Seconde partie, édition de 1610 

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Seconde partie, édition de 1610


Sommaire :




L'ASTREE
DE
MESSIRE
HONORÉ
Durfé
Seconde partie
A Paris
Chez JEAN MICARD,
au Pallais en la Gal
lerie, par où l'on va
à la Chancellerie 1610
Avec Privilege du Roy.



L'AUTHEUR,
AU BERGER
CELADON.


  C'est une estrange humeur que la tienne, Celadon, de te cacher avec tant de peine & d'opiniatreté à ta Bergere, & de desirer avec tant de passion que toute l'Europe sçache où tu es, & ce que tu fais. Il vaudroit bien mieux, ce me semble, mon Berger, que ta seule Astrée le sçeust, & que le reste de l'Univers l'ignorast : car j'ay tousjours ouy dire que les sacrifices d'Amour se font en secret & avec silence. Tu m'opposes des raisons qui pourroient estre rece vables en un autre siecle, mais certes en celuy où nous sommes on se rira plutost de ta peine qu'on ne voudra imiter ta fidelité. Ne dis tu pas, que ton Amour ne peust jamais estre sans le Respect & sans l'obeissance ? Que la Fortune te peut bien priver de tout contentement, mais non pas te faire commettre chose qui contrevienne à la volonté de celle que tu aymes, ou au devoir de celuy qui veut se dire Amant sans reproche ? Que les peines & les tourmens que tu souffres ne sont que des témoignages glorieux de ton amour parfaite ? Qu'au milieu des plus cruels supplices tu jouys d'un bien extréme, sçachant que tu fais ce que doit faire un vray Amant ? Et bref que la vie sans la fidelité ne te peut estre qu'odieuse, au lieu que ta fidelité sans la vie, t'est de sorte agreable que tu es marry de n'estre des-ja mort, pour laisser à la posterité un honorable exemple de constance & d'Amour ? Ah Berger que l'aage où nous sommes est bien contraire à ton oppinion ! Car on dit maintenant qu'aymer comme toy, c'est aymer à la vieille Gauloise, & comme faisoient les Chevaliers de la Table-ronde, ou le beau tenebreux. Qu'il n'y a plus d'Arc des loyaux Amants, ny de chambre deffenduë pour recevoir quelque fruict de cette inutile loyauté ; Que si toutesfois il y a encores quelques chambres qui se puissent appeller deffenduës, elles le sont seulement à ceux qui aiment comme tu faits, pour chastiment de leur peu de courage, & pour preuve de leur peu de bonne Fortune : Et bref que l'on tient aujourd'huy des maximes d'Estat d'Amour bien differentes, à sçavoir qu'aymer & jouir de la chose aymée, doivent estre des accidents inseparables : Que de servir sans recompence sont des tesmoignages de peu de merites. Que de languir longuement dans le sein d'une mesme Dame, c'est en vouloir tirer l'amertu me, apres en avoir eu toute la douceur. Que d'obëir à celles que l'on ayme, en ce qui nous esloigne de la possession du bien desiré; c'est imiter ceux qui vont à contre-pied de leur chasse. Que d'aymer en divers lieux, c'est estre Amant avisé & prevoyant : Que de se donner tout à une, c'est se faire devorer à un cruel animal, & qui n'a point de pitié de nous. Et bref, que le change est la vraye nourriture d'une Amour parfaite & accomplie. Or considere, Berger, comment tu dois esperer de trouver quelque juge favorable parmy ces personnes preoccupées d'une opinion si differente : Et si tu m'en crois ne te laisse voir qu'à ton Astrée, & te tiens caché à tout autre. Mais quoy ? tu rejettes mon conseil, & pour toute raison tu me respons que tu t'es de sorte dedié à la gloire d'Astrée, que les siecles & les opinions des hommes pouvant changer en bien, aussi bien qu'en mal, tu desires qu'à l'advenir on reco cognoisse quelle a esté la beauté, & la vertu d'Astrée, par les effets de ton amour, & par les tourments que tu auras endurez. J'advouë, mon Berger, ce que tu dis, & qu'il peut estre que les Amants reviendront à ceste perfection qu'ils méprisent maintenant : mais parce que cependant il y en aura plusieurs qui te pourront blasmer, mets en ta memoire ce que je te vay dire, à fin de leur respondre s'il en est de besoin.

  Accorde leur d'abord sans difficulté, que veritablement tu aimes à la façon de ces vieux Gaulois qu'ils te reprochent, ainsi que tu les veux ensuivre en tout le reste de tes actions : comme ils le pourront aisément recognoistre s'ils considerent, Quelle est ta religion, Quels sont les Dieux que tu adores : Quels les sacrifices que tu fais, & bref quelles sont tes mœurs & tes coustumes, & que ces bons vieux Gaulois estoient des personnes sans artifices, qui pensoient estre indigne d'un homme d'honneur de jurer & n'observer point son serment. Qui n'avoient point la parolle differente du cœur : Qui estimoient que l'Amour ne pouvoit estre sans le respect, & sans la fidelité ; Qui cherchoient l'entrée du Temple d'Amour par celuy de l'honneur : & celuy de l'honneur par celuy de la vertu. Et bref qui méprisoient & leur vie & leur contentement propre, pour ne tacher en rien la pureté de leur affection. Que quand à toy ayant esté nourry & eslevé parmy ces honorables personnes, tu ne peux sans blasme contrevenir à une si bonne nourriture. Que s'ils veulent aimer comme ceux qui t'ont instruit, tu les serviras de guide tres asseurée : Que s'ils veulent continuer en leur erreur comme ils ont fait jusques icy, encor ne leur seras-tu point inutile, puisque prenant tes actions au rebours, ils pourront tirer de ceste sorte un parfait patron de leur imperfection.


LA SECONDE
PARTIE D'ASTRÉE
De Messire Honoré d'Urfé.



LIVRE PREMIER.


  La Lune estoit déja pour la deuxiéme fois sur le milieu de son cours, depuis que Celadon échapé des mains de Galathée, & n'osant se presenter devant les yeux de la Bergere Astrée, pour obeïr au commandement qu'elle luy en avoit fait, s'estoit renfermé dans sa caverne. Et quoy que trois mois fussent déja presque écoulez depuis le jour de sa perte, si est-ce que le déplaisir que sa Bergere en ressentoit, estoit encore si vif en son ame, que quelque prudence qui fust en elle, elle ne pouvoit toutefois le cacher à ceux qui vouloient y prendre garde. Et sembloit que le Ciel, par une juste punition, refusast à sa douleur le remede que le temps a de coustume de raporter à tous ceux qui ont plus de sujet de se douloir : car au lieu d'adoucir les aigreurs de ses ennuis, tous les jours elle découvroit de nouvelles occasions de regret. Et quand sa memoire, divertie ailleurs par les compagnies qui la venoient visiter, cessoit quelquefois de luy representer les causes de ses déplaisirs, ses yeux en échange, par tout où ils s'adressoient, ne voyoient que des objets tellement ennuyeux, que pour ne les voir elle demeuroit le plus souvent dans sa cabane. Mais ce que l'affligeoit davantage, c'estoit qu'elle estoit privée de cette consolation, qui se trouve encore parmy les plus grandes infortunes. Je veux dire, qu'elle ne pouvoit rejetter le sujet de sa faute que sur elle mesme, ny trouver les moyens de s'en excuser de quelque biays qu'elle peut tourner cest accident. Et ne faut douter qu'il luy eut esté entierement impossible de continuer sa vie surchargée de tant d'ennuis, si l'amitié de Diane & de Phyllis ne luy eut aydé à les supporter ; la presence de la personne aymée étant l'un des plus souverains remedes que la tristesse puisse recevoir. Aussi ces cheres amies n'en estant pas ignorantes, avoient un si grand soin de cette Bergere, que dés la pointe du jour l'une ou l'autre, & bien souvent toutes deux la venoient trouver, & comme par force l'arrachoient de sa cabane, & la conduisoient par les endroits les plus reculez, de peur que la veuë de ceux où elle souloit voir Celadon ne luy renouvellast la memoire de sa fascheuse perte. Et puis à l'envy s'estudyoient à qui, pour la divertir, luy feroit un meilleur conte, ou proposeroit quelque agreable jeu pour passer plus doucement le reste de la journée : de sorte qu'en dépit de la fortune ces gentiles Bergeres déroboient tousjours quelques heures au déplaisir d'Astrée, pour les mettre en un meilleur usage.

  Silvandre d'autre costé feignant de rechercher Diane par gageure, en devint de telle sorte amoureux, qu'il servit longuement d'exemple à tous ceux de sa contrée, & leur enseigna à ses despens, qu'Amour ne souffre guere qu'on se mocque de luy : car il rencontra en ceste Bergere tant de causes d'amour, qu'il estoit tout estonné de l'avoir veuë si longtemps sans l'avoir aymée. Et quoy que la gageure, qui estoit cause de la naissance de son affection, fut le commencement de son mal, si ne s'en plaignoit-il point, puis que sans offenser Diane elle luy donnoit la liberté de luy raconter ses passions, la violence de son amour estant telle, que s'il eust esté forcé de la cacher, il luy eust esté impossible de vivre. Et toutesfois quand il se r'appelloit en soy-mesme, il connoissoit bien qu'ils avoit fait un changement fort desavantageux, se souvenant de quel heur il estoit accompagné, lors que maistre absolu de ses pensées il disposoit tout seul de sa vie & de ses desseins. Combien de fois voulut-il avec la raison défaire les premiers nœuds dont il se sentoit lier en ce nouveau servage ? Combien de fois, voyant que la raison y estoit inutile, voulut-il les rompre avec la force d'une violente resolution ? Mais autant de fois qu'il s'y esseya, autant de fois reconneut-il que c'est en vain que l'homme s'efforce contre les ordonnances du Ciel, & que celuy est le plus avisé qui sçait mieux y ployer & conformer sa volonté. Ces considerations estoient cause que quand il ne pouvoit estre aupres de sa Diane, comme le matin & le soir, il estoit bien aise de se retirer de toute compagnie, tant parce qu'il jugeoit toute autre ennuyeuse, ne pouvant jouïr de celle qu'il desiroit, que pour avoir plus de loisir de consulter en soy-mesme librement, & juger quelle estoit la volonté du Ciel, & par quelle voye il y pourroit mieux parvenir. Et combien qu'il recogneut plus d'impossibilité à la poursuitte de son affection que d'apparence de la pouvoir continuer, si ne pouvoit-il jamais prendre conclusion qu'à l'avantage de son Amour. Que s'il faisoit dessein de s'en retirer, ô que son cœur se faisoit promptement paroistre desobeïssant ! Que s'il estoit d'avis de le continuer, quelles peines & quels martyres ne prévoyoit-il point ? Que ferons nous donc en fin, disoit-il, Silvandre, puis que la poursuitte & la retraitte nous sont éga lement impossibles ? Faisons, disoit-il, en se répondant, ce que le Ciel veut que nous fassions. Pourquoy peut-on juger que les Dieux l'ayent faite si belle, si non pour estre aymée de ceux qui la verront ? Et puis que de poursuivre & de nous retirer il nous est esgalement impossible, élisons pour le moins des deux celuy qui est plus selon la volonté du Ciel & selon la nostre. Estant si belle il ordonne qu'elle soit aymée, & quant à moy je consentiray plustost à me retirer de la vie que de son service. Que faut-il donc que nous consultions d'avantage, puis que le Ciel & nostre volonté appreuvent une si bonne resolution ?

  De fortune quand il tenoit ces discours en soy mesme il se trouva sur le bord de la delectable riviere de Lignon vis à vis de ce rocher, qui estant frappé de la voix, respond si intelligiblement aux derniers accens. Cela fut cause qu'aprés que ces pensées luy eurent longuement roulé par l'esprit, presque comme revenant d'un profond sommeil : Mais pourquoy, dit-il, nous allons nous consommant & embroüillant en ces contrarietez ? Echo qui habite en ce rocher, si nous l'en enquerons, nous en dira bien ce qu'elle en a ouy de la bouche mesme de ma Bergere, qui est l'Oracle le plus certain que je puisse consulter. Et lors relevant la voix il luy parla de ceste sorte.


ECHO.
STANCES.


I.

  Fille de l'Air qui ne sçaurois rien taire,
De ces rochers hostesse solitaire,
Où vont les cris que je vais émouvant ?
  Au vent.
  Et quel crois-tu que ce cruel martire,
Que plein d'Amour mon cœur va concevant,
Devienne en fin aux maux que je souspire ?
  Pire.

II.

  Que feroit donc cet œil qui me desarme
Par sa douceur de toute sorte d'arme,
Et qui promet m'aymer infiniment ?
  Il ment.
  Mais s'il est vray qu'il mente, quel remede
Nous faudra-t'il pour sortir promptement
De cet abus qui trompeur nous possede ?
  Cede.

III.

  Comment ? ceder un tel bien à quelque autre
Qu'Amour ordonne en effet qui soit nostre !
Qui plus que moy voit-elle volontiers ?
  Un tiers.
  Un tiers, Echo, c'est un cruel langage,
Mais s'il est vray qu'elle ayme mieux un tiers,
Au lieu d'amour qu'auroit un grand courage ?
  Rage.

IIII.

  Nimphe qui sents dedans ces roches creuses
Quel est le mal des peines amoureuses,
N'auray-je donc jamais alegements ?
  Je ments.
  Comment, Echo, n'est-ce point un blaspheme
De t'accuser & dire que tu ments ?
Ce que j'entends est-ce bien ta voix mesme ?
  Ayme.

V.

  C'est bien ta voix qui frappe mes oreilles,
Mais ce secret, Nimphe qui me conseilles
L'as-tu di moy de ma Diane ouy ?
  Ouy.
  Mais de l'aymer, helas ! c'est peu de chose,
Si d'elle aymé d'elle je ne jouy,
Pour un tel heur qu'est-ce qu'on me propose ?
  Ose.

VI.

  Le Ciel noircy de tempeste & d'orage
Ne peut d'effroy m'abatre le courage,
Mon cœur ne craint tous ces estonnements.
  Ne ments.
  Je ne ments point ny ne suis temeraire,
J'apprens d'Amour ces beaux enseignements,
Faut il rien plus pour un si grand mistere ?
  Taire.

VII.

  Je me tairay, plustost ma voix pressée,
Souspirera ma mort que ma pensée,
Amant secret comme Amant valeureux.
  Heureux.
  Heureux cent fois aymé de cette belle
Mais d'où sçais tu que son cœur genereux
Sera vaincu si je luy suis fidelle ?
  D'elle.


  Encore que le Berger n'ignorast point que c'estoit luy mesme qui se respondoit, & que l'air frappé par sa voix rencontrant les concavitez de la roche, estoit repoussé à ses oreilles : si ne laissoit-il de ressentir une grande consolation des bonnes responces qu'il avoit receuës, luy semblant que rien n'estant conduit par le hazard, mais tout par une tres-sage providence, ces paroles que le ro cher luy avoit renvoyées aux oreilles n'avoient esté prononcées par luy à dessein, mais par une secrette intelligence du démon qui l'aymoit, & qui les luy avoit mises dans la bouche : Et en cette opinion il suivoit la coustume de ceux qui ayment, qui d'ordinaire se flattent en ce qu'ils desirent, & trouvent des apparences d'espoir où il n'y a point d'apparence de raison. Apres avoir remercié le genie de ce rocher & les Nimphes de Lignon, il faisoit dessein d'aller attandre sa Bergere au carrefour de Mercure, parce que c'estoit par là qu'elle avoit accoustumé d'aller chez Astrée, & il luy sembloit que l'heure en approchoit, la moitié du jour estant desja passée, mais lors qu'il en vouloit prendre le chemin, il vid assez pres de luy la Nimphe Leonide, & le gentil Paris, qui ayant ouy sa voix avoient tourné leurs pas vers luy, tant pour sçavoir des nouvelles des Bergeres, Astrée, Diane, & Phyllis, que pour avoir le plaisir de sa compagnie ; car encore que Paris cognust bien l'affection qu'il portoit à Diane, si ne laissoit-il de l'aymer & de l'estimer beaucoup, ne pouvant croire que cette sage Bergere le deust jamais preferer à luy à cause de la grandeur d'Adamas, qui pour sa qualité de grand Druyde estoit apres Amasis, le plus honoré par toute cette contrée, ignorant qui ne sçavoit pas que l'Amour ne se mesure jamais à l'aune de l'ambition ny du merite, mais à celle de l'opinion seulement. Silvandre qui estoit plein de civilité comme ayant esté nourry parmy les escolles des Phocenses & Massiliens, encore que la venuë de Paris ne luy fut gueres agreable, sçachant bien qu'Amour le conduisoit parmy les bois, & un Amour encore qui estoit à son desavantage, ne laissa de s'avancer vers luy & vers la Nimphe pour les saluër. Je ne vous demande pas, luy dit Leonide en sousriant, quelles estoient les pensées qui vous entretenoient en ce lieu solitaire, sçachant assez que celles qui vous accompagnent ne sont gueres sans Diane : mais je voudrois bien sçavoir de vous pourquoy vous les preferez à sa veuë, & quelle est l'occasion qui les vous rend plus douces que sa presence. Je ne nieray point, dit-il, Madame, que ces agreables pensées dont vous me parlez ne m'ayent tenu fidelle compagnie, aussi bien en ce lieu retiré qu'elles font par tout où je me trouve eslongné de Diane, mais que je les tienne plus cheres que le bien de sa veuë, permettez moy je vous supplie de vous dire qu'encor que par raison cela devroit estre, toutesfois je ne l'ay point encores peu obtenir sur moy mesme. Que si vous me voyez icy sans elle, ce n'est que pour passer plus doucement en la compagnie de mes imaginations les heures que son repas me contraint de perdre loing d'elle : & d'effet lors que vous estes arrivée je m'acheminois au carrefour de Mercure, parce que voicy le temps qu'elle part de sa cabane pour aller vers Astrée, & je faisois dessein de l'y accompagner. Nous sommes venus, respondit Leonide, avec resolution de donner le reste du jour à ces belles Bergeres, mais quand cela ne seroit pas, nous penserions de faire une faute qui ne seroit pas legere ny peu desagreable à l'Amour, si nous retardions vostre voyage : c'est pourquoy, Berger, vous nous y conduirez, & par les chemins nous direz s'il vous plaist, pourquoy vos pensées vous devroient estre plus cheres que la presence mesme de celle qui les fait naistre, puis que quant à moy je le trouve tant eslongné de raison que je ne sçaurois me figurer que cela puisse estre.

  A ce mot Silvandre, pour luy obeïr, leur ayant fait prendre un sentier, qui traversant un grand pré abregeoit de beaucoup le chemin, reprint ainsi la parole. Ce que vous me demandez, grande Nimphe, n'est pas difficile d'estre entendu pourveu qu'il soit pris comme il doit estre, parce qu'il est bien certain que les yeux sont les premiers qui donnent entrée à l'Amour dans nos ames. Que si quelques uns sont devenus amoureux en oyant raconter les beautez & les perfections des personnes absentes, ou ç'a esté une Amour qui n'a pas esté de durée ny violente (estant plustost une peinture d'Amour qu'une vraye Amour) ou l'esprit qui l'a conceuë à quelque grand deffaut en soy mesme, d'autant que l'ouye raporte aussi bien les faus setez que les veritez, & le jugement qui se fait sur un rapport incertain, ne sçauroit estre bon ny proceder d'une ame bien posée : mais tout ainsi que ce qui produit quelque chose n'est pas ce qui la nourrit & qui la met apres en sa perfection, de mesme devons nous dire de l'Amour, parce que si nos agneaux naissent de nos brebis, & qu'au commencement ils tirent quelque legere nourriture de leur laict, ce n'est pas toutesfois ce laict qui les met en leur perfection, mais une plus ferme nourriture qu'ils reçoivent de l'herbe dont ils se paissent : Aussi les yeux peuvent bien commencer, & eslever une jeune affection, mais lors qu'elle est creuë il faut bien quelque chose de plus ferme & de plus solide, pour la rendre parfaitte, & cela ne peut estre que la connoissance des vertus, des beautez, des merites, & d'une reciproque affection de celles que nous aymons. Or quelques unes de ces cognoissances prenent bien leur origine des yeux, mais il faut que l'ame par apres se tournant sur les images qui luy en sont demeurées au rapport des yeux & des oreilles, les appelle à la preuve du jugement, & que toutes choses bien debatues elle en fasse naistre la verité. Que si cette verité est à nostre avantage, elle produit en nous des pensées dont la douceur ne peut estre esgalée par autre sorte de contentement que par l'effet des mesmes pensées. Que si elles sont seulement avantageuses pour la per sonne aymée, elles augmentent sans doute nostre affection, mais avec violence & inquietude : & c'est pourquoy il ne faut point douter que l'absence n'augmente l'Amour, pourveu toutesfois qu'elle ne soit pas si longue que les images receuës de la chose aymée se puissent effacer, soit que l'Amant éloigné ne se represente que les perfections de ce qu'il ayme, parce qu'Amour qui est ruzé & cauteleux ne luy a peint que ces images parfaittes en la fantaisie, soit que l'entendement estant desja blessé ne vueille tourner sa veuë que sur celles qui luy plaisent, soit que la pensée en semblables choses adjouste tousjours beaucoup aux perfections de la personne aymée : tant y a que celuy veritablement n'a point aymé qui n'augmente son affection estant esloigné de ce qu'il ayme. Quant à moy, respondit Leonide, j'eusse fait un jugement bien different au vostre, ayant tousjours ouy dire que l'absence est la plus grande & plus dangereuse ennemie d'Amour. La presence, repliqua le Berger, l'est sans comparaison beaucoup davantage, comme nous l'apprend tous les jours l'experience : car pour une Amour qui se change entre les personnes absentes, nous voyons qu'entre les presentes il y en a plus de cent : & de plus pour monstrer combien la presence est plus contraire à l'Amour, si nous cessons d'aymer estant absents, c'est sans violence & sans effort, & n'y a point d'autre changement si non que la memoire se couvre peu à peu d'oubly, comme un feu de sa propre cendre : mais quand une Amour se rompt en presence, ce n'est jamais sans esclat, ny sans un extresme effort, voire (& qui est un grand tesmoignage de ce que je dis) sans faire naistre des cendres de l'Amour esteinte une hayne plus grande encore que n'a esté cette Amour. Et cela procede de cette raison, L'Amant est ou aymé, ou hay, ou indifferent : s'il est aymé, d'autant que l'abondance soule incontinent, l'Amour aussi tost se perd en presence, estant outragé, s'il faut dire ainsi, de trop de faveurs : s'il est hay, d'autant qu'à toutes heures il reçoit de nouvelles cognoissances de hayne, il est impossible qu'entre tant de coups il n'y en ayt quelqu'un qui perce ses armes pour fortes qu'elles soient, & qui le contraigne, estant plusieurs fois redoublé, de quitter toute sorte de deffence : que s'il est indiferant, lors qu'il continuë son Amour, se voyant à toute heure méprisé, il faut qu'il soit sans courage, mais s'il n'en a point, comment resistera t'il aux continuels outrages qu'il en recevra ? Au lieu qu'en l'absence les faveurs receuës ne peuvent estre de celles qui soulent par leur abondance, puis qu'elles ne font qu'attiser les desirs ; & la cognoissance de la hayne ne venant en nostre ame que par l'ouye, il y a bien de la difference, & les coups en sont bien moindres que ceux que nous recevons par la veüe, de sorte que les blesseures en sont beaucoup moins cuisantes, & les sujets de mespris n'estant si ordinaires ny si difficiles à supporter, c'est sans doute que l'absence est beaucoup plus propre à conserver une affection que n'est la presence. J'avoue, ayant consideré ce que vous dites, respondit la Nimphe, qu'il est vray, & qu'en presence il survient plusieurs occasions qui ruinent l'Amour, desquelles l'absence est exempte. Mais si ne sçauriez vous me persuader qu'en voyant ce que l'on ayme l'on n'augmente d'affection beaucoup plus qu'en ne le voyant pas, parce que l'Amour se nourrissant des faveurs & des caresses, celles que l'on reçoit en presence sont beaucoup plus grandes & plus sensibles que les autres. Je croyois, ajousta le Berger, avoir desja satisfait à cette demande, mais puis qu'il vous plaist d'en avoir plus de claires raisons, il faut, Madame, que j'essaye de vous en donner. Nous avons desja dit que c'est par les yeux que l'Amour commence, mais ce n'est pas toutesfois des yeux qu'elle naist, ny ce ne sont point ceux qui la produisent : la beauté & la bonté estans cognues sont sans plus celles qui luy donnent naissance en nous : or la cognoissance de la beauté vient bien par les yeux, mais depuis qu'elle est en nostre ame, nous n'avons plus affaire de nos yeux pour l'aymer à l'avenir : ce que vous jugerez aysément si vous avez jamais aymé quelque chose : car r'entrez en vous mesmes, & conside rez si vous perdriez cette Amour encor que vous perdissiez les yeux ; si cela n'est point, vous avoüerez que les yeux ne conservent donc pas vostre Amour. Pour la cognoissance de la bonté elle est produite ou des actions ou des paroles, qui toutes deux ont bien besoin de presence pour estre cognuës, mais apres nullement : car cette cognoissance se conserve dans les secrets cabinets de la memoire, sur laquelle nostre ame se repliant apperçoit ce qu'elle y a mis en reserve. Or je croy: Madame, que vous sçavez bien que plus nous avons de cognoissance de la perfection de la chose aymée, plus aussi nostre Amour s'augmente. Mais qui ne sçait que les troubles mouvements des sens empéchent infiniment la clarté de l'entendement, & que comme aux contrepoix d'une orloge l'un ne peut monter que l'autre ne descende, aussi quand les sens s'eslevent l'entendement s'abaisse, & se releve au contraire quand les sens sont abaissez. Que s'il est ainsi, ne m'avoüerez vous pas qu'en l'absence l'entendement de celuy qui ayme agira beaucoup plus parfaittement, que quand, transporté par les objets qui se presentent à ses yeux, il ne peut faire autre chose que regarder, desirer & souspirer ? Que si jamais vous avez voulu penser profondément à quelque chose, souvenez vous, Madame, si la sage nature ne vous a pas apris de mettre la main sur vos yeux, à fin que la veüe, ne divertist les forces de l'entendement ailleurs & par ceste raison vous concluerez selon ce que j'ay dit. Que si l'Amour s'augmente par la cognoissance de la perfection aymée, puis que nous l'avons beaucoup plus grande estant absents, c'est sans difficulté que nous aimons d'avantage eslongnez que presens. Mais s'il est ainsi, interrompit Paris, d'où procede que tous les Amants desirent avec tant de passion la veuë de celles qu'ils ayment ? De l'ignorance, respondit Silvandre. Il n'y a personne qui se puisse attribuer le nom d'Amant, qui en luy mesme n'ait cette opinion, que son Amour est si grande qu'il est impossible qu'elle puisse augmenter. Que s'il a ceste creance, malaysément rechercheroit-il les moyens de l'accroistre s'il pense qu'elle ne puisse estre accruë, & pour ce sans recourre à cette profonde cognoissance il se contente de celle que ses yeux de moment à autre luy peuvent donner : Mais, ô grande Nimphe, combien y a-t'il de difference de ces Amours que les yeux nourrissent à celles que l'entendement produit ? Autant sans doute que l'ame est plus capable d'aymer que le corps, & autant que l'entendement a plus de cognoissance que les yeux. Et toutesfois d'autant que ceux-là mesme ne peuvent pas estre tousjours aupres de celles qu'ils ayment, il faut qu'élongnez d'elles & en leur apart ils entretiennent ces images que par leurs yeux Amour leur a mises en la fantaisie. Que si l'on leur demandoit si cet eslongnement a diminué leur affection, je m'assure qu'il n'y a celuy qui ne confessast qu'elle s'en est augmentée, & que c'est un accroissement de desir, & non pas une diminution : & d'effect avec quelle violence, & avec quel transport les reviennent-t'ils voir ? Il est tel, Madame, que bien qu'avant que s'estre separez ils eussent juré que leur Amour estoit parvenue au supresme degré d'aymer, & que rien ne pouvoit estre ajousté à la grandeur de leur affection, maintenant la cognoissant si fort accruë ils en font un jugement bien different, & leur semble qu'autrefois ils ont faict un grand outrage à celles qu'ils ont aymées, de les avoir auparavant si peu aymées, tant cette briefve absence augmente l'Amour par la contemplation de la beauté. Puis qu'il est ainsi, ajouta Paris, je m'estonne que vous ne vous eslongnez de Diane à fin de l'aymer d'avantage. J'ay desja dit, répondit Silvandre, que je le devrois faire, mais que je ne l'ay encore peu obtenir sur moy. Et cela vient, gentil Paris, de ce que nous sommes hommes, c'est à dire que nous ne sommes pas parfaicts, & que l'imperfection de l'humanité ne peut estre ostée tout à coup : nous sommes bien raisonnables, mais aussi y a t'il quelque chose en nous qui contrarie à la raison, autrement il n'y auroit point de vices : & c'est ceste partie de laquelle je n'ay peu encores obtenir ce point dont vous parlez, car les sens sont infiniment puissants en celuy qui ayme, & quoy que l'ame soit celle qui ayme, si est-ce qu'avec les beautez de l'ame elle ayme aussi celles du corps : & bien souvent tout ainsi qu'avec les sens corporels elle sent les choses corporelles & se plaist au goust, aux senteurs & aux attouchements, de mesme aymant avec les mesmes sens elle se plaist de voir, d'ouyr & de toucher ce qu'elle ayme, ne pouvant faire divorce d'avec eux, & separer son plaisir du leur, luy semblant que c'est leur faire tort de jouïr seule de ces contentemens, dont ils ont esté les commencements. Et toutesfois si elle ne recherchoit que sa perfection comme elle y est obligée par la raison, elle devroit rejetter bien loing ces considerations puis que la nature nous a seulement donné les sens pour instruments, par lesquels nostre ame recevant les especes des choses vient à leur cognoissance, mais nullement pour compagnons de ses plaisirs & felicitez comme trop incapables d'un si grand bien.

  Ces discours eussent bien continué davantage, si de fortune estant pres du carrefour de Mercure ils n'eussent ouy chanter Philis : elle estoit assise avec une autre Bergere au pied d'un arbre cependant que leurs brebis à l'ombre de quelques taillis ruminoient toutes resserrées ensemble attandant que le chaud fut un peu abbatu pour retourner au pasturage. Aussi tost que Silvandre en ouyt la voix il tourna la teste de son costé, & l'ayant recogneuë la destourna si prompte ment que Leonide ne se peut empécher d'en sousrire. Qu'avez vous ouy, luy dit-elle, & qu'avez vous veu qui vous ayt si promptement fait tourner & détourner la teste ? J'ay veu, dit-il, Madame, celle que je ne verray jamais sans regret : car c'est Phylis la plus cruelle ennemye que je puisse avoir, puis qu'elle est la cause de mon servage. En ce mesme temps Licidas, qui passant chemin sans voir Leonide ny sa compagnie, suivoit un sentier, qui couvert d'une grande haye, l'empeschoit de voir & d'estre veu,fut tout estonné que le chemin de la Nimphe venant traverser le sien il ne se donna garde qu'il se vit tout auprez d'elle : La jalousie qui le separoit de la frequentation de chacun, luy faisoit fuir Silvandre encores plus que les autres, mais à ce coup la civilité le contraignit de salüer Leonide & Paris, & de les suivre en estant requis & de l'un & de l'autre, quoy qu'au commencement il essayast d'avoir congé avec quelques mauvaises excuses. Mais Leonide qui l'aymoit à cause de Celadon, le pressa de sorte qu'il fut contraint d'augmenter la trouppe, & Paris qui sur tout desiroit de sçavoir où estoit Diane, luy demanda s'il ne cognoissoit point celle qui estoit assise auprez de Philis sous ce grand arbre. Luy qui n'y avoit point encore pris garde, mettant la main sur ses sourcils & s'arrestant un peu pour les regarder, respondit que c'estoit Astrée, & lors reprenant le chemin il ouyt que Leonide continuant le discours qu'elle avoit commencé avec Silvandre parloit de cette sorte : Et pourquoy, Berger, estes vous tant offensé contre cette Bergere, encore qu'elle soit cause que vous aymez, puis qu'elle l'est aussi que vous estes devenu plus honneste homme ? Car je m'asseure que vous m'avoürez que l'Amour a cette puissance d'ajouter de la perfection à nos ames : s'il est ainsi, l'obligation que vous luy avez ne doit pas estre petite. J'avoüeray bien, respondit le Berger, que veritablement je croy que sans Phylis je n'eusse jamais aymé, mais je ne laisseray de dire qu'elle est cause que je ne suis plus mien, que je sers, & que j'ay perdu ma liberté. Que si cette liberté ne se peut achetter pour quelque prix que ce soit, je ne dois pas estre plus son obligé de m'avoir peut estre rendu un peu plus honneste homme, qu'offencé contre elle de ce qu'elle m'a fait perdre cette chere & desirable franchise. Mais ne mettez vous point en compte, ajouta la Nimphe, que vous acquerrez peut estre l'amitié de celle que vous aymez ? & pour une si belle entreprise une ame bien née comme la vostre peut elle regretter quelque perte que ce soit, ou se plaindre de la personne qui en est cause ? Une ame bien née, repliqua-t'il, ne se peut louër de celle qui est cause de sa servitude, pour quelque esperance de bien qu'elle luy puisse donner : car en fin le service, quoy que plus ou moins honteux, est tousjours service. D'abort que Licidas ouyt nommer Phylis, il demeura beaucoup plus attentif, mais quand il ouyt la suitte du discours, & des repliques du Berger, il creut que veritablement il l'aymoit, & ne sçachant si bien couvrir sa jalousie, qu'il eust desiré, il ne se peut empescher de luy dire. Et quoy, Berger, aymez vous bien autant cette Bergere que vous en faites semblant ? Silvandre qui sans penser à Licidas avoit parlé de cette sorte à Leonide, cognoissant bien que la jalousie luy faisoit faire cette demande, pour le mettre plus en peine, ne voulut le nier ny l'avoüer, mais luy dit seulement. Dittes moy, Licidas, qu'en pensez vous ? Je voy, respondit-il, tant de faintes partout que mon jugement seroit trop incertain. Puis donques, adjouta Silvandre, que mes dissimulations empeschent le jugement que vous en pourriez faire, dites moy je vous supplie, qu'est ce que vous en desirez ? Mes desirs, répondit Licidas, sont fort peu considerables en ce qui dépend de vous, de qui les actions me sont indifferentes, de sorte que je m'en remets bien à vous mesme. Puis donc, continua Silvandre, que vous ne m'en voulez dire vostre volonté, s'il y a quelque chose en moy qui vous déplaist, vous n'en devez accuser que vous seul, & le Ciel qui le veut ainsi, & vous armer de patience. Licidas vouloit respondre, & peut estre l'eust fait trop aigrement, si Leonide qui le prevoyoit ne l'en eust empesché avec excuse qu'elle vouloit ouyr ce que Philis chantoit : car elle en estoit desja assez pres pour ouyr ses paroles, qui estoient telles.


SONNET.
CONTRE LA JALOUSIE.


  Amour ne brusle plus, ou bien il brusle en vain,
Son carquois est perdu, ses fléches sont froissées,
Il a ses dards rompus, leurs pointes emoussées,
Et son arc sans vertu demeure dans sa main.

  Ou sans plus estre Archer d'un mestier incertain
Il se laisse emporter à plus hautes pensées,
Ou ses flesches ne sont en nos cœurs addressées,
Ou bien au lieu d'Amour nous blessent de desdain.

  Ou bien s'il fait aymer, Aymer c'est autre chose
Que ce n'estoit jadis, & les loix qu'il propose
Sont contraires aux loix qu'il nous donnoit à tous :

  Car aymer & hayr c'est maintenant le mesme,
Puis que pour bien aymer il faut estre jaloux.
Que si l'on ayme ainsi, je ne veux plus qu'on m'ayme.

  Sylvandre, qui avoit fait dessein de donner autant de jalousie à Lycidas qu'il luy seroit possible, voyant que Philis attentive à ce qu'elle chantoit, & Astrée aux pensées que ces paroles renouvelloient en sa memoire, ne prenoient garde à Leonide, ny à eux, s'avança courant vers elles, & se jettant à genoux, & luy surprenant la main la luy baisa, puis se relevant l'avertit de la venuë de la Nimphe & de Paris. Elle n'eut loisir de se couroucer à luy de cette outrecuidance, parce que Leonide se trouva si proche qu'elle fut contrainte de se lever, pour luy rendre l'honneur qu'elle luy devoit. A quoy Silvandre la prenant sous le bras la voulut ayder, mais elle le repoussa du coude, voyant mesme Licidas de la compagnie : ce qui ne fist une legere blessure en l'ame de ce Berger jaloux, qui voyant bien que Philis l'avoit apperceu, eut opinion qu'elle l'eust repoussé de cette sorte, parce que c'estoit en sa presence. Mais apres que les salutations faites, & renduës d'un costé & d'autre, chacun eut pris place sous ce grand arbre, Sylvandre qui avoit resolu de donner cette journée à la jalousie de Lycidas, se remettant à genoux devant Philis : Et bien belle Bergere, luy dit-il, jusques à quand ordonnez-vous que nostre guerre dure ? quel terme avez vous estably à mes services ? combien de temps encores prendrez vous plaisir aux travaux que vous me faites souffrir ? Il ne sera pas vray pour le moins si j'endure la peine, si je sers & si vous me surmontez, que vous soyez entierement exemte de travail & de solicitude : car ou vous employerez contre moy tous vos ar tifices, toutes vos armes, & toutes vos forces, ou sans doute la victoire demeurera mienne. Philis qui entendoit bien que ce Berger vouloit parler de la gageure qu'ils avoient faite, à qui se feroit mieux aymer à Diane, recevoit ces paroles comme elles devoient estre entendues : mais Lycidas qui pensoit que cette gageure n'avoit esté inventée que pour couvrir leur affection, les prenoit tout autrement qu'elle, dequoy elle s'aperceut aysement, jettant à tous coups les yeux sur luy, & pour luy oster cette opinion, respondit à Silvandre de cette sorte. Berger, Berger, souvenez vous que si mon ennemy estoit tel qu'il me falut pour le vaincre y rapporter tant de peine, & luy opposer tant d'efforts, il ne vous ressembleroit point, & ce ne seroit pas contre Silvandre que j'aurois fait la gageure dont vous voulez parler, car contre luy il me suffit de dire ; Je veux vaincre. Silvandre qui recognut bien le dessein de Philis, pour le contrarier, luy respondit. Personne ne peut ignorer ce que vous pouvez, mais Silvandre en sera encores moins ignorant que tous les autres Bergers de Lignon, puis qu'il a si souvent ressenty les effets de vostre beauté. Si cela est, repliqua la Bergere, il vous est donc avenu comme à ceux qui s'éblouissent au Soleil sans que le Soleil s'en apperçoive. Ah ! respondit incontinent le Berger, qui voit le Soleil de vos yeux & volontairement ne s'y éblouit comme moy, n'est pas digne de les voir. Je ne sçay, ajousta Philis, rougissant de ces paroles, quel peut estre vostre dessein en me parlant de cette sorte, mais je suis bien asseurée que nostre Maistresse sera avertie de vos faintizes, & parce que c'est dans peu de jours que nous devons recevoir l'Arrest de nostre gageure, je m'asseure que ces paroles vous couteront cher & que vous sçaurez combien est cuisante une trop tardive repentance. Ne croyez point, dit-il, Bergere, que jamais je me repente de vous avoir asseurée de l'affection que je vous porte, puis qu'au contraire je dois avoir plus de regret d'avoir si longuement vescu sans le vous avoir declaré, que je ne dois craindre de mal de ce dont vous me menacés. Phylis cognoissoit bien qu'il se moquoit, & Astrée aussi, mais cela ne la pouvoit satisfaire pour le soupçon que telles paroles faisoient naistre en Lycidas : qui ce pendant considerant la peine où elle en estoit se fortifioit tousjours davantage en son opinion. En fin elle luy dit : Je pense, Silvandre, que c'est par gageure que vous me voulez déplaire en me tenant ces paroles, ou bien que vous les venez estudier icy pour les sçavoir mieux dire quand vous serez auprez de vostre Maistresse. Si cela estoit, interrompit Astrée, il vaudroit mieux que tout à fait il vous parlast comme si vous estiez Diane, que non pas de vous entretenir par personne empruntée. Ce m'est tout un, respondit Silvandre, pourveu que je luy fasse entendre la qualité de mon affection, & lors qu'il s'y preparoit, Je vous conjure, dit Philis, par la personne du monde que vous aymez le plus, de me laisser en repos, & que vous vous contentiez, que je sçay plus de vostre affection que vous ne m'en sçauriez dire. Ces adjurations, dit-il, sont trop fortes pour y contrevenir, & la declaration que vous me faites, trop avantageuse pour ne m'en contenter, c'est pourquoy je me tairay puis que vous le voulez ainsi. Vous m'obligerez en cela, dit la Bergere: car je ne puis souffrir vos paroles, & plus encores si faisant vostre devoir vous allez ayder à Diane que j'ay laissée bien empéchée à la porte de sa Cabane, apres Florette sa chere brebis, qui se meurt. Si vous me le commandez, repliqua Silvandre, & que vous vueilliez avoir soing de mon trouppeau jusques à mon retour, je le feray. S'il ne faut que cela, dit Philis, je vous le commande, & veux bien prendre garde au trouppeau sur lequel vous vous excusez. Lors Silvandre comme s'il n'eust osé contrevenir à ce qu'elle luy ordonnoit, apres avoir fait une grande reverence à la Nimphe, & à Paris, & puis à toute la trouppe, s'en alla courant où estoit Diane, laissant Philis la plus contente du monde de son départ, & au contraire Lycidas le plus jaloux Berger de tous ceux de ceste contrée. Car encore que les discours de Silvandre luy eussent dépleu, si est-ce que les inquietudes qu'il remarquoit en Philis, luy estoient bien plus cuisantes : mais le commandement & la conjuration qu'elle luy avoit faite par la personne, qu'il aymoit, l'offençoient bien davantage, mais quand il se representoit qu'elle avoit receu ses brebis en garde, ceste action le touchoit au cœur encore plus vivement; & toutesfois la pauvre Bergere avoit mieux aymé prendre cette peine, que de souffrir davantage les paroles qu'elle pensoit estre tant ennuyeuses à Lycidas. Voila comme quelquefois nos desseins ont des effets tous contraires à nos intentions.

  Cependant Sylvandre approchant de la Cabane de sa Bergere, vid que Philis ne luy avoit point menti : car Diane estoit assise en terre, & tenoit sa chere brebis en son gyron, comme si elle eust esté morte.Quelquefois elle luy souffloit à la bouche, & d'autresfois luy mettoit du sel dedans, mais sans effet, parce qu'elle ne revenoit point si tost de son assoupissement, qu'elle ne retombast comme elle estoit en terre, aprés avoir tourné longuement, dont la Bergere estoit fort en peine, pource que c'estoit celle qu'elle aymoit le plus. Et lors qu'elle en estoit plus desesperée, & que peut estre elle accusoit quelqu'une de ses voisines de sortilege, & de l'avoir regardée de mauvais œil, Silvandre s'en approcha, & aprez l'avoir saluée, il luy demanda ce qu'elle faisoit en terre : Vous le pouvez voir, luy dit-elle, sans que je le vous die, si vous regardez en quel estat est ma chere Florette. Le Berger se mettant lors à genoux, la considera attentivement, puis luy toucha les aureilles, luy regarda la langue dessus & dessous, la leva sur les pieds, & en fin luy boucha les nazeaux avec les doigts pour l'empescher de respirer : mais soudain qu'il la laissa en liberté, apres avoir à demy eternué, elle recommença ses tours & les continua jusques à ce qu'elle se laissa choir. Silvandre alors ayant bien recognu son mal, se tournant tout joyeux vers Diane, Ne vous fâchez point, luy dit-il, ma belle Maistresse, vostre chere Florette sera bien tost guerie, & son mal ne procede point de sortilege, mais plustost de l'ardeur du Soleil, qui luy ayant offencé le cerveau, d'où procede la source des nerfs, luy donne ce mal, que nous nommons Avertin. Le temps sans doutte la gueriroit sans autre remede, mais parce qu'elle languiroit trop, si vous me donnez le loisir je cognois une herbe, & j'en ay veu dans ce pré le plus proche, qui pour certain la rendra saine incontinent. Comment, respondit la Bergere, toute joyeuse de ces bonnes nouvelles, si je vous donneray ce loisir ? n'en doutez nullement, elle m'est trop chere pour ne rechercher sa guerison par tous les moyens qu'il me sera possible : Et pour vous en rendre preuve je veux aller avec vous pour en cueillir & recognoistre cette herbe, à fin de vous exempter de cette peine, si j'en ay affaire une autrefois. Je recevray, dit-il, un double contentement si vous venez : l'un de vous rendre cet agreable service, attendant que ma fortune me donne les moyens de vous en faire un meilleur : & l'autre d'estre au pres de vous qui est bien le temps le mieux employé de toute ma vie. A ce mot laissant cette brebis en garde de ceux qui estoient en sa cabane, ils vont cueillir cette herbe, non pas que durant le chemin Diane ne remerciast le Berger de la bonne volonté qu'il luy faisoit paroistre : Et parce que Silvandre en la venant trouver, avoit remarqué par hazard, le lieu où ceste herbe estoit, il en trouva incontinent, & en ayant amassé une bonne poignée la pila entre deux caillous, & s'en retournant en pressa le jus avec les deux mains dans les aureilles de la brebis, qui ne l'eut plustost bien avant dans l'oreille qu'elle se leva secouant un peu la teste, & apres avoir etternué deux ou trois fois se print à béeler comme si elle eust appellé ses compagnes, & puis commença de baisser le nez contre terre pour chercher à manger : mais Silvandre la prenant sur son col la remist en son estable, & dist à Diane, qu'elle ne la laissast point sortir de tout le jour, parce qu'encore que ce mal en quelques unes procedast quelquefois des herbes qui les ennyvrent, toutesfois que le mal de la sienne à ce coup n'estoit causé que du Soleil, & qu'il falloit empescher qu'elle n'en fust pas si tost retouchée. Diane ne se contentant pas d'avoir veu la guerison de sa chere brebis, & de cognoistre l'herbe de veuë, voulut encore sçavoir le nom. Elle a divers noms, respondit Silvandre, quelques uns l'appellent Orval, d'autres la Toute-bonne, & nos Myres Scarlée, mais pourquoy n'avez vous autant de curiosité de conserver tout ce qui est à vous ? Quand je voy le mal apparent, dit-elle, de ce qui non seulement est mien, mais à qui que ce soit, j'en donne le remede le plus prompt que je puis. Pleust à Dieu, répondit le Berger, que vous fussiez aussi veritable que j'espreuve que vous estes le contraire. Il ne faut pas, repliqua Diane en souriant, que vous effaciez l'obligation que je vous ay pour le salut de ma chere Florette, en m'injuriant de ceste sorte, & vaut mieux que nous allions chercher mes compagnes qui sans doute seront en peine de moy. A ces dernieres paroles apres avoir ramassé son trouppeau, elle le chassa du costé du carrefour de Mercure, plus ayse de la guerison de sa brebis qu'elle ne le pouvoit dire, & par le chemin elle aprint que Leonide & Paris estoient avec les Bergeres qu'elle cherchoit, & peu apres elle les vit tous qui venoient droit à elle, parce que Paris estant en peine du déplaisir de Diane, avoit esté cause que toute la trouppe s'acheminoit vers elle, pour essayer si on pourroit donner quelque secours au mal de sa brebis : Mais lors qu'ils la virent de loing ils s'arresterent, pensant ou qu'elle fut guerie, ou morte, & de fortune ce fut justement au carrefour de Mer cure, où quatre chemins venoient aboutir : & parce que la baze sur laquelle le Terme de Mercure s'eslevoit estoit rehaussée de trois degrez, ils s'assirent tous à l'entour, & jettant la veuë qui deçà qui delà, Leonide apperceut venir du costé de Montverdun deux Bergers & une Bergere, qui sembloient n'estre guere d'accord, parce que les actions qu'ils faisoient des bras & de tout le reste du corps monstroient bien qu'ils disputoient avec passion : mais sur tout la Bergere les repoussoit, & esloignoit d'elle tantost l'un tantost l'autre, sans les vouloir escouter. Quelquefois ils s'arrestoient & la retenoient par sa robbe, comme s'ils l'eussent voulu faire juge de leur different, mais elle tout à coup frappant de force des mains sur les deux costez de sa robbe qu'ils tenoient, la leur faisoit lascher, & puis s'enfuyoit jusques à ce qu'ils l'eussent attainte: Et n'eust esté que quelquefois ils se jettoient à genoux devant elle, d'autresfois luy baisoient les mains avec soubmission pour la retenir, on eust jugé à sa fuitte qu'ils luy vouloient faire quelque force. Et pource qu'ils s'approchoient du carrefour, sans se prendre garde de la bonne compagnie qui y estoit, Leonide les montra à toute la trouppe, pour sçavoir s'il y avoit personne qui les recognust. Je les ay veu bien souvent, respondit Licidas, ils se tiennent dans le hameau plus proche de Montverdun, encores qu'ils ne soient pas originaires de ce lieu là, mais estrangers que la fortune de leurs peres a contrainct de se venir loger en cette contrée, & si vous vites jamais une beauté naissante, donner une grande esperance de perfection, il faut que vous voyés le visage de la Bergere : que si vous pouvez faire en sorte qu'ils vous racontent le different qui est entr'eux, je m'asseure que vous passerez agreablement le reste du jour, car ils sont tous deux Amoureux de cette Bergere, & elle qui est offencée contre tous deux, ne veut ny de l'un ny de l'autre. Je me rencontray il y a quelque temps de l'autre costé de Lignon, en lieu où j'ouys de leur bouche mesme leur dispute, qui selon mon jugement n'est pas petite. La Bergere s'appelle Celidée, & ce Berger qui est plus grand & que vous voyez à main droitte, se nomme Thamyre, & l'autre Calydon. A peine Licidas avoit fini ces paroles que ces estrangers furent si proches, que chacun peut remarquer à voir Celidée, que Licidas avoit dit la verité, parce que l'esclat de son visage estoit si grand, qu'il attiroit les yeux de chacun, & quoy qu'il y eust quelque deffaut en sa beauté, on jugeoit bien que le temps y raporteroit la perfection necessaire. Cependant que chacun s'amusoit à la considerer, Leonide desireuse à cause des paroles de Licidas de sçavoir leur differend s'avança vers elle, & apres l'avoir saluée, la pria au nom de toute la trouppe de s'asseoir sur les degrez du Terme, pour y passer une partie du chaud, sous l'ombre des Sicomores qui estoient plantez aux quatre côtez des chemins, elle qui estoit courtoise, & qui sçavoit bien le respect qu'elle devoit à la Nimphe, & qui outre cela estoit bien ayse d'éviter les importunitez des deux Bergers, obeyt librement à la volonté de Leonide, & lors qu'ils vouloient prendre leurs places, Diane arriva qui embrassée par la Nimphe, & salüée de Paris, se mit parmy cette bonne compagnie. Licidas ce pendant qui ne pouvoit supporter Silvandre aupres de Philis, le voyant revenu, se déroba de la trouppe sans qu'on s'en print garde, & s'enfonçant dans le bois, s'en alla seul entretenir ses tristes pensées. Et lors Leonide ayant fait assoir Celidée aupres d'elle, & Astrée de l'autre costé, Diane se mit pres de l'estrangere, & Paris aupres d'elle : & parce que Philis avoit pris place au costé de la triste Astrée, Silvandre demeura debout avec Thamyre, & Calydon, d'autant que s'ils se fussent assis autour du Terme, ils eussent tourné le dos à ces belles Bergeres, & n'eussent pas eu le bien de les voir, d'autant que ce costé là estoit trop estroit;Paris, & Philis estoient en partie assis sur les côtez qui tournoient, mais ils ne laissoient de voir & parler aux autres en se panchant quelque peu. Estant de ceste sorte arrangez, la Nimphe qui cognoissoit bien que la honte empeschoit Celidée de parler, à fin de la rasseurer rompit de ceste sorte le silence. Encore, belle Celidée, que de veuë vous ne fussiez point cognuë de nous, si est-ce que le bruit de vostre beauté n'a pas laissé de venir jusques à nos aureilles, nous donnant la curiosité de sçavoir qui vous estes & quelle est vostre fortune : Licidas nous a apris en partie le different qui peut estre entre vous & ces deux gentils Bergers, mais parce qu'il y en a qui le racontent de diverse façon, nous serions bien ayses d'en sçavoir la verité par vostre bouche mesme. Madame, respondit l'estrangere, vous avez trop de courtoisie de vouloir prendre la peine d'escouter l'histoire de nos dissentions, & si en cela je cognoissois qu'il y alast de vostre service je le ferois librement, encore que ce ne seroit pas sans peine pour le déplaisir que me rapporte la souvenance des choses passées : Mais, grande Nimphe, cela n'estant pas je vous supplie de m'en décharger, & permettre que l'on vous entretienne de quelque meilleur discours. Madame, interrompit incontinent Calydon, ayez agreable, puis que cette Bergere ne daigne tourner ses pensées sur nous, que je vous raconte ce que vous avez desiré sçavoir d'elle, & veux bien que se soit en sa presence, & en celle de Thamire, à fin qu'ils me démentent si je ne dis la verité. Grande Nimphe, dit incontinent Thamire, d'autant que j'ay le plus grand interest en cet affaire, il est plus raisonnable que vous l'oyez de ma bouche. Si cela estoit, ajousta Celidée, ce seroit à moy à parler, puis que vous estes tous deux conjurez contre moy. Cela n'est pas raisonnable, dit Calydon : car si vous estes, ô belle Celidée, contre nous deux, nous ne laissons pas d'estre tous deux à vous. Et quant à Thamire, il sçait bien que si celuy à qui l'on fait le plus de tord, doit avoir la permission de se plaindre, c'est à moy à vous dire, ô grande Nimphe, l'extresme offence que l'on me fait, puis que la belle Celidée m'offense en me reffusant, & Thamire me voulant ravir ce que l'Amour m'ordonne, & que luy mesme m'a donné. Si vous confessez, répondit Thamire, que celuy doit parler à qui l'on fait plus de tord, laissez parler Thamire, qui se plaint de Celidée, comme de celle qui l'ayant aymé, ne l'ayme plus, & de Calydon, comme de la personne du monde qui luy est la plus obligée, & la plus ingrate. Et moy, repliqua Celidée, je me plains, grande Nimphe, d'estre la butte des importunitez de tous les deux, & qu'il semble qu'ils ayent fait dessein de me voir plustost morte que de me laisser en repos : de sorte que si le plus interessé doit estre celuy à qui l'on doit permettre de parler, qu'ils se taisent seulement, & me laissent la parole libre. Ceste dispute eust duré longuement entr'eux, si Leonide en sousriant n'y eut mis fin : mais leur ayant imposé silence, elle leur proposa que puis qu'ils ne pouvoient estre d'accord à qui seroit le premier, il estoit à propos de le tirer au sort. Surquoy chacun ayant mis son gage dans le chappeau de Silvandre, ils furent tirez par Leonide, le premier fut celuy de Thami re, l'autre de Calydon, & le dernier de la Bergere : C'est pourquoy chacun jettant les yeux sur Thamyre, apres une grande reverance, il commença de parler ainsi.


HISTOIRE
DE CELIDEE,THAMYRE,
ET CALYDON.



  Puis qu'il a pleu au grand Tautates, de m'eslire pour vous raconter les discensions qui sont entre nous, je proteste qu'encores que ce soit la coustume des personnes interessées de ne dire que ce qui est à leur avantage, je ne celeray ny ne déguiseray rien de la verité, à condition qu'il me sera permis par apres d'alleguer à part mes raisons, quand chacun aura deduit les siennes. Sçachez donc, grande Nimphe, qu'encores que nous soyons Calidon & moy demeurants dans ce proche hameau de Montverdun, nous ne sommes pas toutesfois de cette contrée, nos peres & ceux d'où ils sont descendus sont de ces Boiens qui jadis sous le Roy Belovese sortirent de la Gaule & allerent chercher nouvelles habitations delà les Alpes, & qui apres y avoir demeuré plusieurs siecles, furent en fin chassez par un peuple nommé Romain hors des villes basties & fondées par eux, & parce qu'il y en eut une partie qui estant privez de leurs biens s'en allerent outre la forest Hircinie, où les Boiens leurs parens & amis s'estoient establis du temps de Sigoveze, & d'autres choisirent plustost de revenir en leur ancienne patrie : nos ancestres revindrent en Gaule, & en fin par mariage se logerent parmy les Segusiens. Or sage Nimphe, je vous ay voulu faire entendre cecy afin que vous puissiez mieux juger quelle doit estre l'amitié de Calidon & de moy, puis qu'estant tous deux Boiens, tous deux parents, & tous deux dans un pays estranger, il y avoit plusieurs occasions qui nous convioyent à nous aymer. Aussi j'avoüeray librement que je l'ay tousjours affectionné comme mon fils : je puis user de ce nom puis que je luy ay rendu les assistances & offices d'un bon pere, l'ayant nourri & eslevé aussi soigneusement que l'amitié de son pere, qui estoit mon Oncle, l'eust peu desirer de moy, lors qu'il estoit encore si enfant qu'il ne pouvoit avoir presque cognoissance du bien ny du mal. Ceste belle Celidée estoit nourrie tout aupres de ma Cabane, par la sage Cleomene, & quoy qu'elle fust en un age où il n'y avoit pas apparence qu'elle peust donner de l'Amour (car elle n'avoit pas encore attaint la neufiesme année) si faut-il que j'avoüe que ses actions enfantines me pleurent, & que dés lors me sentant touché d'une façon inacoustumée, je me plaisois à ses propos, & aux petits jeux qu'elle faisoit ; de sorte qu'encores que j'eusse un siecle pour le moins plus qu'elle, je ne laissois de me jouër, comme si j'eusse esté de son aage : Combien de fois luy ay-je sou haité en ce temps là cinquante ou soixante lunes de celles qu'il me sembloit avoir trop pour elle, & elle trop peu pour moy ? & combien de fois voyant qu'il estoit impossible, & que son aage venoit à pied de plomb, & le mien s'en alloit à tire d'aysle, ay-je voulu me retirer de cette vaine affection ? mais ne le pouvant faire, & une lune s'escoulant apres l'autre, quoy que trop lentement selon mes souhaits, elle parvint enfin jusques à l'aage de dix ans, qu'elle commença de donner une si grande esperance de sa beauté que je n'avois plus de honte d'aymer un enfant, se pouvant dire dés lors la plus belle fille du hameau, je me souviens que sur ce sujet je fis ces vers.


SONNET.
D'UNE JEUNE BEAUTÉ.



  Quelle Aurore jamais d'un beau jour devanciere
Eut le sein plus semé de roses & de lys ?
Ou quels nouveaux soleils de rayons embellis,
Furent jamais si beaux commençant leur carriere ?

  Dés qu'on t'a veu' paroistre aux rais de ta lumiere,
Tous les autres Soleils soudain sont defaillis,
Ou pres d'eux pour le moins demeurent si pallis,
Qu'ils ne retiennent rien de leur clarté premiere.

  Quel sera le Midi d'un si bel Orient ?
Je prevoy dés icy que le Ciel tout riant,
Et qui ne vit jamais une Aurore si belle,

  Se promet d'en brusler les hommes & les Dieux,
Amour ou rends son cœur aussi doux que ses yeux,
Ou nos yeux ou nos cœurs insensibles pour elle.

  Et parce que je prevoyois bien que cette Beauté seroit veuë de plusieurs, & que mon cœur ne seroit pas le seul qui en brusleroit de desir, je me resolus d'occuper pour le moins le premier son ame, sachant bien qu'il y a double difficulté de parvenir en un lieu difficile de soy mesme, & qui nous est deffendu par quelqu'un qui le tient comme sien : considerant que son aage n'estoit encore capable d'une serieuse affection, j'essaiay de la gaigner par des actions enfantines, luy parlant toutesfois d'Amour, de passion, de desir & de flame : Non pas que je creusse qu'elle en peust ressentir encores quelque chose, mais pour l'accoustumer seulement à ces paroles, qui offencent ordinairement davantage les oreilles des Bergeres, que les effets mesme. Je continuay cette vie plus d'un an, durant lequel quelquefois je luy dérobois quelque baiser, quelques fois je luy mettois la main dans le sein faignant de me joüer, à fin que cette coutume me servist à l'avenir presque comme d'une possession. Et sans mentir, grande Nimphe, je ne travaillay pas en vain : car estant parvenuë en l'aage de onze ans elle commença de m'aymer, ce disoit elle, comme son pere, & augmentant de jour à autre, elle me juroit qu'elle m'aymoit plus que son pere ny que son frere, & en fin avant que les douze ans fussent accomplis, elle m'aymoit plus que tout ce qui estoit au monde. Et quand je la pressois & que je luy disois qu'elle m'aymoit en enfant, & que ce n'estoit pas d'Amour. Si faits, disoit elle, d'Amour : & en effect l'aage en quoy elle estoit, privée de tout malice, m'eut permis de l'engager à toute sorte de preuve de bonne volonté, si je n'eusse eu dessein de l'épouser, lors qu'elle eust esté un peu plus avancée. Mais cette consideration & celle aussi de la veritable affection que je luy portois, assoupit en moy toute mauvaise volonté. Et parce que sa simplicité me faisoit craindre qu'elle ne fust deceuë de quelque autre, voyant desja plusieurs qui la recherchoient, je ne luy representois jamais que l'estime que chacun fait de la constance & de la fidelité, combien l'on mesprisoit celles qui ayment diverses personnes, combien les Bergers sont ordinairement trompeurs & infidelles, & combien il se falloit peu fier en leurs paroles, voire que c'estoit faute de les escouter : Et lors qu'un jour elle ne me répondit : mais si c'est faute, il ne faut donc pas que je souffre que vous me parliez comme vous faites; Je vis bien qu'il y avoit encore de l'enfance en elle, puis qu'elle ne cognoissoit pas mon dessein, & pource je luy fis un long discours de l'amitié, luy representant que nous n'estions en ce monde que pour aymer, que sans cette vertu il n'y auroit point de plaisir en la vie, que c'estoit elle qui rendoit toutes les amertumes douces, & toutes les peines aysées ; qu'une personne qui vit sans Amour est miserable, parce qu'elle n'est aymée de personne, qu'elle voyoit bien que sa mere avoit aimé son pere, & que sa tante de mesme avoit choisi son oncle, mais que celles qui en ayment plus d'un estoient blasmées, & mesprisées de chacun, parce que n'estant particulierement à personne, personne n'estoit particulierement à elles: Et quoy, me repliquoit elle, les Bergers sont ils aussi obligez de n'aymer qu'une Bergere ? Ils y sont sans doute obligez, luy disois-je, & d'effet ne voyez vous pas que je n'ayme que vous ? Mais, ajousta elle, avant que je fusse née n'aymiez vous rien, & quand je mourrois cesseriez-vous d'aymer quelque chose ? Je ne peus m'empescher de rire de cette naïve demande, & pour luy respondre, Sçachez, ma belle fille, luy dis-je, qu'avant que vous fussiez née, mon Amour ne l'estoit pas encores, que quand vous vintes au monde, mon Amour y vint avec vous, & que si vous mourez avant que moy, elle s'enfermera dans vostre tombeau. Et si vous mourez avant que moy, continua-t'elle, est il necessaire que j'en fasse de mesme ? & si cela est, aprenez moy, mon pere, je vous supplie, comment il faudra que je fasse pour en clore mon Amour en vostre cercueil. Ma fille, luy dis-je en souriant, parce que je suis nay avant que vostre amitié, il n'est pas raisonnable qu'elle meure aussi tost que moy, mais me survivant, il faut qu'au lieu que vous aymez à ceste heure ce que vos yeux vous font voir de moy, qu'alors vous en aymiez ce que la memoire vous en representera, & par ainsi, vous souvenant de Thamire, vous l'aymerez, & ayant memoire de luy, vous n'en aymerez jamais d'autre, luy donnant aussi bien toute vostre volonté lors que vous vous ressouviendrez de luy, que vous devez faire à cette heure que vous le voyez. Mais comment, disoit-elle, toute estonnée, aymeray-je un mort ? Quelquesfois que vous me baisez, & que vous me chatoüillez, ou me mettez la main dans le sein, si je vous demande pourquoy vous le faites, vous me respondrez que c'est parce que vous m'aymez : & faudra-t'il, si je vous ayme estant mort, que je vous en fasse de mesme ? Ma belle Fille, luy dis-je, la prenant entre mes bras, & la baisant, les Bergeres pour preuve de leur amitié ne doivent pas sauter au col des Bergers qu'elles ayment, ny leur faire les caresses dont vous parlez, c'est assez qu'elles les souffrent. Et quoy, me repliqua-t'elle, est-ce un tesmoignage de bien aymer que de souffrir d'estre baisée & caressée de cette sorte ? C'en est un sans doute, luy dis-je, & c'est pourquoy elles ne le doivent souffrir, sinon de ceux qu'elles ayment. Et quelle co gnoissance de leur Amour nous peuvent donner les Bergers ? Celle, luy dis-je, que vous pouvez avoir de moy, quand je vous baise & quand je prens plaisir à vous caresser : De sorte, me respondit-elle, que quand quelqu'un me voudra baiser ou se joüer de ceste sorte avec moy, je cognoistray incontinent qu'il m'aymera.

  Je vous raconte les naïvetez de cette Bergere, à fin, Madame, que vous cognoissiez mieux, & de quelle qualité estoit l'amitié qu'elle me portoit, & avec quel soing je l'ay eslevée, s'il faut dire non point en Amant, mais en Pere, & quelle est l'obligation qu'elle me doit avoir, de ce qu'en un aage si peu fin, je ne l'ay point aymée malicieusement : car vous jugez bien par ces demandes, & repliques, qu'elle n'avoit pas un esprit qui m'eust peu resister, ny refuser quoy que j'eusse voulu d'elle. Peut estre en les considerant vous estonnerez vous que je trouvasse en un aage si tendre, quelque chose qui me pust arrester, moy, dis-je, qui desormais devois repaistre mon esprit de quelque viande plus solide : Mais si vous plaist de vous souvenir que l'Amour est tousjours enfant, & que la jeunesse sur toute chose luy plaist, vous jugerez bien que puis qu'il faloit que j'aymasse, il n'y avoit rien qui fut si convenable à une pure & sincere affection que la mienne, que cette beauté innocente & sans malice: Et à la verité je recognois bien que ce n'estoit pas moy qui en avois fait eslection, mais le Ciel qui me la faisoit aymer par force : Car par plusieurs fois je voulois m'en esloigner, & me representois tout ce que la raison me pouvoit opposer, mais c'estoit comme retoucher une playe bien envenimée, cela ne me servant qu'à augmenter mon mal, qui en fin parvint à une extréme grandeur.

  Or en ce temps, Calydon revint de la province des Boiens, & pouvoit avoir dix-huict ans ou environ : Il estoit grand plus que l'ordinaire de son aage, il avoit la taille belle, le visage des plus agreables pour un taint clair brun, au reste le discours bon, & la façon plus relevée que sa condition peut estre ne requeroit pas, mais toutesfois nullement glorieuse ny meslée de mépris. Il faut que j'avouë, que quand je le vis tel, j'augmentay de beaucoup l'amitié que je luy avois portée : car auparavant si je l'avois aymé, ce n'avoit esté qu'en consideration de la proximité qui estoit entre nous, & pour la recommandation que mon oncle m'en avoit faite, mais quand à son retour je le trouvay tant aymable, il est certain que je mis en luy tout ce qui me restoit d'amitié, & parce que n'ayant jamais esté marié, je n'avois point d'enfans, je fis resolution de luy remettre apres moy tous mes trouppeaux & tous mes pasturages, qui peut estre ne sont pas à desdaigner. Et à fin de l'obliger à quelque reciproque bien-veillance envers moy, je ne me contentay pas d'avoir fait ce dessein en moy mesme, mais le luy declaray, & le fis sçavoir à tous mes parens & voisins. Et parce que je prévis bien que demeurant en ma cabane, il estoit impossible qu'il ne vist la belle nourriture de la sage Cleontine, & que peut estre, il l'aymeroit sans sçavoir mon intention, je la luy dis avec tres expresses deffences de ne la regarder que comme frere. Avec mille soumissions & mille serments, il me jura qu'en cela ny qu'en toute autre chose il ne me desobeïroit jamais, ny ne feroit chose qu'il pensast me déplaire. Et toutesfois la lune n'avoit point encore parachevé un cours entier, que le voyla tant épris de Celidée, que n'osant le declarer ny à elle ny à moy, ny à autre qui me le peust dire, apres avoir languy quelque temps, il fut contrainct de se mettre en fin au lict. Pensez, Madame, quel estoit le regret que j'avois de son mal, & quelle la peine que j'en recevois, ne pouvant y trouver remede. On luy vit aussi tost les yeux enfoncez, & le teint jaune, & pour le dire en un mot, il devint si maigre & si changé, qu'il n'estoit pas recognoissable. Je le fis voir aux plus sçavants & experimentez de toute cette contrée, & lors que la reputation me faisoit cognoistre le nom de quelqu'un, je ne plaignois ny la peine ny la despense de l'envoyer querir. Il n'y eust ny Vacie en la contrée à qui je ne fisse faire sacrifice pour appaiser Tautates, Hesus, Thamaris, & Belenus, si de fortune Calydon les avoit offensez : il n'y eust Eubage de qui je ne demandasse les augures, & l'opinion, il n'y eust Barde que je ne priasse de venir chanter au pres de son lict, pour sçavoir si quelque Harmonie pourroit point prevaloir par dessus la melancolie qu'il cachoit en son ame. Bref il n'y eust sage Sarronide qui à ma requeste ne le vint visiter, & luy donner quelque precepte contre l'ennuy, & quelque grave conseil contre la tristesse. Mais tout cela ne me profita de rien, non pas mesme les pleurs que l'amitié que je luy portois, m'arrachoit des yeux par force, lors que je le priois & conjurois acoudé sur son lict, de me dire le sujet de son mal : Enfin languissant de cette sorte, sans que les remedes que nous luy donnions, luy fissent aucun effet, de fortune un vieux Mire de mes amis, sçachant le déplaisir que j'avois de la perte de Calydon, me vint trouver pour avec ses sages propos me consoler en cette cuisante affliction, & apres qu'il m'eust representé toutes les considerations que la prudence humaine eust peu faire, En fin me dit-il, resignez Calydon, & vostre volonté entre les mains de Tautates, & croyez si vous le faites sans feintise que vous en recevrez plus d'ayde & de soulagement que vous n'en sçauriez esperer de tous les hommes. Et lors qu'il fut prest à partir, il voulut voir Calydon : Nous allasmes donc tous deux en sa chambre, où il luy parla quelque temps, & le considera fort longuement : il remarqua ses gestes, ses actions : luy toucha le poux, bref le tourna de tous costez pour recognoistre son mal, & apres avoir demeuré plus de deux heures au pres de luy : Mon enfant, luy dit-il, rejouissez vous, & soyez certain que vous ne mourrez pas encores de cette maladie, & que j'en ay veu plusieurs attaints de mesme mal, mais je n'en vis encor jamais mourir un seul. En sortant hors de la chambre il me tira à part, & me tint ces propos. L'aage que j'ay vescu, encor que je ne l'aye pas tout bien employé, si est-ce qu'il ne m'a pas esté entierement inutile, si j'ay bien conté depuis que je naquis, il ne s'en faut pas trois lunes que trois siecles ne soient escoulez, il y en a plus de deux que je fais la profession de Myre, & puis que Tautates l'a voulu ainsi, ce n'a pas esté sans quelque bonne reputation : de sorte que j'ay tousjours esté employé en toutes les maladies des principaux de ceste contrée, voire des Boiens, des Eduois, mesmes des Sequanois, & Allobroges, ce que je ne vous dis que pour vous faire entendre que la longue experiance que j'ay euë des maladies me fait parler avec beaucoup plus d'asseurance de celle de Calydon, qu'un plus jeune que moy ne pourroit pas faire. Je vous diray donc que le mal qu'il a ne procede pas du corps, mais de l'esprit & si le corps en est attaint c'est à cause de l'estroitte union qu'il a avec l'esprit malade, qui luy fait ressentir comme sien le mal qui n'est pas de luy, tout ainsi que les amis ressentent le mal & le bien l'un de l'autre. Et quoy que cette espece de maladie soit fort facheuse, si est-ce qu'elle n'est pas si dangereuse que celle du corps, parce qu'il n'y en a point de l'ame qui soit incurable, pour ce que cette ame estant spirituelle, n'est point sujette à corruption, ny à dissolution de parties: mais seulement à changer de qualité, laquelle soit bonne, soit mauvaise, s'acquiert par l'habitude, & cette habitude par une volonté opiniastrée, si c'est au bien, conduitte par un sain jugement, & si c'est au mal, par un jugement depravé: Or d'autant que le jugement est rendu malade par la mécognoissance de la verité, aussi tost qu'on la luy fait recognoistre il est remis en son premier estat. Et quoy que la volonté retienne aussi les ressentimens de cette mauvaise habitude quelque temps apres la cognoissance de la verité, si est-ce qu'en fin elle la pert, & reprend celle de la vertu, parce que tout vice estant mal, & tout mal estant entierement opposé à la volonté, il n'y a point de doute que tout vice recogneu ne soit hay. Je vous dis ces choses, à fin que vous ne desesperiez point de la guerison de ce jeune Berger, de qui je pense avoir fort bien recogneu la maladie : car soit à son poux inegal, sans luy rapporter autre accident, soit à sa foible voix surprise bien souvent par des demy-souspirs, soit à ses yeux qui semblent nager dans l'humidité, soit à la lanteur dont sa paupiere se hausse & s'abat ; bref, à la tristesse qui est peinte en son visage, & à ce continuel silence, je juge qu'il est passionnément amoureux en lieu qu'il n'ose de clarer, ou dont il est mal traitté. Aussi tost que ce Myre me tint ce langage, quelque demon me mit en l'esprit, que c'estoit sans doute de la belle Celidée, & qu'à cause de la deffence que je luy en avois faite, il ne l'osoit dire, & parce que ce Myre me voyoit pensif au lieu de me resjouïr de ses nouvelles, il m'en demanda l'occasion, & luy ayant respondu que je craignois plus qu'auparavant de le perdre, parce que sa guerison ne dépendant plus des remedes que je luy pourrois faire donner, mais d'une personne incogneuë, ou peut estre ennemie, & sans raison, je ne voyois qu'il y eut sujet de réjouïssance pour moy. A toute chose, me dit-il, la prudence peut remedier, excepté à la mort, c'est pourquoy ne doutez point que tant que Calydon sera en vie, je ne trouve quelque remede. Quant à ce que vous dittes que la personne qui le peut guerir vous est incogneue, je la descouvriray bien, pourveu que vous me donniez du loisir d'estre aupres de luy quelques jours. Il ne faut pas, luy dy-je, que vous esperiez de le tirer de sa bouche. Ce n'est pas, dit-il, ce que je pretens : au contraire, il se faut bien donner garde de luy en faire semblant : car cela nous osteroit le moyen de le cognoistre, & lors que nous sçaurons qui elle est, ne doutez point que nous n'en venions bien à bout : car il n'y a courage si farouche qui ne s'aprivoise aux caresses d'amour, pourveu que la prudence y apporte l'artifice necessaire.

  Mais, grande Nimphe, je raconte peut-estre trop par le menu cet accident, si bien que pour abreger, je vous diray qu'il demeura sept ou huict jours au chevet du lict de Calydon, & me conseilla cependant de faire en sorte, que toutes les jeunes Bergeres de nostre hameau & d'alentour le vinssent visiter separément, sous pretexte que la tristesse estant son plus grand mal, il falloit le réjouïr par les divertissements des compagnies. Et quant à luy, il luy tenoit tousjours le bras, & sans faire semblant de rien luy touchoit le poux, pour cognoistre quand il prendroit quelque émotion. De fortune Celidée en ce temps là avoit fait un voyage avec Cleontine, où elle demeura cinq ou six jours, cela fut cause qu'encores qu'elle fust l'une de nos plus prochaines voisines, elle vint nous visiter des dernieres: car chacun regrettoit de sorte ce Berger, & je faisois tant de pitié à tous ceux qui sçavoient mon déplaisir, qu'il n'y avoit celuy qui refusast d'envoyer, ou sa seur, ou sa fille chez moy. En fin estant presque desesperez de recognoistre par ce moyen ce que nous desirions de descouvrir, voicy que l'on nous vint avertir que Celidée estoit à la porte. De fortune alors le Myre luy tenoit le bras, & son poux estoit plus reposé qu'il n'avoit esté de tout le jour : mais quand il ouyt le nom de Celidée, incontinent il s'esmeut & commença de s'eslever, comme s'il eust eu une tres ardante fievre, & puis tout à coup se remettant en son premier estat, ne demeuroit pas long temps sans estre agité de nouveau. Le Mire qui estoit avisé le regarde entre les yeux, & les luy voit plus vifs & ardants que de coustume, & comme estincelans, la couleur luy vint au visage, bref il recognoist un si grand changement, que presque il ne vouloit attendre que Celidée fust entrée pour en estre plus asseuré, & toutesfois quand elle fut à la porte de la chambre, quand elle entra, quand elle s'approcha de luy, & quand elle luy parla, les changements de son poux & de son visage estoient si differents, que qui que c'eust esté s'en fust pris garde, & pource me tirant à part : Amy Thamire, me dit-il, ce n'est pas Celidée qui est entrée, mais la femme de Calydon, si tu veux qu'il vive. O Dieux ! quel sursaut me donnerent ces paroles ! je demeuray sans réponce, & fut tres à propos que le Mire continua de me parler : car il m'eust esté impossible de prononcer un mot. En fin estant revenu un peu en moy mesme, je luy demanday si en l'estat où il estoit il seroit à propos de le marier ? Il sera bien tost remis, dit-il, pourveu que vous fassiez en sorte que cette fille luy donne quelque cognoissance d'amitié, & ce pendant vous pourrez parler à Cleontine, qui estant sage, & cognoissant l'avantage de la Bergere n'a garde de refuser ce party.

  Ce Myre partit de ceste sorte, me laissant sans doute plus malade que celuy qui estoit au lict. Pourrois-je bien vous representer, Madame, de quelles contrarietez mon ame fut combatue ? je n'estime pas que cela se puis se, puis qu'en verité je crois que l'entendement m'eust tourné si je ne me fusse promptement resolu. D'un costé l'Amitié me demandoit Celidée pour Calydon, d'autre costé l'Amour me deffendoit de la donner. Mais me disoit l'Amitié, Calydon mourra si tu ne la luy donnes, & il n'y a point de remede que celuy là. Et l'Amour respondoit: Et comment pense tu de pouvoir vivre toy mesme si tu ne la possedes ? Dont, disoit l'Amitié, est-ce ainsi que tu te laisses surmonter à une vaine passion, & veux plustost que de luy contrarier, contrevenir aux loix de la raison ? Mais quelle raison, disoit l'Amour, te peut commander que tu meures pour faire vivre quelqu'autre ? ne faut il pas appeller cela brutalité ? Est-il possible, repliquoit l'Amitié, que tu ne consideres pas que Calydon est jeune, & par consequent en un aage qui ne peut resister à ses passions? & toy qui a desja passé ces premieres fureurs de la jeunesse, veux tu te monstrer aussi foible que luy, ou pour mieux dire, veux-tu achetter un peu de plaisir qui se passera presque aussi promptement qu'il aura esté receu, par la miserable & eternelle mort de Calidon ? Ah ! change, change de dessein, & considere non pas quel tu es, mais quel tu devrois estre, escoute les reproches que le pere de ce jeune Berger te fait : Est-ce ainsi, Thamire, que tu maintiens la promesse que tu me fis lors qu'avec mon dernier souspir te tenant la main entre les miennes, pour marquer nostre ami tié, je te recommanday cet enfant dans le berceau, & que tu juras que tu l'aurois toute ta vie aussi cher que s'il estoit sorti de ton corps, tant pour la recommandation que je t'en faisois, que pour la memoire des bons offices que tu avois receus de moy lors que ton pere jeune en mourant, te laissa encor jeune entre mes mains ? Souviens toy que je n'ay jamais esté ton competiteur en Amour, ny que je n'ay jamais balancé, si pour quelque leger plaisir je te laisserois perdre la vie. N'achete point un repentir si cherement, repentir Thamire, qui honteux t'accompagnera sans doute dans le tombeau avec mille sorte[s] de remors, qui feront la vengeance d'un acte tant indigne de ces anciens Boiens dont tu te vantes d'estre issu.

  Il faut que je l'avouë, ces considerations peurent tant sur moy que je me resolus de me priver de Celidée, pour la donner à Calidon. Mais, Madame, combien me trouvay-je empeché lors que je voulus l'executer ? Premierement à fin que ce jeune Berger reprint sa premiere santé, ce fut par luy que je voulus commencer, & luy ayant declaré la cognoissance que j'avois de son mal, & la volonté que j'avois d'y pourvoir, d'abord il me le nia, mais en fin avec les larmes aux yeux il l'avoüa, & en mesme temps me demanda pardon, avec tant d'apparence de regret, que sans doute la cognoissance que j'en eus, fit que je luy remis toute la faute qu'il avoit commise contre moy, voyant bien que s'il avoit erré ç'avoit esté par force. Mais lors que j'en voulus parler à Celidée, ce fut bien où je trouvay de la difficulté : car non seulement elle ne l'aymoit point, mais elle le haissoit, & falloit bien que cette inimitié vint de nature, puis qu'il n'y avoit sujet quelconque apparent de luy vouloir mal, les bonnes conditions de ce Berger estant telles, qu'elles devoient plustost donner de l'Amour que de la hayne. Et toutesfois bien souvent que nous en avions parlé ensemble, elle m'avoit tousjours dit, que Calydon seroit le dernier qu'elle aymeroit: Or à ce coup que j'estois resolu de luy faire cette ouverture, si contraire à sa volonté & à la mienne, & si differente des discours que je luy avois tousjours tenus, je fus fort en suspens par où je devois commencer, enfin je pensay qu'il estoit à propos de l'y embarquer peu à peu : car de luy dire tout à coup qu'elle aymast Calydon, je jugeois bien que je ne l'obtiendrois pas aysément d'elle, tant pour l'amitié qu'elle me portoit que pour le peu d'inclination qu'elle avoit à l'aymer. J'en usay donc de cette sorte, parce que l'aage luy ayant donné plus de cognoissance qu'elle ne souloit avoir, il ne falloit plus traitter avec elle comme avec un enfant. Je luy representay le desplaisir que j'avois du mal de ce Berger, combien sa vie m'estoit chere, & enfin que je n'aurois jamais plaisir si je le perdois, que les Mires, & tous les plus sçavans me disoient que son mal ne procedoit que de tristesse, mais que ne sçachant quel en estoit le sujet, je ne pouvois que prier tous ceux qui m'aymoient de s'estudier à le réjouir, ou à recognoistre la source de son mal, & qu'elle estant celle que j'aymois & honorois le plus, elle estoit en quelque sorte obligée plus que tout le reste du monde de rechercher à ma consideration la guerison du Berger : que cela estoit cause que je la conjurois par toute nostre amitié, de le voir le plus souvent qu'elle pourroit, & de jouër & passer le temps avec luy, à fin de le divertir de cette melancolie qui le faisoit mourir. Elle qui veritablement m'aymoit, me promit de le faire toutes les fois qu'elle auroit la commodité, & en effect n'y manquoit point, dont je recevois d'un côté du contentement, mais de l'autre tant d'ennuy, que je ne sçay comment je pouvois vivre. J'avois eu opinion que la familiarité qu'elle auroit avec luy l'engageroit à quelque bien-vueillance, & qu'apres il seroit plus aysé de changer cette amitié en Amour, & elle qui avoit un autre dessein, fit bien ce qu'elle m'avoit promis, mais ne changea point de volonté [;] cela toutesfois ne laissa pas de profiter à Calydon, qui recevant ces visites & ces caresses, sous l'esperance que je luy avois donnée beaucoup plus avantageusement pour ses desirs, que sa fortune ne requeroit, en peu de temps commença de se remettre, & quoy qu'il ne fust pas guary entierement, si voyoit on un grand amandement en son mal : Et par ce qu'elle s'en ennuyoit, & que je voyois bien que mon dessein n'avoit pas eu l'effet que je m'estois proposé, je pensay qu'il la falloit obliger d'un autre costé. Je m'adresse donc à Cleontine, luy declare l'amitié que je portois à Calydon, la volonté que j'avois de luy donner apres moy tous mes trouppeaux, & mes pasturages, luy mets devant les yeux la qualité de la personne du jeune Berger, sa bonne naissance, ses vertus, bref l'amitié qu'il portoit à Celidée, & n'oubliay chose que je peus penser pouvoir avancer cette alliance. Voyez, grande Nimphe, si je n'y marchois pas de bon pied, & s'il n'a pas occasion d'estre obligé à Thamire. Cleontine qui jugea ce party avantageux pour sa nourriture, me remercia de la volonté que j'avois pour Celidée, & dés lors me donna parole, que tout ce qu'elle y pourroit seroit employé en faveur de Calydon, mais que la jeune Bergere avoit une mere qui l'aymoit infiniment, & sans laquelle elle n'en pouvoit disposer, qu'elle luy en parleroit, & que cependant elle y disposeroit Celidée le plus qu'il luy seroit possible. Voyez, Madame, quelle estoit ma miserable fortune ; Je recherchois avec tous les artifices que je pouvois inventer, de me priver du seul bien qui me peut rendre la vie agreable, & prevoyois bien, que quoy qu'il m'en arrivast je n'en pouvois avoir du contentement. Si j'obtenois ce que je recherchois pour Calydon, quelle vie pouvois-je esperer ? Et si je ne l'obtenois point, combien m'affligeoit le déplaisir & la peine de ce Berger, qui ne m'estoit pas moins cher que s'il eust esté mon enfant ? Estant donc en cet estat, que je ne sçay si je dois nommer mort, ou vie, apres avoir eu la responce de Cleontine, un jour que je trouvay Celidée, parce que je ne vivois plus si familierement avec elle que je soulois, je luy dis. Ma belle fille, Cleontine m'a declaré un dessein qu'elle a, il me semble que vous ne le devez point rejetter, & craignant qu'elle ne me demandast ce que c'estoit, je feignis d'estre pressé de quelque affaire, & ainsi la laissay fort en doute : Mais je partis avec bien plus de peine, car quelque effort que je fisse contre ma volonté, si ne la pouvois-je déraciner de mon ame, & toutes les fois que je me representois Celidée entre les bras de quelque autre, il faut que j'avoüe que je n'avois point assez de resolution pour soustenir seulement cette pensée. Voyez quel je fusse devenu si ce mariage eust eu l'effect que veritablement je recherchois pour le salut de Calydon.

  Il avint donc que Cleontine croyant que ce que j'avois proposé estoit advantageux pour Celidée, la tirant à part le luy proposa, & avant que luy en demander son avis, luy dit, quel estoit le sien, & à fin de le fortifier davantage, luy fit entendre qu'elle m'avoit ceste obligation, puis que ç'avoit esté moy qui luy en avois parlé. Cette Bergere, Madame, vous pourroit dire mieux que je ne sçaurois faire, quel sursaut elle receut de ces paroles, & mesme quand elle sçeut que cette proposition venoit de moy, tant y a que ce fut tout ce qu'elle peut que de celer sa colere en presence de Cleontine, à laquelle ayant répondu fort modestement, & toutesfois au plus loin de sa pensée, elle remit cette resolution à son jugement, & à la volonté de sa mere, à laquelle elle ne contreviendroit jamais; puis se retira en son apart, où je croy qu'elle ne parla pas mal à moy. En fin estant resoluë d'espouser plustost le cercueil, que Calydon, elle me vint trouver. Je jugeay bien d'abord que je la vis, qu'elle avoit quelque chose qui la troubloit : car les yeux luy trembloient dans la teste, elle avoit les sourcils froncez, & la couleur plus haute que de coustume, mais je ne me figurois pas qu'elle fut tant offencée contre moy, ne croyant que Cleontine luy eust dit que cela vint de moy. J'estois de fortune seul au pied de ce gros Orme qui tout seul au milieu presque de la plaine de Montverdun, est posé sur le grand chemin, aussi tost que je l'aperceu je me levay, & luy tendant la main comme je soulois, je fus estonné qu'elle recula le bras, & me regardant d'un œil plain de couroux ; Comment, me dit-elle, Thamire, oses tu tendre la main à celle que tu as donnée à un autre ? Ne te contente tu pas de m'avoir abusée, tant que l'innocence de mon aage l'a peu supporter ? Ou si tu penses d'estre si fin & dissimulé, & si tu me crois de si peu d'esprit, que n'estant plus enfant je ne puisse cognoistre tes ruses & ta perfidie ? Et par ce que surpris de l'ouyr parler de ceste forte, elle vit que je ne luy répondois point : Ah ! non Thamire, ne penses plus de me pouvoir abuser par tes paroles, ny par tes asseurances d'amitié, je suis devenuë plus malicieuse, & pleust à Dieu que je l'eusse tousjours esté, je n'aurois pas pour le moins tant d'occasion de me plaindre de toy maintenant. Mais viença, ingrat, & cruel : (ouy je te puis appeller ingrat, ayant si ingratement oublié les raisons que tu avois de m'aymer, & je te puis dire cruel avec raison, n'ayant point eu de pitié de la miserable vie que ta malice m'a preparée) viença donc ingrat & cruel, qu'as tu recogneu en moy qui t'ait donné occasion de me traitter de cette sorte ? Y avoit-il quelque ancienne inimitié entre nos peres, que tu aye voulu vanger sur moy ? t'ay-je voulu faire mourir ? ay-je parlé contre toy ou contre tes amys ? ou bien t'ay-je manqué de parole, ou d'amitié, ou si tu as recogneu en moy quelque deffaut qui t'aye convié à me quitter, ou ne juges tu point maintenant que je ne soys assez belle, ou assez riche, ou assez avisée ? Mais quand ce seroit pour vanger ton pere, la vengeance que tu pouvois prendre sur une fille, est ce me semble bien indigne de Thamyre. Que si je t'ay voulu faire mourir, pourquoy ne m'ostes tu la vie tout à un coup, au lieu de me remettre entre les mains de cet ennemy avec lequel je remourray tous les momens ? Que si je n'ay pas assez de beauté ny de vertu pour t'arrester, & bien Thamire va à la bonne heure en chercher quelque autre qui en ayt d'avantage. Mais, helas ! pourquoy ordonnes tu, que pour penitence de la faute de la nature, je sois remise entre les mains de celuy que la nature mesme me fait abhorrer ? laisse moy en la liberté que tu m'as trouvée, lors que par tes malices tu as commencé de m'abuser, & te contentes du regret qui m'accompagnera toute ma vie de n'avoir sceu plustost recognoistre ton dessein. Que si je t'ay manqué d'amitié, j'avoüe que tu es juste d'en faire de mesme : mais, Thamire, reproche le moy, di moy en quoy j'ay failly. Ah ! cruel & denaturé Berger, tu es muet, & ne parles point, est-ce de honte, ou de l'offence que tu m'as faite ? ny l'un ny l'autre ne te sçauroit toucher à mon occasion, mais tu songes quelque nouvelle malice contre cette peu fine Celidée, à fin de souler la mauvaise volonté que tu luy portes : Mais va, perfide & deloyal Thamyre, & te ressouviens que tu as fait plus pour moy que tu ne penses : car par cette action je suis hors de l'opinion que j'avois d'estre aimée de toy, cognoissance qui me dégageant de ta tyrannie, m'empeschera de me remettre jamais sous celle d'homme du monde. Et ne penses pas que je sois pour cela à Calydon, car desormais la mort me sera plus chere, que le plus aymable Berger de cette contrée, & que ce souvenir te demeure en l'ame pour un regret eternel : Aussi ne le te dis-je qu'à ceste intention, & m'asseure que les Dieux sont trop justes pour me refuser cette vengeance. En me voulant donner à Calydon, tu t'es privé à jamais de la plus vraye & plus entiere affection que jamais Berger ait acquise, & de laquelle il ne faut plus que tu ayes esperance, sinon lors que le feu universel en brulant l'univers r'alumera cest amour en moy : Et si je ne te dis vray, qu'il n'y ayt point d'hommes pour moy en terre, mais des monstres cruels qui me devorent : Ny point de Dieux au Ciel pour prendre pitié de mes peines, mais seulement des supplices & des enfers. Et à ce mot ostant de son col une chaine de paille tressée, que je luy avois donnée, & me la presentant, & moy sans y penser la tenant d'une main. Et pour te donner quelque asseurance de ce que je dis, soit ainsi (dit-elle, en tirant de violence cette chaine) nostre Amour rompue & demeure à jamais telle, que cette chaine que j'eus de toy, & qui en fut le simbole, demeurera à jamais en deux pieces. Elle n'eut plustost proferé ceste parole qu'elle s'encourut avec une partie de la chaine, dont le reste me demeura en la main, tant hors de moy que je ne peus luy dire un mot d'excuse ny faire un pas pour la suivre. J'avouë, Madame, que ces reproches me touchoient bien vivement, & que repassant par ma memoire avec combien de raison Celidée m'avoit parlé de ceste sorte, je jugeois qu'elle estoit exempte de blasme, & moy coulpable entierement. Toutesfois je fus encor assez fort pour demeurer ferme en la resolution que j'avois faite pour le contentement de Calydon. Mais qu'en avint-il ? Le Berger sçachant que j'en avois parlé à Cleontine, oyant le bruit commun de leur mariage, parce qu'il fut incontinent espanché par tout, ne s'estonna pas beaucoup de voir que sa Bergere ne le venoit visiter que quand Cleontine le luy commandoit, jugeant qu'elle le devoit faire ainsi, puis qu'on parloit du mariage : de sorte qu'en peu de nuits il reprint sa premiere santé, & sortit hors du lict, & peu apres de la cabane. Cependant Celidée ne s'endormit pas, & n'ayant plus d'esperance qu'en la tendre amitié de sa mere, voyant bien que j'avois gaigné Cleontine; d'abord qu'elle la vit, se jettant à genoux la sçeut de sorte attendrir qu'elle luy promit qu'elle ne seroit jamais mariée contre sa volonté. Celidée plus contente de cette asseurance que de bonne fortune qui luy peust arriver, fait tant que nous en sommes avertis, ne luy semblant pas qu'elle eust obtenu entierement ce qu'elle desiroit, s'il n'estoit sçeu de nous. Il seroit bien mal aysé de dire, grande Nimphe, si j'en fus plus marri ou plus content : car d'un costé je craignois que Calydon ne retombast en l'estat d'où il ne faisoit que sortir, & de l'autre mon contentement n'estoit pas petit de sçavoir que personne ne possederoit Celidée: Mais lors que je vis que le Berger encor que triste ne laissoit pas toutesfois de se bien porter, j'avouë que je fus infiniment contant de la resistance que la Bergere avoit faite, & loüois en mon ame sa prudence & sa fermeté : car je pensois que tout ce qu'elle en avoit fait n'estoit que pour se conserver toute à moy, ne pensant pas que le dépit qu'elle m'avoit fait paroistre fust assez fort pour arracher entierement l'Amour qu'elle m'avoit portée : de sorte que revenant en moy mesme, je recogneus le tort que j'avois eu non pas de me separer d'amitié d'avec elle : (car je n'avois jamais eu cette intention, ny n'avois jamais esperé d'obtenir cela sur moy) mais de l'avoir voulu sacrifier à la santé de Calydon. C'est ainsi qu'il faut nommer l'acte que je voulois faire, considerant de plus que le Berger oyant ce second refus, n'en estoit pas mort, je m'en disois encore plus coulpable, puis que ce n'estoit pas de sa vie dont il s'agissoit, mais de son plaisir seulement. Et repassant ces considerations souvent par mon esprit, je ne me donnay garde, que mon Amour devint plus violente qu'elle n'avoit esté, & cela fut fort aisé, pource que n'ayant cedé cette belle à Calydon, que pour luy conserver la vie, & voyant qu'il vivoit encor qu'elle ne fut pas sienne, voire qu'il n'en eust point d'esperance, je pensay que toutes les raisons que j'avois euës de la luy quitter, n'ayant plus de lieu, je pouvois librement reprendre les mesmes erres que j'avois laissées à son occasion. En cette deliberation je trouve la Bergere, je luy faits entendre la raison qui m'a contrainct de traitter de cette sorte avec elle, & celle qui maintenant me rappelle à son service, la supplie & conjure d'oublier la faute que la raison m'avoit fait faire, bref, je n'y oublie ce me semble chose qui puisse servir à ma cause : Mais je la trouve changée de sorte qu'il n'y a excuse qui ne me soit inutile, elle se roidit contre les raisons, & demeurant opiniastre, ne m'a voulu depuis regarder d'un bon œil. De fortune, cependant que je parlois à elle Calydon survint, qui pensant avoir en moy un bon second, s'avança pour luy en dire quelque chose, mais quand il ouyt mes paroles, jamais homme ne fut plus estonné : Il n'osa pas d'abord me reprocher la mauvaise foy dont je l'avois abusé, mais apres avoir fait plusieurs exclamations, & s'estant retiré deux ou trois pas, pliant les bras l'un sur l'autre sur son estomac : O Dieux ! dit-il, en qui desormais faut-il esperer de la prud'hommie ? celuy qui m'a eslevé, celuy que j'appellois mon pere, & qui jusques icy m'en avoit rendu les offices, c'est luy mesme, dis-je, qui me met le glaive dans le cœur, & qui me pousse dans le tombeau. Je luy respondis assez froidement, en luy representant les considerations qui m'avoient fait quitter Celidée, & celles qui me ramenoient à elle : Mais d'autant que l'Amour le transportoit avec violence, je ne croy pas qu'il y eust reproche que je ne receusse de luy sur ce sujet. Mais la Bergere se moquant de nous, Ne debatez point, dit-elle, à qui doit estre à Celidée: car vous n'y aurez jamais part ny l'un ny l'autre : Vous, dit-elle, s'adressant à Calydon, parce que jamais elle ne vous a aymé, & vous continua-t'elle, se tournant vers moy, pour vous estre rendu indigne de l'Amour qu'elle vous portoit. Et à ce mot nous laissant tous deux bien confus, nous nous separasmes, & à si bonne heure que depuis ce Berger n'est plus rentré dans ma Cabane, & s'est retiré avec l'un de ses parens, sans luy en dire toutesfois le sujet. Plus de trois lunes se sont passées depuis cette separation, & jamais quelque poursuitte que luy ny moy ayons sçeu faire, nous n'avons peu tirer une bonne parole d'elle, au contraire plus elle nous voit obstinez à l'aymer, plus elle s'opiniastre à nous hayr, me faisant bien cognoistre par la preuve quel Prothée est l'esprit d'une jeune femme, & combien il est difficile de l'arrester. Et toutesfois je ne puis diminuer l'affection que je luy porte, tant s'en faut elle augmente de jour à autre de telle façon, que si elle la cognoissoit, il n'y a pas apparence, que puisque autrefois elle m'a aymé sous l'opinion que je l'aymois, qu'elle n'eust beaucoup plus d'Amour pour moy maintenant, qui en ay infiniment davantage pour elle que je n'avois pas en ce temps là, ny que n'en peut avoir personne qui l'ayme jamais.


LE DEUXIESME
LIVRE DE LA
SECONDE PARTIE
D'Astrée.



  Ainsi paracheva Thamire, de raconter ce que la Nimphe Leonide avoit desiré sçavoir, & s'estant teu pour quelque temps : Or Madame, continua-t'il, nous nous sommes de fortune rencontrez au sortir de la riviere de Lignon, avec cette Bergere, & parce que l'Amour continuë autant en nous que le desdain en elle, nous venions tous deux luy preuvant par les meilleures raisons que nous pouvions, qu'elle en devoit aymer l'un ou l'autre, & quant à moy je disois que c'estoit de moy de qui elle devoit faire choix, & au contraire Calydon, que j'ay tant obligé par toute sorte de bons offices, soutient opiniatrement que c'est de luy: Et quoy que je sache bien que vostre entendement peut beaucoup mieux comprendre mes raisons que je ne les sçaurois deduire, si est-ce que pour mettre une fin à ces longues dissentions (car desormais nous sommes la fable de nostre hameau) pleust à Dieu, grande Nimphe, que vous voulussiez aussi bien ouyr nos raisons de nos bouches mesmes, & ordonner ce qui vous sembleroit estre juste, comme librement je me sousmetrois à vostre jugement! Ce seroit une œuvre digne de vous, & de laquelle les Dieux vous sçauroient gré, & nous vous demeurerions infiniment obligez. Leonide à lors l'ayant remercié de la peine qu'il avoit prise de leur raconter les causes de leur debat, l'asseura que si luy & ceux qui y avoient interest la jugeoient capable de ce qu'il luy demandoit, elle s'offroit librement d'en dire son avis lors qu'ils auroient promis de l'observer : car autrement ce ne seroit que se travailler en vain. Tamyre se jettant à genoux, Je vous remets, ô grande Nimphe, dit-il, non seulement ma vie & ma mort, mais tout le contentement & le déplaisir que j'aurois jamais & durant ma vie, & apres ma mort. Que si je contreviens à ce que vous ordonnerez, je veux que nos Druides me declarent indigne d'assister à leurs sacrifices, & me soient deffendus nos boccages sacrez, & nos chesnes celestes. Et moy, respondit Calydon, jamais ne me puisse estre salutaire le Guy de l'an neuf, & si je rencontre quelquefois l'œuf salutaire, soufflé des serpens, je prie Tautates qu'il les anime de sorte contre moy, qu'ils ne me laissent jamais en repos, & que m'ayant entortillé & les jambes & les bras de cent tours, leur venin ne m'ait percé le cœur, si je ne reçois vostre jugement, comme venant d'un grand Dieu, & si je ne l'observe tant que je vivray. Et parce que Celidée ne disoit mot, Et vous belle Bergere, dit Astrée, n'avez-vous point de volonté de vous décharger de l'importunité que vous recevez de ces deux Bergers, vous remettant au jugement de ceste grande Nimphe ? Je voudrois bien, respondit la Bergere en estre delivrée, mais je crains de tomber en un plus grand mal, & ne faut point douter que la hayne & l'offence n'ayent une si grande force sur moy, que je ne remettrois le hazard de ce jugement à personne, si les Dieux cette nuit, ne m'avoient advertie en songe, de le faire : car la plus grande partie estoit desja écoulée, lors qu'il m'a semblé que mon pere, qu'il y a desja long temps qui est mort, m'ouvroit l'estomac, en sortoit le cœur, & le jettoit comme si c'eust esté une pierre, avec une sonde, par deçà Lignon, & puis me disoit ces mots : Va, mon enfant, delà la fatale riviere de Lignon, tu trouveras ce cœur qui te tourmente si fort, au repos où il doit demeurer jusques à ce que tu me viennes trouver. Je me suis éveillée en sursaut, & cela a esté cause que je me suis resoluë de passer la riviere, avec esperance de trouver le repos qui m'a esté promis. Vous devez donc estre certaine, Madame, dit-elle, s'adressant à Leonide, que je n'ay garde de desobeïr à vos commandemens, puis que ce sont les Dieux qui me parleront par vostre bouche. Cela estant, ajouta Leonide, je vous promets à tous trois que je donneray un jugement aussi equitable que je le voudrois recevoir en semblable & plus grande occasion : & à fin que je ne sois deceuë en mon opinion, Paris & ces gentiles Bergeres, & Silvandre m'en diront leur avis avant que j'en die quelque chose ; Et pource, dit-elle se tournant vers Calydon, dites-nous pour quelles raisons il vous semble que Celidée doive estre vostre, non pas à Thamire, qui l'a si longuement possedée & élevée comme sienne. Le Berger alors se relevant, apres avoir fait une grande reverence, prit la parole de cette sorte :


HARANGUE
DU BERGER CALYDON.



  Amour, grand Dieu qui par ta puissance m'as ravy toute celle que la raison souloit avoir sur ma volonté, écoute la suplication d'une des plus fidelles ames qui ait jamais ressenty la puissance que la beauté a par ton moyen sur le cœur des hommes, & m'inspire de sorte les paroles & les raisons, que tu m'as si souvent representées, lors que lassé du mespris de Celidée je me suis voulu retirer de son service : Que cette grande Nimphe émeue de leur force ordonne avec toy, que celle à qui tu m'as donné & qui m'a esté donnée par celuy qui y avoit l'un des plus grands interests, me soit conservée & maintenuë, & contre le mépris de cette belle, & contre l'autorité & la violence de celuy qui me la veut ravir. J'entens, ô grande Nimphe, cette divinité que j'ay reclamée qui me promet son assistance, non seulement en guidant ma langue, mais en gravant mes paroles en vos cœurs, avec la pointe de ses meilleurs traits. Aussi, Madame, si ce n'estoit ceste asseurance qu'il me donne, comment oserois-je ouvrir la bouche pour parler contre la personne du monde à qui j'ay le plus d'obligation ? car j'avouë que Thamire pour son bon naturel m'a plus obligé que le pere qui m'a donné naissance, puis que sans avoir eu le contentement du mariage, il a supporté tous les ennuis & toutes les sollicitudes que la nourriture des enfans peut donner, & ensemble celles que la conduitte des trouppeaux, & des pasturages d'un orphelin dans le berceau (car ce fut en cet aage que je luy feus remis) peut rapporter à qui en reçoit la charge. Il n'a espargné ny peine, ny despense, pour m'eslever, ny soing, ny prudence pour me faire instruire : de sorte qu'avec beaucoup de raison je le puis appeller mon pere, & il me peut nommer son enfant, puis que j'ay receu de luy tous les offices que ces noms requierent. Et avoüant que je luy ay ces obligations, comment oserois-je ouvrir la bouche contre luy, sans encourir le nom d'ingrat, si cette dispute dependoit maintenant de moy ? J'aymerois mieux estre dans le tombeau de mes peres, & que mon berceau m'eust servi de cercueil, que si ceste action dependoit de ma volonté on me veit opposer à celle de Thamire, Thamire qui m'a fait tel que je suis, Thamire à qui je dois tout ce que je vaux, bref ce Thamire, au service duquel quand j'aurois dépendu tous les jours de ma vie, encore ne sçaurois-je avoir satisfait à la moindre partie de ce que je luy dois. Mais, helas ! je m'en remets à luy mesme, cest Amour qui me commande luy commande aussi, il vous dira s'il est possible que le cœur qu'il a vivement touché luy puisse desobeïr en quelque chose. S'il espreuve que cela n'est point, je le conjure par cest Amour mesme qui a tant de puissance sur son ame, de me pardonner la faute que je commets par force, & qu'il me permette de dire que toute sorte de raison ordonne, que Celidée me doit aymer, & qu'il n'y a personne que moy qui puisse justement la pretendre sienne.

  Car pour le premier point, que répondra Celidée, si je l'appelle devant le Throne d'Amour, & si en presence de cette equittable compagnie je me plains à luy de cette sorte ? Ceste belle, ô grand Dieu, qui se presente devant toy, c'est celle la mesme que tu m'as commandé d'aymer & de servir, sous les esperances que tu as accoustumé de donner à ceux qui te suivent, si dés le commencement j'ay contrarié à ta volonté, si depuis je n'ay point continué, & si je ne me resous pas de parachever ma vie en ton obeissance, ô Amour qui lis dans mon cœur, voire qui de ta main mesme y escris tous mes desseins, chastie moy comme parjure, & empruntant contre moy la foudre du grand Tharamis, ecraze ma teste comme celle d'un perfide : Mais si la verité répond à mes paroles, & si jamais personne n'ayma tant que moy, comment soufre[s]-tu qu'elle trompe mes esperances, qu'elle desdaigne tes promesses, & qu'elle se mocque du mal que tu me fais endurer pour elle ? Aussi tost que je la vis je l'aimay, & je ne l'aimay point plustost que me donnant entierement à elle, je ne retins de moy que la volonté seule de l'adorer. Mais peut estre ceste affection luy a esté incognuë, j'ay raconté mon mal aux bois reculez, aux antres sauvages, ou bien aux rochers ? Nullement, ô Amour, elle a ouy mes plaintes, elle a veu mes pleurs, elle a sçeu mon affection, un peu par ma bouche, d'avantage par celle de Thamire, de Cleontine, & de mes amis, mais beaucoup plus par effet de ma passion. Ne m'a t'elle point veu dans le lict de la mort pour avoir trop d'affection pour elle ? Ne m'a t'elle point tendu la main comme me retirant du tombeau, voire du nombre des morts, en me disant Vy Calydon, tes pretentions ne sont pas toutes desesperées. Et pourquoy ayant desja souffert les plus âpres douleurs qui devancent la mort, m'a-t'elle r'apellé du repos que le cercueil me promettoit, si c'estoit son dessein de me laisser remourir sans pitié ? Comment ? sa cruauté n'estoit elle point saoulée d'une mort, & falloit il que pour t'avoir obey & l'avoir adorée, je feusse par elle condamné à un second trépas ? Elle dira peut estre, qu'il faut que je la mesure à mon aune, & que je considere, que comme je n'aurois pas la puissance de quitter l'affection que je luy porte pour la mettre en une autre, que de mesme estant engagée ailleurs elle ne s'en peut distraire pour m'aymer. O Amour ce ne sont que paroles, ce ne sont qu'excuses, qu'elle montre le contract de ceste Amour ! & si tu ne le juges incontinent faux, je veux bien estre condamné. Elle n'a jamais aymé que le Berger Thamire, à ce qu'elle dit, mais je dis bien d'avantage, car je soustiens qu'elle n'a jamais aymé ce Thamire. Elle l'a aymé. En quel temps Amour ? Lors qu'elle n'estoit pas capable d'aimer, elle l'a aimé lors qu'elle avoit les mains & le cœur empéché en ses pouppées, & que ses desirs ne pouvoient outrepasser les plaisirs de les habiller, de les bercer ou de les entretenir. N'est-elle pas ignorante d'Amour, ô Amour ! si elle appelle les opinions d'un tel aage Amour ? Et d'effet si elle avoit aimé ce Thamire, ne l'aimeroit-elle point encores ? Quoy ! telles affections sont peut-estre comme les habits desquels on se dépoüille quand on veut, ou quand on s'en ennuie. Ah ! puissant Dieu, combien ignore-t'elle, ou plustost combien méprise-t'elle ta puissance ? n'est-ce pas l'une de tes principales loix. Que l'Amant qui peut seulement penser que quelque jour son Amour finira, soit declaré coulpable ; mais celuy qui le pourra desirer, soit tenu pour fier ennemy. Et quelle sera donc estimée ceste Bergere qui n'a pas seulement peu pensé, voire qui ne l'a pas seulement desiré, mais qui en effet s'est retirée de l'Amour qu'elle portoit, ce disoit-elle, à son Thamire ? Diras-tu, grand Dieu, qu'elle ayt jamais esté veritablement des tiennes ? la recognoistras-tu pour telle, & permettras-tu qu'elle jouïsse du privilege qu'elle pretend, & qu'elle m'oppose ? Mais soit ainsi, que ta bonté qui surpasse de beaucoup toutes les bontez de tous les autres Dieux, puis qu'elle recourt à toy, & puis qu'elle te prend pour son Azile, luy permette de jouïr du benefice des vrais Amants, & que par ainsi aimant Thamire, elle ne soit point obligée, je ne veux pas dire de m'aimer, mais non pas seulement de tourner les yeux vers moy, que répondra-t'elle maintenant qu'elle avouë elle mesme de n'aimer plus Thamire ? De quelle excuse pourra-t'elle couvrir son impieté, & pourquoy dira-t'elle qu'elle ne veut point t'obeïr ? & quelle raison t'empeschera, ô Dieu qui te fais respecter à tous les Dieux, de ne laisser impunie la desobeïssance de cette Bergere ? Quoy donc ? elle sera la seule qui te méprisant ne ressentira point quelles sont tes vengeances, & moy le seul qui t'adorant ne ressentiray point les effets de ta bonté accoutumée ?

  Je pense, ô grande Nimphe, que Celidée estant de cette sorte accusée devant le Thrône de ce grand Dieu, pourra mal-aisément répondre, ny eviter d'estre condamnée à me rendre autant de contentement que j'ay eu pour elle de peines & de travaux, & à me donner amour pour amour, & recevoir desir pour desir, sans que Thamire puisse s'y opposer pour son interest particulier.

  Car que peu[t]-t'il pretendre en ce que librement il a donné, & pour satisfaire à ce qu'il devoit, & dont volontairement il s'est dépoüillé à mon avantage ? Tant s'en faut qu'il me la puisse debatre par quelque raison qu'il vueille s'imaginer, qu'au contraire il seroit plustost obligé de me l'a maintenir envers tous & contre tous, puis que c'est de luy de qui je la tiens. Mais, dira-t'il, je te l'ay donnée sans te devoir rien & de pure & franche volonté, pourquoy serois-je obligé à cette garantié ? Et quoy, Thamire, apellez-vous cela pure & franche volonté, à quoy vous venez d'avoüer devant vostre juge, que vous avez esté forcé par les raisons que vous vous estes vous mesmes alleguées avant que de me la remettre ? n'avez-vous pas deja jugé que pour l'asseurance que mon pere a euë en vous, pour la priere qu'il vous a faite en sa mort, & pour l'amitié qu'il vous a tousjours fait paroistre, vous creutes de me devoir sauver la vie en vous dépoüillant à mon avantage, de la possession de cette belle Celidée ? Et appellerez-vous pure & franche volonté ce que vous avez esté contraint de faire pour vous acquiter de tant d'obligations ? Est-ce ainsi qu'en payant vos dettes vous avez opinion d'obliger vos creanciers ? J'avoüe, grande Nimphe, qu'il fait bon prester à Thamire, parce qu'il ne paye pas seulement le principal, mais porté d'un courage genereux rend ensenble l'interest, qui tesmoigne qu'il n'est point ingrat : mais je nie tout à fait qu'en cette action il n'y eut rien qui l'y pût obliger que sa volonté : Et toutesfois soit ainsi que sa seule volonté l'y ait obligé, & que ce soit pour se satisfaire à soy-mesme : contrevenant à l'effet de cette volonté ne contrevient-il point à sa propre satisfaction ? Que s'il met en ligne des obligations que je luy ay, le don qu'il m'a fait de Celidée, apellera-t'il cela pure & franche volonté, puis que ce qui m'oblige à luy c'est ce qui le dépoüille de la chose qu'il pretend ? Et par ainsi s'il regarde ce qu'il à deu à la memoire de mon pere, s'il considere ce qu'il devoit à soy-mesme, & s'il tourne les yeux sur l'obligation dont il m'a voulu lier, il verra que cette action n'a point esté de pure & franche volonté, mais que pour le regard de mon pere ce n'a esté que rendre fidellement ce que l'on avoit remis en ses mains, & en cela il s'est montré homme de bien, & plein de preud'homie, de ne nier point un dette dont l'obligation n'estoit qu'en sa memoire ; Et pour son regard, il a esté veritablement juste de payer si franchement & sans se le faire demander, le tribut à quoy le parentage qui estoit entre nous & l'amitié qu'il me portoit, l'avoient obligé : Et pour le mien, ce n'a esté qu'un argent qu'il m'a voulu prester en ma necessité, à fin que je luy en rende autant & plus grande somme, quand il me l'a demandera, & qu'il en aura afaire. Et en ce dernier poinct il s'est fait paroistre bon ménager, puis que la vie des hommes estant si remplie de miseres & d'infortunes, c'est faire bien prudemment que de rendre redevables des personnes qui ne soient ingrates. Que si je manque à ce devoir, qu'il se plaigne alors de moy & m'apelle mécognoissant, mais qu'il ne die pas aussi que volontairement il m'a remis Celidée, puis qu'il y estoit obligé par la bonne foy, par sa propre consideration, & par les reigles de la prudence humaine ; de sorte que tant s'en faut qu'il me la puisse debattre, qu'il est mesme obligé de me la maintenir contre tous ceux qui m'en voudroient empescher la possession.

  Dieu en soit tesmoin mon pere (tel vous apelleray-je, si vous ne me le defendez, le reste de ma vie) Dieu me soit témoin, disje, si je ne meurs de regret qu'il faille que je vous contrarie en cette occasion. Mais dittes vous-mesme en quel estat vous m'avez veu, & combien il s'en est peu fallu, sans vostre assistance, que l'Amour ne m'ait ravi la vie, & puis confessez que c'est Amour qui me force à vous rendre ce déplaisir, voire m'y contraint de sorte que je n'ay pas la volonté libre, & qu'il m'est impossible de vouloir que ce qu'il luy plaist. Que s'il m'avient jamais de sortir de vos commandemens pour quelque-autre occasion que ce puisse estre, ô Dieux ne disposez point autrement la fin de mes jours, que comme celle du plus ingrat qui ait jamais vescu. Mais mon pere, en ce que je suis forcé, pardonnez à ma foiblesse, & m'aydez à me plaindre à vous, de vous mesme : Car n'estes-vous pas la cause de ceste Amour ? Pourquoy puisque cela dependoit de vous, me r'appellates vous d'entre les Boiens, avant que vous eussiez espousé Celidée ? Pouviez vous penser que vous appartenant, je n'eusse pas quelque simpathie avec vous, & que par ainsi il y avoit du danger que je ne l'aymasse ? Mais direz vous, je te pensois si bien nay que te commandant comme je fis de ne l'aimer point, tu t'en empescherois, & me rendrois ce respect de ne la regarder que comme ta sœur. Et comment, sage Thamire, est-il possible que vous ne vous soyez pas ressouvenu de l'imprudence de la jeunesse ? & que c'est le naturel, non seulement de ceux qui sont en tel aage, mais generalement de tous les hommes de s'efforcer contre les choses deffendues ? & me deffendre de l'aimer avant que je l'eusse veuë, qu'estoit-ce autre chose que m'en donner la volonté par les oreilles, avant qu'elle me fust venuë par les yeux ? Qu'estoit-ce sinon éveiller mes desirs, & me faire tout étinceller de feu, comme le caillou qui est frappé, & qui auparavant estoit froid & sans apparence de chaleur ? Mais, me direz-vous, ne te permis-je pas de l'aimer comme ta sœur, à fin que bornant de cette sorte tes desirs, tu n'offençasses ny toy, ny moy : toy en ne te contraignant pas trop, & moy en n'outrepassant point les limites que je t'avois ordonnées ?

  O Grande Nimphe, considerez, je vous supplie, quel commandement est celui-cy. Thamire me met devant les yeux une beauté infinie, me permet de la pratiquer, me commande de l'aimer, mais il veut que mon amour n'outre-passe point cette borne, & que je l'a renferme sous une amitié de frere. O Dieux, & quel m'estime-t'il ? Cest Amour qui remplissant cet univers, en rempliroit encore sans nombre, si sans nombre il y avoit des univers ; cet Amour qui gouverne & les hommes & les Dieux, & qui dispose d'eux & de leurs affections à sa volonté, & qui ne se gouverne à la volonté de personne, sera donc renfermé dans les limites qu'il me prescript & m'ordonne ? Mais quelle opinion avoit-il conceuë de moy ? pensoit-il que j'eusse plus de puissance que les hommes ny les Dieux, voire que tout l'univers ? Il me devoit pour le moins mesurer à luy-mesme, & s'il avoit peu contenir ses affections dans quelques bornes, me commander d'en faire de mesme, & non pas ayant épreuvé sa propre impuissance & le trop grand pouvoir de ce Dieu, me commander chose qu'il n'avoit peu observer, encor que son aage, sa sagesse & sa prudence devoient bien pouvoir davantage en luy, que la jeunesse & inexperience qui étoit en moy.

  Il se plaindra peut-estre, que je ne luy ay pas porté le respect que je luy devois, & auquel les offices de pere qu'il m'a rendus me pouvoient obliger. Helas ! qu'il se ressouvienne que c'est par force, & mesme qu'il ne peut se plaindre que je ne luy aye porté tout celuy qu'il pouvoit desirer, puis que j'avois plutost éleu de mourir que de luy en faire rien paroitre, ny à personne quelconque. La peine qu'il eut à découvrir mon mal, quand j'estois entre les bras de la mort, rend assez de preuve de ce que je dis. Que si ce sage Myre, par ruze & par prudence le recogneut à mon poulx & aux changements de mon visage, helas ! s'il se plaint de cela, qu'il loüe auparavant le respect que je luy rendois de vouloir plutost mourir que de le découvrir, & qu'apres il blâme la nature de ce qu'elle ne m'a aussi bien donné le pouvoir de commander à ces mouvemens interieurs, qu'à ma langue & à mes actions. Et que toutes ces considerations ne l'empeschent point de juger sainement de ce qu'il doit au fait qui se presente : Luy qui n'a jamais par le passe donné cognoissance que la passion eut quelque pouvoir sur sa preud'homie ny sur son jugement, voudroit-il bien à ce coup leur faire un si grief outrage ? Pourquoy les mesmes raisons qu'il s'est representées lors qu'il me donna cette belle Bergere, ne le contraindroient-elles de m'en laisser la possession ? Le devoir qu'il avoit à l'amitié & à la confiance de mon pere, n'est-il pas le mesme encor à cette heure qu'il étoit en ce temps-là ? Et luy n'est-il pas le mesme Thamire qu'il estoit quand il me l'a donna, & moy le mesme Calydon qui ne receus la vie que le mal m'avoit presque ostée, qu'aux conditions que Celidée seroit mienne ?

  J'avouë que jamais homme n'eut plus d'obligation à un homme, que jamais parent ne receut de meilleurs offices d'un parent, ny que jamais enfant n'a eu plus de preuve de l'amour de son pere, que j'en eu & receu de Thamire, lors que se privant de Celidée il m'en a voulu rendre possesseur : mais maintenant qu'il me la veut ravir, ne me permettra-t'il pas de dire que jamais homme ne fut plus outragé d'un homme, que jamais parent ne receut de plus grandes indignitez d'un parent, ny que jamais enfant ne fut plus tyranniquement traitté d'un pere, que Calydon de Thamire ? De sorte que toutes les obligations que je luy puis avoir euës par le passé sont maintenant changées en autant d'offences. Car qu'ay-je à faire, Thamire, que vous ayez eu le soin de mon enfance, la peine de m'élever, & les travaux de /page>la conservation de mes trouppeaux & pasturages ? Qu'ay-je afaire que vous m'ayez chery, que vous m'ayez fait soigneusement instruire, que vous m'ayez éleu pour vostre fils & successeur, & bref, que pour me rendre la vie que l'Amour estoit prest de me ravir, vous vous soyez privé de la plus chere chose que vous pussiez avoir, & me l'ayez donnée, si la reprenant à cette heure vous me preparez une mort mille fois plus desesperée que la premiere, & si sans la possession de ce que vous me ravissez, les biens, l'instruction, ny la vie ne me sont de nulle consideration ? Souvenez-vous, sage Thamire, que reprendre par force la chose donnée offence plus celuy qui l'a receuë, que si l'on la luy avoit refusée : & ne trouvez point estrange qu'en semblable action je me pleigne de vous, & que je die que cette seule offence efface toutes les obligations que je puis vous avoir : Afin que cela ne soit, joignez-vous avecque moy, & avoüez les paroles que je vay dire de vostre part à Celidée. Et vous, Bergere, écoutez les comme si elles estoient proferées de sa bouche. Comment, ma belle fille, vous dit-il, est-il possible, puis que les merites de Calidon & son affection, de qui la grandeur ne vous peut estre incogneuë, n'ont peu obtenir de vous cette grace de le vous faire aimer, qu'au moins la priere & l'étroitte recommandation que je vous en ay faite soit demeurée morte en vos oreilles, & sans effet en vostre ame ? Ne m'aviez-vous pas tant de fois promis que l'amitié que vous me portiés estoit telle qu'elle me donnoit toute puissance sur vous ? S'il est ainsi, pourquoy n'estes-vous veritable, & pourquoy voulez-vous me mettre en doute de ceste amitié, en me refusant l'effet de vos paroles ? vous ay-je proposé quelqu'un qui ne meritast d'estre aymé ? est-ce une personne incognuë ? ou qui soit sans parents & amis ? Peut estre n'y a-t'il dans toute la contrée Bergere qui n'estimat son amitié luy estre advantageuse. Cleontine la sage le juge ainsi, aussi fait bien vostre mere, encores que pour estre trop tendre mere elle ne veut vous commander ce qu'elle voit que vous n'avez pas agreable. Mais, direz-vous peut estre, c'est vous que j'ayme, Thamire, & n'en puis aimer un autre. C'est à vous seul que je me suis donnée, c'est à vous que j'ay laissé toute puissance sur moy, hors mis celle de donner ma volonté à quelque autre.

  Dieu sçait, ma belle fille, si cette declaration m'est agreable, & s'il y a rien sous le Ciel qui me puisse plaire d'avantage : mais si vous m'aymez, puis qu'une des principales conditions d'un vray Amant, est de cherir plus l'honneur de la chose aymée, que sa propre conservation, pourquoy ne vous efforcerez vous de conserver l'honneur de ce Thamire que vous aymez, voire pourquoy reffuserez vous d'aymer ce cher Thamire, sous le nom de Calydon, puis que Calydon n'est qu'un autre moy mesme, & pour son corps il n'est different que de figure du mien ? car nous sommes si proches, que d'ailleurs on nous peut tenir pour mesme chose. Pour son ame, je l'ayme de sorte que nostre amitié montre bien nostre simpathie, & puis qu'entre les amis toutes choses sont communes, l'aymant comme je faits, je n'ay rien à quoy il n'ayt part aussi bien que moy : de sorte que si j'ay vostre affection comme vous dites, ne faut-il pas de necessité qu'il y participe ? Et ne faut point qu'en cela vous vous plaigniez, disant que je vous manque de foy, en vous changeant pour une autre : car mon dessein n'est point d'aimer jamais autre que vous ; vous estes le commencement, & serez la fin de mon affection. Mais puis que le destin me deffend de vous posseder, ayant esté contraint de vous donner à un autre, par les loix du devoir & de la nature, pensez, ma belle fille, quel contentement ce me sera de vous voir à celuy que j'ay eslevé, que j'ay instruict, que j'ayme, & que j'ay choisi, non pas seulement pour successeur, mais pour compagnon en tous les biens que le Ciel & la fortune m'ont donnez, & me donneront à l'avenir. Vous estes aussi bien obligée à cecy par nostre amitié, que je le suis par le devoir, puis que si vous pouvez refuser ce que vous cognoissez que je desire & que le devoir me commande de desirer, quelle force dira-t'on que l'Amour a sur vostre ame ? Aymez donc Calydon, si jamais vous avez aymé Thamire, recevez le pour Thamire, & faites vous paroistre en une seule action, & Amante, & religieuse envers les Dieux, qui sans doute ne m'eussent point donné la liberté de me dépoüiller de vous contre mon vouloir s'ils ne l'avoient ainsi resolu dans leurs destins infaillibles.

  Grande & sage Nimphe, ces paroles que Thamire a proferées, ou a deu proferer, & dont j'ay servy d'instrument, sont ce me semble & si veritables & si dignes de luy, que vous en remettant le jugement entier, je m'asseure qu'il ne m'en desdira point. C'est pourquoy, apres vous avoir juré par Tautates que Calydon ayme, & qu'il n'y eut jamais un plus veritable Amant que luy, je n'ajouteray point d'autres raisons aux siennes, mais seulement remettant & ma vie, & ma mort entre vos mains, je prieray tous nos Dieux, qu'ils vous soient aussi justes, que vous me le serez.

  Calydon acheva de cette sorte, avec une grande reverence, & se rapprochant de Celidée, se remit à genoux devant elle, attendant ce qu'on vouloit respondre à ce qu'il avoit dit. Et lors Thamire s'avança, mais Leonide luy dit que c'estoit à Celidée à parler la premiere : puis que Calydon avoit touché en premier lieu ce qui la concernoit. Cela fut cause que le Berger se remettant en sa place, Celidée par le commandement de la Nimphe, rougissant d'une honneste honte, print ainsi la parole.


RESPONcE
DE LA BERGERE CELIDEE.



  Je suis si peu accoustumée, grande Nimphe, à parler du sujet qui se presente, & mesme en si bonne compagnie, que vous ne devez point douter de la justice de ma cause, encor que vous me voyez rougir, ou que je parle avec une voix tremblante, en begayant presque à chaque mot. Que si je n'estois asseurée que la raison que j'ay de n'aimer point ces Bergers, est si claire d'elle mesme, qu'elle n'a besoin d'artifice pour estre mieux veuë de vous, je n'aurois pas la hardiesse d'ouvrir la bouche pour ce sujet, sçachant bien que ce seroit inutilement, tant pour le defaut d'esprit qui est en moy, que pour la trop grande eloquence qui est en Calydon, qui a parlé de sorte qu'il a bien fait paroistre qu'il estoit au rebours de moy, puis qu'il mendie de foibles raisons seulement pour accompagner l'abondance de ses paroles, & moy je ne cherche que des paroles à mes raisons, en ayant tant, & de si fortes, que pour peu que je vous les puisse desduire, je tiens pour certain que vous cognoistrez que c'est avec raison, que n'ayant jamais aymé Calydon, je ne dois point commencer à ceste heure, ny continuer, ou pour mieux dite renouveller l'affection que j'ay portée à Thamyre, puis que j'ay tant d'occasion du contraire.

  Mais par où commenceray-je ? & qui est-ce qu'en premier lieu je dois alleguer, ou à quelle divine puissance faut-il que je recoure pour estre assistée en ce perilleux combat où je suis attaquée, non par l'Amour, mais par ces monstres d'Amour ? perilleux combat veritablement le puis-je nommer, puis que tout mon heur & mon malheur en dépendent : & monstres d'Amour sont ils bien, puis qu'ils se veulent faire aymer par force, & contraindre d'aimer & de hayr à leur volonté.

  J'ay ouy dire à nos sages Druides que ce grand Hercules que nous voyons eslevé sur nos Autels avec la massuë en la main, l'espaule chargée de la peau du Lyon, & avec tant de chaines d'or qui luy sortent de la bouche, qui tiennent tant d'hommes attachez par les aureilles, fut jadis un grand Heros, qui par sa force & valeur dontoit les monstres, & par son bien dire attiroit chacun à la verité. De qui doncques en ceste extréme necessité dois-je plustost requerir l'ayde que de ce grand Heros ? Et d'autant plus librement, qu'ayant, à ce que j'ay ouy dire, aymé une de nos Gauloises, sans doute il ne refusera point à sa consideration, le secours qui luy sera demandé. C'est donc à luy que je recourray, à fin qu'il domte ces esprits monstrueux, & qu'il delie de sorte ma langue que je puisse vous dédu[i]re mes raisons, ou plustost qu'il les vous die luy mesme avec ma voix. Par ta valeur doncques je te prie, & par la belle Galathée nostre Princesse, ô grand Hercule, je te conjure que tu me delivres de ces monstrueuses Amours, & esclaircisses de sorte à ceste grande Nimphe la raison que j'ay de me conserver sans aymer ny Thamire, ny Calydon, que j'en puisse recevoir un juste & favorable jugement.

  Et pour commencer, à quoy penses tu Calydon, quand tu m'appelles devant cet Amour duquel tu fais ton juge & ton Dieu ? Crois-tu que s'il est le Dieu de ceux qui se plaisent à leur perte, son pouvoir s'estende sur nous, qui mesme avons honte que son nom soit en nostre bouche, voire qu'il frappe nos oreilles ? une fille, Calydon, de qui les actions, & tout le reste de la vie, ont tousjours fait paroistre le mépris qu'elle fait de cet Amour, est maintenant appellée par toy devant son Trône, pour en recevoir le jugement ? Et que dois-tu attendre pour réponce de moy, si non que d'autant qu'Amour l'ordonne, ainsi je ne le veux pas faire ? C'est bien à propos pour me convaincre de deffaut, de m'appeller devant celuy qui n'est que deffaut. Ne pense point, Berger, que pour ma deffense j'use d'excuse envers luy ny envers toy, tant que tu ne m'allegueras point de meilleures raisons que celles de ses ordonnances : car tant s'en faut que je veüille nyer de n'y avoir point contrevenu, que je fais gloire de les avoir desdaignées. Mais je te supplie, quand j'auray observé ce qu'il ordonne, quand je me seray contrainte de vivre selon sa volonté, quelle glorieuse recompense en dois-je attendre ? Voila, dira-t'on de moy pour tout payement de mes peines, voila la fille de toute la contrée la plus amoureuse. O beau & honorable tiltre pour une fille bien née, & qui desire passer sa vie sans reproche ! Ne m'appelle donc, ô Berger, devant ce Throne de qui je ne veux recognoistre la puissance, & de laquelle je me declare dés maintenant ennemye.

  Que si tu veux que je te responde, allons tous deux devant la Vertu ou la Raison, & certes je pense qu'à la quelle que tu te vueilles sousmettre, il ne faut point que nous allions que devant cette grande Nimphe, qui prend la peine d'escouter nos differents. Ce sera donc devant cette Raison, & cette Vertu, que je répondray à ce que tu as dit, qui, ce me semble, se peut rapporter à trois points, à sçavoir que je te dois aymer, parce que tu m'as aymée : & que je l'ay sceu, parce qu'en ta maladie les faveurs que tu as receuës de moy, & qui ont, dis-tu, esté cause de ta guerison, m'y ont obligée, & en fin parce que Thamire m'a donnée à toy.

  Mais, Madame, pour esclarcir toutes ces choses, ne luy commanderez vous pas qu'il me réponde, à fin que par sa bouche vous tiriez la cognoissance de la verité ? Je te demande donc, Calydon, avec quel attraict la premiere fois que tu commenças de m'aymer, donnay-je naissance à ton Amour ? tu ne répons point. A ce mot voyant qu'il se taisoit, Madame, dit-elle, s'adressant à la Nimphe, commandez luy, s'il vous plaist, qu'il me réponde. Et Leonide le luy ayant ordonné : Vous me faites, dit-il, une demande que vous pouvez aussi bien resoudre que moy : mais puis que vous la voulez sçavoir de ma bouche, je vous diray, que la faveur que je receus de vous ne fut autre que de vous laisser voir à moy au sacrifice qui se fit le sixiesme de la Lune. Estois-je la seule fille, adjouta Celidée, qui assistay à ce sacrifice, & toy le seul Berger du Hameau qui y fust ? Toutes les Bergeres du village, respondit-il, & presque tous les Bergers y estoient. Et comment, repliqua la Bergere, ne fis-je une seule action particuliere pour t'attirer, ny pour acquerir ton affection ? Tant s'en faut, respondit Calydon, & en cela vous devez recognoistre que cette amour est ordonnée du Ciel, & presque destinée entre nous, vous ne tournastes pas mesmes les yeux vers moy, & toutesfois aussi tost que je vous vy, je vous aimay, comme forcé par une puissance interieure, à laquelle il m'estoit impossible de resister. Mais peut estre, ajouta la Bergere, lors que je recognus d'estre aimée, je conservay ceste bonne volonté avec artifice, & l'allay augmentant avec des faveurs. Il ne faut point, interrompit incontinent le Berger, que vous vous donniez cette gloire, mon affection est née, sans que vous y ayez rien rapporté, elle a continué sans vous, & s'est augmentée sans vous, j'entends sans que vous y ayez rien d'avantage contribué, sinon d'estre vous mesmes. Au contraire dés la premiere fois que vous la recogneutes, (car sans vous l'avoir découvert avec mes paroles, j'ay bien sceu que vous y pristes garde) quel mauvais visage ne receus-je point de vous ? & depuis quelle cognoissance de mauvaise volonté ne m'avez vous point donnée ? de sorte que si veritablement, comme vous dites, je suis monstre d'amour, je le suis, pource que c'est chose monstrueuse, qu'un Amant puisse si longuement conserver son affection parmi tant de rigueurs & d'occasions de hayne : car je puis dire que jamais une seule de vos actions n'a deu avoir autre nom pour mon regard que celuy de rigueur & de hayne, si ce n'est en apparence, lors que durant ma maladie vous me vintes voir, afin de conserver ma vie, mais avec un cruel dessein de me faire une autre fois mourir plus cruellement. Alors la Bergere continua de cette sorte.

  Vous oyez, grande & sage Nimphe, par la bouche mesme de Calydon, que s'il m'a aimée je n'y ay contribué du mien, sinon d'estre telle que je suis, & contre cela quel remede pouvois-je inventer ? Mais que me respondra-t'il si maintenant devant le throne de la Raison je luy dis : Puis, Berger, que je ne consenty jamais à tes recherches, pourquoy veux-tu que je participe à la peine & à la honte de l'erreur que tu as faite ? Celle que sans vengeance j'ay soufferte jusques icy de tes importunitez ne te doit-elle suffire ? tu m'as aimée, dis-tu, & pour cette amour je t'en dois rendre une autre : mais escoute ce que la Raison te dit, tu as aymé Celidée, & en l'aimant tu l'as offencée, & quelle autre recompense te doit-elle que la haine ? Et il est vray, Berger, que ne voulant prendre de toy la vengeance qui eust esté raisonnable, je me contentay de te hayr en mon ame, te pardonnant le reste pour l'amitié que Thamyre te portoit. Que si comme tu dis j'ay sceu ton amour par tes pleurs & ta maladie, ce n'estoit pas m'obliger davantage à t'aymer, mais à te hayr plus cruellement.

Et dy moy, Calydon, puis que Thamire a tant pris de peine comme tu dis, de te faire bien instruire, en quel lieu de la terre as tu apris qu'il fut bien seant à une fille telle que je suis d'aimer, & de souffrir d'estre aimée ? Que si ceste opinion n'est en lieu du monde que parmi ceux qui tiennent le vice pour vertu, ne m'offences tu pas infiniment, de rechercher de moy ce qui est contraire à mon devoir ? Tu m'as aimée, dis-tu, parce que tu ne t'en és peu empécher : Et mon amy quand ce seroit m'obliger que de m'aymer, quelle obligation te pourrois-je avoir si tu faits ce que tu ne peus t'empécher de faire ? Tu t'excuses envers Thamire de ce que tu m'aimes, encor qu'il ne le veuille pas, parce, dis-tu, que tu n'es pas coulpable de ce que tu fais par force, que si tu penses estre exempt du blasme en errant par force, & comment penses tu estre digne de recompense, si par force tu faits quelque chose qui autrement meriteroit quelque recognoissance ? Ou declare toy coulpable envers Thamire, ou cesse de demander recompense de ton service forcé. Mais aussi si tu m'as aimée en despit de moy, en suis-je punissable ? t'en ay-je prié, t'en ay-je donné les occasions. Tu dis que non. Cette amour m'a-t'elle rapporté quelque contentement ou quelque advantage ? En suis-je devenuë plus belle, plus vertueuse, ou meilleure ? s'il ne m'en est revenu que de la peine, ô Dieux ! & où est ton jugement, Calydon, de me demander recompense au lieu de chastiment ? ou plustost quelle effronterie est la tienne, d'avoir la hardiesse devant ceste grande Nimphe, de requerir des graces & des loyers de moy, au lieu de demander pardon & te repentir de tes fautes ?

  Je voy bien que tu me veux dire que je ne devois te maintenir en erreur, si je tenois pour telle l'Amour que tu m'as portée, ny te donner des paroles, pour te retenir en vie, lors que ton mal estoit prest à vanger l'offence que tu m'avois faite. Mais, Calydon, n'auray-je pas sujet de t'appeller ingrat, & mescognoissant du bien que je t'ay fait, puis qu'outre la plainte & le reproche que tu m'en faits, tu le prends encore tout autrement que tu ne dois ? Où fut jamais le coulpable qui trouvast son juge trop doux ? où fut jamais l'offenseur qui se plaignit, qu'au lieu de vengeance il ait receu des bien-faits & des courtoisies ? Quoy donc ? parce que je n'ay pas voulu ta mort, je suis coulpable de ta vie, parce qu'au lieu de me venger de toy, j'en ay eu pitié, & t'ay fait des faveurs, tu m'accuses & me veux faire chastier. Jugez, Madame, comme il a l'entendement blessé, & comme il prend la raison à contre-poil. Mais ne te fasche point Berger, ne m'accuse ny ne me louë de ceste action : car je n'en dois avoir loüange ny blasme, puis que celle dont tu te plains fut une de ces actions forcées que tu dis ne devoir estre, ny recompensées, ny punies.

  L'amitié que je portois à Thamyre, qui m'en avoit requises par toutes les plus obligeantes conjurations dont il se peut aviser, en fut la cause. Tu soufris, Calydon, de ce que j'ay dit que l'amitié que je portois à Thamyre m'avoit obligée à traitter ainsi avec toy, parce qu'il te semble que celle qui peu auparavant s'est declarée si forte ennemie d'amour, ne devroit pas avouer maintenant que l'amour eust ceste puissance sur son ame. Mais, Berger, tu te trompes si tu penses qu'estant ennemie d'amour, je le sois toutesfois de l'amitié ou de ceste vertu qui fait estimer les choses comme elles doivent estre prises. J'ay ouy dire, grande Nimphe, qu'on peut aimer en deux sortes : l'une est selon la raison, l'autre selon le desir. Celle qui a pour sa regle la raison on me l'a nommée amitié honneste & vertueuse, & celle qui se laisse emporter à ses desirs, Amour. Par la premiere, nous aymons nos parens, nostre patrie, & en general & en particulier tous ceux en qui quelque vertu reluit : par l'autre ceux qui en sont atteints sont transportez comme d'une fievre ardente, & commettent tant de fautes, que le nom en est aussi diffamé parmi les personnes d'honneur que l'autre est estimable & honorée. Or j'advoüeray donc sans rougir que Thamire a esté aymé de moy : mais incontinent j'adjouteray pour sa vertu, & que de mesme j'ay esté aimée de Thamire, mas selon la vertu. Que si Calydon me demande comment je puis discerner ces deux sortes d'affection, puis qu'elles prenent quelquefois l'habit l'une de l'autre : je luy respondray, que la sage Cleontine m'enseignant comment j'avois à vivre parmi le monde me donna ceste difference de ces deux affections : Ma fille, me dit-elle, l'âge qui par l'experience m'a fait cognoistre plusieurs choses m'a apris que la plus seure cognoissance procede des effects : c'est pourquoy pour discerner de quelle façon nous sommes aimées, considerons les actions de ceux qui nous ayment : si nous voyons qu'elles soient dereglées & contraires à la raison, à la vertu, ou au devoir, fuyons les comme honteuses : si au contraire nous les voyons moderées, & n'outrepassant point les limites de l'honnesteté, & du devoir, cherissons les & les estimons comme vertueuses. Voila, Berger, la leçon qui m'a fait cognoistre que je devois cherir l'affection de Thamire, & fuyr la tienne : car quels effects m'a produits celle de Calydon ? Il ne faut point les particulariser encore une fois, puis, Madame, qu'il ne les vous a point cachez. Des violences, des transports, & des desespoirs dont elle est toute pleine, ne furent jamais ce me semble des effects de la vertu. Que si nous considerons celle de Thamyre, qu'y remarquerons nous que la vertu mesme ? Quand a-t'il commencé de m'aimer ? en une saison qu'il n'y avoit pas aparence que le vice l'y peut convier. Comment a-t'il continué ceste amitié ? en sorte que l'honesteté ne s'en sçauroit offencer. Mais en fin pourquoy s'en est-il despoüillé ? pour les considerations qu'il vous a desduites luy mesme. Que si en tout cela la raison ne paroit, voire si elle ne parle par tout, je m'en remets à vostre jugement Madame. Tant y a que ces considerations me firent recevoir l'amitié de Thamyre, & rejetter celle de Calydon, & que ceste amitié sans plus me contraignit de voir ce Berger quand il fut malade, de luy donner des parolles pour remede de son mal, tant pour satisfaire à Thamire, qu'à la compassion naturelle que nous devons tous avoir les uns des autres. Que si en aymant Thamire j'ay failly, & bien Calidon pour te satisfaire je l'advoüeray, & m'en repentiray, avec protestation de n'aimer plus Thamire, ny de retumber jamais en semblable faute. Mais que pour cela je doive estre obligée à t'aimer, je ne le crois pas : car ce seroit me chastier d'un erreur en m'en faisant commettre un autre encor pire.

  Tu diras contre ma deffence, qu'ayant donné toute puissance à Thamire sur moy, qui m'a par apres remise en tes mains, il ne me doit estre permis de contredire à la disposition qu'il en a faite. Mais escoute la plaisante conclusion que tu fais : Je te choisis pour mon mari, donc l'ayant esté quelque temps tu me peux donner à un autre. Il faut que tu sçaches Calydon, que la raison pour laquelle je donnay à Thamire toute puissance sur moy, fut parce que je l'aimay, & je l'aimay d'autant qu'il m'aima, & par ainsi s'il a quelque pouvoir sur moy, c'est parce qu'il m'a aimée : mais si ce n'est que pour ceste occasion, ne sçay-tu pas que la cause n'estant plus, l'effet n'y peut estre ? si bien que s'il ne m'aime plus, il n'a plus de pouvoir sur moy.

  Mais, me diras-tu, il jure qu'il continuë de t'aymer, & que c'est la raison, & non pas faute d'amitié qu'il fait qu'il te remet à un autre. Je te répondray Berger que je n'en croy rien, & toutesfois si la raison peut cela sur son amitié, pourquoy trouveras-tu estrange que ceste mesme raison ait autant de force sur la mienne, & m'empesche de le faire ? Est-il raisonnable que j'aime ce que la nature & la raison me deffendent d'aimer ? La nature me le deffend, qui dés l'heure que je te vis me mit dans le cœur une si grande contrarieté, & haine secrette que je ne me peu empescher de desaprouver tout ce que je voyois qui te contentoit. Sois certain, Calydon, que ce n'est point pour te mépriser ce qu[e] j'en dis, mais seulement pour la verité. Je choisiray tousjours plutost de reposer dans le tombeau, que de vivre avec toy, non pas que je ne recognoisse bien que tu merites une meilleure fortune : mais parce que je ne croy pas que la mienne soit en ton amitié, & que la nature me retire de toy avec tant de violence sans quelque cause : Or si cela est, comme je ne te l'ay jamais caché, pour quel sujet me peux-tu pretendre tienne, puis que la nature me le deffend, & la raison aussi qui n'est jamais contraire à la nature ? Vy en repos, Calydon, & si tu ne m'aymes point, ne vueille par ton opiniastreté, rendre deux personnes malheureuses : car en fin tu ne le serois guere moins que moy : Et si tu m'aimes, contente toy de la peine que tu me donnes par ton amitié, sans vouloir me surcharger d'une autre insuportable, en me contraignant de t'aymer. Et sois certain que Lignon peut retourner à sa source beaucoup plus aysément que tu ne parviendras à l'amitié de Celidée.

  Or, Madame, voila la responce que je puis faire aux mauvaises raisons de Calydon, mais maintenant il me reste un plus dangereux ennemy à combattre, & qui m'oppose bien des armes plus fortes, & m'offence avec des coups plus cuisants. C'est de cet ingrat Thamire dont je parle ; ce Thamire qui veritablement a esté aimé de moy, & de qui j'ay creu d'estre aimée autant que personne le sçauroit estre. Mais helas ! que me demande-t'il maintenant ? peut-t'il croire en vie celle qu'il a remise entre les mains du plus cruel ennemy qu'elle eust ? Peut-il esperer encor quelque amitié de celle qu'il a si indignement outragée ? Par quelle raison me peut-il demander que je l'aime ? Est-ce parce qu'il m'a aymée, ou que je l'ay aimé ? Cela, Madame, estoit bon en ce temps là ; mais maintenant que de sa volonté il a cessé de m'aimer, & que par force il m'a contrainte de ne l'aimer plus, pourquoy me vient-il representer le temps passé, qui n'est plus, & qui ne peut revenir ? temps de qui la memoire m'oblige plus à la hayne envers luy, que non pas au desir qu'il fust encore, puis que je recognois maintenant qu'il le meritoit si peu. Je l'advoüe, je l'ay aymé : mais tout ainsi que me donnant à un autre, il m'a montré par effet qu'il ne m'aimoit plus : qu'il ne trouve pas estrange, puis que mon amitié procedoit de la sienne, que je n'en aye plus pour luy. Pourquoy a-t'il coupé l'arbre dont il desiroit avoir le fruict ? Il m'a fait plus d'outrage que je ne luy en faits, puis qu'il a esté le premier offenseur, & toutefois j'en suis satisfaite, je ne m'en plains pas, & s'il m'en doit de retour, je l'en quitte de bon cœur, & qu'il ne me recherche plus d'une chose impossible. Qu'est-ce qu'il vient me demander ? ne sçait-il pas que tant que nostre amitié a esté mutuelle, j'ay esté à luy, & il a esté à moy, & en ce temps là il a peu disposer de moy par les loix de l'amitié, comme d'une chose sienne ? Que s'il m'a donnée à Calydon, par quelle raison me peut-il plus pretendre sienne ? s'il a quelque affaire de moy, qu'il recoure à celuy a qui il m'a cedée, & s'il peut me r'avoir de luy, qu'il revienne à la bonne heure, je verray apres ce que j'auray à faire : mais s'il l'en refuse, qu'il ne se plaigne plus de moy, ny ne me demande plus l'amitié qu'il a quittée, mais que seulement il se ressouvienne de ne donner une autrefois ce qu'il pensera luy estre necessaire. Il m'a sacrifiée à ce qu'il dit, pour la santé de Calydon, monstrant en cela qu'il l'avoit plus cher que moy : Et bien à la bonne heure, mais ne se contente-t[']il que son sacrifice ait esté receu, & que son cher Calydon ait esté rappellé du tombeau ? Ou bien veut-il retirer ingratement comme sacrilege, ce qu'il a voüé aux manes de son frere ? Oste, Thamyre, ceste pensée de ton ame, le Ciel t'en puniroit, & ne faut que tu esperes, puis que j'ay esté offerte pour le salut de Calydon, que je vueille jamais plus me rabaisser aux hommes. Et à la verité ayant esté si mal traittée de celuy que j'estimois plus que tous les hommes, ce seroit une grande imprudence de me remettre entre les mains de celuy qui m'a sceu si mal conduire. Quoy ? Thamire, me voudrois tu encor r'avoir, afin de sauver la vie une autresfois à quelqu'un de tes parens ou amis ? ne me recherche[s] tu maintenant que pour me conserver tienne jusques à ce que Calydon retumbe malade ? Contente toy que la disposition que tu fis une fois de moy reduisit ma vie à tel terme, que si tu desires me r'avoir pour le salut de ceux que tu cheris plus que moy : tu dois estre asseuré que je desire avec plus de raison me conserver à moy-mesme, pour me maintenir la vie que j'ayme beaucoup plus que celle d'un autre à qui tu me veux donner. Mais ne sois pas glorieux de m'avoir reduitte à l'extremité dont je parle : car si j'ay pleuré ton depart, je me ris, Thamyre, de ton retour. Voyla, dis-je en moy-mesme, celuy qui a fait si peu de conte de mon amitié qu'il a plus aimé le contentement d'autruy que ma vie propre : le voila, ce liberal du bien d'autruy, qui regrette les larmes aux yeux, la prodigalité qu'il en a faite. O Dieux combien estes-vous justes, puis que m'ayant veuë offencer par ces deux Bergers, & cognoissant mon innocence, vous avez pris ma protection, & m'avez vengée par mes ennemis mesmes ! Quels desplaisirs ne reçoit point ce perfide, par celuy mesme à qui il m'a voulu donner ? Et quelles peines ne ressent point cest importun persecuteur de mon repos, par celuy mesme qui luy a donné tout le droict qu'il pretend sur moy, maintenant qu'il se veut dédire de cette impertinente donation ? Qui ne voit point en eux le bras de Tharamis, & qui ne recognoit en leur vie l'effect de la vengeance divine ? Que si cette cognoissance est si claire, comment dois-je douter, Madame, que recognoissant le jugement que les Dieux en ont fait par la punition qu'ils leur ont ordonnée, vous ne ratifiez en terre maintenant par vostre sentence, ce que dans les cieux ils on[t] desja jugé sur ce different ?

  Ainsi finit Celidée, & faisant une grande reverence à la Nimphe, donna cognoissance qu'elle ne vouloit parler davantage, qui fut cause que Leonide commanda à Thamyre de dire ses raisons, à quoy satisfaisant il commença de parler ainsi.


RESPONCE
DU BERGER THAMYRE.



  A Ce que je vois, grande Nimphe, il m'est advenu comme à celuy qui forge & trempe avec une grande peine le fer qu'un autre luy met apres dans le cœur : car ayant eslevé ce Berger & ceste Bergere avec tout le soin qu'il m'a esté possible, leur ayant apris, s'il faut dire ainsi, de parler & de vivre parmi le monde, à quoy se servent-ils maintenant de ce que je leur ay enseigné, sinon l'un à me ravir le cœur, & l'autre à me le percer de tant d'offences, qu'il ne me reste nulle esperance de vie que celle que j'attens de vostre favorable jugement ? Et bien je suis la bute de l'ingratitude & de la mescognoissance, mais encore que ces blesseures soient si sensibles, si aymay-je mieux en estre l'offensé que l'offenseur, & voir en moy les coups de la main d'autruy, qu'en autruy ceux de la mienne, tant je suis esloigné naturellement de cette erreur infame, & ennemie de la societé des hommes. Il aviendra peut-estre que recognoissant la faute que vous commettez tous deux, vous en aurez du regret, & vous repentirez de l'outrage que je reçois de vous en eschange des bons offices que vous advoüez d'avoir receu de moy : Et lors ces paroles pleines d'artifice dont vous vous armez à ma ruine, seront employées aux justes reproches que je vous devrois faire maintenant, si je ne vous aymois encores l'un & l'autre, & si cette affection que je vous porte ne surmontoit de beaucoup les injures que vous me faites. Or sus, mes enfans, je les vous pardonne, j'ay bien supporté jusques icy vos jeunesses, je n'ay pas moins de force maintenant ny moins de volonté de les excuser à l'avenir : mais recognoissez le, & me cognoissez, advoüez le, & dites que pour pardonner de si grandes mescognoissances, il ne faloit pas une moindre amitié que la mienne.

  Je voy bien, Madame, que je parle aux sourds, & que je conseille des rochers, qui n'escoutent point mes parolles, si n'ay-je peu m'empécher avant que de venir aux raisons de donner cela à l'affection que je leur porte, afin d'essayer cette voye plus douce & plus honorable pour eux, que celle de la contrainte de vostre jugement : mais puis qu'ils demeurent obstinez, usons du fer & du feu en leurs playes, puis que les doux remedes y sont inutiles.

  Voicy donc les meilleures raisons que Calydon allegue. Tu m'as donné Celidée, & tu estois obligé de me la donner par l'asseurance que mon pere a euë en toy, par l'amitié que tu m'as portée, & par l'espoir que tu as eu de m'obliger à toy. Et tu m'offences davantage de la vouloir retirer apres me l'avoir donnée, que si tu me l'eusses refusée dés la premiere fois. C'est ce me semble, grande Nimphe, tout ce que ce Berger a voulu dire, avec une si grande abondance de parolles, & contre la raison, & contre luy mesme, & contre moy.

  Ingrat Berger, tu te veux prevaloir à mon desadvantage de ma bonté, & de la pitié que j'ay eu de toy. Tu dis que je t'ay donné Celidée, & pourquoy te l'ay-je donnée ? estoit-ce point que je m'ennuyasse d'elle, ou seullement pour favoriser ton plaisir ? Nullement, dis-tu, mais pour te sauver la vie, tu m'es donc obligé de la vie : & n'es tu pas bien ingrat de la vouloir oster à celuy qui te la conservée ? Que si je te l'ay donnée pour te maintenir en vie, quel tort te fais-je de te la demander maintenant que je vois ta vie asseurée ? Mais, diras-tu, si je suis guery, ç'a esté pour l'esperance que j'ay euë, que Celidée me demeureroit : Et qu'importe comme que tu sois revenu en santé, pourveu que tu ne sois plus en danger ? La courtoisie & la discretion nous enseignent, que quand nous nous sommes servis en nostre necessité de ce qui est à nos amis, nous le leur rendions avec des remerciements. Tu es bien loin de cette courtoisie & de cette discretion, puis que t'ayant donné l'esperance des bonnes graces de Celidée, & la santé t'estant revenuë par son moyen, maintenant tu la veux pretendre tienne, & cherche[s] par tes parolles d'en trouver des pretextes pour couvrir ton ingratitude. Mais peut estre il dira, Madame, que si je la retire, il retombera aux mesmes accidens, & aux mesmes dangers de sa vie qu'il a esté. Nullement, grande Nimphe, nous l'avons veu par experience : car estant asseuré que Celidée ne sera jamais sienne, il est bien devenu un peu plus melancoliq[ue] qu'il n'estoit pas : mais on n'a point veu d'apparence qu'il fust en danger de sa vie, & c'est ce qui a causé, que recognoissant qu'il ne s'agissoit plus de sa vie, mais de son plaisir seulement, j'ay pensé que mon contentement me devoit estre aussi cher que le sien, & que l'occasion estant passée, pour laquelle je luy avois cedé Celidée, je pouvois la retirer sans l'offencer. Mais soit ainsi qu'il y ait encore du danger pour luy : Il y en a aussi pour moy, & de telle sorte que la mort m'est plus asseurée que la vie si je suis privé de cette belle. Jugez, Madame, si par toute sorte de devoir il n'est pas obligé à faire autant pour moy, que j'ay fait pour luy, s'il croit que j'aye deu luy remettre Celidée, afin de luy sauver la vie, à cause que son pere m'a aimé, & me la recommandé à sa mort ; pourquoy ne juge-t'il qu'il est obligé à me la remettre, maintenant qu'il s'agist de ma conservation pour les mesmes respects de l'amitié que son pere m'a portée, & pour la recommandation qu'il m'a faite de luy ? Puis qu'il n'y a point de doute que si cela m'a peu obliger en son endroict à quelque devoir, cette mesme consideration le rend encor plus mon redevable, & par ainsi si l'amitié que j'ay portée à Calydon m'a obligé d'avoir soing de sa vie, peut-il croire que pour ne m'estre mescognoissant il ne soit obligé d'en avoir encor davantage de la mienne ? Que si comme il l'advouë, je la luy ay remise, pour l'obliger à me rendre de semblables offices, soit en ma necessité, soit quand je les luy demanderay, pourquoy ne le fait-il à cette heure que je l'en requiers, & qu'il sçait bien (l'ingrat qu'il est) que je ne puis vivre s'il me les refuse ? n'est-il pas de mauvaise foy s'il me les nie ? n'est il pas ingrat s'il ne me les rend ? & n'est-il pas indigne de se dire fils de celuy qui m'a tant aimé, puis qu'il croit que cette amitié m'a obligé à me priver de la chose du monde que j'ay euë la plus chere ? Et ne merite-t'il pas que je le desadvouë pour parent, puis qu'il a si peu de ressentiment de ma mort qu'il voit toute certaine ? voire ne le dois-je pas nier mon amy, puis qu'en mon extreme necessité je ne reçois pas les offices que je luy ay rendus ? & bref ne le dois-je pas tenir pour le plus cruel ennemy que je puisse avoir, puis qu'il pourchasse contre raison, & avec tant de violence de me donner la mort ?

  Le souvenir des ingratitudes, receuës des personnes qui nous sont obligées, nous donne des desplaisirs tant insupportables, qu'il m'est impossible de respondre au long à ce Berger qui m'a tant offensé. Je vous diray donc, Madame, en peu de mots, que si pour luy avoir cedé Celidée, il m'est obligé de la vie, je luy quitte cette obligation, & veux bien qu'il ne m'en ait point, pourveu qu'il me quitte ma Bergere. Et pour monstrer qu'il est hors de tout danger, il ne peut nier qu'il n'y ait plus d'une Lune qu'il a eu le refus de Celidée. Elle luy a dit, Je ne vous aimeray jamais, elle luy a fait sçavoir que sa mere luy avoit promis de ne la marier jamais contre sa volonté, & en mesme temps luy a juré que le Ciel & la Terre se r'assembleroient plustost qu'elle s'unist d'affection avec luy : toutesfois vous le voyez, il ne vit pas seulement, mais tasche d'oster la vie à celuy qui la luy a conservée. Que si je suis asseuré & luy aussi que Celidée ne sera jamais sienne : n'est-il pas le plus ingrat & mescognoissant homme du monde, de me vouloir empécher que je ne l'obtienne ? Il n'y a plus d'esperance pour luy, & pourquoy ne veut-il point qu'il y en ait pour moy ? s'il desire qu'un autre possede ce bien plustost que moy, peut on voir une ingratitude semblable à la sienne ? & puis-je avoir tort de clorre les yeux à toutes les considerations qui pourroient estre à son advantage, puis qu'il en a si peu à ce qu'il me doit ? Je luy ay donné ce qui estoit à moy, & il ne me veut laisser ce qui n'est à luy. Je luy ay sauvé la vie en me despoüillant de ce que j'avois de plus cher, & il me la veut ravir en me refusant ce qui ne fut ny ne sera jamais sien. Mais, grande Nymphe, toutes ces disputes entre luy & moy sont bien ce me semble hors de propos, puis que son malheur & la trop grande amitié que je luy ay portée, nous oste à tous deux ce bien que nous nous refusons l'un à l'autre. Quel droit y as-tu Calidon, puis que elle ne t'aime point ? nul autre, diras-tu, sinon celuy de mon affection, & du don que tu m'en as fait. Mais, Berger, comment y peux tu pretendre pour ton affection, puis que tu vois assez qu'elle la refuse & la desdaigne ? & comment pour le don que tu as receu de moy, puis que je ne t'ay peu remettre autre chose que la part que j'y avois ? Or tout ce qui estoit mien dépendoit de sa volonté, que si cette volonté s'est retirée de moy, quel pouvoir m'y reste-il ? Tu n'y as donc rien, Berger, & n'y dois rien pretendre. Voyons maintenant quel est le droict que j'y puis demander. O Dieux ! qu'il seroit grand, s'il n'y avoit point eu de Calidon au monde ! car une amitié d'enfance, un soin si longuement continué, une recherche si pleine d'honesteté, & depuis une affection si violente, & une si longue possession de ses bonnes graces ne rendoient ma cause que trop forte, si Calidon n'eust point esté, ou si estant il eust esté sans yeux, ou ayant des yeux s'il les eust conduits, comme la raison luy ordonnoit.

  J'advouë, belle Celidée, (& je l'advoüe les larmes aux yeux, & le regret au profond du cœur,) j'advouë dis-je, que vous avez plus de raison de vous plaindre de moy, que ny voz paroles, ny les miennes ne sçauroient representer : Je confesse que jamais amitié ne receut un plus grand effort, que celuy que la vostre a souffert de mon imprudence. Mais qui doit supporter, voire vaincre les plus grandes difficultez, sinon celuy qui en a la force & le courage ? Et bien, je vous ay fort outragée, mais ne devez vous desdaigner cette offence, pour monstrer que veritablement vous m'aimiez ? Quelle preuve de vostre amour ne m'avez-vous autrefois promise ? Qu'est-ce que vous ne m'avez point dit qu'elle surmonteroit ? Je vous somme maintenant de vostre parole, & si vous vous en desdites, & que vostre jugement alteré par l'offence, ordonne autrement qu'à mon advantage, j'appelle de vous à vous mesmes lors que vous recevrez les advis de vostre amour, aussi bien que maintenant vous n'escoutez que ceux du despit. Et comment me vouliez-vous rendre preuve de vostre bonne volonté, si quelque semblable occasion ne se fust offerte ? Quoy donc ? tant que je vous eusse obligée par services, par affections & par toutes sortes de devoirs, vous eussiez continué de m'aimer ? appellez vous cela une preuve d'affection, ou plustost n'est ce pas une reconnoissance d'obligation ? Il faloit pour me rendre tesmoignage de vostre amitié, que ce fust en une occasion où vous eussiez sujet de me hayr : la fortune a voulu que cette-cy se soit presentée, j'en ay à la verité du regret, mais puis qu'elle est advenuë, y a t'il apparence que vous ne la receviez pas, ou que vous puissiez vous desdire de ce que vous m'avez tant de fois promis ? Quoy donc ? vous serez peut estre de ces personnes, qui loin du peril se vantent de ne rien craindre, & à la premiere rencontre de l'ennemy se vont cacher sans resistance ? Mais direz-vous, comment esperes-tu, Tamire, de recevoir les fruicts que l'amour produit si imprudemmen[t] tu en as couppé l'arbre ? tu le devois pour le moins conserver & non le rendre un tronc inutile, si tu faisois dessein de t'en prevaloir. Ha belle Celidée ! permettez moy de vous dire que j'eusse plustost couppé ma vie que cette chere plante d'Amour, & que quand je l'eusse entrepris il m'eut esté impossible. Et toutefois soit ainsi que mon imprudence l'ait couppée, ne sçavez-vous pas que le Myrthe est l'arbre d'Amour, & pourquoy le voulez-vous changer en Ciprés ? Le Myrthe est de ceste nature, que plus il est coupé, & plus il rejette de diverses branches. Que je voye donc cet effect en vostre ame, afin que je croye que veritablement ç'a esté un arbre d'Amour, & non pas une plante funeste.

  Mais je veux que la faute que j'ay commise en vous quittant soit tresgrande, vous semble-t'il que mon erreur puisse vous donner permission d'en commettre un semblable ? Si vous le jugez ainsi, il n'y a point de doute, que comme en m'esloignant de vous, vous prenez sujet de vous esloigner de moy ; que de mesme en retournant vers vous, je ne vous convie de vous en retourner vers moy : ou bien vous advouerez que vous n'avez des yeux que pour les mauvais exemples, & demeurez aveugle pour les bons. Donc vous vous laisserez plus emporter à l'offence qu'à la satisfaction, & vous consentirez qu'aupres de vous le mal ait l'advantage par-dessus le bien ? Cette resolution est indigne de l'ame de Celidée, qui ne promet par sa veuë que toute douceur.

  Mais vous dites que vous ayant donnée à Calidon, si j'ay affaire de vous, c'est à luy à qui il faut que je vous demande. Cette responce me mettroit bien en peine pour le peu de bonne volonté que j'ay reconnuë en ce Berger, si je ne vous avois ouy dire qu'il m'estoit impossible de vous donner à luy. Or l'affaire est parvenuë en ce point qu'il faut que vous soyez ou à luy ou à moy : que si vous niez d'estre mienne à cause de ceste imprudente donation, & bien Celidée, pour n'estre à Tamire, vous serez à Calidon : voyez si ce changement vous est plus agreable. Que si au contraire vous refusez d'estre à Calidon, vous ne pouvez nier que vous ne soyez à moy, puis qu'ayant esté mienne, & la donation que j'en avois faite n'ayant point eu d'effect, toute sorte de droit ordonne que la chose donnée revienne à son premier possesseur. Et vous ne devez vous offenser, comme il semble que vous faites, de ce que je vous ay sacrifiée pour la santé de Calidon, puis que les Hosties que nous offrons aux Dieux, sont tousjours les choses les plus entieres & parfaites que nous ayons. Et ne pensez pas pour cela si je continuë de vous aimer, que je sois sacrilege, ni que je profane les choses saintes & sacrées, puis que nous aimons bien les Dieux mesmes, voire c'est le plus grand commandement qu'ils nous facent que de les aimer : que si outre cette amitié, je desire de vous posseder, ne croyez point que je commette offense, ni contre eux, ni contre vous, puis que nous n'avons rien qui ne soit à eux, & que d'oresnauant je ne vous aimeray pas seulement, mais vous adoreray avec toute sorte de devoir & de submission. Et pour Dieu ne me demandez plus jusques à quand je vous garderay, & si ce ne sera point pour vous employer encores à la guerison de quelque autre : car veritablement si je desire de vous r'avoir, c'est bien pour le salut de quelqu'un, mais pour celuy seullement de ce Thamire que Celidée a tant aimé, qui advoüant sa faute, ne la veut plus pretendre sienne par autre raison que par celle de son extreme affection, & qui ne voulant entrer en autre jugement avec elle qu'en celuy de l'Amour, se jette à ses genoux, & proteste par tous les Dieux de n'en bouger jamais qu'il n'ait perdu la vie, ou recouvré le bonheur d'e-stre encor aimé de Celidée.

  A ce mot, il se jetta en terre, & luy embrassant les jambes, luy arrosoit le giron avec ses larmes, dont presque toute la compagnie fut esmeuë, mesme Celidée pour ne luy en donner connoissance, luy mettant une main contre le visage, tourna la teste de l'autre costé. Alors la Nymphe voyant qu'ils ne vouloient rien dire davantage se leva, & tirant Paris, les Bergeres & Silvandre à part, leur demanda ce qu'il leur sembloit de ce different, les advis furent divers, les uns panchans d'un costé, & les autres d'un autre : en fin toutes choses ayans esté longuement debattuës, apres que chacun se fut remis en sa place, elle prononça son jugement de telle sorte :


JUGEMENT DE LA NYMPHE
LEONIDE.



  Trois choses se presentent à nos yeux, sur le different de Celidée, Thamire & Calydon : la premiere, l'Amour : la deuxiesme, le devoir : & la derniere, l'offense. En la premiere nous remarquons trois grandes affections : en la deuxiesme, trois grandes obligations : & en la derniere, trois grandes injures. Celidée dés le berceau a aimé Thamire, Thamire a aimé Celidée estant des-ja avancé en âge, & Calydon l'a aimée dés sa jeunesse. Celidée a esté obligée à la vertueuse affection de Thamire, Thamire l'a esté à la memoire du pere de Calidon, & Calidon aux bons offices de Thamire. Et en fin Celidée a esté fort offensée de Thamire quand il l'a vouluë remettre à Calydon, & Calydon n'a pas moins offensé Thamire & Celidée, Thamire en luy refusant la mesme courtoisie qu'il avoit receuë de luy, & Celidée en la recherchant contre sa volonté, & luy faisant perdre celuy qu'elle aimoit. Toutes ces choses longuement debattuës & bien considerées, nous avons connu que tout ainsi que les choses que la nature produit, sont tousjours plus parfaites que celles qui procedent de l'art : de mesme l'Amour qui vient par inclination, est plus grande & plus estimable que celles qui procedent du dessein ou de l'obligation. Davantage, les obligations que nous recevons en nostre personne mesme, estant plus grandes que celles que la consideration d'autruy nous represente, il est certain qu'un bienfait oblige plus que cette memoire : & en fin si l'offense meslée avec l'ingratitude est plus griefve que celle qui seullement nous offense, il n'y a personne qui n'advoüe celuy là estre plus punissable, qui les commet toutes deux. Or nous cognoissons que l'amour de Thamire procede d'inclination, puis qu'ordinairement celles qui sont telles, sont reciproques, & qu'aussi aimant Celidée, il en a esté aimé, ce qui n'est pas advenu à Calydon, de qui l'in-fertile affection n'a rien produit que de la peine & du mespris. De plus, les bons offices que Calydon a receus de Thamire, le rendent plus son obligé que Thamire ne le peut estre, à la consideration de son oncle : mais au contraire, l'offense de Calydon envers luy, estant meslée d'ingratitude, est beaucoup plus grande que celle que Calydon en reçoit, puis que Thamyre la peut presque couvrir du nom de vengeance ou de chastiment. C'est pourquoy, en premier lieu nous ordonnons que l'Amour de Calydon cède à l'Amour de Thamire, que l'obligation de Thamire soit estimée moindre que celle de Calydon, & l'offense de Calydon plus grande que celle de Thamire. Et quant à ce qui concerne Thamire & Celidée, nous declarons que Celidée a plus d'obligation à Thamire, mais que Thamire l'a plus offensée, d'autant qu'il l'a aimée avec tant d'honnesteté, & eslevée avec tant de soin, qu'elle seroit ingratte, si elle ne s'en tenoit obligée : mais l'offense qu'il luy a faite n'a pas esté petite, lors qu'au desadvantage de son affection, il a voulu satisfaire aux obligations qu'il pensoit avoir à Calydon. Et toutesfois, d'autant qu'il n'y a offense qui ne soit vaincuë par la personne qui aime bien : nous ordonnons de l'advis de tous ceux qui ont ouy avec nous ce different, que l'amour de Celidée surmontera l'offense qu'elle a receuë de Thamyre, & que l'amour que Thamire luy portera à l'advenir surpassera en eschange celle que luy a porté Celidée jusques icy : car tel est nostre jugement.

  Tel fut le jugement de Leonide, qui depuis fut suivy de tous trois, encor que le pauvre Calydon en receut tant de desplaisir, que n'eust esté la connoissance que depuis il eut du desdain de Celidée, il n'y a point de doute qu'il ne l'eust peu supporter : mais son mal en cette occasion luy servit de remede, lors que d'un jugement un peu plus sain, il peut considerer quelle obligation il avoit à Thamire, & quelle estoit sa folie, de vouloir estre aimé par force de Celidée. Toutesfois cette consideration n'eut guieres de force en luy pour le commencement, par ce que les premiers mouvemens furent trop grands en luy, se voyant tout à coup descheu de ses esperances : ce que la Nymphe prevoyant bien, afin d'esviter les regrets & les pleurs de ce Berger, aussi tost qu'elle eut prononcé les dernieres paroles de son jugement elle se leva, y estant mesme conviée par la nuit qui s'approchoit, ne restant guiere plus de jour qu'il luy en faloit pour se retirer chez son Oncle. Apres avoir donc salué ces belles Bergeres, elle & Paris prierent Silvandre de les conduire jusques hors du bois de Bonlieu, craignant de ne se pouvoir pas bien demesler de quelques sentiers entrelassez, parce qu'il estoit trop tard, ne voulant permettre à ces honnestes Bergeres de l'accompagner pour cette occasion. Elles se separerent donc de cette sorte, & peu apres la Nimphe & Paris licentierent aussi Silvandre, ayant passé le Pont de la Bou-teresse, & continuant leur voyage, arriverent chez Adamas, qu'il estoit prest à souper. Silvandre d'autre costé reprenant son chemin, laissa à main gauche Bonlieu, Temple dedié à la bonne Deesse, où elle est servie avec honneur & devotion par les Vestales & chastes filles Druides, sous la charge de la venerable Chrisante, & passa dans un bois si toufu, qu'encores que la Lune fust des-ja levée, & qu'elle esclairast, si ne pouvoit-il qu'à peine voir le chemin par où il passoit. Il est vray que ses pensées quelquesfois luy ostoient aussi bien la veuë que l'espesseur des arbres, parce que tout raui en la pensée de Diane, il ne voyoit pas mesme les choses sur lesquelles ses yeux se tournoient. Et de fortune, ayant choppé contre la racine d'un gros arbre, il reuint en luy mesme, & voulant prendre le chemin de son hameau, parce qu'il s'en estoit un peu destourné, sans y penser, il paruint en un lieu du bois, où les arbres pour estre rares luy laisserent voir la Lune. Elle avoit passé le plain de quelques jours, & ne laissoit toutesfois d'esclairer, de sorte que le Berger, oubliant tout autre dessein, se jetta à genoux pour l'adorer, parce que la conformité des noms de Diane & d'elle luy commandoit d'aimer cet Astre sur tous ceux qui paroissoient dans les cieux. L'ayant donc adorée, & sa Bergere en elle, il se releva, & tenant les yeux haussez vers elle, il luy parla de cette sorte.


SONNET.
RAPORT DE DIANE A
LA LUNE.



  BEl Astre flamboyant, qui dans un Ciel serain
Esclairez de la Nuict le visage effroyable,
Ne vous offensez point, si je vous dis semblable
A la Belle qui tient mon cœur dedans sa main.

  Comme vous chastement elle s'arme le sein
De tant de cruautez qu'elle en est redoutable,
Et quiconque la voit, Acteon miserable,
Devoré de desirs va l'appellant en vain.

  Tous les feux de la Nuit vous cedent en lumiere,
Et des belles Diane est tousjours la premiere,
Rien ne trompe voz coups, rien n'esvite ses yeux.

  Bref vous vous ressemblez, non elle est plus cruelle
Car un Endimion vous fit laisser les Cieux,
Mais nul Endimion ne se trouve pour elle.

  O Dieux ! s'escria-t'il alors, & que sera ce donc de toy Silvandre, puis qu'il n'y a point d'Endimion pour elle ? seroit-il possible que la Nature qui s'est pleuë en cest ouvrage, si jamais de tous ceux qui luy sont sortis de la main, elle en a eu quelqu'un d'agreable. Est-il possible dis-je qu'elle ait donné tant de beauté à cette Bergere, pour ne luy donner point d'Amour ? Quoy donc ? il n'y aura que les yeux qui jouyssent d'une chose si rare ? Et pourquoy ne permettent les Dieux que si nos cœurs en reçoivent les plus grands coups, nos cœurs aussi en ressentent le plus grand contentement ? L'ont-ils faite si belle pour n'estre point aimée ? Ou si nous l'aimons, l'ordonnent-ils seulement pour nous consumer ? Ah ! je voy bien qu'ils me respondent que si cette beauté a esté produite pour estre aimée, c'est pour sa propre gloire & pour le dommage de ceux qui l'aimeront, comme moy. Cette pensée l'arresta si court, qu'en cessant de marcher, apres l'avoir long temps roulée dans son esprit, il profera telles paroles.


SONNET.
QU'IL N'Y A CONSIDERA-
TION QUI L'EMPESCHE D'AYMER
sa Maistresse.


  Mon penser, he ! pourquoy me viens tu figurer,
Qu'il ne faut que je l'aime, & qu'elle est pour un autre ?
Si c'est pour un mortel, ne peut elle estre nostre ?
Et si c'est pour un Dieu, ne la puis-je adorer ?

  Si c'est pour un Mortel, qui sçauroit mesurer,
Entre tous les mortels son amour à ma flame ?
Et si c'est pour un Dieu, se peut-il voir une ame,
Qui d'un zele plus saint la puisse reverer ?

  Mais que nous vaut cela si cette ame cruelle,
Ne daigne regarder ceux qui meurent pour elle ?
L'Amour ou la Raison la forceront un jour.

  En fin elle aimera, puis que nul ne l'évite,
Que si c'est par Raison, gagnons la par merite,
Et si c'est par Amour, gagnons la par amour.

  La Lune alors, comme si c'eust esté pour le convier à demeurer davantage en ce lieu, sembla s'allumer d'une nouvelle clarté, & parce qu'avant que de partir, il avoit mis son troupeau avec celuy de Diane, & qu'il s'asseuroit bien que sa courtoisie luy en feroit avoir le soin necessaire, il resolut de passer en ce lieu une partie de la nuit, suivant sa coustume : car bien souvent se retirant de toute compagnie, pour le plaisir qu'il avoit d'entretenir ses nouvelles pensées, il ne se donnoit garde que s'estant le soir esgaré dans quelque valon retiré, ou dans quelque bois solitaire, le jour le surprenoit avant que la volonté de dormir, r'attachant ainsi le soir avec le matin par ses longues & amoureuses pensées. Se laissant donc à ce coup emporter à ce mesme dessein, suivant sans plus le sentier, que ses pieds r'encontroient par hazard, il s'eslongna tellement de son chemin, qu'apres avoir formé mile chimeres, il se trouva en fin dans le millieu du bois, sans se recognoistre. Et quoy qu'à tous les pas il choppast presque contre quelque chose si ne se pouvoit-il distraire de ses agreables pensées. Tout ce qu'il voyoit, & tout ce qui se presentoit devant luy, ne servoit qu'à l'entretenir en cette imagination. Si, comme j'ay dit, il bronchoit contre quelque chose : Je trouve bien encores, disoit-il, plus de contrarietez à mes desirs. S'il oyoit trembler les fueilles des arbres, esmeuës par quelque souffle de vent, O que je tremble bien mieux de crainte, disoit-il, quand je suis pres d'elle, & que je luy veux dire les veritables passions qu'elle pense estre feintes ! Que s'il leuoit quelquesfois les yeux en haut, considerant la Lune, il s'escrioit.

  La Lune au Ciel, & ma Diane en Terre.

  Le lieu solitaire, le silence, & l'agreable lumiere de cette nuit, eussent esté cause que le Berger eut longuement continué, & son promenoir, & le doux entretien de ses pensées, sans que s'estant enfoncé dans le plus espais du bois, il perdit en partie la clarté de la Lune qui estoit empeschée par les branches, & par les fueilles des arbres, & que revenant en luy mesme, voulant sortir de cet endroit incommode, il n'eust pas si tost jetté les yeux d'un costé & d'autre pour choisir un bon sentier, qu'il ouyt quelqu'un qui parloit aupres de luy. Encor qu'il s'entretint en ce lieu separé de chascun pour estre tout à luy mesme, si ne laissa-t'il d'avoir la curiosité de sçavoir qui estoient ceux qui comme luy passoient les nuits sans dormir, s'asseurant bien qu'il faloit que ce fust quelqu'un atteint de mesme mal qu'il estoit, faisant bien paroistre en cela qu'il est vray que chacun cherche son semblable, & que la curiosité a principalement un tres-grand pouvoir en amour, puis qu'ayant un si doux entretien que celuy de ses pensées, pour lesquelles il mesprisoit toutes choses, hormis la veuë de Diane, il estoit toutesfois content de les interrompre, pour apprendre des nouvelles de ceux qu'il ne connoissoit point. Les quittant donc pour quelque temps, & donnant cela à sa curiosité, il tourna ses pas du costé où il oyoit parler, & se laissant conduire par la voix à travers les arbres & les ronces qui s'espessissoient davantage en ce lieu, il ne se fut avancé quinze en vint pas qu'il se trouva dans le plus obscur du bois assez pres de deux hommes, qu'il luy fut impossible de reconnoistre, tant pour l'obscurite du lieu, que pour ce qu'ils avoient le dos tourné contre luy. Il vit bien toutesfois à leurs habits, que l'un estoit Druide, & l'autre Berger. Ils estoient assis sous un abre qui abreuvoit ses racines dans la claire onde d'une fontaine, de qui le doux murmure & la frescheur les avoit conuiez à passer en ce lieu une partie de la nuit. Et lors que Silvandre estoit plus desireux de les connoistre, il ouyt que l'un d'eux respondoit à l'autre de cette sorte. Mais, mon pere, c'est une chose estrange, & que je ne puis assez admirer, que celle que vous me dites de cette beauté : puis que selon vostre discours, il faudroit advoüer qu'il y en a d'autres beaucoup plus parfaites que celle de ma Maistresse : ce que je ne puis croire sans l'offenser infiniment. Car s'il estoit vray, il faudroit de mesme dire que la sienne ne seroit pas accomplie, puis qu'on ne doit tenir pour telle la beauté qui est moindre que quelque autre : crime ce me semble de leze Majesté, soit contre ma Maistresse, soit contre l'Amour. Il ouyt alors que le Druide luy respondoit : Mon enfant, vous ne devez nullement douter de ce que je vous dis, ny le croyant craindre d'offencer sa beauté ny vostre Amour, & je m'asseure que je le vous feray entendre en peu de mots. Il faut donc que vous sçachiez, que toute beauté procede de cette souveraine Bonté, que nous appellons Dieu, & que c'est un rayon qui s'eslance de luy sur toutes les choses creées : Et comme le Soleil que nous voyons, esclaire l'air, l'eau & la terre d'un mesme rayon, ce Soleil Eternel embellit aussi l'entendement Angelique, l'ame raisonnable & la matiere : mais comme la clarté du Soleil paroist plus belle en l'air qu'en l'eau, & en l'eau qu'en la terre, de mesme celle de Dieu est bien plus belle en l'entendement Angelique qu'en l'ame raisonnable, & en l'ame qu'en la matiere. Aussi disons-nous qu'au premier il a mis les Idées, au second les raisons, & au dernier les formes.

  Il vouloit continuer lors que le Berger l'interrompit de cette sorte : Vous vous eslevez un peu trop haut, mon Pere, & ne regardez pas à qui vous parlez : j'ay l'esprit trop pesant pour voler à la hauteur de vostre discours : toutesfois, si vous me faites entendre, que c'est que l'entendement, que l'ame, & que la matiere dont vous parlez, peut estre y pourrois-je comprendre quelque chose. Mon enfant, adjousta le Druyde, les entendements Angeliques, sont ces pures intelligences, qui par la veuë qu'ils ont de cette souveraine beauté, sont embellies des Idées de toutes choses : l'ame raisonnable est celle par qui les hommes sont differents des brutes, & c'est elle mesme, qui par le discours nous fait parvenir à la connoissance des choses, & qui à cette occasion s'appelle raisonnable. La matiere est ce qui tumbe sous les sens, qui s'embellit par les diverses formes que l'on luy donne, & par là vous pouvez juger, que celle que vous aimez peut bien avoir en perfection les deux dernieres beautez que nous nommons corporelle & raisonnable, & que toutesfois nous pouvons dire sans l'offenser, qu'il y en a d'autres plus grandes que la sienne. Ce que vous entendrez mieux par la comparaison des vases pleins d'eau : car tout ainsi que les grands en contiennent d'avantage que les petits, & que les petits ne laissent d'estre aussi pleins que les plus grands, de mesme faut-il dire des choses capables de recevoir la Beauté : car il y a des substances qui pour leur perfection en doivent recevoir selon leur nature beaucoup plus que d'autres, qui toutesfois ne se peuvent dire imparfaites, ayant autant de perfection, qu'elles en peuvent recevoir : & c'est de celles cy que sera vostre maistresse, que sans offence vous pouvez dire parfaite, & advoüer moindre que ces pures intelligences dont je vous ay parlé. Que si toutesfois vous ne vous laissiez emporter aux folles affections de la jeunesse imprudente, faisant peu de conte de cette beauté que vous voyez en son visage, vous mettriez toute vostre affection en celle de son esprit, qui vous rendroit aussi content & satisfait que l'autre jusques icy vous a donné d'occasions d'ennuy, & peut-estre de desespoir. Il y a long temps, respondit le Berger, que j'ay ouy discourir sur ce sujet, mais les desplaisirs que j'ay soufferts m'en avoient osté la memoire. Je me souviens à ceste heure qu'il y avoit un de vos Druides qui taschoit de preuver qu'il n'y avoit que l'esprit, la veuë, & l'ouyë qui deussent avoir part en l'Amour, d'autant disoit-il, que l'Amour n'est qu'un desir de Beauté, & y ayant trois sortes de beauté, celle qui tumbe sous la veuë de laquelle il faut laisser le jugement à l'œil, celle qui est en l'harmonie, dont l'oreille est seulement capable, & celle en fin qui est en la raison, que l'esprit seul peut discerner, il s'ensuit que les yeux, les oreilles, & les esprits seuls en doivent avoir la jouyssance. Que si quelques autres sentiments s'y veulent mesler, ils ressemblent à ces effrontez qui viennent aux nopces sans y estre conviez. Ha mon enfant ! adjousta l'autre, que ce Druide vous apprenoit une doctrine entenduë, peut-estre de plusieurs, mais suivie sans doute de peu de personnes. Et c'est pourquoy il ne faut point trouver estranges les ennuis & les infortunes qui arrivent parmy ceux qui ayment : car Amour, qui veritablement est le plus grand & le plus saint de tous les Dieux, se voyant offensé en tant de sortes, par ceux qui se disent des siens, & ne pouvant supporter les injures qu'ils luy font, soit en contrevenant à ses ordonnances, soit en profanant sa pureté, les chastie presque ordinairement, afin de leur faire reconnoistre leur faute : car toutes ces jalousies, tous ces desdains, tous ces rapports, toutes ces querelles, toutes ces infidelitez, & bref tous ces desnoüements d'amitié, que pensez vous, mon enfant, que ce soient que punitions de ce grand Dieu ? Que si nos desirs ne s'estendoient point au delà du discours, de la veuë, & de l'ouyë, pourquoy serions nous jaloux, pourquoy desdaignez, pourquoy douteux, pourquoy ennemis, pourquoy trahis, & en fin pourquoy cesserions nous d'aimer & d'estre aimez, puis que la possession que quelque autre pourroit avoir de ces choses n'en rendroit pas moindre nostre bon-heur ?

  Alors Silvandre ouyt, qu'avec un grand souspir, le Berger l'interrompit ainsi. Helas ! mon pere, que vostre discours semble estre veritable pour tous ceux qui aiment sinon pour moy ! car mon amitié a esté tant honneste, qu'il n'y a chaste Vestale qui s'en fust peu offenser, & quand l'Amour seroit le plus severe Juge de tous les Dieux, si suis-je tres-asseuré qu'il ne sçauroit trouver du sujet de reprendre mon affection : & toutefois quel Amant a jamais esté plus rigoureusement traité que je suis ? Mon enfant, dit-il, il y a plusieurs choses qui font de differens effets selon les sujets qu'elles rencontrent : Et la regle qui est droite, n'est pas seulement pour tirer une ligne semblable, mais sert bien souvent pour faire connoistre ce qui n'est pas droict. Les desastres aussi que vous ressentez, encores qu'en d'autres on les doive appeller punitions, en vous toutesfois, nous les no[m]merons des tesmoignages, & des espreuves d'Amour & de vertu : qui en fin reussiront de telle sorte à vostre avantage, que vous pourrez dire, avec raison, que vous n'eussiez jamais esté assez heureux, si vous n'eussiez esté trop malheureux. Et cependant soyez certain que vostre Maistresse n'est pas à se repentir de sa faute, & du tort qu'elle vous a fait. A ce mot, par ce qu'il estoit desja tard, il se leva pour s'en aller, & prit le Berger par la main, qui le suivant luy respondit : Je vous supplie, mon Pere, & vous conjure par toute l'amitié que vous me portez, de ne me dire jamais plus que ma Maistresse ait failly, ny moins qu'elle m'ayt fait quelque tort : car outre que cela ne peut estre, puisqu'elle a le pouvoir de disposer plus absolument de moy que moy mesmes, encores offensez vous la plus parfaite personne que jamais la Nature ait pro-duite, & me desobligez plus par telles paroles que ne me peut estre agreable l'assistance que je reçoy de vous en l'estat où je suis.

  Silvandre qui escoutoit attentivement leur discours, & consideroit le plus particulierement qu'il luy estoit possible leurs actions, ne peut toutesfois les reconnoistre empesché de l'obscurité du lieu, qui encores qu'esclairé de quelques rayons de la Lune, demeuroit fort sombre pour l'espesseur des arbres de la fontaine. Et quoy qu'il luy semblat bien de reconnoistre le Druide, si ne s'en pouvoit il asseurer le voyant seulement par derriere : pour le Berger, il le mescognoissoit tout à fait, bien qu'il eust quelque memoire d'avoir ouy autresfois une semblable voix. Cette incertitude donc fut cause qu'il les suivit, esperant que la clarté de la Lune les luy feroit reconnoistre hors du bois : mais parce qu'il s'en tenoit esloigné, pour n'estre apperceu d'eux, il ne se prit garde qu'il les perdit entre les arbres, & ne sceut depuis deviner qu'ils estoient devenus : dequoy fort ennuyé, il ne cessa de les chercher, que la plus grande partie de la nuit ne fust escoulée. Le travail & le sommeil en fin le contraignirent de choisir un lieu pour reposer, ne sçachant bonnement par où s'en retourner en son hameau.


LE
TROISIESME
LIVRE DE LA
SECONDE PARTIE
d'Astrée.


  Lors que Silvandre s'endormit, la nuit étoit desja tant advancée, qu'il ne s'esveilla que le Soleil ne fust fort haut : Et au contraire, le Berger, qui la nuit avoit discouru avec le Druide, fut aussi matineux que l'Aurore : Et parce que le lieu de sa demeure estoit pres de là, de fortune se promenant selon sa coustume, il apperceut Silvandre endormy, & desireux de le connoistre, (parce que depuis plus d'un mois qu'il faisoit sejour en ce lieu, il n'y avoit rencontré Berger de sa connoissance,) il s'approcha doucement de luy mais il n'eust point plustost jetté l'œil dessus qu'il le reconnust pour l'un de ses plus grands amis, & telle connoissance luy fist venir les larmes aux yeux pour le souvenir de sa vie passée : & se retirant quelques pas en arriere, & se couvrant d'un gros arbre pour n'estre apperceu de luy, si de fortune il s'esveilloit, il le considera quelque temps fort attentivement, & dit en fin d'une voix assez basse. Trescher amy, & tres-fidelle compagnon Silvandre, que ta rencontre m'apporte de plaisir & d'ennuy : car nostre amitié ne veut pas que la tristesse où je vis m'empesche de me resjouyr en te voyant : & toutesfois cette veuë me remet en la memoire, l'heureuse vie que j'ay passée depuis que j'eus ta connoissance ; jusques à la cruelle sentence que ma Bergere prononça contre moy. Sentence dont je ne puis me souvenir, que plein de regret je n'appelle la mort à mon secours, esprouvant bien veritable ce que l'on dict qu'il n'y a rien de si miserable que celuy qui perd le bon-heur possedé. Mais qui pourroit sans larmes avoir la memoire de ma felicité passée, & la veuë de ma misere presente ? A ce mot il se teust, & croisant les bras se retira encores deux ou trois pas, parce qu'il le vid remuer, & en mesme temps se tourner d'un costé sus l'autre, disant assez haut : Ah ! Belle Bergere, combien cruellement traittez-vous ce pauvre Berger ? L'Estranger connut bien qu'il dormoit, mais ne sçachant de quel Berger il vouloit parler, il s'approcha de luy, & luy regardant le visage le vid tout couvert de pleurs, qui trouvoient passage sous les paupieres, quoy qu'elles fussent closes. Il jugea lors que c'estoit de luy mesme de qui il entendoit parler, ce qu'il trouva fort estrange, se ressouvenant que son humeur avoit tousjours esté si contraire à l'Amour, qu'outre le surnom d'inconnu, on le nommoit bien souvent le Berger sans affection : mais considerant la force qu'une beauté peut avoir, il creut en fin qu'il n'avoit non plus esté exempt des blesseures d'Amour que les autres Bergers de son âge. Et se confirma d'avantage en cette opinion, se ressouvenant de ce qu'on luy avoit dit de la gageure de luy & de Phylis. Cette consideration luy fit dire en le regardant : Ah ! Silvandre, que tu és à cette heure peu capable de conseiller autruy, puis que tu és aussi necessiteux, à ce que je vois, de bon conseil, que nul autre : pour l'amitié que je te porte, je supplie Amour qu'il te soit plus pitoyable qu'il ne m'a point esté, & qu'il donne à ta fortune un tour plus heureux qu'à la mienne. A ce mot se reculant doucement, il se retira au lieu de sa demeure : mais il ne se fust plustost assis sur le bord de son lict, que revenant à penser à la rencontre qu'il avoit faicte, il se representa l'amitié que Silvandre luy avoit tousjours portée, la grande familiarité qui avoit esté entr'eux, & comme la fortune le luy avoit amené le premier en ce lieu. Est-ce point, disoit-il, pour donner commencement à une plus douce vie, & qu'elle soit desormais lasse de me travailler ? Cela ne peut estre, disoit-il, puis que rien ne me sçauroit rendre moins miserable que je suis, sinon la seule mort, & qu'il y a plus de sortes de peines que de puissance pour les supporter. Seroit-ce point, peut estre, que le Ciel prevoyant la fin de mes jours ait conduit vers moy Silvandre l'un de mes plus grands amis, pour en son nom & de tous les autres me venir dire le dernier adieu ? Cette pensée le retint quelque temps, en fin elle fut cause de le faire resoudre à chose qu'il n'eust jamais pensé, qui estoit d'escrire à sa Maistresse, parce que le rigoureux commandement qu'elle luy avoit fait en le bannissant de sa presence, luy en ostoit la hardiesse : mais pensant asseurement que ses jours estoient pres de leur fin, il jugea d'estre obligé à ne partir point de cette vie sans prendre congé d'elle en quelque sorte. Il prend donc la plume, il escrit & raye plusieurs fois la mesme chose, approuve ce que auparavant il a desaprouvé, & en fin luy escrit ce que cent fois il avoit effacé, & apres avoir plié la lettre, met au dessus. A la plus belle & plus aimée Bergere de l'univers. Et reprenant le chemin par où il estoit venu, retourne où il avoit laissé Silvandre, & s'approchant doucement de luy avant que luy mettre cette lettre en la main, la baisant deux ou trois fois : Ha ! trop heureux papier, dit-il, si ton bon-heur te porte entre les mains de celle de qui depend tout mon contentement, touche luy si vivement le cœur, que si la compassion n'y peut trouver place, le souvenir du passé, & le tesmoignage de la miserable vie que je fay, la contraignent de croire, qu'encores qu'elle soit entierement changée envers moy, toutesfois mon affection ne le sera jamais envers elle. Et toy Silvandre, dit-il, se tournant vers son amy, & la luy mettant dans la main, si ton Amour te permet d'avoir encor des yeux pour voir la beauté de celle à qui ce papier s'adresse, donne le luy, Berger, je te supplie, & fay ce bon office à ton amy, comme le dernier qu'il espere jamais recevoir, ni de toy ni d'autre. Il disoit cela, sur l'opinion qu'il avoit de ne pouvoir longuement continuer sa vie de cette sorte. Ainsi se partit ce Berger, tant affligé qu'il s'en alla les bras pliez l'un dans l'autre, & les yeux contre terre, jusques en sa demeure, & tres à propos pour n'estre apperceu de Silvandre, qui s'esveilla en mesme temps. Et parce que le Soleil estoit desja fort haut, il regardoit de quel costé il prendroit son chemin pour s'en retourner, lors que frottant ses yeux, pour en chasser entierement le sommeil, il y porta la main, où le Berger luy avoit mis la lettre. Son estonnement fut grand, lors qu'il la vit, mais beaucoup plus, quand il leut à qui elle s'addressoit. Dors-je, disoit-il, ou si je veille ? est ce en songe, ou en effect que je vois cette lettre ? & lors la considerant, je ne dors point, continuoit il, il est tout certain que je veille, & que je tiens en la main une lettre qui s'addresse à la plus belle, & plus aymée Bergere de l'Univers. Mais si je ne dors point, pourquoy ne sçay-je qui me l'a donnée ? L'avois je quand je me suis endormi ? Je ne l'avois point, & faut de necessité que durant mon sommeil quelqu'un me l'ait mise dans la main. Et cela pourroit bien estre, car qui est celuy d'entre tous les Dieux qui n'a point aymé les beautez de la terre ? Amour mesme qui est celuy qui blesse les autres, n'en a pas esté exempt : De sorte qu'il semble qu'ils jugent nos Bergeres plus belles que leurs Déesses. Et pourquoy ne croiray je pas que quelqu'un des immortels, ou quelque Faune & demi Dieu ayant veu cette belle Diane n'en soit devenu amoureux ? & lors se taisant & rentrant un peu en luy mesme. Mais que vay-je recherchant, disoit-il, qui luy a escrit cette lettre ? voyons la : sans doute elle nous le fera mieux sçavoir que tout autre : & despliant le papier, il la leut du commencement jusqu'à la fin : & lors qu'il y trouvoit quelque chose semblable à ce qu'autresfois il avoit pensé, (comme bien souvent diverses personnes tumbent en un mesme subjet, sur une mesme conception) il y mettoit la pointe du doigt dessus, & en trouvant une autre il le marquoit de mesme, mais quand il leut à la fin de la lettre, le plus infortuné comme le plus fidelle de vos serviteurs. O ! s'escria-t'il, il n'en faut plus douter, c'est moy sans doute qui ay fait cette lettre : & faut par necessité que le demon qui a souci de ma vie, ayant leu les pensées de mon ame les ait escrites en ce papier, afin de les faire voir à Diane. Et de fait il n'y a point de beauté qui puisse causer de si violentes passions que celles que je lis icy, si ce n'est celle de ma maistresse : & il n'y a point d'Amant qui soit capable de concevoir tant d'affection, si ce n'est Silvandre : de sorte qu'il ne faut plus mettre en doute, que cette lettre s'adressant à la plus belle & plus aimée Bergere de l'Univers je ne la doive donner à Diane : & qu'estant escrite par le plus fidelle & plus infortuné Amant, ce ne soit par Silvandre, infortuné d'autant qu'il aime la plus belle Bergere de l'Univers, & que cette Bergere s'est rencontrée la moins sensible à l'amour de toutes celles qui doivent estre aimées. Silvandre s'alloit ainsi persuadant que cette lettre s'addressoit à Diane, & desirant qu'elle vit de quelle sorte il estoit traité, apres avoir remercié son favorable Demon, duquel il pensoit avoir receu ce bon office, il prit le chemin qui luy sembla le plus court pour retourner en son hameau, avec dessein que si en y allant il ne rencontroit Diane, il se mettroit en queste d'elle aussi tost qu'il auroit disné. Et de fait ne l'ayant point trouvée, se depechant le plus promptement qu'il peut du repas, il sor tit son troupeau de l'estable qui l'appelloit, comme ayant trop attendu, & prit le sentier qui conduisoit à la fontaine des Sicomores, esperant d'apprendre là de ses nouvelles. En quoy il ne fut point deceu : car estant arrivée à l'entrée de la grande prairie qui la touche, & estendant la veuë de tous costez, il luy sembla de la voir avec Astrée, assise à l'ombre de quelques buissons. Amour le rendit incontinent desireux d'ouyr leurs discours, sans estre apperceu, luy semblant qu'elles estoient fort attentives à leur ouvrage. Et pour venir à bout de son dessein, se remettant dans le bois d'où il sortoit, il alla suivant les arbres jusques prés du lieu où elles estoient si doucement, que sans estre apperceu il pouvoit ouyr tout ce qu'elles disoient, ayant laissé son troupeau un peu derriere dans le bois, sous la garde de ses chiens. Et en ce mesme temps Astrée parloit de cette sorte à Diane. C'est sans doute que Philis ne merite pas que vous preniez cette peine, & moins encores de porter ces beaux cheveux. Et faut que j'advoüe que je me sens en quelque sorte touchée de jalousie, quoy que je n'aye point fait de gageure avec elle, comme Silvandre : car je ne voudrois pas qu'elle ny personne du monde eust meilleure part en vos bonnes graces que moy. Belle Astrée, respondit Diane, c'est moy qui dois desirer de vous la faveur de vostre amitié, ce que je fay de telle sorte que je ne cederay jamais à personne en ceste volonté, non pas mesme à vostre Philis dont vous parlez, & qui me donneroit bien plus de sujet de jalousie, si je ne connoissois qu'il est bien raisonnable, que mon affection vous soit connuë autant que la sienne avant que vous m'aimiez autant que vous l'affectionnez. Ma sœur, luy repliqua Astrée, vos merites surpassent de tant tous les autres, qu'ils ne vous rendent point subjette pour estre aimée à la loy commune. Et toutesfois, respondit Diane, combien m'a-t'il falu demeurer aupres de vous, avant que d'avoir obtenu ce bon-heur ? J'advouë, dit Astrée, que j'ay esté aveugle de vous avoir veuë, & ne vous avoir particulierement aimée jusques icy, ou il faut confesser que nous ne sommes point maistresses de nos volontez, mais quelque plus haute puissance qui en dispose comme il luy plait. Diane en sousriant & baissant doucement les yeux, luy respondit. Voz parolles, ma sœur, me feroient rougir, si je n'estois du tout à vous : mais cette volonté qui me rend telle, me les fait recevoir pour des faveurs, encores que venant de quelque autre je les deusse tenir pour des mocqueries. Vous offenseriez, dict incontinent Astrée, & l'amitié que je vous porte, & celle que vous m'avez promise. Elle m'est, adjousta Diane, trop saincte & trop sacrée pour l'offenser, & par ainsi je croiray pour vous obeyr & pour mon contentement, que ce sont des loüanges que toutesfois je n'advoüeray jamais proceder de verité, mais de l'amitié que vous me portez, qui fait voir les choses beaucoup plus grandes que veritablement elles ne sont, ainsi que le verre mis devant les yeux. Si vous ne me voulez tenir, luy respondit Astrée, pour personne de peu de jugement, croyez que c'est & verité & amitié. L'une ou l'autre, adjousta Diane, ne peut que me contenter infiniment : car quant à la verité je l'estime, & pour vostre amitié je la desire par dessus toute chose. Et à ces mots, ouvrant les bras l'une & l'autre, & se les jettant au col, s'embrasserent & baiserent avec une si entiere affection, que Silvandre qui les voyoit, desira plusieurs fois d'estre Astrée, pour recevoir telles faveurs au nom de qui que ce fust. Apres elles se r'assirent, & se remettant à l'ouvrage qu'elles avoient laissé, il luy sembla qu'elles le nommoient. Cela fut cause que pour les mieux escouter, il s'approcha d'avantage d'elles, & passant la veuë entre les fueilles & les branches du buisson, il vit que sa Maistresse faisoit un brasselet de ses cheveux qu'il reconnut aisément, tant pour ce qu'il en avoit ouy dire à Astrée, que d'autant qu'il n'y avoit Bergere sur les rives de Lignon, qui les eut semblables. Et lors qu'il commençoit d'estre jaloux que quelque autre les portast que luy, luy semblant que sa seule affection les pouvoit meriter, il ouyt qu'Astrée disoit : Silvandre ne sera pas sans jalousie quand il verra son ennemie plus favo risée que luy. Je croy, respondit Diane, que ce n'a esté qu'à cette intention qu'elle me les a demandez. Je le pense aussi, adjousta Astrée : mais vous faites tort au Berger, & si vous favorisez l'un plus que l'autre, vous manquez à vostre parolle, ayant promis le contraire. Ny leur gageure, repliqua Diane, ny l'advantage que je fais à Philis ne sont pas de grande importance, outre que le Berger ne m'en a point requis. Et par vostre foy, dit alors Silvandre, se faisant voir à l'impourveuë, s'il vous en supplie, les luy accorderez vous ? Les Bergeres furent toutes surprises l'oyant parler, & leur estonnement fust tel, qu'elles demeurerent long temps sans dire mot, & ne faisoient que se regarder l'une l'autre, parce qu'elles craignoient qu'il eust ouy les discours qu'elles avoient tenus quelque temps auparavant qu'il arrivast. En fin Astrée fut la premiere, qui reprenant la parolle, luy dit. Et quoy Silvandre, vostre discretion vous a-t'elle permis d'escouter les secrets d'autruy ? & avez vous eu si peu de respect à vostre Maistresse, lors qu'elle ne vouloit estre ouië que de moy ? Je ne sçay, respondit Silvandre de quels secrets vous m'accusez : mais si fay bien, que la curiosité qui m'a conduit icy n'a esté que pour ouïr de la bouche de ma Maistresse mes propres secrets : car c'est d'elle & non de moy que je les dois apprendre, & suis tres-marry d'y estre arrivé si tard, puis que les paroles que j'ay ouyes ne m'ont appris autre chose que les nouvelles de ce brasselet dedié, encore qu'avec injustice, à Philis. Vous ne devez point, respondit Astrée, estre marry de n'estre arrivé plustost, puisque vous n'eussiez fait une moindre offence, de desrober ainsi les secrets de vostre Maistresse, que celuy qui vola le feu du Ciel : & par raison vous n'en devriez pas attendre un moindre chastiment. Ce ne sera jamais, respondit Silvandre, la crainte du supplice qui m'empeschera d'avoir ceste curiosité : car j'estime de sorte le moyen de luy rendre preuve de mon affection, que toutes sortes de peines me sont douces pour ce sujet : Et comment, luy dit Astrée, luy en penseriez vous rendre tesmoignage par cette voye ? Je le vous diray, belle Bergere, respondit Silvandre. Ne seroit-ce pas luy en rendre un tres asseuré, si sçachant ce qu'elle desire estre secret, je le celois, & que par ainsi il ne fust moins secret qu'il estoit, avant que je l'eusse sceu, puis qu'au siecle où nous sommes, l'on ne dit pas seulement tout ce que l'on sçait, mais aussi tout ce qu'on s'est imaginé ? En cela, respondit Astrée, vous feriez paroistre une grande discretion. Mais plus encores, dit-il, une grande affection. Pour la discretion, adjousta Astrée, je l'avouë : mais pour l'affection, je m'en remets à celle à qui elle s'adresse. Aussi, repliqua le Berger, le dis-je pour elle : Et voudrois puis qu'il a falu que Sylvandre autresfois tant ennemy de l'amour, ayme & adore maintenant quelque chose, que pour le moins son amour fut reconnue. Et lors s'addressant à la belle Diane il continua. Mais d'où vient, ma belle Maistresse, que vous ne respondez rien à ce que je dis, & qu'il semble que mes discours ne vous touchent point ? Je croy, respondit Diane, que c'est le desplaisir que je ressens desja de ne devoir plus estre vostre Maistresse que douze ou quinze jours. Si cette douleur, dict le Berger, procede de cette playe, vous y pouvez aisement remedier, obligeant autant Sylvandre par vos faveurs à continuer le service qu'il vous rend, que veritablement vos beautez & vos perfections m'y ont contraint jusques icy. Ah ! Sylvandre, respondit Diane, ne parlons plus de faveurs ni de service : le terme des trois mois de vostre feinte estant passé. Ce vous seroit trop de peine de forcer plus long temps vostre naturel. Belle Bergere, respondit Silvandre, n'en faites point de difficulté pour la consideration de ma peine : car ce m'est tant de plaisir, de faire service à une personne si pleine de merite, que quand mon naturel seroit encores beaucoup plus contraire à l'Amour, si ne laisserois-je de le continuer avec contentement. Quand cela seroit, dit Diane en sousriant, vous n'auriez accordé qu'avec une des parties : car encores que vostre naturel y consentit, vous ne devez jamais esperer que je m'y accorde pour l'interest que j'y ay. Ces paroles toucherent de sorte au cœur de Silvandre, connoissant combien il y avoit peu gaigné sur sa volonté, que ne pouvant cacher le desplaisir qu'il en ressentoit, son visage par un changement de couleur le descouvrit. Dequoy Astrée s'appercevant : Vous est il, luy dit-elle, survenu quelque defaillance de cœur ? Il est bien malaisé, repliqua le Berger, que ces cruelles paroles de ma Maistresse ne m'affligent : mais ne croyez pourtant que le cœur jamais me deffaille, quoy qu'elle & le Ciel puissent ordonner de mon contentement, & de ma vie. N'est-ce point, respondit Astrée, temerité plustost que courage qui vous fait deffier deux telles puissances ? Ce n'est, repliqua le Berger, ny temerité ny courage, mais une tres-veritable & tres-fidelle Amour qui me fait parler de cette sorte. Tels estoient leurs discours, par lesquels Diane connoissoit que veritablement elle estoit aimée. Silvandre prevoyoit beaucoup de peine & peu d'esperance, & Astrée jugeoit qu'Amour jettoit en leur ame les fondemens d'une tres-belle & tres-longue amitié. Et quoy que tous trois eussent diverses pensées, si furent elles toutesfois veritables, comme nous dirons cy apres. Mais interrompant la suite de ces discours, & s'addressant à Diane, J'ay sceu, dit Silvandre, belle Maistresse, que le brasselet que vous faites de vos cheveux a esté promis à Philis, pour vous rachetter de son importunité. Si ce la est, vous estes obligée de favoriser Silvandre autant comme elle, & à fin que l'on ne vous croye point estre partiale, vous nous devez traitter egalement (si toutesfois l'affection que vous faites naistre en mon ame peut recevoir égalité de quelque autre). Et pourquoy non, respondit Astrée, prenant la cause de Philis contre luy, si toutes deux procedent d'une mesme cause ? Les mesmes grains produisent bien de differents espis; & pourquoy, luy dit-il, ne voulez vous avoüer qu'encores que la cause de nostre affection soit semblable, toutesfois les effects en puissent estre differens ? L'experience, repliqua Astrée, me l'apprend : car celle de Philis a obtenu ce qui sera refusé à la vostre. Cela, respondit le Berger, n'est pas deffaut d'Amour, mais de fortune: & toutesfois puis que la goutte d'eau tumbant plusieurs fois sur le rocher, le cave par succession de temps, pourquoy ne doi-je esperer que mon Amour & mes prieres longuement continuées, pourront bien autant sur la dureté de ceste Belle ? Et lors se jettant à genoux devant elle, apres l'avoir quelque temps considerée, ou plustost adorée. Si l'Amour, luy dit-il, belle Maistresse, a quelque intelligence avec la beauté, & si les prieres, qu'on dit estre filles de Jupiter, luy font tumber les foudres de la main, seroit il possible que l'extreme affection de Silvandre, & les tres-ardentes supplications qu'il vous fait ne puissent obtenir de la part d'Amour en vers vostre beauté, & de la part du grand Dieu envers vostre ame, autant de faveur que la foible amitié & l'importunité de Philis ont desja obtenu de vous : Si cela est, avec raison je diray que pour estre aimé, il ne faut point aimer, ny pour vaincre la durté d'une ame user de prieres, mais seulement feindre & importuner. Silvandre adjousta plusieurs autres semblables paroles, par lesquelles ces Bergeres s'alloient tousjours davantage assurant de l'Amour qui prenoit naissance en luy : Et Astrée qui reconnoissoit que la volonté de Diane n'estoit point trop esloignée d'accorder à Silvandre ce qu'il demandoit, se les voulut obliger tous deux par un mesme office : & ainsi adjoustant ses prieres à celles de Silvandre, elle fit en sorte que le brasselet dedié à Philis, fut donné au Berger, avec promesse toutesfois qu'il ne le garderoit que jusques à la fin du terme qu'il la devoit servir, qu'elle pensoit devoir finir dans peu de jours. A quoy apres quelque difficulté le Berger s'accorda, se ressouvenant que le terme qu'il la devoit servir par fainte, se paracheveroit bien tost, mais que celuy qu'il la devoit servir à bon essien, dureroit autant que celuy de sa vie. Il seroit mal aysé de raconter les remerciements de Sylvandre : mais plus encores le contentement qu'il en ressentit, & suffira de dire que luy mesme, qui autresfois avoit tant méprisé les faveurs d'Amour, & qui ne pouvoit se figurer qu'en semblables folies (car telles les souloit il nommer) on peut trouver quelque sorte de contentement, avoüa en cette occasion qu'il n'y avoit point de felicité esgale à celle que cette faveur luy faisoit ressentir. Et lors que par des paroles confuses en sa joye, il l'alloit representant le mieux qu'il luy estoit possible, il sembla qu'Amour la luy voulust rendre plus entiere, faisant arriver la Bergere Philis : Car si celuy ne se peut dire heureux de qui le bon-heur n'est cogneu de personne, il s'ensuit que plus l'heur que l'on possede est cogneu l'on est aussi plus heureux, & encore plus lors que ce bien ne procede pas de la fortune : mais du merite. Aussi tost que Silvandre la vit, il courut vers elle, & luy monstrant le bras où il avoit desja fait attacher le bien-heureux bracelet, le luy passoit devant les yeux, & luy demandoit ; Quelles arres sont celles-cy de ma prochaine victoire ? Philis qui venoit de chercher Licidas pour le desir qu'elle avoit de le sortir de sa jalousie, & qui ne l'avoit sçeu trouver, s'en revenoit si triste & si lasse, qu'il ne luy fut pas malaisé de contre-faire la courroucée, ny necessaire de changer de visage, pour tesmoigner le desplaisir que cette faveur luy rapportoit. Et parce que le Berger l'importunoit fort, non pas en cette action comme elle faignoit, mais d'autant que c'estoit de luy de qui Licidas estoit jaloux, elle luy dit, le plus rudement qu'elle peut. Les arres que vous montrez, le sont plustost de vostre peu de merite, que de vostre prochaine victoire, & c'est ainsi que pour rendre les charges justes, on a de coustume de faire. Et comment l'entendez vous, respondit le Berger ? je veux dire, repliqua-t'elle, que du costé qui est trop leger on met quelque chose de pesant pour contre-ballancer l'autre, jusques à ce que le voyage soit fini, mais estant arrivez l'on le descharge, & la bale demeure tousjours de son poix. Aussi jusques à ce que nous ayons achevé nostre terme, Diane va sagement par ses faveurs apesantissant le costé qui est le plus leger, mais apres elle jugera sans avoir égard à la pesanteur de mon affection : & à la legereté de vostre peu de merite, & lors Dieu sçait à qui sera cette prochaine victoire dont vous parlez. Silvandre en sousriant, luy respondit. C'est bien mieux la coustume des miserables d'estre envieux, & d'amoindrir par leurs paroles le bien d'autruy, qu'ils estiment infiniment. Philis sans repliquer passa outre, & vint vers les deux Bergeres, ausquelles elle usa d'abord de tant de reproches, qu'il sembloit qu'elles luy eussent fait une tres-grande offence. Et parce que Diane rejettoit le tout dessus Astrée, & qu'Astrée ne s'en pouvoit bien excuser, Silvandre prenant la parole pour toutes deux, & s'addressant à Diane, luy dit. Considerez, ma Maistresse, comme Amour est prudent, & avec combien de sagesse il conduit les actions de ceux qu'il luy plaist. Vous avez creu jus ques icy que Philis vous aimoit, & je ne sçay qui n'y eust esté en quelque sorte deceu par ses faintes. Amour qui recognoist l'interieur des ames, à fin de vous destromper, a esté cause que vous m'avez favorisé de ses cheveux, non pas seulement pour marque de mon affection, mais encore pour faire descouvrir à cette trompeuse, la fausseté de la sienne par sa jalousie : car s'il est impossible que deux contraires soient en mesme temps en mesme lieu, il l'est encores plus que l'Amour & la jalousie soient en un mesme cœur. Ce qui faisoit tenir ces propos à Silvandre, c'estoit pour tourmenter davantage Philis : parce que sachant la jalousie de Licidas, il ne faisoit nul doute qu'il ne la mist fort en peine, en luy proposant que l'Amour ne pouvoit estre avec la jalousie. Aussi elle qui se sentoit toucher si vivement, ne peust s'empescher de luy respondre. Quelle raison, Berger, avez vous pour soustenir une si mauvaise opinion ? Celle, dit-il, qui vous la devroit faire avoüer, si vous aviez pour le moins quelque connoissance de la raison. L'Amour n'est-ce pas un desir, & tout desir n'est il pas de feu, & la jalousie n'est-ce pas une crainte, & toute crainte n'est elle pas de glace ? & comment voulez vous que cet enfant gellé soit né d'un Pere si ardant ? Des caillous, respondit Phylis, qui sont froids on en voit bien sortir des estincelles qui sont chaudes. Il est vray, repliqua Silvandre, mais jamais du feu ne proceda le froid. Et toutes fois, reprint Philis : du feu mesme procede bien la cendre qui est froide. Ouy, ajouta le Berger, mais quand la cendre est froide le feu n'y est plus. A cette replique Philis demeura troublée, & plus encores quand Diane prenant la parole. De mesme, dit elle, quand la froide jalousie naist, il faut que l'Amour meure. Ma Maistresse, repliqua Philis, je ne doute point que mon ennemy n'ait la victoire ayant un si bon second que vous estes. Et se tournant vers Astrée : Et vous belle Bergere, continua-t'elle, vous ne pouvez eviter le blasme de mauvaise amie, si me voyant attaquée par eux deux vous ne prenez ma deffence ? Astrée luy respondit froidement. Je tiens pour chose si veritable que la jalousie procede de l'Amour, que pour ne mettre cette opinion en doute je n'en veux point disputer, de peur d'estre contrainte (si les repliques me defaillent) d'avoüer qu'estant jalouse je n'ay point aymé, comme je vous voy forcée de confesser qu'estant jalouse de Diane vous ne l'aymez point, ou pour le moins qu'estant en doute, si la jalousie procede de l'Amour, vous n'estes pas bien asseurée si vous aimez Diane. Que je baise les mains, dit Silvandre, de cette belle, & veritable Bergere : puis que sans esgard de personne elle a parlé à mon advantage, avec tant de verité. Astrée respondit : Si vous m'estiez obligé ce seroit un tesmoignage que pour vous favoriser, j'aurois déguisé la verité, puis que l'on n'est point obligé à ce luy qui dit vray, non plus qu'à celuy qui nous paye une dette à laquelle il est tenu. Vous auriez raison, respondit Silvandre, si l'on prenoit toutes choses à la rigueur ; mais puis que au siecle où nous sommes, il y a si peu de personnes qui simplement suivent la vertu, il faut avoüer que nous sommes obligez à ceux de qui nous ressentons les biens-faits, encores qu'ils y soient tenus. Mais que direz vous, interrompit Philis, au contraire de l'experience que nous faisons tous les jours ? Je connois un Berger, qui ayant longuement aimé, est en fin tombé en une jalousie qui luy ayant duré quelque temps ne l'a pas empesché de continuer son amitié longuement apres. Oserez vous dire que c'estoit un feu estaint qui produise cette cendre ? Il n'est pas impossible, respondit Silvandre, qu'estant sain on devienne malade, & qu'apres la maladie, on retourne en santé, ny qu'un feu soit estaint & puis r'allumé. Et pourquoy une amitié ayant bruslé quelque temps ne se peut-elle esteindre par cette froide jalousie ; & la jalousie perduë, pourquoy ne deviendra-t'elle aussi ardante qu'elle fut jamais ? Mais il ne peut estre que la santé & la maladie, que le feu ardant & la cendre froide, soient en mesme temps en mesme sujet : & pour ne perdre tant de paroles pour esclaircir d'avantage cette verité, voyons quels sont les effets de l'Amour & de la jalousie, & nous pourrons juger par eux si les causes dont ils procedent ont quelque conformité ensemble. Quels dirons nous donc les effets d'Amour ? un desir extreme qui se produit en nos ames, de voir la personne aimée, de la servir, & de luy plaire autant qu'il nous est possible. Et ceux de la jalousie, quels sont ils ? N'est ce point une crainte de rencontrer celle qu'on a aymée, une nonchalance de luy plaire, & un mespris de la servir ? Et qui pourra croire que ces effets si contraires procedent d'une mesme cause ? Si cela est, ne faut il pas avoüer que la nature se veut destruire, puisqu'elle fait produire à une mesme chose son contraire ? Philis vouloit respondre, mais elle alloit begayant sans sçavoir par où commencer : dequoy Diane ne se pouvoit empescher de rire, ayant desja pris garde à la jalousie de Licidas. Et pour la mettre encore plus en peine prit expressement ainsi la parole. La jalousie est sans doute signe d'Amour, tout ainsi que les vieilles ruines sont tesmoignages des anciens bastiments: estans d'autant plus grandes que les edifices en ont esté superbes & beaux. Aussi crois-je qu'une petite Amour ne fut jamais suivie d'une grande jalousie : mais comme nous n'appellons pas ces ruines des bastimens, de mesme la jalousie ne peut estre nommée Amour. Et selon que je puis juger de mon humeur, si j'aimois, il ne seroit pas en mon pouvoir d'estre jaloux. Et que deviendriez vous donc, respondit Philis, si celuy que vous aimeriez en aimoit un autre ? Son ennemie, respondit Diane, je veux dire que le hayrois : ce n'est pas que je ne prevoye bien que cet accident me rapporteroit un extreme déplaisir, mais plus pour avoir esté trop longuement deceuë, que trop promptement oubliée. Et si ce Berger devenoit jaloux de vous, demanda Philis, qu'en feriez vous ? J'en userois tout ainsi, adjousta Diane, que s'il ne m'aimoit plus. Mais si vous desiriez, continua Philis, qu'il vous aimast encore, quel chemin tiendriez- vous ? Celuy du precipice, respondit Diane : car je me jugerois digne de finir miserablement si j'aimois une personne que je sçeusse ne m'aimer pas. Ah ! Diane, dit Philis, que vous parlez librement ! Et vous Philis, repliqua Diane, Que vous disputez pationnément ! Que si vous avez affaire de quelque remede pour ce mal, ou prenez celuy que je vous donne, ou vous armez de patience pour supporter tous les desplaisirs qui vous en viendront : & soyez asseurée qu'ils ne seront pas petits.

  Ainsi alloient discourant ces belles & sages Bergeres, avec Silvandre. Et parce qu'Astrée cogneut que si ces propos continuoient d'avantage ils pourroient peut estre amener quelque alteration, elle les voulut interrompre : & ne le pouvant faire plus à propos qu'en se levant, elle feignit de se vouloir promener, & ainsi prenant Diane d'une main, & Philis de l'autre, elle se leva, disant qu'elles avoient demeuré trop longuement en ce lieu, & qu'il seroit bon de se promener. Lors Silvandre voulant aider à sa Maistresse, laissa choir sans y penser la lettre qui luy avoit esté mise la nuict dans la main. Et parce que Philis avoit tousjours l'œil sur luy, elle ne fust pas plustost à terre qu'elle la releva, sans que le Berger s'en apperceust : & la portant vers Astrée, vouloit la lire, avant que de la luy rendre ; mais soudain qu'elle & la triste Bergere jetterent les yeux dessus, il leur sembla de voir de l'escriture de Celadon. Cette representation toucha si vivement Astrée, qu'elle fut contrainte, laissant Diane avec Silvandre, & tirant Philis apres elle, de s'asseoir à terre, où Philis s'estant mise à genoux, & luy voyant le visage tout changé : Qu'est cecy, ma sœur, luy dit elle, & quel est le mal qui vous est si prontement survenu ? Mon Dieu, ma sœur, respondit Astrée, quel tremblement de genoux m'a surprise ! & en quel trouble m'a mise la veuë de cette lettre ? N'avez-vous point pris garde, dit-elle, à la façon de ceste escriture, & combien les traits en sont semblables à ceux de mon pauvre Celadon ? Et pour cela, respondit Philis (qui ne desiroit pas que Silvandre se prit garde de ce trouble) faut-il vous estonner de ceste sorte ? c'est peut estre veritablement une de ses lettres, qui est tumbée entre les mains de Silvandre, & qu'Amour vous veut rendre comme chose qui vous est deuë. Helas ! ma sœur, respondit Astrée, cette nuict mesme il m'a semblé de le voir si triste & pasle, que je m'en suis esveillée en sursaut. Elle vouloit continuer, quand Diane & Silvandre survindrent, bien en peine de la voir si tost changée de visage. Mais Philis qui en toute façon vouloit cacher cette surprise au Berger, fit signe à Diane, & puis s'adressant à Silvandre. Berger, luy dit-elle, Astrée voudroit bien pouvoir parler librement à Diane, si Silvandre n'y estoit pas, ou s'il n'estoit pas Berger. Mon ennemie, respondit-il, nostre haine n'est point si grande qu'elle me face manquer de discretion envers Astrée : outre que je sçay bien, qu'il n'est pas raisonnable, que les Bergers oyent tous les secrets des filles. Je me retireray donc dans ce Boccage voisin, attendant que vous m'appelliez : & à ce mot faisant une grande reverence à Diane, il se retira sous ces arbres qu'il leur avoit montréz : & pour ne demeurer oisif, prenant son cousteau se mit à descouper l'escorce des arbres, cependant que Diane s'approchant d'Astrée apprit de la bouche de Philis le trouble où l'avoit mise la veuë d'une lettre que Silvandre avoit laissé choir pour la ressemblance qu'elle avoit à l'escriture de Celadon. Et lors la luy montrant, apres qu'elle l'eust long temps considerée ; Ce seroit, dit Diane, une tres-bonne nouvelle que celle que Silvandre sans y penser vous auroit donnée, si Celadon avoit escrit cette lettre : car c'est sans doute que cette escritture est nouvellement faite, & qu'il semble qu'elle vient d'estre escrite à l'heure mesme : De sor te que si c'est Celadon, soyez seure qu'il n'est pas mort. Mais voyons ce qu'il y a dedans, peut estre y apprendrons nous davantage : & lors la deployant elles virent qu'elle estoit telle.


A la plus aymée & plus belle Bergere de l'univers, le plus infortuné & plus fidelle de ses serviteurs envoye le salut que la fortune luy denie.


  Mon extreme affection ne consentira jamais que je donne le nom de peine & de supplice à ce que vostre commandement m'a fait ressentir, ny ne souffrira jamais, que la plainte sorte de cette bouche, qui n'a esté destinée que pour vostre loüange. Mais elle me permettra bien de dire que l'estat où je suis, qu'un autre treuveroit peut estre insupportable, me contente d'autant que je sçay que vous le voulez & l'ordonnez ainsi. Ne faites donc point de difficulté d'estendre plus outre encor, s'il se peut, vos commandemens, & je continueray en mon obeyssance, à fin que si durant ma vie je n'ay peu vous assurer de ma fidelité, les champs Elisées pour le moins, & les ames bien-heureuses qui y sont, recognoissent que je suis le plus fidelle, comme le plus infortuné de vos serviteurs.

  Ah ma soeur! interrompit Astrée, que c'est bien Celadon, qui a escrit ces paroles : je le reconnois à la façon d'escrire & de parler : mais y a-t'il long temps ? Elle n'est point dattée, respondit Diane, qui la tenoit entre les mains : mais à l'escriture je jugerois, comme je vous ay dit, qu'elle est fort fresche : & de fait voicy encor de la poussiere qui tient contre l'ancre. Ma sœur, adjousta Philis, ce qu'il faudroit sçavoir de Silvandre, mais avec discretion, c'est le lieu où il l'a trouvée, ou qui la luy a donnée. Si vous pouvez, respondit Diane, s'adressant à la triste Bergere, remettre un peu vostre visage, à fin qu'il n'y connoisse point de changement, je m'asseure que nous sçaurons de luy tout ce que nous voudrons. Et parce qu'il vous seroit difficile de le pouvoir faire si prontement, je m'en vay seule luy en parler, & puis vous nous viendrez trouver. A ce mot elle s'en alla vers Silvandre, qui s'estoit arresté au premier arbre qu'il avoit trouvé pour y graver avec la pointe d'un cousteau les chifres de sa Maistresse & de luy ; mais ayant du temps de reste & rencontrant par hazard une pierre assez tendre au pied de l'arbre, il y grava un quadran dont l'esguille tremblante tournoit du costé de la Tramontane avec ce mot. J'EN SUIS TOUCHE. Voulant signifier que tout ainsi que l'eguille du quadran estant touchée de l'Aimant se tourne tousjours de ce costé là, parce que les plus sçavans ont opinion que s'il faut dire ainsi, l'Element de la calamite y est ; par cette puissance naturelle, qui fait que toute partie recherche de se rejoindre à son tout ; de mesme son cœur atteint des beautez de sa Maistresse, tournoit incessamment toutes ses pensées vers elle. Et pour mieux faire entendre cette conception, il y adjousta ces vers.


MADRIGAL.



  L'esguille du quadran cherche la Tramontane
  Touchée avec l'Aimant :
Mon cœur aussi touché des beautez de Diane,
  La cherche incessamment.


  Lors qu'elle l'aborda il parachevoit d'y graver leurs chiffres : & la voyant venir s'en alla tout joyeux vers elle, en luy disant. Quel bonheur est celuy qui vous ameine vers moy, ma belle Maistresse ? Il est, respondit elle, encor plus grand que vous ne le pensez, puisque je ne viens pas seulement vous trouver, mais je laisse pour vous les deux plus grandes ennemies que vous ayez. Si est ce, respondit-il, que je crains bien davantage vos coups. Mes coups, dit la Bergere, n'offencent point, ou s'ils offensent ce ne sont que ceux qui le veulent ainsi. Il est vray, adjousta le Berger, qu'ils n'offensent que ceux qui le veulent, mais c'est la raison aussi pourquoy il y en a tant de blessez : car tous ceux qui vous voyent desirent d'en recevoir les blesseures. Les coups, repliqua Diane, qui sont desirables ne doivent point estre redoutez. Vos blesseures, respondit Silvandre, sont desirées, & non desirables, & sont redoutables, & non redoutées ; Que si j'ay dit que je les craignois ç'a esté plustost pour monstrer ce que je devois faire, que ce que je faisois. Je m'en remets, dit la Bergere, à ce qui en est, & me mocque bien de vous si vous connoissez vostre bien que vous ne le suiviez : mais pour changer de discours, dites moy Berger je vous prie, de qui est cette lettre, & à qui elle s'adresse ? Silvandre ne sçachant comme il l'avoit perduë, luy respondit ainsi. Mon cœur, & vos yeux quand ils se regardent dans quelque fontaine vous respondront pour moy qu'elle s'adresse à vous, comme à la plus aimée & plus belle Bergere de l'univers : & vos rigueurs & mon affection vous rendront tesmoignage qu'elle vient de moy le plus infortuné comme le plus fidelle de vos serviteurs. Mais, luy dit Diane, (& en ce mesme temps Astrée & Philis arriverent) si cette lettre vient de vous, pourquoy ne l'avez vous pas escrite ? Parce, dit il, que j'ay trouvé un meilleur Secretaire que je ne suis pas : & faut par force que j'avoüe qu'elle doit bien avoir quelque chose de surnaturel, puisque j'y ay trouvé mes conceptions sans l'avoir escritte, & que la tenant presque tout à cet-heure entre les mains, je la voy entre les vostres, sans la vous avoir donnée. Mais le demon qui pour moy en a esté le Secretaire me l'a derobée, ou plustost ravie voyant que j'estois trop paresseux à la vous presenter : & toutesfois mon dessein n'estoit que d'attendre que vous fussiez seule. Et comment l'entendez vous, respondit Diane ? Pensez vous qu'en particulier je vueille recevoir des papiers que je refuse en general ? Ce n'estoit pas, repliqua le Berger, pour vostre consideration, mais pour la mienne, que j'avois fait ce dessein aimant mieux recevoir un refus de vous, sans tesmoin, que non pas devant les yeux de mon ennemie : mais à ce que je voy celuy, qui avoit pris la hardiesse de l'escrire pour moy, a bien sceu treuver l'adresse pour la vous faire voir. Je reçoy, dit Diane, vostre excuse, à condition toutesfois que vous me direz qui a esté vostre Secretaire. Cette nuict, respondit le Berger, apres avoir longuement pensé & repensé à ma vie, je me suis endormy dans un bois qui n'est pas loing d'icy, & le matin à mon reveil, je me suis trouvé la lettre en la main. D'abord j'ay esté fort estonné : mais l'ayant leuë, j'ay bien reconnu que le demon qui m'ayme & qui prend la peine de ma conduite lisant en mon imagination ces mesmes pensées, les a escrittes dans ce papier, pour les vous representer. Philis qui estoit accorte, voyant que Diane ne luy respondoit rien, luy demanda s'il sçauroit bien treuver le chemin de ce bois. Non pas, dit-il, s'il n'y a que vous qui vueillez y aller : mais s'il plaist à ma Maistresse je l'y conduiray, & m'asseure que les arbres qui m'ont ouy presque toute la nuit, racontent encores mes discours entre eux. Astrée desireuse de voir ce lieu fit signe de l'œil à Diane qu'elle le prist au mot : qui fut cause que la Bergere apres avoir demandé s'il y avoit assez de jour pour aller & revenir, & ayant sceu qu'ouy, le pria de les y conduire toutes. Le Berger, qui estoit plein de courtoisie, & qui outre cela ne desiroit rien avec tant de passion que de faire service à la belle Diane, s'offrit fort librement de leur en monstrer le chemin : de sorte que Diane se tournant vers les autres Bergeres, afin de mieux cacher le dessein d'Astrée, les pria fort particulierement de vouloir luy donner le reste de la journée, & de prendre la peine de faire ce voyage avec elle : qu'en eschange elles pourroient un'autrefois disposer d'elle avec la mesme liberté. Astrée, qui estoit bien aise que Silvandre creut, que Diane estoit la cause de ce dessein, respondit qu'elle la suivroit tousjours par tout où elle voudroit : & ainsi n'attendant plus de se mettre toutes en chemin, que pour ne sçavoir à qui remettre la garde de leurs trouppeaux, quelques uns de leurs voisins arriverent, qui s'en chargerent librementß : & lors Silvandre, prenant un sentier, qu'il jugea le plus court, se mit devant pour les conduire.

  Tant que le chemin fut estroict & mal-aisé Sylvandre marcha tousjours le premier : mais soudain qu'ils furent entrez dans les prez dont les rives de Lignon sont presque par tout embellies, il attendit les Bergers : & voulut ayder à sa Maistresse. Elle qui avoit desja de l'autre costé Philis qui s'estoit mise entre elle & Astrée, & les tenoit sous les bras, receut le Berger de bon cœur pour ne se lasser tant, par la longueur du chemin, & luy donnant le bras gauche. Vous, dit elle, Silvandre, je vous tiens pour me servir en ce voyage, & vous Philis pour estre ma compagne. Philis qui estoit bien aise de faire parler Sylvandre pour desennuier la compagnie : & qui outre cela ne vouloit qu'un mot tant à son advantage, fut prononcé par Diane sans estre remarqué, s'addressant au Berger luy demanda que luy sembloit de cette faveur ? Qu'elle est plus grande que nous ne meritons, respondit Silvandre. Mais, repliqua Philis, comment recevez vous la difference qu'elle met entre nous ? Comme un fidelle serviteur reçoit ce qui est agreable à sa Maistresse. Ce n'est pas, adjousta la Bergere, ce que je vous demande : mais si voyant la grande faveur que nostre maistresse me fait, vous qui mesprisez si fort la jalousie, n'en avez point de ressentiment ? Je voy bien, dit-il, que vous mesurez mon affection à la vostre, puis que vous pensez que chose qui plaise à ma belle Maistresse me puisse estre ennuyeuse. Et quand cela ne seroit pas, j'aurois trop peu de connoissance d'Amour, si je ne recevois pour tres[-]grande la faveur qu'elle vient de me faire à vostre desadvantage. Diane sousrit oyant cette responce : & Philis, qui attendoit tout le contraire, en demeura si surprise, que s'arrestant tout court, elle considera quelque temps le Berger : mais luy recommençant à marcher, Philis, dit-il, ce rire n'est qu'une couverture de vostre peu de replique : aussi ne vous ay je peu jusques icy faire entendre, ny par mes parolles, ny par mes actions, un seul des misteres d'Amour, quelque peine que j'y aye mise. Mais je n'en accuse que le defaut de vostre amitié. Si c'est avec l'entendement, dit Philis, que nous entendons, il faudroit m'accuser plustost, si je n'entends pas ces misteres, d'avoir peu d'entendement, que non pas peu d'amitié, puis que l'intelligence n'est pas en la volonté. Vous vous trompez, respondit le Berger, & voicy un de ces misteres qui vous sont inconnus, & dont il ne faut accuser, ni vostre entendement, ni vostre volonté, mais cette belle Diane. Et comment, dit Diane, me voulez-vous rendre coulpable de l'ignorance de Philis ? Je ne vous en juge pas coulpable, belle Maistresse, repliqua Silvandre, mais je dy que vous en estes la cause, ainsi que me l'a declaré un ancien Oracle, par lequel, continua-t'il se tournant vers Philis, j'apprens que je suis plus aimé de nostre Maistresse que vous. Astrée qui jusques alors n'avoit point parlé : Voicy, dit elle, les discours les plus obscurs, & les raisons les plus embroüillées que j'ouys jamais. Si vous me donnez le loisir, respondit Silvandre, de m'esclaircir, je m'asseure que vous l'advoüerez comme moy. Et pour le vous faire mieux entendre, je redis donc encor' une fois, que le subject pour lequel Philis ne comprend les misteres de ce grand Dieu d'Amour, c'est parce qu'elle n'aime pas assez : & que de ce defaut d'amitié, il n'en faut point accuser sa volonté, mais Diane seulement ; ainsi que nous l'apprend cet ancien Oracle, par lequel je connois, que je suis plus aimé d'elle que Philis : & en voicy la raison. Lors que vous desirez de sçavoir quelle est la volonté d'un Dieu, à qui vous addressez vous pour l'apprendre ? C'est sans doute, respondit Philis, à ceux qui sont Prestres de leurs temples, & qui ont accoustumé de servir à leurs autels. Et pourquoy, adjousta le Berger, ne vous addressez vous plustost à ceux qui sont les plus sçavans, que non pas aux ministres de ces temples, qui le plus souvent sont ignorans en toute autre chose ? Parce, respondit elle, que chaque Dieu se communique plus librement à ceux qui sont initiez en ses misteres, & familiers autour de ses autels, qu'aux estrangers, encores qu'ils soient sçavans. Voyez, reprit alors Silvandre, quelle est la force de la verité, puis qu'elle vous contraint mesme de la dire contre vostre intention : car si vous n'entendez pas les misteres d'Amour, n'est-ce pas signe que vous luy estes estrangere : puis que vous advoüez que les Dieux se communiquent plus librement à ceux qui servent leurs temples, & leurs autels ? Mais comment peut on servir les temples & les autels d'Amour, sinon en aimant ? Le sacrifice seul des cœurs, est celuy qui plait à ce Dieu. Ne voyez vous donc Philis, que si vous ignorez ces misteres, ce n'est pas faute d'entendement, mais d'Amour ? Et quand cela seroit, respondit Philis, (ce que je n'advoüeray jamais) comment accuseriez vous Diane du defaut de mon amitié ? Est ce peut estre qu'elle ne soit pas assez belle, ou que les merites luy defaillent pour se faire aimer ? Voicy, respondit froidement Silvandre, un second mystere de ce Dieu, qui n'est pas moindre que celuy que je viens de vous expliquer. Diane n'a nul defaut, ny de beauté ny de merite : d'autant qu'en chose si parfaite qu'elle est, il n'y en peut point avoir, non plus qu'en vostre volonté : car il ne tient pas à vous que vous ne l'aimiez beaucoup, & que vostre amour n'esgale les perfections que vous remarquez en elle : mais il vous est impossible, parce qu'elle ne vous aime pas, suivant cest Oracle dont je vous ay parlé. Jadis Venus, voyant que son fils demeuroit si petit, s'enquit des Dieux, quel moyen il y avoit de le faire croistre : à quoy il luy fust respondu qu'elle luy fist un frere, & qu'il parviendroit incontinent à sa juste proportion, mais que tant qu'il seroit seul, il ne croistroit point. Et ne voyez vous pas Philis, que cette sentence est donnée contre vous, & en ma faveur ? car si vostre amour demeure petit & presque Nain, c'est qu'il n'a point de frere. Que si au contraire le mien surpasse toutes les choses plus hautes, c'est que cette belle Diane luy en a fait un qu'il aime, qu'il honore, voire puis je dire, qu'il adore. Et croyez vous, repliqua Philis, que vous soyez plus aimé d'elle que je ne suis ? Il n'en faut non plus douter, respondit le Berger, que de la verité mesme. Les Dieux ne mantent jamais, les Oracles sont les interpretes de leurs volontez : & comment oseriez vous taxer l'Oracle de mensonge ? Non non, Philis, puis que j'aime cette belle Diane plus que vous ne l'aymez, ne doutez point qu'elle ne m'aime aussi d'avantage : autrement les Dieux seroient des abuseurs, & non pas des Dieux. On se trompe, adjousta Philis, bien souvent en l'intelligence des Oracles. Il est vray, respondit Silvandre, mais quand cela est, l'evenement contraire le descouvre incontinent: & ainsi on ne demeure pas longuement abusé. Mais de celuy dont je parle, nous ressentons & vous & moy l'effect si conforme, que ce seroit impieté d'en douter, puis que quoy que vous vueillez vous ne pouvez rendre vostre amour si grande que la mienne. Et voicy ce qui le confirme encore d'avantage. N'est ce pas une commune opinion, qu'il faut aimer pour estre aimé ? Et quoy, interrompit Philis, vous pensez en aimant beaucoup, vous faire beaucoup aimer ? si je voulois, (dit le Ber ger) vous expliquer encor ce mistere d'amour, peut estre seriez vous aussi prompte à l'advoüer, que vous l'avez esté à m'interrompre : & toutesfois ce n'est pas ce que je voulois dire, mais seullement que si pour se faire aimer, il faut aimer, il n'y a point de doute, que Diane qui me contraint de l'aimer avec tant d'affection, ne m'aime ardamment. Philis demeura muette, ne sçachant que respondre au Berger, qui à la verité deffendoit trop bien sa cause. Astrée s'approchant de l'oreille de Diane ; Ne me croyez jamais pour veritable, dit elle, le plus bas qu'elle peust, si ce Berger en feignant ne s'est laissé prendre à bon escient, & s'il n'a fait comme ces enfans qui passent tant de fois le doigt autour de la chandelle pour se joüer, qu'en fin ils s'y bruslent. Diane luy respondit : cela pourroit estre, si j'estois aussi capable de brusler qu'il le pourroit estre d'estre bruslé : que si toutefois il a fait la faute, la peine en soit à luy : car quant à moy, je ne pretens point y participer. Ces propos à l'oreille eussent continué davantage, si Philis qui estoit entre deux ne les eust interrompus, leur reprochant qu'elles tenoient le party de Silvandre. Ce n'est pas cela, respondit Diane, mais nous disons bien que vous ne devez plus disputer contre luy, car il en sçait trop pour vous. Si veux-je encor, dit elle, sçavoir de luy comment il entend, que ce que vous avez dit au commencement est plus à son advantage qu'au mien : parce que je ne puis comprendre, que ce ne me soit plus d'honneur, puis que vous m'eslisez pour vostre compagne. A vous, respondit le Berger, l'honneur, & à moy l'amitié. Non non, repliqua la Bergere, ce nom de compagne est plein d'amitié & d'honneur, car il signifie presque un autre nous mesmes. Si m'advoüerez vous, respondit Silvandre, que l'amitié & la flaterie ne peuvent non plus estre ensemble que deux contraires : or si la personne du monde que vous aimez le plus, vous venoit dire, que vous estes aussi parfaite qu'une Déesse, ne jugeriez vous pas que ce seroit flaterie, & qu'elle ne vous aimeroit point ? Et pourquoy, pauvre abusée que vous estes, ne faites vous un mesme jugement de Diane, lors qu'elle vous dit, que vous estes sa compagne, c'est à dire, ainsi que vous l'expliquez vous mesme, semblable à elle, puis que ses perfections la relevent de sorte par dessus toutes les femmes, qu'il n'y a pas plus de difference des hommes aux Dieux, que de vous à elle ? Aveugle Philis, ne voyez vous point, que cette douce parolle, qui vous aggrée si fort, n'est qu'une pure flaterie, dont ma belle Maistresse use envers vous, pour reconnoistre en quelque sorte la foible amitié que vous luy portez : car ne pouvant vous aimer, elle veut vous contenter par ce moyen. Vous prenant doncques pour compagne, c'est signe de flaterie, & cette flaterie de peu d'amitié : & au contraire me prenant pour son serviteur, elle monstre la bien-vueillance qu'elle me porte, puis que je suis capable de cette faveur, s'il y a quelque mortel qui le soit. O outrecuidance ! s'escria Philis, O Amour ! respondit Silvandre. Et quoy ? repliqua [la Bergere], vous pensez donc estre digne de servir celle de qui les merites outrepassent toutes les choses mortelles ? Les plus grands Dieux, adjousta le Berger, sont servis par des hommes, & se plaisent de leur voir rendre ce devoir, & cette reconnoissance. Et pourquoy, si je suis homme, comme je pense que vous ne doutez pas, ne me voulez vous permettre que je serve & adore ma Déesse, mesme ayant esté esleu à ce sainct devoir par elle mesme ? Philis ayant quelque temps sans parler, consideré les raisons de Silvandre, toute confuse ne sçavoit que luy respondre, luy semblant que veritablement Diane faisoit plus de faveur au Berger qu'à elle : & pource, luy addressant sa parolle. Mais ma Maistresse, luy dit elle, quand j'ay bien pensé à ce que mon ennemy me dit, je trouve qu'il a raison, & que veritablement vous le favorisez d'avantage : seroit il possible que vous l'eussiez fait à dessein ? si cela estoit, j'aurois bien occasion de me plaindre, & de trouver mauvais qu'à mes despens il fust tant advantagé par dessus son merite. Je voy bien, respondit froidement Diane, que l'opinion a plus de puissance sur vous que la verité : & que c'est par elle que vous estes conduite. Il n'y a pas presque un moment que vous estiez glorieuse de la faveur avec laquelle je vous avois preferée à Silvandre : & voila qu'incontinent cette opinion estant changée vous vous plaignez du contraire : de sorte que j'ay bien à craindre que vostre amitié de mesme ne soit toute en opinion. Et comment ma belle Maistresse, dit Silvandre, en pourriez vous douter, puis qu'elle ne dit pas un mot qui ne vous en rende tesmoignage ? Ne voila pas une belle amour que la vostre, Philis, qui vous fait trouver les actions de vostre Maistresse mauvaises ? Et si elles sont à mon desadvantage dit la Bergere, voulez vous que je les trouve bonnes ? Il faudroit bien estre sans sentiment? Non pas cela, repliqua Silvandre, mais avoir plus d'amour que vous n'avez pas. Et quoy, ne voudriez vous point que Diane se conduisit à vostre volonté ? pleust à Dieu, dit-elle, j'aurois pour le moins autant d'avantage sur vous, qu'il semble qu'elle vous en donne sur moy. Mais si cela estoit, adjousta le Berger, dites moy Philis, qui seroit de vous deux la maistresse, & qui le serviteur ? En verité Bergere, je ne pense pas que vous ayez esté esgratignée de la moindre de toutes les armes d'amour. Astrée qui escoutoit leur different sans parler, fut en fin contrainte de dire à Diane : Je pense, sage Bergere, qu'en fin ce Berger ostera du tout la parolle à Philis : mais plustost l'amour, respondit Silvandre, car jusques icy elle a pensé qu'elle aimoit, & maintenant elle voit le contraire.

  Ces belles Bergeres alloient de cette sorte, trompant la longueur du chemin. Et parce que c'estoit sur le haut du jour, & que le Soleil estoit en sa plus grande force, elles demanderent à Silvandre s'il y avoit beaucoup de chemin jusqu'au lieu où il les vouloit conduire : & ayant sceu qu'elle n'en avoient encores fait la moitié, elles resolurent de s'arrester à la premiere fontaine, ou sous le premier bel ombrage qu'elles rencontreroient : car Silvandre leur dit qu'elles en trouveroient une bien tost, où mesme il y avoit un cerisier tout chargé de fruicts. En cette resolution, elles redoublerent leurs pas : mais la rencontre qu'elles firent de Laonice, de Hylas, de Tyrcis, de Madonte, & de Thersandre, les arresterent quelque temps. Ces Bergeres, & Bergers alloient se promenant ensemble, cherchant les fresches ombres, & les agreables sources des fontaines, parce qu'estant estrangers, & n'ayans nul troupeau à garder, ils n'employoient le temps qu'à passer leur vie le plus doucement qu'il leur estoit possible. Et ayant ce jour là fait dessein de ne s'abandonner point, ils s'alloient promenant contremont la douce & delectable riviere de Lignon. Or cette trouppe s'estant rencontrée, Hylas laissant incontinent Laonice, s'en vient vers Philis : & quoy qu'elle sceut faire, si fallut il qu'elle laissast Astrée & Diane : dequoy Sylvandre ne fut point marry, luy semblant qu'il possedoit plus absoluement sa Maistresse. Tyrcis qui apperceut Astrée toute seule : car Thersandre conduisoit Madonte, apres luy avoir fait la reverence, s'offrit de luy aider. Elle qui estimoit infiniment la vertu de ce Berger, outre qu'il luy sembloit que leurs fortunes avoient beaucoup de conformité, le receut fort volontiers : de sorte que chascun avoit compagnie, sinon Laonice, qui comme j'ay dict autresfois, nourrissoit en son ame un si extreme desir de vengeance contre Philis & Silvandre, que tout son dessein estoit de trouver quelque bonne occasion de leur nuire. Et pour venir à bout de son entreprise, elle alloit espiant toutes leurs actions, & escoutoit le plus qu'elle pouvoit leurs discours, principalement quand elle voyoit qu'ils parloient bas, & en secret, & qu'elle remarquoit à leurs gestes que c'estoit avec affection. Elle avoit desja esté cause en partie de la jalousie de Licidas, & depuis avoit beaucoup appris des nouvelles de Silvandre & des autres Bergeres : plus toutesfois par ses soupçons, que par toute autre chose, mais à cette rencontre elle en reconnut bien d'avantage, & y devint si sçavante, comme nous dirons, qu'elle en sceut presque autant qu'eux mesmes. Aussi n'y ayant personne en la compagnie qui soupçonnast le dessein qu'elle avoit, elle les escoutoit librement, & s'en approchoit sans qu'ils s'en donnassent garde. Elle donc n'ayant rien qui la divertit apres avoir consideré tous ces Bergers & Bergeres, se vint mettre le plus prez qu'elle peut de Silvandre qui conduisoit Diane, parce que c'estoit celuy à qui elle vouloit le plus de mal, & ayant desja quelque opinion de cette amour, elle desiroit avec passion d'en descouvrir d'avantage. Diane qui n'avoit point de dessein sur Silvandre, quoy qu'elle luy voulut plus de bien qu'au reste des Bergers de Lignon, ne se soucioit point que ses parolles fussent ouyes : & Silvandre n'y prenoit pas garde, parce que du tout attentif à ce qu'il disoit à sa Maistresse, il ne voyoit presque le chemin par où il passoit : qui fut cause que Leonice les peut escouter aisement. Or ce Berger, aussi tost qu'il se vit seul pres de Diane : Et bien ma belle Maistresse, luy dit-il, quel jugement ferez vous de Philis & de moy ? Que Philis, respondit elle, est la personne du monde qui sçait le plus mal mentir, & que Silvandre est le Berger que je vis jamais qui dissimule le mieux : car il est certain que vous contrefaites mieux le passionné que personne du monde. Ah ! Bergere, reprit Silvandre, qu'il est aisé de contrefaire ce que l'on ressent veritablement. Voila pas, repliqua Diane, ce que je dis ? jamais je n'eusse creu que pour une feinte passion, l'on eut peu controuver des parolles & des actions si approchantes du vray. Ah ! Diane, continua le Berger, combien sont mes actions & mes parolles impuissantes à declarer la verité de mon affection : si vous pouviez aussi bien voir mon cœur que mon visage, vous ne feriez pas ce jugement de moy : car il faut en fin que je vous advouë, la gageure de Philis avoir bien esté cause que ce Berger (je ne sçay si je dois dire heureux ou mal-heureux) a eu plus souvent l'honneur d'estre pres de vous : mais que je me sois arresté aux bornes de nostre gageure, ah ! belle Maistresse, ne le croyez pas, vous avez trop de perfections, & j'ay eu trop de commodité de les reconnoistre, pour ne les aimer que par semblant. Le Ciel me soit tesmoin, & j'en atteste les Deitez de ces lieux solitaires, que je vous aime avec une aussi veritable affection comme il est vray que je suis Silvandre.

  Ce qui estoit cause que le Berger parloit de cette sorte, c'estoit qu'il voyoit bien que dans peu de jours le terme des trois mois finissoit, & qu'apres il luy seroit beaucoup plus difficile de l'entretenir de son affection, recognoissant assez l'humeur de cette Bergere : de sorte qu'il se resolut de prevenir ce temps : & quoy que cela raporta peu à son dessein, si ne luy fut il du tout inutile : car il commença d'accoustumer sa Bergere à semblables discours, qui peut estre n'est pas un des moindres artifices dont un amant avisé se doive servir, d'autant que la coustume nous rend les choses aisées, qui du commencement nous estonnent, & que nous jugeons presque impossibles. Diane oyant ces parolles, encore qu'elle jugea bien qu'elles estoient veritables, si ne fit elle semblant de les croire : mais continuant comme elle avoit commencé : & cecy, dit elle, Berger, me fortifie encore plus en l'opinion que j'ay conceuë de vous: & pour vous tesmoigner que je dis vray, regardez avec quelle froideur je vous escoute & vous respons : car si j'avois autre creance de vos parolles, soyez certain que le premier mot que vous m'en avez dit eust esté le dernier que j'eusse escouté. Sylvandre vouloit respondre, mais il en fut empesché par une rencontre qu'ils firent. Astrée & Tyrcis alloient les premiers : Philis & Hylas apres : puis Madonte & Tersandre, & en fin Diane, & Silvandre, & apres eux la malicieuse Laonice. Suivant de cette sorte le sentier que Sylvandre leur avoit montré, ils aprochent sans faire beaucoup de bruit d'un fort agreable bocage qui estoit sur leur chemin. Et parce que les discours d'Astrée & de Tyrcis n'estoient pas de ceux qui arrestent toutes les forces de l'esprit, comme n'estant que de choses indifferentes, ils prirent garde que dans le plus espais de l'ombrage, il y avoit trois Bergeres avec le gentil Paris, fils d'Adamas. Pour les Bergeres, elles estoient inconnuës à Astrée. Quant à Paris, il s'estoit depuis quelque temps rendu si familier parmi toute cette trouppe, à cause de l'amour qu'il portoit à Diane, qu'il n'y avoit celle de tout leur hameau qui ne le reconneut, voire qui ne l'aimat. Aussi pour se rendre plus agreable, toutes les fois qu'il venoit voir sa Maistresse, il prenoit les habi[t]s de Berger comme j'ay dit, & avec une houlette en la main, vivoit parmi cette troupe, comme s'il eust esté de mesme condition, tant l'amour a de force à despoüiller les ames mesmes plus genereuses de toute ambition. Et parce qu'à l'heure que cette troupe vint en ce lieu l'une des Bergeres chantoit, Astrée & Tyrcis s'arresterent tout court, & se tournant vers ceux qui venoient apres eux, leur firent signe d'aller doucement : mais d'autant que la chanson estoit presque finie, ils n'ouyrent que ce dernier couplet :


MADRIGAL.



  Quoy vous ay je offencée,
D'effect ou de pensée ?
D'effect il ne peut estre,
Si mon penser l'a fait il est un traistre.


  Cette Bergere avoit la voix si douce, que toute la troupe survenuë fut bien marrie qu'elle eust si tost achevé : mais Hylas qui avoit quitté Philis, pour s'en approcher d'avantage, n'eut plustost jetté les yeux dessus qu'il les reconnut. Que si quelqu'un eust pris garde à luy, il eust bien veu à son action, que ces Bergeres ne luy estoient pas incognuës : toutesfois pour ouyr ce qu'elles diroient, il se contreignit le plus qu'il luy fut possible. Il ouyt donc que cette derniere, apres avoir chanté : Or sus, dit elle, gentil Berger, puis que nous avons satisfait à vostre curiosité, acquitez vous de la promesse que vous nous avez faite. Je ne vous desdiray jamais, respondit Paris, de chose qui soit en ma puissance : & lors prenant une harpe que ces Bergeres avoient, il chanta sur cet instrument de ceste sorte :


CHANSON.



  Quand Hylas apperceut les yeux
De Philis sa belle Maistresse,
Voit on encor telle Déesse
Ailleurs, dit-il, que dans les Cieux ?

II
  Philis d'un esclat rougissant
Oyant ces mots devint plus belle ;
En vain ceste beauté nouvelle
Rend, dit-il, vostre œil plus puissant.

III
  Elle d'un gracieux sousris
Recevant cette flatterie :
Cessez, luy dit-il, je vous prie,
C'est fait, en fin Hylas est pris.

IIII
  Mais s'il plaint, dit-elle, à l'instant
Sa liberté, qu'il la repreine
Vous estes, dit-il, moins humaine
En pardonnant qu'en surmontant.

V
  Lien trop aymable & trop cher
Dont le captif craint qu'on le lasche ;
Heureux Amant, puis qu'il te fache
Quand tu vois qu'on te veux lascher.

  Il sembloit que ces estrangers attendissent avec impatience la fin de ceste chanson pour demander qui estoit, Philis & Hylas. Si vous avez quelquefois ouy parler de cette plaine de Forest, respondit Paris, & particulierement de l'agreable riviere de Lignon, il ne peut estre que vous n'ayez ouy le nom de la belle Bergere Diane, & d'Astrée. Or cette Phillis dont vous me demandez des nouvelles, est leur plus chere compagne. Quant à Hylas, je ne vous en puis dire autre chose, sinon qu'il est estranger, mais de la plus gracieuse, & plus heureuse humeur que j'aye jamais pratiquée ; car il ne s'ennuye jamais au service d'une Bergere, la quittant tousjours huict jours, à ce qu'il dit, avant que de s'y desplaire. N'est-il pas (adjousta l'une de ces estrangeres) d'un lieu qui s'appelle Camargue, qui est en la Province des Romains ? & luy ayant respondu qu'ouy ; Il suffit, continua-t'elle, que vous nous ayez dit son nom, & le lieu d'où il est : car pour toutes ses autres conditions, nous les avons autrefois aprises à nos despens, & apres s'estre teuë quelque temps, elle reprit de ceste sorte :


HISTOIRE
DE PALINICE ET DE CYRCENE.



  Je ne trouveray jamais estrange, gentil Berger, tant que j'auray memoire de Hylas, d'ouyr dire que la plus part des choses consiste en l'opinion ; Puis que n'y ayant rien de si contraire que le vice & la vertu, & cettuy cy prenant l'un pour l'autre, il nous montre que veritablement l'opinion est celle qui met le prix à toutes choses. Et certes c'est bien le plus inconstant de tous les esprits qui ayent jamais eu quelque opinion d'estre amoureux, & qui avec plus d'opiniastres raisons essaye de prouver que c'est vertu de changer ; ou plustost que d'aymer en divers lieux, ce n'est pas inconstance : & ne faut point croire qu'il en parle contre ce qu'il en croit : parce que veritablement c'est selon son cœur. Je me souviens qu'estant venu de Camargue à Lyon, il se laissa renfermer dans le temple parmy les filles, la veille d'une feste ; & n'eust esté la compassion que Palinice eust de luy (c'est ainsi que celle cy de mes compagnes se nomme, dit-elle, montrant celle qui estoit plus prez de Paris) il n'y a point de doute que sa curiosité eust esté bien rudement punie. Mais elle recognoissant que sa faute estoit procedée d'imprudence, & non de malice, en le déguisant d'un voile le fit sortir hors du temple, & l'amena jusques en son logis qui estoit dans la demi Isle que le Rosne, & l'Arar font aupres de l'Athenée. A la verité cette courtoisie fut bien assez grande pour obliger Hylas à revoir Palinice ; mais sa modestie aussi estoit bien une bride assez forte, pour empescher que tout autre que Hylas ne luy eust parlé d'Amour : toutesfois il n'attendit pas la troisiesme visite, sans luy en dire son opinion. Car le lendemain qu'il vint chez elle ce fut avec autant de familiarité, que s'il eust esté tousjours nourri aupres d'elle. Vous m'avez, luy dit-il d'abord, conservé la vie : il est bien raisonnable qu'elle soit employée à vostre service ; aussi le veux-je faire, quand ce ne seroit que pour n'estre point ingrat ; vous aussi pour ne soüiller la premiere faveur que vous m'avez faite, recevez l'offre que je vous fay de mon service, & ne croyez point qu'il y ayt personne au monde qui vous puisse plus aimer que moy, ny qui en ait plus de volonté. Ma compagne qui n'avoit pas accoutumé d'ouyr de semblables harangues, pour le commancement, luy respondit assez froidement ; mais voyant qu'il continuoit, elle s'en facha, ne pouvant supporter qu'il luy tint ce langage. En fin quand par la continuation de ses visites, elle recogneut son humeur, elle ne faisoit plus qu'en rire, dequoy il ne s'offençoit point : car il a cela de bon, que tout ainsi qu'il vit librement avec tout le monde, il est bien ayse qu'on en face de mesme avec luy. Toutesfois cette Amour alla croissant de sorte que ma compagne s'en trouva ennuyée : non pas que veritablement Hylas ne soit personne de merite, & qu'il n'ayt des perfections qui sont dignes d'estre aimées ; mais elle estant vefve, & ne faisant pas dessein de se marier, cette recherche ne pouvoit que luy estre fort desavantageuse. En ce mesme temps il sembla que le Ciel eust pitié de Palinice, luy donnant une compagne, & bien tost deux, pour luy ayder à porter un si pesant fardeau. Palinice avoit un frere qui estoit serviteur, il y avoit long temps, de Cyrcéne (dit-elle montrant l'autre de ses compagnes qui estoit aupres d'elle) : & parce que le respect à plus de puissance sur les cœurs qui aiment bien, Clorian (tel est le nom du frere de Palinice) n'avoit point encor eu la hardiesse de le dire à cette belle Cyrcéne. Elle d'autre costé estoit encor trop jeune pour prendre garde aux actions qui luy en pouvoient donner cognoissance ; si bien que Clorian brusloit bien devant sa Déesse : mais son sacrifice estoit inutile, n'estant pas cogneu de celle à qui il l'offroit. Hylas cependant continuoit de voir Pallinice ; & parce, à ce qu'il dit, que l'un des premiers preceptes de la prudence d'Amour, c'est d'acquerir les bonnes graces de tous ceux qui attouchent ou d'amitié ou de parentage à la personne aymée, il fit tout ce qu'il peut pour estre amy de Clorian : ce qui luy fut fort aisé, pource que ce jeune homme estoit courtois & bien nay, & de son costé avoit ce mesme dessein d'estre aymé de tous. Mais d'autant que Hylas estoit plus fin & plus ruzé, soit pour avoir plus voyagé, soit pour avoir plus d'aage, il se contenta de feindre ce que Clorian fit à bon escient ; & par ainsi il ne fut son amy que comme le commun, au lieu que l'autre l'aymoit comme si c'eut esté son frere. Pour le moins ce qui s'en ensuivit en donna cognoissance ; car Clorian augmentant de jour à autre en son affection envers Cyrcene sans la luy oser faire sçavoir par ses paroles, Hylas en fin s'en print garde de cette sorte. Cyrcene estoit partie pour aller voir son pere, qui estoit tumbé malade en une ville du côté des Allobroges dans le païs des Sebusiens, & la maladie fut telle que jamais il n'en releva depuis : cela fut cause qu'elle demeura long temps hors de nostre ville, & que par consequent Clorian ne la voyoit point. Et parce qu'à ce que j'ay ouy dire, il n'y a rien qui soulage plus celuy qui aime bien, que de penser en la personne aymée, Clorian se retiroit bien souvent en une maison qu'il avoit dans l'enceinte mesme de la ville, sur le haut de cette montée qui va du costé des Sebusiens. De ce lieu on voit le Rosne d'un costé, & de l'autre l'Arar ; & quand on veut étendre la veuë, on voit du costé du Rosne la forest de Mars, ditte d'Erieu. Que si les arbres eslevez n'empeschoient l'œil, il n'y a point de doute qu'il s'estendroit plus de ce costé là que de tout autre. Quand on se tourne vers le temple de Venus, on voit jusques aux monts des Segusiens ; Quand on regarde l'Arar, on voit jusques aux Sequanois : Et quand on estend la veuë entre le Rosne, & l'Arar, vous voyez jusques aux affreuses montaignes des Allobroges, par de là la pleine des Sebusiens. Que s'il n'y avoit quelques roches qui s'opposent, on verroit mesme jusques aux Secusiens : parce qu'outre que le lieu est fort relevé, encor y a-t'il une tour qui est merveilleuse pour sa hauteur, au sommet de laquelle il y a un cabinet ouvert des quattre costez, à fin qu'on puisse plus aisément jouyr de la beauté de cette veuë. C'estoit en ce lieu que Clorian se retiroit d'ordinaire : & quand il se pouvoit dérober des compagnies il montoit en sa tour : & delà jettant les yeux sur la pleine des Sebusiens, il demeuroit comme ravy en sa pensée, qui ne se divertissoit jamais de Cyrcéne, quelque objet qui se presentast à ses yeux. Il avint que Hylas estant fort familier avec luy, comme je vous ay dit, ne le trouvant point dans le bas du logis, se douta bien qu'il estoit au haut de cette tour ; & parce qu'il estoit en peine de qui son compagnon estoit amoureux (car il cognoissoit bien que ces solitudes, & ces longues pansées, ne pouvoient proceder d'autre chose que d'Amour) il monta les degrez le plus doucement qu'il put : & trouvant la porte entrouverte, il le vit accoudé sur la fenestre qui regardoit du costé des Sebusiens, tellement ravy en sa pensée, qu'il n'eust pas ouy tonner, tant s'en faut qu'il eust peu prendre garde au bruit que fit Hylas en ouvrant la porte & en entrant ; & de fortune il parloit alors si haut que Hylas peust ouyr ces paroles.


SONNET.
IL PARLE AU VENT.



  Doux Zephir que je vois errer folatrement
Entre les crins aigus de ces plantes [d'après l'errata] hautaines :
Et qui pillant des fleurs les plus douces haleines
Avec ce beau larcin vas tout l'air parfumant.

  Si jamais la pitié te donna mouvement,
Oublie en ma faveur icy tes douces peines :
Et t'en va dans le sein de ces heureuses plaines,
Où mon malheur retient tout mon contentement.

  Va, mais porte avec toy les amoureuses plaintes
Que parmy ces forests j'ay tristement empraintes,
Seul & dernier plaisir entre mes desplaisirs.

  Là tu pourras trouver sur des levres jumelles
Des odeurs & des fleurs plus douces & plus belles :
Mais rapporte les moy pour nourrir mes desirs.

  Je vous y prands Clorian (dit Hylas, luy jettant les bras au col, & le baisant à la jouë) je confesse que vous estes le plus secret Amoureux qui fut jamais, mais si ne pouvez vous plus vous cacher à moy. Ny en cette occasion, dit Clorian, apres l'avoir quelque temps consideré, ny en nulle autre, je ne me cacheray jamais à vous. Je le recognoistray bien, luy dit Hylas, si vous m'avoüez librement ce qu'aussi bien je sçay desja. Et qu'est-ce, respondit-il, que vous voulez sçavoir de moy ? je ne vous demande plus, repliqua Hylas, quel est vostre mal, mais seulement de qui il procede. Ah ! Hylas, dit-il, avec un grand souspir, vous avez raison de ne me demander point quel il est, car vous le jugerez assez quand vous sçaurez qui en est la cause. Et plust aux Dieux que vous pussiez aussi bien m'y raporter du soulagement comme j'en desespere, & comme librement je satisferay à vostre curiosité. Et à ce mot s'estant assis sur un petit lict, & le prenant par la main, il luy fit tout le discours de son affection, luy disant, combien le respect qu'il avoit porté à Cyrcéne estoit grand, puis qu'il n'avoit osé luy declarer l'Amour qu'il luy portoit. Lors que Hylas ouyt le nom de Cyrcéne, il luy sembla bien de l'avoir ouy nommer autrefois, sans toutesfois s'en pouvoir bien souvenir ; cela fut cause qu'il luy demanda laquelle c'estoit de toutes celles qu'il avoit veües. Puis que vous n'en cognoissez point le nom, respond Clorian, il faut croire que vous ne l'avez jamais veuë, sa beauté estant telle, qu'il est impossible qu'elle soit veüe sans qu'on n'en demande le nom, & que l'Amour n'en engrave en mesme temps le visage bien avant dans le cœur : & à la verité quand je conte en quel temps vous estes venu en cette ville, je pense que vous ne la pouvez avoir veüe. J'arivay, adjouta Hylas, la veille de la derniere feste qu'on choumoit à Venus : Clorian alors apres avoir quelque temps pensé, luy respondit qu'il ne la pouvoit avoir veuë que ce jour là : parce qu'elle partit le lendemain pour aller vers son pere, qui estoit malade dans la province des Sebusiens, d'où elle n'estoit depuis revenuë. Et bien, dit Hylas, & pour estre si belle, pensez vous qu'elle ne vueille pas estre aymée ? Quoy donc, croyez vous qu'il n'y ait que les laides qui vueillent souffrir de l'estre ? Tant s'en faut, si quelques unes s'en doivent offenser quand on le leur dit, ce sont laides, parce qu'il y a apparence que l'on se moque d'elles. Je ne pense pas, respondit Clorian, qu'elles s'en offencent pour estre belles, mais ouy bien pour estre honnestes. Comment, adjousta Hylas, qu'une femme pour honneste qu'elle soit se puisse fascher d'estre aymée ? Ah ! Clorian mon amy, resouvenez-vous que la mine qu'elles en font quand on le leur dit, n'est pas pour estre marries qu'on les aime, mais pour estre en doute qu'il ne soit pas vray. Et d'effet où est la femme qui estant bien asseurée de l'affection d'un homme, ne s'en est en fin fait paroistre tres contente, & ne luy en a rendu des tesmoignages. Non, non, Clorian, de toutes les actions que nous faisons, apres celles qui conservent la vie, il n'y en a point de plus naturelle, que celle de l'Amour. Et tenez vous les femmes pour tant ennemies de la nature, qu'elles hayssent ce qui est naturel ? Je vous veux donner conseil, encor que vous ne me le demandiez ; & si vous le suivez vous verrez bien tost, que je ne suis pas aprentif en semblables choses. Faites sçavoir à Cyrcene que vous l'aymez, & cela le plus promptement que vous pourrez ; car plustost elle le sçaura, plustost aussi en sera-t'elle asseurée, & tant plustost elle vous aymera. Il n'y a point de doute qu'au commencement elle tournera la teste à costé, qu'elle vous dira qu'elle ne veut point qu'on luy parle d'Amour, qu'elle faindra d'estre en colere, & de ne vouloir plus parler à vous : mais continuez seulement, & si vous y estes bien assidu, soyez asseuré que vous l'emporterez. Lors qu'elles nous font ces responces, & qu'elles reffusent l'affection que nous leur presentons, elles me font ressouvenir de ces Myres, qui ayant visité les malades, refusent en tendant la main, l'argent que l'on leur presente. J'ay plus d'aage que vous, j'ay un peu couru du monde, & sur tout j'en ay aimé plusieurs : cela me donne l'authorité de vous en parler plus librement, & vous ne le devez point trouver mauvais : soyez certain que jamais honteux Amant n'eust belle amie, & que c'est fait de l'amoureux qui est respectueux. Il faut que celuy qui veut faire ce mestier, ose, entreprene, demande, & supplie : qu'il importune, qu'il presse, qu'il prenne, qu'il surprene, voire qu'il ravisse. Et ne sçavez vous Clorian comme la femme est faite ? Escoutez ce qu'en dit ce grand Oracle, qui de nostre temps a parlé de là les Alpes.


MADRIGAL.



Elle fuit, & fuyant elle veut qu'on l'attaigne :
Refuse, & refusant veut qu'on l'ait par effort :
Combat, & combattant veut qu'on soit le plus fort :
Car ainsi son honneur ordonne qu'elle feigne.


  Celuy qui n'a pas le courage de vivre de cette sorte, conseillezluy seulement qu'il prene un autre mestier que celuy d'Amour, car il n'y fera jamais son profit. Je veux donc conclure, Clorian, que non seulement vous devez avoir la hardiesse de luy declarer vostre intention, mais devez esperer pour certain qu'elle vous aymera, pourveu que vous l'aymiez.

  Je ne sçaurois, gentil Berger, vous redire au long les conseils, ny les raisons de Hylas : car, à ce que j'ay depuis sceu par Pallinice, à qui son frere les a plusieurs fois racontées, il se faisoit bien paroistre maistre passé en semblables choses. Tant y a que la conclusion fut, d'autant que Clorian n'avoit pas la hardiesse de declarer à cette belle fille, l'affection qu'il luy portoit, qu'aussi tost qu'elle seroit de retour (ce qui devoit estre dans peu de jours) Hylas en porteroit la parole. Ce qu'il accepta librement de faire, parce, disoit-il, qu'il s'en obligeoit deux en un coup, à sçavoir Clorian en luy en rendant ce bon office, & Cyrcéne en luy portant de si bonnes nouvelles. Il avint donc que quelque temps apres ma compagne retourna en la ville : & quoy que la mort de son pere l'eust contrainte de porter le dueil, & que la tristesse de son ame accompagnast fort bien l'habit qu'elle avoit, si est-ce que ce desplaisir n'avoit point amoindry sa beauté ; tant s'en faut il luy avoit adjouté je ne sçay quelle douceur au visage, qui émouvoit tous ceux qui la voyoient & d'Amour & d'une certaine attrayante compassion, qui la rendoit beaucoup plus agreable. Hylas pour satisfaire à ce qu'il avoit promis, ne sçeut pas plustost son retour, qu'il chercha curieusement les moyens de la voir ; à quoy Pallinice luy servit beaucoup, parce que son frere l'en avoit prié. Elle qui ne sçavoit point leur dessein, & qui croyoit que ce ne fut que par curiosité, fut bien aise de contenter son frere, quoy qu'il luy faschast fort de trainer cet homme apres elle. Et de fortune il se presenta une bonne occasion, car la mere de Circéne voulant faire quelque sacrifice aux Dieux Manes pour son mary, y convia Pallinice, comme l'une de ses meilleures amies. Elle y alla, & avec elle Hylas ; mais voyez s'il n'est pas aussi bon amy, que fidelle Amant : il ne revit pas si tost Cyrcéne qu'il en devint amoureux : Je dis, revit, parce que jettant les yeux dessus, il se ressouvint qu'il l'avoit veuë autresfois dans le Temple de Venus, lors que Pallinice le sauva ; & parce que des lors il l'avoit trouvée fort à son gré, ses premieres flames se ralumerent aisément en ce cœur, qui est aussi susceptible de l'Amour, que le souffre le peut estre du feu. La considerant donc quelque temps fort attentivement, il se ramentut peu à peu que Cyrcéne estoit celle qu'il avoit veuë dans le temple, & de laquelle ils avoient demandé le nom à Palinice : & se representant alors la grace qu'elle eust à chanter, & tout ce que l'Amour luy fit concevoir à cette premiere veuë, il oublia de sorte tout ce qu'il avoit promis à Clorian, qu'il ne pensa plus qu'à faire l'office pour soy mesme. Voyez combien il est dangereux d'employer un second en semblables affaires. Il s'approcha d'elle, & apres l'avoir saluée, & que comme pleine de civilité elle luy eut rendu son salut, parce que c'estoit dans le Temple, il se mit sur un genoüil au plus prez d'elle qu'il put ; & suivant son humeur, se penchant un peu sur l'autre, il luy parla de cette sorte. Je voy bien, belle Cyrcéne, que vostre veuë m'est fatale, & qu'estant venu icy pour assister à un de vos sacrifices, vous y serez aussi à un des miens. Elle qui n'avoit jamais veu cet homme, ny ouy parler de luy, le regarda quelque temps au visage ; & le considerant un peu, cogneut bien qu'il estoit estranger, fust au langage, fust à l'habit, par ce qu'encores qu'il le portast comme les autres de la ville, si est-ce qu'il estoit bien aisé à cognoistre, d'autant que les estrangers, quoy qu'ils se deguisent de nos habits, ont tousjours quelqu'air different de ceux de nostre contrée : & me semble que les Francs ont moins cette difference que tous les autres. Et parce que Circéne ne cognoissoit point Hylas, elle creut qu'il la prenoit pour quelque autre : & cela fut cause qu'apres avoir arresté quelque temps ses yeux sur luy, elle se tourna froidement d'un autre costé, sans luy respondre ; dequoy n'estant pas satisfait, il la tira par un des plys de sa robe. Et quoy la belle, luy dit-il, vous ne me respondez non plus que si je ne parlois point à vous? Aussi crois-je, dit Cyrcéne, que vostre parole ne s'adresse pas à moy, ou que vous vous mescontez : car qu'est-ce que vous me dites de veuë fatale, & de vostre sacrifice ? Ce n'est point, dit-il, à autre qu'à vous que je parle, & ne vous prends point pour autre que pour vous mesme ; c'est à dire pour la plus belle, & plus aimable que je vis jamais, & de qui la premiere veüe a failli de me couster la vie, & la seconde me la ravira sans doute, si je ne vous trouve à cet heure aussi douce & favorable que Pallinice me le fut en ce temps là. Et qu'est-ce, dit-elle, que Palinice fit pour vous ? Elle me sauva la vie, respondit-il, lors que ma curiosité m'engagea dans le temple la nuict avant la feste de Venus, & que vostre veuë m'y retint plus que je ne devois. Je n'ay point de memoire, dit Circéne, de vous y avoir veu. Cela, repliqua Hylas, ne m'empesche pas que je ne vous aime, & qu'au lieu d'assister à vostre sacrifice, comme j'ay pensé de faire, vous n'assistiez à celuy qu'Amour vous fait de moy ; enquoy toutesfois je m'estimeray bien heureux si j'acquiers quelque part en vostre amitié, je voy, dit-elle, que vous estes étranger, & que vous ne me cognoissez pas : & croy encores mieux que mon amitié vous est fort indiferente. Et à ce mot elle se tourna d'un autre costé, & il luy avint à propos qu'une de ses compagnes entra dans le temple, à laquelle feignant de quitter sa place par courtoisie, elle se retira au plus pres de sa mere qu'elle pût ; & durant tout le reste du sacrifice elle ne voulut s'approcher de luy. Mais Hylas n'estoit pas homme pour s'arrester en si beau chemin. Il trouva donc par le moyen de Pallinice, celuy d'entrer chez Cyrcéne, & pour conclusion s'y rendit si familier, faisant tousjours croire à Clorian que c'estoit à son occasion, qu'il demeuroit plus avec elle qu'en tout autre lieu. Mais ce n'estoit pas assez pour l'humeur d'Hylas de tromper son amy, & d'aimer Pallinice & Cyrcene, si un soir que nous nous allames promener contremont l'Arar, il ne m'en eust dit autant qu'aux autres, sans qu'il eust presque connoissance de mon nom.

  Hylas qui estoit aux escoutes, comme je vous ay dit, ne peut s'empecher, quoy que ce fut contre son dessein, de se monstrer à elle, & de luy dire tout à coup. Et quoy, belle Florice, avez vous opinion que ce fut de vostre nom que je fusse amoureux ? Hylas se repentit bien de s'estre fait voir sans y penser, mais ces estrangeres furent bien plus estonnées, le voyant paroistre tant inopinement : quoy que d'abord elles le regarderent par deux fois avant que de le reconnoistre, à cause du changement d'habits. Mais Astrée en fut tres-aise, qui s'ennuyoit infiniment que le long discours de cette estrangere luy retardat le contentement qu'elle esperoit de la fin de son voyage. Elle fit semblant toutesfois d'en estre bien marrie, afin de faire comme les autres, qui tous ensemble se firent voir. Au contraire Hylas feignant d'avoir interrompu à dessein Florice, s'en courut l'embrasser, & puis salua les autres deux : & en fin retournant vers elle. Et bien belle discoureuse, dit-il, ne cesserez vous jamais de renouveller mes playes ? J'avois opinion, dit elle, de chanter vos loüanges : & depuis quand les estimez vous autres ? J'ay de tout temps, dit-il, accoutumé d'appeller chasque chose par son nom : & n'est ce pas reblesser que de remettre le fer dans des vieilles cicatrices ? Et y-a t'il un fer plus trenchant que la veuë de vos beautez, & le souvenir de mes premieres amours ? O ! dit Florice, l'offence n'est pas grande si je ne vous fay que cette playe ; & vous ne devez pas avoir peur d'en mourir, puis que vous en sçavez de si bons remedes : cela seroit bon, respondit Hylas, si toutes les blesseures se guerissoient par des remedes semblables : mais n'entrons point si tost en ce discours, & me dites quel bon dessein vous conduit en ce lieu ? Ce n'est pas, respondit Florice, celuy de vous y voir. Si vous estiez, adjouta Hylas, aussi courtoise que vous m'estes obligée, cette consideration auroit bien assez de force pour vous y conduire, vous ayant assez fait de services à toutes pour vous laisser la volonté de me revoir : mais je voy bien que j'ay semé une terre ingratte, & qui ne rend pas la peine qu'on y prend. Quelquefois, respondit Cyrcene, pource que le laboureur est mauvais, & la greine mal choisie & mise hors de saison, le bon terroir raporte des ronces au lieu du bled : prenez garde que quelqu'une de ces choses ne soit cause de l'infertilité dont vous nous blasmez. Je sçay bien, dit-il, Cyrcene, que comme vous avez tousjours eu beaucoup de beauté pour vous faire aymer, de mesme vous n'avez jamais eu faute de desdain pour mespriser ceux qui vous ont adorée. Et moy, dit Palinice, je sçay encore mieux que comme vous avez tousjours esté tres-fertile en nouveaux desirs & nouvelles affections, de mesme vous n'avez jamais eu faute de parolles pour accuser autruy de vostre faute. Alors Hylas se reculant deux ou trois pas, C'est trop, dit-il, d'avoir à combattre contre trois : les plus vaillans mesme ne le veulent entreprendre contre deux. A ce mot, Astrée, Diane, Philis, & le reste de leur trouppe arriverent & furent cause que cette dispute prit fin.


LE
QUATRIESME LIVRE
DE LA SECONDE PARTIE
D'ASTREE.



  C'estoit la coustume des Bergers de Lignon de ne rencontrer jamais estranger, sans luy offrir toute sorte d'assistance, leur semblant que les loix de l'hospitalité le leur commandoient ainsi. Cette coustume convia Astrée, Diane & toute leur compagnie, de faire ces mesmes offres à ces belles estrangeres, & apres leur demander la cause de leur voyage. A quoy Florice respondit pour toutes : qu'estant envoyées en cette contrée, par l'ordonnance d'un Dieu qui leur avoit deffendu d'en direencores l'occasion, elles n'oseroient luy desobeyr, que cela estoit cause qu'elles ne pouvoient leur satisfaire : & s'estant enquise qui estoient ces Bergeres, & ayant sceu de Philis leurs noms, Florice s'addressant à Astrée: J'advouë, dit-elle, que j'ay esté aveugle de ne cognoistre pas que vous estiez la Bergere Astrée, de qui la beauté ne pouvant se renfermer en un si petit païs que le Forests remplit de sa loüange toutes les contrées d'alentour, mais vous devez ce me semble recevoir pour excuse, qu'admirant & vous & Diane, je demeurois comme esblouyë & confuse de trop de lumiere : Et je commence de bien esperer de nostre voyage, puis que d'abbord nous avons fait la plus heureuse rencontre que nous eussions peu desirer. Astrée pleine de civilité, luy respondit avec les plus honnestes parolles qu'il luy fut possible, & apres s'estre embrassées & baisées, Hylas les interrompant : Et quoy ? Florice, dit-il, que vous semble de nos vilages ? Vistes vous jamais rien de si beau parmi les artifices de vos villes, & n'ay-je point eu raison de vous quitter toutes pour ces belles Bergeres, puis que la simplicité de mon humeur, & de mon esprit a bien plus de simpathie avec leur beauté naturelle, qu'avec les ruzes & finesses dont vous usez dans vos villes ? Si jamais vous avez disposé vos actions, dit Florice, avec jugement, j'advouë que ç'a esté cette fois, non pas pour la conformité des humeurs qui peut estre entre ces belles Bergeres & vous, car en cela vous seriez trop differents, mais parce que Hylas ayant esté toute sa vie volage en l'affection qu'il a portée aux autres beautez, deviendra sans doute constant à ce coup, si pour le moins la perfection de la beauté a puissance de le faire : & quant à moy je le crois, puis que ne voyant rien de mieux en quelque autre lieu où il puisse aller, s'il a de la raison il sera contraint de s'arrester icy. C'est à moy à respondre, dit Philis, car Hylas est mon serviteur : & toutesfois je ne respondray pas de sa fidelité, puis que regardant vostre visage qu'il a aymé, & depuis cessé d'aimer, je tiens que ce n'est pas la beauté qui le rend amoureux. Et que pourroit ce donc estre, interrompit Hylas ? une imprudente humeur de changer, respondit Florice, & une certaine legereté d'esprit, qui ne le laisse jamais vingt-quatre heures en mesme opinion. Vous estes partie, repliqua Hylas, le jugement que vous en faictes, est suspect. Je vous asseure, respondit elle, que si vous croyez que je sois partie offencée, je vous remets librement l'injure, puis que je suis beaucoup plus obligée à vostre changement que je n'eusse receu de satisfaction de vostre constance. Et si vous me dites partie pour pretendre quelque chose en vous, croyez Hylas que je quitte de bon cœur ma pretention à qui la voudra, & qu'il m'obligera plus en la recevant, que je ne penseray de luy avoir fait de l'avantage, en luy faisant cette donnation. Vous avez raison, respondit Hylas à moitié en colere, de faire de cette sorte vos presens de moy, car vous en pouvez disposer aussi librement que des estoiles.

  Cependant Paris s'estoit adressé à Diane, & apres l'avoir saluée, C'est bien dit-il la plus heureuse rencontre que j'eusse peu desirer que celle de vous avoir trouvée icy où je l'esperois le moins. Elle l'est pour moy, dit Diane, puis qu'elle nous donne le bien de vostre compagnie, si ce n'est que ces belles estrangeres nous la ravissent. Elle sousrit à ce mot, sçachant bien que Paris l'aimoit, de sorte qu'il n'avoit garde de la quitter pour quelque autre que ce fust. Que si ce sousris donna du contentement à Paris, il fit bien un contraire effect en Silvandre, qui n'ignorant point l'amour de Paris, ne se peut deffendre des pointes de la jalousie, en voyant le bon accueil qu'on faisoit à son rival, & cette experience eust eu plus de force à luy faire advoüer que la jalousie procedoit d'Amour que toutes les raisons qu'eut peu alleguer Philis contre luy. Et à la verité il n'y avoit rien qui peut, ce luy sembloit, emporter quelque advantage sur l'ame altiere de Diane, que la grandeur du pere de Paris. La Bergere qui avoit quelque inclination à ne point hayr Silvandre y print garde, aussi fit bien Laonice, quoy que le Berger dissimulat le mieux qu'il luy fut possible : mais les yeux d'amour, & de la malice sont trop aigus pour ne percer tous les voiles qu'on leur veut opposer. Et la connoissance qu'il leur en donnoit eust esté beaucoup plus grande, si Astrée ne les eust separez : mais desirant avec passion de parachever son voyage, elle rompit bien tost compagnie à ces estrangeres, & se remit en chemin. Et parce que Paris avoit pris sous les bras Diane, Sylvandre s'en alla vers Philis, qui le voyant venir. Voila que c'est, luy dit elle, nous sommes tous deux de surplus : & quand nous ne serions point icy l'on ne laisseroit pas de s'entretenir. A ce coup, dit Sylvandre, j'advouë mon ennemie que vous avez barres sur moy, & que je n'ay rien à repliquer sur ce que vous dites : je plie patiemment les espaules, & paye de cette sorte le tribut de mon peu de merite sans murmurer. Lors qu'elle luy vouloit respondre, Hylas survint, qui sans se soucier de ces estrangeres s'en courut apres Philis, laissant Palinice, Cyrcene & Florice, tout ainsi que s'il ne les eut jamais aimées. Diane qui admiroit cette humeur, ne peut s'empecher d'en faire signe à Philis, qui de son costé le regardoit en pitié, & l'estimoit l'unique en son espece, & apres l'avoir consideré quelque temps de cette sorte : Me direz vous la verité, Hylas, luy dit elle ? en pouvez vous faire doute, respondit il, voyant combien je vous aime, puis que pour vous suivre, je laisse toutes celles que j'ay aimées ? Cette preuve continuë Philis, n'est pas petite : Mais je doute infiniment de ce que je vous veux demander. Dites moy donc, avez vous aymé ces estrangeres que nous venons de laisser ? Vous le pouvez apprendre, respondit-il, par les parolles de Florice. Je ne fais pas dit elle cette demande sans raison : car si vous les avez aimées, comment les avez vous si tost laissées en ce lieu, où elles sont mesmes estrangeres ? Tout ainsi, respondit Hylas, qu'autresfois j'en ay laissé d'autres pour elles, de mesme je les laisse maintenant pour vous : & je confesse bien que si l'amour que je vous porte n'eut eu plus de puissance sur moy que la civilité, j'eusse esté en quelque sorte obligé à quelque assistance, mais je vous ayme tant que je ne puis avoir autre consideration que celle qui depend de mon amour. Je ne nie pas, dit Philis, que vous ne m'obligiez beaucoup : mais je vous admire en ce que les ayant aimées, vous en faites à cette heure si peu de conte. Je les ay aimées, respondit Hylas, mais je ne les ayme plus, & parce que l'amour me retenoit autrefois aupres d'elles, maintenant que cette amour est morte, elle ne le peut plus faire, & me semble qu'en cela il n'y a pas grand subjet d'admiration, ou de mesme il faudroit s'estonner de voir un homme libre, lors que la corde qui le sou loit lier se seroit usée & rompuë. Je crois, interrompit Silvandre, que Hylas n'a jamais aymé ces belles estrangeres : car autrement il les aimeroit encores, d'autant que les liens d'amour ne se peuvent ny user ny rompre. S'ils ne peuvent estre usez ny rompus, respondit Hylas, ils sont donc bien aisez à desnoüer. Tant s'en faut, repliqua Sylvandre, tous les nœuds d'amour sont Gordiens. Si cela est, dit Hylas, j'ay donc la mesme espée de celuy qui jadis ne les pouvant desnoüer, les coupa : car je sçay bien que je me suis deffait de ceux de plusieurs. Ne croyez point, adjouta Silvandre, que vous les ayez aimées : car vous les aimeriez encores. Je ne croy pas, dit Hylas, ce que je sçay : c'est pourquoy, sçachant tres asseurement ce que je dis, pour vous faire plaisir je ne le croiray pas, & vous pour ne m'importuner d'avantage demeurez en vostre humeur melancholique, sans m'embroüiller d'avantage le cerveau de vos impertinentes opinions.

  Philis qui estoit discrette, voyant que Hylas relevoit la voix avec colere, luy dit pour l'interrompre : Encor faut-il Hylas que je me fasche contre vous, de ce que vous m'avez empeché de sçavoir les nouvelles que ces estrangeres avoient commencé de raconter. Ma Maistresse, respondit-il, j'aimerois mieux ne les avoir jamais aimées, que si elles estoient cause que vous eussiez quelque mauvaise satisfa ction de moy. Je sçay bien, respondit Philis, que l'Amour que vous leur avez portée, & la satisfaction dont vous parlez, ne vous pressent gueres, car puis que vous ne les aymez plus, que vous peut importer de les avoir, ou ne les avoir pas aymées ? Et quoy, ma belle Maistresse, repliqua Hylas, vous n'estimez donc point les contentemens qui sont passez ? Si mon bien ne continuë, dit Philis, le souvenir de ne l'avoir plus m'afflige, & ne m'en laisse rien que du regret. De sorte, continua Hylas, que les services qu'on vous à faits huict jours apres, sont mis à neant, voila qui ne va pas mal pour Hylas. Sylvandre prenant la parole pour Philis, Vostre Maistresse, luy dit-il, ne parle pas des services, mais des contentemens receüs : & avant que de vous en plaindre, il faut sçavoir d'elle si vos services sont mis en ce rang. Hylas respondit, Ceux qui se deffient de leurs merites, peuvent entrer en cette doute comme vous, mais non pas moy Sylvandre, qui sçay que toute Amour ne se peut payer que par Amour, & que celle à qui j'ay adressé la mienne a trop d'esprit pour ne la recognoistre, & trop de jugement pour ne l'estimer. Le Berger vouloit respondre lors que Phylis reprit la parole. J'estime Hylas, dit-elle, comme je dois, & je recognois ses merites pour estre tres dignes d'estre aymez, & ne faut pas qu'il pense que je perde la memoire de ses services ; car continuant de m'aymer, ils seront tousjours comme presants. Et si cette declaration luy est agreable, je luy veux faire une requeste, qu'il me doit accorder, s'il ne veut que j'aye opinion qu'il ne m'ayme pas bien. Commandez moy, dit Hylas, tout ce qu'il vous plaira, hors mis deux choses, à sçavoir que je meure, ou que je me départe de l'affection que je vous porte : car si j'estois mort, je ne vous pourrois plus aimer, & si je ne vous aymois plus, je perdrois le plaisir que j'ay d'estre aymé de vous : & vous, & l'Amour que vous me portez, respondit Philis en sousriant, serez immortels, si vous ne mourez que par ma volonté : mais ce que je desire, c'est d'entendre de vostre bouche ce que vous nous avez empesché d'apprendre de celle de Florice. Diane qui ouit cette demande, & qui s'ennuyoit fort de la grande chaleur qu'il faisoit, dit, Je trouve que si nous rencontrions quelque lieu commode pour passer cette grande ardeur du Soleil, il y auroit bien du plaisir de donner une heure d'audience à Hylas : car je m'asseure que son discours ne sera point ennuyeux. Astrée qui encore que fort desireuse d'achever son voyage, cogneut bien qu'elle disoit vray, pour ne contrarier seule à la volonté, & à la commodité de toutes les autres, s'approcha d'elle, & dit qu'elle vouloit estre de la partie : De sorte, adjousta Hylas, qu'il ne tiendra qu'à moy, que vous ne m'escoutiez : & à la verité je serois de mauvaise compagnie, si en me plaisant moy mesme, je n'e stois bien aise de vous contenter : car ne croyez pas que ce ne me soit presque autant de plaisir de repenser à mes premieres amours, que si j'estois encores amoureux, & que les mesmes choses fussent presentes, parce que la plus part des plaisirs d'Amour sont plus en l'imagination qu'en la chose mesme : & quand on raconte ce qui s'est passé, l'ame jette sa veuë sur les images qui luy en sont restées en la fantaisie, & les voit alors comme si elles estoient presentes. Et par ainsi pour le contentement de toute cette compagnie, il ne faut que trouver un lieu commode où l'ombre nous deffende des rays du Soleil. Il seroit impossible, respondit Sylvandre, qu'en tout le bois on peut rencontrer une place plus commode que celle de la source de ce petit ruisseau que vous voyez : car la frescheur de l'ombre & le doux murmure de l'eau qui coule parmi le gravier, convie chacun à s'y arrester : & ce qui est de meilleur, c'est que nous ne nous destournons point de nostre chemin. A ce mot, se mettant devant au grand pas, toute la troupe le suivit, bien aise d'eviter l'incomodité du chaud. D'abord chacun mit les mains dans la fontaine, & n'y eust celuy qui n'en prit dans la bouche pour se rafraichir, & puis choisissant les places les plus commodes, ils s'assirent tous à l'entour de cette belle source, horsmis Sylvandre, qui estant monté sur un grand cerisier, qui mesme leur faisoit une partie de l'ombrage, leur jettoit en bas des branches char gées de fruits : & apres en avoir choisi quelques unes des plus belles, les vint presenter à Diane, qui en donna à Paris & aux Bergeres, non toutesfois sans en choisir une qu'elle donna à Sylvandre, en luy disant tenez Silvandre, c'est ainsi que je vous fais part de vos biens. Pleut à Dieu, dit-il, en la recevant & luy baisant la main qu'elle luy tendoit, que vous receussiez d'aussi bon cœur tout ce que je vous donne, que cette part que vous me faites m'est agreable. Et prenant place le mieux qu'il peut aupres d'elle, lors que les cerises furent parachevées, Hylas commença de parler de cette sorte.


HISTOIRE
DE PARTHENOPE, FLORICE
ET DORINDE.



  Je me suis moqué bien souvent en ma pensée, de ceux qui blasment inconstance, & qui font profession d'en estre plus ennemis, considerant qu'ils ne peuvent estre tels qu'ils se disent, qu'ils ne soient eux mesme plus inconstans, que ceux qu'ils accusent de ce vice. Car lors qu'ils deviennent amoureux, n'est ce pas de la beauté, ou de quelque chose qu'ils remarquent en la personne qui leur est agreable ? Or si cette beauté vient à deffaillir, comme c'est sans doute que le temps emporte cest advantage sur toutes les belles, ne sont ils pas inconstans d'aimer ces laids visages, & qui ne retiennent rien de ce qu'ils souloient estre, sinon le seul nom de visage ? Si aimer le contraire de ce que l'on a aymé est inconstance, & si la laideur est le contraire de la beauté, il n'y a point de doute que celuy conclut fort bien, qui soustient celuy estre inconstant, qui ayant aimé un beau visage, continue de l'aimer quand il est laid. Cette consideration m'a fait croire, que pour n'estre inconstant, il faut aimer tousjours & en tous lieux la beauté, & que lors qu'elle se separe de quelque subjet on s'en doit de mesme separer d'amitié, de peur de n'aimer le contraire de cette beauté. Je sçay bien que la vulgaire opinion tient tout le contraire : mais il me suffit pour responce, de dire que le peuple est ignorant, & qu'en cecy il en rend une veritable preuve. Ne trouvez donc estrange ma Maistresse, ny vous gentil Paris : si vous racontant ma vie vous oyez plusieurs semblables changements : car je suis si soigneux de ne contrevenir à cette constance, que j'ay mieux aimé de quitter toutes celles que j'ay aimées jusques icy que de faillir envers elle.

  Vous avez desja sceu le subjet qui me sortit de Camargues, quel fut mon voyage jusques à Lyon, pourquoy j'aimay Pallinice & Cyrcene, & lors que j'ay interrompu Florice, elle vouloit raconter comment elle me surprit : mais parce qu'elle a oublié des choses qu'il est necessaire que vous sçachiez, je reprendray ce qu'elle a teu finement, & puis je continueray de vous dire le reste de ma vie pourveu que nous ayons assez de temps.

  Sçachez donc ma Maistresse, que Clorian à la verité fut tres mal avisé de me donner charge de parler à Cyrcéne pour luy, puisque ce n'est pas estre bien conseillé de choisir en cela un amy qui soit plus honneste homme que celuy qui l'envoye, y ayant trop de danger, voire estant presque inevitable, que ce mal-avisé ne demeure Amant, & que l'autre ne demeure aymé, parce que si celle à qui l'on s'adresse a de l'esprit, elle recevra tousjours plustost ce qui vaut le mieux : & puis c'est prendre un mauvais lustre que de se servir & accompagner d'un plus honneste homme que l'on n'est pas. Il est certain que quand j'allay avec Pallinice trouver Cyrcéne pour Clorian, mon dessein estoit de le servir en amy, & de raporter tout ce qui me seroit possible à son contentement : mais aussi tost que je vis cette fille, je me ressouvins que j'en estois amoureux depuis que je l'avois veuë la nuict dans le Temple : de sorte que je vis bien qu'il faloit que je contrevinse ou à l'amitié, ou à l'Amour : & apres que j'eus longuement débatu, & pour l'un & pour l'autre, à sçavoir à qui cederoit : En fin je conclus qu'il faloit que le nouveau venu quittast la place à l'autre : mais je n'eus pas plustost fait cette resolution, que l'Amour incontinant me representa qu'il estoit nay en mon ame, aussi tost presque que j'estois nay, & que l'affection que je portois à Circéne, avoit devancé celle que j'avois depuis euë pour Pallinice, qui estoit cause de l'amitié de Clorian : & par ainsi l'amitié estant venuë long temps apres l'Amour, [fus-je injuste] d'ordonner qu'elle cederoit ? Nullement ce me semble, puis que nous voyons que les Loix appreuvent cette primogeniture des peres envers les enfans, & qu'il semble mesme que la nature le vueille ainsi. Voila donc la raison qui me fit parler à Cyrcéne de la sorte que Florice vous a dit ; & jugez si je pouvois avoir outre celà plus d'obligation au contentement de quelqu'autre, qu'au mien propre. Qu'elle ne m'aille donc point reprochant que j'ay trahy mon amy : car si de deux maux il faut tousjours choisir le moindre, & si l'homicide de soy mesme est plus grand que de quelqu'autre que ce soit ; qui dira s'il n'est hors du sens, que je n'aye bien fait de trahir plustost une amitié qu'un Amour, & d'avoir plus d'esgard à la conservation de ma vie & de mon contentement, qu'à celle de Clorian ? Clorian m'ayme, & j'aime Cyrcéne, Clorian me prie de parler pour luy à Cyrcéne : & mon affection me fait la mesme requeste pour moy. Si je ne satisfais à Clorian, j'offence l'amitié que je luy porte : si je ne satisfais à mon affection, j'offence Cyrcéne ; & Hylas. J'ayme Clorian ; j'ayme aussi Hylas, & par là vous voyez que ces deux amitiez pour le moins se contrepesent : car j'ayme bien autant Hylas que Clorian, voire eust-il avec luy tout le reste du monde, mais l'Amour que je porte à Cyrcéne, se joignant à l'amitié que je me porte, apesantit de sorte ce costé de la balence, que je ne tournay pas seulement les yeux sur Clorian, pour voir quel estoit son poix. Je me laissay donc emporter à ce que je me devois, & pour vous montrer que j'avois raison, les Dieux approuverent mon dessein, le favorisant tellement que Cyrcéne apres avoir esté recherchée de moy quelque temps, m'aima en fin peut estre autant que je l'aimois : & quand vous sçauriez les asseurances que j'en ay receuës, je veux croire que vous en diriez autant que moy. Mais parce qu'elle avoit des personnes à qui elle devoit donner de la satisfaction, & particulierement à sa Mere, elle me pria de trouver bon qu'elle feignist d'aimer Clorian, parce qu'il y avoit apparence de mariage entre eux, estant d'une mesme ville, & d'une mesme condition ; & de plus, Clorian estant fort riche, sa mere sans doute auroit ceste recherche agreable, au lieu que si la mienne eust esté descouverte parce que j'estois estranger, & qu'on ne sçavoit pas mesme si je n'estois point marié, elle l'eust desapreuvée, & luy eust peut estre deffendu de me voir. Je fus tres aise qu'elle m'eust fait cette ouverture, d'autant que je ne sçavois plus avec quelles paroles je devois entretenir Clorian plus longuement, luy ayant desja dit toutes les excuses que je pouvois, parce que luy qui me voyoit d'ordinaire pres de Cyrcéne, feignant que c'estoit pour parler pour luy, il commençoit d'entrer en doute de moy, voyant que je ne faisois rien à son advantage. Je fis donc entendre à Cyrcéne tout ce qui s'estoit passé entre Clorian, & moy, & la charge qu'il m'avoit donnée de luy en parler. Mais belle Maistresse, je la luy dis en me moquant de luy, & le mesprisant bien fort, de peur que si je luy eusse representé son affection telle que je l'eusse bien sçeu faire, elle n'eust pris quelque envie de l'aimer : & je le fis si dextrement, que Cyrcéne eust plus de volonté encores de se servir de luy pour m'aymer avec moins de soupçon, & me dit, que la raison qui luy en avoit fait faire chois, estoit que sa mere le luy avoit bien souvent proposé pour mary, & qu'elle avoit bien recogneu qu'il ne luy vouloit point de mal. Je me retire donc en ceste intention vers Clorian, à qui je faints un long discours pour luy faire trouver meilleur ce que je luy voulois dire : je luy raconte des paroles, des responces, & des repliques merveilleuses que je disois avoir faites à son advantage, & dont il n'avoit pas esté dit un mot : & en fin je l'asseure que la declaration qu'il luy fera de son affection luy sera agreable. Les remerci'mants qu'il me fit furent grands, & plus encor les offres de me servir en semblable occasion, dont je le remerciois de bon cœur, ne desirant pas d'estre entre ses mains, comme je le tenois entre les miennes. En fin il se resout de parler à Cyrcéne, selon mon advis, & se prepara à cette rencontre, avec autant de crainte, & de batement de cœur, que s'il eust dù entrer en camp clos contre le plus vaillant Champion de tous les Francs. Si est-ce que le courage que je luy donnois, & l'asseurance que ses paroles seroient bien receues, luy firent en fin surmonter la crainte qui l'en avoit si long temps empeché : & trouvant la commodité de luy parler, il luy dit son intention, avec les meilleures paroles qu'il peut inventer, desquelles la conclusion fut qu'il luy portoit tant de respect, que sans moy il n'eust jamais eu la hardiesse de luy declarer son affection, encor qu'elle fust si juste, & si plaine d'honnesteté, ne tendant qu'à l'espouser, qu'il penseroit bien qu'autre qu'elle ne s'en sçauroit offencer. A la verité, luy respondit-elle, vous avez un fort bon amy en Hylas, & vous le devez croire tel, & le conserver par tous les moyens qui vous seront possibles, y ayant plus d'un mois que continuellement il me parle de vous, vous entendrez par luy que je ne suis pas si mesconnoissante que vous m'estimez, & que je sçay bien qu'une personne de vostre merite, oblige une fille quand il la recherche avec le dessein que vostre amy m'a asseuré que vous avez. Cela estant, vous devez croire que je vivray avec vous, comme le requiert une si honneste affection : mais je seray tres-aise que Hylas soit tesmoing de tout ce qui passera entre nous, à fin qu'il condamne celuy qui aura le tort. J'abregeray ce discours, ma belle Philis, parce que si je me voulois autant arrester en tous les autres, il faudroit un siecle pour vous reduire les accidens qui me sont arrivez. Scachez donc que depuis ce jour, voila Clorian tellement embarqué, qu'il n'y avoit point de moyen de l'en retirer : & parce que les parens commencerent de s'en prendre garde, il falut que je fisse entendre à la mere, que Clorian avoit dessein de l'espouser, & que d'autant que j'avois jugé ce parti n'estre point desavantageux pour Cyrcéne, j'y avois apporté tout ce qui m'avoit esté possible : mais que n'en ayant point parlé à son pere, & à sa mere, il desiroit que cette declaration fust secrette. La mere de Cyrcéne qui sçavoit que Clorian estoit riche, & bien apparenté, me remercia de ce bon office : & en fin me pria que s'il avoit cette volonté, il luy en dist quelque chose, & qu'elle le tiendroit si secret qu'il luy plairoit, mais qu'elle desiroit avoir cette satisfaction de luy, je l'asseuray qu'il n'y manqueroit point : & d'effet quelques jours apres nous l'alasmes trouver en son logis, où Clorian luy en dist encore plus que je n'avois fait. Voila donc toutes choses en bon estat : car pour moy j'estois bien venu aupres de la mere, tres bien aupres de Clorian, mais mieux encores aupres de Cyrcéne. Or voyez à quoy je fus reduit pour faire semblant que je n'estois point amoureux de ceste belle fille, j'estois contrainct de quitter la place à Clorian, & de parler pour luy ; s'il y avoit quelque compagnie, je me mettrois devant eux, à fin que sans estre veu Clorian luy baisast les mains, mais je mourois quand je voyois que quelquefois il luy baisoit la bouche, & toutesfois cela est bien souvent avenu en ma presance. Et quoy qu'il me déplust beaucoup, & plus encores à Cyrcéne, si nous y contreignons nous pour avoir suject de vivre privément elle & moy. Car la mere qui croyoit que je n'y fusse que pour Clorian, m'en donnoit toutes les commoditez que je voulois. Voire je diray bien d'avantage, je luy portois les lettres que Clorian luy escrivoit, & le plus souvent je faisois la responce, & elle ne faisoit que la rescrire, & Dieu sçait si c'estoit sans rire, & sans bien passer nostre temps à ses despens.

  Je vivois donc de ceste sorte le plus content homme du monde, lors que la fortune voulut tourner la roüe tout à rebours : toutesfois je n'en eus pas tant de mal qu'un autre eust bien pu recevoir, ayant une tres-bonne recette à toutes ces maladies. Les festes des Bacchanales estoient presque parachevées, lors que Clorian, & moy nous resolumes maintenir un tournoy. Clorian fist paindre pour sa devise une Cyrcé, avec le visage de Cyrcéne, qui transformoit par ses breuvages les compagnons d'Ulisse en diverses sortes d'animaux, avec ce mot. L'AUTRE AVOIT MOINS DE CHARMES. Quant à moy, n'osant me declarer comme luy, je voulus un peu déguiser son nom, & peignis une Syrene & Ulisse lié dans son vaisseau, avec ce mot. QUELS LIENS FAUDROIT-IL. Je pensois avoir bien travaillé, & qu'elle m'en seroit infiniment obligée, & voyez ce qui en avint. Il y avoit de fortune une belle fille dans Lyon, qui se nommoit Parthenopé, assez voisine du logis où je demeurois, avec laquelle toutesfois je n'avois jamais eu grande familiarité, & si je n'en sçaurois dire la cause : car ce n'estoit pas mon humeur d'avoir de belles voisines sans les visiter, quand je fus sur les rancs, & que chascun eust dit son advis de nostre entrée dans le champ, les plus curieux voulurent deviner nos devises. Quant à celle de Clorian, il n'y eust celuy qui ne la devinast aysément, le visage de Cyrcéne & l'equivoque du nom la decouvrant assez. Mais pour la mienne, il n'y avoit per sonne qui en peust venir à bout. En fin un vieil Chevalier qui estoit parmy les Dames sur l'eschefaut où estoit Cyrcéne, & Parthenopé, & que l'aage dispansoit de vestir le harnois, respondit froidement, il est aysé de descouvrir son intention ; & lors s'adressant à Parthenopé, C'est pour vous, la belle, luy dit-il, qu'il entre au camp. Elle rougit, car elle se sentoit accusée à tort, & luy respondit comme surprise, Si c'est pour moy, il est vrayment bien secret & dissimulé, puis qu'il ne m'en a rien dit. Prenez garde, respondit Cyrcéne, qui se sentoit picquée, que vous ne le soyez plus que luy, en le voulant dissimuler mieux qu'il n'a sçeu faire. Il m'est aysé, respondit Parthenopé, de dissimuler une chose que je ne sçay pas, ny celuy non plus qui l'a ditte, sinon par opinion. Si vous voulez sçavoir, respondit le viel Chevalier, qui me l'a fait juger ainsi, je le vous diray, & je m'asseure que vous ferez un jugement semblable au mien. Je seray bien ayse, respondit-elle, d'aprendre ce secret de vous, vous voyez, reprit alors le vieil Chevalier, qu'il porte une Sirene en son escu, avec ce mot, quels liens faudroit-il . Il ne pouvoit vous nommer plus clairement que par la painture d'une Sirene, parce que les anciens ont tenu que les Sirenes estoient trois filles d'Achelois, & de la Nimphe Calliope, & se nommoient, Ligée, Leucosie, & Parthenopé : & vous vous appellant Parthenopé, il estoit bien malaysé qu'il peust vous faire voir plus clairement son intention que par une Syrene, & un Ulysse lié à l'arbre de son vaisseau, voulant entendre qu'il n'y a rien qui le peust empescher de se donner à vous, si par vos faveurs vous le vouliez rendre vostre. Alors toute la trouppe frappant des mains, s'escria : Ah Parthenopé ! vous nous l'avez bien tenu secret, mais il vaut autant l'avoüer maintenant que de le nier. Quant à moy, dit-elle, ce m'est tout un, & que cela soit ou [non], il m'importe fort peu : vous ne vous facherez donc point, dit Cyrcéne, que nous le nommions vostre Chevalier ; Je ne m'en soucie point, dit-elle, mais prenez garde que vous ne l'accusiez à faux. Ce bruit courut incontinent parmy les Dames, que j'estois le Chevalier de la Syrene, & Clorian de Cyrcéne, & qu'on verroit laquelle auroit meilleure fortune en ce tournoy. Quant à moy je n'en sçavois rien, & prenois bien garde que quand je passois sous l'eschafaut de Cyrcéne, elle me crioit, à Dieu [Chevalier] de Parthenopé, mais je ne sçavois ce qu'elle vouloit dire. En fin le tournoy parachevé, chacun se retira : & nous semblant d'avoir bien fait nostre devoir Clorian & moy, aussi tost que nous fusmes desarmez, & que nous eusmes changé d'abit, nous alames chez Cyrcéne ; mais elle qui estoit infiniment picquée contre moy, ne me fit pas l'accueüil qu'elle souloit ; au contraire quand je luy voulois parler elle ne me disoit autre chose, sinon, laissez moy en paix, Chevalier de la Sirene, & se tournant de l'autre costé, avec une façon de mespris, ne me respondoit qu'avec peine. J'estois tant innocent de ce qu'elle m'accusoit, que je n'y songeois point, & ne sçavois pourquoy elle me traittoit de cette sorte, si ce n'est que je ne me fusse pas bien acquitté à son gré de l'entreprise que nous avions faite, d'estre les soustenants en ce tournoy. Mais ne me semblant pas que j'eusse plus mal fait que mon compagnon, & voyant qu'elle luy faisoit bonne chere, je ne sçavois qu'en penser. Je me retire ce soir sans en sçavoir autre chose ; car je ne peus tant faire que de parler à elle en particulier : je m'en vay donques un peu mal satisfait de ma fortune : mais le lendemain il m'avint une rencontre qui ruïna tout le reste de mes affaires. Estant le matin dans le Temple, j'y rencontray Parthenopé, avec une de ses tantes : & de fortune m'estant mis aupres d'elle, je vis qu'elle me regarda d'un œil qui n'estoit point ennemy. Elle estoit belle, & par consequent de celles que par les loix de ma constance, je suis obligé d'aymer. Cela fut cause que je m'approchay un peu plus d'elle : & lors que je cherchois un subject pour parler, elle s'aprocha & se pencha un peu de mon costé, & me dit, comment vous trouvez vous du tournoy ? Je dois faire cette demande, luy dis-je, aux belles Dames comme vous estes, puis que le jugement vous en demeure. Je ne vous demande pas, me dit-elle, comment vous vous y estes porté : car chacun est tesmoing qu'il ne se pouvoit mieux, mais je suis curieuse de sçavoir si vous ne vous estes point trouvé las de la peine que vous y eustes. Puis que vous faites, luy repliquay-je, un jugement si avantageux pour moy, seroit-il possible que j'en pusse ressentir quelque peine ? Nous estions en lieu où les longs discours n'estoient pas bien seants : cela fut cause qu'elle ne me respondit qu'avec un souris, & en baissant la teste de mon costé. Or les prieres & devotions estant finies, elles sortent hors du Temple, & moy me semblant que ces dernieres paroles m'obligeoient à les accompagner jusques en leur logis, qui estoit fort proche de ce Temple, je pris sous le bras Parthenopé, & par les chemins je sceus l'opinion que chacun avoit eue que je fusse entré au tournoy comme son Chevalier. Quant à moy qui estois bien aise de couvrir l'affection que je portois à Circéne, & qui outre cela n'eusse jamais refusé les bonnes graces de Parthenopé, luy respondis qu'il estoit vray, & que n'ayant osé le luy declarer par mes paroles, j'avois choisi cette voye. Apres plusieurs discours, & que nous fusmes arrivez en son logis, elle osta son escharpe qui luy couvroit la teste, & la mit sur la table, & puis osta son masque, & tournant le dos au feu, se chaufoit en me parlant, & je cognoissois bien qu'elle n'avoit point eu desagreable ce qui s'estoit passé, puis qu'elle en renouveloit tousjours le discours ; & plus je voyois que mon service ne luy desplaisoit point, & plus j'en devenois amoureux. En fin avant que partir je pris cette escharpe qu'elle avoit posée sur la table, & me la mis au col, encor qu'elle y fist un peu de resistance ; mais je luy dis qu'estant entré le jour precedent au tournoy pour elle sans avoir autre marque d'elle que mon affection, il estoit bien raisonnable que j'eusse celle cy pour tesmoignage que j'estois sien. La difficulté qu'elle en fit ne fut pas grande, & par ainsi je l'emportay, & l'eus tout le reste du jour au col. Toutesfois parce que je ne voulois perdre Cyrcéne, je me contregnis de n'aller point en lieu où elle me peust voir ; mais celuy de qui je me doutay le moins, qui estoit Clorian, luy dit sans autre dessein que de luy raconter de mes nouvelles, que j'estois le plus content qui fut jamais, pour les faveurs que je recevois de Parthenopé ; & là dessus luy parla de ceste escharpe. Dieu sçait si ses paroles luy toucherent au cœur ; car veritablement elle m'aimoit, & toutesfois elle n'en fit point de semblant. Mais lors que j'y allay le lendemain, sans que Clorian y fust ; Et bien, me dit-elle, Chevalier de la Syrene, qu'avez vous fait de vostre belle escharpe ? J'aymois Cyrcéne beaucoup plus que Parthenopé : & ne voulois point la perdre pour si peu d'occasion : cela fut cause qu'avec mille sermants, je luy juray, qu'entrant au tournoy, je n'avois point pensé à Parthenopé, mais au nom de Cyrcéne seulement : duquel ostant une lettre on pouvoit faire [Syrene]. Mais, dit-elle, pourquoy ne m'en parlastes vous point ? par ce, luy respondis-je, que je croyois la chose si aisée que je pensois que vous la recognoistriez. Et de ceste escharpe, adjousta-t'elle, qu'en dirons nous ? J'avoüe luy dis-je, que je la luy pris hier, mais ce ne fut que par maniere d'acquit, & comme desireux de mieux celer l'affection que je vous porte. Elle demeura quelque temps sans me respondre, & puis elle reprit tout à coup la parole de ceste sorte. Or bien Hylas, j'en croiray tout ce que vous voudrez, pourveu que vous me contentiez en une chose. Elle sera impossible, luy dis-je, si je ne la fais. Donnez moy, me repliqua-t'elle, l'escharpe dont je vous parle, & je vous en donneray en eschange une autre qui vaudra mieux. Je fus en peine, & eusse bien voulu m'en excuser : mais il me fut impossible ; & oyez je vous supplie quelle fut sa resolution. Aussi tost qu'elle l'eust elle se la mit au bras, & m'en donna une autre, qui sans mentir estoit beaucoup plus belle ; & le jour mesme sçachant que je n'estois point en mon logis, elle s'en va avec quelques unes de ses amies, feignant de se promener, & passant devant ma porte, fait demander si j'estois au logis. Un homme qui me servoit, & qu'elle cognoissoit bien, vient parler à elle, & luy dit que je n'y estois pas. Nous voulions, luy dit-elle, ceste bonne compagnie & moy, qu'il vint au promenoir avec nous : mais fais nous un plaisir, va t'en dire à Parthenopé que nous l'attendons icy pour cet effet : & à fin que tu y ailles de meilleur courage, voila une escharpe que je te donne, & porte la tout aujourd'huy pour l'Amour de moy. Et à ce mot, elle luy mit au col celle que j'avois euë de Parthenopé. Ce vallet qui se sentit fort honoré de cette faveur, l'en remercia ; & pour luy obeïr, s'en alla courant faire son message à cette fille, qui voyant d'abord son escharpe au col de cet homme, eust opinion que je la luy faisois porter par mespris d'elle : & depuis oyant la harangue, cogneut bien que cela venoit de Cyrcéne, & que je la luy avois donnée : ce qui l'offensa de sorte que jamais depuis je ne peus renoüer avec elle, & moins encore avec Circéne, qui se retira tout à fait de moy, quoy qu'elle vist bien que je l'aimois d'avantage : mais tenant ceste maxime qu'il faut hayr ceux que l'on a offencez, sçachant que la trahison qu'elle m'avoit faite estoit tres grande, elle ne voulut jamais se fier en moy.

  Je fus contrainct de retourner à Pallinice, mais je n'y demeuray pas long temps : car le printemps estant desja assez avancé, & de fortune s'estant trouvé cette année fort beau, un jour ces belles Dames, se mettant ensemble plusieurs de compagnie voulurent jouïr de la douceur des champs : & pour y aller plus à leur commodité, entrerent dans un bateau ; & remontant contremont le paisible Arar, passoient le temps tantost à la musique des instruments, tantost à celle des voix, & quelquefois mettant pied à terre, dansoient à des chansons qu'elles disoient tour à tour. De malheur je n'avois autre cognoissance en cette trouppe que celle de Pallinice, & Cyrcéne : toutesfois je ne laissay de me mettre parmy elles, & de les entretenir toutes. Je voyois bien qu'elles se demandoient à l'aureille qui j'estois, & que Pallinice avoit assez d'affaire à dire mon nom à toutes celles qui s'en enqueroient : mais cela ayant duré quelque temps, je fus incontinent apres aussi cogneu que personne de la troupe ; parce qu'entrant en discours avec la premiere qui se presentoit, elles trouverent mon humeur si agreable, qu'il n'y en eust une seule qui ne voulut estre de mes amies. Tant que le bateau alla contremont, encor que l'Arar coule si doucement, que bien souvent on ne peut remarquer de quel costé il descend, si est-ce que quel[que]fois il faisoit un peu de bruict contre les aix, & cela fut cause qu'on ne se servit que des instruments ; sinon qu'interrompant quelquefois la musique, elles discouroient bien souvent aux despens de ceux qui n'en pouvoient mes. Mais quand on se laissa aller au courant de l'eau, & qu'on n'ouyoit plus qu'un petit gazouillis que l'onde faisoit contre le bateau comme glorieuse de porter une si belle charge, elles s'assirent dans le fond, & là celles qui avoient la voix bonne, chantoient ce qui leur venoit en fantaisie. Entre ces belles Dames il y avoit plusieurs chevaliers & enfans des Druides qui s'estoient mis parmi elles pour leur tenir compagnie, & passer le soir plus agreablement. Ce fut en ce lieu où la premiere fois je vis Teombre. Cest homme avoit presque passé son Automne avec une si bonne opinion de luy mesme qu'il pensoit que toutes les Dames mourussent d'amour pour luy. Quant à moy je ne peus jamais y remarquer chose qui me pleut : toutesfois il est certain qu'il avoit des mignardises qui ne desplaisoient point à quelques unes. Entre les autres Florice à ce que je crois l'avoit aimé : cette Florice à la verité estoit belle, & pouvoit conserver ce nom entre celles qui sont estimées belles. Elle estoit blanche & blonde, avoit tous les traicts de visage tres-beaux, mais sur tout les yeux si doux & attrayans, que j'advouë n'en avoir jamais veu de semblables. Elle avoit la taille si belle & la façon si pleine de Majesté qu'on pouvoit aisement juger qu'elle n'estoit pas née parmi le peuple : aussi estoit elle de cette race qui se vante estre issuë du grand Arioviste. Et quoy que cette belle Dame fut telle, qu'il n'y eust point en toute la contrée qui peut estre ne luy deut ceder, & en merite, & en beauté : si est ce que Teombre, fust pour le malheur d'elle ou autrement, en estoit plus aimé qu'autre qui fut dans la ville. Et parce qu'il y avoit desja quelque temps que cette amitié estoit commencée, & que la continuation en est quelquefois languissante, Teombre creut qu'il la faloit ralumer par quelque jalousie, & pour ce subjet fit semblant d'aimer une jeune fille nommée Dorinde, qui avoit bien quelque beauté, mais qui cedoit en tout à Florice. Or cette Dorinde pour lors estoit partie pour aller chez un de ses oncles, & y avoit quelques jours qu'elle estoit hors de la ville : cela fut cause que Teombre pour continuer sa feinte, quand ce fut à luy à chanter, prit son subjet sur cette Dorinde, & en dit quelque[s] vers dont je ne me sçaurois souvenir : mais en fin le subjet estoit qu'à son despart elle avoit fait serment d'avoir tousjours memoire de luy : ce qu'il tenoit pour un si grand heur qu'il n'y avoit Dieu dans le ciel, avec lequel il voulut changer sa fortune. La belle Florice se sentit infiniment picquée de ces propos, qui dits en sa presence sembloient l'offencer d'avantage : & prenant la parolle comme si c'eust esté en deffence de Dorinde, qui en quelque façon luy touchoit d'aliance, elle luy respondit de cette sorte.


SONNET.



  Dorinde se moqua de vous,
Quand elle vous tint ce langage,
Sçachant bien qu'on peut sans outrage,
Promettre toute chose aux fous.

  Ou la vanité de vostre ame,
Vous fait vanter qu'elle l'a dit,
Pour monstrer d'avoir du credit,
Aupres d'une si belle Dame.

  Mais soit qu'elle ait fait ce serment,
Pour chasser un facheux Amant,
Promettre est un doux artifice :

  Et quand on l'en devroit punir,
Elle aymeroit mieux le supplice,
Que non pas un tel souvenir.

  Cette repartie faite si à propos par Florice me fut tant agreable, que deslors je me resolus de l'aimer, & la joindre à Palinice & à Circene, & presque en mesme temps costoyant un beau pré, elles furent toutes d'avis de mettre pied à terre, pour jouyr de la beauté du lieu, quelques unes soudain commencerent de chanter, d'autres de dancer à leurs chansons, & d'autres de cueillir des fleurs ou de se promener. Florice fut de celles qui espanchées par le pré faisoient des bouquets & des guirlandes. Elle estoit alors assise sur ses talons, & separée de la trouppe, s'entretenoit peut estre de ce que Teombre venoit de dire. Je m'approchay d'elle, non pas pour m'y embarquer du tout, mais ayant deux desseins, l'un de sonder s'il y feroit bon, & selon que je trouverois le passage de passer plus outre, ou de m'en retirer : Et l'autre pensant que Cyrcene touchée de cette jalousie, ne voudroit pas me perdre, & reviendroit peut estre à quelque repentir. Mais il avint autrement, comme vous entendrez. Mettant donc un genouil en terre pour luy parler plus aisement, je faisois semblant de luy aider à cueillir des fleurs. Elle les prenoit de ma main avec beaucoup de civilité, non toutesfois sans s'estonner, que ne l'ayant jamais veuë auparavant je prisse cette peine. Je le reconnus bien, mais sans luy en rien dire, je voulois attendre que ses parolles me donnassent occasion de luy faire entendre que je l'aimois, estant bien asseuré qu'il estoit impossible qu'il n'avint ainsi. Et ce qui me faisoit traitter celle cy avec plus de respect c'estoit la grandeur qu'elle tenoit, qui à la verité estoit telle que je n'eus jamais tant de crainte d'aborder pas une des autres que j'ay aimées. Et voyez si je ne devine pas quelquefois. Il avint tout ainsi que je l'avois pensé. Car apres avoir receu plusieurs fois les fleurs que je cueillois, en fin elle me dit que je prenois trop de peine, & que je l'estimerois incivile de permettre que je continuasse : tant s'en faut, luy dis-je, que cela soit, que je crois chacun estre obligé de vous rendre toutes sortes de service, puis que vous assistez si bien vos amies en leur absence. Ne parlez vous pas, me dit elle, de Dorinde ? c'est celle là mesme, luy dis-je, en la personne de qui vous avez obligé toutes les autres. Je ne sçaurois, dit elle, souffrir la vanité de Teombre, car vous voyez quel il est, & toutesfois il pense & dit que nous mourons toutes d'amour pour luy. Il faudroit bien, luy dis-je, que les Dames eussent beaucoup d'amour, & peu de jugement, & me semble qu'il est plus propre pour le remede d'amour, que pour enseigner l'art d'aimer. Florice alors me regardant avec un sousris, Je suis, me respondit elle, de vostre opinion : & de plus si je voulois aimer, ce seroit le dernier de tous les hommes que je choisirois. Ce seroit bien offencer les Dieux qui vous ont faite telle que vous estes, luy dis-je, si vous profaniez pour luy tant de beautez. Je sçay bien, me dit elle, qu'il n'y a point de beauté en moy, mais je sçay encore mieux que je n'auray jamais amour pour luy. Dieu vous rende luy dis-je plus veritable pour luy, que vous ne l'estes pas pour ce qui vous touche : & si quelque autre que vous tenoit ce langage, il seroit bien malaisé que je le souffrisse, mais à vous je ne puis faire autre responce, sinon que si tous les yeux qui vous regardent, ne vous voyoient telle que je vous vois, je pourrois penser que les miens peut estre me voulussent tromper : mais puis qu'ils font tous un mesme raport, je veux croire que la modestie est celle qui vous fait parler contre l'opinion de tous, encore que vos yeux ne voyent pas differemment des nostres. Je crois, dit elle avec la verité, que mon visage n'a rien qui puisse meriter le nom que vous luy donnez, mais tel qu'il est, n'en parlons plus : la continuation en est hors de saison & de peu de plaisir. Je vous obeïray, luy dis-je, mais ce sera avec cette protestation que je ne parlay jamais plus selon ma creance, & que ce que vous me deffendez d'avoir en la bouche, je l'auray le reste de ma vie au profond du cœur. Nous eussions continué, n'eust esté que ses compagnes l'appellerent, qui estoient desja entrées dans le bateau. Elle se leva donc sans me respondre, & ramassant ses fleurs dans l'un des pands de sa robbe, je la pris sous les bras, & la conduisis dans sa troupe : où n'osant reprendre le discours que nous avions laissé, de peur de paroistre trop hardi (car c'est un tesmoignage de n'aimer guiere, que d'avoir trop de hardiesse en ces premieres declarations) je me contentay pour cette fois de ce que je luy en avois dit. Et parce que la Musique ayant quelque temps continué, en fin elle cessa pour lais ser ouyr les voix de ceux qui chantoient. Quand ce vint à mon rang, je chantay les vers que je vous vay dire, pour asseurer Florice, que tout ce que je luy avois dit estoit veritable.


SONNET.
SERMENTS AMOUREUX.


  Belle de mes desirs, vous estes le trespas,
Et c'est vous toutesfois que seule je desire,
J'en jure vos beaux yeux que le Soleil admire,
Et j'en jure mon cœur, surpris de vos appas.

  J'en jure vos douceurs qui sont tout mon soulas.
J'en jure vos desdains, qui sont tout mon martire,
J'en jure mes douleurs tesmoins de vostre empire,
J'en jure ces plaisirs qu'avoir je ne puis pas.

  J'en jure les Amours, amoureux de vous mesme,
J'en jure ces beautez, qui font que l'on vous ayme,
J'en jure mes espoirs encor que bien petis.

  J'en jure ces desirs que vous me faites naistre, Bref j'en jure par vous, sans qui je ne veux estre, Encor ne croirez vous ce que je vous en dis.

  Or belle Philis, voicy un grand commencement d'affaires : car depuis que j'eus veu Florice, il me fut impossible de m'en retirer : & toutesfois il me fachoit fort de perdre Palinice, tant pour l'obligation que je luy avois, que parce que veritablement c'estoit une veufue qui meritoit d'estre servie. Outre que j'avois desja trop de regret de la perte de Cyrcene : car ce jeune esprit ayant esté offencé, se roidit tousjours contre toutes les raisons que je luy peus dire : & toutesfois encor qu'elle ne m'aimat point, si ne laissoit elle pas d'estre fachée que Florice me possedast plus absoluement qu'elle n'avoit jamais peu faire, luy semblant que c'estoit un tesmoignage de son peu de beauté. Et cela fut cause qu'elle me faisoit tous les mauvais offices qu'elle pouvoit, tant envers Palinice, de qui elle avoit reconnu l'amour, qu'envers Florice, pour qui mon affection n'estoit que trop apparente. Mais il advint que ses contrarietez me furent utiles, & qu'elle fit plus pour moy que mes services peut estre n'eussent peu faire de long temps : Parce que Florice reconnut incontinent que Cyrcene parloit avec passion, & cela estoit cause qu'elle ne luy adjoutoit point de foy : & au contraire, considerant mes actions de plus pres, elle commença de les trouver agreables, & peu à peu de s'y plaire. Et lors Amour prenant cette occasion, comme fin & ruzé qu'il est, se glissa insensiblement dans son ame. Mais parce que je desirois de conserver Palinice, je ne fus pas sans peine. Et appren Silvandre cecy de moy, dit-il se tournant vers le Berger, qu'il n'y a rien que les femmes esti ment d'avantage que ceux qui sont amoureux d'elles, Ny quelles mesprisent d'avantage, adjousta Sylvandre, que ceux qui les delaissent pour quelque autre. Ce fut aussi, continua Hylas, cette consideration qui me fit resoudre de conserver l'amitié de toutes s'il m'estoit possible, mais ce fut en vain, d'autant que Florice avoit trop de vanité, & trop bonne opinion de ses merites, pour vouloir un cœur qu'il falut partager avec quelque autre. Cette ame orgueilleuse voulut estre seule maistresse, & tant qu'elle ne m'aima guiere, elle le souffrit : mais lors qu'elle resolut de n'aimer que moy, il n'en falut plus parler : elle eut bonne grace une fois qu'elle m'asseuroit de m'aimer. Mais luy dis-je, que ferons nous de Teombre (comme voulant le luy reprocher,) elle me respondit incontinent pour me rendre la pareille, Nous le donnerons à Palinice : j'entendis bien ce qu'elle vouloit dire, & dés lors je luy juray de n'aimer jamais que Florice : & que si elle vouloit se bannir de la veuë de Teombre, je luy promettois de jamais ne regarder Palinice ; Non point dit elle pource que vous m'en dites, mais parce que veritablement il me desplait, je vous jure & proteste par la foy que vous devez avoir en moy, que jamais je ne l'aimeray, & que s'il estoit bien seant je me bannirois de sa veuë : mais cette action me blesseroit plus que vous n'en sçauriez avoir de satisfaction, comme vous jugerez bien lors que vous le considererez. Depuis ce temps elle se donna toute à moy, & moy contre mon naturel me donnay de sorte à elle que je me retiray de toute autre. Du matin jusques au soir je ne bougeois de son logis, sinon lors qu'elle en sortoit, & faloit bien que ceux qui la venoient visiter, fussent personnes signalées, si nous interrompions nos discours. J'estois en toutes ses parolles, & elle en tout ce que je disois : & sembloit que nous ne sceussions faire un bon conte sans nous nommer ou nous prendre l'un l'autre pour tesmoin. Jugez si Palinice & Cyrcene trouvoient subjet de parler. Cela fut cause que nous en prenant garde un peu trop tard, presque toute la ville estoit abrevée de cette amour : & d'autant que la renommée prend des forces en allant, on en parloit de sorte au desadvantage de Florice, qu'en fin ce bruit parvint à ses oreilles, par le moyen de quelques unes de ses amies qui l'en advertirent. Elle se repentit, mais trop tard de s'estre conduitte avec peu de prudence, & s'excusoit, en m'en parlant, qu'elle n'avoit jamais pensé de m'aimer tant qu'elle faisoit, & que cela l'avoit empechée de prendre garde à ces visibles connoissances que nous donnions de nostre bonne volonté, mais qu'à l'advenir pour les cacher mieux il ne faloit plus que je la visse que le soir, afin d'estoufer, s'il se pouvoit, ce facheux bruit. Je m'y contraignis quelque temps pour luy complaire : mais parce qu'elle ne s'ennuyoit guiere moins d'estre privée de ma veuë que moy de l'estre de la sien ne, nous resolumes de chercher quelque moyen pour estre plus longuement ensemble. Apres y avoir pensé quelque temps, elle me conseilla de faire semblant d'aimer quelques unes de celles qui la voyoient plus familierement, afin que sous ce pretexte je pusse demeurer aupres d'elle. Et lors qu'elle y eut long temps resvé : en fin elle n'en trouva point une plus à propos que Dorinde, tant à cause qu'il y avoit quelque alliance entre elles qui les rendoit plus familieres, que parce que cette fille estoit assez belle, & non pas trop fine, encor que depuis elle prit bien de l'esprit & de la malice, comme je vous diray. Et quoy qu'elle ne fut pas si belle que Florice, ny mesme si advantagée de biens & d'une suitte de grands ayeulx, si ne laissoit elle pas d'en voir beaucoup d'autres apres elle qu'elle outrepassoit, fut pour sa beauté, fut pour ses merites.

  Le jour que je me declairay son serviteur, ce fut celuy que le peuple festoyoit pour la restauration de leur ville faite sous Neron, apres l'espouventable embrasement, dont le feu du ciel en une nuit l'avoit mise en cendre. En cette commune resjouyssance, chacun s'efforçoit de s'habiller le mieux qui luy estoit possible, tant pour assister aux Sacrifices qui se faisoient à Jupiter restaurateur, & aux dieux Tutelaires, que pour se trouver aux jeux & spectacles publics. Dorinde desireuse d'estre remarquée, ne faillit de s'ageancer de tous les meilleurs artifices avec lesquels elle pensa que sa beauté pouvoit estre accreuë. Mais pour la conclusion de ce jour, que vous diray je ma belle Philis ? vous particulariseray-je tous nos discours ? Ils seroient peut estre ennuyeux, & suffira que je vous face briefvement entendre, que Dorinde ne partit point de l'assemblée que je ne luy eusse dit tant de choses de l'affection que je luy portois qu'elle commença de la croire : ce fut ce mesme jour que je fis amitié avec un jeune chevalier nommé Periandre, homme à la verité plein de civilité, de discretion & de courtoisie. Cestuy-cy m'ayant veu pres de Dorinde, & trouvant mon humeur à son gré, resolut de me rendre son amy : & moy de mon costé desireux d'avoir des connoissances en ce lieu où je faisois dessein de demeurer longuement, puis que l'amour le vouloit ainsi, je le jugeay personne de merite, & fus bien aise de l'avoir pour amy. Cela fut cause que nous estant rencontrez de mesme volonté, l'amitié fut plustot contractée entre luy & moy, que non pas avec Dorinde, quoy que Florice de son costé y rapportat tout ce qui lui estoit possible, afin de mieux dissimuler : mais la pauvret[t]e ne prevoyoit pas qu'elle aiguisoit un fer qui luy feroit une bien cuisante blesseure : parce que mon humeur n'estant pas de voir quelque chose de beau sans l'aimer peu à peu, je ne me donnay garde que je me trouvay amoureux aussi bien de Dorinde que de Florice. Toutesfois j'aimois encores d'avan tage Florice, comme à la verité plus belle, & qui tenoit plus de rang. Deux mois s'escoulerent de cette sorte, & l'amitié de Periandre & de moy prit cependant un si grand accroissement, que d'ordinaire on nous appelloit les deux amis : & parce que nous desirions de la conserver telle, afin de l'affermir d'avantage, nous allasmes au sepulchre des deux amants, qui est hors de la porte qui a pris son nom de la pierre coupée, & là nous tenant chacun d'une main, & de l'autre l'un des coins de la tombe, nous fismes suivant la coustume du lieu, les serments reciproques d'une fidelle & parfaite amitié, appellant les ames de ces deux amants pour tesmoins du serment que nous faisions, & pour justes punisseurs de celuy qui manqueroit aux loix de l'amitié. Apres ceste protestation, quelques jours se passerent que l'un n'avoit rien en l'ame qu'il ne le descouvrit à l'autre. Il advint qu'un matin (parce que le plus souvent nous couchions ensemble) apres avoir parlé quelque temps des affections des cheres & belles Dames de la ville, en faisant le jugement tel que nous pouvoit permettre la cognoissance que nous en avions, il me demanda si je n'aimois rien, & luy ayant respondu qu'ouy, il me dit qu'avant que de me demander qui estoit ma Maistresse, il vouloit me descouvrir la sienne. Je veux, luy dis-je, estre le premier en cette franchise, puis que vous avez esté le premier à m'en parler. Et lors je luy racontay toute la recherche que j'avois faite à Dorinde, depuis deux mois, sans luy parler en façon quelconque de Florice, tant parce que je l'aymois d'avantage, & qu'à cette occasion je desirois que cette amour fut secrette, que d'autant que je sçavois qu'un de ses parens la recherchoit pour l'espouser. Aussi tost que je luy eus nommé Dorinde ; Comment, reprit il, vous aimez Dorinde ? Dorinde qui est fille d'Arcingentorix ; c'est celle là mesme, luy dis-je, & vous asseure qu'il y a plus de six mois que je la recherche. Ah Dieu ! s'escria-t'il, comme l'amour m'a cruellement traicté ? & apres s'estre teu quelque temps, Je vous jure, dit-il, & vous proteste que c'est la mesme à qui l'amour m'a donné il y a long temps. Me pouvoit-il advenir un plus grand malheur ! Puis que la mort m'est aussi douce que de m'en retirer, & que c'est offencer nostre amitié de continuer. Je fus fort estonné, luy oyant tenir ce langage : car encor que je l'aimasse, si est ce que je me fachois de luy laisser Dorinde, de qui l'amour me chatoüilloit de nouveaux desirs : & pource, apres avoir tenu les yeux contre le ciel du lict quelque temps, comme une personne interdite, en fin je luy parlay de cette sorte. Mon frere, puis que cette Amour est née en nous avant que nostre amitié, tant s'en faut que nostre amitié s'en doive plaindre, qu'au contraire elle la doit tenir comme un tesmoignage de la conformité de nos humeurs, par laquelle nous avons esté poussez à aymer une mesme chose. Mais n'y ayant point eu d'offence par le passé, il faut que nostre prudence empeche qu'il n'y en ait point aussi à l'advenir. Et pour couper chemin à tout ce qui en peut estre, voyons à qui cette belle dame demeurera. De penser que nostre amitié nous la face quitter l'un à l'autre, ce seroit une tyrannie, & non pas une amitié : de croire aussi que nous puissions estre amis & rivaux c'est une folie. Que faut-il donc que nous fassions ? remettons le tout à la raison, & voyons lequel elle aime le plus, & me dites par le serment que nous avons fait sur la tombe des deux amants, si vous reconnoissez qu'elle vous aime, & quel tesmoignage elle vous en a donné. Il me respondit : je vous jure mon frere que je ne vous mentiray jamais, ny en cecy, ny en chose quelconque vous vueillez sçavoir de moy, non pas mesme quand il y iroit cent fois de ma vie. Sçachez donc qu'il est impossible que je vous puisse asseurer si elle m'aime, estant si discrette que sa modestie cache tout ce qu'elle en pourroit avoir en l'ame. Or puis, luy dis-je, que nous en sommes en cest estat (car je ne reconnois encores rien en elle qui me soit plus avantageux qu'à vous) jurons par nostre amitié l'un à l'autre, & appelons y toutes les divinitez qui vengent plus rigoureusement le parjure, que le premier de nous qui retirera plus d'amitié d'elle, & qui en rendra plus de tesmoignage à l'autre, la possedera tout seul. Par ce moyen nous n'offencerons point nostre amitié, puis que la raison sera celle qui ordonnera de cet affaire, estant tres-raisonnable qu'à celuy qu'elle aimera le plus, l'autre la quitte & la delaisse. Je trouve, respondit Periandre, que vostre proposition est fort juste : car de s'en despartir à cette heure ce seroit faire un trop violent effort à nostre volonté : ce que nous ne ferons pas, lors que celuy qui se verra mesprisé s'armera du desdain & du despit contre les forces de l'amour. Et je jure tous les Dieux de n'y contrevenir jamais.

  Or gentil Paris, considerez quel est le naturel de la plus part des hommes. Avant que Periandre m'eust declaré son affection, j'aymois certes Dorinde, mais beaucoup moins que je ne fis depuis : & sembla que comme le brasier s'augmente par l'agitation du vent, de mesme mon affection prit beaucoup plus de violence par la contrarieté de celle de Periandre. Cela fut cause que je me donnay à elle plus qu'auparavant : mais l'ayant recherchée quelques jours sans effect, & craignant que Periandre, pour estre de la ville, & avoir beaucoup de parents des plus remarquables du lieu ne s'avançast plus en ses bonnes graces que moy, je me resolus de le prevenir, & attacher comme on dit de la peau du Renard où defailloit celle du Lyon. Je recourus donc à la ruze, me semblant qu'en amour toutes finesses sont justes. Je fis faire secrettement un miroir de la grandeur de la main que je fis en richir autant qu'il me fut possible, soit par l'email qui estoit mis sur l'or, soit par les descoupures des chifres qui en augmentoient, & la valeur, & la beauté, & apres m'estre fait paindre le plus au naturel qu'il fut possible au renommé Zeuxide, je fis mettre mon pourtraict entre la glace & la table d'or qui la soustenoit sans qu'il y eust moyen de l'ouvrir, de peur qu'on ne vint à decouvrir mon artifice. Et puis m'accostant d'une vieille femme qui gaignoit sa vie à porter vandre les dorures & pierreries dans les maisons particulieres, je luy fis entendre que j'avois envie de tirer de l'argent de ce miroir, & qu'elle me feroit plaisir si elle le pouvoit vendre. Et m'ayant promis qu'elle y travailleroit, je luy dis que j'en avois promptement affaire : & que si elle sçavoit quelqu'une de ses amies qui [le] voulust, je luy lesserois à quelque pris que ce fust. Elle me respondit que jamais les choses qui se faisoient à la haste n'estoient bien, que toutesfois elle tascheroit de m'y servir. De ceste sorte elle s'en va avec mon miroir : mais elle ne fut pas plustost sortie de mon logis que je la renvoyay querir, luy disant, que quand elle n'en trouveroit pas la moitié de ce qu'il valoit, elle le donnast, d'autant que j'en estois pressé : mais avant que de le porter ailleurs, allez chez Arcingentorix, luy dis-je, j'ay sçeu qu'il a une fille qu'il aime fort, peut estre sera-t'il bien ayse de luy faire ce present. Je vous jure me respondit elle que c'estoit à luy à qui je faisois dessein de le presenter avant qu'à tout autre, parce qu'il y a long temps que je frequente en sa maison. Or luy dis-je, allez y donc, & avant que de le porter ailleurs, sçachez moy dire ce que le pere ou la fille en voudront donner. Il ne sert à rien que je vous aille racontant les allées & venues de ceste femme : tant y a que ma ruze reüssit de sorte que Dorinde l'achetta, tant pour sa beauté, que pour le bon marché, n'en donnant pas le tiers de ce qu'il valoit. Estant donc mes affaires ainsi bien disposées, cinq ou six jours apres que je le vis à sa ceinture, & qu'elle le cherissoit fort, tant pour sa beauté, que suivant le naturel de plusieurs qui ayant nouvellement recouvré quelque chose, l'ont beaucoup plus chere, je jugeay qu'il estoit necessaire de parachever mon dessein promtement, parce qu'il estoit à craindre que le verre estant fragile ne vint à estre cassé, & que mon pourtrait ne se descouvrist. Pour prevenir donc cet inconveniant, trouvant Periandre en commodité : je m'enquis de luy s'il n'avoit rien avancé aupres de Dorinde : à quoy franchement il me respondit qu'il n'avoit non plus de cognoissance de sa bonne volonté, que le premier jour qu'il l'avoit veuë, qu'il ne sçavoit s'il en devoit accuser le naturel d'elle, ou le peu de merite qui estoit en luy, ou son trop de malheur : que toutesfois ce qui luy donnoit quelque espece de contentement, c'estoit de voir qu'elle traitoit de mesme avec tous les autres. N'accusez point, luy dis-je, mon frere, ny vostre peu de merite, ny le naturel de Dorinde, car vous meritez beaucoup plus que cette fortune, & elle n'est pas insensible aux coups d'Amour : mais l'affection qui la possede est cause de ceste froideur, & envers vous & envers tout autre. Et à fin de vous sortir d'erreur, encor que je sçache que cela pour le commencement vous desplaira, si ne laisseray-je de vous en dire la verité. Soyez asseuré, mon frere, luy dis-je en l'embrassant, & le baisant à la jouë, que je la possede de sorte qu'elle ne voit que par mes yeux. Il est vray que je ne vis de ma vie une plus sage ny plus discrette amante que celle là, car elle a tant de peur que sa passion soit recogneuë, que jamais en public elle ne tourne la veuë vers moy, qu'elle n'y soit contrainte par les loix de la civilité : mais lors que nous sommes en particulier, si vous voyez les caresses extraordinaires qu'elle me fait, vous admireriez le commandement qu'elle a sur elle mesme, de n'en faire point de demonstration ailleurs. Et à fin que vous ne pensiez pas que ce soit un conte inventé, encor que l'amitié qui est entre nous doive effacer toute telle meffiance, si vous en veux-je donner une cognoissance qui vous asseurera assez de tout ce que je vous dis. Mais je vous conjure par nostre amitié (puis que ce que je vous en dis n'est que pour vous oster de la tromperie, en quoy sa froideur vous retient) que vous ne me decouvriez jamais : car cela ne vous pourroit profiter, & seroit cause de me ruiner envers elle. Et lors me l'ayant juré, je continuay : Avez vous point pris garde à un miroir qu'elle porte à la ceinture depuis quelques jours, & m'ayant respondu qu'ouy. Or, luy dis-je, elle le porte pour l'Amour de moy : & à fin que vous n'en puissiez point douter, la premiere fois que vous serez au pres d'elle, cassez en la glace & en ostez un petit papier qui est entre-deux, vous y trouverrez dessous mon pourtraict, il n'y a point de doute qu'elle sera bien marrie que vous l'avez veu : mais l'amitié que je vous porte, m'oblige de vous decouvrir ce secret, à fin que vous sortiez de peine. Periandre m'oyant tenir ce discours demeura aussi immobile, que s'il eut veu le visage de Meduse, & apres avoir quelque temps resvé sur ce que je luy disois, il conclud que si cela estoit, il n'y avoit point de difficulté qu'il me la devoit quiter, & s'en retirer entierement, & pour en sçavoir promtement la verité, encores, me dit-il, que je ne doute de vos paroles, si seray-je bien aise de me retirer de son service avec cognoissance de cause, & en sorte qu'elle ne me puisse accuser de legereté. Il sort donc à l'heure mesme & la va trouver en son logis, où de fortune Arcingentorix ny sa femme n'estoient point, mais Dorinde seulement, qui estoit demeurée pour entretenir deux jeunes Dames qui l'estoient venu visiter. Elle [qui] veritablement aymoit mieux Periandre, que pas un de tous ceux qui la recherchoient, quoy qu'elle en fist peu de demonstration : aussi tost qu'elle l'apperceut elle l'ala recevoir avec sa courtoisie accoustumée : Mais luy qui estoit desja prevenu d'une tres-mauvaise opinion, jugeant que tout ce qu'elle en faisoit n'estoit que par fainte commençoit desja de luy vouloir mal, & ne regardoit toutes ses actions qu'avec desdain. Presque au mesme temps qu'il fut arrivé, ces Dames s'en allerent : Et parce que Dorinde estoit innocente de la faute dont en son ame il l'accusoit, il s'estonnoit de voir la franchise dont elle traittoit avec luy. Mais ne pouvant plus s'arrester en ce lieu, où il luy sembloit estre tant indignement trahy, il voulut voir si j'avois dit verité. Il luy prend donc son miroir, faisant semblant de le trouver beau, & parce qu'il estoit debout & appuyé contre la table, il feignit de se laisser emporter au discours qu'il luy tenoit, & tournant le bras, le mit entre luy & un des coings. Au bruit que fit la glace en [s]e rompant, il fit semblant de tressaillir, comme l'ayant fait par mesgarde, & voyant que le verre estoit rompu : je vous en demande pardon, dit-il, ma Maistresse, & je suis obligé pour reparer ma faute, d'y faire mettre une autre glace. Elle luy respondit que c'estoit peu de chose, & que cela ne meritoit pas qu'il en print la peine. Et à ce mot elle tendit la main pour le reprendre, mais luy ayant opinion qu'elle ne le luy vouloit laisser de peur qu'il ne vid le pourtrait qui y estoit, s'y opiniastroit d'avantage ; & en cette dispute il osta toute la glace, & ensemble le petit papier, & lors il vid que je luy avois dit vray. Encore qu'il eust bien desja creu à mes paroles, si est-ce que voyant mon portrait il demeura si surpris qu'il ne sceut parler de quelque temps : mais l'estonnement de Dorinde ne fut pas moindre. Periandre qui sans parler regardoit, quelque fois la painture, & puis Dorinde, considerant l'estonnement de cette fille eut opinion que c'estoit pour mieux faindre : & parce transporté d'un puissant dépit ; Je diray par tout, luy dit-il, que vous estes nompareille, soit à bien aimer, soit à estre secrette, mais plus encores à sçavoir dissimuler. Periandre, luy dit-elle, si j'estois la premiere qui eus esté trompée, j'aurois bien de la honte de le confesser, mais croyez en ce qu'il vous plaira, si vous feray-je tel serment que vous voudrez que j'estois aussi ignorante de ce que je vois que vous m'en voyez estonnée. Les Dieux ne punissent jamais, dit-il, les serments de ceux qui ayment : c'est pourquoy je n'en veux point de vous que je sçay estre de ce nombre : mais d'autant que vous estes la premiere de qui l'humeur m'a deceu, je veux laisser la place à quelque autre à fin que pour le moins j'aye ce contentement de n'estre pas le dernier que vous tromperez, m'asseurant bien que vos froideurs & vos dissimulations me donneront bien tost plusieurs compagnons. Et à ce mot il s'en alla avec plus de dépit & de colere qu'il n'en faisoit paroistre, d'autant que sa modestie luy lia la langue. Dorinde fit bien tout ce qu'elle peut pour le detromper, mais c'estoit luy persuader d'avantage qu'elle dissimuloit. Il s'en alla donc de ceste sorte : mais ne pouvant si tost se départir de son amitié, comme il estoit contraint, pour observer le serment que nous en avions fait, il se resolut de s'esloigner, ne jugeant pas qu'il y eust un meilleur moyen pour vaincre cet Amour, que l'absence, qui toutesfois ne luy servit de guiere, ainsi que je vous diray cy apres.

  Me voila donc heureusement venu à bout de mon dessein, ayant la place libre : mais quand je voulus aller voir Dorinde, gentil Paris, que ne me dit-elle point ! Elle avoit envoyé vers celle qui luy avoit vendu le miroir, & la contregnit de luy dire, de qui elle l'avoit eu ; & sçachant que ç'avoit esté de moy, je ne vous sçaurois representer la grandeur de sa colere. Perfide & trompeur, me dit-elle, comment avez vous eu le courage d'offencer si mortellement une personne qui ne vous en a jamais donné occasion ? comment apres une si grande offence, avez vous l'effronterie de vous trouver devant ses yeux ? Je m'estois desja bien preparé à ces reproches, mais encore ne les pus-je suporter sans rougir, & parce que je sçavois bien que de vouloir les arrester d'abord c'estoit s'opposer à la furie d'un torrent impetueux, je pensay qu'il estoit à propos de laisser un peu escouler son juste courroux avant que de luy respondre, & quand elle eut dit tout ce que je pensois qu'elle eust peu dire, je luy respondis de cette sorte. Je ne me plains nullement des reproches que vous me faites : car j'avoüe que vous avez plus de raison d'en user ainsi contre moy, que si vous faisiez autrement, mais je me plaindray bien avec sujet de l'Amour qui ayant mis tant de feux dans mon ame pour vous, vous a laissée si gelée pour moy : puis que s'il eust esté juste il eust en quelque sorte alenty ma trop ardante affection, & je n'eusse pas esté contraint de vous offencer, & eust un peu rechaufé ceste grande froideur qui vous fait trouver si mauvaise la ruse avec laquelle j'ay chassé un rival d'aupres de vous : Mais je voy bien que vous me direz que je suis bien nouice en Amour, puis que je demande la raison en ce qu'il fait. Il est vray que je vous respondray que s'il est ainsi, vous avez encore plus de tort, belle Dorinde, de vous plaindre de mes actions, si estant produites par l'Amour, vous voulez toutesfois qu'elles soient reiglées à la raison. J'avoüe que j'ay failly contre la raison, mais je nie que ce soit contre l'Amour, & par ainsi recevez moy, non pas comme raisonnable, mais comme amoureux, & d'autant plus deraisonnable, que je suis plus vivement attaint & possedé d'Amour.

  Ces paroles proferées avec toute l'affection qu'il m'estoit possible, firent en fin si grand effort en son ame, que quelques jours apres elle me remit toute l'offence que je luy avois faite : Et voyez comme le malheur est quelquefois profitable : il avint depuis que ce qui avoit esté cause de sa colere, le fut d'augmenter sa bonne volonté ; car considerant l'artifice dont j'avois usé, elle eust opinion que veritablement je l'aimois. Et cette connoissance fut cause que [Periandre] fut encor sans Maistresse, car elle se donna entierement à moy : si bien qu'il sembloit que je n'aimasse que pour le faire hayr : Et toutesfois j'aymois encor beaucoup davantage Florice que Dorinde. Il est vray que quand Dorinde commença de me favoriser plus que de coustume, je commençay aussi de l'aimer d'avantage : car rien n'augmente tant mon affection que les faveurs.

  Vivant donc de ceste sorte avec toutes deux, Florice commença d'entrer en quelques soupçons, d'autant que le bruict commun de cette affection estoit trop grand. Cela fut cause qu'un jour elle m'en parla avec quelque sorte d'alteration ; & moy qui veritablement l'aimois luy juray tout ce qu'elle voulut, que ce n'estoit que son commandement qui me faisoit voir Dorinde, qu'à la verité estant au pres d'elle je luy faisois expressément paroistre toute la bonne volonté qu'il m'estoit possible, à fin que le dessein que nous avions fust mieux couvert : que si elle trouvoit bon que je ne la visse plus, elle m'eviteroit une grande courvée ; & si elle se regardoit en son miroir, & qu'apres elle deignat jetter les yeux sur Dorinde, ceste veüe l'asseureroit plus que toutes mes paroles. Bref je luy en sçeus tant dire qu'en fin je la remis en bonne opinion de moy : si falut il toutesfois luy promettre que je luy donnerois toutes les lettres que Dorinde m'escriroit. Voyez vous, me dit-elle, ne me promettez point une chose, que vous ne me vueillez tenir ; car ce seroit me perdre du tout, si je venois à recognoistre quelque manquement de parole. Jamais, luy dis-je, je ne contreviendray à chose que je promette à qui que ce soit, mais moins à Florice, qu'à tous les Dieux ensemble. Nous voila donc remis mieux que nous n'avions point esté : Et parce que veritablement je n'avois rien de plus cher que Florice, & que toutesfois je ne laissois pas d'aymer Dorinde, & de me plaire en sa compagnie, & mesmes aux faveurs que je recevois d'elle, bien tost apres j'usay d'une si grande recherche, que tout ainsi que cette derniere recevoit des lettres de moy, de mesme m'en escrivoit-t'elle ; & soudain je les portois à Florice qui les lisoit & les gardoit soigneument.

  A ce mot, Hylas voyant que Silvandre s'aprochant de Diane, luy disoit quelque chose à l'aureille, & qu'apres ils sousrioyent ensemble, interrompit le fil de son discours pour respondre à ce qu'il eust opinion qu'il avoit dit. Vous riez, luy dit-il, Sylvandre, de ce qu'aymant Florice, toutesfois je me plaisois aupres de Dorinde ? vous en pouvez faire de mesme de ceux qui esloignez de chez eux, passent les nuits entieres dans les logis, où leurs journées s'adressent. Car si je rencontre le long du chemin qui me conduit aux felicitez de Florice, quelque contentement ou soulagement en la veuë & conversation de Dorinde, contreviendray-je aux loix de la raison si je les reçois, & vostre austerité desnaturée ordonnera-t'elle que je refuse le bien que les Dieux m'envoyent ? Et parce que Sylvandre pour ne l'interrompre, ne voulut point respondre, Hylas ayant quelque temps attendu, en fin voyant qu'il ne disoit mot, apres avoir hoché la teste, reprit de cette sorte le discours qu'il avoit laissé.

  Or voyez ce qui avint de ces Amours. La conversation ordinaire que j'eus avec Dorinde, commença de me la faire aimer d'avantage : & d'autant qu'une faveur receuë de bonne volonté en attire une plus grande, elle me donnoit tous les jours de plus clairs tesmoignages de son amitié ; qui fut cause que les lettres changeant aussi de stile, devindrent plus affectionnées que de coustume. Cela fut cause que je n'en donnois plus à Florice que fort rarement & encores de celles qui avoient moins d'aparence de bonne volonté, gardant finement les autres. Je vesquis de cette sorte quelque temps avec plus de plaisir que je ne sçaurois raconter, estant bien veu de toutes les deux, mais d'autant que les Dieux ordonnent que les plus grands contentements des hommes, soient le plus aisément alterez, & se perdent plus facilement, ce bonheur ne me dura gueres, parce qu'il avint qu'un jour foüillant dans ma poche en la presence de Florice & de quelques autres de ses compagnes, elle y entrevit deux ou trois petites lettres pliées de la mesme sorte qu'estoient celles que je luy avois données de Dorinde. Elle soupçonna incontinent la verité ; aussi y avoit il quelques jours que je ne luy en avois point donné, & dés lors se figurant qu'elle estoit trompée resolut de me les desrober : & parce que je n'y prenois pas garde, elle les prit fort aysément dans ma poche cependant que je parlois aux autres, qui mesme faisoient tout ce qu'elles pouvoient pour m'abuser, & luy donner plus de commodité de faire son larcin, ayant opinion que ce n'estoit que pour me les faire chercher. Elle les prit donc si dextrement que je n'en sentis rien, & les ayant cachées, quand je m'en seray allée, dit-elle, à une de ses compagnes, vous luy pourrez faire sçavoir que je les ay prises, si vous voyez qu'il en soit trop en peine ; ce qu'elle disoit pour m'en donner d'avantage. Elle partit incontinent, & ne fut plustost arrivée en son logis, que se renfermant dans son cabinet, elles les jetta toutes sur la table, & trouva qu'il y en avoit cinq, dont les unes paroissoient fraichement escrites, & les autres de plus longue main. La premiere qu'elle prist, qui toutesfois estoit la derniere escrite, se trouva telle.



LETTRE
DE DORINDE A HYLAS.



  Je m'y trouveray puis que vous le voulez ainsi : aussi seroit il bien malaisé que vous y fussiez sans moy, puis que je ne suis jamais sans vous. Mais ressouvenez vous d'avoir aussi bien les yeux sur ma reputation, que sur nostre contentement. Quant à moy, lors que je sçay que vous voulez quelque chose de moy, je suis aveugle pour toute autre consideration. C'est donc à vous à y prendre garde si vous m'aymez. Et à Dieu jusques à ce que je voye celuy qui est aymé de moy, & qui m'ayme, si pour le moins les Dieux me veulent rendre contente.

  Quelle pensez vous, ma belle Phyllis, que devint Florice quand elle leut ceste lettre ? elle demeura tellement hors d'elle mesme, qu'elle ne sçavoit si c'estoit songe ou non. Enfin sans dire un seul mot, elle mit la main sur la premiere qu'elle rencontra, qui fut telle.



LETTRE
DE DORINDE A HYLAS.



  Je croy de vostre affection encor plus que vous ne m'en dites. Mais pourquoy ne m'aimez vous autant que je vous aime ? Vous jurerez sans doute que vous m'aymez d'avantage. S'il est ainsi, pourquoy n'avez vous aussi bonne opinion de mon amitié, que j'ay de la vostre ? Il ne sert à rien de dire que les femmes ne sçavent point aymer ; car vous avez tant d'experience du contraire, que vous estes le plus incredule de tous les hommes, si par mes effets vous ne croyez à mes paroles.

  Voicy la troisiesme qu'elle rencontra.



LETTRE
DE DORINDE A HYLAS.



  Je vous envoye ce pourtrait que vous avez desiré de moy, non pas pour vous faire perdre personne que vous ayez acquise, comme vous me fistes autresfois avec un semblable present, mais pour vous asseurer que vous avez autant de puissance sur celle qui le vous envoye que sur la peinture mesme que je vous remetz entre les mains. S'il m'estoit permis je serois aussi souvent avec vous qu'elle sera heureuse en cela plus que moy, & moins heureuse seulement en ce qu'elle possedera ce bien sans le cognoistre, que sans le posseder j'estime plus que ma vie.

  Jettant alors cette lettre de dépit sur la table, & de colere poussant les autres loing d'elle, elle se recula d'un pas, & se noüant les bras l'un dans l'autre, tint quelque temps les yeux fermes dessus : & puis comme revenant d'un profond sommeil, ô Dieux ! dit-elle, est il possible que ce que je voy soit veritable ? Se peut il faire Hylas, que tu m'ayes trahy ? Est-il vray que tu te sois si long temps moqué de moy, & que je n'aye point eu de veuë pour remarquer tes trahisons ? Et se taisant encores pour quelque temps, tout à coup elle frapa des deux mains sur la table : Il ne sera pas vray perfide, que ta trahison demeure impunie, je la descouvriray pour le moins à celle pour qui tu l'as commencée, encor que tu l'ayes parachevée en moy, & peut estre se rendra-t'elle sage à mes despens. Elle n'eust plutost fait ce dessein, que ramassant ces lettres, & prenant en sa liette les autres que je luy avois données, elle s'en alla trouver Dorinde, la pria d'aller en son cabinet, où estant, ma belle parente, luy dit-elle, (car c'estoit ainsi qu'elle la nommoit) je vous veux rendre une preuve d'amitié qui n'est pas petite : mais je vous conjure de vous en servir avec prudence. Il y a quelque temps que Hylas vous recherche, & vous avez creu d'estre aimée de luy ; je viens icy pour vous detromper, & vous faire voir qu'il vous abuse. A ce mot Dorinde rougit, & voulant en faire la froide ; Non, non, dit Florice ne pensez pas, ma parente, de me pouvoir cacher ce que je sçay mieux que vous. Je dis mieux, car vous sçavez seulement vostre intention, & vous ignorez la sienne, au lieu que je les sçay toutes deux. Vrayement dit Dorinde, si cela est vous estes bien sçavante. Mais que sçavez vous de moy ? Je sçay dit-elle, que vous l'aimez, que vous luy avez envoyé vostre pain ture, & que vous recevez les assignations qu'il vous donne. Dorinde qui se sentit convaincuë par la verité, n'ayant pas l'effronterie de le nier, baissa les yeux, & rougissant encor d'avantage, se mit de honte la main sur le visage. Qu'il ne vous ennuye point Dorinde, continua t'elle alors, que ces choses me soient connuës, & au contraire, resjouissez vous que le tout soit tumbé entre mes mains, & non point entre celles de quelque autre qui vous eut moins aimée, & à l'advenir retirez vous si vous aymez vostre honneur, de l'amitié de cest homme qui ne vous recherche que pour se vanter des faveurs que vous luy faites, & à l'aventure pour en feindre plus qu'il n'y en a pas. Il y a eu autrefois quelque familiarité entre luy & moy : cela a esté cause, & faut croire que ç'a esté pour vostre bon-heur, qu'il s'est addressé à moy. Je ne croy pas que vous luy ayez dit une seulle parole qu'il ne m'ait racontée : & parce qu'il seroit trop long de les vous redire, voyez, luy dit elle, voicy la plus part des lettres que vous luy avez escrites, que vous ferez fort bien de brusler, afin qu'il ne s'en puisse prevaloir. Dorinde les ayant prises & reconnuës, advoüa librement qu'elle avoit creu d'estre aimée de moy, & que cela l'avoit obligée à tout ce qu'elle avoit fait : mais qu'à l'advenir elle me haïroit au double de ce qu'elle m'avoit aimé, qu'elle luy avoit une infinie obligation de cet advertissement, & qu'elle montroit en cela qu'elle meritoit d'e stre aymée & servie de tout le monde, puis que elle estoit si bonne amie. Et apres se mettant aux injures contre moy, il n'y eut mal que toutes deux n'en dissent, mais beaucoup plus Dorinde, comme celle qui estoit, ce luy sembloit, la plus offencée.

  Or Florice s'estant vangée de moy selon ses desirs, s'en retourna en son logis, resoluë de ne m'aimer jamais, voire de ne me voir jamais s'il luy estoit possible, mais lors que ce premier mouvement fut un peu passé, & qu'elle vint à se remettre en memoire les discours que Dorinde & elle avoient tenus, elle se ressouvint que quelque affection que j'eusse eu pour Dorinde, je ne luy avois point toutefois parlé de l'amitié que je portois à Florice, ny d'aucune faveur que j'eusse receuë d'elle, & tirant argument de là que je l'aimois encor plus que Dorinde, elle commença de se repentir de m'avoir fait une si grande offence, car elle croyoit bien que si j'eusse descouvert quelque chose d'elle à l'autre, qu'elle n'eut pas failli de le luy dire en cette occasion. Et plus elle s'arretoit sur cette pensée, & plus elle se repentoit de sa promptitude : car, disoit elle, s'il l'a veue, j'en suis cause, s'il l'a recherchée, je le luy ay commandé, si elle l'a aymé, c'est parce qu'il est aymable, s'il a receu les faveurs qu'elle luy a faites, ç'a esté au commencement pour mieux dissimuler, & enfin parce qu'estant jeune il n'y en a guiere de son aage qui refusent telles fortunes. Que s'il me les a dissimulées, c'est qu'il a creu que je m'en fascherois, ou que je les declarerois, & tout homme d'honneur est obligé de conserver la reputation de celles qui l'obligent. Mais qu'il ne m'ait tousjours aimée d'avantage qu'elle, il n'y a point de doute, puis que parmy toutes les caresses qu'il en a receuës, il ne luy a jamais parlé de nostre amitié. Ces pensées en fin la contraignirent de se condammer tout à fait coulpable, & d'avoir un extreme repentir de la faute qu'elle avoit faite, luy laissant un tresgrand desir de racommoder ce qu'elle avoit deffait.

  Au contraire Dorinde justement animée contre moy, bruslant toute de courroux & de despit, apres s'estre noyée le sein de pleurs, profera seule dans son cabinet toutes les plus cruelles parolles que la douleur luy mit en la bouche : & de fortune, ainsi qu'elle essuyoit ses yeux, j'arrivay chez elle : & parce qu'elle m'ouyt marcher, & qu'elle se douta bien que c'estoit moy, elle courut pousser la porte qu'elle avoit laissée ouverte quand Florice estoit sortie, & que depuis elle ne s'estoit pas souvenuë de refermer, tant elle avoit l'esprit ailleurs, mais elle ne le peut faire si promptement que je ne visse ses yeux encore rouges de force de pleurer : & lors que je m'estonnois & de ses larmes, & de ce qu'elle me refusoit l'entrée, elle r'ouvrit le cabinet, & m'appellant par mon nom, & se mettant sur l'entrée. Et bien, dit elle, meschant & traistre que tu es ne te contentes tu point encores de tes perfidies, ou si tu en desseignes de nouvelles à mon dommage ? Et parce que je ne luy respondis rien estant si surpris d'estonnement, que je ne pouvois parler : Peut estre, dit-elle, ingrat & perfide voudras tu nier ta meschanceté. Ah ! dit elle, en me montrant ses lettres, ressouviens toy à qui tu as donné ces tesmoignages de ma facile creance, & sois certain que pas une de tes trahisons ne m'est incognuë, & que cela a fait que tu n'auras jamais une plus cruelle ennemie. Et à ce mot me donnant de la main contre l'estomac, me poussa hors de la porte qu'elle ferma sur elle d'une si grande promptitude que je ne l'en peus jamais empecher. C'est sans doute, ma belle Maistresse, que je m'en allay voyant qu'elle ne me vouloit point ouvrir, le plus confus homme du monde, mais de telle sorte animé contre Florice, que j'eusse acheté bien cherement un moyen de luy faire desplaisir : car j'avois sceu que c'estoit elle qui m'avoit pris mes lettres : je voyois à cette heure qu'elles les avoit données à Dorinde pour me desplaire. Je jugeay bien que ce n'estoit que l'envie, ou plustost la jalousie qui luy avoit fait commettre cette faute contre nostre amitié : & pensant qu'il n'y auroit rien qui luy fachat d'avantage que de voir que je l'eusse quittée pour Dorinde, je me resolus par despit de me despartir entierement d'elle, & de me donner tout à fait à l'autre. La difficulté estoit de r'apaiser Dorinde, mais j'avois fait resolution de souffrir toute rigueur, & tout desdain d'elle, plustost que je ne me vengeas se de Florice. En ce dessein, apres que quelques jours se furent escoulez, je trouvay moyen de surprendre Dorinde en son cabinet : car le desplaisir qu'elle avoit receu la faisoit demeurer plus retirée qu'elle ne souloit. Et ayant poussé la porte sur moy, je me jettay si promptement à genoux qu'elle n'eut pas le loisir de s'en aller, & là apres plusieurs pardons que je luy demanday, je luy declairay la verité : à sçavoir, que Florice m'ayant longuement aymé, afin de tenir nostre amitié plus secrette, m'avoit commandé de faire semblant de la rechercher, qu'au commencement je l'avois fait par feinte, & qu'en ce temps là je luy portois toutes ses lettres : mais depuis venant à l'aimer à bon escient que je ne luy en avois plus donné. Ah ! menteur, me dit elle, & ne m'a t'elle pas apporté les dernieres que je t'ay escrites ? Il est vray, luy respondis-je, qu'elle les a euës, mais c'est parce qu'elle me les a desrobées : & si vous ne m'en croyez, demandez le à celles qui luy virent faire ce larrecin, & lors je luy nommay les deux qui l'avoient veu, & qui me l'avoient dit : & cela a esté cause que se voyant elle mesme punie par sa propre invention, elle vous a declaré ce qu'elle a creu qui pouvoit rompre nostre amitié. Mais amour n'est-il pas bien juste de luy avoir fait souffrir le mal qu'elle vous avoit preparé ? & n'estoit elle pas bien outrecuidée, de penser que l'on peut faire semblant de vous aymer, & se servir de vostre beauté pour couvrir l'amitié qu'on luy porte roit ? Je ne veux point que les Dieux me soient jamais favorables, si je ne la hay comme la chose du monde que je croy la plus hayssable, & si je ne vous ayme comme la seulle personne de qui je desire les bonnes graces. Ne vueillez que cette jalouse obtienne d'avantage par sa mesdisance sur vous, que mon affection, & que le despit qu'elle a eu d'avoir esté desdaignée pour vous ne me nuise au lieu que cette consideration me devroit profiter. Je luy tins encores quelques autres semblables paroles, avec lesquelles je n'eus pas d'abord ce que je desirois : mais je la disposay bien, de sorte qu'apres avoir verifié le larcin que Florice avoit fait de ses lettres, elle me pardonna, & peu apres renoüa nostre amitié de plus estroites obligations encores que les premieres : ce qui me retira de sorte de Florice, que je ne faisois pas seullement semblant de l'avoir jamais veuë. Et en cela je ne me contraignois nullement : car il estoit tres-veritable qu'encores qu'elle fut plus belle que Dorinde, & beaucoup plus relevée, si est ce que le despit m'avoit si bien changé les yeux que cette beauté ne m'estoit point agreable, & que je la mesprisois.

  Elle le supporta quelque temps, feignant de ne s'en soucier, & s'efforçoit de faire paroistre que mes actions luy estoient indifferentes : mais en fin il falut venir aux regrets & au repentir de m'avoir perdu : & d'autant qu'elle sçavoit bien que je l'avois aimée, & qu'une affection ne se perd pas aisement, elle creut que si elle faisoit semblant d'en aimer quelque autre, cela sans doute me r'appelleroit, & feroit revenir vers elle. Elle fit donc ce dessein, & cherchant en elle mesme à qui elle se pourroit adresser pour me le faire croire plus aisement, elle n'en trouva point de plus à propos que Teombre, tant parce qu'elle jugeoit qu'il seroit plus disposé à recevoir de l'amour, que d'autant que je le croirois plustost, sçachant bien qu'elle en avoit autrefois esté aimée. Elle commence donc de faire bonne chere à Teombre, luy parle, & montre de se plaire à tout ce qu'il dit & qu'il fait, & quand elle voit que je m'en prens garde, c'est lors qu'elle en fait plus de cas, & qu'elle a plus de secrets à luy dire. Je remarquay incontinent ce renouvellement d'amitié, & le dis à Dorinde, qui en rioit avec moy, voyant que Teombre s'y r'embarquoit : & d'autant que Florice ne voyoit point que je revinse comme elle s'estoit figuré, elle augmenta les faveurs qu'elle luy faisoit, de sorte que plusieurs ne pouvant aprouver cette vie, le dirent à ses parens, d'autant que le bruit de cette affection estoit si grand qu'il ne se pouvoit plus cacher, à quoy elle avoit esté contrainte, parce que pour me faire voir ses actions il falut qu'elle en fit de grandes demonstrations : & qu'au lieu de les cacher comme c'est l'ordinaire, elle les descouvrit à la veuë de chascun, voire s'estudia de les faire paroistre, autrement elles m'eussent esté inconuës, pource que je ne la voyois plus qu'en public, & bien souvent encor estant en ces lieux là, je ne faisois pas semblant de la voir. Or son pere estant adverti, comme j'ay dit de cette amour, l'en tansa infiniment, & plus encores sa mere, qui par toute la contrée avoit tousjours esté un exemple d'honneur & de chasteté. Elle usa au commencement d'excuse : mais en fin ne pouvant plus se couvrir, elle l'advoüa, & dit qu'il estoit vray que Teombre la recherchoit, & qu'elle ne pouvoit pas empescher qu'on ne l'aimat. Mais la mere qui en quelque sorte que ce fut, ne vouloit approuver cette vie, luy respondit pleine de colere que Teombre ne donnoit pas tant de connoissance d'estre amoureux d'elle, qu'elle d'estre amoureuse de luy. A cela Florice toute confuse, respondit que Teombre la recherchoit avec tant d'honneur, qu'elle ne pouvoit moins faire que de recevoir son amitié de cette sorte, puis que c'estoit pour l'espouser. Si cela est, respondit incontinent son pere, faites qu'il nous en parle, autrement nous dirons que vous l'avez inventé pour vous excuser. Elle qui veritablement craignoit & son pere & sa mere, & qui outre cela avoit tousjours vescu avec beaucoup de reputation, pensa estre necessaire que Teombre tint quelque propos de mariage à ses parens, sans toutesfois qu'elle eut dessein de passer outre, esperant de rompre aisement le tout quand il seroit un peu avancé. Elle en parle donc à Teombre, qui plus content que je ne vous sçaurois representer, ne perdit pas une heure de temps, mais tout incontinent prie deux de ses oncles d'en porter la parolle au pere & à la mere de Florice : ce qu'il firent, avec de si honestes offres qu'ils furent receus comme ils eussent peu desirer. Car il estoit fort riche, & le parti n'estoit point desavantageux pour Florice : ce qui estant bien reconnu & consideré par ses parens, ils ne voulurent point prolonger le temps, mais dés le jour mesme conclurent le mariage : ce qu'ils firent d'autant plus librement qu'ils croyoient que c'estoit la volonté de leur fille. Voila donc Florice accordée à Teombre, voila les articles passez, & ne faloit plus que la presenter au Temple devant le Vacie. Pourrois-je bien belle Bergere vous representer l'estonnement de cette fille, quand elle sceut ces nouvelles ? Son pere pensant qu'elle en seroit fort aise, voulut luy mesme les luy dire : mais quand il luy fit entendre en quel estat estoient ses affaires, quoy qu'elle voulut feindre, si fut elle contrainte de recourre aux larmes, dont le pere estonné : Et quoy ma fille, luy dit-il, qu'est-ce que je vois ? Florice pleure de ce qu'elle a desiré ? Mon pere, respondit elle : quand j'aurois desiré ce que vous dites, je ne laisserois de ressentir ce coup qui me menace de me separer de vous, & de ma mere, & mesme m'estant advenu tant inopinement. Comment, respondit le pere, ne m'en avez vous pas parlé la premiere, & ne m'avez vous fait entendre que vous l'aviez agreable ? Il ne faut pas, mon enfant, que les choses qui sont à propos aillent trainant, si on en veut voir une bonne fin. Je vous ay bien dit, mon pere, respondit la fille toute en pleurs, que Teombre me recherchoit de mariage, mais je ne vous ay pas dit que je le desirasse. Et n'est ce pas vous, adjouta le pere, qui estes cause que Teombre en a parlé ? ç'a esté, repliqua t'elle, par vostre commandement, & non pas de ma volonté : & je croyois que vous me donneriez du temps à y penser & à m'y resoudre. C'est bien pensé à vous, dit-il, tout en colere, vous sçavez bien comme telles affaires se conduisent. Je voy bien que vous avez beaucoup fait de mariages en vostre temps, resolvez vous que les choses estant de cette sorte avancées je veux qu'elles se parachevent. Et quoy donc ? vous voulez estre encore servie, & donner occasion à chascun de faire des contes de vous ? voullez vous pas avoir d'avantage de loisir pour me rapporter encor un peu plus de honte ? Non, non, contentez vous Florice que j'ay rougi pour vous quand vos parents m'avertirent de vostre vie, & que je ne veux plus que cela m'advienne si je puis. Et à ce mot la laissant seulle, s'en alla trouver sa femme, qui ayant sceu tous ces discours, vint vers elle toute en colere, & luy usa de parolles beaucoup plus rudes encores, que son mary, luy faisant entendre pour conclusion qu'il n'y avoit rien qui peut empescher l'effect de ce mariage, que la mort, & qu'elle s'y resolut. Voila la pauvre Florice la plus affligée qui fut ja mais : car outre qu'elle se voyoit privée de moy pour surcroit d'ennuy, elle se voyoit entre les mains d'une personne qu'elle n'avoit jamais aimée, & qu'au contraire, elle hayssoit plus que le tombeau. Jugez en quelle confusion de pensée elle pouvoit estre, & combien elle avoit de divers combats en son ame. En fin elle resolut que la mort seroit celle qui la garentiroit de ces desplaisirs, non pas qu'elle eut le courage de se donner du fer dans le sein (car le penser seullement de telle cruauté la faisoit fremir) mais elle esperoit bien que la vie ne sçauroit luy demeurer longuement parmy tant de cruelles peines. Et voyez que c'est que l'amour : Elle n'avoit point tant de regret de me perdre, ny de se voir à une personne qu'elle n'aymoit point, que de penser que je jugerois mal de l'amitié qu'elle m'avoit portée. Car encor qu'elle fut en colere contre moy à cause de Dorinde, si est ce qu'elle ne laissoit pas de m'aymer, m'excusant mesme en ce que je ne l'aimois plus, & s'accusant de ce deffaut d'amitié, pour l'offence qu'elle m'avoit faite. Estant en cette peine, elle resolut d'avoir cette satisfaction de soy mesme, puis qu'elle ne pouvoit eviter le mariage de Teombre, de me faire sçavoir pour le moins, que sa foy n'estoit point changée, ny que son affection ne seroit jamais autre que je l'avois esprouvée. Sa lettre fut telle.


LETTRE
DE FLORICE A HYLAS.



  Quand vous verrez cette escriture, peut estre vous souviendrez vous d'en avoir veu autresfois lors que vous aymiez celle qui vous escrit, & que vous avez tant offencée. Que s'il avient ainsi, jugez quelle est l'amitié que je vous ay portée, puis qu'apres un si grand outrage, elle me fait mettre la main à la plume, pour vous faire sçavoir l'estat où se trouve celle que vous avez tant aymée, & qui vous ayme encores plus que toutes les choses du monde, en despit de toutes les injures que vous luy avez faites. Sçachez donc que sans y penser, & en feignant je me vois toute à un autre par les rigoureuses loix du mariage, & qu'il n'y a point d'autre remede, sinon que vous vueilliez à cette heure celle que vous avez desja vouluë tant de fois, m'asseurant que mes parens choisiront tousjours plustost vostre alliance que celle de Teombre, à qui, helas ! je suis destinée, si vous ne m'aimez autant que je vous ayme.

  Lors que cette lettre me fut apportée, j'estois en peine du bruit qui couroit de ce mariage : & quoy que je fusse ce me sembloit fort resolu d'estre tout à Dorinde, si est ce que je ne laissois de ressentir la perte de Florice, car telle estimois-je l'alliance de Teombre, & considerez la finesse d'Amour. Il connoissoit bien que de m'attaquer tout ouvertement pour elle, il y perdroit sa peine, parce que j'estois encore en colere : il voulut donc me prendre d'un autre costé. Premierement il me propose la haine que je portois à Teombre, combien peu il meritoit cet advantage, & puis me representant la beauté & les merites de Florice, me faisoit regretter que cet homme la possedat, me remettant en memoire toutes les faveurs que j'avois receuës d'elle. Bref il les sceut de telle sorte imprimer en mon ame, que je ne me donnay garde que j'estois plus amoureux d'elle que de Dorinde. Si bien, que quand sa lettre me vint entre les mains, j'advouë que tournant les yeux d'un sain jugement sur sa beauté, sur sa qualité, & sur ses merites je reconnus que j'avois eu tort de l'avoir quittée pour une autre qui valoit moins, & m'en repentant je fis dessein de retourner vers elle. Il est vray, que lisant le remede qu'elle me proposoit pour rompre le mariage de Teombre, je ne sceus jamais m'y resoudre, hayssant ce lien cruel, plus que je ne sçaurois vous dire, non pas pour le particulier de Florice : mais pour le regard de toutes les femmes, me semblant qu'il n'y a point de tyrannie entre les humains si grande que celle du mariage. Si estois-je bien combattu : car d'un costé Dorinde ne m'estoit point des-agreable : de l'autre je ne pouvois souffrir que Teombre possedat Florice : mais sur tout je ne voulois point l'espouser. Apres avoir longuement debatu en moy mesme je me resolus de renoüer l'amour qui avoit esté entre nous, & de faire ce que je pourrois pour empescher que Teombre ne l'eut pas. Et pour mettre en effect cette pensée je feignis de n'avoir receu la lettre qu'elle m'avoit escrite : ce que je fis aisement, parce que celuy qui l'apporta, l'avoit remise entre les mains d'un qui estoit en mon logis, pensant qu'il fut à moy, sans luy dire de la part de qui elle venoit, & par hazard il me la donna le soir quand je me retirois. L'ayant leuë je le priay de ne dire point que je l'eusse veuë, mais que j'estois desja parti, & prenant la plume, j'escris ainsi à Florice.



LETTRE
DE HYLAS A FLORICE.



  Vous avez donc le courage de vous donner à Teombre ? vous avez donc si peu de memoire de l'amitié de Hylas, que vous luy vueillez preferer un tel homme ? Doncques vous estes au monde, pour le contenter & moy pour vous regretter ? O Dieux le permettrez vous ? ou le permettant ne punirez vous point cette ingratte, & mescognoissante Florice ?

  Or je faisois semblant de n'avoir point receu sa lettre, afin qu'elle ne creut pas que ce fussent ses parolles, mais mon amour seullement qui me faisoit revenir vers elle, parce que si j'eusse esté poussé par ses prieres, il eust semblé que j'eusse eu moins d'affection qu'elle, ce que je ne voulois pas qu'elle pensast. Quand elle receut ma lettre, elle eut beaucoup de contentement de sçavoir que je l'aymois, & ne fut peu en peine de la sienne, voyant que je ne l'avois point receuë : elle me r'escrivit donques, & me fit sçavoir qu'elle m'avoit desja adverti du moyen qu'il faloit tenir pour l'exempter de la misere qui luy estoit preparée. Et parce qu'elle craignoit que sa lettre ne fust perduë, elle me la redisoit encores, mais sans attendre sa responce, je fis semblant de partir de la ville, feignant d'y estre contraint pour ne pouvoir soustenir la veuë de ce mariage : & afin qu'elle le creut mieux, je donnay ordre que presque en mesme temps une autre lettre des miennes luy fut portée. Elle estoit telle.


LETTRE
DE HYLAS A FLORICE.



  Puis qu'il est impossible que Florice ne suive le cours de son malheureux destin, je pars de cette ville, ne pouvant souffrir une veuë si deplorable pour moy. J'ayme mieux en apprendre le malheureux succez par mes oreilles que par mes yeux, reservant desormais ceux cy pour pleurer un si miserable accident. Les Dieux vous en donnent autant de contentement que vous m'en laissez peu, & vous le vueillent continuer aussi longuement que durera le cuisant regret que j'en ay, & qui m'accompagnera dans le cercueil, où mesme je me plaindray de vostre changement, & de la rigueur de ma fortune.

  Or belle Philis, je luy escrivois de cette sorte, afin qu'elle ne creut pas que j'eusse receu sa lettre, parce qu'autrement j'eusse esté obligé, si je n'eusse voulu me separer du tout de son amitié de la demander en mariage, & j'eusse plustot consenti à ma mort qu'à l'espouser : non pas que je ne l'estimasse infiniment, mais pour l'extréme horreur que j'ay de ce lien, & j'avois bien une si bonne opinion de moy, que je tenois pour certain qu'elle ne me seroit point refusée : & de peur qu'elle ne fut en peine de la lettre qu'elle m'avoit escrite, je fis qu'elle luy fut rapportée par un des miens, qui luy fit entendre que j'estois party il y avoit deux ou trois jours, & que d'autant qu'il ne sçavoit où j'estois allé, il luy rendoit cette lettre, de peur qu'elle ne se perdist. Elle ne cogneut point qu'elle eust esté ouverte, parce que la fermant avec de la mesme soye : j'y avois mis le mesme cachet, d'autant qu'il y avoit long temps que nous en avions chacun un semblable : Elle reprit la lettre en souspirant, & puis s'enquit pourquoy je m'en estois allé, & quel si promt affaire m'y avoit contraint. Il luy respondit, ayant esté bien instruit par moy, qu'il n'en sçavoit autre chose sinon qu'il ne m'avoit jamais veu si triste que j'estois à mon depart, & que je luy avois seulement commandé de l'attendre. Alors avec un grand souspir. Ah ! dit-elle, j'ay peur qu'il reviendra trop tard pour mon contentement : Et à ce mot, pour ne laisser voir les larmes qui luy sortoient des yeux, elle s'en alla de l'autre costé. A son retour il me raconta tout ce qu'elle avoit dit, & fait, & il faut confesser que j'en eus pitié : mais il me fut impossible de me resoudre à l'espouser. Je me tins donc caché tant que les nopces demeurerent à se faire, & d'heure à autre j'envoyois celuy qui luy avoit r'apporté sa lettre, pour apprendre des nouvelles. En fin je sçeus que le tout estoit conclud, parce que Teombre avoit tant de volonté de l'espouser, qu'il passoit par dessus toute difficulté. Je vous serois ennuyeux, belle Maistresse, si je vous racontois tous les artifices dont elle usa, pour se démesler de ceste confusion ; mais je m'en tais, parce qu'ils furent tous inutiles, & vous diray qu'en fin ne pouvant plus reculer, le soir avant que de signer le contract de mariage, elle m'escrivit telles parolles.



LETTRE
DE FLORICE A HYLAS.



  Si je pouvois vous envoyer ma vie dans ce papier aussi bien que la verité de mon intention, je ne me plaindrois pas de l'injustice du Ciel qui m'a destinée à manquer à mon Amour ou à mon devoir. Demain sera le dernier jour de ma vie, si pour le moins on doit appeller mort ce qui ravit toute espece de contentement. Si Hylas veut accompagner mon desplaisir du sien il peut me retirer du tombeau, & plus encores s'il ne laisse pas de m'aymer toute miserable que je suis.

  Jugez si cette lettre me toucha vivement, puis que veritablement je l'aimois : mais ne voyant autre remede à ce malheur, que de l'espouser ; j'avoüe que mon affection ne fut assez forte pour m'en donner la volonté. En fin elle fut contrainte de signer le lendemain, & d'accorder tout ce que son pere & sa mere voulurent : mais avec des regrets incroyables, & de si grands tremblements, que les jambes ne la pouvoient soustenir, ny la main conduire la plume dont elle escrivit son nom. O Dieux ! dit-elle, à une de ses compagnes, quelle cruelle loy est celle cy, qui ordonne que l'innocent signe mesme sa mort ? Mais quand elle fut conduite au Temple, & que de fortune elle passa par la mesme ruë où estoit mon logis, levant les yeux contre les fenestres, elle dit en soy mesme. Pourquoy, ô trop heureux logis ne me sont les Dieux aussi favorables qu'à toy, à fin que je fusse comme tu es à celuy à qui je soulois estre ? Et de fortune m'estant mis à la fenestre que j'avois entrouverte pour la voir passer, elle m'aperceut : mais ô Dieux, quelle fut ceste veuë ? elle tombe évanouye entre les bras de ceux qui la conduisoient : & pour n'en faire de mesme je fus contraint de me mettre sur un lict, d'où je ne bougeay de la plus part du jour. En fin la voila mariée avec tant de pleurs, que chacun en avoit pitié : mais parce que je craignois que m'ayant veu, elle ne creut que j'eusse fait semblant de m'en aller, je fis en sorte, que dés le soir mesme un de mes amis feignant de dancer avec elle, luy fit entendre que je m'en estois allé pour ne voir point ces malheureuses nopces, en intention de ne revenir jamais, mais que mon affection avoit eu tant de force sur moy, qu'il m'avoit esté impossible d'en demeurer plus long temps esloigné, & que par malheur j'estois arrivé en l'instant le plus facheux que j'eusse peu rencontrer, que j'estois tellement hors de moy, qu'il m'estoit impossible de vivre, si elle ne me donnoit quelque asseurance que son amitié ne fust point changée. Elle alors sans faire semblant de l'avoir ouy, tirant une bague de son doigt la luy mit en la main. Ce diamant, luy dit-elle, l'asseurera qu'il a moins de fermeté, que l'affection que je luy ay promise. Or je vous supplie oyez ce qui en avint. Le soir mesme qu'elle se mit au lict, & à l'heure mesme, comme je crois, que Teombre l'avoit entre ses bras, j'estois couché & tenois sur mon estomac la main où j'avois mis cette bague, sans la remuer : toutefois je ne sçay comment elle m'entra dans la chair, & me fit une si profonde esgratigneure, que ma chemise en fut toute ensanglantée, & depuis la marque m'en est tousjours demeurée au droit du cœur. O Dieux ! m'escriay-je soudain pensant à l'outrage que Teombre me faisoit: Combien est plus sensible, & de plus longue durée, l'offence que l'on fait maintenant à mon affection ?

  Je me suis peut estre arresté trop longuement sur ces particularitez : mais excusez Hylas qui ne fut jamais si vivement touché pour autre, si ce n'est pour vous, ma Maistresse, dit-il, se tournant vers Philis en sousriant. Je m'en doute, dit-elle, non plus que personne qui soit en ceste compagnie : mais dites nous comment vous laissastes Dorinde ? Hylas alors reprit ainsi la parole.

  Lors que j'estois le plus empeché de m'en desmesler honestement (car en effet j'aimois Florice, tant parce qu'elle estoit plus belle, que pour avoir recogneu, [ce] me semble que Dorinde en aimoit un autre) il sembloit que le Ciel me voulut ayder, me presentant la meilleure occasion que j'eusse sçeu desirer. Periandre, qui, comme je vous ay dit, avoit esté contraint de me quitter Dorinde, & ne pouvant souffrir de me la voir posseder, s'en estoit allé hors de la ville, fut en fin contraint de revenir pour ne pouvoir se priver plus long temps de sa veuë. Et quoy qu'il previt bien que le regret seroit plus grand de voir, que d'ouyr dire nostre amitié, si ne peut il s'empescher de revenir, luy semblant que le blessé mesme a quelque consolation quand il peut voir sa playe. Et parce que d'abord il me vint voir, aussi tost qu'il arriva je fis dessein de faire comme on dit, d'une pierre deux coups, à sçavoir de me demesler de l'amitié de Dorinde, & d'obliger infiniment Periandre à moy. Deux ou trois jours s'estant donc escoulez qu'il ne me parloit qu'à mots interrompus de Dorinde, nous trouvant separe[z] de toute compagnie, je luy tins ces propos. Il est impossible, Periandre, que l'amitié que je vous porte, souffre que je sois cause plus longuement de la melancolie que je remarque en vostre visage. J'aime trop mon frere pour luy voir passer une telle vie à mon occasion, vous ne doutez point que je n'aime Dorinde ; mais vous devez encor estre moins en doute de l'affection que je vous porte. Et pour vous en rendre un tesmoignage qui ne sera pas petit, je vous remets cette Dorinde que ma bonne fortune vous avoit ostée, & veux bien qu'à ce coup l'amitié que je vous porte, surmonte l'Amour que j'ay pour elle. Recevez la donc Periandre, de ma part, & soyez certain que j'auray moins de regret de m'en separer, que de vous voir triste à mon occasion, ou bien d'estre privé de vostre presence. Si jamais personne condamnée au supplice receut du contentement quand on luy apporte sa grace, vous devez croire que Periandre en eut oyant mes paroles ; & toutesfois sa discretion, & l'amitié qu'il me portoit la luy firent au commencement refuser : mais en fin voyant que je continuois en ceste volonté, il la reçeut avec tant de remerciments, que je fus contraint de luy dire, qu'elle luy estoit justement deuë, cognoissant bien qu'il l'aymoit de sorte qu'il me surmontoit autant en cette amour, que ma bonne fortune avoit surpassé la sienne.

  Je me retire donc peu à peu de Dorinde, & Periandre au contraire s'y avance le plus qu'il peut : mais cependant j'entreprens Florice. Je trouve les moyens de parler à elle, je l'asseure de mon affection ; bref, je fais en sorte que jamais il n'y avoit eu tant de bonnes intelligences entre nous, & ce qui m'y ayda d'avantage, fut le peu d'amitié qu'elle portoit à Teombre. Il est vray qu'elle avoit tousjours du soupçon pour Dorinde, se ressouvenant de ce qui s'estoit passé. Cela fut cause que quelque temps apres qu'elle creut de m'avoir bien rendu sien, elle me dit que resolument elle vouloit que tout ouvertement je rompisse de sorte avec Dorinde, qu'elle n'en pût jamais avoir doute ; qu'autrement elle vivroit toujours avec incertitude de mon amitié, & qu'elle aimoit mieux s'en separer tout à fait que d'avoir cette continuelle apprehension. Je luy representay tout ce que je pûs, pour ne rendre point de desplaisir à Dorinde : car elle vouloit que ce fut par quelque espece d'affront que je me separasse d'elle, mais pas une de mes raisons ne fut receuë : il fallut en fin que je m'y resolusse.

  C'estoit le sixiesme de la lune de Juillet que tous les plus apparents de la ville vont avec les Druides, pour cueillir dans les forets de Mars, qu'ils nomment d'Erieu, le guy salutaire de l'an-neuf, quand Florice pour la derniere fois, me commanda de satisfaire à ce qu'elle m'avoit demandé. Toutes les Dames estoient parées, & chacun estoit assemblé en l'Athenée, lors que je resolus de luy complaire. Le sacrifice estoit parachevé, & les rejouissances accoutumées se commençoient, lors que tirant à part Periandre, à fin qu'il ne s'offençast pas de ce que je voulois faire, je luy dis que je voyois bien que Dorinde avoit tousjours quelque esperance en moy, & que cela estoit cause qu'elle ne recevoit pas son service comme elle devoit, mais que je la voulois desabuser, à fin qu'elle ne s'y arrestast plus, & soudain apres la voyant aupres de Florice, & au milieu de la meilleure compagnie, je m'aprochay d'elle, & apres quelques propos communs, je luy dis si haut que celles qui estoient à l'entour me peurent ouyr. Je cognois à cette heure, Dorinde, que ce que l'on m'a dit de vous est veritable. Et quoy (me dit-elle en souriant, & attendant toute autre responce de moy) ? que vous avez (luy repliquay-je) meilleure opinion de vous que personne du monde puisse avoir de soy mesme. Elle rougit alors, & me demanda pourquoy je faisois ce jugement d'elle ? parce, luy dis-je, mesurant les autres par vous, ainsi que vous aimez tout ce que vous voyez, vous pensez aussi que chacun soit amoureux de vous, & j'ay sceu que vous estes en cet erreur de moy, croyant que je meurs d'Amour pour vous. Mais je veux bien que vous sçachez que vous estes trop laide, & avez trop peu de merite pour me donner seulement la volonté de vous regarder. Et si vous vous l'estes figuré autrement, desabusez vous, & croyez que Hylas auroit honte de vous avoir aymée, ou s'il avoit fait ceste faute, de la continuer maintenant. Pensez, gentil Paris, quelle devint Dorinde. Quant à moy pour n'entrer en plus de paroles avec elle, à ces derniers mots je m'en allay, la laissant la plus confuse personne qui fut jamais. Depuis ce temps Florice plus satisfaite que je ne vous sçaurois dire, se redonna toute à moy, & [si] Teombre la gardoit comme mary, je la possedois comme amy. Mais Dorinde animée à outrance contre moy, se resolut de me rendre tous les deplaisirs qui luy seroient possibles : & descouvrant le renoüement de l'amitié de Florice, & de moy, fit dessein de m'y traverser en tout. Et parce que je ne la voyois plus, encor que ce fut bien à regret, car je l'aimois, quoy que ce fut moins que Florice, elle jugea que Periandre seroit un bon moyen pour apprendre de mes nouvelles. Elle commença donc de faire cas de luy, & luy montrer meilleur visage que de coustume, & peu à peu fit semblant de l'aymer d'avantage, & aloit ainsi tousjours augmentant de jour à autre. De quoy Periandre avoit tant de contentement qu'il ne bougeoit presque d'aupres d'elle. Ayant vesou quelque temps avec luy de ceste sorte, elle luy fit entendre la tromperie dont j'avois usé, en mettant mon pourtrait dans le miroir : & à fin qu'il n'en peut douter, elle fit venir la femme qui luy avoit porté. Bref elle luy fit ce conte tant à mon desavantage qu'elle refroidit en partie l'amitié qu'il me souloit porter & cela en dessein d'avoir par son moyen quelque lettre de celles que Florice m'escrivoit ; & pource continuant son discours. Il est, luy disoit-elle entierement à Florice, mais jusques à ce que quelque autre luy passera devant les yeux. Car c'est bien le plus trompeur, & le plus volage qui fut jamais. Mais, luy disoit-elle, en luy tenant la main entre les siennes, me voulez vous faire un extréme plaisir ? & luy ayant respondu qu'il n'y avoit rien qu'il ne fist pour son service, elle le luy fit jurer ; & puis continua, Vous sçavez que Florice & moy, sommes amies & alliées. Je ne sçaurois croire qu'elle l'ayme. Je vous supplie dites moy ce que vous en sçavez. Desabusez vous de cela (luy dit-il) je vous asseure qu'elle l'ayme, & qu'il ne se passe jour qu'elle ne luy escrive. Et mon Dieu, repliqua-t'elle, me sçauriez vous faire voir une de ses lettres ? Fort aysément, luy respondit-il, il est assez nonchalant à les serrer. Et en cela Periandre avoit raison ; car veritablement je ne sçay que je fay de celles qu'on m'escrit ; & quoy que pour en avoir perdu beaucoup j'aye eu bien souvent du desplaisir, si ne me puis-je chastier de cette nonchalance. Or bien, adjouta Dorinde, je verray bien si vous estes homme de parole, & si vous m'aymez, parce que si cela est, vous m'en ferez avoir une bien tost.

  Avec cette resolution, Periandre sans avoir esgard à nostre amitié, & pensant y estre obli gé : fust par le commandement de Dorinde, fust pour se vanger de la tromperie que je luy avois faite, ne perdit point le temps, mais ce soir mesme estant venu coucher avec moy, comme bien souvent il avoit accoustumé, m'en déroba une que j'avois receüe en sa presence, & aussi tost qu'il pût entrer le matin en la chambre de Dorinde, il la luy porta. Elle vit qu'elle estoit telle.


LETTRE
DE FLORICE A HYLAS.



  Celuy qui n'est au monde que pour nostre supplice s'en va demain hors de la ville. Si vous venez tout le soir sera nostre. Le reste du temps que je passe esloignée de ce que j'ayme, je ne dis pas qu'il soit à nous.

  Vous sçavez, gentil Paris, que l'on n'escrit rien sur le ply de semblables lettres, de peur qu'estant trouvées, on ne recognoisse par celuy à qui elles s'adressent, celles qui les escrivent ; cela fut cause que Dorinde apres avoir mille fois remercié Periandre se retira dans son cabinet, & escrivit au dessus à Teombre, puis la recacheta avec de la soye bien proprement : & la donnant à un jeune homme des siens, l'instruisit de tout ce qu'il avoit à faire, & luy commanda de la porter incontinent à Teombre, parce qu'elle sçavoit bien qu'il devoit s'en aller ce jour là hors de la ville. Le jeune homme fit ce que Dorinde luy avoit ordonné, & si dextrement que cependant que Teombre cherchoit des sizeaux pour couper la soye il ressortit du logis, & vint trouver Dorinde à laquelle il raconta ce qu'il avoit fait. Si le mari fut estonné voyant la lettre de sa femme, & plus encores lisant ce qu'elle escrivoit, vous le pouvez juger, ma belle Maistresse. Tant y a qu'au lieu de s'en aller seul, il la contregnit de faire le voyage avec luy, & non pas sans luy montrer la lettre, & luy faire plusieurs reproches, dont elle s'excusa le mieux qu'elle peut, disant qu'il y avoit long temps que cette lettre estoit escritte : & parce qu'elle avoit recogneu que Dorinde avoit escrit ce qui estoit sur le ply de la lettre. Lors que Teombre luy respondit qu'en quelque temps que cette lettre fust escrite, elle ne pouvoit estre excusée, elle repliqua qu'estant filles & bonnes amies Dorinde & elle, elles en avoient bien souvent escrit ensemble de semblables lettres, se conviant l'un[e] l'autre à se venir visiter, lors qu'elles n'avoient personne pour les empecher de parler librement, & que Dorinde à cette heure estant en colere contre elle, & sçachant qu'il devoit partir luy avoit envoyé cet escrit ; & d'effet disoit elle vous pouvez bien juger que je dy vray, puis que le dessus de la lettre est escrit de la main de Dorinde. Que si elle vouloit elle en pourroit bien montrer plusieurs autres semblables, & moy aussi des siennes si j'eusse esté aussi soigneuse à les garder qu'elle a esté. Teombre se paya en quelque sorte de ceste excuse ; toutesfois elle fut contrainte d'aller avec luy hors la ville, & n'eust loisir que d'escrire un mot, qu'elle laissa entre les mains d'une fille en qui elle avoit toutes sortes d'asseurances. Quant à moy qui pensois qu'elle fust demeurée, & que Teombre s'en fust allé seul, je ne faillis point sur le soir de me treuver au lieu accoustumé. Mais ceste fille m'ayant ouvert, me donna la lettre que Florice m'escrivoit, & sans dire un seul mot me referma la porte si promptement, que je ne l'en sceus empescher. Et parce qu'il faisoit obscur, & que je craignois qu'en heurtant je fusse ouy de quelqu'autre, apres avoir attendu quelque temps pour voir si elle r'ouvriroit, je m'en allay avec une grande apprehension qu'il n'y fust arrivé quelque accident : & quand je fus en mon logis, j'avois une impatience incroyable, d'attendre de la clarté pour lire la lettre qui m'avoit esté donnée. En fin je vis qu'elle estoit telle.



LETTRE
DE FLORICE A HYLAS.



  C'est la plus cruelle ennemie que tu auras jamais, qui t'escrit maintenant, pour t'avertir que ny Dorinde ny toy, n'avez eu assez de meschancetez pour la faire mourir, & que le Ciel me laissera assez de vie pour me vanger de tous deux. Cependant, oublie mon nom, comme tu as perdu le souvenir des faveurs que je t'ay faites.

  O Dieux, que devins-je ayant leu cette lettre ! & en quelle confusion de pensées me trouvay-je, ne pouvant deviner pourquoy Florice m'escrivoit de cette sorte ? Je passay cette nuict en me promenant par la chambre, & soudain qu'il fut jour, j'envoyay un des miens pour faire en sorte que je peusse parler à celle qui m'avoit donné la lettre, mais je ne le peus de tout le jour. Le soir donc estant venu, j'appris d'elle tout ce que je viens de vous dire, & l'opinion que Florice avoit que j'eusse donné cette lettre à Dorinde, qui luy faisoit croire que j'avois feint lors que je m'estois retiré de l'amitié de Dorinde, & que ç'avoit esté seulement pour l'abuser. Je cherchay incontinent dans ma poche, & ne trouvant point ma lettre, je jugeay bien que Periandre me l'avoit dérobée, & faisant mille protestations à cette fille pour mon innocence, je party resolu de m'en venger. Mais quand je rencontray mon amy, & que d'un visage renfrongné, je me pleignis du larcin qu'il m'avoit fait ; Il respondit en souriant : Si en cela je vous ay despleu, j'en suis marry, & vous le devez oublier, si vous avez memoire que vous me fistes bien plus d'offence en me desrobant Dorinde, par l'artifice d'un miroir, que je ne vous en ay fait en vous prenant une lettre. Mais, luy dis-je, je vous ay rendu vostre Maistresse, & vous me faites perdre la mienne. Je ne sçay en cela que vous dire (respondit-il) sinon que pour vous la rendre, je luy diray le larcin que je vous ay fait. J'aimois Periandre, & peut estre autant que pas une de ces Dames. Cela fut cause que je receus son excuse, jugeant mesme que c'estoit le moyen de revenir aux bonnes graces de Florice. Et pource convertissant le tout en gausserie, nous fismes dessein d'attendre le retour de Florice, à fin de la sortir de l'erreur où elle estoit. Mais Teombre qui estoit homme d'esprit, & qui avoit bien fait semblant de prendre pour payement les excuses de sa femme, se resolut de demeurer quelque temps aux champs, à fin de recognoistre mieux ceux qui la recherchoient, & de quelle humeur elle estoit : & en ceste deliberation s'y arresta si long temps, que ce pendant ne pouvant demeurer inutile, je vis Criseide, & si je la vis je l'aymay. Et à la verité elle le meritoit ; car je ne croy pas que jamais estrangere eust plus d'attraits, ny fut plus capable de donner de l'Amour qu'elle.


LE
CINQUIESME
LIVRE DE LA
SECONDE PARTIE
d'Astrée.



  ASTREE eut bien pris plaisir au discours de Hylas, si c'eust esté en une autre saison : mais le desir extreme qu'elle avoit d'estre au lieu où Silvandre avoit trouvé la lettre de Celadon luy faisoit souffrir avec impatience tout ce qui l'en destournoit. Cela fut cause qu'à la premiere occasion qui se presenta, elle fit signe à Philis qu'il estoit temps de s'en aller, & que le sejour luy estoit ennuyeux, & voyant que sa compagne ne l'entendoit pas, lors qu'elle vit que Hylas s'arrestoit pour songer un peu à ce qu'il avoit à dire de Chriseide, & montroit d'en vouloir continuer le discours, elle le prevint, avec telles parolles. Je n'eusse jamais pensé que la beauté de Philis eut eu tant de puissance sur le plus libre esprit qui fut jamais, que de le retenir en un discours plus d'une heure. Et puis que la rigueur de cette Bergere n'a point de consideration de la contrainte en quoy elle le retient faisons nous paroistre plus discrettes, & leur rompant compagnie, donnons luy occasion de cesser. Aussi bien la grande chaleur qui nous a retenuës en ce lieu est desja abatuë, & le promenoir d'or en là sera plus agreable que le discours: Et à ce mot elle se leva, & le reste de la compagnie la suivit, & mesme Hylas prenant Philis sous les bras : Je suis bien aise, dit-il, ma Maistresse que les plus insensibles ressentent une partie de la peine que vous me donnez, & reconnoissent l'amour que je vous porte. Il disoit ces parolles pour Astrée qu'il tenoit pour personne qui n'eust jamais rien aymé. Et voila comme nostre jugement est deceu bien souvent par l'apparence. Et Philis le voulant laisser en cette opinion, Ceux qui ayment bien, dit-elle, n'essayent pas de rendre preuve de leur affection par le raport des personnes qui ne sçavent pas aymer, mais par leurs propres services. Et quant à la patience que vous avez euë de parler si longuement, n'en estes vous pas surpayé par celle que j'ay euë de vous escouter ? C'est, dict Hylas, une chose insuportable que l'arrogance & l'ingra titude des Bergeres de cette contrée. Et parce que Philis voulut suivre ses compagnes, il la prit sous les bras, & continuant, afin de ne m'estre point obligée, Vous ne voulez pas seullement nier ma patience, mais vous voulez encores que je vous sois redevable de ce que vous m'avez escouté. Quelle Loy est celle là ? C'est celle que le seigneur, dit elle, impose à son esclave. Mais plustost, dit-il, le Tyran à son peuple. Et comment, repliqua Philis, me tenez vous pour un Tyran ? Il y a pour le moins cette difference, que je n'use point de force ny de violance sur vous. Pouvez vous, respondit Hylas, dire ces parolles sans rougir ? Et pouvez vous penser que si ce n'estoit par force, Hylas demeurast si long temps en vostre puissance ? Et où sont mes liens, dit-elle, où sont mes fers, & mes prisons ? Ah ! ignorante ou trop dissimulée Bergere, dit Hylas, vos chaisnes sont tellement indissolubles, que moy qui suis, s'il faut le dire ainsi la mesme franchise & liberté n'ay pas seullement le vouloir de m'en delivrer. Or jugez si vos nœuds estreignent bien fort, puis que Hylas en est si fort attaché : Hylas, dis-je, que cent beautez & unies & separées, n'ont jamais peu arrester. Cependant Paris ayant repris Diane sous les bras, Silvandre pour sa discretion demeura sans parti quelque temps : car il voulut bien forcer son affection, & ceder sa place à Paris, pour rendre ce devoir à sa Bergere, qui le remarquant luy en sceut gré, d'autant que toutes ces honnestes Bergeres estoient bien aises de rendre toute sorte de devoir au gentil Paris, qui à leur consideration quittoit la grandeur où sa condition l'avoit eslevé. Et de fortune Madonte estant seule, parce que Tersandre s'estoit amusé avec Laonice, Silvandre la prit sous les bras, & s'avançant devant la troupe, resolut de continuer le voyage avec elle. Et quoy que ce Berger s'y fut au commencement adressé pour ne sçavoir où trouver mieux, si est ce qu'apres il en fut fort satisfait : car cette Bergere estoit belle & discrette, & avoit des traicts de visage, & des façons qui ressembloient fort à celles de Diane, non pas qu'elle fut si belle, ny qu'estant ensemble cette conformité se peut bien remarquer, mais estant separées, elles avoient quelque chose l'une de l'autre.

  Or Silvandre marchoit de cette sorte, & ne pouvant estre aupres de Diane, estoit bien aise de voir en Madonte quelque chose qui en eust des marques, mais plus encores lors qu'entrant en discours, il remarqua quelques accents & quelques responces qui la luy representoient encor plus vivement. Cela fut cause que depuis ce jour il se pleut d'avantage en sa compagnie, mais il paya peu de temps apres bien cherement ce plaisir. Tircis entretenoit Astrée : Paris, Diane : Hylas, Philis : de sorte que Thersandre fut contraint, voyant sa place prise par Silvandre, de s'arrester avec Laonice. Elle qui avoit tousjours l'œil sur Philis & sur Silvandre, remarqua assez aisement que le Berger ne se desplaisoit point avec Madonte : & afin d'en sçavoir d'avantage, elle pria Thersandre de s'approcher d'eux, ce que la jalousie qu'il en concevoit desja luy fit faire aisement, mais ils ne peurent ouyr que des propos assez communs.

  Ils ne marcherent pas un demi quart d'heure le long de quelques prez, que Silvandre leur montra du doigt le bois où il les vouloit conduire, & peu apres ayant passé quelques hayes, ils entrerent dans un taillis espais : & parce que le sentier estoit fort estroit, ils furent contraints de se mettre à la file, & continuerent de cette sorte plus d'un trait d'arc. En fin Silvandre, qui comme conducteur marchoit le premier, fut tout estonné qu'il rencontra des arbres pliez les uns sur les autres en façon de tonne, qui luy coupoient le chemin. Toute la troupe passant à travers les petits arbres, s'approcha pour sçavoir ce qui l'arrestoit, & voyant qu'il n'y avoit plus de chemin : Et quoy, Silvandre (dit Philis) est-ce ainsi que vous conduisez celles qui vous prenent pour guide ? J'avouë, dit le Berger, que j'ay laissé le chemin par où j'ay passé ce matin, mais c'est qu'il m'a semblé que cestuy cy estoit le plus court, & le plus beau. Il n'est point mauvais, adjouta Hylas, si vous nous voulez conduire à la chasse : car je croy bien que voicy le plus fort du bois. Silvandre qui estoit fasché d'avoir perdu le chemin, fist le tour de ceste tonne avec quelque peu de difficulté : & estant parvenu à l'autre costé, fut plus estonné qu'auparavant, parce que ces arbres qui estoient ainsi pliez les uns sur les autres, faisoient une forme ronde qui sembloit un Temple, & qui toutesfois n'estoit que l'entrée d'un autre plus spacieux, dans lequel on entroit par celuy cy. A l'entrée il y avoit quelques vers, que Silvandre s'amusa à lire, dont toute la troupe qui l'attendoit, se sentant ennuyée l'appella plusieurs fois. Luy tout estonné, apres leur avoir respondu, s'en retourna vers eux, sans entrer dans le Temple, afin de les y conduire, & tendant la main à Diane : ma maistresse, luy dit-il, ne plaignez point la peine que vous avez prise de venir jusques icy : car encor que vous vous soyez un peu destournée, toutesfois vous verrez une merveille de ces bois : & lors la prenant d'une main & de l'autre pliant les branches des arbres le plus qu'il pouvoit pour luy faire passage, il la conduisit au devant de l'entrée. Les autres Bergers & Bergeres suivirent à la file, desireux de voir cette rareté dont Silvandre avoit parlé.

  Au devant de l'entrée il y avoit un petit pré de la largeur de trente pas ou environ, qui estoit tout environné de bois de trois costez, de sorte qu'il ne pouvoit estre apperceu que l'on n'y fut. Une belle fontaine qui prenoit sa source tout contre la porte du Temple ou plustost cabinet, serpentoit par l'un des costez, & l'abbreuvoit si bien, que l'herbe fraische, & espaisse ren

doit ce lieu tres-agreable. De tous temps ce boccage avoit esté sacré au grand Hesus, Teutates & Taramis. Aussi n'y avoit il Berger qui eust la hardiesse de conduire son troupeau, ny dans le boccage, ny dans le preau : & cela estoit cause que personne n'y frequentoit guiere, de peur d'interrompre la solitude & le sacré silence des Nimphes, Pans & Egipans : l'herbe qui n'estoit point foulée, le bois qui n'avoit jamais senti le fer, & qui n'estoit froissé ny rompu par nulle sorte de bestail, & la fontaine que le pied ny la langue alterée de nul troupeau n'eust osé toucher, & ce petit taillis agencé en façon de tonne, ou plustost de temple, faisoient bien paroistre que ce lieu estoit dedié à quelque Dininité. Cela fut cause que tous ces Bergers s'approchant avec respect de l'entrée, avant que de passer outre y leurent des vers, qui escris sur une petite table de bois estoient attachez au millieu d'un feston, qui faisoit le tour de la voute de la porte. Les vers estoient tels.

  Loin, bien loin, profanes esprits :
Qui n'est d'un sainct Amour espris,
En ce lieu sainct ne face entrée :
  Voicy le bois où chaque jour,
Un cœur qui ne vit que d'Amour,
Adore la Déesse Astrée.

  Ces Bergers & Bergeres demeurerent eston nez de voir cette inscription, & se regardoient les uns les autres, comme se voulant demander si quelqu'un de la troupe ne sçavoit point ce que c'estoit, & s'il n'avoit point veu cecy autrefois. Diane en fin s'addressant à Sylvandre : Est ce icy Berger luy dit elle où vous nous vouliez conduire ? Nullement, respondit le Berger, & je ne vis de ma vie ce que je vois. Il est aisé à connoistre, adjouta Paris, que ces arbres ont esté pliez comme nous les voyons depuis peu de temps : car les lieures en sont encor toutes fresches. Si faut-il que nous sçachions ce que c'est : mais de peur d'offencer la Deité à qui ce boccage est consacré, n'y entrons point qu'avec respect, & apres nous estre rendus plus nets que nous ne sommes. Chacun s'y accorda, sinon Hylas, qui respondit que quant à luy il n'y avoit que faire, & encor qu'il pensat de bien aimer, que toutesfois Sylvandre luy avoit tant dit le contraire, qu'il ne sçavoit qu'en croire : & puis disoit-il qu'il est deffendu d'y entrer à ceux qui ne sont point espris d'un saint Amour, je sçay bien que je suis espris d'Amour, mais qu'il soit saint ou non, certes je n'en sçay rien. Comment, dit Philis en sousriant, faute d'amour ô mon serviteur sera-t'il que vous nous faussiez compagnie ? Quant à moy, respondit-il, j'en ay bien tresgrande quantité à ma façon, mais que sçay je si elle est comme l'entend celuy qui a escrit ces vers ? J'ay tousjours ouy dire qu'il ne se faut point jouër avec les Dieux. Or regarde Hylas, adjouta Sylvandre, quelle honte tu reçois de ton imparfaite amitié en cette bonne compagnie. Vrayment respondit Hylas, tu as raison, tant s'en faut si tu prenois mon action comme elle doit estre prise, tu m'en louerois. Car ne voulant point contrevenir au commandement de la Divinité qui s'adore en ce boccage, je fais paroistre que je luy porte un grand respect, & que je la revere comme je dois, au lieu que toy mesprisant son ordonnance t'en vas plein d'outrecuidance profaner ce sainct lieu, sçachant bien en ton ame, quoy que tu vueilles feindre, que tu n'as pas ce sainct Amour qui est requis. Sylvandre alors le laissant, Je te respondray, luy dit-il bien tost : Et lors avec toute la troupe, apres avoir puisé de l'eau en sa main, & s'estre lavé, ils laissent tous leurs souliers & les pieds nuds, entrent sous la tonne : & lors Sylvandre se tournant vers Hylas : Escoute Hylas, luy dit-il, escoute mes parolles, & en sois tesmoin : & puis relisant les vers qui estoient à l'entrée, il dit ayant les yeux contre le Ciel, & les genoux en terre : O grande Deité ! qui es adorée en ce lieu, voicy j'entre en ton sainct boccage, tresasseuré que je ne contreviens point à ta volonté, sçachant que mon Amour est si sainct & si pur que tu auras agreable de recevoir les vœux, & supplications d'une ame qui ayme si bien que la mienne. Et si la protestation que je fais n'est veritable, punis ô grande Deité! mon parjure, & mon outrecuidance. A ce mot les mains jointes & la teste nuë il entra dans la tonne, & tous les autres apres, horsmis Hylas. Le lieu estoit spacieux, de quinze où seize pas en rond, & au milieu y avoir un grand chesne, sur lequel s'appuyoit la voûte que faisoit les petits arbres, & mesmes ses branches tirées contre bas en couvroient une partie. Au pied de cet arbre estoient relevez quelques gazons en forme d'autel, sur lequel y avoit un tableau où deux Amours estoient peint, qui essayoient de s'oster l'un à l'autre une branche de Mirte, & une de Palme, entortillées ensemble. Soudain que cette devote trouppe fut entrée, chacun se jetta à genoux : & apres avoir adoré en particulier la Deïté de ce lieu, Paris s'approchant de l'Autel, & faisant l'office de Druide, ayant cueilly quelques fueilles de chesne : Reçoy, dit-il, ô grande Deïté, qui que tu sois adorée en ce lieu, l'humble reconnoissance de cette devote troupe, avec une aussi bonne volonté, qu'avec humilité & devotion je t'offre, au nom de tous, ces fueilles de l'arbre le plus aimé du Ciel, & sous le tronc duquel il te plaist que l'on t'honore. Il dit, & offrant ces fueilles, les mit avec un genoüil en terre sur l'Autel. Alors chacun se releva, & s'approchant de ces gazons pour voir le tableau qui estoit dessus, ils apperceurent deux Amours, comme j'ay dit, qui tenant à deux mains les branches de Palme & de Mirte entortillées, s'efforçoient de se les oster l'un à l'autre.

  La peinture estoit fort bien faicte ; car encor que ces petits enfans fussent gras & potelez, si ne laissoit-on de voir les muscles & les nerfs, qui à cause de l'effort paroissoient eslevez : non toutesfois en sorte que l'on ne reconnue bien que l'embon-point empeschoit qu'ils ne parussent davantage. Ils avoient tous deux la jambe droicte avancée, & les pieds qui se touchoient presque l'un l'autre. Les bras estoient fort en avant, & au contraire les corps en arriere, comme s'ils avoient appris, que plus un poids est esloigné, & plus il a de pesanteur, car chacun d'eux pour donner plus de peine à soncompagnon, se tient de cette sorte, afin que le poids mesme de leurs petits corps favorisast d'autant la force de leurs bras. Ils avoient les visages beaux, mais presque comme bouffis, à cause du sang qui leur montoit au front pour l'effort qu'ils faisoient, ce que les veines grosses aupres des temples, & au milieu du front tesmoignoient assez : & le peintre avoit esté si soigneux, & y avoit travaillé avec tant d'industrie, qu'encores qu'il les representast en une action qui faisoit paroistre que chacun vouloit vaincre ; si est-ce qu'à leur visage on connoissoit bien qu'il n'y avoit point d'inimitié entr'eux, ayant meslé parmy leur combat je ne sçay quoy de doux & de riant aux yeux, & en la bouche de tous les deux. Leurs flambeaux estoient un peu à costé où ils les avoient laissé choir & de fortune estans tombez l'un pres de l'autre, les endroits qui estoient allumez, s'estoient rencontrez ensemble, de sorte qu'encores que le reste des flambeaux fust se paré, les flames toutesfois des deux s'unissant ensemble n'en faisoient qu'une, & par ce moyen ils esclairoient ensemble, & avec d'autant plus d'ardeur & de clarté que l'une adjoutoit à l'autre tout ce qu'elle en avoit, avec ce mot : NOS VOLONTEZ DE MESME NE SONT QU'UNE. Leurs arcs estoient je ne sçay comment si bien entrelassez l'un dans l'autre, qu'ils ne pouvoient tirer que tous deux ensemble: & les carquois qu'ils avoient sur les espaules, estoient bien pleins de fleches mais à la couleur des plumes, on connoissoit bien que celles qui estoient en l'un appartenoient à l'autre, parce que dans le carquois doré, les fleches estoient à plumes argentées, & dans l'argenté les dorées.

  Cette trouppe eust demeuré long temps sans entendre cette peinture, si le Berger Sylvandre par la priere de Paris ne la leur eut declarée. Ces deux amours (dit-il) gentile troupe, signifient l'Amant & l'Aymé. Cette Palme & ce mirte entortillez, signifient la victoire d'amour, d'autant que la Palme est la marque de la Victoire, & le mirthe de l'Amour. Doncques l'Amant & l'Aymé s'efforcent à qui sera victorieux, c'est à dire, à qui sera plus Amant. Ces flambeaux dont les flammes sont assemblées, & qui pour ce subject sont plus grandes, montrent que l'Amour reciproque augmente l'affection. Ces arcs entrelassez & liez de sorte ensemble que l'on ne peut tirer l'un sans l'autre, nous enseignent que toutes choses sont tellement communes entre les amis que la puissance de l'un est celle de l'autre, voire que l'un ne peut rien faire sans que son compagnon y contribuë autant du sien : ce que le changement des fleches nous apprend encore mieux. On peut encores connoistre par cette assemblée d'arcs & de flames, & par cet eschange de fleches l'union des deux volontez en une, & comme disent les plus sçavants, que l'Amant & l'Aymé ne font qu'un. De sorte qu'à ce que je puis voir, ce tableau ne nous veut representer que les efforts de deux Amants pour emporter la victoire l'un sur l'autre, non pas d'estre le mieux aymé, mais le plus rempli d'Amour, nous faisant entendre que la perfection de l'Amour n'est pas d'estre aimé, mais d'estre Amant.

  Que si cela est ma belle Maistresse, dit-il, se tournant vers Diane, voyez combien vous m'en devez de reste. J'advouë librement, dit-elle, que de cette sorte j'ayme mieux estre en vos dettes que si vous estiez aux miennes. Hylas estoit à l'entrée, & n'osoit passer outre, quoy qu'il en eut beaucoup d'envie, & plus encore lors que penchant dedans la moitié du corps, il vid l'autel de gazons, & le tableau qui estoit dessus : & parce qu'il ne le pouvoit bien voir, il prestoit l'oreille fort attentive aux discours de Sylvandre, & en mesme temps il ouyt que le Berger respondit à Diane. Je voy bien, ma belle Maistresse, que vous ny moy ne sommes point representez en ce tableau, puis qu'ils sont> chacun amant & aymé, & que vous estes bien aymée, mais non pas Amante, & moy Amant, & non pas aymé, & cela plus par malheur que par raison. Il n'y a, dit Diane, difference entre nous que des parolles : car j'appelle raison ce que vous venez de nommer malheur : & toutefois c'est la mesme chose. Si toute la difference, dit-il, estoit au mot, je ne m'en soucierois guiere, mais le mal est qu'en effect ce que vous appelez raison, & moy malheur, me remplit de toute sorte de desplaisirs, & que son contraire me rendroit le plus heureux Berger de l'Univers. A ce mot il se tourna vers le tableau: & parce que Diane vouloit respondre : Je vous supplie, dit-il, ma belle Maistresse, de ne me donner d'avantage de connoissance de vostre peu de bonne volonté, & me permettre de voir ce qui est encor de rare en ce tableau. Et lors le prenant en la main il leut ces parolles qui estoient escrites au bas.

VOICY LES DOUZE TA-
bles des Loix d'Amour, que sur peine
d'encourir sa disgrace, il com-
mande à tout Amant
d'observer.

Premiere Table.
  QUI veut estre parfait Amant,
Il faut qu'il ayme infiniment :
L'extreme Amour seule en est digne,
Aussi la mediocrité,
De trahison est plustost signe,
Que non pas de fidelité.

Deuxiesme Table.
  Qu'il n'ayme jamais qu'en un lieu,
Et que cest Amour soit un Dieu,
Qu'il adore pour toute chose :
Et n'ayant jamais qu'un objet,
Tous les bon-heurs qu'il se propose
Soient pour cet unique subjet.

Troisiesme Table.
  Bornant en luy tous ses plaisirs,
Qu'il arreste tous ses desirs,
Au service de cette belle :
Voire qu'il cesse de s'aymer,
Sinon que d'autant qu'aymé d'elle,
Il se doit pour elle estimer.

Quatriesme Table.
  Que s'il a le soin d'estre mieux,
Ce ne soit que pour les beaux yeux,
Dont son Amour a pris naissance :
S'il souhaitte plus de bon-heur,
Ce ne soit que pour l'esperance,
Qu'elle en recevra plus d'honneur.

Cinquiesme Table.
  Telle soit son affection,
Que mesme la possession,
De ce qu'il desire en son ame,
S'il doit l'achetter au mespris
De son honneur ou de sa Dame,
Luy soit moins chere que ce pris.

Sixiesme Table.
  Pour subjet qui se vienne offrir,
Qu'il ne puisse jamais souffrir,
La honte de la chose aimée :
Et si devant luy par desdain,
D'un mesdisant elle est blasmée,
Qu'il meure ou la venge soudain.

Septiesme Table.
  Que son Amour fasse en effet,
Qu'il juge en elle tout parfait,
Et quoy que sans doute il l'estime:
Au prix de ce qu'il aymera,
Qu'il condamne comme d'un crime
Celuy qui moins l'estimera.

Huictiesme Table.
  Qu'espris d'un Amour violant,
Il aille sans cesse brulant,
Et qu'il languisse, & qu'il souspire,
Entre la vie & le trespas,
Sans toutesfois qu'il puisse dire
Ce qu'il veut, ou qu'il ne veut pas.

Neufiesme Table.
  Mesprisant son propre sejour,
Son ame aille vivre d'Amour
Au sein de celle qu'il adore ;
Et qu'en elle ainsi transformé,
Tout ce qu'elle aime & qu'elle honore,
Soit aussi de luy bien aimé.

Dixiesme Table.
  Qu'il tienne les jours pour perdus
Qui loing d'elle sont despendus,
Toute peine soit embrassée,
Pour estre en ce lieu desiré,
Et qu'il y soit de la pensée,
Si le corps en est separé.

Unziesme Table.
  Que la perte de la raison,
Que les liens & la prison,
Pour elle en son ame il cherisse,
Et se plaise à s'y renfermer,
Sans attendre de son service,
Que le seul honneur de l'aimer.

Douziesme Table.
  Qu'il ne puisse jamais penser,
Que son Amour doive passer.
Qui d'autre sorte le conseille,
Soit pour ennemy reputé,
Car c'est de luy prester l'aureille,
Crime de leze Majesté.

Hylas qui escoutoit ce que Silvandre lisoit. Je ne croy point, dit-il, Silvandre, qu'une seule des paroles que tu as proferées, soit escritte au tableau que tu tiens : mais les ayant composées il y a long temps selon ton humeur melancolique, tu fains à cette heure de les lire pour leur donner plus d'authorité, & tromper plus aysement toute cette trouppe. Cela seroit peut estre faisable, respondit Silvandre, s'il n'y avoit icy que moy qui sçeut lire, & si ces loix estoient contraires à la raison, ou aux anciens statuts d'Amour. Si ce que je te reproche n'estoit veritable, adjousta Hylas, tu m'apporterois icy ce que tu tiens en la main, pour me le faire voir. Si tu juges, repliqua Sylvandre, que ce saint lieu seroit profané par ton corps, à plus forte raison dois-je penser que ces saintes loix le seroient beaucoup plus, si par la lecture que tu en ferois, ton ame en avoit communication. Car ce n'est que pour l'imperfection qui est en elle, que tu avoüois que ton corps est profane, & indigne d'entrer icy. Toute la trouppe se mist à rire, & quoy que l'inconstant voulust repliquer, si ne fut il point escouté, parce que Silvandre ayant remis le tableau sur les gazons, & baisé les deux coings de cet autel rustique, chacun suivit Paris, qui trouvant une porte faite d'ozier, passa de ce lieu en un autre cabinet beaucoup plus ample. Il y avoit au dessus de la voute de la porte un feston où pen doit un tableau, dans lequel ces vers estoient escrits.


MADRIGAL.



  Le Temple d'amitié
Ouvre sans plus l'entrée,
Du sainct Temple d'Astrée :
Où l'Amour qui m'ordonne,
De la servir tousjours :
Comme jadis je luy donnay mes jours
Veut qu'ores je luy donne,
Les tristes nuits.
De mes ennuis.

  Astrée fut celle qui s'y arresta le plus : fut qu'à cause de son nom, il luy semblat qu'elle y eut le plus d'interest, ou qu'oyant parler de la vie & des ennuis elle pensast que cela se deust entendre de la fortune du pauvre & infortuné Celadon. Tant y a qu'elle considera longuement ceste escriture; & ce pendant le reste de la trouppe estant passé plus outre, & trouvant une voûte faite comme la premiere, mais beaucoup plus ample, d'abord tous se jetterent à genoüil, & ayant avec silence adoré la Deité à qui ce lieu estoit consacré, Paris, comme il avoit desja fait, offrit pour toute la trouppe un rameau de chesne sur l'autel. Il estoit de Gazons comme l'autre, sinon qu'il estoit fait en triangle, & du milieu sortoit un gros chesne, qui se poussant un pied par dessus les Gazons avec un tronc seulement, se separoit en trois branches d'une egale grosseur: & se haussant de ceste sorte plus de quatre pieds, ces branches venoient d'elles mesmes à se remettre ensemble, & n'en faisoient plus qu'une qui s'eslevoit plus haut qu'aucun arbre de tout ce Boccage sacré. Il sembloit que la nature eust pris plaisir de se joüer en cet arbre, ayant d'un tyge tiré ces trois branches, & puis si bien reünies (sans ayde de l'artifice) qu'une mesme escorce les lioit, & les tenoit ensemble. En la branche qui estoit à côté droit on voyoit dans l'escorce, HESUS: & en celle qui estoit à costé gauche, BELENUS, & en celle du milieu THARAMIS, au tyge d'où ces trois branches sortoient, il y avoit THAUTATES, & en haut où elles se reünissoient, il y avoit de mesme, THAUTATES.

  Ces choses qui estoient selon la coustume de leur religion (car ils adoroient Dieu sous les tyges des chesnes) ne les estonnerent point, mais si fit bien ce qu'ils apperceurent à main gauche. C'estoit un autre autel qui estoit aussi de Gazons, avec deux grands vazes de terre dans lesquels estoit deux tyges de mirte. Au milieu l'on voyoit un tableau, par dessus lequelles deux Mirtes pliant les branches, sembloient luy faire une couronne; & cela estoit bien recogneu pour n'estre pas naturel, mais entortillé de ceste sorte par artifice. Le tableau representoit une Bergere de sa hauteur, & au plus haut du tableau il y avoit,

C'est la Déesse Astrée,

& au bas on voyoit ce vers,

Plus digne de nos Vœux que nos Vœux ne sont d'elle

  Si tost que Diane jetta les yeux dessus, elle se tourna vers Philis. N'avez vous jamais veu (luy dit-elle) mon serviteur personne à qui ce pourtrait ressemble ? Philis le considerant d'avantage, Voila, luy respondit-elle, le pourtrait d'Astrée. Je n'en vis jamais un mieux fait ny qui luy ressemblast d'avantage : mais, continua-t'elle, vous sembloit-t'il qu'on ne l'ait pas voulu rendre recognoissable ? na-t'elle pas en la main la mesme houlette qu'elle porte : & lors prenant celle qu'Astrée tenoit. Voyez ma Maistresse ces doubles C. & ces doubles A. entrelassez de mesme sorte tout à l'entour; & comme l'endroit où elle la prend quand elle la porte est garni de mesme façon, & les fers d'en bas de cuivre, avec les mesmes chiffres : & le sifflet qui est en haut, representant la moitié d'un serpent, comme il se tourne de mesmes. Vous avez raison, dit Diane, mesme que je vois icy Melampe couché à ses pieds. Il est bien recognoissable aux marques qu'il porte. Voyez la moitié de la teste comme il l'a blanche, & l'autre noire, & sur l'aureille noire la marque blanche. Si l'autre aureille n'estoit cachée, il y a apparence que nous y verrions la marque noire : car le peu qui s'en voit au haut de la teste, & au dessus paroist estre blanc. Voyez aussi cette marque blanche tout au tour du col en façon de colier, & l'eschancrure du poil noir qui se tournant en demy lune dessus les espaules, finit de mesme sur la crouppe où le blanc recommence. On n'y a pas mesme oublié ceste bande noire & blanche tout le long des jambes. Silvandre s'approchant d'elle; Et moy, dit-il, j'y recognois entre ce trouppeau la brebis qu'Astrée ayme le plus. La voila toute blanche sinon les aureilles qu'elle a noires, le nez, le tour des yeux, le bout de la queuë, & l'extrémité des quatres jambes : & à fin qu'elle ne fust pas mescogneuë, regardez les nœuds que je luy ay veu porter plusieurs fois à l'entour des cornes en façon de Guirlande. Astrée oyant tous ces discours, demeuroit estonnée & muette, sans faire autre chose que regarder avec admiration ce qu'elle voyoit. Toutesfois s'avançant pres de l'Autel, & voyant plusieurs petits roulleaux de papier espars dessus, elle en prit un, & le desliant toute tremblante, y trouva ces vers :

  Privé de mon vray bien ce bien faux me soulage,

Passant si tu t'enquiers qui dedans ce Boccage,
  M'a donné ce pourtrait,
  Sçache qu'Amour l'a fait.
  Qui privé du vray bien d'un bien faux me soulage.

Pressé de la douleur je luy tiens ce langage,
  Banny de la moitié,
  Permettez par pitié,
Que privé du vray bien ce bien faux me soulage,

Confiné dans ce lieu que pour vous rendre hommage,
  Je vous ay consacré
  Ayez au-moins à gré,
Que privé du vray bien ce bien faux me soulage,

S'il ne m'est pas permis de voir vostre visage:
  Ces beaux traits pour le moins,
  Serviront de tesmoing,
Que privé du vray bien ce bien faux me soulage.

Je leurs dis, ô beaux traits que je retiens pour gage,
  Que nul autre Amoureux
  Ne fut onc plus heureux,
Privé de mon vray bien ce bien faux me soulage.

Je les adore donc, non pas comme un'image,
  Mais comme Dieux tres-grands :
  Car par effet j'apprends,
Que privé du vray bien, ce bien faux me soulage.

  Astrée estant retirée à part, lisoit & consideroit ces vers, & plus elle regardoit l'escriture: & plus il luy sembloit que c'estoit de celle de Celadon : de sorte qu'apres un long combat en elle mesme, il luy fut impossible de retenir les larmes ; & pour les cacher, elle fut contrainte de tourner le visage vers l'autre autel. Mais Philis qui estoit aussi estonnée, qu'aucune de la compagnie ayant pris un autre de ces roulleaux, l'alla trouver, se doutant bien que ce qui faisoit separer Astrée de cette sorte, n'estoit que ces paintures, & ces escrits, qu'elle mesme recognoissoit fort bien pour estre de ceux de Celadon. Et parce que Diane s'en alloit aussi la trouver, Phillis luy fit signe de ne le faire, de peur que Silvandre, & Paris ne la suivissent, ce qu'aysement elle entendit : & pource s'en retournant vers l'Image d'Astrée, elle ouvrit quelques roulleaux de ceux qui estoient sur l'autel : le premier qui luy tumba entre les mains, fut celuy-cy.


DIALOGUE
SUR LES YEUX D'UN POURTRAIT
STANCES.



Sont-ce, Peintre sçavant, des ames ou des flames,
  Qui naissant de ces yeux leur volent à l'entour ?
Ce sont flames d'Amour qui consument les ames :
  Ce sont ames plustost qui font vivre l'Amour.

  Eh qui n'admirera ces flames non-pareilles,
  Si la vie & la mort procedent de ces yeux ?
Les effects des grands Dieux sont ce pas des merveilles,
  Et ces beaux yeux aussi ne sont ce pas des Dieux ?

Les aymer comme humains c'est donc erreur extréme,
  Puis qu'il faut des grands Dieux reverer le pouvoir,
Ne commandent-ils pas à ton cœur qu'il les ayme,
  Ayant desja permis à tes yeux de les voir ?

Il est vray, mais mon cœur touché de reverence,
  Doit de devotion non d'Amour s'alumer :
Les Dieux ne veulent rien outre nostre puissance,
  Espreuve, si tu peux, les voir sans les aymer.

  Cependant que Diane pour amuser toute la compagnie alloit lisant tout haut ces vers, & ceux cy estans finis en prenoit d'autres dont l'autel estoit presque couvert. Philis s'adressant à la Bergere Astrée; Mon Dieu ma sœur, luy dit-elle, que je demeure estonnée des choses que je voy en ce lieu ! Et moy, dit elle, j'en suis tant hors de moy que je ne sçay si je dors ou si je veille, & voyez cette lettre; & puis me dites je vous supplie, si vous n'en avez jamais veu de semblables. C'est respondit Philis, de l'escriture de Celadon, ou je ne suis pas Philis. Il n'y a point de doute, repliqua Astrée, & mesmes je me ressouviens qu'il avoit escrit ce dernier vers :

Privé de mon vray bien ce bien faux me soulage.

  au tour d'un petit pourtrait qu'il avoit de moy, & qu'il portoit au col dans une petite boite de cuir parfumé. Voyons, dit Philis, ce qu'il y a dans ce papier que je tiens en la main, & que j'ay pris au pied de vostre image.


SONNET.



  QUI ne l'admireroit! & qui n'aimeroit mieux,
Errer en l'adorant plain d'Amour & de crainte:
Et rendre courroucez contre soy tous les Dieux,
Que n'idolastrer point une si belle Sainte ?

  Mais qu'est-ce que je dis ? en effet elle est painte,
La belle que voicy, ce ne sont pas des yeux,
Comme nous les croyons, ce n'en est qu'une fainte.
Dont nous deçoit la main du peintre ingenieux.

  Ce ne sont pas des yeux ? si ressens-je la playe:
Quoy que le trait soit faint, toutesfois estre vraye,
Fuyons donc puis qu'ainsi les coups nous en sentons.

  Mais pourquoy fuyrons-nous ? la fuite en est bien vaine,
Si desja bien avant dans le cœur nous portons,
De ces yeux vrais ou faux la blessure certaine.

  Ah ! ma sœur, dit alors Astrée, n'en doutons plus, c'est bien Celadon qui a escrit ces vers, c'est bien luy sans doute, car il y a plus de trois ans qu'il les fit sur un pourtrait que mon pere avoit fait faire de moy ; pour le donner à mon oncle Focion. A ce mot les larmes luy revindrent aux yeux; mais Philis qui craignoit que ces autres Bergers & Bergeres ne s'en apperceussent ; Ma sœur, luy dit elle, voicy un subjet de rejouissance, & non pas de tristesse. Car si Celadon a escrit cecy, comme je le crois, il est certain qu'il n'est point mort, quand vous avez pensé qu'il se soit noyé. Que si cela est, quel plus grand subjet de joye pourrions-nous recevoir ? Ah ma sœur, luy dit-elle, tournant la teste de l'autre costé, & la poussant un peu de la main, ah ! ma sœur je vous supplie ne me tenez point ce langage. Celadon est veritablement mort par mon imprudence, & je suis trop malheureuse pour ne l'avoir pas perdu. Et je voy bien maintenant que les Dieux ne sont pas encor contents des larmes que j'ay versées pour luy, puis qu'ils m'ont conduitte icy pour m'en donner un nouveau subjet. Mais puis qu'ils le veulent, je verseray tant de pleurs, que si je ne puis en laver entierement mon offence, je m'efforceray pour le moins de le faire, & ne cesseray que je ne perde ou la vie ou les yeux. Je ne vous diray pas, repliqua Philis, que Celadon vive : mais si feray bien que s'il a escrit ce que nous lisons, il faut que de necessité il ne soit pas mort. Et quoy, dit-elle, ma sœur, n'avez vous jamais ouy dire à nos Druydes que nous avons une ame qui ne meurt pas encor que nostre corps meure ? Je l'ay bien ouy dire, respondit Philis; Et n'avez vous pas bonne memoire de ce qu'ils nous ont si souvent enseigné, qu'il faut donner des sepultures aux morts, voire mesme leur mettre quelque piece d'argent dans la bouche, à fin qu'ils puissent payer celuy qui les passe dans le Royaume de Dis ? qu'autrement ceux qui sont privez de sepulture demeurent cent ans errants le long des lieux où ils ont perdu leurs corps ? Et ne sçavez-vous pas que celuy de Celadon n'ayant peu estre trouvé, est demeuré sans ce dernier office de pitié ? Que si cela est, pourquoy seroit-il impossible qu'il alla errant le long de ce malheureux rivage de Lignon, & que conservant l'amitié qu'il m'a tousjours portée, il eust encore pour son intention les mesmes pensées qu'autre fois il a euës ? Ah ma sœur, ma sœur, Celadon est trop veritablement mort pour mon contentement, & ce que nous en voyons, n'est que le tesmoignage de son amitié, & de mon imprudence. Ce que j'en dis, respondit Philis, n'est que pour l'apparence que j'y vois, & le desir que j'en ay pour vostre repos. Je le cognois bien, repliqua Astrée, mais ma sœur ressouvenez-vous que si j'avois creu que Celadon fust en vie, & qu'en fin je trouvasse qu'il fut mort, il n'y auroit rien qui me peut conserver la vie : car ce seroit le perdre une seconde fois; & les Dieux & mon cœur sçavent combien la premiere m'a conduitte pres du tombeau. Encor vous doit ce estre du contentement, respondit Philis, de cognoistre que la mort n'a peu effacer l'affection qu'il vous portoit. C'est, dit-elle, pour sa gloire, & pour ma punition. Mais plustost, dit Philis, qu'estant mort il a veu clairement & sans nuage la pure & sincere amitié que vous luy portez, & que mesme cette jalousie qui estoit cause de vostre courroux, ne procedoit que d'une Amour tres-grande. Car j'ay ouy dire que comme nos yeux voyent nos corps, de mesmes nos ames separées se voyent & recognoissent. Astrée respondit, ce seroit bien la plus grande satisfaction que je puisse recevoir: car je ne doute nullement, qu'autant que mon imprudence luy a donné de sujet d'ennuy, autant la veuë qu'il auroit de ma bonne volonté, luy donneroit du contentement. Car si je ne l'ay plus aymé que toutes les choses du monde, & si je ne continuë encores en cette mesme affection, que jamais les Dieux ne m'ayment. Ces Bergeres parloient de cette sorte, cependant que Diane entretenoit le reste de la trouppe, lisant quelquefois les petits rouleaux qu'elles trouvoient sur l'Autel, d'autresfois demandant à Paris, Tircis, & Silvandre ce qu'ils jugeoient de ces choses. Il n'y a personne icy, dit Paris, qui ne cognoisse bien que ce pourtrait a esté fait pour Astrée, & qui de mesme ne juge qu'il a esté mis en ce lieu par quelqu'un qui ne l'ayme pas seulement, mais qui l'adore. Quant à moy, dit Silvandre, ces chiffres me feroient croire que ce seroit Celadon, si Celadon n'estoit point mort. Comment, dit Tircis, Celadon ce Berger qui se noya il y a quatre ou cinq lunes dans Lignon ? Celuy là mesme, respondit Sylvandre, & servoit il Astrée ? adjousta Tircis ? au contraire j'ay ouy dire qu'il y avoit tant d'inimitié entre leurs familles. La beauté de la Bergere fut plus grande que la haine, respondit Sylvandre, & me semble que puis qu'il est mort, il n'y a point de danger de le dire. Je croy, interrompit Diane, qu'aussi n'y auroit il pas encor qu'il vesquit, ayant esté si discret, & Astrée si sage, que cette affection ne sçauroit avoir offencé personne. Astrée qui s'estoit teuë quelque temps, oyant ce que les Bergers disoient d'elle, encore que ses yeux ne fussent pas encor bien remis, ne peut s'empescher de leur respondre. Ces larmes que je ne puis cacher, rendent tesmoignage que Celadon m'a aimée, puis que sa memoire me les arrache par force : mais ces escrits qui sont sur ces gazons, tesmoignent aussi qu'Astrée a plustost fait faute contre l'Amour que contre le devoir. Cela est cause que je ne fais point de difficulté de l'advoüer pour luy rendre au moins cette satisfaction apres sa mort, que mon honnesteté n'a jamais permis qu'il eust receuë durant sa vie. A ces parolles toute la trouppe s'approcha d'elle, & Diane luy montrant les billets qu'elle avoit : Est ce-la de l'escriture de Celadon ? c'en est sans doute, respondit Astrée. C'est donc signe, adjouta Diane, qu'il n'est pas mort. A quoy Philis respondit, c'est dequoy nous parlions à cette heure mesme : mais elle dit que l'ame de Celadon qui va errant le long du rivage de Lygnon les a escrits. Et quoy ? dit Tyrcis, n'a t'il point esté enterré ? c'est la cause dit Astrée qu'il va errant de cette sorte : car on ne luy a pas mesme fait un vain Tombeau. C'est veritablement, adjouta Paris, trop de nonchalance, d'avoir laissé si longuement en peine pour un devoir de si peu de moment, une si belle ame que celle de ce gentil Berger. Voila, dit Tyrcis, comme le soucy des morts touche le plus souvent fort peu ceux qui survivent : de sorte que j'estime ceux là sages, qui durant leur vie y pourvoient: & sans mentir, adjousta Diane, c'est chose estrange que ce Berger tant aymé, non seu lement de tous ses parens, mais de tout nostre hameau, n'ait receu ce pitoyable office que reçoivent les moins aymez. C'est peut-estre, dit Tersandre, que les Dieux l'ont ordonné de cette sorte, afin qu'il n'abandonnast pas si tost ces lieux qu'il avoit tant aymez, & que recompensé de son affection il eut ce contentement de demeurer quelque temps pres de celle qu'il ayme.Toutesfois, dit Tyrcis, j'ay appris que tout ainsi que nostre corps ne peut demeurer en l'air, en l'eau ny dans le feu sans une continuelle peine, parce qu'estant pesant, il faut qu'incessamment il se travaille, tant qu'il est en ces elements qui n'ont rien de solide : de mesme l'ame despoüillée du corps n'estant point en son propre element tant qu'elle demeure entre nous, est en une continuelle peine, jusques à ce qu'elle soit entrée aux champs Elisiens, où elle trouve un autre air, une autre terre, une autre eau, & un autre feu, d'autant plus parfaits & convenables à sa nature, que ceux où nous sommes le sont d'avantage à nos corps lourds & grossiers. Ce que je sçay : parce que quand ma chere & tant aymée Cleon fut morte, je fus presque en resolution de ne luy donner point de sepulture, afin de retenir cette belle ame quelque temps aupres de moy : mais nos Druydes me sortirent de cette erreur, me faisant entendre ce que je viens de vous dire. Quant à moy, dit Sylvandre, puis qu'à faute de sepulture on demeure quelque temps au tour du lieu où l'on meurt, je veux prier tous mes amis, que si je meurs en cette contrée, ils ne m'enterrent point, afin que j'aye plus de loisir de voir ma belle Maistresse. Car il n'y a contentement des champs Elisiens qui vaille celuy là, ny peine qu'une ame puisse souffrir pour n'estre en son element, qui ne soit beaucoup moindre que le bien de la voir. Cela seroit fort bon, respondit Tyrcis, si apres la mort vous despoüillant du corps vous ne laissiez point aussi tous ces amours : mais j'ay ouy dire à nos sages, que nos passions n'estoient que des tributs de l'humanité, & que les Dieux nous avoient naturellement donné cet instinct, afin que la race des hommes ne vint à deffaillir, mais qu'apres la mort, d'autant que les ames sont immortelles, & que rien d'immortel ne peut engendrer, cest Amour se perd en elles, tout ainsi que la volonté de manger, de boire, & de dormir. Et toutesfois, dit Sylvandre, si Celadon a escrit ce que nous lisons, il n'y a pas apparence qu'il ait perdu l'affection qu'il portoit à cette Bergere. Et qui sçait, respondit Tyrcis, si les Dieux qui sont justes, ne luy ont point voulu donner cette particuliere satisfaction pour recompence de la vertueuse & sainte amitié qu'il a portée à cette Bergere ? Si cela est, repliqua Sylvandre, pourquoy ne dois-je esperer de trouver les Dieux aussi justes & favorables que luy, puis que mon amitié ne cede ny à la sienne, ny à nulle autre, soit en ardeur, soit en vertu ? Mais, dit Astrée, si les Dieux luy ont fait cet te grace que vous dittes, ne seroit-ce point impieté en luy rendant le devoir de sa sepulture de le faire partir de cette contrée, & luy ravir le contentement ? Nullement, respondit Tircis, car la grace que les Dieux luy ont faite en cela n'a esté que pour soulager la peine que continuellement il reçoit, estant contraint de demeurer sous un Ciel si contraire à son naturel.

  Ces Bergers discouroient de cette sorte, quand Philis considerant tout ce qui estoit en ce lieu, jetta sa veuë sur un endroit où il y avoit apparence que quelqu'un se fust mis bien souvent à genoux : car la terre en avoit les marques bien imprimées. Et parce que cela estoit vis à vis de l'Autel, & qu'elle y vit un rouleau de parchemin attaché à une hart ou tortis de saule elle s'y en alla pour voir ce que c'estoit & le desployant trouva ces parolles.


ORAISON
A LA DEESSE ASTREE.



  Grande & toute-puissante Déesse, encore que vos perfections ne puissent estre esgalées, il ne faut que nos sacrifices ne pouvant estre tels que vous meritez, laissent de vous estre agreables, puis que si les Dieux ne recevoient que ceux qui sont dignes d'eux, il faudroit qu'eux mesme fussent la victime. Or ce que je viens offrir à vostre Deité, c'est un cœur & une volonté, qui n'ont jamais esté dediez qu'à vous seule. Si cette offrande vous est agreable, tournez vos yeux pleins de pitié sur cette ame qui les a tousjours trouvez si pleins d'Amour, & par un acte digne de vous sortez la de la peine où elle demeure continuellement, & la mettez au repos duquel son mal-heur, & non son demerite l'a jusques icy esloignée. Je vous requiers cette grace par le nom de Celadon, de qui la memoire vous doit plaire, si celle du plus fidelle & affectionné de vos serviteurs, peut jamais avoir obtenu de vostre Divinité cette glorieuse satisfaction.

  Philis faisant signe de la main, & appellant Astrée, venez lire, luy dit-elle, ma sœur ce que Celadon vous demande, & vous connoistrez que Tircis nous a dict vray : & lors s'estant tous approchez, elle releut tout haut cette Oraison, qui ne fut pas sans qu'Astrée accompagnast ses parolles de larmes, encores qu'elle se contraignit le plus qu'il luy fut possible : mais elle ne pouvoit ressentir ces desplaisirs avec une moindre demonstration. Et lors que Philis eut parachevé, Vrayement, dit Astrée, je satisferay à sa juste demande : Et puis que ses parens ne luy rendent pas le devoir, à quoy la proximité les oblige, il recevra de moy celuy d'une bonne amie. A ce mot sortant de ce lieu, apres avoir honoré l'autel des Dieux, toute cette troupe retourna vers Hylas, qui en les attendant n'avoit point esté oisif : car les voyant tous attentifs dans l'autre cabinet, il entra dans celuy où estoient les douze Tables des loix d'Amour : & quoy qu'il en redoutast l'entrée, si est-ce que mesprisant la force d'Amour, luy semblant qu'il ne luy pouvoit faire pis, que luy faire perdre sa Maistresse, à quoy il sçavoit de tres bons remedes, il entra à la desrobée dedans : & prenant le tableau qui estoit sur les gazons, voulut ressortir incontinent dehors, croyant que s'il offençoit en y entrant, que moins il y demeureroit, moindre aussi seroit son offence. Et de fortune le prenant à la haste, & s'en retournant de mesme, il hurta contre un des costez de l'entrée, de telle sorte que l'esbranlant, il fit tumber à ses pieds une escritoire que celuy qui avoit fait cet ouvrage tenoit là expressement pour escrire ses conceptions, quand il y venoit faire ses prieres. Il le ramasse comme envoyé de quelque Dieu, & se resout de corriger en ces loix ce qu'il y trouveroit de contraire à son humeur. En cette deliberation il les lit : & incontinent comme il avoit l'esprit prompt, les change de cette sorte :


TABLES D'AMOUR
falsifiées par l'inconstant
Hylas.



Premiere Table.

  Qui veut estre parfait Amant,
Qu'il n'ayme point infiniment :
Telle amitié n'en est pas digne,
Puis qu'au rebours l'extremité,
De l'imprudence est plustost signe,
Que non pas de fidelité.

Deuxiesme Table.
  Qu'il ayme & serve en divers lieux,
Et qu'il tourne tousjours les yeux,
Dessus quelque nouvelle chose,
Aimant ainsi divers objets
Que les bon-heurs qu'il se propose,
Soient aussi pour divers subjets.

Troisiesme Table.
  Ne bornant jamais ses desirs,
Qu'il cherche par tout des plaisirs,
Faisant tousjours amour nouvelle :
Voire qu'il cesse de l'aymer,
Sinon que d'autant qu'aymé d'elle,
Pour luy seul il doit l'estimer.

Quatriesme Table.
  Que s'il a du soin d'estre mieux,
Ce soit pour plaire à tous les yeux,
Des belles de sa connoissance :
S'il souhaitte quelque bon-heur,
Ce ne soit que pour l'esperance,
D'estre plus absolu Seigneur.

Cinquiesme Table.
  Telle soit son affection,
Que mesme la possession
De ce qu'il desire en son ame,
S'il doit l'acheter au mespris
De son honneur ou de sa Dame,
Il la vueille bien à ce prix.

Sixiesme Table.
  Pour subjet qui se vienne offrir,
Qu'il ne puisse jamais souffrir,
Querelle pour la chose aymée :
Que si devant luy par desdain,
D'un mesdisant elle est blasmée,
Qu'il y consente tout soudain.

Septiesme Table.
  Que l'Amour permette en effait,
Que son jugement soit parfait,
Et que dans son ame il l'estime,
Toute telle qu'elle sera,
Condamnant comme d'un grand crime,
Celuy qui plus l'estimera.

Huictiesme Table.
  Qu'espris d'un Amour assez lent,
Il n'aille sans cesse bruslant,
Ny qu'il languisse ou qu'il souspire,
Entre la vie & le trespas:
Mais que tousjours il puisse dire,
Ce qu'il veut, ou qu'il ne veut pas.

Neufiesme Table.
  Estimant son propre sejour,
Son ame en soy vive d'Amour,
Et non en celle qu'il adore,
Sans qu'en elle estant transformé,
Tout ce qu'elle ayme & qu'elle honore,
Soit aussi de luy bien aymé.

Dixiesme Table.
  Qu'il ne tienne pas pour perdus
Les jours loin d'elle despendus,
Si la peine n'est surpassée,
Par le bien qu'il s'est figuré,
Mais se contente en sa pensée,
Si le corps en est separé.

Unziesme Table.
  Qu'il se remette à la raison,
Que ses liens & sa prison,
Pour elle bien tost il finisse.
Mesprisant de s'y renfermer,
S'il n'attend rien de son service,
Que le vain honneur de l'aimer.

Douziesme Table.
  Qu'il ne puisse jamais penser,
Que telle Amour n'ait à passer :
Qui d'autre sorte le conseille,
Soit pour ennemi reputé,
Car c'est de luy prester l'oreille,
Crime de leze Maiesté.

  Hylas se hasta le plus qu'il luy fust possible de changer de cette sorte ces douze Tables : & afin que ses rayeures fussent moins connuës, il les effaçoit avec la pointe d'un cousteau : & y ayant raclé un peu de son ongle les en couvroit, & puis les polissoit, fust avec l'ongle mesme, fust avec le dos du cousteau, & en fin escrivoit dessus ce qu'il y avoit changé : ce qu'il fit si proprement qu'il estoit malaisé de le reconnoistre, & incontinent r'entrant dans le cabinet, mit le tableau en sa place, & ressortit avec la mesme diligence, sans estre apperceu de personne : ce qu'il fit un peu auparavant qu'Astrée & le reste de la troupe revint, de sorte qu'il fut trouvé assis à l'entrée, feignant de s'y estre endormy. Et parce qu'Astrée qui sortoit la premiere toute triste, ne prit pas garde à luy, il ne fit point aussi de semblant de se lever : mais quand Philis qui venoit apres l'apperceut en ceste posture : Et qu'est-ce ? luy dit-elle, Hylas, que vous faites icy, cependant que nous venons de voir les plus grandes merveilles qui soient en toute la rive de Lignon ? J'ay une pensée (respondit Hylas se levant froidement, & se frottant les yeux) qui me tourmente plus que je ne me fusse jamais peu persuader. Et qui est-elle ? (adjousta Philis) je la vous diray, respondit l'inconstant, si vous me promettez de faire une chose dont je vous supplieray. Je n'ay garde, dit-elle, de m'obliger de parolle sans sçavoir ce que vous voulez. Vous le pouvez faire, dict Sylvandre en sousriant, en y adjoutant les conditions, contre lesquelles il n'y a pas apparence qu'un si gentil & parfait Amant vous voulut requerir de quelque chose, à sçavoir qu'il ne vous demandera rien qui contrevienne à l'honneur d'une sage Bergere. Je le veux bien, dit Philis, à ceste condition : & moy respondit Hylas, je ne le veux qu'à cette condition. Sçachez donc, ma belle Maistresse, continua-t'il froidement, que je crois ce lieu estre à la verité un boccage sacré à quelque grande Divinité : car depuis que vous estes entrée dedans, & que Sylvandre a leu les loix que j'ay ouyes, je me sens tellement touché d'une puissance interieure que je n'ay point de repos en moy mesme, me semblant que jusques icy j'ay vescu en erreur, me conduisant contre les ordonnances que le Dieu qui est adoré en ce sainct lieu a faites à ceux qui veulent aymer. De sorte que je suis tout prest d'abjurer mon erreur, & me remettre au sentier qu'il m'ordonnera : & n'y a rien eu qui m'ait empesché de le faire cependant que vous estiez dans ce boccage, qu'une chose que je vous declareray. Vous sçavez, ma belle Maistresse, que depuis l'heure que vous & mon cœur avez eu aggreable que Hylas se dit vostre serviteur, je n'ay point trouvé en toute cette contrée un plus contrariant esprit, ny une humeur plus ennemie de la mienne que Sylvandre. Car il ne s'est jamais presenté occasion de prendre le party contraire au mien, que ce Berger ne l'ait fait, voire bien souvent il en a recherché les moyens avec artifice, comme en l'injuste sentence qu'il donna contre Laonice, parce que j'avois parlé pour elle, y ayant peu d'apparence qu'une morte fust preferée à cette belle & honneste Bergere. De sorte que repassant ces choses en ma memoire je suis entré en doute, que continuant cette volonté de me contrarier, il ait peut estre leu les ordonnances de ce Dieu d'autre façon qu'elles ne sont pas escrittes dans le tableau qu'il tenoit. C'est pourquoy je vous veux conjurer, non seullement par la promesse que vous venez de me faire, mais par l'honneur que vous devez, soit à l'amour, soit à la Deité qui est adorée en ce boccage, que vous preniez la peine d'y rentrer, & de m'apporter le tableau où ces loix sont escrites, afin que les lisant moy-mesme, je puisse sortir du doute où je suis, & apres suivre les ordonnances que j'y trouveray tout le reste de ma vie. Cette requeste, Silvandre, (continua t'il s'addressant à luy) est elle incivile, & contre l'honnesteté d'une sage Bergere ? Nullement, respondit Silvandre, mais je crains qu'elle soit plustot inutile. Or sus (dit Hylas), faisons une autre promesse entre nous : prometez moy devant cette trouppe, que tout le reste de vostre vie vous suivrez les commandemens que vous y trouverez escrits, & je vous feray un mesme serment. Je ne feray, dit-il jamais difficulté de vous promettre, n'y à tout autre d'observer ce à quoy le devoir m'oblige, y ayant long temps que je l'ay promis aux Dieux. Vous me le promettez donc, repliqua Hylas. Je le vous promets, dit Silvandre, & sans vous obliger à nulle promesse reciproque, vous aymant trop pour vous vouloir rendre parjure. Et moy, res pondit Hylas, je le vous veux jurer, & aux Dieux mesmes de ces lieux, les appellant tous à tesmoins, afin qu'ils punissent celuy de nous deux qui y coutreviendra. Je vous asseure, respondit Philis, que pour voir un si grand changement en Hylas, je veux bien luy faire voir ces douze Tables : & lors r'entrant dans le cabinet, apres avoir fait une profonde reverence, elle prit le tableau & l'apporta à l'inconstant, qui la teste nuë, & mettant un genoüil en terre, Je reçois, dit-il, ces sacrées ordonnances, comme venant d'un Dieu, & apportées par ma Déesse, protestant de nouveau, & jurant aux grands Dieux devant ce boccage sacré, & prenant cette trouppe pour tesmoin, que toute ma vie je les observeray aussi religieusement que si Hesus, Teutates, Taramis Dieu me les avoient données visiblement. Et lors se relevant, sans remettre son chapeau, il baisa le bas du tableau, & estant environné de toute la troupe, il commença de les lire à haute voix. Mais quand Silvandre ouyt qu'il disoit qu'on ne devoit pas aymer infiniment. Ah ! Berger, lisez bien, luy dit-il, vous trouverez autre chose. A la peine du livre, dit froidement Hylas, & lors il montra l'escriture à Philis, qui leut comme luy. Cela ne peut estre, dit Silvandre, & lors s'approchant, il le voulut lire sans se fier à personne, & Hylas serrant le tableau contre son estomac, C'est un grand cas, dit-il, que celuy qui a accoustumé de tromper, a tousjours opinion qu'on l'abuse. Je me doutois bien que vous lisiez autrement qu'il n'estoit pas escrit, & si vous le voyez vous mesme, l'advouërez vous devant toute cette trouppe ? J'advouëray sans doute, dit Silvandre, la verité, mais permettez que je la lise. Il suffit, dit Hylas, ce me semble que Philis l'ait veuë, & vous devez bien vous en fier à elle. Je le ferois, respondit Silvandre, si elle vouloit dire la verité, mais c'est par jeu ce qu'elle dit. Je vous jure, dit Philis, qu'il a leu comme il est escrit, & non au contraire. Je ne sçaurois, dit-il, le croire si je ne le vois. Or si vous n'avez assez de le voir, dit Hylas, touchez le, & lisez le vous mesme, pourveu que ce soit fidellement. Et lors Silvandre recevant le tableau, & jurant qu'il liroit sans rien changer, il en recommença la lecture. Mais quand il y trouva ce que Hylas avoit dit, il ne sçavoit qu'en penser, & plus encores lors que continuant il trouva les couplets tous changez. Et bien, dit Hylas, que vous en semble, ma Maistresse ? avois-je raison de douter de la prudhomie de Silvandre, puis qu'il lisoit tout le contraire de ce qui estoit escrit ? Que dites vous à cela Berger ? disoit-il, s'adressant à Silvandre : serez-vous homme de parolle ? ou si vous vous desdirez ? Le Berger ne respondoit mot, mais plus estonné de ceste avanture que de chose qui luy fust jamais advenuë, il alloit considerant ce tableau: & lors Diane s'approchant de luy, & jettant la veuë dessus, demeura au commencement estonnée, & luy dit : En bonne foy, Silvandre, advoüez la verité, la premiere fois que vous nous avez leu ces vers, estoient-ils escrits comme ils sont ? Ma belle Maistresse, dit-il, quand je les ay leus ils estoient autres qu'ils ne sont, & ne puis penser s'il estoit autrement, pourquoy je ne les eusse pas aussi bien veüs qu'à cette heure. Alors Diane prenant le tableau en la main, regarda l'escriture de plus pres : ce que Hylas appercevant & creignant que sa finesse ne fust recogneue, Or sus Silvandre, dit-il, il ne faut pas tant de discours ; me voicy prest à tenir parole, & vous serez vous parjure ? Vous me prenez de bien court, dit Silvandre, je ne suis pas sans un grand soupçon de tromperie : car je sçay fort bien que les loix que j'ay veuës estoient telles que je les ay dites, & maintenant je vois tout le contraire ; de sorte que je suis fort en doute que cecy ne soit supposé. Voila une tres-mauvaise excuse, dit l'inconstant, & comment pourroit on avoit fait si promptement un autre tableau, cependant qu'ils parloient ainsi, Diane qui consideroit l'escriture recogneut qu'encores que l'ancre fut semblable, toutesfois les traits des lettres ne l'estoient pas entierement, & les regardant encores de plus pres & passant le doigt dessus, & secouant le parchemin, une partie des racleures de l'ongle s'en alla, & lors opposant l'escriture au Soleil toutes les rayeures s'apareurent aysément, dont s'estant asseurée, Or sus, dit Diane, vous voicy tous deux hors de dispute, car en un mesme lieu vous trouverez ce que vous cherchez tous deux. Vous Silvandre, le lisant comme il estoit escrit, & vous Hylas comme vous l'avez corrigé. Et lors s'approchant d'eux elle leur en monstra la preuve, parce que l'opposant au Soleil, on voyoit aisément les endroits où le parchemin avoit esté gratté : & puis le considerant de plus prez on remarquoit quelques uns des premiers traits qui n'avoient peu estre assez bien effacez. Il n'y eut alors personne de la trouppe qui ne recogneut ce qu'elle disoit, & se mettant tous autour de Hylas, dites nous Berger, luy disoient ils, comment vous avez peu faire ? Hylas se voyant convaincu par la prudence de Diane, fut en fin contraint d'avoüer la verité, non pas toutesfois sans jurer plusieurs fois que ce n'avoit esté que l'injustice de ces loix, qui l'y avoient poussé : car disoit-il, elles sont bien tellement iniques, qu'il m'a esté impossible de les souffrir sans les corriger ainsi qu'elles doivent estre. Nul ne peut s'empescher de rire oyant comme il en parloit, mais plus encores considerant l'estonnement que Silvandre avoit eu au commencement : Et parce qu'il se faisoit tard, & que le sejour en ce lieu avoit esté assez long, Philis voulut raporter le tableau où elle l'avoit pris, mais tous les Bergers furent d'avis que les vers fussent corrigez comme ils estoient auparavant, & que Hylas pour effacer en partie l'offence qu'il avoit faite d'entrer en ce lieu qui luy avoit esté deffendu, & d'avoir osé falsifier les ordonnances d'Amour, seroit condamné de rayer luy mesme ce qu'il y avoit escrit, & de mettre à la marge ce qu'il avoit rayé; ce qu'il fit à l'heure mesme, plus disoit-il, pour obeïr à sa Maistresse que pour apaiser Amour, le courroux duquel il ne redoutoit point sans elle, ny aussi adjouta Silvandre, guiere avec elle. Je ne vous contrediray jamais, respondit l'inconstant, tant que vous me blasmerez de trop de courage. Prenez garde, respondit Sylvandre, que ce ne soit de presomption & d'infidelité. Si ces dernieres paroles eussent esté ouïes de Hylas, il n'y a point de doute qu'il eut répondu : mais estant entré dans le Cabinet, elles demeurerent sans repartie, & cependant toute la troupe s'achemina par un petit sentier que Sylvandre avoit choisi; Et parce qu'Astrée n'esperoit plus trouver des nouvelles de Celadon qui luy pussent plaire, elle étoit presque en volonté de s'en retourner, & pour ce sujet laissant Tircis elle s'aprocha de luy. Il me semble, luy dit-elle, Berger, qu'il est bien tard pour aller plus outre, & que nous ne sçaurions presque retourner en nos Cabanes que la nuict ne nous surprenne. Il est certain, dit le Berger, mais cela ne vous doit pas empescher de continuer vostre voyage, puis que vous en estes si pres : car aussi bien, encor que vous voulussiez retourner, le jour ne vous accompagnera pas jusques à my-chemin. Quant à ce qui est de nos trouppeaux, ceux à qui nous les avons laissez en garde, les reconduiront bien pour ce soir en leur loges. Mais, dit Astrée, comment coucherons-nous ? Le lieu où je vous veux conduire, respondit Silvandre, n'est pas loing du Temple de la bonne Déesse, & je m'asseure que la venerable Chrisante sera bien aise de vous avoir ce soir pour hostesse. Il faut sçavoir, respondit la Bergere, si mes compagnes l'auront agreable : & lors les avant attenduës en un lieu où le chemin s'eslargissoit, elle leur proposa ce que Sylvandre avoit pensé. Il n'y eut celle qui ne le trouva fort à propos, puis qu'aussi bien il estoit impossible de regaigner de jour leurs hameaux. En cette resolution doncques ils se remettent en chemin: & Silvandre sans quitter Astrée, estant tousjours le premier, & ayant marché quelque peu, luy montra le bois où il avoit trouvé la lettre qui estoit cause de ce voyage. Voila, dit Astrée, un lieu bien retiré pour y recevoir des lettres. Vous le jugerez bien mieux tel, luy dit-il, quand vous y serez : car c'est bien le lieu le plus sauvage, & le moins frequenté, qui soit le long des rives de Lignon. De sorte, dit Astrée, qu'aucun ne l'a sçeu escri