sera le don de ce que j'ay le plus cher apres vous, qui est mon frere : car je sçay bien que je le vous donne, puis que je luy ordonne de vous voir, sçachant assez par experience, qu'il est impossible que cela soit sans qu'il vous ayme. Ne vueillez pas, ma belle meurtriere, qu'il soit heritier de ma fortune, mais ouy bien de celle que j'eusse peu justement meriter envers toute autre que vous. Celuy qui vous escrit, c'est un serviteur, qui pour avoir eu plus d'Amour qu'un cœur n'estoit capable d'en concevoir, voulut mourir plustost que d'en diminuer.


  Amasis appellant alors Silvie, luy demanda de quelle si grande cruauté elle avoit peu user contre Aristandre, qui l'eust conduit à ceste extrémité. La Nymphe rougissant luy respondit, qu'elle ne sçavoit dequoy il se pouvoit plaindre. Je veux, luy dit-elle, que vous receviez Guyemants en sa place : alors l'appellant devant tous, elle luy demanda s'il vouloit observer l'intention de son frere. Il respondit que ouy, pourveu qu'elle ne fust point contraire à son affection. Il prie ceste Nimphe, dit alors Amasis, de vous recevoir en sa place, & que vous ayez meilleure fortune que luy. De vous recevoir, je le luy commande : pour la fortune dont il parle, ce n'est jamais la priere ny le commandement d'autruy, qui la peut faire, mais le propre merite, ou la fortune mesme. Guyemants apres avoir baisé la robbe à Amasis, en vint faire de mesme à la main de Silvie, en signe de servitude : mais elle estoit si piquée contre luy, des reproches qu'il luy avoit faits, & de la declaration de son affection, que sans le commandement d'Amasis, elle ne l'eust jamais permis.

  On commençoit à se retirer, quand Clidaman qui revenoit de la chasse, fut adverty de ce nouveau serviteur de sa Maistresse : dequoy il fit ses plaintes si haut, qu'Amasis, & Guyemants les ouyrent : & par ce qu'il ne sçavoit d'où cela procedoit, elle le luy declara : & à peine avoit-elle parachevé, que Clidaman reprenant la parole, se pleignit qu'elle eust permis une chose tant à son desavantage, que c'estoit revoquer ses ordonnances, que le destin la luy avoit esleuë, que nul ne la luy sçauroit ravir sans la vie. Paroles qu'il proferoit avec affection & vehemence, par ce qu'à bon escient il aimoit Silvie : mais Guyemants qui outre sa nouvelle Amour avoit une si bonne opinion de soy-mesme, qu'il n'eust voulu ceder à personne du monde, respondit, addressant sa parole à Amasis. Madame, on veut que je ne sois point serviteur de la belle Silvie, ceux qui le requierent sçavent peu d'Amour, autrement ils ne penseroient pas que vostre ordonnance, ny celle de tous les Dieux ensemble, fust assez forte pour divertir le cours d'une affection ; c'est pourquoy je declare ouvertement, que si on me deffend ce qui m'a desja esté permis, je seray desobeïsssant, & rebelle, & n'y a devoir ny consideration qui me fasse changer : & lors se tournant vers Clidaman : Je sçay le respect que je vous doy, mais je ressents aussi le pouvoir qu'Amour a sur moy. Si le destin vous a donné à Silvie, sa beauté est celle qui m'a acquis ; jugez lequel des deux dons luy doit estre plus agreable. Clidaman vouloit respondre, quand Amasis luy dit : Mon fils vous auriez raison de vous douloir, si on alteroit nos ordonnances, mais on ne les interesse nullement : il vous a esté commandé de servir Silvie, & non pas deffendu aux autres : "Les senteurs rendent plus d'odeur, estant esmeuës. Un Amant aussi ayant un rival, rend plus de tesmoignages de ses merites". Ainsi ordonna Amasis : & voyla Silvie bien servie : car Guyemants n'oublioit chose que son affection luy commandast, & Clidaman à l'envy s'estudyoit de paroistre encores plus soigneux. Mais sur tout Ligdamon la servoit avec tant de discretion, & de respect, que le plus souvent il ne l'osoit aborder, pour ne donner cognoissance aux autres de son affection : & à mon gré son service estoit bien autant aymable que de nul des autres : Mais certes une fois il faillit de perdre patience. Il advint qu'Amasis se trouva entre les mains une éguille faicte en façon d'espée, dont Silvie avoit accoustumé de se relever, & accommoder le poil, & voyant Clidaman assez pres d'elle, elle la luy donna pour la porter à sa Maistresse : mais il la garda tout le jour, afin de mettre Guyemantz en peine. Il ne se doutoit point de Ligdamon : & voyez comme bien souvent on blesse l'un pour l'autre, car le poison qui fut preparé pour Guyemantz toucha tant au cœur à Ligdamon, que ne pouvant le dissimuler, afin de n'en donner cognoissance, il se retira en son logis, où apres avoir quelque temps envenimé son mal par ses pensers, il prit la plume & m'escrivit tels vers :



MADRIGAL
SUR L'ESPEE DE SILVIE
ENTRE LES MAINS
de Clidaman.



  Amour en trahison,
D'une meurtriere espée,
Mais non pas sans raison ;
  De mon bon-heur l'esperance a coupée,
Car ne pouvant payer,
Ma grande servitude,
Par un digne loyer,
Qui l'excusast de son ingratitude,
  Il veut me traitter finement,
Plustost en soldat qu'en amant.



ET AU BAS DE CES VERS
il adjousta ces paroles.



  Il faut advoüer, belle Leonide, que Silvie fait comme le Soleil, qui jette indifferemment ses rayons sur les choses plus viles, aussi bien que sur les plus nobles.


  Luy mesme m'apporta ce papier, & ne peus, quoy que je m'y estudiasse, y rien entendre, ny tirer de luy autre chose, sinon que Silvie luy avoit donné un grand coup d'espée : & me laissant s'en alla le plus perdu homme de la terre. Voyez comme Amour est artificieux blesseur, qui avec de si petites armes fait de si grands coups : Il me fascha de le voir en cét estat, & pour sçavoir s'il y avoit quelque chose de nouveau, j'allay trouver Silvie : mais elle me jura qu'elle ne sçavoit que ce pouvoit estre : en fin ayant demeuré quelque temps à relire ces vers, tout à coup elle porta la main à ses cheveux, & n'y trouvant son poinçon elle se mit à sousrire, & dit que son poinçon estoit perdu, que quelqu'un l'avoit trouvé, & qu'il falloit que Ligdamon le luy eust recogneu. A peine m'avoit-elle dit cela que Clidaman entra dans la sale avec ceste meurtriere espée en la main. Je la suppliay de ne la luy laisser plus. Je verray, dit-elle, sa discretion, puis j'useray du pouvoir que je dois avoir sur luy. Elle ne faillit pas à son dessein : car d'abord elle luy dit ; Voila une espée qui est à moy. Il respondit. Aussi est bien celuy qui la porte. Je la veux avoir, dit-elle. Je voudrois, respondit-il, que vous voulussiez de mesme tout ce qui est à vous. Ne me la voulez-vous pas rendre ? dit la Nimphe. Comment, repliqua-t'il, pourrois-je vouloir quelque chose, puis que je n'ay point de volonté ? Et, luy dit-elle, qu'avez vous fait de celle que vous aviez ? Vous me l'avez ravie, dit-il, & à cette heure elle est changée en la vostre. Puis donc, continua-t'elle, que vostre volonté n'est que la mienne, vous me rendrez ce poinçon, par ce que je le veux. Puis, dit-il, que je veux cela mesme que vous voulez, & que vous voulez avoir ce poinçon, il faut par necessité que je le vueille avoir aussi. Silvie sousrit un peu : mais en fin dit-elle, je veux que vous me le donniez. Et moy aussi, dit-il, je veux que vous me le donniez. Alors la Nimphe estendit la main & le prit. Je ne vous refuseray jamais, dit-il, quoy que vous vueillez m'oster, & fust-ce le cœur encores une fois. Ainsi Silvie receut son espée, & j'escrivis ce billet à Ligdamon.



BILLET DE LEONIDE
à Ligdamon.



  Le bien, que sans le sçavoir on avoit fait à vostre rival, le sçachant luy a esté ravy : jugez en quel terme sont ses affaires, puis que les faveurs qu'il a procedent d'ignorance : & les défaveurs de deliberation.


  Ainsi Ligdamon fust guery, non pas de la mesme main : mais du mesme fer qui l'avoit blessé : Cependant l'affection de Guyemantz vint à telle extremité, que peut-estre ne devoit-elle rien à celle d'Aristandre : d'autre costé Clidaman, sous la couverture de la courtoisie avoit laissé couler en son ame une tres-ardante & tres-veritable Amour. Apres avoir entre eux plusieurs fois essayé à l'envy, qui seroit plus agreable à Silvie, & cogneu qu'elle les favorisoit, & deffavorisoit également : Ils se resolurent un jour, par ce que d'ailleurs ils s'entre-aimoient fort, de sçavoir qui des deux estoit le plus aimé, & vindrent pour cét effet à Silvie, de laquelle ils eurent de si froides responses qu'ils n'y purent asseoir jugement. Alors par le conseil d'un Druide, qui peut-estre se faschoit de voir deux telles personnes perdre si inutilement le temps, qu'ils pouvoient bien mieux employer pour la deffense des Gaules, que tant de Barbares alloient inondant ; ils vindrent à la fontaine de la verité d'Amour. Vous sçavez quelle est la proprieté de ceste eau, & comme elle declare par force les pensées plus secrettes des Amants : car celuy qui y regarde dedans y voit sa Maistresse, & s'il est aimé, il se voit aupres, & si elle en aime quelqu'autre c'est la figure de celuy-là qui s'y voit. Or Clidaman fut le premier qui s'y presenta, il mit le genoüil en terre, baisa le bord de la fontaine, & apres avoir supplié le Demon du lieu de luy estre plus favorable qu'à Damon, il se panche un peu en dedans : incontinent Silvie s'y presente si belle & admirable, que l'Amant transporté se baissa pour luy baiser la main : mais son contentement fut bien changé quand il ne vid personne pres d'elle. Il se retira fort troublé, apres y avoir demeuré quelque temps, & sans en vouloir dire autre chose, fit signe à Guyemantz, qu'il y esprouvast sa fortune. Luy avec toutes les ceremonies requises, ayant fait sa requeste, jetta l'œil sur la fontaine : mais il fust traitté comme Clidaman, par ce que Silvie seule se presenta bruslant presque avec ses beaux yeux, l'onde qui sembloit rire autour d'elle. Tous deux estonnez de cette rencontre, en demanderent la cause à ce Druide, qui estoit tres-grand magicien. Il respondit que c'estoit d'autant que Silvie n'aimoit encore personne, comme n'estant point capable de pouvoir estre bruslée, mais de brusler seulement. Eux qui ne se pouvoient croire tant deffavorisez, par ce qu'ils s'y estoient presentez separez, y retournerent tous deux ensemble : & quoy que l'un & l'autre se pancheast de divers costez : si est-ce que la Nimphe y parut seule. Le Druyde en sousriant les vint retirer, leur disant qu'ils creussent pour certain n'estre point aimez, & que se pancher d'un costé & d'autre ne pouvoit representer leur figure dans ceste eau : car il faut, disoit-il, que vous sçachiez que tout ainsi que les autres eaux representent les corps qui luy sont devant, celle-cy represente les esprits.

  Or "l'esprit qui n'est que la volonté, la memoire, & le jugement, lors qu'il aime, se transforme en la chose aimée" ; & c'est pourquoy lors que vous vous presentez icy, elle reçoit la figure de vostre esprit, & non pas de vostre corps ; & vostre esprit estant changé en Silvie, il represente Silvie, & non pas vous. Que si Silvie vous aimoit elle seroit changée aussi bien en vous, que vous en elle ; & ainsi representant vostre esprit vous verriez Silvie, & voyant Silvie changée, comme je vous ay dit, par cét Amour, vous vous y verriez aussi. Clidaman estoit demeuré fort attentif à ce discours, & considerant que la conclusion estoit une asseurance de ce qu'il craignoit le plus, de colere mettant l'espée à la main, en frappa deux ou trois coups de toute sa force sur le marbre de la fontaine : mais son espée ayant au commencement resisté, en fin se rompit par le milieu, sans laisser presque marque de ses coups, & par ce qu'il estoit resolu en toute façon de rompre la pierre, imitant en cela le chien en colere, qui mord le caillou que l'on luy a jetté ; Le Druide luy fit entendre qu'il se travailloit en vain, d'autant que cét enchantement ne pouvoit prendre fin par force : mais par extrémité d'Amour ; que toutefois s'il vouloit le rendre inutile, il en sçavoit le moyen. Clidaman nourrissoit pour rareté dans de grandes cages de fer, deux Lyons, & deux Lycornes, qu'il faisoit bien souvent combattre contre diverses sortes d'animaux. Or ce Druide les luy demanda pour gardes de ceste fontaine, & les enchanta de sorte, qu'encor qu'ils fussent mis en liberté, ils ne pouvoient abandonner l'entrée de la grotte, sinon quand ils alloient chercher à vivre : car en ce temps là, il n'y en demeuroit que deux, & depuis n'ont fait mal à personne qu'à ceux qui ont voulu essayer la fontaine : mais ils assaillent ceux-là avec tant de furie, qu'il n'y a point d'apparence que l'on s'y hazarde : car les Lyons sont si grands & affreux, ont les ongles si longs & si trenchants, sont si legers & adroits, & si animez à ceste deffense qu'ils font des effects incroyables. D'autre costé les Lycornes ont la corne si pointuë & si forte, qu'elles perceroient un rocher, & hurtent avec tant de force, & de vitesse, qu'il n'y a personne qui les puisse eviter. Aussi tost que ceste garde fut ainsi disposée, Clidaman & Guyemantz partirent si secrettement, qu'Amasis, ny Silvie n'en sceurent rien qu'ils ne fussent desja bien loing. Ils allerent trouver Meroüée & Childeric : car on nous a dit depuis, que se voyant également traittez de l'Amour, ils voulurent essayer si les armes leur seroient également favorables. Ainsi, gentil Berger, nous avons perdu la commodité de cette fontaine qui découvroit si bien les cachettes des pensées trompeuses, que si tous eussent esté comme Ligdamon, ils ne nous l'eussent pas fait perdre : car lors que je sçeus que Clidaman & Guyemantz s'y en alloient, je luy conseillay d'estre le tiers, m'asseurant qu'il seroit le plus favorisé : mais il me fit une telle response. Belle Leonide, "je conseilleray tousjours à ceux qui sont en doute de leur bien, ou de leur mal, qu'ils hazardent quelquefois d'en sçavoir la verité : mais ne seroit-ce folie à celuy qui n'a jamais peu concevoir aucune esperance de ce qu'il desire, de rechercher une plus seure cognoissance de son desastre ?" Quant à moy je ne suis point en doute, si la belle Silvie m'aime, ou non, je n'en suis que trop asseuré : & quand je voudray en sçavoir d'avantage, je ne le demanderay jamais qu'à ses yeux, & à ses actions. Depuis ce temps là son affection est allé croissant, tout ainsi que le feu où l'on met du bois : car "c'est le propre de la pratique, de rendre ce qui plaist plus agreable, & ce qui ennuïe plus ennuïeux" : Et Dieu sçait, comme ceste cruelle l'a tousjours traitté. Le moment est à venir auquel elle l'a jamais voulu voir sans desdain, ou cruauté ; & ne sçay quant à moy, comme un homme genereux ait eu tant de patience, puis qu'en verité les offenses qu'elles luy a faites, tiennent plustost de l'outrage que de la rigueur.

  Un jour qu'il la rencontra qu'elle s'alloit promener seule avec moy, parce qu'il a la voix fort agreable, & que je le priay de chanter, il dit tels vers.



CHANSON,
SUR UN DESIR.



  Quel est ce mal qui me travaille,
Et ne veut me donner loisir,
De trouver remede qui vaille ?
Helas ! c'est un ardant desir,
Qui comme un feu tousjours aspire,
Au lieu plus haut & mal-aisé :
Car le bien que plus je desire
C'est celuy qui m'est refusé.


  Ce desir eut dés sa naissance,
Et pour sa mere & pour sa sœur,
Une temeraire esperance,
Qui presque le fist possesseur :
Mais comme le cœur d'une femme,
N'est pas en amour arresté,
Le desir me demeure en l'ame,
Bien que l'espoir m'en soit osté.


  Mais si l'esperance est esteinte,
Pourquoy, Desir, t'efforces-tu
De faire une plus grande atteinte ?
C'est que tu nayz de la vertu,
Et comme elle est tousjours plus forte,
Et sans faveurs & sans appas,
Quoy que l'esperance soit morte,
Desir pourtant tu ne meurs pas.


  Il n'eut point si tost achevé, que Silvie reprit ainsi. Hé ! dites moy Ligdamon, puis que je ne suis pas cause de vostre mal, pourquoy vous en prenez vous à moy ? C'est vostre desir que vous devez accuser : car c'est luy qui vous travaille vainement. Le passionné Ligdamon respondit : Le desir est celuy certes qui me tourmente : mais ce n'est pas luy qui en doit estre blasmé, c'est ce qui le fait naistre, ce sont les vertus & les perfections de Silvie. "Si les desirs, repliqua-t'elle, ne sont desreglez, ils ne tourmentent point, & s'ils sont desreglez, & qu'ils transportent au delà de la raison ; ils doivent naistre d'autre objet que de la vertu, & ne sont point vrays enfans d'un tel pere, puis qu'ils ne luy ressemblent point". Jusques icy, respondit Ligdamon, je n'ay point oüy dire que l'on desadvoüast un enfant pour ne ressembler à son pere : & toutefois les extrémes desirs ne sont point contre la raison : car "n'est-il pas raisonnable de desirer toutes choses bonnes, selon le degré de leur bonté ? & par ainsi une extréme beauté sera raisonnablement aimée en extrémité" : que s'il les faut en quelque chose blasmer, on ne sçauroit dire qu'ils soient contre raison : mais outre la raison. Cela suffit, repliqua ceste cruelle, je ne suis point plus raisonnable que la raison : C'est pourquoy je ne veux advoüer pour mien ce qui l'outrepasse. A ce mot, pour ne luy laisser le moyen de luy respondre, elle alla rencontrer quelques-unes de ses compagnes qui nous avoient suivies.

  Une fois qu'Amasis revenoit de ce petit lieu de Mont-brison, où la beauté des jardins, & la solitude l'avoient plus long temps arrestée qu'elle ne pensoit, la nuict la surprit en revenant à Marcilly. Et par ce que le soir estoit assez fraiz, je luy allois demandant par les chemins, expressément pour le faire parler devant sa Maistresse, s'il ne sentoit point la fraicheur & l'humidité du serein. A quoy il me respondit, qu'il y avoit long temps, que le froid, ny le chaud exterieur ne luy pouvoit guiere faire de mal, & luy demandant pourquoy, & quelle estoit sa recepte. A l'un, me respondit-il, j'oppose mes desirs ardents, & à l'autre mon espoir gelé. Si cela est, luy repliquay-je soudain, d'où vient que je vous oys si souvent dire que vous bruslez, & d'autrefois que vous gelez. Ah ! me respondit-il, avec un grand souspir, courtoise Nimphe, le mal dont je me plains ne me tourmente pas par dehors, c'est au dedans ; & encores si profondement que je n'ay cachette en l'ame si reculée, où je n'en ressente la douleur : Car il faut que vous sçachiez, qu'en tout autre le feu, & le froid sont incompatibles ensemble ; mais moy j'ay dans le cœur continuellement le feu allumé, & la froide glace, & en ressens sans soulagement la seule incommodité.

  Silvie ne tarda plus longuement à luy faire ressentir ses cruautez accoustumées, que jusqu'à la fin de cette parole : Encores crois-je qu'elle ne luy donna pas mesme du tout le loisir de la proferer, tant elle avoit d'envie de luy faire esprouver ses pointures, veu que se tournant vers moy, comme sousriant, elle dit, en penchant desdaigneusement la teste de son costé : O que Ligdamon est heureux d'avoir, & le chaud, & le froid quand il veut ! pour le moins il n'a pas dequoy se plaindre, ny de ressentir beaucoup d'incommodité ; car si la froideur de son espoir le gele, qu'il se réchauffe en l'ardeur de ses desirs : que si ses desirs trop ardents le bruslent, qu'il se refroidisse aux glaçons de ses espoirs. Il est bien necessaire, belle Silvie, respondit Ligdamon, que j'use de ce remede pour me maintenir, autrement il y a long temps que je ne serois plus : mais c'est bien peu de soulagement à un si grand feu. Tant s'en faut, la cognoissance de ces choses m'est une nouvelle blesseure qui m'offense, d'autant plus qu'en la grandeur de mes desirs, je cognoy leur impuissance, & en leur impuissance leur grandeur. Vous figurerez, repliqua la Nymphe, vostre mal tel que vous voudrez, si ne croiray-je jamais que le froid estant si pres du chaud, & le chaud si pres du froid, l'un ny l'autre permette à son voisin d'offenser beaucoup. A la verité respondit Ligdamon, me faire brusler & geler en mesme temps n'est pas une des moindres merveilles qui procedent de vous : mais celle-cy est bien plus grande, que c'est de vostre glace que procede ma chaleur, & de ma chaleur vostre glace. Mais il est encor plus merveilleux de voir qu'un homme puisse avoir de semblables imaginations, adjousta la Nimphe : car elles conçoivent des choses tant impossibles, que celui qui les croiroit pourroit estre autant taxé de peu de jugement, que vous en les disant de peu de verité. J'advoüe, respondit-il, que mes imaginations conçoivent des choses du tout impossibles : mais cela procede de mon trop d'affection, & de vostre trop de cruauté ; & comme cela n'est un de vos moindres effects, aussi ce que vous me reprochez, n'est un de mes moindres tourments. Je croy, adjousta-t'elle, que vos tourmens & mes effects, sont en leur plus grande force en vos discours. "Mal-aisément, respondit Ligdamon, pourroit-on bien dire ce qui ne se peut bien ressentir. Mal-aisément, repliqua la Nimphe, peuvent avoir cognoissance les sentiments des vaines idées d'une malade imagination". Si la verité, adjousta Ligdamon, n'accompagnoit ceste imagination, à peine aurois-je tant de besoing de vostre compassion. "Les hommes respondit la Nimphe, font leurs trophées de nostre honte": Ne fissiez vous point mieux, respondit-il, les vostres de nostre perte ! Je ne vis jamais, repliqua Silvie, des personnes tant perduës, qui se trouvassent si bien que vous faites tous.

  Plus je vous raconte des cruautez de ceste Nimphe, & des patiences de Ligdamon, & plus il m'en revient en la memoire. Quand Clidamant s'en fut allé, comme je vous ay dit, Amasis voulut luy envoyer apres, la plus-part des jeunes Chevaliers de ceste contrée, sous la charge de Lindamor, afin qu'il fust tenu de Meroüée pour tel qu'il estoit. Entre autre Ligdamon comme tres-gentil Chevalier, n'y fut point oublié : mais ceste cruelle ne voulut jamais luy dire adieu, feignant de se trouver mal : luy toutefois qui ne s'en vouloit point aller sans qu'elle le sçeust en quelque sorte, m'escrivit tels vers.



SUR UN DEPART.



  Amour pourquoy, puis que tu veux
Que je brusle de tant de feux,
Faut-il que j'esloigne Madame ?



  Je luy respondis.


  Pour faire en elle quelque effait,
Ne sçais-tu qu'en la cendre naist,
Le Phœnix qui meurt en la flame ?


  Il eust esté trop heureux de ceste response : mais ceste cruelle m'ayant trouvé que j'escrivois, & ne voulant ny luy faire du bien, ny permettre qu'autre luy en fist, me ravit la plume à toute force de la main, me disant que les flateries que je faisois à Ligdamon, estoient cause de la continuation de ses folies, & qu'il avoit plus à se plaindre de moy, que d'elle : Pour la fin elle luy escrivit.



RESPONSE DE SILVIE.



  Le Phœnix de la cendre sort,
Parce qu'en la flame il est mort.
L'absence en l'Amour est mortelle,
Si la presence n'a rien peu,
Jamais par le froid n'est rompeu
Le glaçon qu'un feu ne degelle.


  Vous pouvez penser avec quel contentement il partit. Il fut fort à propos pour luy d'avoir accoustumé de longue main semblables coups, & qu'il se ressouvint, que "les deffaveurs qui partent de celles que l'on sert, doivent le plus souvent tenir lieu de faveurs". Et me souvient que sur ce discours, il se disoit le plus heureux Amant du monde : puis que les ordinaires deffaveurs qu'il recevoit de Silvie, ne pouvoient le mettre en doute, qu'elle n'eust beaucoup de memoire de luy, & qu'elle ne le recogneust pour son serviteur, & que puis que elle ne traittoit point de ceste sorte avec les autres, qui ne luy estoient point particulierement affectionnez, il falloit croire que ceste monnoye estoit celle, dont elle payoit ceux qui estoient à elle, & que telle qu'elle estoit il la falloit cherir, puis qu'elle avoit ceste marque : & sur ce sujet il m'envoya ces vers avant que partir.



SONNET.



Elle le veut ainsi ceste beauté supréme,
  Que ce soit l'impossible, & non ce que je puis,
  Qui luy fasse l'essay de ce que je luy suis ;
  Et bien, elle le veut, & je le veux de mesme.
En fin elle verra que mon amour extréme,
  En sa source ressemble à la source du puis,
  Car plus elle voudra m'espuiser par ennuis,
  Et plus elle verra qu'infiniment je l'ayme.
La source qui produit ma belle affection,
  Est celle-là sans plus de sa perfection,
  Eternelle en effet, comme elle est eternelle.
Donc essays rigoureux de mon cruel destin,
  Puisez incessamment, mon amour est sans fin,
  Et plus vous puiserez plus elle sera belle.


  Leonide eust continué son discours n'eust esté que de loing elle vid venir Galathée, qui apres avoir demeuré longuement seule, & ne pouvant plus long temps se priver de la veuë du Berger, s'estoit habillée le mieux à son advantage, que son miroir luy avoit sceu conseiller, & s'en venoit sans autre compagnie que du petit Meril. Elle estoit belle & bien digne d'estre aimée d'un cœur qui n'eust point eu d'autre affection. En ce mesme temps pour la confusion que l'eau avoit mise en l'estomac de Celadon, il se trouva fort mal : De sorte qu'à l'abord de la Nimphe, ils furent contraints de se retirer, & le Berger peu apres se mit au lict, où il demeura plusieurs jours tombant & se relevant de ce mal, sans pouvoir estre, ny bien malade, ny bien guery.


LE
QUATRIESME LIVRE
DE LA PREMIERE PARTIE D'ASTREE.



  Galathée (qui estoit atteinte à bon escient), tant que la maladie de Celadon dura, ne bougea presque d'ordinaire d'aupres de son lict, & quand elle estoit contrainte de s'en éloigner pour reposer, ou pour quelqu'autre affaire, elle y laissoit le plus souvent Leonide, à qui elle avoit donné charge de ne perdre une seule occasion de faire entendre au Berger sa bonne volonté, croyant que par ce moyen elle luy feroit en fin esperer ce que sa condition luy deffendoit. Et certes Leonide ne la trompoit nullement : car encore qu'elle eust bien voulu que Lindamor eust esté satisfait, toutefois elle qui attendoit tout son avancement de Galathée, n'avoit nul plus grand dessein que de luy complaire. Mais "Amour, qui se joüe ordinairement de la prudence des Amans, & se plaist à conduire ses effets au rebours de leurs intentions", rendit par la conversation du Berger, Leonide plus necessiteuse d'un qui parlast pour elle, qu'autre qui fust en la trouppe : car l'ordinaire veuë de ce Berger, qui n'avoit faute de nulle de ces choses qui peuvent faire aimer, luy fit recognoistre que "la beauté a de trop secrettes intelligences avec nostre ame, pour la laisser si librement approcher de ses puissances, sans soupçon de trahyson". Le Berger s'en apperceut assez tost, mais l'affection qu'il portoit à Astrée, encore qu'outragé si indignement, ne vouloit luy permettre [de] souffrir ceste amitié naissante avec patience. Cela fut cause qu'il se resolut de prendre congé de Galathée, dés qu'il commenceroit de se trouver un peu moins mal : mais aussi tost qu'il luy en ouvrit la bouche ; Comment, luy dit-elle, Celadon, recevez-vous si mauvais traittement de moy, que vous vueillez partir de ceans avant que d'estre bien guery ? Et lors qu'il luy respondit, que c'estoit de crainte de l'incommoder, & qu'aussi pour ses affaires, il estoit contraint de retourner en son hameau, asseurer ses parens & amis de sa santé ; Elle l'interrompit, disant : Non Celadon, n'entrez point en doute que je sois incommodée, pourveu que je vous voye accommodé ; & quant à vos affaires, & à vos amis, sans moy, de qui il semble que la compagnie vous déplaise si fort, vous ne seriez pas en ceste peine, puis que desja vous ne seriez plus. Et me semble que le plus grand affaire que vous ayez, c'est de satisfaire à l'obligation que vous m'avez, & que l'ingratitude ne sera pas petite, qui me refusera quelques moments de ceste vie que vous tenez toute de moy. Et puis il ne faut desormais que vous tourniez plus les yeux sur chose si basse que vostre vie passée : il faut que vous laissiez vos hameaux, & vos trouppeaux, pour ceux qui n'ont pas les merites que vous avez, & qu'à l'advenir vous leviez les yeux à moy, qui puis, & veux faire pour vous, si vos actions ne m'en ostent la volonté. Quoy que le Berger fist semblant de n'entendre ce discours, si le comprint-il aysément, & dés lors évita le plus qu'il luy fut possible, de parler à elle particulierement. Mais le déplaisir que ceste vie luy rapportoit, estoit tel, que perdant presque patience, un jour que Leonide l'oyant souspirer, luy en demanda l'occasion, puis qu'il estoit en lieu où l'on ne desiroit rien, que son contentement, il luy répondit : Belle Nimphe, entre tous les plus miserables, je me puis dire le plus rigoureusement traitté de ma fortune, car pour le moins "ceux qui ont du mal, ont aussi permission de s'en douloir, & ont ce soulagement d'estre plaints", mais moy je ne l'ose faire, d'autant que mon mal-heur vient couvert du masque de son contraire : & cela est cause qu'au lieu d'estre plaint, je suis plustost blasmé pour homme de peu de jugement ; que si vous, & Galathée sçaviez quels sont les amers absinthes, dont je suis nourry en ce lieu, heureux à la verité pour tout autre que pour moy ; je m'asseure que vous auriez pitié de ma vie. Et que faut-il, dit-elle, pour vous soulager ? Pour ceste heure, luy dit-il, il ne me faut que la permission de m'en aller. Voulez-vous, repliqua la Nymphe, que j'en parle à Galathée ? Je vous en requiers, répondit-il, par tout ce que vous aimez le plus. Ce sera donc par vous, dit la Nimphe, en rougissant : & sans tourner la teste vers luy, elle sortit de la chambre pour aller où estoit Galathée, qu'elle trouva toute seule dans le jardin, & qui desja commençoit de soupçonner qu'il y eust de l'Amour du costé de Leonide, luy semblant qu'elle n'avançoit rien en la charge qu'elle luy avoit donnée : quoy qu'elle ne bougeast presque de tout le jour d'aupres de luy, par ce que sçachant combien les armes de la beauté du Berger estoient trenchantes, elle jugeoit bien qu'il en pouvoit blesser aussi bien deux, comme une. Toutefois estant contrainte de passer par ses mains, elle taschoit de se détromper le plus qui luy estoit possible. Et ainsi continuoit tousjours envers la Nimphe, le mesme visage qu'elle avoit accoustumé, & lors qu'elle la vid venir à elle, elle s'avança pour s'enquerir comme se portoit le Berger : & ayant sçeu qu'il estoit au mesme estat qu'elle l'avoit laissé, elle se remit au promenoir ; & apres avoir fait quelques pas sans parler, elle se tourna vers la Nimphe, & luy dit. Mais, dites moy, Leonide, fut-il jamais un homme plus insensible que Celadon, puis que, ny mes actions, ny vos persuasions ne luy peuvent donner ressentiment de ce qu'il me doit rendre ? Quant à moy, répondit Leonide, je l'accuse plustost de peu d'esprit, & de faute de courage, que non point de ressentiment, car j'ay opinion qu'il n'a pas le jugement de recognoistre à quoy tendent vos actions ; que s'il recognoist mes paroles, il n'a pas le courage de pretendre si haut : & ainsi autant que l'aymant de vos perfections, & de vos faveurs le peut élever à vous, autant la pesanteur de son peu de merite, & de sa condition le rabaisse : mais il ne faut point trouver cela estrange, puisque "les pommiers portent des pommes, & les chesnes des glands ! car chaque chose produit selon son naturel". Aussi que pouvez-vous esperer, que produise le courage d'un villageois, que des desseins d'une ame vile, & r'abaissée ? Je croy bien, respondit Galathée, que la grande difference de nos conditions luy pourroit donner beaucoup de respect : mais je ne puis penser s'il recognoist ceste difference, qu'il n'ait assez d'esprit, pour juger à quelle fin je le traitte avec tant de douceurs, si ce n'est qu'il soit desja tant engagé envers ceste Astrée, qu'il ne s'en puisse plus retirer. Asseurez-vous, Madame, repliqua Leonide, que ce n'est point respect, mais sottise, qui le rend ainsi mécognoissant ; car je veux bien advoüer, comme vous sçavez, qu'asseurément il est vray qu'il aime Astrée, mais s'il avoit du jugement, ne la mépriseroit-il pas pour vous, qui meritez, sans comparaison beaucoup davantage ? & toutefois, il est si mal advisé, qu'à tous les coups, que je luy parle de vous, il ne me répond qu'avec les regrets de l'éloignement de son Astrée, qu'il represente avec tant de déplaisirs, que l'on jugeroit que le séjour qu'il fait ceans, luy est infiniment ennuyeux. Et ce matin mesme l'oyant souspirer, je luy en ay demandé la cause, il m'a fait des réponses qui émouvroient des pierres à pitié, & en fin la conclusion a esté, que je vous requisse qu'il s'en peust aller. Ouy ! repliqua Galathée, rouge de colere, & ne pouvant dissimuler sa jalousie, confessez verité, Leonide, il vous a émeuë. Il est vray, Madame, il m'a émeuë de pitié, & me semble, puis qu'il a tant d'envie de s'en aller, que vous ne devez point le retenir par force : car "l'Amour n'entre jamais dans un cœur à coups de foüets". Je n'entends pas, repliqua Galathée ; qu'il vous ait esmeuë de pitié, mais n'en parlons plus, peut-estre quand il sera bien sain, ressentira-t'il aussi tost les effets du dépit qu'il a fait naistre en moy, que ceux de l'Amour qu'il a produits en vous : cependant pour parler franchement, qu'il se resolve de ne partir point d'icy à sa volonté, mais à la mienne. Leonide voulut répondre : mais la Nimphe l'interrompit. Or sus, Leonide, luy dit-elle, c'est assez, contentez-vous, que je n'en dis pas davantage, allez seulement, ma resolution est celle là. Ainsi Leonide fut contrainte de se taire, & de s'en aller, ressentant de telle sorte ceste injure, qu'elle resolut dés lors de se retirer chez Adamas, son oncle, & ne recevoir jamais plus le soucy des secrets de Galathée ; qui en mesme temps appella Silvie qui se promenoit en une autre allée, toute seule, à qui, contre son dessein, elle ne peut s'empescher, en se pleignant de Leonide, de faire sçavoir ce que jusques alors elle luy avoit caché : mais Silvie, encore que jeune, toutefois pleine de beaucoup de jugement, pour r'accommoder toutes choses, taschea d'excuser Leonide au mieux qu'il luy fut possible, jugeant bien que si sa compagne se dépitoit, & que ces choses vinssent à estre sceües, elles ne pourroient que rapporter beaucoup de honte à sa Maistresse. Et c'est pourquoy elle luy dit apres plusieurs autres propos : Vous sçavez bien, Madame, que jamais vous ne m'avez rien découvert de cest affaire, & toutefois je vous en diray de telles particularitez, que vous ne m'en jugerez pas tant ignorante, comme je le vous ay fait paroistre, mais mon humeur n'est pas de m'entremettre aux choses, où je ne suis point appellée. Il y a desja quelque temps, que voyant ma compagne si assiduë aupres de Celadon, je soupçonnois que l'Amour en fust cause, & non pas la compassion de son mal, & par ce que c'est chose qui nous touche à toutes, je me resolus avant que de luy en parler, d'en estre bien asseurée, & dés lors j'espiay ses actions de plus pres que de coustume, & fis tant qu'avant-hier je me mis en la ruelle du lict du Berger, cependant qu'il dormoit, & peu apres Leonide entra, qui en poussant la porte, l'esveilla sans y penser ; & apres plusieurs discours communs, elle vint à parler de l'amitié qu'il avoit portée à la Bergere Astrée, & Astrée à luy. Mais, dit-elle, croyez moy, Berger, que ce n'est rien, au pris de l'affection que Galathée vous porte. A moy ? dit-il. Ouy, à vous, repliqua Leonide, & n'en faites point tant l'estonné, vous sçavez combien de fois je la vous ay dite, encore est-elle plus grande que mes paroles. Belle Nymphe, respondit le Berger, je ne merite, ny ne croy tant de bon-heur ; aussi quel seroit son dessein envers moy, qui suis né Berger, & qui veux vivre & mourir tel. Vostre naissance, reprit ma compagne, ne peut estre que grande, puis qu'elle a donné commencement à tant de perfections. O Leonide ! répondit alors ce Berger, vos paroles sont pleines de moquerie : mais quand elles seroient veritables, avez vous opinion que je ne sçache qui est Galathée ; & qui je suis ? Si fais, certes, belle Nimphe : & sçay fort bien mesurer ma petitesse & sa grandeur à l'aulne du devoir : Voire, respondit Leonide, pensez-vous qu'Amour se serve de mesmes mesures, que les hommes ? cela est bon, pour ceux qui veulent vendre ou acheter, mais ne sçavez-vous pas, que "les dons ne se mesurent point, & Amour n'estant rien qu'un don : pourquoy le voudriez vous reduire, à l'aulne du devoir ?" Ne doutez plus, de ce que je vous dis, & pour ne manquer à vostre devoir, rendez luy autant, & d'Amour, & d'affection, qu'elle vous en donne. Je vous jure, Madame, que jusques alors, je m'estois figurée que Leonide parloit pour elle-mesme : & ne faut point que j'en mente, du commencement ce discours m'estonna, mais depuis voyant avec combien de discretion vos actions estoient conduites, je loüay beaucoup la puissance que vous aviez sur elles, sçachant bien, qu'il est plus difficile de commander absolument à soy-mesme, qu'à tout autre. Ma mignonne, répondit Galathée, si vous sçaviez l'occasion que j'ay, de rechercher l'amitié de Celadon, vous loüeriez & me conseilleriez ce mesme dessein : car vous souvient-il de ce Druide qui nous predit nostre fortune ? J'en ay bonne memoire, répondit-elle, il n'y a pas fort long temps. Vous sçavez, continua Galathée, combien de choses veritables, il vous a predites, & à Leonide aussi : Or sçachez que de mesme, il m'a asseurée, que si j'epousois jamais autre que Celadon, je serois la plus mal-heureuse personne de la terre : vous semble-t'il qu'ayant tant de preuve de la verité de ses perfections, je doive mépriser celle-cy, qui me touche si fort ? Et c'est pourquoy je trouvois si mauvais que Leonide eust esté si mal-advisée, que de marcher sur mes pas, luy en ayant fait ceste mesme declaration. Madame, respondit Silvie, n'entrez nullement en ceste doute ; car en verité, je ne vous ments point, & me semble que vous ne devez la dépiter davantage, de peur qu'en se plaignant elle ne découvre ce dessein à quelque-autre. Mamie, répondit Galathée, en l'embrassant ; je ne doute point de ce dont vous m'avez asseurée, & vous promets, que je me conduiray envers Leonide, ainsi que vous m'avez conseillée.

  Cependant qu'elles discouroient ainsi Leonide alla retrouver Celadon, auquel elle raconta de mot à mot les propos que Galathée & elle avoient euz sur son sujet, & qu'il pouvoit se resoudre, que le lieu où il estoit avoit apparence d'une libre demeure ; mais que veritablement c'estoit une prison. Ce qui le toucha si vivement, qu'au lieu que son mal n'alloit que traisnant, il devint si violent que le soir mesme la fievre le reprit, si ardante, que Galathée l'estant allé voir, & le trouvant si fort empiré, entra fort en doute de sa vie ; & plus encore, quand le lendemain son mal se rendant tousjours plus grand, il leur évanoüit deux ou trois fois entre les bras. Et quoy que ces Nimphes ne l'éloignassent jamais de plus loin, que l'une au chevet, & l'autre aux pieds de son lict, sans prendre autre repos, que celuy que par des sommeils interrompus, le sommeil extréme leur alloit quelquefois dérobant ; si est ce qu'il estoit tres-mal secouru, n'y ayant en ce lieu aucune commodité pour un malade : & n'osant en faire venir d'ailleurs de peur d'estre découvertes. Si bien que le Berger courut une grande fortune de sa vie, & telle, qu'un soir il se trouva en si grande extrémité, que les Nimphes le tindrent pour mort ; mais en fin il revint à soy, & peu apres fist une tres-grande perte de sang, qui l'affoiblist de sorte, qu'il voulut reposer. Cela fut cause que les Nimphes le laisserent seul avec Meril, & s'estant retirées, Silvie toute effrayée de cest accident, s'adressant à Galathée, luy dit : Il me semble, Madame, que vous estes pour entrer en une grande confusion, si vous n'y mettez quelque ordre ; jugez en quelle peine vous seriez, si ce Berger se perdoit entre vos mains, à faute de secours. Helas ! dit la Nimphe, dés l'accroissement de son mal, j'ay bien consideré ce que vous dittes, mais quel remede y a-t'il ? Nous sommes icy entierement dépourveuës de ce qui luy est necessaire, & d'en avoir d'ailleurs, quand il y iroit de ma vie, je ne le voudrois pas faire, pour la crainte que j'ay, que l'on le sçache ceans. Leonide, que l'affection faisoit parler plus resolument que Silvie, luy dit : Madame, ces craintes sont fort bonnes, en ce qui ne touche point la vie de personne : mais où il y en va, il ne faut point estre tant considerée, ou bien prevoir les autres inconveniens qui en peuvent naistre : Si ce Berger meurt, avez-vous opinion que sa mort demeure sans estre sceuë ? quand ce ne seroit que pour punition, il faut que vous croyez que le Ciel mesme la descouvriroit, mais prenons toutes choses au pis, & qu'on sçache que ce Berger est ceans. Et quoy, pour cela ? ne pourrez-vous pas couvrir vostre dessein de celuy de la compassion, à laquelle nostre naturel nous incline toutes ? & toutefois s'il vous plaist de vous reposer de cest affaire sur moy, je m'asseure de le conduire si discrettement que personne n'en descouvrira rien : car, Madame, j'ay, comme vous sçavez, mon oncle Adamas, Prince des Druides de ceste contrée ; à qui nul des secrets de nature, ny des vertus des herbes, ne peut estre caché : il est homme plein de discretion, & jugement, & je sçay qu'il a particuliere inclination à vous faire service, si vous l'employez en ceste occasion, je tiens pour certain que le tout reüssira à vostre contentement. Galathée demeura quelque temps sans respondre : mais Sylvie qui voyoit que c'estoit le meilleur expedient, & prevoyoit que par le moyen du sage Adamas, elle divertiroit Galathée de ceste honteuse vie, respondit assez promptement, que ceste voye luy sembloit la plus asseurée. A quoy Galathée consentit, n'en pouvant eslire une meilleure. Il reste, reprit Leonide, de sçavoir, Madame, à fin que je n'outre-passe vostre commandement, que c'est que vous voulez que je die, ou que je taise à Adamas. "Il n'y a rien, respondit Silvie (voyant que Galathée demeuroit interdite) qui oblige tant à se taire, que de faire paroistre une entiere fiance ; ny rien au contraire qui dispense plus à parler, que la meffiance recogneuë". De sorte qu'il me semble pour rendre Adamas secret, qu'il luy faut dire avant qu'il vienne, tout ce qu'il pourra découvrir quand il sera icy. Je suis, répondit Galathée, tant hors de moy, qu'à peine sçay-je ce que je dis. C'est pourquoy je remets toute chose à vostre discretion. Ainsi partit Leonide avec dessein, quoy que la nuict fust au commencement fort obscure, de ne s'arrester point que elle ne fust chez son oncle, de qui la demeure estoit sur le panchant de la montagne de Marcilly, assez pres des Vestalles & Druides de Laignieu ; mais son voyage fut beaucoup plus long qu'elle ne pensoit, car arrivant sur la pointe du jour, elle sçeut qu'il estoit allé à Feurs, & qu'il n'en reviendroit de deux, ou trois jours : qui fut cause que sans s'y arrester beaucoup, elle en prit le chemin, tant lasse toutefois, que n'eust esté le desir de la guerison du Berger, qui ne luy donnoit nul repos, sans doute elle eust attendu Adamas chez luy, où elle ne fit que se reposer environ une demie heure, parce que n'estant accoustumée à ce travail, elle le trouvoit fort difficile ; & lors qu'il luy sembla de s'estre assez rafraischie, elle partit seule comme elle y estoit venuë : Mais à peine avoit-elle fait une lieuë, qu'elle vid venir de loin, par le mesme chemin qu'elle avoit fait, une Nimphe toute seule, que peu apres elle recogneut pour estre Silvie : ceste rencontre ne luy donna pas un petit sursaut, croyant qu'elle luy vint annoncer la mort de Celadon : mais ce fut tout au contraire : car elle sceut par elle, que depuis son depart il avoit fort bien reposé, & qu'à son resveil il s'estoit trouvé sans fievre ; qu'à ceste occasion Galathée l'avoit fait incontinent partir pour la r'atraper, à fin de l'en advertir, & de luy dire que le Berger estant en si bon estat, il n'estoit pas de besoin d'amener Adamas, ny de luy découvrir leurs affaires. Il seroit bien mal-aisé de representer quel fut le contentement de Leonide, oyant la guerison du Berger qu'elle aimoit : Et apres en avoir loüé Dieu, elle dit à sa compagne : Puis ma sœur, que je recognois suivant les discours que vous me tenez, que Galathée ne vous a point celé le dessein qu'elle a touchant ce Berger, il faut que je vous en parle franchement, & que je vous die, que ceste sorte de vie me déplaist infiniment, & que je la trouve fort honteuse, & pour elle, & pour nous : car elle en est tellement passionnée, que quelque mépris que ce Berger fasse d'elle, elle ne s'en peut distraire ; & a tellement devant les yeux les predictions d'un certain Druide, qu'elle croit tout son bon-heur dependre de cet Amour : & c'est le bon, que suivant l'humeur des Amants, elle juge Celadon tant aimable, qu'elle croit chacun le devoir aimer autant qu'elle ; comme si tous le voyoient de ses mesmes yeux : & c'est là mon grief, car elle est devenuë si jalouse de moy, qu'à peine me peut-elle souffrir aupres de luy. Or ma sœur si ceste vie vient à se sçavoir, comme il n'en faut point douter, puis qu'"il n'y a rien de si secret qui ne se descouvre", jugez que c'est qu'on dira de nous, & quelle opinion nous aurions de quelque autre à qui semblable chose fust arrivée : j'ay fait tout ce qu'il m'a esté possible pour l'en distraire,mais ç'a esté sans effet : C'est pourquoy je suis resoluë de la laisser aimer, puis qu'elle veut aimer, pourveu que ce ne soit point à nos dépens. Je vous fais tout ce discours pour vous dire, qu'il me sembleroit tres à propos, d'y chercher quelque bon remede, & que je ne voy point un moyen plus aisé, que par l'entremise de mon oncle, qui en viendra bien à bout par son conseil, & par sa prudence. Ma sœur, répondit Silvie, je loüe infiniment vostre dessein, & pour vous donner commodité de conduire Adamas vers elle, je m'en retourneray d'icy, & diray que j'ay esté chez Adamas, & que je n'ay trouvé, ny vous ny luy. Il sera donc à propos, respondit Leonide, que nous allions nous reposer dans quelque buisson, à fin qu'il semble que vous m'ayez cherchée plus long temps, aussi bien suis-je si lasse qu'il faut que je dorme un peu, si je veux achever mon voyage. Allons, ma sœur, repliqua Silvie, & croyez que vous ne faites peu pour vous, d'oster Celadon d'entre nous : car je prevoy bien à l'humeur de Galathée, qu'avec le temps il vous rapporteroit beaucoup de déplaisir. A ce mot elles se prirent par la main, & regardant où elles pourroient passer une partie du jour, elles virent un lieu de l'autre costé de Lignon, qui leur sembla, si à propos, que passant sur le pont de la Boteresse, & laissant Bon-lieu sejour des Druides & Vestalles à main gauche, & descendant le long de la riviere, elles vindrent se mettre dedans un gros buisson qui estoit tout joignant le grand chemin, & de qui l'espaisseur rendoit en tout temps un agreable sejour, où apres avoir choisi l'endroit le plus couvert, elles s'endormirent l'une aupres de l'autre.

  Et cependant qu'elles reposoient, Astrée, Diane, & Phillis vindrent de fortune conduire leurs troupeaux en ce mesme lieu : & sans voir les Nimphes, s'assirent aupres d'elles, & par ce que "les amitiez qui naissent en la mauvaise fortune ; sont bien plus estroittes & serrées, que celles qui se conçoivent dans le bon-heur" ; Diane qui s'estoit liée d'amitié avec Astrée, & Phillis depuis le desastre de Celadon, leur portoit tant de bonne volonté, & elles à elle, que presque de tout le jour, elles ne s'abandonnoient : & certes Astrée avoit bien besoin de consolation, puis que, presque au mesme temps elle perdit Alcé & Hypolite ses pere & mere ; Hypolite pour la frayeur qu'elle eut de la perte d'Astrée, lors qu'elle tomba dedans l'eau, & Alcé pour le déplaisir de la perte de sa chere compagne ; ce qui toutefois ne fut à Astrée un foible soulagement, pouvant plaindre la perte de Celadon sous la couverture de celle de son pere & de sa mere : & comme je vous ay dit, Diane, fille de la sage Bellinde, pour ne manquer au devoir de voisinage l'allant plusieurs fois visiter, trouva son humeur si agreable, & Astrée la sienne, & Phillis celle de toutes deux, qu'elles se jurerent ensemble une si estroitte amitié, que jamais depuis elles ne se separerent ; & ce jour avoit esté le premier, qu'Astrée estoit sortie de sa cabane. De sorte que les deux fidelles compagnes se trouverent avec elle : mais elle ne fust plustost assise qu'elle n'apperceut de loing Semire, qui la venoit trouver. Ce Berger avoit esté long temps amoureux d'Astrée, & ayant recognu qu'elle aimoit Celadon, il avoit esté cause de leur mauvais mesnage, s'estant persuadé qu'ayant chassé Celadon, il obtiendroit aisément son lieu : il s'en venoit la trouver afin de commencer son dessein : mais il fut fort deçeu : Car Astrée ayant recogneu sa finesse, conceut une haine si grande contre luy, qu'aussi tost qu'elle l'aperceut, se mettant la main sur les yeux, pour ne le voir, elle pria Phillis de luy dire de sa part, qu'il ne se presentast jamais à elle ; & ces paroles furent proferées avec un certain changement de visage, & d'une si grande vehemence, que ses compagnes y recognurent bien une tres-grande animosité, qui fit avancer plus promptement Phillis vers le Berger. Quand il oüyt ce message, il demeura tellement confus en sa pensée, qu'il sembloit estre immobile. En fin, vaincu, & contraint par la cognoissance de son erreur, il luy dit : Discrette Phillis, j'advoüe que le Ciel est juste, de me donner plus d'ennuy qu'un cœur n'est capable de supporter : puis qu'encor ne peut-il esgaler son chastiment à mon offense, ayant esté cause de faire rompre la plus belle & la plus entiere amitié qui ait jamais esté. Mais afin que les Dieux ne me punissent point plus rigoureusement, dictes à ceste belle Bergere, que je demande pardon, & à elle & aux cendres de Celadon, l'asseurant que l'extréme affection que je luy ay portée, a sans plus esté la seule cause de ceste faute ; que loing d'elle & de ses yeux, à bon droit courroucez, j'iray plaignant toute ma vie. A ce mot il s'en alla tant desolé, que son repentir toucha Phillis de quelque pitié : Et estant revenuë vers ses compagnes, leur redit ce que le Berger avoit respondu. Helas ! ma sœur, dit Astrée, j'ay plus d'occasion de fuïr ce meschant, que je n'ay pas de pleurer : jugez par là, si je le dois faire ; c'est luy sans plus qui est cause de tout mon ennuy. Comment ma sœur, dit-elle, Semire est cause de vostre ennuy ? A-t'il tant de puissance sur vous ? Si j'osois vous raconter sa meschanceté, dit Astrée, & mon imprudence, vous diriez qu'il a usé du plus grand artifice, que l'esprit le plus cauteleux sçauroit jamais inventer. Diane qui recognut que c'estoit à son occasion, qu'elle n'en parloit pas plus clairement à Phillis, pour n'y avoir encore que huit ou dix jours qu'elles se hantoient si familierement, leur dit, que ce n'estoit pas son dessein de leur r'apporter de la contrainte. Et vous, belle Bergere, dit-elle se tournant vers la triste Astrée, me donnerez occasion de croire que vous ne m'aimez pas, si vous usez moins librement envers moy que envers Phillis, puis qu'encore qu'il n'y ait pas si long temps, que j'ay le bien de vostre conversation ; si ne devez-vous moins estre asseurée de mon affection que de la sienne. Phillis alors luy respondit : Je m'asseure qu'Astrée parlera tousjours devant vous aussi franchement que devant elle mesme, son humeur n'estant pas d'estre amie à moitié, & depuis qu'elle s'est jurée telle, il n'y a plus de cachette en son ame. Il est certain, continua Astrée, & ce qui m'empesche d'en parler d'avantage, c'est seulement, que "remettre le fer dans une playe ne sert qu'à l'envenimer". Si est-ce, repliqua Diane, qu'"il faut bien souvent user du fer pour les guerir" : & quant à moy, il me semble que "de dire librement son mal à une amie, c'est luy en remettre une partie" : & si j'osois vous en prier, ce me seroit une tres-grande satisfaction de sçavoir quelle a esté vostre vie, tout ainsi que je ne feray jamais difficulté de vous raconter la mienne, quand vous en aurez la curiosité. Puis que vous le voulez ainsi, respondit Astrée, & que vous avez agreable de participer à mes ennuis, je veux donc que par apres vous me fassiez part de vos contentements, & que cependant vous me permettiez d'user de briefveté en ce discours, que vous desirez sçavoir de moy ; aussi bien une histoire si mal-heureuse que la mienne ne peut plaire que pour estre courte, & s'estant toutes trois assises en rond, elle reprit la parole de cette sorte.



HISTOIRE D'ASTREE
ET PHILLIS.



  Ceux qui pensent que les amitiez, & les haines passent de pere en fils, s'ils sçavoient quelle a esté la fortune de Celadon & de moy, advouëroient sans doute qu'ils se sont bien fort trompez. Car, belle Diane, je croy que vous avez souvent oüy dire la vieille inimitié d'entre Alcé, & Hypolite mes pere & mere, & Alcippe & Amarillis, pere & mere de Celadon ; leur haine les ayant accompagnez jusques au cercueil, qui a esté cause de tant de troubles entre les Bergers de ceste contrée, que je m'asseure qu'il n'y a personne qui l'ignore le long des rives du cruel & diffamé Lignon : Et toutesfois il sembla qu'Amour pour montrer sa puissance, voulut expressément de personnes tant ennemies en unir deux si estroittement, que rien n'en peut rompre les liens que la mort : Car à peine Celadon avoit atteint l'aage de quatorze ou quinze ans, & moy de douze ou treize, qu'en une assemblée qui se faisoit au Temple de Venus, qui est sur le haut de ce Mont, relevé dans la plaine, vis à vis de Mont-Suc, à une lieuë du Chasteau de Montbrison ; ce jeune Berger me vid, & comme il m'a raconté depuis, il en avoit conçeu le desir long temps auparavant par le rapport que l'on luy avoit fait de moy : Mais l'empeschement que je vous ay dit de nos peres luy en avoit osté les moyens ; & faut que j'avoüe, que je ne croy pas qu'il en eust plus de volonté que moy. Car je ne sçay pourquoy lors que j'oyois parler de luy le cœur me tressailloit en l'estomac ; si ce n'est que ce fust un presage des troubles, qui depuis me sont arrivez à son occasion. Or soudain qu'il me vid, je ne sçay comment il trouva sujet d'Amour en moy, tant y a que depuis ce temps il se resolut de m'aimer, & de me servir, & sembla qu'à cette premiere veuë nous fussions l'un & l'autre sur le point qu'il nous falloit aimer, puis qu'aussi tost qu'on me dit que c'estoit le fils d'Alcippe, je ressentis un certain changement en moy qui n'estoit pas ordinaire, & dés lors toutes ses actions commencerent à me plaire, & à me sembler beaucoup plus agreables que de tous ces autres jeunes Bergers de son aage ; & par ce qu'il n'osoit encores s'approcher de moy, & que la parole luy estoit interditte, ses regards par leurs allées & venuës, me parlerent si souvent, qu'en fin je recognus qu'il avoit envie de m'en dire davantage : & d'effet en un bal qui se tenoit au pied de la montagne, sous des vieux ormes qui rendent un agreable ombrage ; il usa de tant d'artifice, que sans me prendre, & montrant que c'estoit par mesgarde, il se trouva au dessous de ma main. Quant à moy je ne fis point semblant de le cognoistre, & traittois avec luy, comme avec tous les autres. Luy au contraire en me prenant la main, baissa la teste, de sorte que faisant semblant de baiser sa main, je sentis sur la mienne sa bouche ; cét acte me fit monter la rougeur au visage, & faignant de n'y prendre garde je tournay la teste de l'autre costé, comme attentive au branle que nous dansions. Cela fut cause qu'il demeura quelque temps sans parler à moy ne sçachant, comme je croy, par où il devoit commencer : en fin ne voulant perdre ceste occasion qu'il avoit si long temps recherchée, il s'avança devant moy, & parla à l'aureille de Corilas, qui me conduisoit à ce bal, si haut (feignant toutefois de le dire bas) que j'oüys tels mots. Pleust à Dieu, Corilas, que la querelle des peres de cette Bergere, & de moy, eust à se demesler entre nous deux : & lors il se retira en sa place, & Corilas luy respondit assez haut : Ne faites point ce souhait Celadon, car peut estre ne souhaitterez vous jamais rien de si dangereux. Quelque hazard qu'il y ait (respondit Celadon, tout haut) je ne me desdiray jamais de ce que je vous ay dit, & en deusse-je donner le cœur pour gage. En semblables promesses, repliqua Corilas, on n'offre jamais une moindre asseurance que celle-là, & toutefois il y en a fort peu, qui quelque temps apres ne s'en dédient. Quiconque, adjouta le Berger, fera difficulté de courre la fortune dont vous me menacez, je le croiray pour homme de peu de courage."C'est vertu, respondit Corilas, d'estre courageux : mais c'est une folie aussi d'estre temeraire". A la preuve, repliqua Celadon, on cognoistra quel je suis ; & cependant je vous promets encore un coup, que je ne m'en dédiray jamais. Et par ce que je faisois semblant de ne prendre garde à leur discours, adressant sa parole à moy, il me dit : Et vous belle Bergere, quelle opinion en avez vous ? Je ne sçay, luy respondis-je, dequoy vous parlez. Il m'a dit, reprit Corilas, que pour tirer un grand bien d'un grand mal, il voudroit que la haine de vos peres fust changée en amour entre les enfants. Comment, respondis-je, faisant semblant de ne le cognoistre pas, estes vous fils d'Alcippe ? & m'ayant respondu qu'oüy, & de plus mon serviteur. Il me semble, luy dis-je, qu'il eust esté plus à propos que vous vous fussiez mis aupres de quelqu'autre, qui eust eu plus d'occasion de l'avoir agreable que moy. J'ay bien oüy dire, repliqua Celadon, que "les Dieux punissent les erreurs des peres sur les enfants" : mais entre les hommes cela n'a jamais esté accoustumé : ce n'est pas qu'il ne doive estre permis à vostre beauté qui est divine, d'user des mesmes privileges des Dieux : mais si cela est, vous devez aussi comme eux le pardon quand on le vous demande. Est-ce ainsi Berger, interrompit Corilas, que vous commencez vostre combat en criant mercy ? En tel combat, respondit-il, estre vaincu c'est une espece de victoire, & quant à moy je le veux bien estre, pourveu qu'elle en vueille la despoüille : Je croy qu'ils eussent plus longuement continué leur discours, si le bransle eust duré davantage : mais sa fin nous separa, & chacun retourna en sa place.

  Quelque temps apres on commença de proposer les prix aux divers exercices qu'on avoit accoustumé de faire, comme de luitter, de courre, de sauter & de jetter la barre, ausquels Celadon pour estre trop jeune, ne fut receu qu'à celuy de la course, dont il eut le prix, qui estoit une Guirlande de diverses fleurs, qui luy fut mise sur la teste par toute l'assemblée, avec beaucoup de loüange, qu'estant si jeune il eust vaincu tant d'autres Bergers. Luy sans beaucoup songer en soy-mesme, se l'ostant, me la vint poser sur les cheveux, me disant assez bas : Voicy qui reconfirme ce que je vous ay dit. Je fus si surprise que je ne puz luy respondre, & n'eust esté Artemis, vostre mere, Phillis, je la luy eusse renduë, non pas que venant de sa main elle ne me fust fort agreable : mais par ce que je craignois qu'Alcé, & Hyppolite le treuvassent mauvais. Toutefois Artemis, qui desiroit plustost d'assoupir que de r'allumer ces vieilles inimitiez, me commanda de la recevoir, & de l'en remercier : ce que je fis si froidement que chacun jugea bien, que ce n'avoit esté que par l'ordonnance de ma tante. Tout ce jour se passa de ceste sorte, & le lendemain aussi, sans que le jeune Berger perdist une seule commodité de me faire paroistre son affection. Et par ce que le troisiesme jour on a accoustumé, de representer en l'honneur de Venus le jugement que Paris donna des trois Déesses ; Celadon resolut de se mesler parmy les filles, sous habit de Bergere : Vous sçavez bien que le troisiesme jour, sur la fin du repas le grand Druide a de coustume de jetter entre les filles une pomme d'or, sur laquelle sont escrits les noms des trois Bergeres qui luy semblent les plus belles de la trouppe, avec ce mot (Soit donnée à la plus belle des trois ; ) & qu'apres on tire au sort celle qui doit faire le personnage de Paris, qui avec les trois Bergeres entre dans le Temple de la Beauté desdié à Venus : Où les portes estant bien fermées, elle fait jugement de la beauté de toutes trois, les voyant nuës, horsmis un foible linge, qui les couvre de la ceinture jusques aupres du genoüil, & par ce que autrefois il y a eu de l'abus, & que quelques Bergers se sont meslez parmy les Bergeres ; il fut ordonné par edict public, que celuy qui commettroit semblable faute, seroit sans remission lapidé par les filles à la porte du Temple. Or il advint que ce jeune enfant sans consideration de ce danger extréme, ce jour là s'habilla en Bergere, & se mettant dans nostre trouppe fut receu pour fille ; & comme si la fortune l'eust voulu favoriser, mon nom fut escrit sur la pomme, & celuy de Malthée, & de Stelle : & lors qu'on vint à tirer le nom de celle qui feroit le personnage de Paris, j'oüys nommer Orithie, qui estoit le nom que Celadon avoit pris. Dieu sçait si en son ame il ne receut toute la joye dont il pouvoit estre capable, voyant son dessein si bien reüssir. En fin nous fusmes menées dans le Temple, où le juge estant assis en son siege, les portes closes, & nous trois demeurées toutes seules dedans avec luy, nous commençasmes, selon l'ordonnance, à nous desabiller, & par ce qu'il falloit que chacune à part allast parler à luy, & faire offre tout ainsi que les trois Déesses avoient fait autrefois à Paris ; Stelle qui fut la plus diligente à se desabiller, s'alla la premiere presenter à luy, qu'il contempla quelque temps, & apres avoir oüy ce qu'elle luy vouloit dire, il la fit retirer pour donner place à Malthée, qui m'avoit devancée, par ce que me faschant fort de me montrer nuë, j'allois retardant le plus que je pouvois de me despoüiller. Celadon à qui le temps sembloit trop long, & apres avoir fort peu entretenu Malthée, voyant que je n'y allois point, m'appella paresseuse. En fin ne pouvant plus dilayer j'y fus contrainte : mais, mon Dieu, quand je m'en souviens, je meurs encor de honte ! j'avois les cheveux espars, qui me couvroient presque toute, sur lesquels pour tout ornement je n'avois que la Guirlande que le jour auparavant il m'avoit donnée. Quand les autres furent retirées, & qu'il me vid en cét estat aupres de luy, je pris bien garde qu'il changea deux ou trois fois de couleur : mais je n'en eusse jamais soupçonné la cause : de mon costé la honte m'avoit teint la joüe d'une si vive couleur, qu'il m'a juré depuis ne m'avoir jamais veuë si belle, & eust bien voulu qu'il luy eust esté permis de demeurer tout le jour en ceste contemplation ; mais craignant d'estre découvert, il fut contraint d'abreger son contentement, & voyant que je ne luy disois rien : car la honte me tenoit la langue liée : Et quoy Astrée, me dit-il, croyez-vous vostre cause tant avantageuse, que vous n'ayez besoin, comme les autres ; de vous rendre vostre juge affectionné ? Je ne doute point Orithie, luy respondis-je, que je n'aye plus de besoin de seduire mon juge par mes paroles, que Stelle, ny Malthée : mais je sçay bien aussi que je leur cede autant en la persuasion, qu'en la beauté. De sorte que n'eust esté la contrainte à quoy la coustume m'a obligée, je ne fusse jamais venuë devant vous pour esperance de gaigner le prix. Et si vous l'emportez, respondit le Berger, qu'est-ce que vous ferez pour moy ? Je vous en auray, luy dis-je, d'autant plus d'obligation, que je croy le meriter moins. Et quoy, me repliqua-t'il, vous ne me faites point d'autre offre ? Il faut, luy dis-je, que la demande vienne de vous : Car je ne vous en sçaurois faire qui meritast d'estre receuë. Jurez moy, me dit le Berger, que vous me donnerez ce que je vous demanderay, & mon jugement sera à vostre avantage : apres que je luy eus promis, il me demanda de mes cheveux pour faire un bracelet, ce que je fis, & apres les avoir serrez dedans un papier, il me dit : Or Astrée je retiendray ces cheveux pour gage du serment que vous me faites, afin que si vous y contrevenez jamais, je les puisse offrir à la Déesse Venus, & luy en demander vengeance. Cela, luy respondis-je, est superflu, puis que je suis resoluë de n'y manquer jamais. Alors avec un visage riant, il me dit, Dieu soit loüé, belle Astrée, de ce que mon dessein a reüssi si heureusement : car sçachez que ce que vous m'avez promis, c'est de m'aimer plus que personne du monde, & me recevoir pour vostre fidele serviteur, qui suis Celadon, & non pas Orithie, comme vous pensez : Je dis ce Celadon, par qui amour a voulu rendre preuve que la haine n'est assez forte pour destourner ses effects, puis qu'entre les inimitiez de nos peres, il m'a fait estre tellement à vous, que je n'ay point redouté de mourir à la porte de ce Temple, pour vous rendre tesmoignage de mon affection. Jugez, sage Diane, quelle je devins lors : car Amour me deffendoit de vanger ma pudicité, & toutefois la honte m'animoit contre l'Amour : en fin apres une confuse dispute, il me fut impossible de consentir à moy-mesme de le faire mourir, puis que l'offense qu'il m'avoit faite n'estoit procedée que de m'aymer trop ; toutefois le recognoissant estre Berger, je ne puz plus longuement demeurer nuë devant ses yeux, & sans luy faire autre response, je m'en courus vers mes compagnes, que je trouvay desja presque revestuës : Et reprenant mes habits sans sçavoir presque ce que je faisois, je m'habillay le plus promptement qu'il me fut possible : Mais pour abreger, lors que nous fusmes toutes prestes, la dissimulée Orithie se mit sur le sueil de la porte, & nous ayant toutes trois aupres d'elle : J'ordonne, dit-il, que le prix de la beauté soit donné à Astrée, en tesmoignage dequoy je luy presente la pomme d'or, & ne faut que personne doute de mon jugement, puis que je l'ay veuë, & qu'encores que fille j'en ay ressenty la force. En proferant ces mots, il me presenta la pomme, que je receus toute troublée, & plus encores quand tout bas il me dit, recevez ceste pomme pour gage de mon affection, qui est toute infinie, comme elle est toute ronde. Je luy respondis : contente toy témeraire que je la reçois pour sauver ta vie, & qu'autrement je la refuserois venant de ta main. Il ne pût me repliquer de peur d'estre oüy & recogneu : & par ce que c'estoit la coustume, que celle qui recevoit la pomme, baisoit le juge pour remerciement, je fus contrainte de le baiser : mais je vous asseure que quand jusques alors je ne l'eusse point recogneu, j'eusse bien découvert que c'estoit un Berger : car ce n'estoit point un baiser de fille. Incontinant la foule, & l'applaudissement de la trouppe nous separa, par ce que le Druide m'ayant couronnée, me fit porter dans une chaire jusques où estoit l'assemblée, avec tant d'honneur, que chacun s'estonnoit, que je ne m'en resjouïssois davantage : mais j'estois tellement interditte, & si fort combatuë d'Amour, & de despit, qu'à peine sçavois-je ce que je faisois. Quant à Celadon aussi tost qu'il eut parachevé les ceremonies, il se perdit entre les autres Bergeres, & peu à peu sans qu'on y prist garde, se retira de la trouppe, & laissa ces habits empruntez, pour reprendre les siens naturels ; avec lesquels il nous vint retrouver ayant un visage si asseuré, que personne ne s'en fust jamais douté : quant à moy lors que je le revy, je n'osois presque tourner les yeux sur luy, pleine de honte, & de colere : mais luy qui s'en prenoit garde sans en faire semblant, trouva le moyen de m'accoster, & me dit assez haut ; le juge qui vous a donné le prix de la beauté, a montré d'avoir beaucoup de jugement, & me semble que quoy que la justice de vostre cause meritast bien une aussi favorable sentence, vous ne laissez toutefois de luy avoir quelque obligation. Je croy Berger, luy respondis-je assez bas, qu'il m'est plus obligé que moy à luy, puis que s'il m'a donné une pomme, qui en quelque sorte m'estoit deuë, je luy ay donné la vie, que pour sa témerité il meritoit de perdre. Aussi m'a-t'il dit, respondit incontinent Celadon, qu'il ne la veut conserver que pour vostre service. Si je n'eusse eu plus d'esgard, repliquay-je, à moy mesme qu'à luy, je n'eusse pas laissé sans chastiment une si grande outrecuidence : mais Celadon c'est assez, coupons là ce discours, & contentez-vous, que si je ne vous ay faict punir comme vous meritez, ce n'a seulement esté, que pour ne vouloir donner occasion à chacun de penser quelque chose de plus mal à propos de moy, & non point pour faute de volonté que j'eusse de vous en voir chastié. S'il n'y a eu, dit-il, que ceste occasion, qui ait retardé ma mort, dictes moy de quelle façon vous voulez que je meure, & vous verrez que je n'ay moins de courage pour vous satisfaire, que j'ay eu d'Amour pour vous offenser. Ce discours seroit trop long, si je voulois particulierement vous redire tous nos propos. Tant y a qu'apres plusieurs repliques d'un costé & d'autre, par lesquelles il m'estoit impossible de douter de son affection, si pour le moins les divers changements de visage en peuvent donner quelque connoissance, je luy dis, feignant d'estre en colere : Ressouviens toy Berger de l'inimitié de nos peres, & croy que celle que je te porteray ne leur cedera en rien, si tu m'importunes jamais plus de tes folies, ausquelles ta jeunesse & mon honneur font pardonner pour ceste fois. Je luy dis ces derniers mots, afin de luy donner un peu de courage : car il est tout vray, que sa beauté, son courage, & son affection me plaisoient, & afin qu'il ne peust me respondre, je me tournay pour parler à Stelle qui estoit assez pres de moy. Luy tout estonné de ceste response, se retira de l'assemblée, si triste, qu'en peu de jours il devint presque mescognoissable, & si particulier ; qu'il ne hantoit plus que les lieux plus retirez & sauvages de nos bois. Dequoy estant advertie par quelques unes de mes compagnes, qui m'en parloient sans penser que j'en fusse la cause ; je commençay d'en ressentir de la peine, & resolus en moy-mesme de chercher quelque moyen de luy donner un peu plus de satisfaction : & parce, comme je vous ay dit, qu'il s'esloignoit de toute sorte de compagnie, je fus contrainte pour le rencontrer de conduire mes trouppeaux du costé où je sceus qu'il se retiroit le plus souvent ; & apres y avoir esté en vain deux ou trois fois, en fin un jour, ainsi que je l'allois cherchant, il me sembla d'entr'oüyr sa voix entre quelques arbres, & je ne fus point trompée : car m'approchant doucement je le vis couché en terre de son long, & les yeux tous moites de larmes si tendus contre le Ciel, qu'ils sembloient immobiles. La veuë que j'en eus, me trouvant toute disposée, m'esmeut tellement à pitié, que je me resolus de ne le laisser plus en semblable peine. C'est pourquoy apres l'avoir quelque temps consideré, & ne voulant point luy faire paroistre, que je le voulusse rechercher : Je me retiray assez loin de là, où faisant semblant de ne prendre garde à luy, je me mis à chanter si haut, que ma voix parvint jusques à ses aureilles. Aussi tost qu'il m'ouyt, je veis qu'il se releva en sursaut, & tournant les yeux du costé où j'estois, il demeura comme ravy à m'escouter : à quoy ayant pris garde, à fin de luy donner commodité de m'approcher, je fis semblant de dormir, & toutefois je tenois les yeux entrouverts pour voir ce qu'il deviendroit, & certes il ne manqua point de faire ce que j'avois pensé : car s'approchant doucement de moy, il se vint mettre à genoux le plus pres qu'il peut, & apres avoir demeuré long temps en cet estat, lors que je faisois semblant d'estre plus assoupie, pour luy donner plus de hardiesse, je sentis qu'apres plusieurs souspirs il se baissa doucement contre ma bouche, & me baisa : Alors me semblant qu'il avoit bien assez pris de courage, j'ouvris les yeux, comme m'estant éveillée, quand il m'avoit touchée, & me relevant, je luy dis, feignant d'estre en colere : Mal appris Berger, qui vous a rendu si outrecuidé, que de venir interrompre mon sommeil de cette sorte ? Luy alors tout tremblant, & sans lever les genoux ; C'est vous, belle Bergere, dit-il, qui m'y avez contraint, & si j'ay failly, vous en devez punir vos perfections qui en sont cause : Ce sont tousjours là, luy dis-je, les excuses de vos outrecuidances, mais si vous continuez à m'offenser ainsi, croyez, Berger, que je ne le supporteray pas. Si vous appellez offense, me répondit-il, d'estre aimée, & adorée, commencez de bonne heure à chercher le chastiment que vous me voulez donner : car dés icy je vous jure que je vous offenseray de ceste sorte toute ma vie, & qu'il n'y a ny rigueur de vostre cruauté, ny inimitié de nos peres, ny empeschement de l'univers, ensemble, qui me puisse divertir de ce dessein. Mais, belle Diane, il faut que j'abrege ces agreables discours, estant si peu convenables en la saison desastrée où je suis, & vous diray seulement, qu'en fin estant vaincuë, je luy dis : Mais quoy, Berger, quelle fin aura vostre dessein, puis que ceux qui vous peuvent rendre tel qu'il leur plaist, le desaprouvent ? Comment, me repliqua-t'il incontinent, rendre tel qu'il leur plaist ? tant s'en faut qu'Alcippe ait ceste puissance sur ma volonté, que je ne l'ay pas moy mesme. Vous pouvez, luy répondis-je, vous dispenser de vous à vostre gré, mais non pas de l'obeïssance que vous devez à vostre pere, sans faire une grande faute. L'obeïssance, adjousta-t'il, que je luy en dois, ne peut passer au delà de ce que je puis sur moy : Car "ce n'est pas faillir, de ne point faire ce que l'on ne peut" : mais soit ainsi que je le doive, puis que "de deux maux on doit fuïr le plus grand", je choisiray plustost de faillir envers luy, qui n'est qu'un homme, qu'envers vostre beauté qui est divine. Nos discours en fin continuerent si avant, qu'il fallut que je luy permisse d'estre mon serviteur, & d'autant que nous estions si jeunes & l'un & l'autre, que nous n'avions pas encore beaucoup d'artifice pour couvrir nos desseins, Alcippe s'en prit incontinent garde, & ne voulant point que ceste amitié passast plus outre, il resolut avec le bon vieillard Cleante son ancien amy, de luy faire entreprendre un voyage si long, que l'absence effaceast ceste jeune impression d'Amour : mais cest esloignement y profita aussi peu que tous les autres artifices dont depuis il se servit : Car Celadon, quoy que jeune enfant a tousjours eu une telle resolution à vaincre toutes difficultez, qu'au lieu que quelqu'autre eust pris ces contrarietez pour peine, il les recevoit pour preuves de soy-mesme, & les nommoit les pierres de touche de sa fidelité : & d'autant qu'il sçeut que son voyage devoit estre long, il me pria de luy donner commodité de me dire à-Dieu. Je le fis, belle Diane, mais si vous eussiez veu l'affection dont il me supplyoit de l'aimer, les sermens dont il m'asseuroit de ne point changer, & les conjurations dont il m'obligeoit à n'en aimer point d'autre, vous eussiez sans doute jugé, que toutes choses plus impossibles pouvoient arriver plustost que la perte de ceste amitié. En fin ne pouvant plus retarder, il me dit, Mon Astre (car tel estoit le nom dont plus communément en particulier il me nommoit) je vous laisse mon frere Lycidas, à qui je ne celay jamais un seul de mes desseins : Il sçait quel service je vous ay voüé ; promettez moy si vous voulez que je parte avec quelque contentement, que vous recevrez, comme venans de moy, tous les services qu'il vous fera, & que par sa presence vous renouvellerez la memoire de Celadon : & certes il avoit raison de me faire ceste priere : car Lycidas durant son éloignement, se monstra si curieux d'observer ce que son frere luy avoit recommandé, qu'il y en eust plusieurs qui creurent qu'il avoit succedé à l'affection que son frere me portoit : cela fut cause qu'Alcippe apres l'avoir tenu trois ans hors de ceste contrée, le r'appella avec opinion qu'un si long terme auroit aisément effacé la legere impression qu'Amour avoit peu faire en une ame si jeune ; & que devenu plus sage, il distrairoit mesme Lycidas de mon affection : mais son retour ne me fut qu'une extréme asseurance de sa fidelité : car la froideur des Alpes qu'il avoit passées par deux fois, ne peut en rien diminuer le feu de son Amour, ny les admirables beautez de ces Romaines le divertir tant soit peu de ce qu'il m'avoit promis. O Dieux ! avec quel contentement me vint-il retrouver ! il me supplia par son frere, que je luy donnasse commodité de me parler : je croy avoir encore sa lettre ; Helas ! j'ay plus cherement conservé ce qui venoit de luy, que luy-mesme : & lors elle tira de sa poche un petit sac, semblable à celuy que Celadon portoit, où à son imitation elle conservoit curieusement les lettres qu'elle recevoit de luy, & tirant la premiere (car elles estoient toutes d'ordre) apres s'estre essuyé les yeux, elle leut tels mots.



LETTRE DE CELADON
à la Bergere Astrée.



  Belle Astrée, mon exil a esté vaincu de ma patience ; fasse le Ciel qu'il l'ait aussi esté de vostre amitié : je suis party avec tant de regret, & revenu avec tant de contentement, que n'estant mort, ny en allant ny en revenant, je tesmoigneray tousjours qu'on ne peut mourir de trop de plaisir, ny de trop de déplaisir. Permettez-moy donc que je vous voye, à fin que je puisse raconter ma fortune à celle qui est ma seule fortune.


  Belle Diane, il est impossible que je me ressouvienne des discours, que nous eusmes alors, sans me reblesser ; de sorte que la moindre playe m'en est aussi douloureuse que la mort. Pendant l'absence de Celadon Artemis ma tante, & mere de Phillis, vint visiter ses parens, & mena avec elle ceste belle Bergere, dit-elle, monstrant Phillis, & par ce que nostre façon de vivre luy sembla plus agreable que celle des Bergers d'Allier, elle resolut de demeurer avec nous, qui ne me fut pas peu de contentement : car par ce moyen nous vinsmes à nous pratiquer, & quoy que l'amitié ne fust pas si estroitte qu'elle a esté depuis, toutefois son humeur me plaisoit de sorte, que je passois assez agreablement plusieurs heures fascheuses avec elle ; & lors que Celadon fut de retour, & qu'il l'eut quelque temps hantée, il en fit un si bon jugement, que je puis dire avec verité, qu'il est cause de l'estroitte affection qui depuis a esté entr'elle & moy. Ce fut à ceste fois, que luy ayant attaint l'âge de dix sept ou dix huict ans, & moy de quinze ou seize, nous commençasmes de nous conduire avec plus de prudence : De sorte que pour celer nostre amitié, je le priay, ou plustost je le contraignis de faire cas de toutes les Bergeres qui auroient quelque apparence de beauté, à fin que la recherche qu'il faisoit de moy, fust plustost jugée commune que particuliere ; je dis que je l'y contraignis, par ce que je n'ay pas opinion que sans son frere Lycidas il y eust jamais voulu consentir : car apres s'estre par plusieurs fois jetté à genoux devant moy, pour revoquer le commandement que je luy en faisois, en fin son frere luy dit, qu'il estoit necessaire pour mon contentement d'en user ainsi, & que s'il n'y sçavoit point d'autre remede, il falloit qu'en cela il se servist de l'imagination, & que parlant aux autres, il se figurast que c'estoit à moy. Helas ! le pauvre Berger avoit bien raison d'en faire tant de difficulté ; car il prevoyoit trop veritablement que de là procederoit la cause de sa mort. Excusez, sage Diane, si mes pleurs interrompent mon discours ; puis que j'en ay tant de sujet que ce seroit impieté de me les interdire : & apres s'estre essuyée les yeux, elle reprit son discours ainsi.

  Et par ce que Phillis estoit d'ordinaire avec moy, ce fut à elle qu'il s'adressa premierement, mais avec tant de contrainte, que je ne pouvois quelquefois m'empescher d'en rire : & d'autant que Phillis croyoit que ce fust à bon escient, & qu'elle traittoit envers luy, comme on a de coustume d'user envers ceux qui commencent une recherche : je me souviens que s'en voyant assez rudement traitté, il chantoit fort souvent ceste chanson, qu'il avoit faite sur ce sujet.



CHANSON.



  Dessus les bords d'une fontaine,
D'humide mousse revestus,
Dont l'onde à mains replis tortus,
S'alloit égarant par la plaine,
Un Berger se mirant en l'eau,
Chantoit ces vers au Chalumeau.
Cessez un jour, cessez la belle,
Avant ma mort d'estre cruelle.


  Se peut-il, qu'un si grand supplice,
Que pour vous je souffre en aimant,
Si les Dieux sont Dieux de justice,
Soit en fin souffert vainement ?
Peut-il estre qu'une amitié
N'esmeuve jamais à pitié,
Mesme quand l'Amour est extréme,
Comme est celle dont je vous aime ?


  Ces yeux de qui les mignardises
M'ont souvent contraint d'esperer,
Encores que pleins de feintises,
Veulent-ils bien se parjurer ?
Ils m'ont dit souvent que son cœur
Quitteroit en fin sa rigueur,
Accordant à ce faux langage
Le reste de son beau visage.


  Mais quoy ? les beaux yeux des Bergeres,
Se trouveront aussi trompeurs,
Que des cours les attraits pipeurs ?
Doncques ces beautez bocageres,
Quoy que sans fard dessus le front,
Dedans le cœur se farderont,
Et n'apprendront en leurs escoles,
Qu'à ne donner que des paroles ?


  C'est assez, il est temps, la Belle,
De finir ceste cruauté
Et croyez que toute beauté,
Qui n'a la douceur avec elle,
C'est un œil qui n'a point de jour :
Et qu'une belle sans Amour,
Comme indigne de ceste flame,
Ressemble un corps qui n'a point d'ame.


  Ma sœur, interrompit Phillis, je me ressouviens fort bien de ce que vous dittes, & faut que je vous fasse rire, de la façon dont il parloit à moy : car le plus souvent ce n'estoient que des mots tant interrompus, qu'il eust fallu deviner pour les entendre, & d'ordinaire quand il me vouloit nommer, il avoit tant accoustumé de parler à vous, qu'il m'appelloit Astrée : Mais voyez que c'est de nostre inclination. Je reconnoissois bien que la nature avoit en quelque sorte advantagé Celadon par dessus Lycidas ; toutefois sans en pouvoir dire la raison, Lycidas m'estoit beaucoup plus agreable. Helas ma sœur, dit Astrée, vous me remettez en memoire un propos qu'il me tint en ce temps-là de vous, & de ceste belle Bergere, dit-elle, se tournant vers Diane. Belle Bergere, me disoit-il, la sage Bellinde, & vostre tante Artemis, sont infiniment heureuses d'avoir de telles filles, & nostre Lygnon leur est fort obligé, puis que par leur moyen, il a le bon-heur de voir sur ses rives, ces deux belles & sages Bergeres. Et croyez que si je m'y connois elles seules meritent l'amitié d'Astrée, c'est pourquoy je vous conseille de les aimer : car je prevoy, pour le peu de connoissance que j'ay eu d'elles, que vous recevrez beaucoup de contentement de leur familiarité : pleust à Dieu que l'une d'elles daignast regarder mon frere Lycidas, avec quelle affection l'y porterois-je ? Et d'autant que j'avois encor fort peu de connoissance de vous, belle Diane, je luy respondis, que je desirerois plustost qu'il servist Phillis, & il advint ainsi que je le souhaittois, car l'ordinaire conversation qu'il eut avec elle à mon occasion, produisit au commencement de la familiarité entr'eux, & en fin de l'Amour à bon escient. Un jour qu'il la trouva à commodité, il resolut de luy declarer son affection avec le plus d'Amour, & le moins de paroles qu'il pourroit : Belle Bergere, luy dit-il, vous avez assez de connoissance de vous-mesmes, pour croire que ceux qui vous ayment, ne vous peuvent aymer qu'infiniment ; il ne peut estre que mes actions ne vous ayent donné quelque connoissance de mon affection, pour peu que vous en ayez reconneu ; puis qu'on ne peut vous aymer qu'à l'extresme, vous devez advoüer que mon Amour est tres-grande ; & toutesfois estant telle, je ne demande en vous pour encore, qu'un commencement de bonne volonté. Nous nous trouvasmes si pres, Celadon, & moy, que nous peusmes ouyr ceste declaration, & la réponse aussi que Phillis luy fit, qui à la verité fut plus rude que je ne l'eusse pas attendu d'elle ; car dés long temps auparavant, elle, & moy avions fort bien reconneu aux yeux & aux actions de Lycidas qu'il l'aimoit, & en avions souvent discouru, & je l'avois plustost trouvée de bonne volonté envers luy qu'autrement : toutefois à ce coup, elle luy respondit avec tant d'aigreur, que Lycidas s'en alla comme desesperé ; & Celadon qui aimoit son frere plus que l'ordinaire, ne pouvant souffrir de le voir traitter de ceste sorte, & ne sçachant à qui s'en prendre, s'en faschoit presque contre moy, dont au commencement je ne peus m'empescher de sousrire, & en fin je luy dis ; Ne vous ennuyez point, Celadon, de ceste response, car nous y sommes presques obligées, puis que "les Bergers de ce temps, pour la plus-part se plaisent beaucoup plus de faire croire à chacun qu'ils ont plusieurs bonnes fortunes, que presque de les avoir vrayement, ayant opinion que la gloire d'un Berger s'augmente par la diminution de nostre honneur" : & à fin que vous sçachiez que je connois bien l'humeur de Phillis, je prends la charge de mettre Lycidas en ses bonnes graces, pourveu qu'il continuë, & qu'il ait un peu de patience : Mais il faut advoüer que quand j'en parlay la premiere fois à ceste Bergere, elle me renvoya si loin, que je ne sçavois presque qu'en esperer, si bien que je me resolus de la gagner avec le temps : mais Lycidas qui n'avoit point de patience, fit dessein plusieurs fois de ne l'aimer plus, & en ce temps il alloit chantant d'ordinaire tels vers.



STANCES,
Sur une resolution de ne plus aimer.



  Quand je vy ces beaux yeux nos superbes vainqueurs.
Soudain je m'y sousmis comme aux Roys de nos cœurs,
Pensant que la rigueur en deust estre bannie :
Mais depuis espreuvant leur dure cruauté,
Je creus qu'eterniser en nous leur Tyrannie,
Ce n'estoit pas Amour, mais plustost lascheté.


  Il est vray que c'est d'eux, dont naissent tous les jours,
Aux moindres de leurs traits quelques nouveaux Amours :
Mais à quoy sert cela, si comme de sa source,
L'eau soudain qu'elle y naist, incontinent s'enfuit ?
De mesme aussi l'Amour d'une soudaine course
S'enfuit loing de ces yeux, quoy qu'il en soit produit.


  A son exemple aussi fuyons les ces beaux yeux,
Fuyons les, & croyons, que c'est pour nostre mieux :
Et quand ils nous voudroient faire quelque poursuitte,
N'attendons point leurs coups n'y pouvant resister :
Car il vaut beaucoup mieux se sauver à la fuitte,
Que d'attendre la mort qu'on peut bien eviter.


  Je croy que Lycidas n'eust pas si promptement mis fin à la cruauté dont Phillis refusoit son affection, si de fortune un jour, qu'elle & moy, selon nostre coustume, nous allions promener le long de Lignon, nous n'eussions rencontré ce Berger dans une Isle de la riviere, en lieu fort escarté, & où il n'y avoit pas apparance de fainte. Nous le vismes d'un des costez de la riviere, qui estoit bien assez large & profonde pour nous empescher d'aller où il estoit, mais non pas d'ouyr les vers qu'il alloit plaignant, en traçant, à ce qu'il sembloit, quelques chiffres sur le sable avec le bout de sa houlette, que nous ne pouvions reconnoistre, pour la distance qu'il y avoit de luy à nous : mais les vers estoient tels.



MADRIGAL.
QU'IL NE DOIT POINT
esperer d'estre aimé.



  Pensons nous en l'aimant,
Que nostre Amour fidelle,
Puisse jetter en elle
Quelque seur fondement ?
Helas ! c'est vainement.
  Car plustost pour ma peine
Ce que je vay tracer,
Sur l'inconstante areine
Ferme se doit penser,
Que pour mon advantage
En son ame volage,
Je jette onc en l'aimant
Quelque seur fondement.


  Peu apres nous ouïsmes que s'estant teu pour quelque temps, il reprenoit ainsi la parole avec un grand Helas ! & levant les yeux au Ciel : O Dieux ! si vous estes en colere contre moy, parce que j'adore avec plus de devotion l'œuvre de vos mains que vous mesmes ; pourquoy n'avez-vous compassion de l'erreur que vous me faites faire ? que si vous n'aviez agreable que Phillis fust adorée, ou vous deviez mettre moins de perfections en elle, ou en moy moins de connoissance de ses perfections : car n'est-ce profaner une chose de tant de merite, que de luy offrir moins d'affection ? Je croy que ce Berger continua assez longuement semblables discours, mais je ne les peuz ouyr, par ce que Phillis me prenant par force sous le bras, m'emmena avec elle ; & lors que nous fusmes un peu éloignées, je luy dis : Mauvaise Phillis, pourquoy n'avez-vous pitié de ce Berger que vous voyez mourir à vostre occasion ? Ma sœur, me respondit-elle, les Bergers de ceste contrée sont si dissimulez, que le plus souvent leur cœur nie ce que leur bouche promet : que si sans passion nous voulons regarder les actions de cestuy-cy, nous connoistrons qu'il n'y a rien qu'artifice : & pour les paroles que nous venons d'ouyr, je juge quant à moy, que nous ayant veuës de loin, il s'est expressément mis sur nostre chemin, à fin que nous ouyssions ses plaintes dissimulées ; autrement n'eussent-elles pas esté aussi bonnes, dittes à nous mesmes qu'à ces bois, & à ces rives sauvages ? Mais ma sœur, luy répondis-je, vous le luy avez deffendu. Voila, me repliqua-t'elle, une grande connoissance de son peu d'amitié, y a t'il quelque commandement assez fort pour arrester une violente affection ? Croyez, ma sœur, que "l'amitié qui peut flechir n'est pas forte" ; pensez vous que s'il eust desobey à mes commandemens, je ne l'eusse pas tenu pour m'aimer davantage ? Mais, ma sœur, en fin, luy dis-je, il vous a obey. Et bien, me repliqua-t'elle, il m'a obey, & en cela je le tiens pour fort obeïssant ; mais en ce qu'il a du tout laissé ma recherche, je le tiens pour fort peu passionné : Et quoy ? estoit il point d'advis qu'à la premiere ouverture qu'il m'a faite de sa bonne volonté, j'en prisse des tesmoins, à fin qu'il ne s'en pûst plus dédire ? Si je ne l'eusse interrompuë, je croy qu'elle eust continué encore long temps ce discours, mais par ce que je desirois que Lycidas fust traitté d'autre sorte, pour la peine que Celadon en souffroit, je luy dis, Que ces façons de parler estoient à propos avec Lycidas, mais non pas avec moy, qui sçavois bien que nous sommes obligées de monstrer plus de mécontentement quand on nous parle d'Amour, que nous n'en ressentons, à fin d'éprouver par là, quelle intention ont ceux qui parlent à nous : Que je la loüerois, si elle usoit de ces termes envers Lycidas, mais que c'estoit trop de meffiance envers moy, qui ne luy avois jamais celé ce que j'avois de plus secret dans l'ame ; & que pour conclusion, puis qu'il estoit impossible qu'elle évitast d'estre aymée de quelqu'un, qu'il valloit beaucoup mieux que ce fust de Lycidas, que de tout autre, puis qu'elle devoit desja estre asseurée de son affection. A quoy elle me respondit, qu'elle n'avoit jamais pensé de dissimuler envers moy, & que elle seroit trop marrie que j'eusse ceste opinion d'elle, & que pour m'en rendre plus de preuve, puis que je voulois qu'elle receust Lycidas, qu'elle m'obeïroit lors qu'elle recognoistroit qu'il l'aimeroit ainsi que je disois : Cela fut cause que Celadon la trouvant quelque temps apres avec moy, luy donna une lettre que son frere luy escrivoit par mon conseil.



LETTRE DE LYCIDAS
A PHILLIS.



  Si je ne vous ay tousjours aimée, que jamais ne sois-je aimé de personne, & si mon affection a jamais changé, que jamais le mal-heur où je suis ne se change. Il est vray que depuis quelque temps, j'ay plus caché d'Amour dans le cœur, que je n'en ay laissé paroistre en mes yeux, ny en mes paroles. Si j'ay failly en cela, accusez-en le respect que je vous porte, qui m'a ordonné d'en user ainsi. Que si vous ne croyez le serment que je vous en fay, tirez-en telle preuve que vous voudrez de moy, & vous connoistrez que vous m'avez mieux acquis, que je ne sçay vous en asseurer par mes veritables, mais trop impuissantes paroles.


  En fin, sage Diane, apres plusieurs repliques d'un costé & d'autre, nous fismes en sorte que Lycidas fut receu ; & dés lors nous commençasmes tous quatre une vie qui n'estoit point desagreable, nous favorisant l'un l'autre, avec le plus de discretion qu'il nous estoit possible ; & à fin de mieux couvrir nostre dessein, nous inventasmes plusieurs moyens, fut de nous parler, fut de nous escrire secrettement. Vous aurez peut-estre bien pris garde à ce rocher, qui est sur le grand chemin allant à la Roche : Il faut que vous sçachiez, qu'il y a un peu de peine à monter au dessus : mais y estant le lieu est enfoncé, de sorte que l'on s'y peut tenir debout sans estre veu par dehors, & par ce qu'il est sur le grand chemin, nous le choisismes pour nous y assembler, sans que personne nous vist : que si quelqu'un nous rencontroit en y allant nous feignions de passer chemin, & afin que l'un ny l'autre n'y allast point vainement, nous mettions dés le matin quelque brisée au pied, pour marque que nous avions à nous dire quelque chose : il est vray que pour estre trop pres du chemin pour peu que nostre voix haussast, nous pouvions estre ouys de ceux qui alloient & venoient ; cela estoit cause que d'ordinaire nous laissions ou Phillis, ou Lycidas en garde, qui d'aussi loing qu'ils voyoient approcher quelqu'un, toussoient pour nous en advertir : & par ce que nous avions coustume de nous escrire tous les jours pour estre quelquefois empeschez, & ne pouvoir venir en ce lieu, nous avions choisi le long de ce petit ruisseau qui coustoye la grande allée, un vieux saule my-mangé de vieillesse, dans le creux duquel nous mettions tous les jours des lettres, & afin de pouvoir plus aisément faire response, nous y laissions ordinairement une escritoire. Bref, sage Diane, nous nous tournions de tous les costez, qu'il nous estoit possible pour nous tenir cachez : Et mesme nous avions pris une telle coustume de ne nous parler point Celadon & moy, ny Lycidas & Phillis, qu'il y en eut plusieurs qui crurent que Celadon eust changé de volonté : & par ce qu'au contraire aussi tost qu'il voyoit Phillis il l'alloit entretenir, & elle luy faisoit toute la bonne chere qu'il luy estoit possible : & moy de mesme, toutes les fois que Lycidas arrivoit, je rompois compagnie à tout autre pour parler à luy. Il advint que par succession de temps Celadon mesme eust opinion que j'aymois Lycidas, & moy je creus qu'il aimoit Phillis, & Phillis pensa que Lycidas m'aimoit, & Lycidas eust opinion que Phillis aimoit Celadon. De sorte que nous nous trouvasmes, sans y penser, tellement embroüillez de ces opinions, que la jalousie nous fist bien paroistre qu'"il faut peu d'apparence pour la faire naistre dans un cœur qui aime bien". A la verité, interrompit Phillis, nous estions bien escholiers d'Amour en ce temps-là : car à quoy nous servoit pour cacher ce que vrayement nous aimions, de faire croire à chacun un'Amour qui n'estoit pas : puis que vous deviez bien autant craindre que l'on creust que vous voulussiez du bien à Lycidas comme à Celadon ? Ma sœur, ma sœur, repliqua Astrée, luy frappant de la main sur l'espaule "nous ne craignons guiere qu'on pense de nous ce qui n'est pas, & au contraire le moindre soupçon de ce qui est vray ne nous laisse aucun repos". Cette jalousie, continua-t'elle, se tournant vers Diane, nous attaignit tellement tous quatre, que je ne crois pas que la vie nous eust longuement duré, si quelque bon demon ne nous eust fait resoudre de nous en esclaircir en presence les uns des autres. Des-ja sept ou huit jours s'estoient escoulez, que nous ne nous voyons plus dans le rocher, & que les lettres que Celadon & moy mettions au pied du saule, estoient si differentes de celles que nous avions accoustumé ; qu'il sembloit que ce fussent differentes personnes. En fin, comme je vous dis, quelque bon demon ayant soucy de nous, nous fit par hazard rencontrer tous quatre en ce mesme lieu sans nulle autre compagnie : Et l'amitié de Celadon (d'autant plus forte que toutes les autres, qu'elle le contraignit le premier de parler) luy mit ces paroles dans la bouche. Belle Astrée, si je pensois que le temps peust remedier au mal que je ressens, je m'en remettrois au remede qu'il me pourroit r'apporter : mais puis que plus il va vieillissant, plus aussi va-t'il augmentant, je suis contraint de luy en rechercher un meilleur par la plainte que je vous veux faire du tort que je reçoy ; & d'autant plus aisement m'y suis-je resolu, que je suis pour faire ma plainte & devant mes juges, & devant mes parties. Et lors qu'il vouloit continuer Lycidas l'interrompit, disant, qu'il estoit en une peine qui n'estoit en grandeur guiere differente de la sienne. En grandeur ? dit Celadon, il est impossible, car la mienne est extréme. Et la mienne, repliqua Lycidas, est sans comparaison. Cependant que nos Bergers parloient ensemble, je me tournay vers Phillis, & luy dis ; Vous verrez ma sœur, que ces Bergers se veulent plaindre de nous, à quoy elle me respondit, que nous avions bien plus d'occasion de nous plaindre d'eux. Mais encore, luy dis-je, que j'en aye beaucoup de me douloir de Celadon, toutesfois j'en ay encor davantage de vous, qui sous tiltre de l'amitié que vous feignez de me porter, l'avez distrait de celle qu'il me faisoit paroistre : De sorte que je puis dire, que vous me l'avez desrobé ; & par ce que Phillis demeura si confuse de mes propos, qu'elle ne sçavoit que me respondre, Celadon s'adressant à moy, me dit. Ah ! belle Bergere, mais volage comme belle, est-ce ainsi que vous avez perdu la memoire des services de Celadon & de vos serments ? Je ne me plains pas tant de Lycidas, encor qu'il ait manqué au devoir de la proximité & de l'amitié qui est entre-nous, comme je me deulx de vous à vous mesme, sçachant bien que le desir que vos perfections produisent dans un cœur, peut bien faire oublier toute sorte de devoir : mais est-il possible qu'un si long service que le mien, une si absoluë puissance que celle que vous avez tousjours euë sur moy, & une si entiere affection que la mienne, n'ait peu arrester l'inconstance de vostre ame ? ou bien si encore tout ce qui vient de moy est trop peu pour le pouvoir, comment est-ce que vostre foy si souvent jurée, & les Dieux si souvent pris pour tesmoins, ne vous ont peu empescher de faire devant mes yeux une nouvelle election ? En mesme temps Lycidas prenant la belle main de Phillis, apres un grand souspir, luy dit ; Belle main, en qui j'ay entierement remis ma volonté, puis je vivre & sçavoir, que tu te plaises à la despouille d'un autre cœur que du mien ? du mien, dis-je, qui avoit merité tant de fortune, si quelqu'un eust peu en estre digne par la plus grande, par la plus sincere, & par la plus fidelle amitié qui ait jamais esté ? Je ne pûs escouter les autres paroles que Lycidas continua : car je fus contrainte de respondre à Celadon : Berger, Berger, luy dis-je, tous ces mots de fidelité & d'amitié sont plus en vostre bouche, qu'en vostre cœur : & j'ay plus d'occasion de me plaindre de vous que de vous escouter : mais par ce que je ne fay plus d'estat de rien qui vienne de vous, je ne daignerois m'en douloir ; vous en devriez faire de mesme, si vos dissimulations le vous permettoient : mais puis que nos affaires sont en ce terme, continuez Celadon, aimez bien Phillis, & la servez bien, ses vertus le meritent ; que si en parlant à vous je rougis, c'est de dépit d'avoir aimé ce qui en estoit tant indigne, & de m'y estre si lourdement deceuë. L'estonnement de Celadon fut si grand, oyant les reproches que je luy faisois, qu'il demeura longuement sans pouvoir parler, ce qui me donna commodité d'oüyr que Phillis respondoit à Lycidas : Lycidas, Lycidas, celuy qui me doit me demande : Vous me nommez volage, & vous sçavez bien que c'est le nom le plus convenable à vos actions : mais vous pensez en vous plaignant le premier, effacer le tort que vous me faites, à moy ? non, je faux, mais à vous-mesme : car ce vous est plus de honte de changer, que je ne fais de perte en vostre changement ; mais ce qui m'offense, c'est que vous vueilliez m'accuser de vostre faute : & faindre quelque bonne occasion de vostre infidelité : "il est vray toutefois que celuy qui déçoit un frere, peut bien tromper celle qui ne luy est rien". Et lors se tournant vers moy, elle me dit. Et vous, Astrée, croyez que le gain que vous avez fait le divertissant de mon amitié, ne peut estre de plus longue durée que jusques à ce qu'il se presente un autre object, encor que je sçache bien que vos perfections ont tant de puissance, que si ce n'estoit un cœur tout de plume, vous le pourriez arrester. Phillis, luy repliquay-je, la preuve rend tesmoignage que vous estes une flatteuse, quand vous parlez ainsi des perfections qui sont en moy, puis que m'ayant desrobé Celadon, il faut qu'elles soient bien foibles, ne l'ayant pû retenir apres l'avoir pris. Celadon se jettant à genoüil devant moy : Ce n'est pas, me dit-il, pour mespriser les merites de Phillis : mais je proteste bien devant tous les Dieux, qu'elle n'alluma jamais la moindre estincelle d'Amour dans mon ame, & que je supporteray avec moins de desespoir l'offense que vous feriez contre moy en changeant, que non point celle que vous faites contre mon affection en me blasmant d'inconstance. Il ne sert à rien, sage Diane, de particulariser tous nos discours, car ils seroient trop longs, & vous pourroient ennuyer : tant y a qu'avant que nous separer nous fusmes tellement remis en nostre bon sens, ainsi le faut-il dire, que nous reconnusmes le peu de raison qu'il y avoit de nous soupçonner les uns les autres : & toutefois nous avions bien à loüer le Ciel, que nous nous fissions ceste declaration tous quatre ensemble, puis que je ne crois pas qu'autrement il eust esté possible de desraciner cette erreur de nostre ame ; & quant à moy je vous asseure bien que rien n'eust peu me faire entendre raison, si Celadon ne m'eust parlé de ceste sorte devant Phillis mesme.

  Or depuis ce temps nous allasmes un peu plus retenus que de coustume ; mais au sortir de ce travail je rentray en un autre qui n'estoit guiere moindre : car nous ne peusmes si bien dissimuler, qu'Alcippe, qui prenoit garde, ne reconneust que l'affection de son fils envers moy n'estoit pas du tout estainte, & pour s'en asseurer, il veilla si bien ses actions, que remarquant avec quelle curiosité il alloit tous les jours à ce vieux saule, où nous mettions nos lettres, un matin il s'y en alla le premier, & apres avoir longuement cherché, prenant garde à la fouleure que nous avions faite sur l'herbe pour y estre allez si souvent, il se laissa conduire, & le trac le mena droit au pied de l'arbre, où il trouva une lettre que j'y avois mise le soir ; elle estoit telle.



LETTRE D'ASTREE.
A CELADON



  Hier nous allasmes au Temple, où nous fusmes assemblés pour assister aux honneurs qu'on fait à Pan & à Siringue en leur chommant ce jour ; j'eusse dit festoyant si vous y eussiez esté : mais l'amitié que je vous porte est telle, que ny mesmes les choses divines, s'il m'est permis de le dire ainsi, sans vous ne me peuvent plaire. Je me trouve tant incommodée de nos communs importuns, que sans la promesse que j'ay de vous escrire tous les jours, je ne sçay si aujourd'huy vous eussiez eu de mes nouvelles : recevez-les donc pour ce coup de ma promesse.


  Quand Alcippe eust leu ceste lettre, il la remit au mesme lieu, & se cachant pour voir la response, son fils ne tarda pas d'y venir, & ne se trouvant point de papier rescrivit sur le dos de ma lettre, & m'a dit depuis que la sienne estoit telle.



LETTRE DE CELADON
A LA BERGERE ASTREE.



  Vous m'obligez & desobligez en mesme temps ; pardon si ce mot vous offense : Quand vous me dittes que vous m'aimez, puis-je avoir quelque plus grande obligation à tous les Dieux ? Mais l'offense n'est pas petite quand ceste fois vous ne m'escrivez que pour me l'avoir promis : car je dois ce bien à vostre promesse & non pas à vostre amitié. Ressouvenez-vous je vous supplie, que je ne suis pas à vous par ce que je le vous ay promis, mais par ce que veritablement je suis vostre, & que de mesme je ne veux pas des lettres pour les conditions qui sont entre nous : mais pour le seul tesmoignage de vostre bonne volonté, ne les cherissant pas pour estre marchandées : mais pour m'estre envoyées d'une entiere & parfaicte affection.


  Alcippe n'avoit peu recognoistre qui estoit la Bergere à qui ceste lettre s'adressoit : car il n'y avoit personne de nommé. Mais voyez que c'est d'un esprit qui veut contrarier, il ne plaignit pas sa peine d'attendre en ce mesme lieu plus de cinq ou six heures, pour voir qui seroit celle qui la viendroit querir : S'asseurant bien que le jour ne s'escouleroit pas que quelqu'une ne la vint prendre : Il estoit des ja fort tard quand je m'y en allay : mais soudain qu'il m'apperceut, de peur que je ne la prisse il se leva, & fist semblant de s'estre endormy-là : & moy pour ne luy point donner de soupçon tournant mes pas, je faignis de prendre une autre voye : luy au contraire fort satisfait de sa peine, aussi tost que je fus partie prit la lettre, & se retira chez soy, d'où il fist incontinant dessein d'en envoyer son fils, par ce qu'il ne vouloit en sorte quelconque qu'il y eut alliance entre nous, à cause de l'extréme inimitié qu'il y avoit entre Alcé & luy ; & au contraire avoit intention de le marier avec Malthée fille de Forelle, pour quelque commodité qu'il pretendoit de leur voisinage. Les paroles qui furent dittes entre nous à son depart n'ont esté que trop divulguées par une des Nimphes de Bellinde : car je ne sçay comment ce jour-là Lycidas qui estoit au pied du Rocher s'endormit, & ceste Nymphe en passant nous oüyt, & escrivit dans des tablettes tous nos discours. Et quoy, interrompit Diane, sont-ce les vers que j'ay oüy chanter à une des Nymphes de ma mere, sur le départ d'un Berger ? Ce les sont, respondit Astrée, & par ce que je n'ay jamais voulu faire semblant qu'il y eust quelque chose qui me touchast, je ne les ay osé demander. Ne vous en mettez point en peine, repliqua Diane : car demain je vous en donneray une coppie. Et apres qu'Astrée l'en eut remerciée elle continua.

  Or durant cét esloignement, Olimpe fille du Berger Lupeandre, demeurant sur les confins de Forestz, du costé de la riviere de Furan, vint avec sa mere en nostre hameau : & par ce que ceste bonne vieille aimoit fort Amarillis, comme ayant de jeunesse esté nourries ensemble, elle la vint visiter. Ceste jeune Bergere n'estoit pas si belle qu'elle estoit affetée, & avoit si bonne opinion d'elle mesme, qu'il luy sembloit que tous les Bergers qui la regardoient en estoient amoureux ; qui est une reigle infaillible, pour toutes celles qui s'affectionnent aisément. Cela fut cause qu'aussi tost qu'elle fut arrivée dans la maison d'Alcippe, elle commença de s'embesongner de Lycidas, ayant opinion que la civilité dont il usoit envers elle procedast d'Amour : soudain que le Berger s'en apperceut, il nous le vint dire pour sçavoir comme il avoit à s'y conduire : nous fusmes d'avis, afin de mieux couvrir l'affection qu'il portoit à Phillis, qu'il maintint Olimpe en ceste opinion. Et peu apres il advint par mal-heur qu'Artemis eut quelque affaire sur les rives d'Allier, où elle emmena avec elle Phillis, quelque artifice que nous sceussions inventer pour la retenir. Durant cét esloignement qui pût estre de six ou sept lunes, la mere d'Olimpe s'en retourna, & laissa sa fille entre les mains d'Amarillis, en intention que Lycidas l'espouseroit, jugeant selon ce qu'elle en voyoit, qu'il l'aimoit desja beaucoup : Et par ce que c'estoit un party avantageux pour elle, elle fut conseillée par sa mere de le rendre le plus amoureux qu'il luy seroit possible : Et vous asseure, belle Diane, qu'elle ne s'y feignit point : car depuis ce temps-là elle estoit plustost celle qui recherchoit, que la recherchée. Si bien que un jour qu'elle le trouva à propos, ce luy sembloit, dans le plus retiré du bois de Bon-lieu, où de fortune il estoit allé chercher une brebis qui s'estoit esgarée, apres quelques propos communs, elle luy jetta un bras au col, & apres l'avoir baisé, luy dit, gentil Berger, je ne sçay qu'il y peut avoir en moy de si desagreable, que je ne puisse par tant de demonstrations de bonne volonté trouver lieu en vos bonnes graces. C'est peut-estre, respondit le Berger en sousriant, par ce que je n'en ay point. Celuy qui diroit comme vous, repliqua la Bergere, devroit estre estimé autant aveuglé que vous l'estes, si vous ne voyez point l'offre que je vous fais de mon amitié : Jusques à quand Berger, ordonnez-vous que j'aime sans estre aimée, & que je recherche sans que l'on m'en sçache gré ? Si me semble-t'il que les autres Bergeres de qui vous faites tant de cas, ne sont point plus aimables que moy, ny n'ont aucun avantage dessus moy, sinon en la possession de vos bonnes graces. Olimpe proferoit ces paroles avec tant d'affection, que Lycidas en fut esmeu ; Belle Diane, toutes les autres fois que je me suis ressouvenuë de l'accident qui arriva lors à ce Berger, je n'ay peu m'empescher d'en rire : mais ores mon mal-heur me le deffend, & toutefois il me semble qu'il n'y a pas dequoy s'ennuyer, sinon pour Phillis, qui luy avoit tant commandé de faindre de l'aimer : car la fainte en fin fut à bon escient, & ainsi ceste miserable Olimpe, pensant, par ses faveurs se faire aimer davantage, se rendit depuis ce temps-là si mesprisée, que Lycidas (ayant eu d'elle tout ce qu'il en pouvoit avoir) la desdaigna, de sorte qu'il ne la pouvoit souffrir aupres de luy. Incontinant que ceste fortune luy fut arrivée, il me la vint raconter avec tant d'apparance de desplaisir, que j'eus opinion qu'il se repentoit de sa faute, & toutefois il n'avint pas ainsi : car ceste Bergere fit tant la folle, qu'elle en devint enceinte, & lors qu'elle commençoit de s'en ressentir, Phillis revint de son voyage, & si je l'avois attenduë avec beaucoup de peine, aussi la receus-je avec beaucoup de contentement : mais comme on s'enquiert ordinairement le plutost de ce qui touche au cœur, Phillis apres les deux ou trois premieres paroles, ne manqua de demander comme Lycidas se portoit, & comme il se gouvernoit avec Olimpe. Fort bien, luy respondis-je, & m'asseure qu'il ne tardera guiere à vous en venir dire des nouvelles : je luy en tranchois le propos si court, de peur de luy dire quelque chose qui offensast Lycidas, qui de son costé n'estoit pas sans peine, ne sçachant comme aborder sa Bergere : en fin il se resolut de souffrir toutes choses plustost que d'estre banny de sa veuë, & s'en vint la trouver en son logis, où il sçavoit que j'estois ; soudain que Phillis le vid, elle courut à luy les bras ouverts pour le salüer : mais s'estant un peu reculé, il luy dit : Belle Phillis, je n'ay point assez de hardiesse pour m'approcher de vous, si vous ne me pardonnez la faute que je vous ay faite. La Bergere (ayant opinion qu'il s'excusoit de ne luy estre venu au devant comme il avoit accoustumé) luy respondit : il n'y a rien qui me puisse retarder de salüer Lycidas, & quand il m'auroit offensée beaucoup davantage, je luy pardonne toutes choses : A ce mot elle s'avança, & le salüa avec beaucoup d'affection : mais il y eut du plaisir quand elle l'eut ramené à moy, & qu'il me pria de declarer son erreur à sa Maistresse, afin de sçavoir promptement à quoy elle le condamneroit : Non pas, dit-il, que le regret de l'avoir offensée ne m'accompagne au cercueil : mais pour le desir que j'ay de sçavoir ce qu'elle ordonnera de moy. Ce mot fit monter la couleur au visage de Phillis, se doutant bien que son pardon avoit esté plus grand, que son intention ; à quoy Lycidas prenant garde : Je n'ay point assez de courage, me dit-il, pour oüyr la declaration que vous luy en ferez. Pardonnez moy donc belle Maistresse (se tournant vers Phillis) si je vous romps si tost compagnie, & si ma vie vous a dépleu, & que ma mort vous puisse satisfaire, ne soyez point avare de mon sang. A ce mot, quoy que Phillis le r'appellast, il ne voulut revenir, au contraire poussant la porte il nous laissa seules. Vous pouvez croire que Phillis ne fut paresseuse de s'enquerir s'il y avoit quelque chose de nouveau, & d'où venoit une si grande crainte. Sans l'arrester d'un long discours, je luy dis ce qui en estoit, & ensemble mis toute la faute dessus nous, qui avions esté si mal avisées de ne prevoir que sa jeunesse ne pouvoit faire plus de resistance aux recherches de ceste folle : & que son desplaisir en estoit si grand, que son erreur en estoit pardonnable. Du premier coup je n'obtins pas d'elle ce que je desirois : mais peu de jours apres Lycidas par mon conseil se vint jetter à ses genoux, & par ce que pour ne le voir point elle s'en courut en une autre chambre, & de celle-là en une autre, fuyant Lycidas, qui l'alloit poursuivant, & qui estoit resolu, ainsi qu'il disoit, de ne la laisser en paix, qu'il n'eust le pardon, ou la mort ; en fin ne sçachant plus où fuïr, elle s'arresta en un cabinet, où Lycidas entrant & fermant les portes, se remit à genoux devant elle, & sans luy dire autre chose, attendoit l'arrest de sa volonté. Ceste affectionnée opiniastreté eut plus de force sur elle, que mes persuasions, & ainsi apres avoir demeuré quelque temps sans luy rien dire : Va, luy dit-elle, importun, c'est à ton opiniastreté, & non à toy que je pardonne : A ce mot il luy baisa la main, & me vint ouvrir la porte, pour me montrer qu'il en avoit eu la victoire : & lors voyant ses affaires en si bon estat, je ne les laissay point separer que toutes offenses ne fussent entierement remises, & Phillis pardonna tellement à son Berger, que depuis le voyant en une peine extréme de celer le ventre d'Olimpe, qui grossissoit à veuë d'œil, elle s'offrit de luy aider & assister en tout ce qu'il luy seroit possible. Pour certain, interrompit alors Diane, voila une estrange preuve de bonne amitié ; pardonner une telle offense qui est entierement contre l'amitié, & de plus empescher que celle qui en est cause n'en ait du desplaisir ? Sans mentir, Phillis, c'est trop, & pour moy j'advoüe que mon courage ne le sçauroit souffrir. Si fit donc bien mon amitié, respondit Phillis, & par là vous pouvez juger de quelle qualité elle est. Laissons ceste consideration à part, repliqua Diane, car elle seroit fort desavantageuse pour vous : puis que "de ne ressentir les offenses qui se font contre l'amitié, c'est plustost signe de deffaut que de sur-abondance d'Amour" : & quant à moy si j'eusse esté des amies de Lycidas, j'eusse expliqué cét offre au desavantage de vostre bonne volonté. Ah ! Diane, dit Phillis, si vous sçaviez que c'est que d'aimer, comme de vous faire aimer, vous jugeriez qu'"au besoin se connoist l'amy", mais le ciel s'est contenté de vous avoir faite pour estre aimée, & non pas pour aimer. Si cela est, respondit Diane, je luy suis plus obligée d'un tel bien que de la vie : mais si je suis capable sans aimer de juger de l'amitié ? Il ne se peut, interrompit Phillis. J'aime donc mieux m'en taire, respondit Diane, que d'en parler avec une si chere permission : toutefois si vous me voulez faire autant de grace qu'au medecin qui parle & juge indifferemment de toutes sortes de maladies sans les avoir euës, je diray, que "s'il y a quelque chose en l'amitié, dont l'on doive faire estat, ce doit estre sans plus l'amitié mesme : car toute autre chose qui nous en plaist, ce n'est que pour estre jointe avec elle : & par ainsi il n'y a rien qui puisse plus offencer celuy qui ayme, que de remarquer quelque deffaut d'Amour", & ne point ressentir telles offenses, c'est veritablement avoir l'esprit ladre pour ceste passion. Et voulez vous que je vous die ce qu'il me semble de l'amitié ? C'est une musique à plusieurs voix, qui bien unies, rendent une tres-douce harmonie : mais si l'une desaccorde, elle ne déplaist pas seulement, mais fait oublier tout le plaisir, qu'elles ont donné auparavant. Par ainsi, dit Phillis, mauvaise Diane, vous voulez dire, que si on vous avoit servie longuement, la premiere offense effaceroit toute la memoire du passé. Cela mesme, dit Diane, ou peu moins. O Dieux, s'escria Phillis, que celuy qui vous aymera n'aura pas œuvre faite ! Celuy qui m'aimera, repliqua Diane, s'il veut que je l'aime, prendra garde de n'offenser mon amitié : & croyez-moy, Phillis, qu'à ce coup vous avez plus fait d'injure à Lycidas, qu'il ne vous avoit auparavant offensée. Donc, dit Phillis en sousriant, autresfois je disois que c'estoit l'amitié qui me l'avoit fait faire, mais à ceste heure, je diray que c'estoit la vengeance ; & aux plus curieux j'en diray la raison que vous m'avez apprise. Ils jugeront, adjousta Diane, qu'autresfois vous avez sçeu aimer, & qu'à ceste heure vous sçavez que c'est d'aimer. Quoy que c'en soit, répondit Phillis, s'il y eust de la faute, elle proceda d'ignorance, & non point de deffaut d'Amour : car je pensois y estre obligée, mais s'il y retourne jamais, je me garderay bien d'y retomber. Et vous Astrée, vous estes trop longuement muette, dittes nous donc comme j'assistay à faire cest enfant ? alors Astrée reprit ainsi.

  Soudain que ceste Bergere se fut offerte, Lycidas l'accepta fort effrontément, & dés lors il envoya un jeune Berger à Moin, pour luy amener la sage femme de ce lieu, les yeux clos, à fin qu'elle ne sçeut discerner où elle alloit. Diane alors, comme toute estonnée mit le doigt sur la bouche, & dit : Belle Bergere, cecy n'a pas esté si secret que vous pensez, je me ressouviens d'en avoir ouy parler. Je vous supplie, dit Phillis, racontez nous comme vous l'avez ouy dire, pour sçavoir s'il a esté redit à la verité. Je ne sçay, adjousta Diane, si je m'en pourray bien ressouvenir ; le pauvre Philandre fut celuy qui m'en fit le conte, & m'asseura qu'il l'avoit apris de Lucine la sage femme, à qui mesme il estoit arrivé, & qu'elle n'en eust jamais parlé, si on se fust fié en elle : Un jour qu'elle se promenoit dans le parc, qui est entre Mont-Brison, & Moin, avec plusieurs autres ses compagnes, elle vid venir à elle un jeune homme qu'elle ne cognoissoit point, & qui à son abord luy fit des recommandations de quelques unes de ses parentes, qui estoient à Feurs, & puis luy en dit quelques particularitez, à fin de la separer un peu des autres femmes qui estoient avec elles : & lors qu'il la vid seule, il luy fit entendre qu'une meilleure occasion le conduisoit vers elle : car c'est, luy dit-il, pour vous conjurer par toute la pitié que vous eustes jamais, de vouloir secourir une honneste femme, qui est en danger si vous luy refusez vostre aide : la bonne femme fut un peu surprise d'ouyr changer tout à coup ce discours, mais le jeune homme la pria de celer mieux son estonnement, & qu'il éliroit plustost la mort, que si on venoit à soupçonner cet affaire ; & Lucine s'estant r'asseurée, & ayant promis qu'elle seroit secrette, & qu'il luy dist seulement en quel temps elle se devoit tenir preste : Ne faictes donc point de voyage de deux mois, luy dit le jeune homme, & afin que vous ne perdiez rien ; voila l'argent que vous pourriez gaigner ailleurs durant ce temps-là. A ce mot il luy donna quelques pieces d'or dans un papier, & s'en retourna sans passer à la ville : apres toutefois avoir sçeu d'elle, si elle ne marcheroit pas la nuict, & qu'elle luy eust respondu, voyant le gain si grand, que nul temps ne la pourroit arrester. Dans quinze ou seize jours apres, ainsi qu'elle sortoit de Moin, sur les cinq ou six heures du soir, elle le vid revenir avec le visage tout changé, & s'approchant d'elle, luy dit : Ma mere, le temps nous a déceu, il faut partir, les chevaux nous attendent, & la necessité nous presse : elle voulut rentrer en la maison pour donner ordre à ses affaires, mais il ne voulut le luy permettre, craignant qu'elle n'en parlast à quelqu'un : ainsi estant parvenu dans un vallon fort retiré du grand chemin du costé de la Garde, elle trouva deux chevaux avec un homme de belle taille, & vestu de noir, qui les gardoit : aussi tost qu'il vid Lucine, il s'en vint à elle avec un visage fort ouvert, & apres plusieurs remerciemens, la fit mettre en trousse derriere celuy qui l'estoit allé querir, puis montant sur l'autre cheval, s'en allerent au grand trot à travers les champs ; & lors qu'ils furent un peu éloignez de la ville, & que la nuict commençoit à s'obscurcir, ce jeune homme sortant un mouchoir de sa poche, banda les yeux à Lucine, quelque difficulté qu'elle en sçeust faire ; & apres firent faire deux ou trois tours au cheval sur lequel elle estoit, pour luy oster toute connoissance du chemin qu'ils vouloient tenir ; & puis reprenant le trot, marcherent une bonne partie de la nuict, sans qu'elle sçeut où elle alloit, sinon qu'ils luy firent passer une riviere, comme elle croit, deux ou trois fois, & puis la mettant à terre, la firent marcher quelque temps à pied, & ainsi qu'elle pouvoit juger c'estoit par un bois, où en fin elle entrevit un peu de lumiere à travers le mouchoir, que tost apres ils luy osterent, & lors elle se trouva sous une tente de tapisserie, accommodée de telle façon que le vent n'y pouvoit entrer : d'un costé elle vid une jeune femme dans un lit de camp, qui se plaignoit fort, & qui estoit masquée : au pied du lit elle apperceut une femme qui avoit aussi le visage couvert, & qui à ses habits, monstroit d'estre âgée, elle tenoit les mains jointes, & avoit les larmes aux yeux ; de l'autre costé il y avoit une jeune fille de chambre masquée, avec un flambeau en la main : au chevet du lict estoit panché cet honneste homme qu'elle avoit trouvé avec les chevaux, qui faisoit paroistre de ressentir infiniment le mal de ceste femme, qui estoit appuyée contre son estomach, & le jeune homme qui l'avoit portée en trousse, alloit d'un costé & d'autre pour donner ce qui estoit necessaire, y ayant sur une table au milieu de ceste tente, deux grands flambeaux allumez. Il est aisé à croire, que Lucine fut fort estonnée de se treuver en tel lieu, toutefois elle n'eut le loisir de demeurer long temps en cet estonnement : car on eust jugé que ceste petite creature n'attendoit que l'arrivée de ceste femme pour venir au monde, tant la mere prit tost les douleurs de l'accouchement, qui ne luy durerent pas une demie heure sans délivrer d'une fille : mais ce fut une diligence encore plus grande que celle dont on usa à débagager incontinent, & à mettre l'accouchée, & l'enfant dans une littiere, & à r'envoyer Lucine apres l'avoir bien contentée, les yeux clos toutefois ainsi qu'elle estoit venuë : que si on se fust fié en elle, elle jure que jamais elle n'en eust parlé, mais qu'il luy sembloit que leur meffiance luy en donnoit congé : & voila tout ce que j'en ay sçeu, par Philandre. Astrée & Phillis qui avoient esté fort attentives à son discours, se regarderent entr'elles, fort estonnées, & Phillis ne peut s'empescher de sousrire, & Diane luy en demandant la raison ; C'est par ce, dit-elle, que vous nous avez dit une histoire, que nous ne sçavions pas, & pour moy je ne sçaurois m'imaginer qui ce peut estre : Car pour Olimpe, elle ne fust point tant hazardée ; & faut par necessité que ce soit autre qu'une Bergere, y ayant un si grand appareil. En verité répondit Diane ; je prenois cest honneste homme pour Lycidas, la vieille pour la mere de Celadon, & la fille de chambre pour vous, & jugeois que vous vous fussiez ainsi déguisées pour n'estre recogneuës. Si vous asseureray-je, reprit Astrée, que ce n'est point Olimpe, car Phillis n'y usa d'autre artifice que de la faire venir en sa maison : & de fortune sa mere Artemis, estoit pour lors allée sur les rives d'Allier : & par ce qu'Olimpe estoit entre les mains d'Amarillis, il fallut qu'elle feignit d'estre malade, ce qui luy fut fort aisé, à cause du mal qu'elle avoit desja, & apres avoir traisné quelque temps, elle fit entendre elle mesme à la mere de Celadon, que le changement d'air luy r'apporteroit peut estre du soulagement, & qu'elle s'asseuroit que Phillis seroit bien aise de la retirer chez elle. Amarillis qui se sentoit chargée de sa maladie, fut bien aise de ceste resolution, & ainsi Phillis la vint querir : & lors que le terme approcha, Lycidas alla prendre la sage femme, & luy banda les yeux, à fin qu'elle ne reconneust point le chemin, mais quand elle fut arrivée, il les luy débanda, sçachant bien qu'elle ne connoistroit pas Olimpe, comme ne l'ayant jamais veuë auparavant. Voila tout l'artifice qui y fut fait : & soudain qu'elle fut bien remise, elle s'en alla chez elle, & nous a-t'on dit depuis qu'elle usa d'un bien plaisant artifice pour faire nourrir sa fille : car aussi tost qu'elle fut arrivée, elle aposta une folle femme, qui feignant de l'avoir faite ; la vint donner à un Berger qui avoit accoustumé de servir chez sa mere, disant qu'elle l'avoit euë de luy : Et par ce que ce pauvre Berger s'en sentoit fort innocent, il la refusa & la rabroüa, de sorte qu'elle qui estoit faite au badinage, le poursuivit jusques dans la chambre de Lupeandre mesme : & là, quoy que le Berger la refusast, elle mit l'enfant au milieu de la chambre & s'en alla. On nous a dit que Lupeandre se courrouça fort, & Olimpe aussi à ce Berger, mais la conclusion fut, qu'Olimpe se tournant vers sa mere : Encor ne faut-il pas, luy dit-elle, que ceste petite creature demeure sans estre nourrie ; elle ne peut mais de la faute d'autruy, & ce sera une œuvre agreable aux Dieux de la faire eslever. La mere qui estoit bonne & charitable, s'y accorda : & ainsi Olimpe retira sa fille aupres d'elle : Cependant Celadon estoit chez Forelle, où l'on luy faisoit toute la bonne chere qu'il se pouvoit, & mesme Malthée avoit eu commandement de son pere de luy faire toutes les honnestes caresses qu'elle pourroit ; mais Celadon avoit tant de desplaisir de nostre separation, que toutes leurs honnestetez luy tenoient lieux de supplice, & vivoit ainsi avec tant de tristesse, que Forelle ne pouvant souffrir le mespris qu'il faisoit de sa fille, en advertit Alcippe, à fin qu'il ne s'attendist plus à ceste alliance, qui ayant sçeu la resolution de son fils, esmeu, comme je croy, de pitié, fit dessein d'user encor une fois de quelque artifice : & apres cela ne le tourmenter point d'avantage. Or pendant le sejour que Celadon fit pres de Malthée, mon oncle Phocion fit en sorte, que Corebe, tres-riche & honneste Berger, me vint rechercher, & parce qu'il avoit toutes les bonnes parties qu'on eust sceu desirer, plusieurs en parloient desja, comme si le mariage eust esté resolu. De quoy Alcippe se voulant servir, fit la ruse que je vous diray. Il y a un Berger nommé Squilindre demeurant sur les lisieres de Forests, en un hameau appellé Argental, homme fin, & sans foy ; & qui entre ses autres industries sçait si bien contrefaire toutes sortes de lettres, que celuy mesme de qui il les veut imiter, est bien empesché de reconnoistre la fausseté : ce fut à cet homme à qui Alcippe monstra celle qu'il avoit trouvée de moy au pied de l'arbre, ainsi que je vous ay dit, & luy en fist escrire une autre à Celadon en mon nom, qui estoit telle.



LETTRE CONTREFAITE,
d'Astrée à Celadon.



  Celadon, puis que je suis contrainte par le commandement de mon pere, vous ne trouverez point estrange que je vous prie de finir cest Amour qu'autrefois je vous ay conjuré de rendre eternelle : Alcé m'a donnée à Corebe : & quoy que le party me soit avantageux, si est-ce que je ne laisse de ressentir beaucoup la separation de nostre amitié. Toutefois puis que c'est folie de contrarier à ce qui ne peut arriver autrement, je vous conseille de vous armer de resolution, & d'oublier tellement tout ce qui s'est passé entre-nous, que Celadon n'ait plus de memoire d'Astrée, comme Astrée est contrainte d'ores en là, de perdre pour son devoir tous les souvenirs de Celadon.


  Ceste lettre fut portée assez finement à Celadon par un jeune Berger inconneu. Dieux ! quel devint-il d'abord, & quel fut le déplaisir qui luy serra le cœur ! Donc, dit-il, Astrée, il est bien vray qu'il n'y a rien de durable au monde, puis que ceste ferme resolution que vous m'avez si souvent jurée, s'est changée si promptement ! Donc vous voulez que je sois tesmoin, que quelque perfection qu'une femme puisse avoir, elle ne peut se dépoüiller de son inconstance naturelle ! Donc le Ciel a consenty, que pour un plus grand supplice, la vie me restast, apres la perte de vostre amitié : à fin que seulement je vesquisse pour ressentir davantage mon desastre ? Et là tombant évanoüy, il ne revint point plustost en soy-mesme, que les plaintes en sa bouche : & ce qui luy persuadoit plus aisément ce change, c'estoit que la lettre ne faisoit qu'approuver le bruit commun du mariage de Corebe, & de moy. Il demeura tout le jour sur un lit, sans vouloir parler à personne, & la nuit estant venuë, il se déroba de ses compagnons, & se mit dans les bois les plus épais, & les plus reculez, fuyant la rencontre des hommes, comme une beste sauvage : resolu de mourir loing de la compagnie des hommes, puis qu'ils estoient la cause de son ennuy. En ceste resolution il courut toutes les montagnes de Forests, du costé de Cervieres, où en fin il choisit un lieu qui luy sembla le moins frequenté, avec dessein d'y parachever le reste de ses tristes jours. Le lieu s'appelloit Lapau, d'où sourdoit l'une des sources du desastreux Lignon : car l'autre vient des montaignes de Chalmasel.

  Or sur les bords de ceste fontaine, il bastit une petite cabane, où il vesquit retiré plus de six mois, durant lesquels, sa plus ordinaire nourriture estoient les pleurs, & les plaintes : ce fut en ce temps qu'il fit ceste chanson.



CHANSON,
De Celadon, sur le changement
d'Astrée.



  Il faudroit bien que la constance,
M'eust dérobé le sentiment,
Si je ne ressentois l'offence,
Que m'a fait vostre changement :
Et la ressentant si soudain,
Je ne recourois au dédain.


  Vous m'avez dédaigné, parjure,
Pour un que vous n'aviez point veu,
Par ce qu'il eut par aventure,
Plus de bien que je n'ay pas eu :
Infidelle, osez-vous encor
Sacrifier à ce veau d'or ?


  Où sont les sermens que nous fismes,
Où sont tant de pleurs espandus,
Et ces à-Dieux, quand nous partismes ?
Le Ciel les a bien entendüs :
Quand vostre cœur les oublyoit,
Vostre bouche les publyoit.


  Yeux parjurez, flame infidelle,
Qui n'aimez sinon en changeant,
Fasse Amour qu'une beauté telle
Que la vostre m'aille vengeant :
Qu'elle faigne de vous aimer,
Seulement pour vous enflâmer.


  Ainsi pressé de sa tristesse,
Un Amant trahy se plaignoit,
Quand on luy dit que sa Maistresse
Pour un autre le dédaignoit ;
Et le Ciel tonnant par pitié
Promit venger son amitié.


  Il estoit couché, miserable,
Pres de Lignon, & s'en alloit,
Du doigt marquant dessur le sable,
Leurs chiffres ainsi qu'il souloit.
Ce chiffre, dit-il, trop heureux,
Helas ! n'est plus propre à nous deux.


  Lors le pleur, enfant de la peine,
Qu'une juste douleur poussoit,
Tombant à grands flots sur l'areine,
Ces doubles chiffres effaçoit :
Efface, dit-il, ô mon pleur,
Non pas ceux-cy, mais ceux du cœur.


  Amant qui plain de coüardise,
T'en vas plaignant si longuement
Une ame toute de faintise :
Lors que tu sçeus son changement,
Ou tu devois soudain mourir,
Ou bien incontinent guerir.


  La solitude de Celadon eust esté beaucoup plus longue sans le commandement qu'Alcippe fit à Lycidas de chercher son frere, ayant en soy-mesme fait dessein (puis qu'aussi bien voyoit il que sa peine luy estoit inutile) de ne contrarier plus à ceste amitié : mais Lycidas eust longuement cherché, sans une rencontre qui nous advint ce jour là mesme.

  J'estois sur le bord de Lignon, & tenois les yeux sur son cours, resvant pour lors à la perte de Celadon : & Phillis & Lycidas parloient ensemble un peu plus loing, quand nous vismes de petites balottes qui alloient nageant sur l'eau. La premiere qui s'en prit garde fut Phillis, qui nous les monstra, mais nous ne pusmes deviner ce que ce pouvoit estre. Et parce que Lycidas reconneut la curiosité de sa Maistresse, pour luy satisfaire, il s'avançea le plus avant qu'il pût en l'eau, & fit tant avec une longue branche qu'il en prit une : Mais voyant que ce n'estoit que cire, par ce qu'il s'estoit moüillé, & qu'il se faschoit d'avoir pris tant de peine pour chose qui valoit si peu, il la jetta de dépit en terre, & si à propos, que frappant contre un gros caillou, elle se mit toute en pieces, & n'en resta qu'un papier, qui avoit esté mis dedans, que Phillis courut incontinent prendre, & l'ayant ouvert, nous y leusmes tels mots.


  Va t'en papier, plus heureux que celuy qui t'envoye, revoir les bords tant aimez où ma Bergere demeure ; & si accompagné des pleurs dont je vay grossissant ceste riviere, il t'advient de baiser le sablon où ses pas sont imprimez, arrestes-y ton cours, & demeure bien fortuné où mon mal-heur m'empesche d'estre ; que si tu parviens en ses mains, qui m'ont ravy le cœur, & qu'elle te demande que je fais, dy luy, ô fidelle papier, que jour & nuict je me change en pleurs pour laver son infidelité ; & si touchée du repentir, elle te moüille de quelques larmes, dy luy que pour détendre l'arc elle ne guerit pas la playe qu'elle a faite à sa foy, & à mon amitié : & que mes ennuis seront tesmoins & devant les hommes, & devant les Dieux, que comme elle est la plus belle, & la plus infidelle du monde, que je suis aussi le plus fidelle & plus affectionné qui vive, avec asseurance toutefois de n'avoir jamais contentement que par la mort.


  Nous n'eusmes pas si tost jetté les yeux sur ceste escriture, que nous la reconneusmes tous trois, pour estre de Celadon : qui fut cause que Lycidas courut pour retirer les autres qui nageoient sur l'eau, mais le courant les avoit emportées si loin, qu'il ne les peut atteindre : toutefois nous jugeasmes bien par celle-cy, qu'il devoit estre aupres de la source de Lignon, qui fut cause que Lycidas le lendemain partit de bonne heure pour le chercher, & usa de telle diligence, que trois jours apres il le trouva en sa solitude ; si changé de ce qu'il souloit estre, qu'il n'estoit pas presque reconnoissable : mais quand il luy dit, qu'il falloit s'en revenir vers moy, & que je le luy commandois ainsi, il ne pouvoit à peine se persuader que son frere ne le voulust tromper. En fin la lettre qu'il luy porta de moy, luy donna tant de contentement, que dans fort peu de jours il reprit son bon visage, & nous revint trouver : non toutefois si tost qu'Alcippe ne mourut avant son retour, & que peu de jours apres Amarillis ne le suivist. Et lors nous eusmes bien opinion que la fortune avoit fait tous ses plus grands efforts contre nous, puis que ces deux personnes estoient mortes, qui nous y contraryoient le plus : Mais n'avint-il pas par mal-heur que la recherche de Corebe alla continuant, si avant que Alcé, Hipolite, & Phocion, ne me laissoient point de repos : & toutefois ce ne fut pas de leur costé dont nostre mal-heur proceda, quoy que Corebe en partie en fut cause : car lors qu'il me vint rechercher ; par ce qu'il estoit fort riche, il amena avec luy plusieurs Bergers, entre lesquels estoit Semire, Berger à la verité plein de plusieurs bonnes qualitez, s'il n'eust esté le plus perfide, & le plus cauteleux homme qui fut jamais : aussi tost qu'il jetta les yeux sur moy, il fit dessein de me servir, sans se soucier de l'amitié que Corebe luy portoit ; & par ce que Celadon & moy, pour cacher nostre amitié, avions fait dessein, comme je vous ay desja dit, de faindre, luy d'aimer toutes les Bergeres, & moy de patienter indifferamment la recherche de toute sorte de Bergers, il creut au commencement que la bonne reception que je luy faisois, estoit la naissance de quelque plus grande affection, & n'eust si tost reconneu celle qui estoit entre Celadon & moy, si de mal-heur il n'eust trouvé une de mes lettres. Car encor que pour sa derniere perte on conneust bien qu'il m'aimoit, si y en avoit-il fort peu qui creussent que je l'aimasse, tant je m'y estois conduite froidement, depuis que Celadon estoit retourné : & par ce que les lettres qu'Alcippe avoit trouvées au pied de l'arbre, nous avoient cousté si cher, nous ne voulusmes plus y fier celles que nous nous escrivions, mais inventasmes un autre artifice qui nous sembla plus assuré. Celadon avoit apiecé au droit du cordon de son chapeau, par le dedans, un peu de feutre si proprement, qu'à peine se voyoit-il, & cela se serroit avec une gance à un bouton par dehors, où il faignoit de retrousser l'aile du chapeau : il metoit là dedans sa lettre, & puis faisant semblant de se joüer, ou il me jettoit son chappeau, ou je le luy ostois, ou il le laissoit tomber, ou faignoit pour mieux courre, ou sauter, de le mettre en terre, & ainsi j'y prenois ou mettois la lettre. Je ne sçay comme par mal-heur, un jour que j'en avois une entre les mains pour l'y mettre, en courant apres quelque loup, qui estoit venu passer aupres de nos troupeaux, je la laissay tomber si mal-heureusement pour moy, que Semire, qui venoit aupres, la releva, & vit qu'elle estoit telle.



LETTRE D'ASTREE
A CELADON.



  Mon cher Celadon, j'ay receu vostre lettre, qui m'a esté autant agreable, que je sçay que les miennes le vous sont ; & n'y ay rien trouvé qui ne me satisface, hor-mis les remerciements que vous me faites, qui ne me semblent à propos, ny pour mon amitié, ny pour ce Celadon qui dés long temps s'est desja tout donné à moy : car s'ils ne sont point vostres, ne sçavez-vous pas que ce qui n'a point ce titre ne sçauroit me plaire ? que s'ils sont à vous, pourquoy me donnez vous separé ce qu'en une fois j'ay receu, quand vous vous donnastes tout à moy ? n'en usez donc plus, je vous supplie, si vous ne me voulez faire croire, que vous avez plus de civilité que d'Amour.


  Depuis qu'il eut trouvé ceste lettre, il fit dessein de ne me parler plus d'Amour qu'il ne m'eust mise mal avec Celadon, & commença de ceste sorte. En premier lieu il me supplia de luy pardonner s'il avoit esté si temeraire que d'avoir osé hausser les yeux à moy, que ma beauté l'y avoit contraint : mais qu'il reconnoissoit bien son peu de merite, & qu'à ceste occasion il me protestoit qu'il ne s'y mesprendroit jamais plus : & que seulement il me supplioit d'oublier son outrecuidance. Et puis il se rendit tellement amy, & familier de Celadon, qu'il sembloit qu'il ne peust rien aimer davantage ; & pour m'abuser mieux, il ne me rencontroit jamais sans trouver quelque occasion de parler à l'avantage de mon Berger, couvrant si finement son intention, que personne n'eust pensé qu'il l'eust fait à dessein. Ces loüanges de la personne que j'aimois, comme je vous ay dit, me déceurent si bien que je prenois un plaisir extréme de l'entretenir : & ainsi deux ou trois lunes s'escoulerent fort heureusement pour Celadon & pour moy : mais ce fut comme je croy, pour me faire ressentir davantage ce que depuis je n'ay cessé ny ne cesseray de pleurer. A ce mot au lieu de ses paroles, ses larmes representerent ses desplaisirs à ses compagnes, avec telle abondance, que ny l'une ny l'autre n'oserent ouvrir la bouche, craignant d'augmenter davantage ses pleurs : car "plus par raison on veut seicher les larmes, & plus on en va augmentant la source". En fin elle reprit ainsi : Helas ! sage Diane, comment me puis-je souvenir de cét accident sans mourir ! Desja Semire estoit si familier, & avec Celadon & avec moy, que le plus souvent nous estions ensemble. Et lors qu'il creut d'avoir assez acquis de creance en mon endroit pour me persuader ce qu'il vouloit entreprendre ; un jour qu'il me trouva seule, apres que nous eusmes longuement parlé des diverses trahisons, que les Bergers faisoient aux Bergeres qu'ils faignoient d'aimer : Mais je m'estonne, dit-il, qu'il y ait si peu de Bergeres qui prennent garde à ces tromperies, quoy que d'ailleurs elles soient fort avisées. C'est, luy respondis-je, que l'Amour leur clost les yeux. Sans mentir, me repliqua-t'il, je le croy ainsi : car autrement il ne seroit pas possible que vous ne reconnussiez celle que l'on vous veut faire. Et lors se taisant, il monstroit de se preparer à m'en dire davantage : mais comme s'il se fust repenty de m'en avoir tant dit, il se reprit ainsi : Semire, Semire, que pense-tu faire ? Ne voy-tu pas qu'elle se plaist en ceste tromperie, pourquoy la veux-tu mettre en peine ? Et lors s'addressant à moy, il continua. Je voy bien, belle Astrée, que mes discours vous ont rapporté du déplaisir : mais pardonnez-le moy, qui n'y ay esté poussé que par l'affection que j'ay à vostre service. Semire, luy dis-je, je vous suis obligée de ceste bonne volonté, mais je le serois encor davantage, si vous paracheviez ce que vous avez commencé. Ah ! Bergere, me respondit-il, je ne vous en ay que trop dit : mais peut estre le reconnoistrez vous mieux avec le temps, & lors vous jugerez que veritablement Semire est vostre serviteur. Ah, le malicieux ! combien fut-il veritable en ses mauvaises promesses : car depuis je n'en ay que trop reconnu pour me laisser le seul desir de vivre. Si est-ce que pour lors il ne voulut m'en dire davantage, afin de m'en donner plus de volonté : & quand il eut opinion que j'en avois assez, un jour, que selon ma coustume je le pressois de me faire sçavoir la fin de mon contentement, & que je l'eus conjuré par le pouvoir que j'avois eu autrefois sur luy, de me dire entierement ce qu'il avoit commencé, il me respondit : Belle Bergere, vous me conjurez tellement, que je croirois faire une trop grande faute de vous desobeïr : Si voudrois-je ne vous en avoir jamais commencé le propos, pour le desplaisir que je prevoy que la fin vous raportera : & apres que je l'eus asseuré du contraire, il me sceut si bien persuader que Celadon aimoit Aminthe, fille du fils de Cleante, que "la jalousie coustumiere compagne des ames qui aiment bien", commença de me persuader que cela pouvoit estre vray, & ce fut bien un mal-heur extréme, qu'alors je ne me ressouvins point du commandement que je luy avois fait de faindre d'aimer les autres Bergeres. Toutefois voulant faire la fine, pour dissimuler mon desplaisir, je respondis à Semire, que je n'avois jamais, ny creu, ny voulu, que Celadon me particularisast plus que les autres ; que s'il sembloit que nous eussions quelque familiarité, ce n'estoit que pour la longue connoissance que nous avions euë ensemble : mais quant à ses recherches elles m'estoient indifferentes. Or me respondit lors ce cauteleux, je loüe Dieu que vostre humeur soit telle : mais puis qu'il est ainsi, il ne peut estre que vous ne preniez plaisir d'oüyr les passionnez discours qu'il tient à son Aminthe. Il faut que j'advouë, sage Diane, quand j'oüys nommer Aminthe sienne, j'en changeay de couleur, & par ce qu'il m'offroit de me faire ouïr leurs paroles, il me sembla que je ne devois fuïr de reconnoistre la perfidie de Celadon ; helas ! plus fidelle que moy bien avisée : & ainsi j'acceptay cét offre : & certes il ne faillit pas à sa promesse : car peu apres il s'en revint courant m'asseurer qu'il les avoit laissez assez pres de là, & que Celadon avoit la teste dans le giron d'Aminthe, qui des mains luy alloit relevant le poil : me racontant ces particularitez pour me piquer davantage. Je le suivis : mais tant hors de moy, que je ne me ressouviens, ny du chemin que je fis, ny comme il me fit approcher si pres d'eux, sans qu'ils m'apperceussent, depuis j'ay jugé que ne se souciant point d'estre oüys, ils ne prenoient garde à ceux qui les escoutoient, tant y a que je m'en trouvay si pres que j'oüys Celadon, qui luy respondoit : Croyez moy, belle Bergere, qu'il n'y a beauté qui soit plus vivement emprainte en une ame, que celle qui est dans la mienne. Mais Celadon, respondit Aminthe, comment est-il possible qu'un cœur si jeune que le vostre puisse avoir assez de dureté pour retenir longuement ce que l'amour y peut graver ; Mauvaise Bergere, repliqua mon Celadon, laissons ces raisons à part, ne me mesurez ny à l'aulne, ny au poids de nul autre ; honorez moy de vos bonnes graces, & vous verrez si je ne les conserveray aussi cheres en mon ame, & aussi longuement que ma vie. Celadon, Celadon, adjousta Aminthe, vous seriez bien puny, si vos faintes devenoient veritables, & si le Ciel pour me venger vous faisoit aimer ceste Aminthe dont vous vous mocquez. Jusques icy il n'y avoit rien qui en quelque sorte ne fust supportable : mais, ô Dieux, pour faindre quelle fut la response qu'il luy fit ! Je prie Amour, luy dit-il, Belle Bergere, si je me mocque, qu'il fasse tomber la mocquerie sur moy, & si j'ay merité d'obtenir quelque grace de luy, qu'il me donne la punition dont vous me menacez. Aminthe ne pouvant juger l'intention de ses discours, ne luy respondit qu'avec un sousris, & avec une façon de la main, la luy passant & repassant devant les yeux, que j'interpretois en mon langage qu'elle ne le refuseroit pas, si elle croyoit ses paroles veritables : mais ce qui me toucha bien vivement, fut que Celadon apres avoir esté quelque temps sans parler, jetta un grand souspir, qu'elle accompagna incontinent d'un autre. Et lors que le Berger se releva pour luy parler, elle se mit la main sur les yeux, & rougit comme presque ayant honte que ce souspir luy fust eschappé : qui fut cause que Celadon se remettant en sa premiere place, peu apres chanta ces vers.



SONNET.
QU'IL CONNOIST
QU'ON FAINT DE
l'aymer.



  Elle faint de m'aimer pleine de mignardise,
Souspirant apres moy, me voyant souspirer,
Et par de faintes pleurs tesmoigne d'endurer,
L'ardeur que dans mon ame elle connoist esprise.


  Le plus accort Amant, lors qu'elle se déguise
De ses trompeurs attraits, ne se peut retirer ;
Il faut estre sans cœur pour ne point desirer
D'estre si doucement déceu par sa faintise.


  Je me trompe moy-mesme au faux bien que je voy,
Et mes contentements conspirent contre moy,
Traistres miroirs du cœur, lumieres infidelles !


  Je vous reconnois bien & vos trompeurs appas ;
Mais que me sert cela puis qu'Amour ne veut pas,
Voyant vos trahisons, que je me garde d'elles ?


  Apres s'estre teu quelque temps, Aminthe luy dit : Et quoy Celadon vous ennuyez-vous si tost ? Je crains plustost, dit-il, d'ennuyer celle à qui en toute façon je ne veux que plaire. Et qui peut-c'estre, dit-elle, puis que nous sommes seuls ? Ah ! qu'elle se trompoit bien, & que j'y estois bien pour ma part, & aussi cherement qu'autre qui fust de la trouppe. Ce n'est aussi que vous, respondit Celadon, que je crains d'importuner : mais si vous me le commandez je continueray. Je n'oserois, repliqua la Bergere, user de commandement, où mesme la priere est trop indiscrette. Vous userez, reprit le Berger, des termes qu'il vous plaira : mais en fin je ne suis que vostre serviteur : & lors il recommença de ceste sorte.



MADRIGAL.
SUR LA RESSEMBLANCE DE SA DAME
& de luy



  Je puis bien dire que nos cœurs,
Sont tous deux faits de roche dure,
Le mien resistant aux rigueurs,
Et le vostre, puis qu'il endure,
Les coups d'amour et de mes pleurs.
  Mais considerant les douleurs,
Dont j'eternise ma souffrance,
Je dis en cette extrémité,
Je suis un rocher en constance,
Et vous l'estes en cruauté.


  Belle Diane, il fut hors de mon pouvoir d'arrester davantage en ce lieu, & ainsi m'esloignant doucement d'eux, je m'en retournay à mon trouppeau, si triste que de ce jour je ne puz ouvrir la bouche ; & par ce qu'il estoit desja assez tard, je retiray mes brebis en leur parc, & passay une nuict telle que vous pouvez penser. Helas ! que tout cela estoit peu de chose, si je n'y eusse adjousté la folie que je pleureray aussi long temps que j'auray des larmes ; aussi je ne sçay qui m'avoit tant aveuglée : car si j'eusse eu encor quelque reste de jugement parmy ceste nouvelle jalousie, pour le moins je me fusse enquise de Celadon quel estoit son dessein ; & quoy qu'il eust voulu dissimuler, j'eusse assez aisément reconnu sa fainte : mais sans autre consideration, le lendemain qu'il me vint trouver aupres de mon trouppeau, je luy parlay avec tant de mespris, que desesperé, il se precipita dans ce goulphe, où se noyant, il noya d'un coup tous mes contentements. A ce mot elle devint pasle comme la mort, & n'eust esté que Phillis la réveilla, la tirant par le bras, elle estoit en danger d'esvanoüyr.


LE
CINQUIESME LIVRE
D'ASTREE.



  Le bruit que ces Bergeres firent lors qu'Astrée faillit d'évanouïr fut si grand, que Leonide s'en esveilla ; & les oyant parler aupres d'elle, la curiosité luy donna volonté de sçavoir qui elles estoient : & par ce qu'apres estre un peu remise, ces trois Bergeres se leverent pour s'en aller, tout ce qu'elle peut faire ce fut d'éveiller Silvie pour les luy montrer : aussi tost qu'elle les apperceut elle reconnut Astrée, quoy qu'elle fut fort changée, pour le déplaisir qu'elle avoit de la perte de Celadon. Et les autres deux, dit Leonide, qui sont elles ? L'une, dit-elle, qui est à main gauche, c'est Phillis sa chere compagne, & l'autre c'est Diane fille de la sage Bellinde, & de Celion, & suis bien marrie que nous ayons si longuement dormy : car je m'asseure que nous eussions bien appris de leurs nouvelles, y ayant apparence que l'occasion qui les a esloignées des autres, n'a esté que pour parler plus libre ment. Vrayement, respondit Leonide, j'advouë n'avoir jamais rien veu de plus beau qu'Astrée, & faisant comparaison d'elle à toutes les autres, je la trouve du tout avantagée. Considerez, repliqua Silvie, quelle esperance doit avoir Galathée de divertir l'affection du Berger : Cette consideration toucha bien aussi vivement Leonide, pour son sujet propre, que pour celuy de Galathée : toutefois "Amour qui ne vit jamais aux despens de personne, sans luy donner pour payement quelque espece d'esperance", ne voulut point traitter ceste Nymphe plus avarement que les autres : & ainsi, quoy qu'il n'y eust pas grande apparence, ne laissa de luy promettre que peut estre l'absence d'Astrée, & l'amitié qu'elle luy feroit paroistre, luy pourroient faire changer de volonté : & apres quelques autres semblables discours, ces Nymphes se separerent, Leonide prenant le chemin de Feurs, & Silvie celuy d'Isoure : cependant que les trois belles Bergeres, ayant ramassé leurs trouppeaux, s'alloient peu à peu retirant dans leurs cabanes.

  A peine avoient-elles mis le pied dans le grand pré, où sur le tard on avoit accoustumé de s'assembler, qu'elles apperceurent Lycidas parlant avec Silvandre : mais aussi tost que le Berger reconnut Astrée, il devint pasle, & si changé que pour n'en donner connoissance à Silvandre, il luy rompit compagnie, avec quelque mauvaise excuse : mais voulant eviter leur rencontre, Phillis luy alla couper chemin avec Diane, apres avoir dit à Astrée la mauvaise satisfaction que ce Berger avoit d'elle : & par ce que Phillis ne vouloit point le perdre, l'ayant jusques là trop cherement conservé, quoy qu'il essayast de l'outre-passer promptement, si l'atteignit-elle, & luy dit en sousriant ; Si vous fuyez de ceste sorte vos amies, que ferez vous, vos ennemies ? Il respondit. La compagnie que vous cherissez tant, ne vous permet pas de retenir ce nom. Celle, repliqua la Bergere, de qui vous vous plaignez, souffre plus de peine de vous avoir offensé que vous mesme. "Ce n'est pas, respondit le Berger, guerir la blessure que de rompre le glaive qui l'a faite". En mesme temps Astrée arriva, qui s'adressant à Lycidas, luy dit ; tant s'en faut Berger, que je die la haine que vous me portez estre injuste, que j'advoüe que vous ne me sçauriez autant haïr, que vous en avez d'occasion : toutesfois si la memoire de celuy qui est cause de ceste mauvaise satisfaction, vous est encor aussi vive en l'ame qu'elle le sera à jamais en la mienne ; vous vous ressouviendrez que je suis la chose du monde qu'il a plus aimée, & qu'il vous sieroit mal de me haïr, puis qu'encore il n'y a rien qu'il aime davantage que moy. Lycidas vouloit respondre, & peut-estre selon la passion trop aigrement : mais Diane luy mettant la main devant la bouche, luy dit : Lycidas, Lycidas, si vous ne recevez ceste satisfaction, autant que jusques icy vous avez eu de raison, autant serez-vous blasmé pour estre déraisonnable. Astrée sans s'arrester à ce que Diane disoit, luy osta la main du visage, & luy dit : Non, non, sage Bergere, ne contraignez point Lycidas, laissez luy user de toutes les rigoureuses paroles qu'il luy plaira : Je sçay que ce sont des effets de sa juste douleur ; toutefois je sçay bien aussi qu'en cela il n'a pas fait plus de perte que moy. Lycidas oyant ces paroles, & la façon dont Astrée les proferoit, donna tesmoignage avec ses larmes qu'elle l'avoit attendry, & ne pouvant se commander si promptement, quelque deffense que Phillis & Diane fissent, il se deffit de leurs mains, & s'en alla d'un autre costé : dequoy Phillis s'appercevant, afin d'en avoir entiere victoire, le suivit, & luy sceut si bien representer le déplaisir d'Astrée, & la meschanceté de Semire, qu'en fin elle le remit bien avec sa compagne.

  Mais cependant Leonide suivoit son chemin à Feurs, & quoy qu'elle se hastast, elle ne peut outre-passer Ponsins, par ce qu'elle avoit dormy trop long temps : cela fut cause qu'elle s'esveilla beaucoup avant le jour, desireuse de retourner de bonne heure, afin de pouvoir demeurer quelque temps à son retour, avec les Bergeres qu'elle venoit de laisser : toutesfois elle n'osa partir avant que la clarté luy monstrast le chemin, de peur de se perdre, quoy qu'il luy fust impossible de fermer l'œil le reste de la nuit : cependant qu'elle alloit entretenant ses pensées, & qu'elle y estoit le plus attentive, elle ouït que quelqu'un parloit assez pres d'el le, car il n'y avoit qu'un entre-deux d'aiz fort delié, qui separoit une chambre en deux, d'autant que le maistre du logis estoit un fort honneste pasteur, qui par courtoisie, & pour les loix de l'hospitalité recevoit librement ceux qui faisoient chemin, sans s'enquerir quels ils estoient : & par ce que son logis estoit assez estroit, il avoit esté contraint de faire des entre-deux d'aiz pour avoir plus de chambres. Or quand la Nimphe y arriva, il y avoit deux estrangers logez : mais par ce qu'il estoit fort tard, ils estoient des-ja retirez & endormis, & de fortune la chambre où la Nimphe fut logée estoit faite de cette sorte, & tout auprez de la leur, sans qu'en s'y couchant elle s'en prit garde. Oyant donc murmurer quelqu'un aupres de son lict : car le chevet estoit tourné de ce costé-là, afin de les mieux entendre, elle approcha l'oreille à la fante d'une aix, & par hazard l'un d'eux relevant la voix un peu plus, elle ouyt qu'il respondoit ainsi à l'autre : Que voulez-vous que je vous die davantage, sinon qu'Amour vous rend ainsi impatient ? & bien elle se sera trouvée lasse, ou malade, ou incommodée de quelque survenant qui l'aura fait retarder, & faut-il se desesperer pour cela ? Leonide pensoit bien reconnoistre ceste voix : mais elle ne pouvoit s'en ressouvenir entierement, si fit bien de l'autre aussi tost qu'il respondit : Mais voyez vous, Climanthe, ce n'est pas cela qui me met en peine : car l'attente ne m'ennuyera jamais tant que j'espereray quelque bonne issuë de nostre entreprise : ce que je crains, & qui me met sur les espines où vous me voyez, c'est que vous ne luy ayez pas bien fait entendre ce que nous avions deliberé, ou qu'elle n'ait pas adjousté foy à vos paroles. Leonide oyant ce discours, & reconnoissant fort bien celuy qui parloit : estonnée, & desireuse d'en sçavoir davantage, s'approcha si pres des aiz, qu'elle n'en perdoit une seule parole, & lors elle oüyt que Climanthe respondoit. Dieu me soit en ayde avec cét homme. Je vous ay desja dit plusieurs fois que cela estoit impossible. Oüy bien, dit l'autre, à vostre jugement. Vrayement, respondit Climanthe, pour le vous faire advoüer, & pour vous faire sortir de ceste peine, je vous veux encor une fois redire le tout par le menu.



HISTOIRE DE LA TROMPERIE DE CLIMANTHE.



  Apres que nous nous fusmes separez, & que vous m'eustes fait connoistre Galathée, Silvie, Leonide, & les autres Nimphes d'Amasis : aussi bien de veuë que je les connoissois desja par les discours que vous m'en aviez tenus, je creus qu'une des principales choses qui pouvoit servir à nostre dessein, estoit de sçavoir comme seroit vestu Lindamor le jour de son départ : car vous sçavez, que Clidaman & Guyemants s'en estant allez trouver Meroüé, Amasis commanda à Lindamor de le suivre avec tous les jeunes Chevaliers de ceste contrée, à fin que Clidaman fust reconneu de Meroüé, pour celuy qu'il estoit : & par mal-heur, il sembloit que Lindamor eust plus de dessein de faire tenir sa livrée secrette, qu'il n'avoit jamais eu. Si est-ce que j'allay si bien épiant l'occasion, qu'un soir qu'il estoit au milieu de la ruë, j'oüis qu'il commanda à un de ses gens d'aller chez le maistre qui luy faisoit ses habits, pour luy apporter le hoqueton qu'il avoit fait faire pour le jour de la monstre ; par ce qu'il le vouloit essayer : & d'autant qu'il avoit expressément deffendu de ne le laisser voir à personne, il luy donna une bague pour contre-signe : je suivis d'assez loin cest homme, pour reconnoistre le logis, & le lendemain à bonne heure, sçachant le nom du maistre, j'entray effrontément en sa maison, & luy dis que je venois de la part de Lindamor, par ce qu'Amasis le pressoit de partir, & qu'il craignoit que ses habits ne fussent pas faits à temps, & que je ne m'en fiasse point à ce qu'il m'en diroit, mais que je les visse moy-mesme pour luy en r'apporter la verité : Et puis continuant, je luy dis, Il m'eust donné la bague que vous sçavez, pour contre-signe, mais il m'a dit, qu'il suffisoit que je vous disse, que hier au soir il avoit envoyé querir le hoqueton, & que celuy qui le vint demander vous l'avoit apportée : ainsi je trompay le mai stre, & remarquay ses habits le mieux qu'il me fut possible, & lors que je fis semblant de le haster, il me répondit qu'il avoit assez de temps, puis que ce jour là mesme, il avoit veu une lettre d'Amasis, dans l'assemblée de la ville, par laquelle elle leur ordonnoit de se tenir armez dans cinq semaines, par ce qu'au jour qu'elle leur marquoit, elle vouloit faire son assemblée dans leur ville, à cause de la monstre generale, que Lindamor & ses trouppes faisoient pour aller trouver Clidaman ; & que le lendemain elle vouloit que vous fussiez receu pour general de ceste contrée en son absence : par ce moyen, je sçeus le jour du départ de Lindamor, & de plus, que vous demeureriez en ce pays, qui fut un accident, qui vint tres à propos pour parachever nostre dessein, quoy que vous en eussiez esté desja bien adverty. Suyvant cela, je m'en allay retirer dans ce grand bois de Savignieu, où sur le bord de la petite riviere qui passe au travers, je fis une cabane de fueilles, mais si cachée que plusieurs eussent passé aupres sans la voir, & cela à fin que l'on creust que j'y avois demeuré longuement : car comme vous sçavez, personne ne me cognoissoit en ceste contrée, & pour mieux monstrer qu'il y avoit long temps que j'y demeurois, les fueilles dont je couvris cette loge estoient desja toutes seiches, & puis je pris le grand miroir que j'avois fait faire, que je mis sur un autel, que j'entournay de houx, & d'espines, y mettant parmy quelques herbes, comme Verveine, fougere, & autres semblables. Sur un des costez je mis du Guy, que je disois estre de chesne : de l'autre la Serpe d'or, dont je faignois l'avoir couppé le sixiesme de la premiere lune, & au milieu le linceul, où je l'avois cueilly : & au dessus de tout cela, j'attachay le miroir au lieu le plus obscur, à fin que mon artifice fust moins apperçeu, & vis à vis par le dessus, j'y accommoday le papier paint, où j'avois tiré si au naturel, le lieu que je voulois monstrer à Galathée, qu'il n'y avoit personne qui ne le reconneut ; & à fin que ceux qui seroient en bas, s'ils tournoient les yeux en haut ne le vissent, du costé où l'on entroit, j'entrelassay des branches, & des fueilles de telle sorte ensemble, qu'il estoit impossible : & par ce que si l'on eust approché l'autel, se tournant de l'autre costé, on eust sans doute veu mon artifice, je fis à l'entour un assez grand cerne, où je mis les encensoirs de rang, & deffendois à chacun de ne les outre-passer point. Au devant du miroir, il y avoit une aiz, sur laquelle Heccathe estoit painte, ceste aiz avoit tout le bas ferré d'un fusil, & comme vous sçavez, elle ne tenoit qu'à quelques poils de cheval, si deliez, qu'avec l'obscurité du lieu, il n'y avoit personne qui les peust appercevoir : aussi tost que l'on les tiroit, l'aiz tomboit, & de sa pesanteur frappoit du fusil sur une pierre si à propos, qu'elle ne manquoit presque jamais de faire feu. J'avois mis au mesme lieu une mixtion de souffre, & de salpestre qui s'esprend de sorte au feu qui le touche, qu'il s'en esleve une flamme, avec une si grande promptitude, qu'il n'y a celuy qui n'en demeure en quelque sorte estonné ; ce que j'avois inventé pour faire croire que c'estoit une espece, ou de divinité, ou d'enchantement : tant y a que je trouvay le tout si bien disposé, qu'il me sembloit qu'il n'y avoit rien à redire. Apres toutes ces choses, je commençay quelquefois à me laisser voir, mais rarement, & soudain que je prenois garde que l'on m'avoit apperceu, je me retirois en ma loge, où je faisois semblant de ne me nourrir que de racines, par ce que la nuit j'allois achetter à trois, & quatre lieux de là, avec d'autres habits, tout ce qui m'estoit necessaire. Dans peu de jours plusieurs se prirent garde de moy, & le bruit de ma vie fut si grand, qu'il parvint jusques aux aureilles d'Amasis, qui se venoit bien souvent promener dans ces grands jardins de Mont-brison ; & entre-autres, une fois qu'elle y estoit, Silaire, Sylvie, Leonide, & plusieurs autres de leurs compagnes, vindrent se promener le long de mon petit ruisseau, où pour lors, je faisois semblant d'amasser quelques herbes : aussi tost que je reconneu qu'elles m'avoient apperçeu, je me retiray au grand pas en ma cabane : elles qui estoient curieuses de me voir, & de parler à moy, me suivirent à travers ces grands arbres. Je m'estois desja mis à genoux, mais quand je les ouys approcher, je m'en vins sur la porte, où la premiere que je ren contray fut Leonide : & par ce qu'elle estoit preste d'entrer, la repoussant un peu, je luy dis assez rudement : Leonide, la divinité que je sers, vous commande de ne profaner ses autels. A ces mots elle se recula, un peu surprise : car mon habit de Druide me faisoit rendre de l'honneur, & le nom de la divinité donnoit de la crainte : & apres s'estre r'asseurée, elle me dit ; Les autels de vostre Dieu, quel qu'il soit, ne peuvent estre profanez de recevoir mes vœux : puis que je ne viens que pour luy rendre l'honneur que le Ciel demande de nous. Le Ciel, luy répondis-je, demande à la verité les vœux, & l'honneur, mais non point differents de ce qu'il les ordonne : par ainsi, si le zele de la divinité que je sers, vous ameine icy, il faut que vous observiez ce qu'elle commande. Et quel est son commandement ? adjousta Silvie. Silvie, luy dis-je, si vous avez la mesme intention que vostre compagne, faites toutes deux ce que je vous diray, & puis vos vœux luy seront agreables. Avant que la Lune commence à décroistre, lavez-vous avant jour la jambe droitte jusques au genoüil, & le bras jusques au coude dans ce ruisseau qui passe devant ceste saincte caverne ; & puis la jambe, & le bras nud, venez icy avec un chapeau de Verveine, & une ceinture de Fougiere : apres je vous diray ce que vous aurez à faire pour participer aux sacrez mysteres de ce lieu, que je vous ouvriray, & declareray. Et lors luy prenant la main, je luy dis : Voulez vous, pour tesmoignage des graces, dont la divinité que je sers me favorise, que je vous die une partie de vostre vie, & de ce qui vous aviendra ? Non pas moy, dit-elle, car je n'ay point tant de curiosité : mais vous, ma compagne, dit-elle, s'adressant à Leonide, je vous ay veuë autrefois desireuse de le sçavoir, passez-en à ceste heure vostre envie. Je vous en supplie, me dit Leonide, en me presentant la main. Alors me ressouvenant de ce que vous m'aviez dit de ces Nymphes en particulier, je luy pris la main, & luy demanday, si elle estoit née de jour ou de nuit, & sçachant que c'estoit de nuit, je pris la main gauche, & apres l'avoir quelque temps considerée, je luy dis : Leonide, ceste ligne de vie, nette, bien marquée, & longue, vous monstre que vous devez vivre, pour les maladies du corps, assez saine, mais ceste petite croix, qui est sur la mesme ligne, presque au plus haut de l'angle, qui a deux petites lignes au dessus, & trois au dessous, & ces trois aussi qui sont à la fin de celle de la vie, vers la restrainte, monstrent en vous des maladies, que l'amour vous donnera, qui vous empescheront d'estre aussi saine de l'esprit, que du corps ; & ces cinq ou six poincts, qui comme petits grains, sont semez çà & là, de ceste mesme ligne, me font juger que vous ne haïrez jamais ceux qui vous aimeront, mais plustost que vous vous plairez d'estre aimée, & d'estre servie : Or regardez ceste autre ligne, qui prend de la racine de celle dont nous avons desja parlé, & passant par le milieu de la main, s'esleve vers le mont de la Lune, elle s'appelle moyenne naturelle, ces coupures que vous y voyez, qui paroissent peu, signifient que vous vous courroucez facilement, & mesme contre ceux sur qui l'Amour vous donne authorité : & ceste petite estoile, qui tourne contre l'enfleure du poulce, monstre que vous estes pleine de bonté, & de douceur, & que facilement vous perdez vos coleres : Mais voyez vous ceste ligne que nous nommons Mensale, qui se joint avec la moyenne naturelle, en sorte que les deux font un angle : cela monstre que vous aurez divers troubles en l'entendement pour l'Amour, qui vous rendront quelquefois la vie desagreable ; ce que je juge encor mieux, considerant que peu apres la moyenne deffaut, & celle-cy s'assemble avec celle de la vie, si bien qu'elles font l'angle de la Mensale, & de l'autre : car cela m'apprend que tard, ou jamais aurez vous la conclusion de vos desirs. Je voulois continuer, quand elle retira la main, & me dit : que ce n'estoit pas ce qu'elle me demandoit, car je parlois trop en general, mais qu'elle vouloit clairement sçavoir, ce qui aviendroit du dessein qu'elle avoit. Alors je luy respondis : "Les Numes celestes, sçavent eux seuls ce qui est de l'advenir ; sinon en tant que par leur bonté, ils en donnent connoissance à leurs serviteurs ; & cela quelquefois pour le bien public, quelquefois pour satisfaire aux ardantes supplications de ceux, qui plusieurs fois en importunent leurs autels, & bien souvent pour faire paroistre que rien ne leur est caché, & toutefois c'est apres au prudent interprete de ce Dieu, de n'en dire qu'autant qu'il connoist estre necessaire : par ce que les secrets des Dieux ne veulent point estre divulguez sans occasion". Je vous dy cecy, à fin que vostre curiosité se contente de ce que je vous en ay discouru un peu moins clairement que vous ne desirez : car il n'est pas necessaire que je le vous die autrement ; & à fin que vous connoissiez que le Dieu ne m'est point chiche de ses graces, & qu'il me parle familierement, je vous veux dire des choses qui vous sont advenuës, par lesquelles vous jugerez combien je sçay.

  En premier lieu, belles Nymphes, vous sçavez bien que je ne vous vy jamais, & toutefois à l'abord, je vous ay toutes nommées par vos noms : ce que j'ay fait, parce que je veux bien que vous me croyez plus sçavant que le commun ; non pas à fin que la gloire m'en revienne, ce seroit trop de presomption, mais à la divinité que je sers en ce lieu. Or il faut que vous croyez que tout ce que je vous diray, je l'ay appris du mesme Maistre, & certes en cela je ne mentois pas, car c'estoit vous Polemas, qui me l'aviez dit : mais par ce, continuay-je, que les particularitez rendront peut-estre mon discours plus long, il ne seroit point hors de propos que nous nous missions sous ces arbres voisins. A ce mot nous y allasmes, & lors je recommençay ainsi. Vrayement, interrompit Polemas, vous ne pouviez conduire avec plus d'artifice ce commencement. Vous jugerez, respondit Climanthe, que la continuation ne fut point avec moins de prudence. Je pris donc la parole de ceste sorte.

  Belle Nimphe, il peut y avoit trois ans, que le gentil Agis, en pleine assemblée, vous fut donné pour serviteur, à ce commencement vous vous fustes indifferens : car jusques alors, la jeunesse de l'un & de l'autre, estoit cause que vos cœurs n'estoient capables des passions que l'Amour conçoit, mais depuis ce temps vostre beauté en luy, & sa recherche en vous, commencerent d'éveiller peu à peu ces feux, dont nature met les premieres estincelles en nous, dés l'heure que nous naissons : de sorte que ce qui vous estoit indifferent, devint particulier en tous deux, & l'Amour en fin se forma, & nasquit en son ame, avec toutes les passions qui ont accoustumé de l'accompagner, & en vous une bonne volonté, qui vous faisoit agréer davantage son affection, & ses services que de tout autre. La premiere fois qu'à bon escient il vous en fit ouverture, fut quand Amasis s'allant promener dans ses beaux jardins de Mont-brison, il vous prit sous le bras, & apres avoir demeuré quelque temps sans parler, il vous dit tout à coup. En fin, belle Nymphe, il ne sert de rien que je dispute en moy-mesme, si je dois, ou si je ne dois pas vous declarer ce que j'ay dans l'ame, car le dissimuler est peut-estre recevable en ce qui quelquefois peut estre changé : mais ce qui me contraint de parler à cet heure, m'accompagnera jusques au delà du tombeau. Icy je m'arrestay, & luy dis : Voulez vous Leonide, que je redie les mesmes paroles que vous luy respondites. Sans mentir, luy dit alors Polemas, vous vous mettiez en un grand hazard d'estre découvert. Nullement, respondit Climanthe, & pour vous rendre preuve de la perfection de ma memoire, je vous diray les mesmes paroles. Mais, repliqua Polemas, si moy-mesme m'estois oublié à vous les dire ? ô, adjousta Climanthe, je ne doute pas que cela ne soit : mais tant y a que le sujet des paroles estoit celuy que vous m'avez dit, & elle mesme ne sçauroit se ressouvenir des mesmes mots ; de sorte qu'avec l'opinion que ce soit un Dieu qui me les ait dits, sans doute elle eust creu, que c'estoient ceux-là mesme ; Que si vous n'eussiez esté si familier avec elle, comme vostre secrette affection vous avoit rendu, je ne l'eusse pas si aisément entrepris : mais me ressouvenant que vous m'aviez dit, que vous l'aviez servie fort longuement, & que ce service avoit esté tousjours bien reçeu, jusques à ce que vous aviez changé d'affection, & que vous estiez devenu serviteur de Galathée, & mesmes que cela estoit cause que pour vous faire déplaisir elle tenoit le party de Lindamor contre vous. Je parlois plus hardiment de tout ce qui s'estoit passé en ce temps-là, sçachant bien que "l'Amour ne permet pas que l'on puisse celer quelque chose à la personne que l'on aime" ; mais pour revenir à nostre propos, elle me répondit : Je veux bien que vous m'en disiez ce qu'il vous plaira : mais nous en croirons ce que nous voudrons, ce qu'elle disoit, comme estant un peu picquée de ce qu'elle le vouloit peut estre celer à ses compagnes. Je ne laissay de continuer : Or bien Leonide, vous en croirez ce qu'il vous plaira : car je m'asseure que je ne vous diray rien qu'en vostre ame vous ne l'avouyez pour vray. Vous luy répondites, comme faignant de n'entendre pas ce qu'il vouloit dire : Vous avez raison Agis, de ne point taire par dissimulation ce qui vous doit accompagner aussi longuement que vous vivrez, autrement ne pouvant estre qu'il ne se découvre, vous seriez tenu pour personne double ; nom qui n'est honorable à nulle sorte de gens : mais moins à ceux qui font la profession que vous faites. Ce conseil, donc, répondit-il, & ma passion me contraindront de vous dire, belle Nimphe, que ny l'inégalité de vos merites à moy, ny le peu de bonne volonté, que j'ay reconneu en vous, n'ont peu empescher mon affection, ny ma temerité, qu'elles ne m'ayent eslevé jusques à vous ; que si toutefois "non point la qualité du don : mais de la volonté doit estre recevable", je puis dire avec asseurance, que l'on ne vous sçauroit offrir un plus grand sacrifice : car ce cœur que je vous donne, je le donne avec toutes les affections, & avec toutes les puissances de mon ame, & tellement tout, que ce qui apres ceste dona tion, ne se trouvera vostre en moy, je le desavoüeray, & renonceray comme ne m'appartenant pas : la conclusion fut que vous luy respondites ; Agis, je croiray ces paroles quand le temps, & vos services me les auront dittes aussi bien que vostre bouche : Voila la premiere declaration d'amitié que vous eustes de luy, de laquelle il vous rendit par apres assez de preuve, tant par la recherche qu'il fit pour vous épouser, que par les querelles qu'il prit contre plusieurs, desquels il estoit jaloux : ce fut en ce temps que voulant vous friser les cheveux, vous vous bruslastes la jouë, sur quoy il fit tels vers.



CHANSON,
D'Agis, sur la brusleure de la
joüe de Leonide.



  Cependant que l'Amour se jouë,
Dedans l'or de vos beaux cheveux,
Un' étincelle de ses feux,
Par mal-heur vous touche la joüe.


  Par là jugez Nimphe cruelle,
Combien en est le feu cuisant,
Puis que ceste seule estincelle
Tant de douleur va produisant.


  Cependant que vostre œil eslance,
Encores qu'il en fust vaincœur,
Tant de flâmes contre mon cœur,
L'une la jouë vous offence.


  Pour là jugez Nimphe cruelle,
Combien en est le feu cuisant,
Puis que ceste seule estincelle,
Tant de douleur va produisant.


  Cependant que mon cœur en flâme
Vouloit son ardeur vous lancer,
Son feu qui ne pût y passer,
Brusla la jouë au lieu de l'ame.


  Par là jugez Nimphe cruelle,
Combien est le feu cuisant,
Puis que ceste seule estincelle,
Tant de douleur va produisant.


  Et pour vous faire paroistre que veritablement je sçay ces choses, par une divinité qui ne peut mentir, & de qui la veuë, & l'oüye penetrent jusques dans le profond des cœurs, je vous veux dire une chose sur ce sujet, que personne ne peut sçavoir que vous & Agis. Elle eut peur que je ne découvrisse quelque secret qui la peust fascher, aussi estoit-ce mon dessein de luy donner ceste apprehension : cela fut cause qu'elle me dit toute troublée : Homme de Dieu, encor que je ne craigne pas que vous, ou autre puissiez dire chose sur ce sujet, qui me doive importer, toutefois ce discours est si sensible, qu'il est bien mal-aisé d'y toucher d'une main si douce, que la blesseure n'en cuise, c'est pourquoy je vous supplie de le finir. Elle profera ces paroles avec un tel changement de visage & d'une voix si interdite, que pour la r'asseurer, je fus contraint de luy dire. Vous ne devez me croire avec si peu de consideration, que je ne sçache celer ce qui pourroit vous offenser, ny que j'ignore que les moindres blesseures sont bien fort sensibles en la partie où je vous touche : car c'est au cœur à qui toutes ces playes s'addressent : mais puis que vous ne voulez pas en sçavoir davantage, je m'en tairay, aussi bien il est temps que je r'entre vers la divinité qui me r'appelle : & en cest instant, je me levay, & leur donnay le bon jour, puis apres avoir fait quelques apparences de ceremonies sur la riviere, je dy assez haut. O souveraine Deité, qui presides en ce lieu, voicy que dans ceste eau, je me nettoye, & despoüille de tout le profane que la pratique des hommes me peut avoir laissé, depuis que je suis sorty hors de ton sainct Temple. A ce mot je donnay trois fois des mains dans l'eau, & puis en puisant au creux de l'une, j'en pris trois fois dans la bouche, & les yeux, & les mains tournées au Ciel, j'entray en ma cabane sans parler à elles, & par ce que je me doutay bien qu'elles auroient assez de curiosité pour venir voir ce que je ferois, je m'en allay devant l'autel, où faisant semblant de me mettre en terre, je tiray les poils de cheval, qui faisant leur effet, laisserent tomber la petite aiz ferrée qui estoit devant le miroir, qui donna si à propos sur le caillou, qu'il fit feu, & en mesme temps se prit à la composition, qui estoit au dessous ; si bien que la flâme en sortit avec tant de promptitude, que ces Nimphes qui estoient à la porte, voyant au commencement éclairer le miroir, puis tout à coup le feu si prompt, & violent, prirent une telle frayeur, qu'elles s'en retournerent avec beaucoup d'opinion, & de ma saincteté, & du respect envers la Divinité que je servois. Ce commencement pouvoit-il estre mieux conduit que cela ? Non certes respondit Polemas, & je juge bien quant à moy que toute personne qui n'en eust point esté advertie, s'y fust aisément trompée.

  Cependant que Climanthe parloit ainsi, Leonide l'escoutoit si ravie hors d'elle-mesme, qu'elle ne sçavoit si elle dormoit ou veilloit : car elle voyoit bien que tout ce qu'il racontoit, estoit tres-veritable, & toutefois elle ne pouvoit bonnement croire que cela fust ainsi : & cependant qu'elle disputoit en elle mesme, elle ouyt que Climanthe recommençoit. Or ces Nimphes s'en allerent, & ne puis sçavoir asseurément quel rapport elles firent de moy, si est-ce que par conjecture, il y a apparence qu'elles dirent à chacun les choses admirables qu'elles avoient veuës, & comme "la renommée augmente tousjours", la Cour n'estoit pleine que de moy : & certes en ce temps-là j'euz de la peine à continuer mon entreprise, car une infinité de personnes vindrent me voir, les unes par curiosité, les autres pour estre instruites, & plusieurs pour sçavoir si ce que on disoit de moy estoit point controuvé, & fallut que j'usasse de grandes ruses, quelquefois pour échapper, je disois que ce jour-là estoit un jour muet pour la deïté que je servois, une autre fois que quelqu'un l'avoit offensée, & qu'elle ne vouloit point respondre, que je ne l'eusse appaisée par jeusnes : d'autrefois je mettois des conditions aux ceremonies que je leur faisois faire, qu'ils ne pouvoient parachever qu'avec beaucoup de temps, & quelquefois quand le tout estoit finy, j'y trouvois à dire, ou qu'ils n'avoient pas bien observé tout, ou qu'ils en avoient trop, ou trop peu fait : & par ainsi je les faisois recommencer, & allois gagnant le temps. Pour le regard de ceux dont quelque chose m'estoit cogneuë : je les dépeschois assez promptement, & cela estoit cause que les autres desireux d'en sçavoir autant que les premiers, se sousmettoient à tout ce que je voulois. Or durant ce temps Amasis me vint voir, & avec elle Galathée : apres que j'eus satisfait à Amasis sur ce qu'elle me demandoit, qui fut en somme de sçavoir quel seroit le voyage que Clidaman avoit entrepris, & que je luy eus dit qu'il courroit beaucoup de fortune, qu'il seroit blessé, & qu'il se trouveroit en trois batailles, avec le Prince des Francs : mais qu'en fin il s'en reviendroit avec toute sorte d'honneur & de gloire : elle se retira de moy fort contente, & me pria que je recommandasse son fils à la Deité que je servois. Mais Galathée beaucoup plus curieuse que sa mere, me tirant à part, me dit ; Mon pere, obligez moy de me dire ce que vous sçavez de ma fortune. Alors je luy dis, qu'elle me montrast la main, je la regarday quelque temps, puis je la fis cracher trois fois en terre, & ayant mis le pied gauche dessus, je la tournay du costé du Soleil Levant, & la fis regarder quelque temps en haut. Je luy pris la mesure du visage, & de la main, puis la grosseur du col, & avec ceste mesure je mesuray depuis la ceinture en haut, & en fin luy regardant encor un coup les deux mains, je luy dis ; Galathée, vous estes heureuse, si vous sçavez prendre vostre heur, & tres mal-heureuse, si vous le laissez eschapper, ou par nonchalance, ou par Amour, ou par faute de courage : Mais à la verité si vous ne vous rendez incapable du bien à quoy le Ciel vous a destinée, vous ne sçauriez par le desir attaindre à plus de felicité, & tout ce bien, ou tout ce mal, vous est preparé par l'Amour ; advisez donc de prendre une belle & ferme resolution, en vous-mesme de ne vous laisser esbranler à persuasion d'Amour, ny à conseil d'amie, ny à commandements de parents : que si vous ne le faites, je ne croy point qu'il y ait sous le Ciel rien de plus miserable que vous serez. Mon Dieu, dit alors Galathée, vous m'estonnez ! Ne vous en estonnez point, luy dis-je : car ce que je vous en dis n'est que pour vostre bien, & afin que vous vous y puissiez conduire avec toute prudence, je vous en veux découvrir tout ce que la divinité qui me l'a appris me permet : mais ressouvenez-vous de le tenir si secret, que vous ne le fiez à personne : Apres qu'elle me l'eust promis, je continuay de ceste sorte. Ma fille (car l'office auquel les Dieux m'ont appellé me permet de vous nommer ainsi) vous estes & serez servie de plusieurs grands Chevaliers, dont les vertus & les merites peuvent diversement vous esmouvoir : mais si vous mesurez vostre affection, ou à leurs merites, ou au jugement que vous ferez de leur Amour, & non point à ce que je vous en diray, vous vous rendrez autant pleine de mal-heur, qu'une personne hors de la grace des Dieux le sçauroit estre ; car moy qui suis l'interprette de leur volonté, en la vous disant je vous oste toute excuse de l'ignorer ; si bien que d'or' en là vous serez desobeïssante envers eux si vous y contrevenez, & vous sçavez que le Ciel demande plus l'obeissance & la sousmission que tout autre sacrifice : par ainsi ressouvenez-vous bien de ce que je vous vay dire. Le jour que les Baccanales vont par les ruës heurlant & tempestant, pleines de l'enthousiasme de leur Dieu, vous serez en la grande ville de Marcilly, où plusieurs Chevaliers vous verront : mais prenez bien garde à celuy qui sera vestu de toille d'or verte, & de qui toute la suitte portera la mesme couleur, si vous l'aimez, je plains dés icy vostre mal-heur, & ne puis assez vous dire, que vous serez la butte de tous desastres & de toutes infortunes : car vous en ressentirez plus encores, que je ne vous en puis dire. Mon pere, me respondit-elle un peu estonnée, à cela je sçay un bon remede, qui est de ne rien aimer du tout. Mon enfant, luy repliquay-je, ce remede est fort dangereux d'autant que non seulement vous pouvez offenser les Dieux, en faisant ce qu'ils ne veulent pas : mais aussi en ne faisant pas ce qu'ils veulent : par ainsi prenez garde à vous. Et comment, adjousta-t'elle, faut-il que je m'y conduise ? Je vous ay desja dit, luy respondis-je, ce que vous ne devez pas faire, à ceste heure je vous diray ce qu'il faut que vous fassiez.

  Il faut en premier lieu, que vous sçachiez que "toutes les choses corporelles ou spirituelles ont chacune leurs contraires & leurs simpathisantes", des plus petites nous pourrions venir à la preuve des plus grandes, mais pour la connoissance qu'il faut que vous ayez, ce discours seroit inutile : aussi ce que je vous en dis n'est que pour vous faire entendre, que tout ainsi que vous avez ce mal-heur contraire à vostre bon-heur, aussi avez-vous un destin si capable de vous rendre heureuse, que vostre heur ne se peut representer ; & en cela les Dieux ont voulu recompenser celuy, auquel ils vous ont sousmise. Puis qu'il est ainsi, me respondit-elle, je vous conjure, mon pere, par la divinité que vous servez, de me dire quel il est. C'est, luy dis-je, une autre personne, que si vous l'espousez, vous vivrez avec toute la felicité qu'une mortelle peut avoir. Et qui est-il ? respondit incontinant Galathée. Belle Nimphe, luy dis-je, ce que je vous dy ne vient pas de moy, c'est d'Hecathe que je sers : De sorte que si je ne vous en dy davantage, ne croyez pas que ce soit faute de volonté : mais c'est qu'elle ne me l'a point encor découvert, & cela d'autant que je n'en ay pas eu la curiosité : mais si vous en avez envie, observez les choses que je vous diray, & vous en sçaurez tout ce qui sera necessaire : "car encor que liberalement les Dieux fassent les biens aux hommes qu'il leur plaist, si veulent-ils estre reconnus pour Dieux, & les sacrifices des mortels leur agreent, comme connoissances qu'ils donnent de n'estre point ingrats des biens receus". Apres quelques autres propos, ceste Nimphe fort interditte me dit, qu'elle ne desiroit rien davantage, & qu'elle observeroit tout ce que j'ordonnerois. Il est temps à ceste heure, luy dis-je, car la Lune est en son plein, ou peu s'en faut, & si vous la laissez décroistre, vous ne le pourrez plus : & puis je luy fis le mesme commandement que j'avois fait à Silvie & à Leonide, de se laver avant jour dans le ruisseau voisin, la jambe & le bras, & venir de ceste sorte avec un chappeau de Verveine, & une ceinture de Fougiere devant ceste caverne, & que j'y tiendrois preparé ce qui seroit necessaire pour le sacrifice : mais qu'il ne falloit pas que ceux qui y assisteroient fussent en autre estat qu'elle. Et bien, me dit-elle, j'y viendray avec deux de mes Nymphes, & si secrettement que personne n'en sçaura rien : mais advisez à ne me parler devant elles en sorte qu'elles sçachent asseurément cét affaire : car elles tascheroient de m'en divertir. Je fus extrémement aise de cét advertissement, ayant moy-mesme cette mesme crainte, outre que la voyant avec ceste prevoyance, je jugeay qu'elle faisoit dessein de suyvre mon advis, autrement elle ne s'en fust pas souciée : ainsi donc elle s'en alla avec asseurance de revenir le troisiesme jour d'apres. Or ce qui m'avoit fait dire qu'il falloit que ce fust avant que la Lune descreust, fut afin que si quelqu'autre me venoit importuner de semblable chose, je peusse trouver excuse sur le deffaut de la Lune, & aussi j'avois dit qu'il falloit que ce fust avant jour, afin d'y avoir moins de personnes. Et quant au jour des Baccanales, j'avois conté que c'estoit ce jour-là que Lyndamor devoit prendre congé d'Amasis à Marcilly, & d'elle par consequant ; & aussi qu'il seroit habillé de vert. Or toutes ces choses ainsi resoluës & preparées, je donnay ordre à trouver ce qu'il falloit pour le sacrifice que nous avions à faire le troisiesme jour : car encore que je ne sçeusse guere bien ce mestier, si falloit-il que je me monstrasse expert en cela, afin qu'elles, qui y estoient accoustumées, n'y trouvassent rien à redire. Vous sçavez que dés le commencement nous y estions preparez, & que nous avions donné ordre pour recouvrer tout ce qui estoit necessaire.

  Le matin venu, à peine le jour commençoit à poindre, que je la trouvay en l'estat que je lui avois ordonné avec Silvie & Leonide, & sans mentir je desiray alors que vous y fussiez, pour avoir le contentement de voir cette belle, dont les cheveux au gré du vent s'alloient recrespant en onde, n'estant couverts que d'un chappeau de Verveine, vous eussiez veu ce bras nud, & ceste jambe blanche comme albastre, le tout gras & poly, en sorte qu'il n'y avoit point d'apparence d'os, la greve longue & droite, & le pied petit & mignard, qui faisoit honte à ceux de Tetis. Il faut que j'advouë la verité, je voulus un peu passer le temps, & voir davantage de ces beautez, de sorte que je leur dis qu'il falloit qu'elles se parfumassent tout le corps d'ancens masle, & de souffre : afin que les visions des Deitez de Stix ne les peussent offenser : Et leur mon stray à cét effet un lieu un peu reculé, où elles ne pouvoient estre veuës que mal-aisément.

  Sur le panchant du vallon voisin, duquel ce petit ruisseau arrouse le pied, il s'esleve un boccage espaissi branche sur branche de diverses fueilles, dont les cheveux n'ayans jamais esté tondus par le fer, à cause que le bois est dedié à Diane, s'entre-ombrageoient espandus l'un sur l'autre, de sorte que mal-aisément pouvoient-ils estre percez du Soleil, ny à son lever, ny à son coucher ; & par ainsi au plus haut du midy mesme, une chiche lumiere d'un jour blafard y pallissoit d'ordinaire ; ce lieu ainsi commode leur donna courage : mais plus encore la curiosité de sçavoir ce qu'elles desiroient. Là donc apres avoir pris les parfums necessaires, elles vont se desabiller toutes trois, & moy qui sçavois quel estoit le lieu, m'esgarant à travers les halliers, revins par un autre costé où elles estoient, & eus commodité de les voir nuës : sans mentir, je ne vy de ma vie rien de si beau : mais sur toutes je trouvay Leonide admirable, fust en la proportion de son corps, fust en la blancheur de la peau, fust en l'embonpoinct, elle les surpassoit de beaucoup ; si bien qu'alors je vous condamnay pour homme peu expert aux beautez cachées, puis que vous l'aviez quittée pour Galathée, qui à la verité a bien quelque chose de beau au visage : mais le reste si peu accompagnant ce qui se voit, qu'il se peut avec raison, nommer un abuseur. Mon Dieu Climanthe, dit alors Polemas, qui ne pouvoit oüyr parler de ceste sorte de ce qu'il aimoit, si vous me voulez plaire laissez ces termes, & continuez vostre discours : car il y a bien de la comparaison du visage de Leonide à celuy de Galathée ! En cela, respondit Climanthe, vous pourriez avoir quelque raison : mais croyez moy, qui le sçay pour l'avoir veu, le visage de Leonide est ce qui est de moins beau en son corps. Or je luy conseille donc, dit Polemas tout en colere, qu'elle cache le visage, & qu'elle monstre ce qu'elle a de plus beau : mais voyez vous, vous aviez les yeux troublez tant pour l'obscurité du lieu, que pour avoir tout l'entendement à vostre entreprise, de sorte qu'en ce temps-là mal-aisément en pouviez-vous faire quelque bon jugement : mais laissons cela à part, & continuez vostre discours je vous supplie. Leonide qui escoutoit tous ces propos, voyant avec quel mespris Polemas parloit d'elle ; se ressentit de sorte offensée contre luy, que jamais depuis elle ne luy pût pardonner, & au contraire quoy qu'elle voulust mal à la ruse de Climanthe, si l'aimoit-elle en quelque sorte s'oyant loüer : "car il n'y a rien qui chatoüille davantage une fille que la loüange de sa beauté, & mesme quand elle est hors de soupçon de flatterie". Cependant qu'elle estoit en ces pensers, elle oüyt qu'il continuoit ainsi. Or ces trois belles Nymphes s'en revindrent vers moy, & me trouverent au devant de ma caverne, où je faisois une fosse pour le sacrifice ; d'autant que soudain qu'elles avoient commencé de se r'abiller, je m'en estois revenu, & avois eu le loisir d'en faire une partie : Je la creusay d'une coudée & de quatre pieds en rond, puis j'allumay trois feux à l'entour, d'encens, d'ache, & de pavot, & avec un encensoir, je parfumay le lieu trois fois en rond, & autant ma cabane, & puis je leur entournay le corps de Verveine, & leur fis à chacune une couronne de pavot, & mis dans leur bouche du sel, que je leur fis mâcher. Apres je pris trois genices noires, & les plus belles que j'eusse sceu choisir, & neuf brebis qui n'avoient point esté connuës du bellier, dont la laine noire & longue ressembloit à de la soye, tant elle estoit douce & deliée ; je conduisis ces animaux sans les frapper sur la fosse, où m'estant tourné du costé de l'Occident, je les poussay sur le bord, de la main gauche, & de l'autre je prins le poil qui estoit entre les cornes, & le jettay dedans le creux, y respandant ensemble du lait, & de la farine, du vin, & du miel, & apres avoir appellé quatre fois Hecathe, je mis le cousteau dans le cœur des animaux, l'un apres l'autre, & en receus le sang dans une tasse, & puis r'appellant encore Hecathe, je le laissay tomber peu à peu dedans. Lors me semblant qu'il ne restoit plus rien à faire je me relevay sur le bout des pieds, & faisant comme le transporté, je dis aux Nimphes : voicy le Dieu, il est temps : & prenant Galathée par la main, nous entrasmes tous quatre dedans. Je m'estois rendu farouche, j'avois les yeux ouverts, & roüans dans la teste, la bouche entr'ouverte, l'estomach pantelant, & le corps comme tremoussant par le sainct Enthousiasme. Estant pres de l'autel, je dis : O saincte Deïté, qui presides en ce lieu, donne moy que je puisse respondre à ceste Nimphe avec verité sur ce qu'elle m'a demandé : le lieu estoit fort obscur, & n'y avoit clarté que celle que deux petits flambeaux donnoient, qui estoient allumez sur l'autel ; & le jour qui estoit des-ja assez grand donnoit un peu de clarté à l'endroit où estoit le papier paint, afin qu'il se peust mieux representer dans le miroir. Apres avoir dit ces mots, je me laissay choir en terre, & ayant tenu quelque temps la teste en bas, je me relevay, & m'adressant à Galathée, je luy dis : Nimphe aimée du Ciel, tes vœux & tes sacrifices ont esté receus, la Deïté que nous avons reclamée, veut que par la veuë, & non seulement par l'oüye, tu sçaches où tu dois trouver ton bien : Approche toy de cét autel, & dy apres moy : O grande Hecathe qui presides aux Palus Stigieux, ainsi jamais le chien à trois testes ne t'aboye quand tu y descendras : ainsi tes autels fument tousjours d'agreables sacrifices, comme je te promets tous les ans de les charger d'un semblable à cestuy-cy : pourveu, grande Déesse, que par toy je voye ce que je te requiers. A ceste derniere parole, je touchay les poils de cheval, ausquels la petite ayx estoit suspanduë, qui estant laschée tomba, & sans manquer donnant sur le caillou, fit le feu accoustumé, avec une flame si prompte, que Galathée fut surprinse de frayeur : mais je la retins & luy dis, Nimphe, n'ayez peur, c'est Hecathe qui vous monstre ce que vous demandez : lors la fumée peu à peu se perdant, le miroir se vid : mais un peu trouble de la fumée de ce feu qui fut cause que prenant une esponge moüillée, que je tenois expressément au bout d'une cane, je passay deux ou trois fois sur la glace qui la rendit fort claire, & de fortune le Soleil leva en mesme temps, donnant si à propos sur le papier paint, qu'il paroissoit si bien dans le miroir, que je ne l'eusse sceu desirer mieux. Apres qu'elles y eurent regardé quelque temps, je dis à Galathée, ressouviens toy Nimphe, qu'Hecathe te fait sçavoir par moy, qu'en ce lieu que tu vois representé dans ce miroir, tu trouveras un diamant à demy perdu, qu'une belle & trop desdaigneuse a mesprisé, croyant qu'il fust faux : & toutefois il est d'inestimable valeur, prends le & le conserves curieusement : Or ceste riviere, c'est Lignon, ceste Saulaye qui est deça, c'est le costé de Mont-verdun, au dessous de ceste coline, où il semble qu'autrefois la riviere ait eu son cours, remarque bien le lieu & t'en ressouviens. Puis tirant la Nimphe à part, je luy dis, mon enfant vous avez, comme je vous ay dit, une influence infiniment mauvaise, & une autre la plus heureuse qu'on puisse desirer : La mauvaise je la vous ay ditte, gardez vous-en si vous aimez vostre contentement : La bonne, c'est celle-cy, que vous voyez dans ce miroir : Remarquez donc bien le lieu que je vous y ay fait voir ; & afin de vous en mieux ressouvenir, apres que j'auray parlé à vous retournez le voir, & le remarquez bien : car le jour que la Lune sera au mesme estat qu'elle est aujourd'huy environ ceste mesme heure, un peu plus tost ou un peu plus tard, vous trouverez celuy que vous devez aimer. S'il vous void avant que vous luy, il vous aimera : mais difficilement le pourrez vous aimer : au contraire si vous le voyez la premiere, il aura de la peine à vous aimer, & vous l'aimerez incontinant : si faut-il comme que ce soit que par vostre prudence vous surmontiez cette contrarieté : resolvez-vous donc, & de vous vaincre & de le vaincre, s'il est de besoin : car sans doute avec le temps vous y parviendrez ; que si vous ne le rencontrez la premiere fois, retournez y la Lune d'apres au mesme jour, & environ ceste mesme heure, & continuez ainsi jusques à la troisiesme, si à la seconde vous ne l'y rencontrez ; Hecathe ne veut pas bien m'asseurer du jour. "Les Dieux se plaisent de mettre de la peine en ce qu'ils veulent nous donner, afin que l'obeïssance qu'en cela nous leur rendons, soit tesmoignage combien nous les estimons". Lors prenant une petite houssine je m'approchay du miroir, & luy monstray avec le bout tous les lieux. Voyez-vous, luy disois-je, voila la montagne d'Isoure, voila Mont-verdun, voila la riviere de Lignon : Or voyez vous là Cala à ce bord de deçà, & un peu plus bas là Pra ; allant à la chasse vous y avez passé souvent, vous pourrez bien le reconnoistre. Or, Nimphe, Hecathe te mande encor par moy, que si tu n'observes ce qu'elle t'a declaré, & ce que tu luy as promis, elle augmentera le mal-heur dont le destin te menasse : & puis changeant un peu de voix, je luy dis ; Et je suis tres-aise qu'avant mon depart j'aye esté si heureux que de vous avoir donné cét advis : car encor que je ne sois point de ceste contrée, si est-ce que vostre vertu & vostre pieté envers les Dieux m'obligent à vous aimer, & à prier Hecathe qu'elle vous conserve & rende heureuse, & par là vous voyez que je suis du tout à ceste Déesse, puis que m'ayant commandé de partir dans demain, sans luy contredire je m'y resous, & vous dis a-dieu. A ce mot je les mis hors de la cabane ; & leur ostant les herbes que je leur avois mises autour, je les bruslay dans le feu qui estoit encor allumé, & puis me retiray.

  Je vous veux dire à ceste heure, pourquoy je luy dis que ce fust à la pleine Lune : car vous vous estes fasché que je luy ay donné si long terme, je l'ay fait afin que Lindamor fust party avant qu'elle y allast, n'y ayant pas apparence qu'Amasis le luy eust permis aupara vant : & puis encor falloit-il que vous, qui deviez prendre la charge de toute la Province, eussiez un peu de loisir de demeurer pres d'Amasis, apres le depart de tous ces Chevaliers, pour y commencer à donner quelque ordre : puis que d'aller si promptement à la chasse, chacun en eust murmuré ; d'autant que vous sçavez, combien "une personne qui se mesle de l'Estat, est sujette aux envies & calomnies". Je luy donnay les trois Lunes apres, afin que si vous y failliez un jour, vous y pussiez estre l'autre. Je luy dy, que si elle vous voyoit la premiere, qu'elle vous aimeroit facilement ; que si c'estoit vous, ce seroit au contraire, & cela seulement pour ce que je sçavois fort bien que vous seriez le premier à la voir : si bien qu'elle trouveroit veritable en elle-mesme ceste difficulté d'Amour : car comme vous sçavez elle aime Lindamor. Je luy dis que je devois partir le lendemain, afin qu'elle ne trouvast pas estrange mon depart, si de fortune elle revenoit me chercher pour quelque autre curiosité : car ayant fait envers elle ce que nous avions resolu, ma plus grande haste estoit de m'en aller pour n'estre reconnu de quelque Druide qui m'eust fait chastier, & vous sçavez bien que ç'a tousjours esté là toute ma crainte : vous semble-t'il que j'y aye oublié quelque chose ? Non certes, dit alors Polemas : mais que peut-estre ce qui l'a des-ja retardée si long temps ? Quant à moy, dit Climanthe, je ne le puis sçavoir, si ce n'est qu'elle n'ait pas bien conté les jours de la Lune : mais puis que rien ne vous presse, & que vous pouvez encor vous retrouver icy au temps que je luy ay donné, je suis d'advis que vous le fassiez, & que tous les matins deux jours avant & apres vous ne manquiez point d'aller là à bonne heure : car il est tout vray, que le premier jour nous y fusmes un peu trop tard. Et que voulez vous, respondit Polemas, que j'y fasse ? ce fut la perte de ce Berger qui se noya qui en fut cause, & vous sçavez bien que le bord de la riviere estoit si plein de personnes, que je n'eusse peu demeurer là seul sans soupçon : mais si ne retardasmes nous pas beaucoup, & n'y a pas apparence qu'elle y fust ce jour-là : car je m'asseure que la mesme occasion qui m'en empescha l'aura aussi fait retarder, pour n'estre point veuë. Ne vous persuadez point cela, repliqua Climanthe, elle estoit trop desireuse d'observer ce que je luy avois ordonné : Mais il me semble qu'il seroit temps de se lever, afin que vous partissiez : & lors ouvrant les fenestres il vid poindre le jour. Sans doute, luy dit-il, avant que vous soyez au lieu où vous devez estre, l'heure sera passée : hastez vous : car "il vaut mieux en toutes choses avoir plusieurs heures de reste qu'un moment de moins". Et voulez vous, luy dit Polemas, que nous y allions encore ? pensez-vous qu'elle y vienne, y ayant plus de quinze jours que le temps est passé ? Peut-estre, respondit-il, aura-t'elle mal conté, ne laissons pas de nous y trouver. Leonide qui craignoit d'estre veuë ou par Polemas, ou par Climanthe, n'osa se lever qu'ils ne fussent partis ; & afin de reconnoistre le visage de Climanthe, lors qu'il fut jour, elle le considera de sorte, qu'il luy sembla impossible qu'il se pûst dissimuler à elle ; & soudain qu'elle les vid sortir hors de la maison, elle dépescha de s'abiller : & apres avoir pris congé de son hoste, continua son voyage, si confuse en elle mesme du malicieux artifice de ces deux personnes, qu'il luy sembloit que toute autre y eust esté deçeüe aussi bien qu'elle : si est-ce que le mespris que Polemas avoit fait de sa beauté, la picquoit si vivement, qu'elle resolut de remedier par sa prudence à sa malice, & de faire en sorte que Lindamor en son absence ne ressentist les effets de ceste trahison ; ce qu'elle jugea ne se pouvoir faire mieux que par le moyen de son oncle Adamas, auquel elle fit dessein de declarer tout ce qu'elle en sçavoit. Et en ceste resolution, elle se hastoit pour aller à Feurs, où elle pensoit le trouver ; mais elle y arriva trop tard : car dés le matin il estoit party pour s'en retourner chez luy, ayant le jour auparavant parachevé ce qui estoit du sacrifice : & des-ja le Soleil commençoit à eschauffer bien fort, quand il se trouva dans la grande plaine de Mont-verdun ; & par ce qu'à main gauche il remarqua une touffe d'arbres qui faisoient ce luy sembloit, un assez gratieux ombrage, il y tourna ses pas en volonté de s'y reposer quelque temps. A peine y estoit-il arrivé, qu'il vid venir d'assez loing un Berger, qui sembloit chercher ce mesme lieu, pour la mesme occasion qui luy avoit conduit : & par ce qu'il monstroit d'estre fort pensif en soy-mesme, lors qu'il arriva, Adamas pour ne le distraire de ses pensées, ne le voulut point saluer : mais sans se faire voir à luy, voulut écouter ce qu'il alloit disant : & peu apres qu'il se fut assis de l'autre costé du buisson, il ouyt qu'il reprit la parole ainsi. Et pourquoy aymerois-je cete volage ? En premier lieu sa beauté ne m'y peut contraindre, car elle n'en a pas assez pour avoir le nom de belle : & puis ses merites ne sont point tels, que s'ils ne sont aidez d'autres considerations, ils puissent retenir un honneste homme à son service ; & en fin son amitié qui estoit tout ce qui m'obligeoit à elle, est si muable, que s'il y a quelque impression d'Amour en son cœur, je croy qu'il est non seulement de cire, mais de cire presque fonduë, tant il reçoit aisément les figures de toutes nouveautez, & qu'il ressemble à ses yeux, qui reçoivent les figures de tout ce qu'on leur presente : mais aussi qui les perdent aussi tost que l'object n'en est plus devant eux : que si je l'ay aimée, il faut que j'advoüe que c'est par ce que je pensois qu'elle m'aimast : mais si cela n'estoit pas, je l'excuse : car je sçay bien qu'elle mesme pensoit de m'aimer. Ce Berger eust continué davantage, n'eust esté qu'une Bergere, de fortune y survint, qui sembloit l'avoir suivy de loing : & quoy qu'elle eust ouy quelques paroles des siennes, si n'en fit elle semblant, & au contraire s'asseant aupres de luy, elle luy dit : Et bien, Corilas, quel nouveau soucy est celuy qui vous retient si pensif ? Le Berger luy respondit le plus dédaigneusement qu'il peut, & sans tourner la teste de son costé : C'est celuy qui me fait rechercher avec quelle nouvelle tromperie vous laisserez ceux qu'à ceste heure vous commencez d'aimer. Et quoy, dit la Bergere, pourriez-vous croire que j'affectionne autre que vous ? Et vous, dit le Berger, pourriez-vous croire, que je pense que vous m'affectionnez ? Que croyez vous donc de moy ? dit-elle. Tout le pire, respondit Corilas, que vous pouvez croire d'une personne que vous haïssez. Vous avez, adjousta-t'elle, d'estranges opinions de moy. Et vous, dit Corilas, d'estranges effets en vous. O Dieux ! dit la Bergere, quel homme ay-je trouvé en vous ? C'est moy, respondit le Berger, qui puis dire avec beaucoup plus de raison, en vous rencontrant, Stelle, Quelle femme ay-je trouvée ? car y a t'il rien qui soit plus incapable d'amitié que vous ? vous, dis-je, qui ne vous plaisez qu'à tromper ceux qui se fient en vous, & qui imitez le chasseur, qui poursuit avec tant de soing la beste dont apres il donne curée à ses chiens. Vous avez, dit-elle, si peu de raison en ce que vous dittes, que celuy en auroit encore moins, qui s'arresteroit à vous respondre. Plust à Dieu, dit le Berger, que j'en eusse tousjours eu autant en mon ame, qu'à ceste heure j'en ay en mes paroles, je n'aurois pas le regret qui m'afflige. Et apres s'estre l'un & l'autre teus pour quelque temps, elle releva sa voix, & chantant luy parla de ceste sorte : & luy de mesme, pour ne demeurer sans réponse, luy alloit repliquant.




DIALOGUE
DE STELLE, ET CORILAS.
STEL.



  Voudriez vous estre mon Berger,
A faute d'Amour infidelle ?


COR.


Pour suivre vostre esprit leger,
  Il faut plustost une bonne ayle,
  Que non pas un courage haut,
  Mais vous suivre c'est un deffaut.


STEL.


Vous n'avez pas tousjours pensé,
  Que m'aimer fust erreur si grande.


COR.


Ne parlons plus du temps passé,
  Celuy vit mal, qui ne s'amende,
  Le passé ne peut revenir,
  Ny moy non plus m'en souvenir.


STEL.


Que c'est de ne sçavoir aymer,
  Et se figurer le contraire ?


COR.


Pourquoy me voulez vous blasmer,
  De ce que vous ne sçavez faire ?
  Vous aimez par opinion,
  Et non pas par élection.


STEL.


Je vous aime & aimeray,
  Quoy que vostre Amour soit changée.


COR.


Moy, jamais je ne changeray,
  Celle où mon ame est engagée :
  Ne croyez point qu'à chaque jour
  Je change comme vous d'Amour.


STEL.


Vous vous estes donques resolu
  De suivre une amitié nouvelle ?


COR.


Si quelquefois vous m'avez plu,
  Je vous jugeois estre plus belle :
  J'ay depuis veu la verité,
  Vous avez trop peu de beauté.


STEL.


Infidelle ! vous destruisez
  Une amitié qui fut si grande ?


COR.


De vostre erreur vous m'accusez,
  Le battu paye ainsi l'amende :
  Mais dittes ce qu'il vous plaira,
  Ce qui fut jamais ne sera.


STEL.


Mais quoy, vous m'aimez en effet,
  Qui vous fait estre si volage ?


COR.


Quand on voit l'erreur qu'on a fait,
  Changer d'advis, c'est estre sage :
  Il vaut mieux tard se repentir,
  Que jamais d'erreur ne sortir.


STEL.


Le change oste donc d'entre nous,
  Ceste amitié que je desire.


COR.


Le change m'a fait estre à vous,
  De vous le change me retire :
  Mais si je plains changeant ainsi,
  C'est d'avoir tardé jusqu'icy.


STEL.


Et quoy, l'honneur ny le devoir
  Ne sçauroient vaincre une humeur telle ?


COR.


Qu'est-ce qu'en vous je puis plus voir,
  Qui ceste amitié renouvelle,
  Dont vos faintes m'avoient espris,
  Puis qu'en son lieu j'ay le mépris ?


STEL.


Je vous verray pour me venger,
  Sans estre aimé, servir quelqu'autre.


COR.


Bien tost d'un tel mal, le changer
  Me guerira comme du vostre :
  Et si je fais onc autrement
  J'auray perdu l'entendement.


STEL.


Et n'aurez vous point de regret
  D'une infidelité si grande ?


COR.


J'en ay prononcé le decret,
  Celuy me doit qui me demande :
  Mais demandez, & plaignez vous,
  Toute Amour est morte entre nous.


  La Bergere voyant bien qu'il ne demeureroit jamais sans replique à ses demandes, laissant le chanter, luy dit. Et quoy, Corilas, il n'y a donc plus d'esperance en vous ? Non plus, dit-il, qu'en vous de fidelité, & ne croyez point que vos faintes, ny vos belles paroles me puissent faire changer de resolution : je suis trop affermy en ceste opiniastreté ; de sorte que c'est en vain que vous essayez vos armes contre moy, elles sont trop foibles, je n'en crains plus les coups, je vous conseille de les esprouver contre d'autres à qui leur connoissance ne les fasse pas mépriser comme à moy ; il ne peut estre que vous n'en trouviez à qui le Ciel pour punir quelque secrette faute, ordonne de vous aimer, & ils vous seront d'autant plus agreables, que la nouveauté vous plaist sur toute chose. A ce coup la Bergere fut à bon escient piquée, toutefois faignant de tourner ceste offense en risée, elle luy dit en s'en allant. Que je me moque de vous Corilas, & de vostre colere, nous vous reverrons bien tost en vostre bonne humeur ! Cependant contentez-vous que je patiente vostre faute sans que vous la rejettiez sur moy. Je sçay, repliqua le Berger, que c'est vostre coustume de vous moquer de ceux qui vous aiment, mais si l'humeur que j'ay me dure, je vous asseure que vous pourrez long temps vous mocquer de moy, avant que ce soit d'une personne qui vous aime. Ainsi se separerent ces deux ennemis : & Adamas qui les avoit escoutez, ayant connoissance par leurs noms de la famille dont ils estoient, eut envie de sçavoir davantage de leur affaire, & appellant Corilas par son nom le fit venir à luy ; & parce que le Berger se monstroit estonné de ceste surprise, pour le respect qu'on portoit à l'habit, & à la qualité de Druide, à fin de le r'assurer, il le fit asseoir aupres de luy, & puis luy parla ainsi. Mon enfant, car tel je vous puis nommer pour l'amitié que j'ay tousjours portée à ceux de vostre famille, il ne faut que vous soyez mar ry d'avoir parlé si franchement à Stelle devant moy. Je suis tres-aise d'avoir sçeu vostre prudence : mais je desirerois d'en sçavoir davantage, à fin de vous conseiller si bien en cest affaire que vous n'y fissiez point d'erreur ; & pour moy, je ne croy pas y avoir peu de difficulté, puis que les loix de la civilité, & de la courtoisie obligent peut estre davantage qu'on ne pense pas. Aussi tost que Corilas avoit veu le Druide, il l'avoit bien reconneu pour l'avoir veu plusieurs fois en divers sacrifices : mais n'ayant jamais parlé à luy, il n'avoit la hardiesse de luy raconter par le menu ce qui s'estoit passé entre Stelle & luy, quoy qu'il desirast fort que chacun sceust la justice de sa cause, & la perfidie de la Bergere : dequoy s'appercevant Adamas, à fin de luy en donner courage, il luy fit entendre qu'il en sçavoit desja une partie, & que plusieurs le racontoient à son desavantage, ce qu'il oyoit avec déplaisir, pour l'amitié qu'il avoit tousjours portée aux siens. Je crains, répondit Corilas, que ce vous soit importunité d'ouïr les particularitez de nos villages. Tant s'en faut, repliqua t'il, ce me sera beaucoup de satisfaction, de sçavoir que vous n'avez point de tort, aussi bien veux-je passer icy une partie de la chaleur, & ce sera autant de temps employé.



HISTOIRE DE STELLE,
ET CORILAS.



  Puis que vous le commandez ainsi, dit le Berger, il faut que je prenne ce discours d'un peu plus haut. Il y a fort long temps que Stelle demeura vefve d'un mary que le Ciel luy avoit donné, plustost pour en avoir le nom que l'effet : car outre qu'il estoit maladif, sa vieillesse qui approchoit de soixante & quinze ans, luy diminua tellement les forces, qu'elle le contraignit de laisser ceste jeune vefve avant presque qu'elle fust vrayement mariée : l'amitié qu'elle luy portoit ne luy fit pas beaucoup ressentir ceste perte, ny son humeur aussi, qui n'a jamais esté de prendre fort à cœur les accidents qui luy surviennent. Demeurant donc fort satisfaite en soy-mesme, de se voir delivrée tout à coup de deux si pesants fardeaux, à sçavoir de l'importunité d'un fascheux mary, & de l'authorité que ses parens avoient accoustumé d'avoir sur elle ; Incontinent elle se mit à bon escient au monde, & quoy que sa beauté, ainsi que vous avez veu, ne soit pas de celles qui peuvent contraindre à se faire aimer, si est-ce que ses affetteries ne déplaisoient point à la plus-part de ceux qui la voyoient. Elle pouvoit avoir dixsept ou dixhuit ans, âge tout propre à commettre beaucoup d'imprudences, quand on a la liber té. Cela fut cause que Saliam, son frere, tres-honneste, & tres-advisé Berger, & des plus grands amis que j'eusse, ne pouvant supporter ses libres & coustumieres recherches, à fin de luy en oster les commoditez en quelque sorte, se resolut de l'esloigner de son hameau, & la mettre en telle compagnie qu'elle peut passer son âge plus dangereux sans reproche. Pour cet effet, il pria Cleanthe de trouver bon qu'elle fit compagnie à sa petite fille Aminthe, par ce qu'elles estoient presque d'un âge, encore que Stelle en eust quelque peu d'avantage : & d'autant que Cleanthe le trouva bon, elles commencerent ensemble une vie si privée, & si familiere, que jamais ces deux Bergeres n'estoient l'une sans l'autre : plusieurs s'estonnoient qu'estant si differentes d'humeurs, elles peussent se lier si estroitement : mais la douce pratique d'Aminthe, & le souple naturel de Stelle en furent cause, & ainsi jamais Aminthe ne dédisoit les deliberations de sa compagne, & Stelle ne trouvoit jamais rien de mauvais de tout ce que Aminthe vouloit. De ceste sorte elles vesquirent si privément, qu'il n'y avoit rien de caché entre elles. Mais en fin Lysis fils du Berger Genetian, laissant les vallons gellez de Mont-Lune, descendit en nostre plaine, où ayant veu Stelle en une assemblée generalle qui se faisoit au Temple de Venus, vis à vis de Mont-Suc, lors mesme qu'Astrée eut le prix de la beauté : Il en devint de sorte amoureux, que je ne croy pas qu'il ne le soit encores au tombeau ; & elle le trouva tant à son gré, qu'apres plusieurs voyages & plusieurs messages, ses affections passerent si avant que Lysis fit parler de mariage, à quoy elle fit toute telle réponse qu'il eust sçeu desirer. En ce temps-là Saliam fut contraint de faire un voyage si lointain qu'il ne sçeut rien de tout ce traitté, outre qu'elle s'estoit desja prise une si grande authorité sur soy-mesme, qu'elle ne luy communiquoit pas beaucoup de ses affaires : d'autre costé, Aminthe la voyant si tost resoluë à ce mariage, plusieurs fois luy demanda si c'estoit à bon escient, & qu'il luy sembloit qu'en chose de si grande importance, il y falloit bien regarder. Ne vous en mettez point en peine, luy dit-elle, je sortiray aisément de cest affaire. Sur cela Lysis, qui poursuivoit fort vivement, prit jour assigné pour faire l'assemblée, & se met aux dépenses accoustumées en semblable occasion, tenant son mariage pour asseuré. Mais "l'humeur coustumiere de plusieurs femmes, de ne faire personne maistre de leur liberté", l'empescha de continuer son premier dessein, qu'elle taschea de rompre par des demandes, tant déraisonnables, qu'elle croyoit que les parents & amis de Lysis n'y consentiroient jamais ; mais l'Amour qu'il luy portoit, estant plus fort que toutes ces difficultez, elle fut en fin contrainte de le rompre sans autre couverture que de son peu de bonne volonté. Si Lysis fut offensé, vous le pouvez juger, recevant un si grand outrage, toutefois il ne peust chasser cet Amour qu'il ne fust encor vainqueur ; & me souvient que sur ce discours il fit ces vers, que depuis, lors que nous fusmes amis, il me donna.



SONNET
Sur un dépit d'Amour.



  Despit foible guerrier, parrain audacieux,
Qui me conduis au camp sous de si foibles armes,
Contre un Amour armé de fléches & de charmes,
Amour si coustumier d'estre victorieux.


  Si le vent de son aisle aux premieres alarmes,
Fait fondre tes glaçons, qui coulent de mes yeux ;
Et que feront les feux, qui consument les Dieux,
Et qui vont s'irritant par les torrents de larmes ?


  Je viens crier mercy, vaincu je tens la main,
Fléchissant sous le joug du vainqueur inhumain,
Qui de ta resistance augmentera ta gloire :


  Je veux pour mon salut faire armer la pitié,
Et si de ma Bergere elle émeut l'amitié ;
Mon sang soit mon triomphe, & ma mort ma victoire.


  Ce qui fut cause de ce changement en Stelle, fut une nouvelle affection, que la recherche d'un Berger nommé Semire, fit naistre dans son ame, dequoy Lysis s'apperceut le dernier, par ce qu'elle se cachoit plus de luy que de tout autre : Ce Berger est entre tous ceux que je vis ja mais, le plus dissimulé & cauteleux, du reste tres honneste homme, & personne qui a beaucoup d'aimables parties ; qui donnerent occasion à la Bergere de refuser, contre sa promesse, l'alliance de Lysis, mettant ce refus en ligne de faveur à son nouvel Amant, qui toutefois ne triompha pas longuement de ceste victoire : car il advint que Lupeandre faisant une assemblée pour le mariage de sa fille Olimpe : Lysis & Stelle y furent appellez, & par ce que nous sommes fort proches parents Olimpe & moy, je ne vouluz faillir de m'y trouver : je ne sçay si ce fut vengeance d'Amour, ou que le naturel inconstant de la Bergere par son bransle incertain, la rapportast d'où elle estoit partie, tant y a qu'elle ne revit pas si tost Lysis, qu'il luy reprit fantasie de le r'appeller, & pour cest effet n'oublia nulles de ses affetteries, dont la nature luy a esté imprudemment prodigue : mais le courage offensé du Berger, luy donnoit d'assez bonnes armes, non pas pour ne l'aimer, mais pour cacher seulement son affection. En fin sur le soir que chacun estoit attentif, qui à dancer, & qui à entretenir la personne plus à son gré, elle le poursuivit de sorte, que le serrant contre une fenestre, d'où il ne pouvoit honnestement échapper, il fut contraint de soustenir les efforts de son ennemie. D'autre costé Semire qui avoit tousjours l'œil sur elle, ayant remarqué les poursuittes qu'elle avoit faites tout le soir à ce Berger, suivant le naturel de tout Amant, commença à laisser naistre quelque jalousie en son ame, sçachant bien que "la mesche nouvellement estainte se r'allume fort aisément" ; & voyant qu'elle avoit serré Lysis contre la fenestre, à fin d'oüir ce qu'elle luy disoit, faignant de parler à quelqu'autre, il se mit si pres d'eux, qu'il oüit qu'elle luy demandoit pourquoy il la fuyoit si fort. Vrayement, répondit Lysis, c'est me poursuivre à outrance, & avec trop d'effronterie. Mais encore, reprit Stelle, que je sçache d'où procedent ces injures, peut-estre que m'ayant ouye, & jugeant sans passion, tout le mal ne sera du costé de celuy que vous pensez. Pour Dieu, répondit Lysis, Bergere, laissez moy en paix, & qu'il vous suffise que ces injures procedent de la haine que je vous porte, & l'occasion de ma haine, de vostre legereté, qui la rend si juste, que plust au Ciel que celuy qui en a tout le tort, en ressentist aussi tout le déplaisir : mais mettons toutes ces choses sous les pieds, & en perdez aussi bien la memoire que j'ay perdu toute volonté de vous aimer. J'entens, répondit Stelle, d'où procede vostre courroux, & certes vous avez bien raison de vous en formaliser de ceste sorte, voyez je vous supplie le grand tort qu'on luy a fait de ne l'avoir reçeu pour mary, aussi tost qu'il s'est presenté ; n'est-ce pas la coustume de ne le faire jamais demander deux fois ? A la verité, si je ne vous ay pris au mot, je vous ay fait une grande offense : mais quelle apparence y a t'il aussi de refuser une personne si constante, qui m'a aimée presque trois mois ? Lysis voyant devant luy celle que son outrage ne luy permettoit d'aimer, & que son amitié ne souffroit qu'il haïst, ne sçavoit avec quels mots luy répondre, toutefois pour interrompre ce torrent de paroles, il luy dit : Stelle, c'est assez, nous avons esprouvé il y a long temps que vous sçavez mieux dire que faire, & que les paroles vous croissent en la bouche davantage, quand la raison vous deffaut le plus : mais tenez ce que je vous vay dire pour inviolable ; autant que je vous ay autrefois aimée, autant vous hay-je à ceste heure, & ne sera jour de ma vie, que je ne vous publie pour la plus ingrate, & plus trompeuse femme qui soit sous le Ciel. A ce mot forçeant son affection, & le bras de Stelle, qu'elle appuyoit à la muraille pour le clorre contre la fenestre, il la laissa seule, & s'en alla entre les autres Bergeres, qui pour l'heure le garantirent de ceste ennemie. Semire, qui comme je vous ay dit, écoutoit tous ces discours, demeura si estonné, & si mal satisfait d'elle, que dés lors il se resolut de ne faire jamais estat d'un esprit si volage ; & ce qui luy en donna encore plus de volonté, fut que par hazard, ayant longuement recherché l'occasion de parler à elle, & voyant que Lysis l'avoit laissée seule, je m'en allay l'accoster : car il faut que j'avouë que ses attraits, & mignardises avoient plus eu de force sur mon ame, que les outrages qu'elles avoient faits à Lysis ne m'avoient pû donner de connoissance de l'imperfection de son esprit ; & comme chacun va tousjours flattant son desir, je m'allois figurant, que ce que les merites de Lysis n'avoient pû obtenir sur elle, ma bonne fortune me le pourroit acquerir. Tant que sa recherche dura, je ne voulus point faire paroistre mon affection, car outre le parentage qui estoit entre luy & moy, encor' y avoit il une tres estroitte amitié : mais lors que je vis qu'il s'en départoit, croyant que la place fust vacante (je n'avois pris garde à la recherche de Semire) je creus qu'il estoit plus à propos de luy en découvrir quelque chose, que non pas d'attendre qu'elle eust quelque autre dessein. Ainsi donc m'adressant à elle, & la voyant toute pensive, je luy dis, qu'il falloit bien que ce fust quelque grande occasion qui la rendoit ainsi changée : car ceste tristesse n'estoit pas coustumiere à sa belle humeur. C'est ce fascheux de Lysis, me respondit-elle, qui se ressouvient tousjours du passé, & me va reprochant le refus que j'ay fait de luy. Et cela, luy dis-je, vous ennuye-t'il ? Il ne peut estre autrement, me répondit-elle ; car "on ne dépoüille pas une affection comme une chemise" : & il prit si mal mon retardement qu'il l'a tousjours nommé un congé. Vrayement, luy dis-je, Lysis ne meritoit pas l'honneur de vos bonnes graces, puis que ne les pouvant acheter par ses merites, il devoit pour le moins essayer de le faire par ses longs services, accompagnez d'une forte patience ; mais son humeur boüillante, & peut estre son peu d'amitié ne le luy permirent pas. Si ce bon-heur me fust arrivé comme à luy, avec quelle affection l'eusse-je reçeu, & avec quelle patience l'eusse-je attendu ? Vous trouverez peut estre estrange, mon pe re, de m'ouïr dire le prompt changement de cette Bergere, & toutefois je vous jure qu'elle receut l'ouverture de mon amitié, aussi-tost que je la luy fis, & de telle sorte, qu'avant que nous separer elle eut agreable l'offre du service que je luy fis, & me permit de me dire son serviteur. Vous pouvez croire que Semire qui estoit aux escoutes ne demeura guere plus satisfait de moy, qu'il l'avoit esté de Lysis : & de fait, depuis ce temps il se departit de ceste recherche, si discrettement toutesfois, que plusieurs creurent que Stelle par ses refus en avoit esté la cause ; car elle ne monstra pas de s'en soucier beaucoup, par ce que la place de son amitié estoit occupée du nouveau dessein qu'elle avoit en moy ; qui estoit cause que je recevois plus de faveur d'elle que je n'eusse pas fait, dequoy Lysis s'aperceut bien tost : mais "Amour qui veut tousjours triompher de l'amitié", m'empeschoit de luy en parler, craignant de déplaire à la Bergere : & quoy qu'il s'offençast bien fort de ce que je me cachois de luy, si ne luy en eusse-je jamais parlé sans la permission de Stelle, qui mesme me fist paroistre de desirer que cét affaire passast par ses mains : & depuis, comme j'ay remarqué, elle le faisoit en dessein de le rembarquer encor une fois avec elle : mais moy qui pour lors ne prenois pas garde à toutes ses ruzes, & qui ne cherchois que le moyen de la contenter ; une nuict que Lysis & moy estions couchez ensemble, je luy tins un tel langage : Il faut que je vous advouë Lysis, qu'en fin Amour s'est moqué de moy, & de plus qu'il n'y a point de delay à ma mort, s'il ne vient de vous. De moy ? respondit Lysis, vous devez estre asseuré que je ne failliray jamais à nostre amitié, encor que vostre meffiance vous y fasse faire de si grandes fautes, & ne croyez pas que je n'aye reconnu vostre Amour, mais vostre silence qui m'offensoit, m'a fait taire. Puis, repliquay-je, que vous l'avez connu, & que vous ne m'en avez point parlé, je suis le plus offensé, car j'advouë bien d'avoir failly en quelque chose contre nostre amitié en me taisant, mais il faut considerer qu'"un Amant n'est pas à soy-mesme, & que de toutes ses erreurs il en faut accuser la violence de son mal" : mais vous qui n'aviez point de passion, vous n'avez point d'excuse que le deffaut d'amitié. Lysis se mit à sousrire, oyant mes raisons, & me respondit : Vous estes plaisant, Corilas, de me payer en me demandant, si ne veux-je toutefois vous contredire, & puis que vous avez ceste opinion, voyez en quoy je puis amender ceste faute. En faisant pour moy, respondis-je, ce que vous n'avez peu faire pour vous : C'est (il faut en fin le dire) que si je ne parviens à l'amitié de Stelle, il n'y a plus d'espoir en moy. O Dieux ! s'escria alors Lysis, à quel passage vous a conduit vostre desastre ? fuyez, Corilas, ce dangereux rivage, où en verité il n'y a que des rochers, & des bancs qui ne sont remarquez que par les naufrages de ceux qui ont pris ceste mesme route : Je vous en parle comme experimenté, vous le sçavez ; je croy bien qu'ailleurs vos merites vous acquerront meilleure fortune qu'à moy : mais avec ceste perfide, c'est erreur que d'esperer que la vertu ny la raison le puissent faire ? Je luy respondis, ce ne m'est peu de contentement de vous ouïr tenir ce langage, car jusques icy j'ay esté en doute que vous n'en eussiez encore quelque ressentiment ; & cela m'a fait aller plus retenu : mais puis que Dieu mercy cela n'est pas, je veux en cét Amour tirer une extréme preuve de vostre amitié. Je sçay que "la haine qui succede à l'Amour, se mesure à la grandeur de son devancier", & qu'ayant tant aimé ceste belle Bergere, venant à la haïr, la haine en doit estre d'autant plus grande : toutefois ayant sceu par Stelle mesme, que je ne puis parvenir à ce que je desire que par vostre moyen, je vous adjure par nostre amitié de m'y vouloir aider, soit en le luy conseillant, soit en la priant, ou de quelque sorte que ce puisse estre : & je nomme celle-cy une extréme preuve, car je ne doute point que la haïssant, il ne vous ennuye de parler à elle ; mais c'est mon amitié qui veut faire paroistre qu'elle est plus forte que la haine. Lysis fut bien surpris, attendant de moy toute autre priere que celle cy, par laquelle, outre le desplaisir qu'il auroit de parler à Stelle, encor se voyoit-il à jamais privé de la personne qu'il aimoit le plus. Toutefois, il respondit, je feray tout ce que vous voudrez, vous ne vous sçauriez promettre davantage de moy que j'en ay de volonté : mais ressouvenez-vous de ce qui s'est passé entre nous, & que j'ay tousjours oüy dire, qu'"aux messages d'Amour, il se faut servir des personnes qui ne sont point hayes" : Il est vray qu'il ne faut pour Stelle y regarder de si pres, puis que je vous asseure que vous y ferez aussi bien vos affaires de ceste sorte que d'une autre. Voyla donc le pauvre Lysis au lieu d'Amant devenu messager d'Amour, mestier que son amitié luy commanda de faire pour moy, non point par acquit : mais en intention de m'y servir en amy, quoy que peut estre depuis l'Amour lui fist en quelque sorte changer ce dessein, comme je vous diray : mais en cela il faut accuser la violence d'Amour, & le pouvoir trop absolu qu'il a sur les hommes, & admirer là l'amitié qu'il me portoit, qui luy permit de consentir à se priver à jamais de ce qu'il aimoit, pour me le faire posseder. Quelques jours apres recherchant la commodité de parler à elle, il la trouva si à propos chez-elle, qu'il n'y avoit personne qui peust interrompre son discours, pour long qu'il le voulut faire, & lors renouvellant le souvenir de l'injure qu'il en avoit euë : il s'arma tellement contre ses attraits, qu'Amour n'eut guiere d'espoir pour ce coup de le pouvoir vaincre ; ce ne fut pas que la Bergere ne mist autant d'estude pour le surmonter, que luy pour trouver des seuretez pour sa liberté : mais par ce que contre Amour il opposa le despit & l'amitié ; le premier armé de l'offense, & l'autre du devoir, il demeura invaincu en ce combat. Avant qu'il commençast de parler, elle le voyant approcher, luy alla au devant, avec les paroles de la mesme affetterie : Quel nouveau bon-heur dit-elle, est celuy qui me rameine ce desiré Lysis ? Quelle faveur inesperée est celle-cy ? Je retourne à bien esperer de moy, puis que vous revenez : car je puis avec verité jurer que depuis que vous me laissastes je n'ay jamais eu un entier contentement. A quoy le Berger respondit ; Plus affettée que fidelle Bergere, je suis plus satisfait de la confession que vous faites, que je n'ay esté offensé par vostre infidelité : Mais laissons ce discours & oublions-le pour jamais, & respondez moy à ce que je veux vous demander ? Estes vous encor resoluë de tromper tous ceux qui vous aimeront ? Pour moy je sçay bien qu'en croire, nulle de vos humeurs à mes despens ne m'estant inconneuë : Mais ce qui me convie à le vous demander, c'est pour connoistre à vostre mine, si l'on en sera quitte à meilleur marché : car si vous dittes avec affection, serment, ou autre sorte d'asseurance que nul ne sera déceu de vous, pour certain ils sont de mon rang : La Bergere n'attendoit pas ces reproches, toutefois elle ne laissa de luy respondre. Si vous n'estes venu que pour m'injurier, je vous remercie de ceste visite : mais aussi vous avez bien occasion de vous plaindre de moy. Me plaindre, respondit le Berger, je vous prie laissons cela à part, je ne me plains non plus que je vous injurie, & tant s'en faut que j'use de plainte, que je me loüe de vostre humeur : car si vous eussiez plus longuement fait paroistre de m'aimer, j'eusse plus long temps vescu en tromperie ; & pleust à Dieu que la perte de vostre amitié ne m'eust r'apporté plus de regret que de dommage, vous n'auriez pas occasion de dire que je me plains, non plus que je ne vous injurie pas, puis que "l'injure & la verité ne peuvent non plus estre ensemble que vous & la fidelité" : mais il est tres-veritable que vous estes la plus trompeuse & la plus ingratte Bergere de Forests. Il me semble, luy respondit Stelle, peu courtois Berger, que ces discours sieroient mieux en la bouche de quelqu'autre que de vous. Alors Lysis changeant un peu de façon. Jusques icy, dit-il, j'ay presté ma langue au juste dépit de Lysis, à ceste heure je la preste à un qui a bien plus affaire de vous, c'est un peu prudent Berger qui vous aime, & qui n'a rien de cher au prix de vos bonnes graces. Elle croyant qu'il se mocquast, luy respondit : Laissons ce discours, & qu'il vous suffise, Lysis, que vous m'avez aimée, sans à ceste heure vouloir renouveller le souvenir de vos erreurs. A la verité, repliqua soudain le Berger, c'estoient bien erreurs celles qui me poussoient à vous aimer : mais vous n'errez pas moins si vous avez opinion que je parle de moy : C'est du pauvre Corilas, qui s'est tellement laissé surprendre à ce qui se void de vous, que pour chose que je luy aye sceu dire de vostre humeur, il m'a esté impossible de l'en retirer : je luy ay dit ce que j'a vois esprouvé de vous, le peu d'amitié, & le peu d'asseurance qu'il y a en vostre ame, & en vos paroles : Je luy ay juré que vous le tromperiez, & je sçay que vous m'empescherez d'estre parjure : mais le pauvre miserable est tant aveuglé, qu'il a opinion que où je n'ay pû attaindre ses merites le feront parvenir, & toutefois pour le destromper je luy ay bien dit ; que le plus grand empeschement d'obtenir quelque chose de vous estoit le merite : & afin que vous en croyez ce que je vous en dis, voicy une lettre qu'il vous escrit : j'ay opinion que s'il a failly, vous luy en ferez bien faire la penitence. Et par ce que Stelle ne vouloit lire ma lettre, Lysis l'ouvrant la luy leut tout haut.



LETTRE DE CORILAS
A STELLE.



  Il est bien impossible de vous voir sans vous aimer, mais plus encore de vous aimer sans estre extréme en telle affection : que si pour ma deffence il vous plaist de considerer ceste verité, quand ce papier se presentera devant vos yeux, je m'asseure que la grandeur de mon mal obtiendra par pitié autant de pardon envers vous, que l'outrecuidance qui m'esleve à tant de merites, pourroit meriter de juste punition. Attendant le jugement que vous en ferez, permettez que je baise mille & mille fois vos belles mains, sans pouvoir par tel nombre égaler celuy des morts, que le refus de ceste supplication me donnera, ny des felicitez qui m'accompagneront, si vous me recevez, comme veritablement je suis, pour vostre tres-affectionné & fidele serviteur.


  Soudain que Lysis eut achevé de lire, il continua : Et bien Stelle, de quelle mort mourra-t'il ? pour combien en sera-t'il quitte ? Pour moy je commence à le plaindre, & vous à penser par quel moyen vous l'entretiendrez en l'opinion où il est, & puis comme vous luy ferez trouver vos refus plus amers. Ces discours touchoient à bon escient ceste Bergere, voyant combien il estoit esloigné de l'aymer, de sorte que pour l'interrompre elle fut contrainte de luy dire. Il me semble Lysis que si Corilas est en la volonté que ce papier fait paroistre, il a esté peu advisé de vous y employer, puis que vos paroles sont plus capables d'acquerir de la haine que de l'amitié, & que vous semblez plutost messager de guerre, que de paix. Stelle, repliqua le Berger, tant s'en faut qu'il ait esté peu advisé en ceste élection, que s'il avoit monstré autant de jugement au reste de ses actions, il ne seroit pas tant necessiteux de vostre secours. Il a esprouvé vos affetteries, il sçait quels sont vos attraits, & de qui se fust-il pû servir sans soupçon de se faire plutost un competiteur qu'un amy favorable, sinon de moy, qui vous hay plus que la mort ? Et toutefois l'artifice dont je me sers n'est pas mauvais : car vous representant si naïfvement ce que vous estes, vous reconnoistrez mieux l'honneur qu'il vous fait de vous aimer : mais laissons ce propos & me dittes à bon escient s'il est en vos bonnes graces, & combien il y demeurera, puis qu'en verité je n'oserois retourner à luy, sans luy en apporter quelque bonne response : Je vous en conjure par son amitié, & par la nostre passée ; A ce propos le Berger en adjousta quelques autres, avec tant de prieres, que la Bergere creut qu'il le disoit à bon escient, ce qu'elle mesme se persuada aisément selon son naturel : Car "c'est la coustume de celles qui s'affectionnent aisément de croire encore plus aisément d'estre aimées", si est ce que pour ceste fois Lysis ne peust obtenir d'elle, sinon que l'amitié de son cousin, au deffaut de la sienne, ne luy estoit point des-agreable : mais que le temps seroit son conseil. Et depuis par diverses fois il la sollicita, de sorte, qu'il en eut toute telle asseurance qu'il voulut ; & parce qu'il se ressouvint de son humeur volage, il tascha de l'obliger par une promesse escritte de sa main, & la sceut tourner de tant de costez, qu'il en eut ce qu'il voulut : Il s'en revint de ceste sorte vers moy, & me fit le discours de tout ce qu'il avoit fait, hors mis de ceste promesse : car connoissant l'humeur de Stelle, il se doutoit tousjours qu'elle le tromperoit, & que s'il me parloit de ce papier, ce seroit m'y embarquer davantage, & puis plus de peine à me r'amener : tout cecy fut sans le sceu d'Aminthe, de laquelle plus que de nulle autre Stelle [s]e cachoit. Lors que j'eus receu une telle asseurance de ce que je desirois le plus, apres en avoir remercié la Bergere, je commençay avec sa permission de donner ordre aux nopçes, & ne faisois plus difficulté d'en parler ouvertement, quoy que Lysis me predit tousjours bien qu'en fin je serois trompé : "Mais l'apparence du bien que nous desirons, flatte de sorte, que mal-aisément prestons-nous l'aureille à qui nous dit le contraire" : Cependant que ce mariage s'alloit divulgant, Semire, qui comme je vous ay dit, avoit quitté ceste recherche à cause de Lysis & de moy : estant picqué des discours qu'elle avoit tenus de luy, resolut pour faire paroistre le contraire, à quelque pris que ce fust de rentrer en ses bonnes graces, en dessein de la quitter par apres, si effrontément qu'elle ne peust plus dire que ceste separation procedast d'elle ; il ne falut pas y apporter beaucoup d'artifice : car son humeur changeante se laissa aisément aller à son naturel, & ainsi à coup la voila resoluë de me quitter pour Semire, comme peu auparavant elle avoit quitté Semire pour moy. Si n'estoit elle pas sans peine, à cause de la promesse qu'elle avoit escritte, ne sça chant comme s'en desdire. En fin le jour des nopçes estant venu, où j'avois assemblé la pluspart de mes parents & amis, je m'en tenois si asseuré, que j'en recevois la resjouïssance de tout le monde : mais elle qui pensoit bien ailleurs, lors que je n'estois attentif qu'à faire bonne chere à ceux qui estoient venuz, rompit tout à fait ce traitté, avec des excuses encores plus mal-basties que les premieres : dequoy je me sentis tant offensé, que partant de chez elle sans luy dire à-dieu ; Je conceuz un si grand mespris de sa legereté, que jamais depuis elle n'a peu rapointer avec moy.

  Or jugez, mon pere, si j'ay occasion de me douloir d'elle, & si ceux qui le racontent à mon des-avantage en ont esté bien informez. A la verité, respondit Adamas, voila une femme indigne de ce nom, & m'estonne comme il est possible qu'ayant trompé tant de gens, il y en ait encor quelqu'un qui se fie en elle. Encore ne vous ay-je pas tout raconté, reprit Corilas : car apres que chacun s'en fut allé horsmis Lysis, elle fit en sorte que Semire l'arresta jusques sur le soir. Cependant (comme je croy) qu'elle alloit cherchant quelque artifice pour r'avoir sa promesse, par ce qu'elle voyoit bien qu'il estoit du tout offensé contre elle. En fin tout effrontément elle luy parla de ceste sorte : Est-il possible, Lysis, que vous ayez tellement perdu l'affection, que si souvent vous m'avez jurée, que vous n'ayez plus nulle volonté de me plaire ? Moy, dit Lysis, le Ciel me fasse plustost mourir. A ce mot quelque empeschement qu'elle y sceust mettre, il sortit de la maison pour s'en aller : mais elle l'atteignit assez pres de là, & luy prenant la main entre les siennes, la luy alloit serrant d'une façon que chacun eust jugé qu'il y avoit bien de l'Amour ; & quoy qu'il fust tres-sçavant de son humeur, & de ses tromperies, si ne se peust-il empescher de se plaire à ses flatteries, encor qu'il ne leur adjousta point de foy, ce qu'il tesmoigna bien lors que considerant ses actions il luy dit : Mon Dieu, Stelle, que vous abusez des graces dont le Ciel vous a esté sans raison prodigue ! Si ce corps enfermoit un esprit qui eust quelque ressemblance avec sa beauté, qui est-ce qui pourroit vous resister ? Elle qui reconnut quelle force avoient eu ses caresses, y adjousta tout l'artifice de ses yeux, toutes les menteries de sa bouche, & toutes les malices de ses inventions, avec lesquelles elle le tourna de tant de costez, qu'elle le mit presque hors de luy-mesme : & puis elle usa de tels mots. Gentil Berger, s'il est vray que vous soyez ce Lysis, qui autrefois m'a tant affectionnée, je vous conjure par le souvenir d'une saison si heureuse pour moy, de vouloir m'escouter en particulier, & croyez que si vous avez eu quelque occasion de vous plaindre, je vous feray paroistre, que ceste seconde faute, ou pour le moins que vous estimez telle, n'a esté commise que pour remedier à la premiere. A ces paroles Lysis fut vaincu : toutefois pour ne se monstrer si foible, il luy respondit. Voyez vous Stelle, combien vous estes esloignée de vostre opinion, tant s'en faut que je voulusse faire quelque chose qui vous pleust, qu'il n'y a rien qui vous desplaise que je ne tasche de faire. Puis qu'il n'y a point d'autre moyen, respondit la Bergere, revenez donc dans la maison pour me déplaire. Avec ceste intention, respondit-il, je le veux : Ainsi donc ils r'entrerent chez-elle, & lors qu'ils furent pres du feu elle reprit la parole de ceste sorte. En fin, Berger, il est impossible que je vive plus longuement avec vous, & que je dissimule, il faut que j'oste du tout le masque à mes actions, & vous connoistrez que ceste pauvre Stelle, que vous avez tant estimée volage, est plus constante que vous ne pensez pas ; & veux seulement, quand vous le connoistrez ainsi, que pour satisfaction des outrages que vous m'avez faits, vous confessiez librement que vous m'avez outragée : Mais, dit-elle soudain, interrompant ce propos, qu'avez-vous fait de la promesse qu'autrefois vous avez euë de moy en faveur de Corilas ? car si vous la luy avez donnée, cela seul peut interrompre nos affaires. Qui est-ce qui en la place de Lysis n'eust creu qu'elle l'aimoit, & qui ne se fust laissé tromper comme luy ? aussi ce Berger ayant opinion qu'elle vouloit faire pour luy ce qu'elle m'avoit refusé, luy rendit sans difficulté ceste promesse qu'il avoit tousjours tenuë & fort chere, & fort secrette : Soudain qu'elle l'eut elle la déchira, & s'approchant du feu luy en fit un sacrifice : & puis se tournant vers le Berger, elle luy dit en sousriant : Il ne tiendra plus qu'à vous, gentil Berger, que vous ne poursuiviez vostre voyage : car il est des-ja tard. O Dieux ! s'écria Lysis connoissant sa tromperie : Est-il possible que jusques à trois fois j'ai esté déceu d'une mesme personne ? Et quelle occasion, luy dit Stelle, avez vous de dire que vous ayez esté trompé ? Ah ! perfide & desloyalle, dit-il, ne venez vous pas de me dire que vous me feriez paroistre que ceste derniere faute n'a esté faite que pour reparer la premiere, & que pour me monstrer que vous estiez constante, vous me découvririez au nud vostre cœur & vos intentions ? Lysis, dit-elle, vous venez tousjours aux injures : si je ne vous ay jamais aimé ne suis-je constante à ne vous aimer point encores ? & ne vous fay-je voir quel est mon cœur : & à quoy tendent mes actions, puis qu'ayant eu ce que je voulois de vous, je vous laisse en paix ? croyez que toutes les paroles que vous m'avez fait perdre depuis une heure en çà, n'estoient que pour recouvrer ce papier, & à ceste heure que je l'ay, je prie Dieu qu'il vous donne le bon soir. Quel estonnement pensez-vous que fut celuy du Berger ? Il fut si grand que sans parler, ny temporiser davantage, demy hors de soy, il s'en alla chez luy. Mais certes il a bien eu depuis occasion d'estre vengé : car Semire, comme je vous ay dit, qui avoit esté la cause de mon mal, ou plutost de mon bien (telle puis-je nommer ceste separation d'amitié) se ressentant encor offensé du premier mespris qu'elle avoit fait de luy, voyant ceste extréme legereté, & considerant que peut-estre luy en pourroit elle faire encor de mesme, resolut de la prevenir ; & ainsi l'ayant abusée, comme nous l'avions esté Lysis & moy, il rompit le traitté du mariage au milieu de l'assemblée qui en avoit esté faite, qui fit dire à plusieurs, que "par les mesmes armes dont l'on blesse, on en reçoit bien souvent le supplice".

  Corilas finit de ceste sorte : Et Adamas en sousriant, luy dit : Mon enfant, le meilleur conseil que je vous puisse donner en cecy, c'est de fuïr la familiarité de ceste trompeuse, & pour vous deffendre de ses artifices, & contenter vos parents, qui desirent avec tant d'impatience de vous voir marié ; lors que quelque bon party se presentera recevez-le sans vous arrester à ces jeunesses d'Amour : car il n'y a rien qui vous puisse mieux garantir des finesses & surprises de ceste trompeuse, ny qui vous rende plus estimé parmy vos voisins, que de vous marier, non point par Amour : mais par raison. Celle-là estant une des plus importantes actions que vous puissiez jamais faire, & de laquelle tout l'heur & tout le mal-heur d'un homme peut dépendre. A ce mot ils se separerent : car il commençoit à se faire tard, & chacun prit le chemin de son logis.


LE
SIXIESME LIVRE
DE LA PREMIERE PARTIE
d'Astrée.



  D'autre costé Leonide n'ayant point trouvé Adamas à Feurs, reprit le chemin par où elle estoit venuë, sans y sejourner que le temps qu'il fallut pour disner ; & par ce qu'elle avoit resolu de demeurer ceste nuict avec les belles Bergeres qu'elle avoit veuës le jour auparavant, pour le desir qu'elle avoit de les connoistre plus particulierement, elle vint repasser au mesme lieu, où elle les avoit rencontrées, puis estendant la veuë de tous costez, il luy sembla bien d'en voir quelques unes : mais ne les pouvant reconnoistre pour estre trop loing, avec un grand tour, elle s'en approcha le plus qu'elle peut, & lors les voyant au visage, elle connut que c'estoient les mesmes qu'elle cherchoit. Elle devoit estimer beaucoup ceste rencontre : car de fortune elles estoient sorties de leur hameau, en deliberation de passer le reste du jour ensemble, & pour couler plus aisément le temps, faisoient dessein de n'estre qu'elles trois, à fin de pouvoir plus librement parler de tout ce qu'elles avoient de plus secret ; si bien que Leonide ne pouvoit venir plus à propos, pour satisfaire à sa curiosité, mesme qu'elles ne faisoient qu'y arriver. Estant doncques aux escoutes, elle ouyt qu'Astrée prenant Diane par la main, luy dit. C'est à ce coup, sage Bergere, que vous nous payerez ce que vous nous avez promis, puis que sur la parole que nous avons euë de vous, Phillis, & moy n'avons point fait de difficulté de dire tout ce que vous avez voulu sçavoir de nous. Belle Astrée, respondit Diane, ma parole m'oblige sans doute à vous faire le discours de ma vie : mais beaucoup plus l'amitié qui est entre nous, sçachant bien que "c'est, estre coulpable d'une trop grande faute, que d'avoir quelque cachette en l'ame, pour la personne que l'on aime". Que si j'ay tant retardé de satisfaire à ce que vous desirez de moy, croyez, belles Bergeres, que ç'a esté, que le loisir ne me l'a encore permis : car encor que je sois tres-assurée, que je ne sçaurois vous raconter mes jeunesses sans rougir, si est ce que ceste honte me sera aisée à vaincre, quand je penseray que c'est pour vous complaire. Pourquoy rougiriez vous, répondit Phillis, puis que ce n'est pas faute que d'aimer ? Si ce ne l'est pas, repliqua Diane, c'est pour le moins un pourtrait de la faute, & si ressemblant que bien souvent ils sont pris l'un pour l'autre. Ceux, adjousta Phillis, qui s'y deçoivent ainsi, ont bien la veuë mauvaise. Il est vray, répondit Diane : mais c'est nostre mal-heur, qu'il y en a plus de ceste sorte, que non pas des bonnes. Vous nous offenseriez, interrompit Astrée, si vous aviez ceste opinion de nous. L'amitié que je vous porte à toutes deux, répondit Diane, vous doit assez assurer que je n'en sçaurois faire mauvais jugement : car "il est impossible d'aimer ce que l'on n'estime pas". Aussi ce qui me met en peine n'est pas l'opinion que mes amies peuvent avoir de moy : mais ouy bien le reste du monde, d'autant qu'avec mes amies je vivray tousjours, de sorte, que mes actions leur seront conneuës, & par ce moyen l'opinion ne peut avoir force en elles : mais aux autres il m'est impossible ; si bien qu'envers elles les raports peuvent beaucoup noircir une personne, & c'est pour ce sujet, puis que vous m'ordonnez de vous raconter une partie de ma vie, que je vous conjure par nostre amitié de n'en parler jamais : & le luy ayant juré toutes deux, elle reprit son discours de ceste sorte.



HISTOIRE
DE DIANE.



  Ce seroit chose estrange, si le discours que vous desirez sçavoir de moy, ne vous estoit ennuyeux ; puis, belles, & discrettes Bergeres, qu'il m'a tant fait endurer de desplaisir, que je ne croy point y employer à ceste heure plus de paroles à le redire, qu'il m'a cousté de larmes à le souffrir : & puis qu'en fin il vous plaist que je renouvelle ces fascheux ressouvenirs, permettez moy que j'abrege, pour n'amoindrir en quelque sorte le bon heur où je suis, par la memoire de mes ennuis passez. Je m'asseure qu'encores que vous n'ayez jamais veu Celion, ny Belinde, que toutefois vous avez bien ouy dire, qu'ils estoient mes pere & mere, & peut-estre aurez sçeu une partie des traverses qu'ils ont euës pour l'amour l'un de l'autre, qui m'empeschera de les redire, quoy qu'elles ayent esté presage de celles que je devois recevoir. Et faut que vous sçachiez qu'apres que les soucis de l'Amour furent amortis par le mariage, à fin qu'ils ne demeurassent oyseux les affaires du mesnage commencerent à naistre, & en telle abondance, que s'ennuyant des procez, ils furent contraints d'en accorder plusieurs à l'amiable ; entre autres, un de leur voisin nommé Phormion les travailla de sorte que leurs amis furent en fin d'avis pour assoupir tous ces soucis, de faire quelques promesses d'alliance future entre-eux, & par ce que l'un ny l'autre n'avoient point encores d'enfans (n'y ayant pas long temps qu'ils estoient mariez) ils jurerent par Theutates sur l'autel de Belenus, que s'ils n'avoient tous deux qu'un fils, & une fille, ils les mariroient ensemble, & promirent ceste alliance avec tant de serments que celuy qui l'eust rompuë, eust esté le plus parjure homme du monde. Quelque temps apres, mon pere eut un fils qui se perdit, lors que les Gots & Ostrogots ravagerent ceste Province : peu apres je nâquis, mais si mal-heureusement pour moy, que jamais mon pere ne me vid, estant née apres sa mort. Cela fut cause que Phormion voyant mon pere mort, & mon frere perdu, (car ces barbares l'avoient enlevé, & peut estre tué, ou laissé mourir de necessité) & que mon oncle Dinamis s'en estoit allé de déplaisir de ceste perte, se resolut, s'il pouvoit avoir un fils, de rechercher l'effet de leurs promesses. Il advint que quelque temps apres sa femme accoucha, mais ce fut d'une fille, & par ce qu'elle estoit âgée, & qu'il craignoit de n'en avoir plus d'elle, il fit courre le bruit que c'estoit d'un fils, & y usa d'une si grande finesse, que jamais personne ne s'en print garde : artifice qui luy fut assez aisé, par ce que personne n'eust creu qu'il eust voulu user d'une telle tromperie, & que jusques à un certain âge, il est bien mal-aisé de pouvoir par le visage y reconnoistre quelque chose, & pour mieux decevoir les plus fins, la fit appeller Filidas, & quand elle fut en âge, luy fit apprendre les exercices propres aux jeunes Bergers, ausquels elle ne s'accommodoit point trop mal. Le dessein de Phormion estoit, me voyant sans pere & sans oncle, de se rendre maistre de mon bien, par ce faint mariage : & quand Filidas, & moy serions plus grandes, de me marier avec un de ses neveux qu'il aimoit bien fort. Et veritablement il ne fut point déceu en son premier dessein : car Bellinde estoit trop religieuse envers les Dieux, pour manquer à ce qu'elle sçavoit que son mary, s'estoit obligé. Il est vray que me voyant ravie d'entre ses mains (car soudain apres ce mariage dissimulé, je fus remise entre celles de Phormion) elle en receut tant de déplaisir, que ne pouvant plus demeurer en ceste contrée elle s'en alla sur le lac de Leman, pour estre maistresse des Vestales & Druides d'Eviens, ainsi que la vieille Cleontine luy fit sçavoir par son Oracle. Cependant me voila entre les mains de Phormion, qui incontinent apres retira chez soy ce neveu, auquel il me vouloit donner, qui se nommoit Amidor. Ce fut le commencement de mes peines, par ce que son oncle luy fit entendre, qu'à cause de nostre bas âge, le mariage de Filidas, & de moy n'estoit pas tant asseuré que si nous n'estions agreables l'un à l'autre, il ne se pust bien rompre, & que si cela advenoit, il aimeroit mieux qu'il m'épousast que tout autre, & qu'il fit son profit de cet advertissement, avec tant de discretion, que personne ne s'en peut prendre garde ; taschant cependant de m'obliger à son amitié, en sorte que je me donnasse à luy, si je venois à estre libre. Ce jeune Berger se mit si bien ce dessein dans l'oppinion, que tant que ceste fanta[i]sie luy dura, il ne se peut dire combien j'avois d'occasion de me loüer de luy. En mesme temps Daphnis tres-honneste, & sage Bergere, revint des rives de Furan, où elle avoit demeuré plusieurs années, & par ce que nous estions voisines, la conversation que nous eusmes par hazard ensemble, nous rendit tant amies, que je commençay de ne m'ennuyer plus tant que je soulois : car il faut que j'avouë que l'humeur de Filidas m'estoit de sorte insuportable, que je ne pouvois presque la souffrir, d'autant que la crainte qu'elle avoit que je ne devinsse plus sçavante, la rendoit si jalouse de moy, que je ne pouvois presque parler à personne. Les choses estant en ces termes, Phormion tout à coup tomba malade, & le jour mesme fut si promptement étouffé d'un catherre, qu'il ne peut ny parler, ny donner aucun ordre à ses affaires, ny aux miennes. Filidas au commencement se trouva un peu estonnée, en fin se voyant maistresse absoluë de soy-mesme, & de moy, elle resolut de se conserver ceste authorité, considerant que la liberté que le nom d'homme r'apporte, est beaucoup plus agreable que n'est pas la servitude à laquelle nostre sexe est sousmis. Outre qu'elle n'ignoroit pas que venant à se declarer fille, elle ne donneroit peu à parler à toute la contrée. Ces raisons luy firent continuer le nom qu'elle avoit durant la vie de son pere ; & craignant plus que jamais, que quelqu'un ne découvrist ce qu'elle estoit, elle me tenoit de si pres, que mal-aisément estois-je jamais sans elle. Mais, belles Bergeres, puis qu'il vous plaist de sçavoir mes jeunesses, c'est à ce coup qu'il faut qu'en les oyant vous les excusiez, & qu'ensemble vous ayez ceste creance de moy, que j'ay eu tant, & de si grands ennuis pour aimer, que je ne suis plus sensible de ce costé là, m'y estant de sorte endurcie, que l'Amour n'a plus d'assez fortes armes, ny de pointe assez acerée pour me percer la peau. Helas ! c'est du Berger Filandre, dont je veux parler, Filandre qui le premier a peu me donner quelque ressentiment d'Amour, & qui n'estant plus, a emporté tout ce qui en pouvoit estre capable en moy. Vrayement, interrompit Astrée, ou l'amitié de Filandre a esté peu de chose, ou vous y avez usé d'une grande prudence, puis qu'en verité je n'en ouy jamais parler ; qui est chose bien rare, d'autant que "la médisance ne pardonne pas mesme à ce qui n'est pas". Que l'on n'en ait point parlé, répondit Diane, j'en suis plus obligée à nostre bonne intention, qu'à nostre prudence, & pour l'affection du Berger, vous pourrez juger quelle elle estoit, par le discours que je vous en feray : Mais le Ciel qui a reconneu nos pures & nettes intentions, a voulu nous favoriser de ce bon-heur. La premiere fois que je le vy, ce fut le jour, que nous chommons à Appollon, & à Diane, qu'il vint aux jeux en compagnie d'une sœur, qui luy ressembloit si fort, qu'ils retenoient sur eux les yeux de la plus grande partie de l'assemblée. Et par ce qu'elle estoit parente assez proche de ma chere Daphnis, aussi tost que je la vy, je l'embrassay & caressay avec un visage si ouvert, que dés lors elle se jugea obligée à m'aimer : elle se nommoit Callirée, & estoit mariée sur les rives de Furan, à un Berger nommé Gerestan, qu'elle n'avoit jamais veu que le jour qu'elle l'épousa, qui estoit cause du peu d'amitié qu'elle luy portoit. Les caresses que je fis à la sœur, donnerent occasion au frere de demeurer pres de moy, tant que le sacrifice dura, & par fortune (je ne sçay si je doy dire bonne ou mauvaise pour luy) je m'estois ce jour agencée le mieux que j'avois peu, me semblant qu'à cause de mon nom, cette feste me touchoit bien plus particulierement que les autres. Et luy, qui venant d'un long voyage, n'avoit autre connoissance, ny des Bergers, ny des Bergeres, que celle que sa sœur luy donnoit, ne nous laissa guiere de tout le jour ; si bien qu'en quelque sorte me sentant obligée à l'entretenir, je fis ce que je peus pour luy plaire. Et ma peine ne fut point inutile : car dés lors ce pauvre Berger donna naissance à une affection qui ne finit jamais que par sa mort. Encores suis je tres-certaine, que si au cercueil on a quelque souvenir des vivans, il m'aime, & conserve parmy ses cendres, la pure affection qu'il m'a jurée. Daphnis s'en prit garde dés le jour mesme, & de fait, le soir estant au lict, (parce que Filidas s'estoit trouvée mal, & n'estoit peu venir à ces jeux) elle me le dit : mais je rejettay ceste opinion si loing, qu'elle me dit : Je voy bien, Diane, que ce jour me coustera beaucoup de prieres, & à Filandre beaucoup de peine, mais quoy qu'il advienne, si n'en serez vous pas du tout exempte. Elle avoit accoustumé de me faire souvent la guerre de semblables recherches, par ce qu'elle voyoit que je les craignois, cela fut cause que je ne m'arrestay pas à luy respondre. Si est-ce que cet advertissement fut cause, que le lendemain il me sembla de reconnoistre quelque apparence de ce qu'elle m'avoit dit. L'apres-disnée, nous avions accoustumé de nous assembler sous quelques arbres, & là danser aux chansons, ou bien nous asseoir en rond, & nous entretenir des discours que nous jugions plus agreables, à fin de ne nous ennuyer en ceste assemblée, que le moins qu'il nous seroit possible : Il advint que Filandre n'ayant connoissance que de Daphnis & de moy, se vint asseoir entre elle & moy, & attendant de sçavoir à quoy toute la trouppe se resoudroit, pour n'estre muette, je l'enquerois de ce que je pensois qu'il me pouvoit respondre, à quoy Amidor prenant garde, entra en si grande jalousie, que laissant la compagnie sans en dire le sujet, il s'en alla chantant ceste vilanelle, ayant auparavant tourné l'œil vers moy, pour faire connoistre que c'estoit de moy dont il entendoit parler.



VILANELLE D'AMIDOR,
REPROCHANT
une legereté.



  A la fin celuy l'aura,
Qui dernier la servira.
De ce cœur cent fois volage,
Plus que le vent animé,
Qui peut croire d'estre aimé,
Ne doit pas estre creu sage.
  Car en fin celuy l'aura,
  Qui dernier la servira.


  A tous vents la giroüette,
Sur le feste d'une tour :
Elle aussi vers toute Amour,
Tourne le cœur & la teste,
  A la fin, &c.


  Le chasseur jamais ne prise,
Ce qu'à la fin il a pris,
L'inconstante fait bien pis,
Méprisant qui la tient prise,
  Mais en fin, &c.


  Ainsi qu'un clou l'autre chasse,
Dedans son cœur le dernier,
De celuy qui fut premier,
Soudain usurpe la place :
  C'est pourquoy celuy l'aura,
  Qui dernier la servira.


  J'eusse bien eu assez d'authorité sur moy, pour m'empescher de donner connoissance du déplaisir que ceste chanson me r'apportoit, n'eust esté que chacun me regarda : Et sans Daphnis, je ne sçay quelle je fusse devenuë : mais elle pleine de discretion, sans attendre la fin de ceste Vilanelle, l'interrompit de ceste sorte, s'adressant à moy.



Madrigal de Daphnis, sur l'amitié
qu'elle porte à Diane.



  Puis qu'en naissant, belle Diane,
Amour des cœurs vous fit l'aimant,
Pourquoy dit-on que je profane,
Tant de beautez en vous aimant,
Si par destin je vous adore ?
  Que si l'Amour le plus parfait,
Comme on dit, de semblance naist,
Le nostre sera bien extréme,
Puis que vous &a